ALMANCE DE BONAPARTE ET DE SIEYES
prit judicieux et modéré, plus dégagé d'ambition personnelle que les autres, mais qui n'en désirait pas moins vivement le succès du complot qui se précisait.
L'alliance complète de Bonaparte et de Sieyès remonte seulement au 8 brumaire. Sieyès ne tarda pas à passer à l'égard du général Bonaparte de l'hostilité « à la bienveillance », puis à la subordination. A
Flg, 86. — Lacien Bonmparte. D'après un document du temps.
partir de ce moment, le coup d'Etat, qui se préparait au milieu de tant de petites intrigues, mais était désiré ou attendu par la plus grande partie des Français, entra dans la période d'exécution. Cependant tout faillit échouer par un accident bien vulgaire : Bonaparte alla passer quelques jours chez Joseph Bonaparte, qui avait récemment acheté le magnifique domaine de Mortefontaine.
« Le lendemain de notre arrivée à Mortefontaine, dit Arnault dans ses Souvenirs d'un sexagénaire, le général, voulant parler avec Kegnaud plus librement, lui proposa de venir se promener avec lui à cheval. Le général montait un peu en casse-cou. Comme ils revenaient à toute bride, le long des étangs, à travers les rochers, son cheval rencontre une pierre que le sable recouvrait, les pieds manquent au coursier, il s'abat et voilà le cavalier lancé avec une violence effrayante à douze ou quinze pieds de sa monture. Regnaud saute à bas de la sienne, court à lui, le trouve sans connais-
sancc. Plus de pouls, plus de respiration; il le croit mort. Heureusement il en fut quitte pour la peur. Après un évanouissement de quelques minutes, Bonaparte revient à lui comme on revient d'un rêve. Il n'avait ni fracture, ni blessure, ni contusion même, et il le prouva en remontant en selle presque aussi lestement qu'il en était tombé. « Quelle peur vous m'avez faite, général ! — C'est pourtant cette petite pierre contre laquelle tous nos projets ont pensé se briser, » dit Bonaparte en riant. Cette petite pierre pensa changer le sort du monde. « Joseph, ajouta Bonaparte, me ferait de la morale, s'il savait cela. N'en parlez à personne. »
On peut faire cette remarque que des deux chefs de l'entreprise ce fut le militaire qui montra le plus de souci de la modération et de la légalité, et que le général Bonaparte arrêta bien plutôt qu'il ne provoqua les mesures violentes. Avant tout il voulait réussir, mais il avait le sentiment du grand rôle national qu'il allait jouer, il aurait voulu « emporter la journée dans les formes légales ». Dès l'époque de la reprise de Toulon, il avait déjà donné la preuve, comme le dit Fiévée, qu'après la victoire il ne savait pas descendre à servir des vengeances. Sieyès était peut-être moins scrupuleux sur ce point. Il marchait droit au but sans aucune hésitation. Pour l'activité, la lucidité d'esprit, la précision des moyens, il égalait Bonaparte lui-même, et montrait bien alors qu'il était « une des plus fortes têtes » de son temps. C'était un poltron peut-être; mais en tous cas c'était, comme on l'a dit, « le poltron le plus entreprenant du monde ». Il se tenait prêt à tout événement. Il fallait pouvoir au besoin se mettre à la tête des troupes ; aussi pendant les premiers jours de brumaire vit-on l'ancien vicaire général de Chartres monter tous les jours achevai et faire dans le jardin du Luxembourg un cours d'équitation un peu tardif et passablement ridicule. Malgré l'énergie de sa résolution, Sieyès comprenait mieux chaque jour que Bonaparte n'était pas précisément l'instrument qu'il aurait voulu avoir entre les mains. Il retint un jour seul, après un grand dîner, un membre des Cinq-Cents, républicain des plus probes^ et lui dit, avec l'accent méridional qu'il avait toujours légèrement conservé (il était de Fréjus) : « Voyez, vous et vos amis, si vous voulez vous entendre avec lui, car s'il né lé fait pas avec vous, il lé fera avec les jacobins ; il lé fera avec lé diable, mais il vaut mieux que ce soit avec vous qu'il marche, et lui-même il
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l'aimerait mieux, et puis vous pourrez un peu lé retenir. » (Sainte-Beuve, Portraits littéraires, II, 185.)
Ainsi tout le monde et les conspirateurs eux-mêmes parlaient de coup d'Etat. Mais on en parlait de tant de côtés et depuis si longtemps que les défenseurs de la constitution ne savaient où porter leur attention ni quelles mesures prendre. Aussi, dans leur incertitude, étaient-ils disposés à croire qu'aucim complot sérieux n'avait pu se former. D'ailleurs, le ministre de la police, Fouché, qui devait surveiller les conspirateurs, en faisait partie.
Le 15 brumaire au soir, le plan de la conspiration avait été arrêté entre Bonaparte et Sieyès. Substituer au Directoire et aux Conseils un Consulat provisoire, composé de Sieyès, Bonaparte, Roger-Ducos, et deux commissions législatives prises dans les anciens Conseils et chargées d'élaborer une constitution nouvelle qui serait, dans un délai de trois mois, soumise à l'approbation de la nation. Ce plan était tenu secret entre Bonaparte et Sieyès; on devait laisser croire qu'il n'y aurait pas un changement radical de constitution, mais simplement un changement dans les gouvernants. De cette manière on pouvaitcomptersurle conseil des Anciens et lui faire appliquer l'art. 102 de la constitution de l'an III ainsi conçu : « Le conseil des Anciens peut changer la résidence du Corps législatif. Il indique en ce cas un nouveau lieu et l'époque à laquelle les deux Conseils sont tenus de s'y rendre. Le décret du Conseil des Anciens sur cet objet est irrévocable. » On ferait annoncer par les journaux un complot imaginaire des jacobins, et grâce à la commission administrative des Anciens, dont on était sûr, on ferait convoquer le Conseil au point du jour, en ayant soin de ne prévenir que les députés favorables et, sur la dénonciation du prétendu complot, ils promulgueraient un décret de translation des deux assemblées à Saint-Cloud et placeraient Bonaparte à la tête de toutes les troupes de la division pour assurer l'exécution de cette mesure. Les intimes de Bonaparte pouvaient croire que l'affaire, déjà plusieurs fois remise, était bien pour le 16. Mais le secret le plus profond fut toujours observé dans l'exécution. Le moment venu, on n'appela panni les amis les plus dévoués que ceux qui avaient un rôle à remplir ; on ne les pré-
vint qu'au dernier moment et on ne leur donna que juste les instructions nécessaires pour ce qu'ils devaient faire. Il en fut ainsi même pour le général Lefebvre, le futur duc de Dantzig, qui avait la direction des mesures militaires. Ce ne fut pas le 16 que le complot éclata.
« Le 15 au soir, comme le raconte Arnault dans ses Souvenirs d'un sexagénaire... Regnaud et Roederer attendaient chez le citoyen Talleyrand, rue Taitbout, le mot d'ordre , mais ce mot d'ordre n'arrivait pas. Comme ma position et mes goûts appelaient moins l'attention sur moi que sur les autres, et que j'avais l'habitude d'alleitous les soirs chez le général : <l Pendant que nous ferons une partie de whist, « pour dérouter les gens qui pourraient survenir, vous devriez bien, me dit Regnaud, « aller savoir du général si la chose tient pour demain : à votre retour, un signe alBr- « matif ou un signe négatif nous mettra au fait. »
« Je cours chez le général. Son salon était plein ; un coup d'œil qui ne peut être compris que de moi m'indique qu'il comprend le motif qui m'amène et que je devais attendre : j'attendis donc. Cette fois, j'en conviens, je ne savais plus où j'en étais, et je me disais, comme Basile : Qui diable est-ce qu'on trompe ici? Ils sont tous dans la confidence.
« Dans ce salon, dont Joséphine faisait les honneurs avec une grâce singulière, se trouvaient pour lors des représentants de toutes les professions, de toutes les factions, des généraux, des législateurs, des jacobins, des clichiens, des avocats, des abbés, un ministre, un directeur, le président même du Directoire. A voir l'air de supériorité du maître de la maison au milieu de gens de robes et d'opinions si diverses , on eût dit qu'il était d'intelligence avec eux tous : chacun était déjà à sa place.
« Fouché n'arriva qu'après Gohier. Sans trop reprendre l'air de dignité qu'il avait . échangé contre celui de la courtoisie en acceptant une place sur le canapé de la maîtresse de la maison : « Quoi de neuf? citoyen ministre, lui dit le citoyen Directeur, « tout en humant son thé et avec une bonhomie assez piquante dans la circonstance. — « De neuf ? Rien, en vérité, rien, répondit le ministre avec une légèreté qui n'était pas a tout à fait de la grâce. — Mais encore ? — Toujours les mêmes bavardages. — « Comment? Toujours la conspiration. — La conspiration! dit Joséphine avec vi- « vacité. — Oui, la conspiration, reprend le malin ministre; mais je sais à quoi « m,'en tenir. J'y vois clair, citoyen Directeur ; fiez-vous à moi , ce n'est pas moi qu'on « attrape. S'il y avait conspiration depuis qu'on en parle, n'en aurait-on pas eu la « preuve sur la place de la Révolution ou dans la plaine de Grenelle? Et ce disant, il « éclatait de rire. — Fi donc ! citoyen Fouché, dit Joséphine, pouvez- vous rire de ces « choses-là! — Le ministre parle en homme qui sait son affaire, reprit Gohier; mais « tranquillisez-vous, citoyenne, dire ces choses-là devant les dames, c'est prouver qu'il « n'y a pas lieu à les faire. Faites comme le gouvernement, ne vous inquiétez pas de « ces bruits-là : dormez tranquille ! »