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Fig. 63. — Carte de la basse Egyiite.
«t Vous allez frémir en lisant ce qni suit, écrit un capitaine dont la lettre est conservée dans le recueil cité plus haut : Nous avons marché pendant dix-sept jours, sans pain, sans vin et eau-de-vie, et cinq jours sans eau, dans des plaines brûlantes et l'ennemi continuellement à nos trousses. Figurez-vous que nous avions à combattre des barbares, qui ne connaissaient point les droits de la gueiTe, et qui par conséquent exerçaient toutes les cruautés imaginables envers les malheureux Français qui tombaient entre leurs mains; aux uns ils coupaient les oreilles, à d'autres le nez, à d'autres ils tranchaient la tête, et bien d'autres choses que je n'ai plus dans la mémoire, qui me font frissonner quand j'y pense.
« Malgré les pauvres malheureux qui tombaient en défaillance, nous étions obligés de marcher toujours en colonnes serrées, parce que leur cavalerie profitait du moment où nous étions en désordre pour nous charger, et nous faisait un mal consi^lérable.
Jour et nuit nous étions sous les armes, ce qui nous causait des fatigues mortelles. Le mécontentement était peint sur tous les visages. »
Néanmoins Bonaparte conservait toute sa confiance et toute son énergie. Il partageait la nourriture de son armée, la rassurait par ses promesses, la calmait clans ses accès de découragement : « Ce fleuve, disait-il, qui répondait si peu dans ce moment à sa réputation, commençait à grossir et bientôt justifierait tout ce qu'ils en avaient ouï raconter; ils campaient sur des monceaux de blé, et sous peu de jours ils auraient des fours et des moulins. » Ces discours produisaient quelque efiet sur des esprits crédules ; mais la plupart de ces soldats persistaient à se croire déportés par le Directoire, en haine de leur général, et se promettaient pour plus tard de faire payer cher au gouvernement la manière dont il les traitait eux et Bonaparte.
Kléber donna dans ces terribles jours la mesure de son caractère et contribua autant que Bonaparte à empêcher la démoralisation complète de l'armée. Un jour les soldats épuisés refusent de porter les blessés qu'ils vont abandonner à une mort certaine. Kléber arrive f\ la hâte. « Misérables, dit-il, vous êtes des lâches : vous n'êtes pas des soldats. » Des murmures violents éclatent de toute part. « Oui, reprend Kléber, vous êtes des lâches; être soldat, c'est quand on a faim ne pas manger, quand on a soif ne pas boire, quand on ne peut plus se porter soi-même porter ses camarades blessés ; voilà ce que doit être le soldat : misérables, reprenez vos blessés. » Ces paroles ne sont pas en vain entendues, et les blessés sont sauvés.
Cependant le bruit s'était répandu au Caire que c'était vraiment une grande armée d'infidèles qui avait débarqué en Egypte, qu'elle avait pris Alexandrie et qu'elle s'avançait vers la capitale. Elle avait une nombreuse infanterie, mais presque point de cavahers. Les beys poussèrent aussitôt des cris de joie. « Ce sont des pastèques à couper, » disait-on partout. Et, en effet, pour des hommes comme les mameloucks, couverts de riches habits, ai-més à l'anglaise, montés sur les meilleurs chevaux qu'on puisse voir, l'infanterie était chose méprisable ; ils ne doutaient point que leur seule vue n'effrayât les Français : profitant de leiy désarroi, ils se jetteraient au milieu d'eux, les massacreraient
RAMANIEH ET CHEBEEIS.
sans peine et rapporteraient des centaines de têtes comme trophées. Ibrahim bey et Mourad bey n'eurent point de peine à les exciter et à les envoyer au-devant de l'armée qui traversait le désert pour lui barrer la route. Un bey partit du Caire avec six cents mamelucks pour rallier les Arabes de Damanhour. Il rencontre Desaix, qui place sa di-
Fig. 04. — Marche à trayera le déBert, D'après une lithographie de Géricault.
vision en carré, et qui par un feu bien dirigé effraie et disperse les cavaliers ennemis. Ce premier engagement fut la bataille de Ramauieh. Quelques braves étaient morts sur les baïonnettes françaises, mais l'armée pouvait bien s'assurer dès lors que la cavalerie arabe, quelque brave qu'elle fût, tiendrait difficilement contre notre canon et notre mousqueterie.
Ce fut à Chébreis que Bonaparte se trouva en face de Mourad bey avec toute son armée : la cavalerie inonda bientôt la plaine et chercha à déborder les ailes. Les Français étaient épuisés; mais Bonaparte fit former son infanterie en carrés. Ces carrés ayant à leurs
angles des pièces de canons , formaient comme autant de citadelles vivantes qui croisaient leurs feux. Comme à Ramanieh, ils dispersèrent la multitude de chevaux qui venaient tourbillonner autour d'eux. C'était là un genre de guerre qui était nouveau pour les soldats d'Italie et qui allait leur donner quelques qualités techniques, quelque habileté pratique dans l'exécution des commandements, qui lui manquaient encore. « L'armée d'Italie, brave et intelhgente , dit un des combattants, Pelleport, manquait de flexibilité pour les manoeuvres : les officiers inférieurs et supérieurs, les généraux eux-mêmes qui venaient de faire la guerre avec une grande distinction avaient négligé l'étude de la petite tactique. Aussi se trouvèrent-ils embarrassés pour former les carrés tels que les avait indiqués Bonaparte : il fallut prendre successivement les pelotons et les bataillons par la main pour les conduire sur le terrain qu'ils devaient occuper dans la disposition générale. »
Mais les tâtonnements ne furent pas longs ; on ne tarda pas à s'en apercevoir à la bataille suivante. Mourad bey s'était retiré vers le Caire et se préparait à livrer une bataille générale et décisive.
Le 20 juillet, l'armée aperçut les Pyramides, dont le spectacle grandiose leur arracha un cri d'admiration : « Soldats, s'écria Bonaparte, songez que du haut de ces pyramides quarante siècles vous contemplent. » Mais l'ennemi avait pris position sur la rive gauche du Nil, entre Embaleh et les Pyramides. Mourad bey était renforcé des troupes d'Ibrahim, il avait l'avantage de la situation; ses cavaliers étaient dispos, tandis que les Français, fatigués par une longue marche dans le désert, ne se soutenaient que par l'énergie de leur général et la brillante perspective qui s'offi'ait à eux s'ils arrivaient à vaincre.
Les mamelouks étaient au centre ; la droite était composée de 1.000 janissaires, placés en avant d'Embaleh , dans un camp retranché, en face de Boulak. La gauche, formée de Bédouins, s'appuyait aux Pyramides. Enfin ime flottille indigène couvrait le Nil et assurait une retraite aux Egyptiens, tandis que, si les Français étaient vaincus, ils étaient rejetés vers le désert et livrés aune mort bien plus cruelle que la mort du soldat sur un champ de bataille. Il fallait vaincre ou mourir. Heureu-