VITTORIA. — LEIPZIG
A retraite des Français ne s'arrêta pas au Niémen. Wittgenstein avait cherché à couper Macdouald de la route d'Allemagne en se portant sur Gumbinnen. Le général York, qui commandait les 20.000 Prussiens auxiliaires formant la principale force du corps de Macdonald, signa, le 3 décembre, avec les Russes une convention par laquelle les troupes prussiennes devaient être cantonnées sur leur frontière et y rester neutres pendant deux mois. « Les Prussiens n'attendaient qu'une occasion pour rompre leur alliance forcée : ils la saisirent. Ils ne purent se résoudre à aider leur vainqueur à repousser du sol de leur patrie ceux qui se présentaient comme des libérateurs. Mais ils cherchèrent à concilier le patriotisme et l'honneur militaire. Ce fut une défection et non une trahison. Ils refusèrent de livrer Macdonald aux Russes, et ne voulurent point le quitter qu'il ne fût en sûreté. Les généraux
York et Massenbach lui écrivirent pour expliquer leur conduite. Massenbach s'excusait d'être parti furtivement, ajoutant « qu'il avait voulu s'épargner une situation trop pénible pour son cœur. Il avait craint que les sentiments de respect et d'estime qu'il conserverait jusqu'à la fin de ses jours pour Macdonald ne l'eussent empêché de faire sou devoir. » Macdonald n'en était pas moins obligé d'abandonner la ligne du Niémen et de précipiter sa marche vers la Vistule. La Prusse orientale, soulevée par la défection d'York et par une proclamation d'Alexandre, n'était pas un refuge sûr pour les débris de la Grande Armée. Murât évacua à la hâte les places de la Passarge et de la Prégel et se porta sur la Vistule. Les Anglais s'emparèrent de Pillau et pénétrèrent dans le Frische-HafF.
Murât, fort inquiet de son royaume de Naples, craignant que Napoléon ne le sacrifiât, et se méfiant même de la reine Caroline, abandonna l'armée à Posen, regrettant tout haut de n'avoir pas accueilli les ouvertures que lui avaient faites les Anglais.
Il laissa le commandement au prince Eugène, qui s'était fait beaucoup d'honneur dans la campagne de Russie, y avait déployé une rare bravoure, quelques connaissances militaires et de véritables vertus. Enfin il était prince, ce qui était à considérer dans ce régime devenu en peu de temps aussi monarchique que celui de Louis XIV.
On ne savait encore ce que feraient les Eusses. On pouvait se demander si, satisfaits d'avoir repoussé l'invasion, ils n'iraient pas au delà du bassin de la Vistule. Il y avait dans l'état-major d'Alexandre des généraux qui lui donnaient ce conseil. Ils insistaient pour que le Czar proposât la paix en demandant la cession des provinces orientales de la Prusse et de la Pologne. Le chancelier Eomantzoff et surtout le vieux maréchal Kutusof défendaient ce parti avec chaleur. Il fallait, disaient-ils, prendre la Vistule pour frontière et ne pas tenter la fortune au delà de ce fleuve. Il fallait compter avec le génie de Napoléon, avec la puissance de concentration de la France et avec la rapidité des levées, qui s'y faisaient sur un espace bien plus restreint qu'en Russie. De nouveaux conscrits ne tarderaient pas à remplir les cadres épuisés par la retraite. En quelques mois ils seraient instruits, équipés et amenés peut-être par de nouveaux succès sur la Vistule et le Niémen, tandis que les Russes, s'éloignant de plus en plus de leur pays déjà si vaste, ne pourraient qu'avec peine faire venir dans le même temps des renforts et des munitions. Malgré ces guerres continuelles, les finances françaises étaient