‹ Napoléon Ier et son tempsChapitre 315 sur 389 · CONSPIRATION MALET. — ARRIVEE SUR LE NIEMEN · texte numérisé non relu

CONSPIRATION MALET. — ARRIVEE SUR LE NIEMEN

Le 10, l'avant- garde russe arrivait. De Wrède, qui n'a plus que 2.000 Bavarois, résiste quelque temps, mais il est forcé de reculer et la déroute commence. En tenant vingt-quatre heures de plus, on aurait sauvé une partie de l'armée ; 20.000 hommes, parmi lesquels 300 officiers et 7 généraux, tombèrent aux mains des Eusses. Des Juifs enrichis par le passage de l'armée française attirèrent chez eux les blessés et les malades, les dépouillèrent et les jetèrent, nus et mourants, par les fenêtres, dans la rue, où des Juives purent achever, à coups de talon, les vainqueurs de l'Europe. C'était leur manière de faire oublier aux Russes la façon dont ils avaient accueilli les Français victorieux.

L'armée française arriva à Kowno, sur la frontière, le 13; elle avait 1.000 soldats armés, 9 canons et 20.000 traînards ; encore étaientce des recrues qui n'avaient pas fait la campagne. La Grande Armée ne comptait plus que deux rois, un prince, huit maréchaux (1), quelques centaines de soldats de la vieille garde, mêlés à des généraux sans armée. Murât fuyait vers Gumbinnen. Ney, pour la cinquième fois, se crée une arrière-garde avec 700 hommes, qui l'abandonnent, le 14, quand les Russes attaquent Kowno. Il ramasse leurs armes encore toutes chargées et, lui cinquième, fait face aux Russes, donnant ainsi le temps à Heymès et Gérard de réunir une trentaine de soldats et de faire avancer deux ou trois pièces légères. Avec ces secours, Ney se maintient jusqu'à la nuit, à la porte qui ouvre vers Vilna. « Soutenant jusqu'au dernier moment l'honneur de nos armes, sacrifiant, pour la centième fois depuis quarante jours et quarante nuits, sa vie et sa liberté pour sauver quelques Français de plus, il sort, le dernier de la Grande Armée, de cette fatale Russie, montrant au monde l'impuissance de la fortune contre les grands courages. »

On gagna enfin Kœnigsberg, où les Allemands, en voyant les débris de la Grande Armée, purent mesurer l'étendue de notre désastre et se préparer à en profiter.

Les hôpitaux ne purent bientôt plus contenir les malades. Tout à coup, en une nuit, le thermomètre remonta de 20 degrés. Ce changement brusque vint augmenter encore la mortalité. Larrey, qui pendant toute la campagne avait fait l'admiration de l'armée par

(1) Marat, roi de Naples et Eugène, vice-roi d'Italie; — Berthier, prince de Neufcliâtel; Oudinot, Victor, Macdonald, Davout, Gouvion Saint-Cyr, Bessières, Lefebvre.

•Ney,

son stoïcisme à supporter ses propres souffrances et son infatigable humanité pour soulager celle des autres, montra dans les hôpitaux de Kœnigsberg le dévouement qui lui était habituel et faillit périr de la contagion qui régnait. Moins heureux, le général Lariboisière, commandant général de l'artillerie, qui, par ses vertus, méritait de lui être comparé, succomba au fléau. Il était inconsolable depuis la mort de son jeune fils, brillant officier tué à la Moskova ; la douleur paternelle et le chagrin du patriote liâtèrent sa mort. Il eut pour successeur le général Eblé, qui succomba lui-môme quelques jours après. Des cent pontonniers qui, à sa voix, s'étaient plongés dans la Bérézina, il en restait douze.

La Grande Armée n'existait plus, et la puissance de Napoléon avait reçu un choc dont elle ne devait pas se relever. Cependant l'imagination des Slaves se passionna pour celui qui leur avait causé tant de maux. Ils y ont vu plus ou moins vaguement le représentant du principe de l'égalité et de la démocratie. Parmi les sectes rehgieuses de la Russie, il s'en forma une qui se plaça sous l'invocation de Napoléon, dans lequel ses adeptes voient une incarnation du Christ. Ils refusaient de croire à la mort de Napoléon, qui se cache, disaient-ils, quelque part en Sibérie, aux environs d'Irkoutsk, et qui reviendra reconquérir le monde. Lorsque Alexandre II accomplit l'affranchissement des serfs, il y eut des Russes qui pensèrent et qui dirent que le mérite de cette grande mesure devait être attribué à Napoléon. Napoléon, en 1812, avait envahi la Moscovie pour contraindre le Czar à donner la liberté aux serfs, et ne se retira qu'après avoir obtenu la promesse de cet affranchissement. Cette promesse tardant à s'accomphr, Napoléon revint en 1855, et obligea le Czar à exécuter le pacte (1).

(l) Voir les ouvrages cités par Rapetti dans la Biographie générale. On comprend mieux que le nom de Napoléon soit resté populaire en Pologne : voir l'Église et le Messie, d'Adam Mickiewicz.

Page 1