‹ Napoléon Ier et son tempsChapitre 79 sur 389 · SAINT-JEAN D'ACRE · texte numérisé non relu

SAINT-JEAN D'ACRE

habitude, il me rappela ce massacre de Jaffa, me le citant comme un exemple de tout ce que le salut d'une armée exigeait de son général. »

Maître de Jaffa, Bonaparte pouvait entrer s'il le voulait à Jérusalem ; mais, comme pour Rome, il refusa de le faire, ce détour n'entrait pas dans son plan de campagne, et il pensait que, quelque grand qu'on soit,

Fig. 75. — CoUi.y«L -

w. Esquisse de Gros, musée de Nantes.

il y a des noms qu'il est toujours dangereux de rapprocher du sien.

Le 19 mars 1799, l'armée était devant Saint- Jean d'Acre, l'ancienne Ptolémaïs. L'importance de cette ville était considérable pour les projets de Bonaparte; celui-ci espérait la prendre sans la détruire, puis en faire la base de ses opérations pour se porter en avant : c'était la clef qui lui ouvrait le chemin des Indes, et qui lui permettait d'aller donner la main à Tippou-Saïb pour porter avec lui un coup mortel à la domination anglaise.

Bonaparte espérait prendre facilement une place qui était peu de chose par elle-même ; néanmoins il avait pris toutes les précautions

nécessaires : n'osant pas, à cause des sables, faire venir son artillerie par le désert, il avait ordonné de la transporter par mer ; de plus, comme les échelles qu'il avait apportées étaient trop petites, il en fit faire de nouvelles. Tout semblait donc combiné pour faire tomber cette ville entre ses mains; mais là, comme à Aboukir, une sorte de fatalité sembla se jouer de ses efforts et de ses ordres.

Djezzar pacha s'était enfermé dans la place. C'était un homme d'une énergie sauvage et qui partout autour de lui inspirait la terreur ; voici le portrait qu'en fait Thibaudeau :

« Parmi les pachas de la Porte, était le fameux Achmet, pacha de Saïde (Sidon) et de Saint-Jean d'Acre, surnommé Djezzar ou le Boucher. Cet homme féroce et entreprenant commandait, avec le titre de vizir, tout le pays situé entre Xahr-el-Keb etCésarée et avait une grande puissance. Il était à la fois son ministre, son chancelier, son trésorier et son secrétaire, souvent même son jardinier, son cuisinier et quelquefois juge et bourreau. Il avait le vêtement d'un simple Arabe et sa barbe blanche descendait sur sa poitrine ; il portait dans sa ceinture un poignard garni de diamants, comme marque d'honneur de son gouvernement ; il donnait ses audiences assis sur une natte, dans une chambre sans meubles, ayant près de lui un pistolet à quatre coups, une carabine à vent, une hache et un long sabre. Pendant la conversation, il découpait avec des ciseaux toutes sortes de figures en papier. Dans ses antichambres, on voyait des domestiques mutilés de toutes les manières; l'un avait perdu une oreille, l'autre un œil, l'autre un bras. L'intérieur de son harem était inaccessible ; on ne connaissait point le nombre de ses femmes ; celles qui entraient une fois dans cette prison mystérieuse étaient perdues pour le monde. On leur donnait à manger par un tour, et c'était par là aussi que le médecin tâtait le pouls de celles qui étaient malades. Il tuait de sa propre main celles dont la fidélité était suspecte. Il avait alors près de soixante ans ; mais sa vigueur était encore celle d'un homme dans la force de l'âge. »

Comptant sur le secours des Anglais, il espérait pouvoir repousser les efforts de Bonaparte. Néanmoins, au bout d'un mois, manquant d'artillerie, de munitions, de vivres, il songeait à capituler, lorsque l'arrivée de sir Sydney Smith et de son escadre changea la fortune. Le Commodore anglais, en croisant dans la Méditerranée, avait réussi à s'emparer, à la hauteur de Caïfla, des vaisseaux qui amenaient à l'armée française le matériel de siège qu'elle attendait. Sydney Smith le transporta à Saint-Jeaa d'Acre et ravitailla la ville en lui donnant des vivres , des ingénieurs , des munitions de toute sorte. Ainsi les canons français qui devaient réduire cette ville en cendres

Page 1