PREMIERE NEIGE. — LA RETRAITE
château de Petrowski. Le lendemain, revoyant l'incendie dans toute sa violence, il dit : « Ceci nous présage de grands malheurs. »
Il fallait prendre une décision. L'incendie éteint, il ne restait plus debout, dans Moscou, que les églises et un cinquième des maisons. Berthier et Bessières démontrent bientôt à Napoléon l'impossibilité de marcher sur Péte'rsbourg ; il fut tenté alors de se retirer sur la Lithuanie en enlevant au passage Kalouga et Toula, le grenier
Fig. 306. — Campagne de Russie. D'après Charlet.
et l'arsenal de la Russie. Il se décida à rester à Moscou, en attendant une réponse d'Alexandre ; son orgueil ne pouvait se résoudre à l'idée d'une retraite, même lorsqu'elle devait éviter un désastre et promettait un succès. C'était un arrêt plus funeste encore que celui de Vilna au début de la campagne. Cependant Napoléon, rentré au Kremlin depuis le 20 septembre, attendait toujours une réponse d'Alexandre.
En rentrant de passer une revue de ses troupes, qui conservaient encore leur aspect martial et leur tenue régulière par des prodiges de dévouement et d'habileté, il signait un décret de cent articles sur le personnel et le recrutement du Théâtre- Français. Ce décret de luxe précède, dans le recueil des lois de l'Empire, le décret qui appliquait aux parents coupables de favoriser la désertion de leurs fils les dispositions pénales du recrutement militaire.
Napoléon songeait à se déclarer roi de Pologne, à rétablir la principauté de Smolensk. à démembrer la Eussie occidentale ; il étudiait les papiers relatifs à la tentatire de 1730, pour voir si l'on ne pouvait séduire les nobles par l'appât d'une constitution. Il songeait à décréter l'affranchissement des serfs, à soulever les Tatars du Volga ; mais il était impuissant. Après une conférence avec ses généraux, qui tous voulaient se retirer, il donna à Lauriston une lettre pour Alexandre. « Je veux la paix, lui ditil, il me faut la paix, je la veux absolument; sauvez seulement l'honneur. » Kutusof refusa le passage à l'envoyé de Napoléon.
Toutefois les Russes conclurent un armistice pour gagner du temps, recevoir des renforts et exercer les recrues.
On trompa Mm-at en flattant sa vanité. Murât, exagérant le sens des marques de sympathie ou même d'admiration que sa brillante valeur et son grand air lui avaient values de la part des Cosaques, s'imagina qu'il n'aurait qu'à le vouloir pour se faire élire roi par eux. Cependant, les paysans attaquaient les maraudeurs et les fourrageurs, les tuaient à coups de fourche, les pendaient. Dorokhow, avec 2.500 mougiks et des Cosaques, prit Vereia, le 10 octobre, et égorgea la garnison. Le paysan Grherassime Kourine réunit 5.800 hommes, afin de « combattre pour la patrie et le saint temple de la Mère de Dieu, contre un ennemi qui menaçait de brûler tous les villages et d'enlever la peau à tous les habitants ». Des femmes même, la paysanne Vassilissa, M"° Nadijda Dourowa, prenaient part aux expéditions.
Les Russes s'étonnaient de notre sécurité à l'approche de l'hiver, nous plaignaient même. « Dans quinze jours , disaient-ils , vos ongles tomberont, vos armes s'échapperont de vos mains engourdies et à demi-mortes. » Napoléon attendait toujours.
Plein d'anxiété, il passait les nuits à discuter avec Daru. « Battre en retraite serait s'avouer vaincu ; son premier pas rétrograde ne serait-il pas le point de départ d'une effrayante suite de guerres périlleuses? — Lorsqu'on s'est trompé, disait-il, il faut persévérer ; cela donne raison. » Daru lui proposa de faire de Moscou un camp retranché et d'y passer l'hiver. Napoléon refusa ce « conseil de lion » (1).
Dès que les premières neiges furent tombées, il ne songea plus
qu'à la retraite. Il fit sortir les hôpitaux et les premiers convois, or-
• donna d'acheter 20.000 chevaux et de prendre deux mois de fourrages;
les environs ne suffisaient plus à nourrir les troupes au jour le jour.
Mais il ne pouvait se décider lui-même à partir. Enfin les Russes
(1) Napoléon disait de Daru a qu'il avait le courage du lion et le travail du bœuf ».