LE DESERT
prise. Kléber avait été assez sérieusement blessé dans l'action ; Bonaparte lui laissa le commandement de la place avec 9.000 hommes, des soldats du génie et une bonne partie de l'artillerie. Puis il organisa une flottille qui devait suivre l'armée en remontant le Nil et, quelques jours après avoir adressé une proclamation aux Egyptiens du Caire
Fig. 62. — Bonaparte débaïque en Egypte. D'après une gravure de la collection Hennin.
pour les engager à l'accepter comme un allié qui voulait leur rendre leur liberté et leurs droits, il se mit en marche et s'enfonça dans le désert de Damanhour.
Alors commença une période de souffrances, de privations et de difficultés redoutables que nos soldats n'avaient pas encore connues.
Napoléon a donné lui-même dans ses Mémoires cette description du désert d'Egypte :
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KAPOLÉOX I'
tt Oa troave de l'eau, de l'herbe, des arbres dans les forêts; on trouve de l'eau et de l'herbe dans les déserts de la Barbarie ; on ne trouve ni eau, ni herbe, ni arbres dans les déserts de l'Afrique et de l'Arabie. Ces déserts sont arides et nus. Les déserts d'Egypte ne sont séparés par aucune ligne naturelle des grands déserts de l'Arabie, de la Nubie et de la Lybie. Ils formentla partie de ces déserts comprise dans les limites de l'Egypte, possédée par des tribus qui vivent des inondations du Nil. Son étendue est de quarante à quarante-deux mille lieues carrées; la population, de cent cinquante à cent soixante mille âmes, ce qui fait 4 habitants par lieue carrée. Les déserts de l'Afrique seraient inhabitables pour l'homme s'ils ne produisaient le chameau.
« Le chameau est l'image du désert, grand, maigre, diftbrme, monotone, patient, mais d'un caractère sauvage et méchant quand il est poussé à bout. II se nourrit d'absinthe et de plantes épineuses. Il reste quatre ou cinq jours sans boire, quelquefois jusqu'à six ou sept ; mais alors il souffre. Il passe plusieurs jours sans manger ; son lait, son fromage, sa chair nourrissent l'Arabe ; son crin, sa peau l'habillent et forment ses tentes. Le chameau est une bête de somme ; il porte autant que trois chevaux, il marche dix-huit heures avec le repos d'une heure, c'est le navire du désert. »
Mais l'armée n'avait aucune de ces commodités de transport. Bonaparte songeait bien à se procurer le plus vite possible un équipement complet de chameaux pour servir au transport des malades et pour poursuivre les éclaireurs ennemis, mais rien n'avait pu être encore préparé et les soldats durent souffrir toutes les horreurs du désert. A un mal physique se joignait encore un mal moral tout aussi intense. Aucune armée n'était moins habituée à de pareilles difficultés que celle que Bonaparte y conduisait : c'était l'armée d'Italie. On pourrait rendre difficilement compte du dégoût, de la mélancolie, du mécontentement et du désespoir général; les soldats, en effet, s'attendaient à trouver une conquête facile à faire, et tout aussi glorieuse que celle de l'Italie ; ils croyaient s'emparer d'un butin immense et voir de près les merveilles de l'Orient dont on leur avait tant parlé. Mais aucun de ces rêves ne se trouvait réalisé; leur ennemi était insaisissable, les harcelait de tous côtés, les massacrait sans pitié quand ils traînaient et fuyaient dès qu'ils lui présentaient le combat. On avait peu d'eau, point de légumes ; les pastèques étaient la seule nourriture et la seule boisson. Aussi ces malheureux tombaient en grand nombre ; ces maux désespéraient les troupes. On vit les généraux les plus distingués, comme Murât et Lannes, jeter leurs chapeaux brodés sur le sable et les fouler aux pieds