‹ Napoléon Ier et son tempsChapitre 52 sur 389 · LETTRE A L'ARCHIDUC CHARLES. — NEUMARK · texte numérisé non relu

LETTRE A L'ARCHIDUC CHARLES. — NEUMARK

humanité? Elle réclame de tout côté. L'Europe, qui avait pris les armes contre la République française, les a déposées. Votre nation reste seule, et cependant le sang va couler encore plus que jamais. Cette campagne s'annonce par des présages sinistres. Quelle qu'en soit l'issue, nous tuerons de part et d'autre quelques milliers d'hommes de plus, et il faudra bien que l'on finisse par s'entendre, puisque tout a un terme, même les passions haineuses.

« Le Directoire e.xécutif de la République française avait fait connaître à S. M. l'Empereur le désir de mettre fin à la guerre qui désole les deux peuples ; l'intervention de In cour de Londres s'y est opposée. N'y a-t-il donc aucun espoir de nous entendre, et

Fig. 49. — Préliminaires de la paix de Léoben. Tableau de Lethicro, musée de Versailles.

faut-il pour les intérêts ou les passions d'une nation étrangère aux maux de la guerre que nous continuions à nous entr'égorger ?

e Vous, Monsieur le général en chef, qui, par votre naissance, approchez si près du trône et êtes au-dessus de toutes les petites passions qui animent souvent les ministres et les gouvernements, êtes-vous décidé à mériter le titre de bienfaiteur de Thumanité entière et de vrai sauveur de l'Allemagne ? Ne croyez pas, Monsieur le général en chef, que j'entende par là qu'il ne soit pas possible de la sauver par la force des armes. Mais dans la supposition que les chances de la guerre vous deviennent favorables, l'Allemagne n'en sera pas moins ravagée. Quant à moi. Monsieur le général en chef, si l'ouverture que j'ai l'honneur de vous faire peut sauver la vie à un seul homme, je m'estimerai plus fier de la couronne civique que je me trouverais avoir méritée, que de la triste gloire qui peut revenir des succès militaires.

« Je vous prie de croire. Monsieur le général en chef, aux sentiments d'estime et de considération distinguées avec lesquels je suis, etc. « Bonaparte. »

XAPOLEOX I".

Mais une dernière position défensive restait à l'archiduc Charles, la ligne des Alpes de Styrie, qui ne présente qu'un seul passage important, le col de Neumark, l'ancienne Noreia, où avait eu lieu, en 140 avant J.-C, le premier choc des Romains et des invasions germaines.

L'archiduc voulut y tenter un dernier effort. Il avait été rejoint par quatre divisions ; mais que faire avec des troupes, braves il est vrai, mais découragées, contre les Français où tout contribuait à amener des merveilles ? Les soldats de la 2° légère, qui venaient du Rhin, piqués de s'entendre appeler le contingent, par allusion aux troupes des petits princes germaniques qui n'avaient pas une réputation militaire bien relevée, défièrent les vieux soldats de l'armée d'Italie d'aller aussi vite et aussi loin qu'eux et abordèrent au pas de charge la première ligne ennemie. Pour gagner quelques jours, l'archiduc essaya encore vainement de défendre la position d'Unzmark (3 avril). On se battit au milieu des nuages dans des gorges épouvantables.

Le 7, Bonaparte était à Léoben. L'archiduc Charles se décida à lui envoyer son chef d'état-major, Bellegarde, pour traiter d'une suspension d'armes. Bonaparte signa avec l'Autriche les préliminaires de Léoben sur les bases que devait confirmer le traité de Campo-Formio, et où il était déjà convenu que l'Autriche s'indemniserait de ses pertes aux dépens du territoire vénitien. Il avait signé ces préliminaires sans avoir les pouvoirs, que possédait seul le général Clarke, chargé par le Directoire des négociations avec l'Autriche. Mais Clarke était à Turin, et Bonaparte ne l'attendit pas. Il savait combien la paix était désirée par la France, et même par l'armée. Il savait que ce rôle de pacificateur contribuerait au moins autant que ses victoires à sa popularité. Croyant faire quelque chose d'agréable au général en chef français, les plénipotentiaires autrichiens avaient mis pour premier article du traité que l'empereur reconnaissait la République française; mais Bonaparte fit effacer cette déclaration : « La République, dit-il, est comme le soleil, qui luit de lui-même ; les aveugles seuls ne le voient pas. » Il ajoute dans ses Mémoires cette réflexion caractéristique : « Cette reconnaissance était nuisible : car si, xm jour, le peuple français voulait faire une monarchie, l'empereur pouvait dire qu'il avait reconnu la République. »

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