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SENTIMENTS DE L'EUROPE

S'il avait pu bien connaître ce qui se passait en Europe, il aurait constaté, dès la seconde année de sa captivité, que ses prévisions étaient justes. Un des plus éloquents et des plus précieux témoignages du prestige qui s'attachait à la « victime des

Fig. 386. — 6 mai : La prière du vieux soldat. D'après une lithographie de Charlet.

rois i>, et de l'union qui s'était déjà faite dans les esprits entre les souvenirs napoléoniens et la liberté, nous est donné dès 181 G, par le grand poète anglais contemporain, dan.s son Ode à Saink-HéUne.

« Paix à toi, île de l'Océan ! salut à tes brises et à tes vagues; vois la mer respectueuse couronner d'une blanche écume tes récifs révérés ! L'histoire te prépare aussi une riche

guirlande dont l'immortelle verdure décorera ton front, quand des peuples qui t'ignoraient jusqu'à ce jour auront courbé la tête sous le sceptre de l'oubli ! Éternelle de gloire, ... tu recevras l'hommage sacré des siècles.

« Salut au chef qui dépose sur ton rocher le riche fardeau de sa gloire ! Quand, parvenu au terme de sa carrière mortelle, il léguera ses exploits à la postérité, sa vie sera consacrée par l'histoire ! Ses grandes actions le mettront au rang des héros des siècles passés ; les monarques un jour rendront hommage à son nom ; les chants des poètes, les leçons des sages le proclameront la merveille de la terre. Oui, tous les dieux de l'histoire s'abaisseront devant toi, échpsés par ta splendeur, astre puissant des Gaules.

« ... Le ïys aujourd'hui si brillant se flétrira. Où est la main capable de le soutenir? Les nations qui l'ont élevé le verront languir sans pitié; des rosées funestes le frapperont de mort. Alors la violette, qui croît dans tes vallons, exhalera son parfum vivifiant ; alors la Liberté ralliera ses fils pour entonner un chant de triomphe sur la tombe des tyrans, et l'Europe craindra que ton astre ne reparaisse dans tout son éclat pour éclipser les météores funestes du nord. »

Cependant la santé de l'Empereur s'altérait sensiblement. Il était resté sans médecin au moment où il en aurait eu le plus besoin, et c'était un acte cruel à reprocher au gouverneur de Sainte -Hélène. En Europe, on s'était ému des nouvelles données par le comte de Las Cases sur la captivité de l'Empereur. Le mémoire du docteur O'Meara, adressé à la famille Bonaparte, avait eu un grand retentissement. La mère de Napoléon, alors retirée à Eome, saisit cette occasion d'adresser une touchante requête aux souverains rassemblés pour le congrès d'Aix-la-Chapelle. Pie VII intercéda à Londres en faveur du prisonnier de Sainte-Hélène.

« Napoléon est malheureux, très malheureux, disait-il ; nous avons oublié ses torts. L'Eglise ne doit jamais oublier ses services. Il a fait en faveur de ce Siège ce que nul autre peut-être, dans sa position, n'aurait eu le courage d'entreprendre. Nous ne lui serons pas ingrat... Savoir que cet infortuné souffrirait par nous est déjà presque un supplice, surtout au moment où il demande un prêtre pour se réconcilier avec Dieu. Nous ne voulons, nous ne pouvons, nous ne devons participer en rien aux maux qu'il endure ; nous désirons au contraire du plus profond de notre cœur qu'on les allège et qu'on lui rende la vie plus douce. Demandez cette grâce en notre nom (au prince régent d'Angleterre) (1) ... »

Le 18 septembre 1819, arrivèrent enfin t\ Sainte-Hélène un médecin,

(1) Extrait d'une lettre du cardinal Cousalvi (3 juin 1818) citée dans Crétlneau-Joly, VÉijlhe romaine en /ace de la Rivdutiun, 1. 1, p. 485. Le Pape s'opposa même à la publication d'un livre contre Napoléon, sur ses démêlés avec le Saint-Sièfe.

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