BONAPARTE DANS LA SOCIETE DE PARIS
les toucher; voyant que tout était mutile, et qu'ils fouillaient toujours dans tous les coins de sa voiture : « Oh ! je vous en prie, mes bons brigands, leur disait-elle, prenez « tout ce que je pouss'ede; mais laissez-moi, je vous en prie, oiuie chose que j'aime « phus que vous ne pouvez faire ; c'est le pourtrait de noutre cher gouvernement.
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Joséphine GraaslnL D'après le tableau de M™* Vigée-Lebran.
« Je ne veux pas les diamans, mais laissez-moi le pourtrait. » Ils brisèrent et gardèrent, en effet, l'entourage du médaillon qui contenait le portrait de Napoléon, et lui rendirent cette image chérie, ce qu'elle citait comme le plus beau trait du monde. »
La plus illustre sans contredit des femmes du siècle, M™' de Staël, conçut, au seul récit des exploits de Bonaparte en Italie, un vif enthousiasme pour ce général merveilleux. Lavalette, alors aide de camp de Bonaparte et envoyé à Paris à l'occasion du 1 8 fructidor, raconte
dans ses Mémoires qu'il dîaa avec elle chez Talleyrand : « Pendant tout le dîner, dit-il, ses éloges du vainqueur de l'Italie, avaient toute l'ivresse, tout le désordre, et toute l'exagération de l'inspiration. En sortant de table, la société se dirigea vers un cabinet pour y voir le portrait du héros, et comme je me reculais pour la laisser entrer : « Comment, dit-elle, oserai-je passer devant un aide de camp de Bonaparte! »
Lorsque Bonaparte fut revenu d'Italie, elle se fit présenter à lui dans une soirée qui fut donnée, le 3 janvier 1798, par le ministre des relations extérieures, Talleyrand, dans l'hôtel du ministère, ancien hôtel de Gallifet, rue du Bac, au coin de la rue de Grenelle. Elle chercha à attirer ses hommages. Elle était passionnée pour la gloire et la puissance.
La gloire, son génie pouvait la lui donner, mais n'était-ce pas l'établir plus sûrement que d'associer son nom dans la postérité à celui de Bonaparte? Pour la puissance, il lui était interdit d'y prétendre par elle-même, mais qui pouvait mieux la lui donner que le vainqueur de l'Italie dont elle semblait prévoir en partie les projets?
Napoléon ne réalisa pas précisément ce qu'elle en espérait soit pour pour elle-mênie, soit pour la France, où elle aurait voulu voir établir une constitution analogue à celle de l'Angleterre. Mais dans la longue insistance de ses plaintes et de ses attaques, ne pourrait-on trouver malgré l'élévation générale du ton, plus d'un trait qui témoigne moins ' de l'hostilité d'un adversaire politique que de l'animosité d'une âme déçue? Si l'on en croit la correspondance de la' princesse Tourkestanof et d'un Français, nommé Ferdinand Christin, récemment publiée en Russie et dont un journal bien connu a donné quelques fragments, au plus fort de la tyrannie de Napoléon, elle interrompait les plaintes que lui arrachait son exil, pour s'écrier : « Ah! s'il voulait m'épouser, comme je lui pardonnerais tout le mal qu'il m'a fait! » Et quand je repoussais avec indignation, raconte Ferdinand Christin, un vœu aussi extravagant, elle me disait : « Croyez-vous que quelque chose pourrait me coûter pour voir la France à mes pieds? »
La correspondance à laquelle cette anecdote est empruntée est peu bienveillante, malgré l'amitié qu'on y témoigne pour M™° de Staël, qui
boxIparte dans la société de paris.
vient de mourir. L'auteur ne donne pas, du reste, une haute idée de son esprit lorsqu'il reproche « la malheureuse manie » défaire des livres à la femme que nous trouvons à la tête du mouvement intellectuel du dix-neuvième siècle ; mais, bien qu'il prenne trop au sérieux une
Fig. 10. — JI"« de Statl. D'après le portrait peint par le baron GWrarJ.
simple boutade de l'illustre auteur de l'Allemagne, il y a là un fond de sentiment vrai dont le souvenir méritait d'être conservé.
Quoi qu'il en soit, les plaisirs mondains, auxquels Bonaparte pouvait, au début de sa carrière, abandonner plus de temps qu'il ne le fit plus tard, ne l'absorbèrent jamais : ils ne pouvaient satisfaire son esprit toujours avide de connaître.
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Ses compagnons de jeunesse se le rappellent simple et même négligé dans ses vêtements, dormant peu, et, lorsque la gêne vint, vivant pauvrement, parfois aux dépens de sa santé, rien que de lait « mais sans dette aucune , sans reproche , soutenant sa pauvreté gaiement et avec noblesse et se distinguant toujours par sou goût passionné pour le travail ». Dans ses divers logements, ce qu'il recherchait surtout, c'était la tranquillité favorable à ses études : il faillit même avoir un duel à ce sujet.
L'activité de son esprit était extrême et se portait sur les objets les plus divers : oeuvres de philosophie, d'histoire, de poHtique, et même de théologie. Il lit tout et jette sur tous les sujets des pensées originales et parfois profondes. On a conservé la liste de ses premiers travaux : ce sont tantôt des notes sur Lavater, tantôt une dissertation sur Platon. Rousseau, qui passionnait alors les esprits, ne pouvait être oublié. Mais Bonaparte lui reproche sévèrement de promettre aux hommes un bonheur impossible à réaliser. Bonaparte s'occupe aussi de recherches de médecine, de mathématiques et de physique. Il fait même des vers et se passionne pour Werther, ouvrage récemment traduit d'un jeune écrivain allemand dont l'étranger commence à s'occuper. Il le lit jusqu'à six fois, et, comme le héros de sa lecture, se laisse à aller à la vivacité de sa mélancolie. Il lui arrive même de songer au suicide, et il refait à sa manière le monologue d'Hamlet ; on lit dans son journal à la date du 3 mai 1786 :
« Toujours seul au milieu des hommes, je rentre pour rêver avec moi-même. De quel côté ma mélancolie est-elle tournée aujourd'hui ? Du côté de la mort. » Sa pensée s'apaise un instant en se reportant vers les siens, vers sa chère île de Corse, puis il ajoute : « Quelle fureur me porte donc à vouloir ma destruction ?... Puisque je dois mourir, ne vaut-il pas autant se tuer !... Que les hommes sont éloignés de la nature, qu'ils sont vils, lâches, rampants! » Les malheurs de son pays, de la Corse opprimée, furent pour lui « une nouvelle raison de fuir une terre où je suis obligé par devoir de louer des hommes que je dois haïr par vertu. La vie m'est à charge, parce que les hommes avec qui je vivrai probablement toujours ont des mœura aussi éloignées des miennes que la clarté de la lune diffère de celle du soleil. Je ne puis donc pas suivre la seule manière de vivre qui pourrait me faire supporter la vie, d'où s'ensuit un dégoût pour tout. »
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Ces sentiments de découragement allaient disparaître de l'âme de Bonaparte à partir du moment où il put prendre part au grand mouvement de la Kévolution et où l'action remplaça et bientôt dépassa le rêve. Mais cette tendance mélancolique continua cependant à se manifester par son goût persistant pour les poésies du faux Ossian tel que l'a paraphrasé Mac-Plierson : il le connaît par la traduction que Letourneur a publiée en 1777. Dans l'ancien Musée des souverains, dispersé il y a quelques années et que son intérêt historique du moins aurait dû. faire conserver, on voyait un exemplaire de cette traduction ayant appartenu à Napoléon. L'état de dégradation du volume, le peu de fraîcheur des bords montrait de reste que c'était là un livre souvent manié, un compagnon de voyage et de guerre. C'est en souvenir d'Ossian que le fils de Pauline Bonaparte et du général Leclerc et le fils de Bernadette recevaient de Bonaparte, leur parrain, les noms de Démide et d'Oscar.
La puissance de travail du jeune officier d'artillerie était déjà telle que, dans la fièvre de ses pensées, il se privait sans peine de sommeil, passant la journée presque entière dans la méditation et le labeur. Même on rapporte qu'il apprit le droit d'une assez singulière manière : à l'époque de la discussion du Code civil, il étonnait tous les conseillers d'Etat, jurisconsultes de profession, par la justesse et l'abondance de ses citations. Il parlait du Digeste, non d'une façon superficielle, mais comme un homme qui l'a réellement manié et étudié. On s'étonnait de ce savoir peu commun chez un général. Il raconta alors qu'ayant été mis aux arrêts pour quelques jours dans une pièce dépourvue de bibliothèque, il n'avait eu sous la main qu'un formidable exemplaire des Pandectes : il l'ouvrit, la lecture l'intéressa et il retint exactement tous les développements juridiques qu'il y avait étudiés, jour et nuit, presque sans relâche.
Ces travaux de sa première jeunesse portent tous la même marque : ils sont toujours au moins, à défaut de génie, exempts de banalités. Toujours les pensées y sont nombreuses, fortement conçues, mais mal coordonnées. C'est le premier jet. Les transitions manquent, mais les idées sont puissantes. On y rencontre par endroits des traits
éclatants à côté de fautes de goût et de grossières erreurs. Le style a de la chaleur et de l'éclat, mais il pèche souvent par l'emphase, si chère alors à tant d'écrivains! Quant à la grammaire et à l'orthographe, il les oublie quelquefois : mais ce sont de trop légères imperfections pour qu'il soit équitable de les relever chez un homme dont les lettres, les proclamations et les récits militaires sont restés des modèles.
Nous croyons utile de donner ici la liste de ces premiers écrits de Xapoléon ; rien ne montre mieux l'activité dévorante de cet esprit avide de tout connaître et de tout faire. En 1785, à l'âge de seize ans, il écrit un Mémoire sur Vèducatmi des jeunes Mdinotes, qui est bientôt suivi d'un Projet de réforme des écoles militaires. — Nous trouvons ensuite un Roman corse qui a pour sujet la dramatique histoire de Vaina d'Ornano et de Sampiero ; — un autre petit ouvrage sur le comte d'Essex ; — Le Masque prophète, conte oriental, — une méditation sur le suicide ; — un dialogue sur l'amour. Ces ouvrages appartiennent aux années 1786-8. Mais il prépare en même temps un Mémoire sur la manière de disposer les pièces de canon pour le jet des homhes, des Recherches sur la cycloïde, des extraits avec commentaires d'auteurs de toute espèce, Platon, Strabon, Hérodote, Diodore de Sicile, Mably, Filangieri, Necker, Adam Smith, etc., des Notes sur l'histoire de tous les pays. Mais bientôt il va s'exercer sur des sujets plus actuels et la politique va surtout l'occuper. On a retrouvé le programme d'une Dissertation sur l'autorité royale, qu'il écrivait à Auxonne à la fin de 1788.
On était à la veille de la Révolution. Bonaparte en accueillit avec . admiration les premiers mouvements. Son âme généreuse et indépendante s'ouvrait tout entière au grand souffle de la liberté qui agitait alors la France. A Valence, à Auxonne, où il passa ensuite quelque temps, il prit part aux manifestations populaires qui acclamaient l'œuvre de la Constituante. Les clubs s'y répandaient comme à Paris, il y figura et y parla chaleureusement. Son régiment était dévoué à la Révolution et il prépara un règlement pour l'association dite de la Calotte qui, dans chaque corps, réunissait les oflficiers subalternes au-dessous du grade de capitaine.
L'origine de cette association de camaraderie et d'assistance mutuelle remontait à une réunion de francs buveurs et de gais railleurs qui s'était formée à la fin du règne de Louis XIV ^ans les propres antichambres du roi, parmi les officiers
ÉCRitS PHILOSOPHIQUES ET POLITIQUES.
de sa maison. AfiFectant toujours la plaisanterie, et ne reculant pas devant le grotesque, ils se permettaient d'attaquer tout le monde et toutes choses. Au dix-huitième siècle, cette société était devenue une sorte de franc-maçonnerie militaire, où couvaieut sourdement, sous le voile de la fraternité des armes, des ferments d'indépendance et d'indiscipline qui firent leur explosion en 1789. (Voy. Lescure, JVajwléon et sa famille, p. 73 et suiv.)
Ce caractère dominait dans le règlement rédigé par Bonaparte, qui fai sait preuve de convictions très démocratiques. Bonaparte en re-
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Bonaparte 4 Ajaccio.
gretta, quelques jours après, la forme trop violente : il le jeta au feu; mais une copie nous est restée, témoignage des ardeurs réformatrices de son auteur.
Dans cette curiosité sans cesse en éveil il ne se contenta plus d'aimer la littérature pour elle-même, il voulut lui demander de la gloire et songea à attirer l'attention sur son nom par quelque ouvrage. Il fallait qu'à cette époque les fonctions d'officier d'artillerie laissassent bien des loisirs pour qu'un lieutenant pût être tour à tour philosophe, orateur dans les clubs, écrivain politique, moraliste et littérateur. L'Académie de Lyon avait mis au concours ce grand sujet : « Déterminer les vérités et les sentiments qu'il importe le plus d'inculquer aux hommes
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pour leur bonheur. » Il traita cette question avec sa fougue et son originalité ordinaires, en ennemi résolu de Rousseau, en clialeureux partisan de la civilisation comme de la liberté. A côté de vérités saisissantes sont des erreurs historiques ou morales et, ainsi que dans ses premiers écrits, à côté de morceaux remarquables, il y a des passages médiocres. Aussi, ne remporta-t-il pas le prix : « C'est un songe très prononcé, » dit l'un des juges du concours. Un autre cependant reconnaissait à l'auteur, cette qualité si appréciée au dix-huitième siècle, la qualité d'homme sensible. Alors c'était tout dire. Robespierre luimême était « un homme sensible ».
Mais au milieu de tous ses travaux, dans cette laborieuse période qui s'étend de 1786 à 1791, Napoléon conservait un profond amour pour sa patrie. Il retourna souvent en Corse; en janvier 1788, en septembre 1789 : il y passe alors six mois et s'y mêle aux agitations politiques qui commençaient à s'y réveiller. Paoli y avait gardé, malgré l'éloignement de l'exil, de grandes sympathies. Toute une partie de la Corse voyait en lui un des derniers héros de l'indépendance, et, à cette heure où la Révolution éclatait sur le continent, un patriote convaincu, épris de la liberté. Bonaparte partageait alors cette admiration pour ce glorieux disparu; il l'aimait, car il le croyait vraiment et pour toujours dévoué à la France. Mais ces nobles idées étaient combattues par une faction aristocratique,dévouée exclusivement aux intérêts du roi et de la cour. Un député à l'Assemblée nationale, Matteo Buttafuoco, celui-là même qui avait reçu de J.-J. Rousseau une inutile constitution, dirigeait ces meneurs de la réaction. Bonaparte, de passage en Corse, écrivit contre lui un chaleureux pamphlet, daté de son cabinet de Milleli, une grotte volcanique dans la montagne, près d'Ajaccio, l'an II de la liberté (23 janvier 1790) (1). Cet écrit est plein de colère et de patriotisme,
(1) Cette lettre tut imprimée à 100 exemplaires, chez M. P. Joly, imprimeur-libraire, à Dôle. Napoléon, alors en garnison à Auxonne (juin 1790), faisait à pied le voj-age jusqu'à Dôle pour corriger ses épreuves, sans parler d'autres travaux se rattachant à sa profession, tels qu'un rapport sur la nécessité de s'emparer des îles de la Madeleine, rapports pour la défense militaire du golfe d'Ajaccio, de Saint-Florent, etc. Il avait terminé dès 1789 une Histoire de la Corse. Il écrivait aussi vers le même temps trois épîtres historiques sur la Corse adressées à Tabbé Raynal, qui jouissait encore dune réputation et d'une autorité que nous avons peine à comprendre aujourd'hui. Nous complé-