PRÉPAEATION DU COUP D'ÉTAT
« Aprè&cette singulière conversation, que Bonaparte écoutait en souriant, Fouché et Gchiei" levèrent le siège, les étrangers qui encombraient le salon firent successivement de même, Joséphine monta dans son appartement et je me trouvai enfin seul avec le général.
« Je viens, lui dis-je, de la part de vos amis, savoir si la chose tient toujours « pour demain, et recevoir vos instructions. — La chose est remise au 18, me réponditil le plus tranquillement du monde. — Au 18, général ? — Au 18. — Quand l'affaire est
Fig. 87. — Memtsea da CouaeU des Cinq-Cents.
« éventée ! Ne voyez-vous pas que tout le monde en parle ? — Tout le monde^u parle « et personne n'y croit. D'ailleurs, il y a nécessité. Ces imbéciles du Conseil des An- « ciens n'ont-iLs pas des scrupules ! ils m'ont demandé vingt-quatre heures pour faire « leurs réflexions. — Et vous les leur avez accordées ? — Où est l'inconvénient ? Je leur « laisse le temps de se convaincre que je puis faire sans eux ce que je veux bien faire « avec eux. Au 18, donc. Venez demain, prendre le thé; s'il y a quelque chose de « changé, je vous le dirai : bonsoir, » Et il alla se coucher avec l'air de sécurité qu'il conservait sur le champ de bataille, où il me semblait ne s'être jamais tant exposé qu'il s'exposait alors au milieu de tant de factions par ce délai, que rien ne put le déterminer à révoquer.
« Je retournai en courant rue Taitbout. La société que j'y retrouvai était moins nombreuse que celle dont je venais de me séparer ; sept pereonnes y étaient pour le
moment : 11'"*= Grant, qui n'était pas encore M'°"' Talleyrand , et M"" de Gambis faisaient avec Eegnaud la partie du maître de la maison. Cependant la duchesse d'Ossuna, assise à demi sur une console, jasait avec M. Rœderer, et Lemaire, le latiniste, pour lors commissaire du gouvernement près du Bureau central, se promenait tout en débitant à l'un et à l'autre des plaisanteries de collège. Ne fût-ce qu'en conséquence des devoirs que lui imposait sa place, il importait de se cacher surtout de celui-ci. Les joueurs, bien qu'on m'eût annoncé, restent les yeux collés sur leurs cartes. Un vif intérêt de curiosité les tourmentait pourtant, et leur donnait de fortes distractions ; les dames seules étaient à leur jeu.
« Profitant du moment où le commissaire débitant ses calembredaines à la duchesse, n'avait pas les yeux fixés sur nous, Rcgnaud se hasarda à m'inteiToger du regard. Je lui réponds par un signe négatif qu'il répète à son vis-à-vis, et la partie continue comme si de rien n'était.
« Le commissaire sorti, la partie finie , pendant que les dames jasaient entre elles, je racontai à mes complices ce que j'avais vu et entendu ; puis nous nous séparâmes à minuit en nous ajournant au lendemain. « Avant de nous coucher, me dit Regnaud, il faut revoir les épreuves des proclamations ; allons chez Demonville. » Demonville, notre imprimeur, demeurait rue Christine, faubourg Saint-Germain. Il nous fallait traverser la moitié du diamètre de Paris pour nous rendre là. La ville était dans une tranquillité parfaite. En descendant de voiture, nous remarquâmes qu'une patrouille assez nombreuse, que nous avions rencontrée rue Dauphine, était entrée dans la rue où nous nous arrêtions. Me rappelant les plaisanteries de Fouché : a Est- « ce qu'il voudrait plaisanter avec nous ? dis-je à Regnaud. — Ce serait possible, » me répondit-il. Pour savoir à quoi nous en tenir, nous fîmes le tour du bloc de maisons dont celle-ci faisait partie , et, certains que la maison n'était pas observée, nous montâmes à l'imprimerie. Un vieux prote, nommé Bouzu, nous attendait avec les épreuves, qu'il avait composées lui-même. Cet homme, qui faisait ce métier depuis cinquante ans, connaissait très bien le matériel de son art, mais à cela se bornait l'e.xercice de son intelligence ; il reproduisait avec exactitude toutes les lettres dont se composaient les mots qu'il avait sous les yeux ; mais saisir les rapports de ces mots entre eux de manière à comprendre le sens d'une phrase excédait la portée de son esprit. Comme le manuscrit de Regnaud était très net et très coiTect, il n'y avait pas de fautes dans l'épreuve ; après s'en être assuré, Regnaud donna le bon à tirer et partit en laissant entre les mains de cet homme les moyens de le perdre et tous ses complices avec lui. Mais le père Bouzu n'était pas plus malin que ce secrétaire qui écrivait sous la dictée de son maître cette phrase si connue : « Quoique je me ser^'e « d'une main étrangère pour vous donner ces renseignements , ne craignez pas qu'ils <c soient divulgués ; l'homme dont je me sers est si bête, qu'il ne comprend même pas ce « que je vous dis de lui. »
Ce spirituel tableau montre bien les côtés comiques que présentent même les conspirations les plus graves.