‹ Napoléon Ier et son tempsChapitre 54 sur 389 · RHIN ET DANUBE. — VENISE · texte numérisé non relu

RHIN ET DANUBE. — VENISE

aide de camp Juuot à Venise avec une lettre de menaces. « Vous serez-vous imaginé que vous êtes encore au siècle de Charles VIII ? » disait-il en faisant allusion à la ligue de Venise qui avait obligé le roi de France à abandonner sa conquête de Naples. Le sénat désa-

Fig. 50. — Lafayettc en prison & Olmtitz. D'après une gravure de la collection Hetmln.

voua les massacres qu'il avait si perfidement préparés; mais quelques jours après (23 avril), un petit bâtiment français, s'étant réfugié dans le port de Venise, fut, sans aucune déclaration de guerre, criblé de boulets par toutes les batteries du Lido, et son équipage massacré. Il n'y avait plus aucun ménagement à garder. Le 16 mai, le général Baragiiey d'Hilliers entrait à Venise, où il était appelé

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d'ailleurs par le parti démocratique, qui était dans la sujétion la plus complète. Philippe de Comines remarquait qu'il n'existait pas de gouvernement au monde où le peuple tînt moins de place qu'à Venise. Il n'y avait donc entre la République vénitienne et la République française qu'une similitude de noms. Après l'entrée des Français, Venise conserva son titre de République , mais avec un gouvernement démocratique.

Venise était déjà sacrifiée dans l'esprit de Napoléon, mais il chercha à organiser le reste de l'Italie et à en faire une nation. Un mouvement démocratique avait eu lieu à Gênes. Il avait été comprimé par le Sénat ; mais l'appui de Bonaparte rendit le pouvoir à la démocratie. La République ligurienne succéda à la République de Gênes. Le gouvernement fut réorganisé avec un pouvoir législatif analogue à celui de la France et un pouvoir exécutif composé de douze membres sous la présidence d'un doge.

Déjà les Républiques transpadane et cispadane se sont formées à mesure que les Français ont refoulé les Autrichiens. Elles se réunissent (29 juin 1797) pour former la République cisalpine. Bonaparte se montre alors véritable fondateur d'empire. Lois, constitutions, perspicacité dans le choix des hommes, ménagements habiles pour les diverses classes élevées, prêtres, lettrés, nobles mêmes, conciliés avec une organisation démocratique, il ne néglige rien. La nouvelle République reçoit, comme la République ligurienne, une constitution analogue à celle de la France ; elle a bientôt des finances et une armée régulières. L'impulsion donnée ainsi à l'Italie fut puissante : elle a survécu au rétablissement de la prépondérance autrichienne en 1815 et préparé les événements contemporains.

« En quelques mois, dans les écoles, dans les rues, dans les salons, jeux des enfants, éducation, usages, modes, esprit public enfin, tout fut changé! Au théâtre, il en fut de même. Dans la haute société, les femmes avaient imposé jusque-là des mœurs efféminées, mais à l'appel de Bonaparte, à la vue des jeunes guerriers français qui l'environnaient, devenues martiales, il fallut désormais devenir guerrier pour leur plaire. Dès lors, chez la jeunesse italienne, les oisives

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et tendres langueurs furent remplacées par des exercices militaires, les chants d'église ou d'amour par des chants de guerre. »

Bonaparte fut aussi appelé à régler le sort de la Valteline, cette célèbre vallée supérieure de l'Adda qui avait si souvent occupé la politique européenne. Les habitants de la Valteline, italiens de langage et de race, relativement riches et éclairés, étaient encore traités en pays conquis, opprimés et exploités par les Grisons protestants pauvres et grossiers. Révoltés en mai 1797, ils adressèrent un manifeste aux puissances; puis ils sollicitèrent les secours de Bonaparte pendant que les Grisons lui demandaient de leur côté de les aider à faire rentrer les Valtelins dans l'obéissance.

En principe, le gouvernement de Milan était investi du droit de garantie de la Valteline. Bonaparte jjouvait être considéré alors comme représentant le gouvernement de Milan. Il proposa aux deux parties de s'arranger à l'amiable en formant une quatrième ligue grise avec la Valteline. Les Grisons refusèrent avec indignation cette proposition modérée et juste. Bonaparte cita les deux parties à comparaître devant lui. Les Grisons n'envoyèrent point de députés pour défendre leurs droits. Bonaparte obéissant aux vœux unanimes des Valtelins, les réunit à la République cisalpine. C'est depuis lors que ce petit pays a toujours suivi le sort du Milanais. En même temps, les Français continuaient de s'affirmer sur l'Adriatique. Au mois d'août, Bonaparte fait occuper les îles Ioniennes. Dans la lettre oîi il annonce cette conquête au Directoire, il rappelle que l'île de Corfou, qu'il appelle Corcyre, fut le séjour de la princesse Nausicaa, et il ajoute <( que le citoyen Arnaud a été chargé de planter le drapeau tricolore sur les débris du palais d'Ulysse ». Ces souvenirs classiques, cette foi en Homère, sont bien d'un contemporain du peintre David.

Au voisinage des troupes françaises, les esprits commencent à s'agiter dans la Grèce, courbée sous un despotisme de plus de trois siècles. Une correspondance s'établit entre Bonaparte et les chefs maïnotes, et il fut aussi en relations avec le poète Rhigaz.

Bonaparte était également attentif à ce qui se passait à Paris. Le

Directoire était en hostilité avec la majorité des Conseils, qui voulaient établir un gouvernement plus régulier, plus moral, plus stable, et mettre fin à l'état révolutionnaire. Cette opposition fut arrêtée par le coup de force du 18 fructidor. Nous nous bornerons à indiquer le caractère de cet événement et le rôle qu'y joua Bonaparte. Le grand mouvement d'opinion qui se déclarait alors contre le gouvernement directorial n'avait rien de royaliste en principe; il n'avait pas pour but de rétablir les Bourbons, pas même d'abolir directement la constitution de l'an III. Il pouvait réunir tous ceux qui voulaient un gouvernement ferme et modéré, arrêtant la Révolution, sans détruire ce qu'elle avait fait d'utile, et s'occupant avec des chances d'avenir de relever la France. Une partie du Directoire, non seulement l'ancien royaliste Barthélémy, mais encore le régicide Carnot, voulaient contribuer à son succès. Le protégé de Carnot, Bonaparte, aurait pu s'entendre avec la majorité des Conseils pour renverser, ou soumettre aux projets que l'on poursuivait, la majorité du Directoire. Mais l'attitude des royalistes qui s'y mêlèrent, leurs prétentions surannées, leurs arrière-pensées, en détachèrent les hommes qui pouvaient faire réussir l'entreprise et qui, tels que Carnot, n'en furent pas moins compris dans la proscription.

Vaublanc, Fiévée, Ramel et la plupart des contemporains, disent clairement ou laissent entrevoir le véritable caractère de ces événements , caractère qui rend encore plus odieuses les mesures prises par les trois directeurs, en opposition formelle avec la volonté nationale. Une seule citation suffira à le montrer.

« Les triumvirs, dit Ramel, et les représentants des triumvirs me diront peut-être que j'avoue moi-même que la liberté a été eu danger à l'époque du 18 fructidor ; je suis loin de vouloir le nier. Mais la constitution était une sauvegarde; il fallait citer les coupables devant la haute cour nationale et non les déporter arbitrairement. Il fallait surtout ne pas confondre ceux qui ne s'étaient jamais vus et étaient diamétralement opposés d'opinion. Qu'avais-je de commun avec MM. Brotier et Lavilheurnois? A Londres, l'on dit que c'est moi qui les ai dénoncés; dans ce temps vous me faites conspirer avec

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eux ; la vérité est que je n'ai vu ces messieurs, pour la première fois, que dans la voiture qui nous déporta à Cayenne. »

Un fait qui montre bien aussi la confusion qui existait alors dans les esprits au point de vue politique, c'est que M"'' de Staël poussa plus que personne au coup d'État. « Elle ne voyait sans doute dans cette lutte, dit La Valette, que le triomphe de ses opinions, je dirais volontiers de ses sentiments politiques, et je suis persuadé qu'elle n'avait pas prévu les proscriptions cruelles qui accablèrent le parti vaincu ; mais ja n'ai jamais vu une telle chaleur à les poursuivre, et il faut avouer que l'absence de réflexion peut seule expliquer qu'elle ait pris parti avec tant d'éclat pour des hommes qui foulaient aux pieds la liberté et la représentation nationale, les deux plus chère objets de son culte. A cette époque, elle portait jusqu'à l'enthousiasme son admiratiori pour le général Bonaparte, s Bonaparte allait justement jouer en ces circonstancesun rôle décisif dans le sens que désirait M"" de Staël.

En effet, les agents royalistes semblant prendre la haute main dans les intrigues ourdies contre le Directoire, il n'était ni de l'intérêt ni du goût de Bonaparte de s'y associer. Son ambition était dès lors d'accord avec les convictions de son armée. Depuis quelques semaines déjà, il avait entre les mains des papiers importants qu'il avait pris à Vérone dans les bagages d'un émigré, le comte d'Entraigues.Ce personnage, espèce d'aventurier, après avoir été révolutionnaire exalté, s'était mis aux gages de Louis XVIII, et devait périr, en 1812, d'une façon tragique, assassiné par des voleurs, ainsi que sa femme, la célèbre chanteuse Saint-Huberti. Bonaparte n'hésita plus, il envoya son aide de camp, La Valette, à Paris et communiqua les papiers du comte d'Entraygues au Directoire, qui y trouva, sinon les indications d'un complot qui n'était pas encore formé, du moins les noms de ses adversaires les plus directs et des agents les plus dangereux du parti royaliste.

Hoche n'avait pas hésité à se mettre à la disposition du Directoire pour agir contre les Conseils. L'article 69 de la constitution de l'an III défendait au Directoire de « faire passer ou séjourner aucun corps de troupes dans la distance de 6 myriamètres de la commune où le Corps législatif tient ses séances, si ce n'est sur sa réquisition ou avec son autorisation ». Il n'y avait k Paris d'autres troupes que la garde constitutionnelle du Directoire, et son chef, Ramel, ne se serait pas prêté

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à un acte de violence. Hoche se mit en mouvement vers la capitale avec quinze mille hommes ; mais les Conseils ayant appris qu'il était à la Ferté-Alais, à une distance interdite par la constitution, venaient de le mettre hors la loi ; il recula. Le Directoire s'adressa à Bonaparte. Ce général avait fait célébrer le 14 juillet avec une grande pompe, prononçant à cette occasion une proclamation toute jacobine, où il faisait entendre des paroles qui s'accordaient mal avec sa conduite en Italie. Il s'y élevait avec une rare violence contre ces émigrés et ces prêtres , qui sont l'opprobre de la nation et l'exécration du genre humain : « Tremblez, traîtres, disait-il; de l'Adige à la Seine il n'y a qu'un pas, et le prix de vos iniquités est au bout de nos baïonnettes. » Il répondit à la demande du Directoire en lui envoyant Augereau, le faubourien de Paris. Il débarrassait avec plaisir son armée « d'un factieux digne de Babeuf », qui cherchait à y jeter le désordre et qui, d'ailleurs, était celui de tous ses lieutenants qui convenait le mieux à la besogne qu'on attendait de lui.

L'entrée de la division Augereau dans Paris permit au Directoire d'agir comme il l'entendait; mais ni Bonaparte, ni Augereau lui-même, ne peuvent être rendus responsables des représailles lâches et cruelles dont les vainqueurs se rendirent coupables, violences assez odieuses pour que les contemporains y aient vu une seconde Terreur. Aussi ce coup d'Etat ne profita qu'au parti militaire qui commençait à se former : à la suite de ces longues guerres, le soldat ne se confondait plus avec le citoyen.

(( Le parti militaire, dit Fiévée, satisfait d'une victoire dont les conséquences devaient lui livrer l'avenir de la France, retourna à ses batailles, laissant au gouvernement l'odieux de l'exécution des décrets rendus. Je suis persuadé que, parmi les généraux qui comprenaient le mouvement auquel ils avaient aidé , on n'en aurait pas trouvé un seul capable de refuser asile au proscrit qui serait venu le lui demander... »

Lorsque La Valette, à son retour de Paris, retrouva Bonaparte au quartier général de Passeriano, le général se fit raconter dans les plus petits détails tout ce qui s'y était passé. Le récit achevé, il resta un instant silencieux, puis : « Pourquoi avec des formes si rudes, dit-il, pourquoi tant de faiblesse ? Poiu-quoi ensuite tant de témérité

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