‹ Napoléon IerChapitre 6 sur 6 · INTRODUCTION XI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XI

jour, monsieur Cuvier, lui dit-il, du ton le plus gracieux, je suis bien aise de vous voir. Qu'avez -vous fait la semaine dernière à l'Institut ?

— Sire, nous nous sommes beaucoup occupés du sucre de betterave.

— Ah, c'est bien ! Et l'Institut penset-il que le sol de la France soit propre à la culture de la betterave ?

Pour répondre à cette question aussi simple que nettement posée, Cuvier, en véritable savant, entama une dissertation géologique sur le sol, puis passa à l'histoire naturelle de la betterave ; et, quand il en vint à ses conclusions, l'Empereur n'écoutait plus depuis longtemps. Le silence seul du professeur avertit l'Empereur de sa distraction : " C'est à merveille, monsieur Cuvier, lui dit-il, mais l'Institut pense-t-il que le sol de la France soit propre à la culture de la betterave ? "

Le savant, jugeant qu'une préoccupation quelconque avait distrait l'attention de l'Empereur, reprit sa dissertation dès le commencement et la conduisit jusqu'au bout. Napoléon, qui n'en demandait pas

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si long, se mit à penser à autre chose ; puis, quand Cuvier eut achevé de parler, il le salua avec ces mots : " Je vous remercie beaucoup, monsieur Cuvier ; la première fois que je verrai votre collègue Bertholet, je lui demanderai si ces messieurs de l'Institut pensent que le sol de la France soit propre à la culture de la betterave ! "

Je ne veux certainement pas, mesdames et messieurs, m'exposer à une déconvenue du genre de celle qu'éprouva le pauvre savant ; aussi ai -je adopté pour cette conférence un ordre d'idées spécial qui me permette de vous faire connaître de mon mieux cet homme d'un envergure telle qu'il domine tout le siècle, sans avoir besoin de recourir aux dates et à la chronologie, en un mot sans m'aventurer sur le terrain de l'histoire proprement dite.

J'entends faire œuvre de chroniqueur, d'anecdotier.

On a tout écrit sur Napoléon, et pourtant tout reste à écrire ; on a tout dit, et pourtant, des bribes qui restent encore à dire, j'ai essayé de vous composer un

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menu assez présentable que je vais vous offrir, en le divisant en plusieurs services comme tout bon menu français doit l'être. D'abord, Napoléon, l'homme, le soldat, l'époux, le vaincu ; puis, après quelques minutes de repos, pour vous et pour moi, mesdames et messieurs : Les généraux et les Jemmes de V épopée impénale.

Monsieur Taine a dit de Napoléon :

" Jamais caractère individuel n'a si profondément imprimé sa marque sur une œuvre collective, en sorte que, pour comprendre l'œuvre, c'est le caractère qu'il faut d'abord observer."

Donc, voyons au juste ce qu'était l'homme.

L'officier, jusqu'au consulat, est chétif, d'une maigreur dite aristocratique, mais qui porte avec elle le cachet de cette misère honteuse qui atrophie tous les organes. Tel il demeure tant qu'il poursuit péniblement son chemin, perdu dans les rangs des officiers plus ou moins nobles comme lui.

C'est d'abord à Brienne où il arrive comme boursier, sachant à peine le français; affublé du nom bizarre alors de Na-

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poléon, nom inconnu, dont les linguistes adulateurs ont fait plus tard des traductions grandioses, jusqu'à y trouver les termes de lion du désert, mais qu'il prononçait alors, à la corse, Napolioné et que ses camarades travestissaient irrévérencieusement en paille dans le nez.*l\ est pauvre, bafoué, humilié/ Un maître d'allemand que Napoléon ne peut pas souffrir s'informe un jour de la raison de son absence au cours.

— Où donc est le jeune Napoléon, demande-t-il ?

On lui répond qu'il passe des examens d'artillerie.

— Mais, sait-il quelque chose ? réplique le professeur.

— Comment, reprennent les élèves en chœur, c'est le plus fort mathématicien de la classe.

Et le lourdaud teuton, de dire :

— Eh bien, je l'avais toujours pensé, que les mathématiques n'allaient qu'aux bêtes.

Voilà comment on traite le pauvre petit Corse qui bientôt quitte les Pères

Minimes de Brienne et dit adieu à regret à son vieil aumônier, le Père Charles, dont il ne devait pas oublier les bonnes leçons, puisqu'il lui écrivait un jour, en lui faisant une pension de mille francs : " Je n'ai point oublié que c'est à votre vertueux exemple et à vos sages leçons que je dois la haute fortune à laquelle je suis arrivé. Sans la religion, il n'est point de bonheur, point d'avenir possible. Je me recommande à vos prières."

•Il arrive à Paris, à l'école militaire, où les mêmes déboires attendent sa chétive personne ; dans ce milieu doré déjeunes oisifs, il est le plus pauvre, le plus maigre. Il n'est pas jusqu'à ce nom de Napoléon qui ne lui cause encore des misères* Le jour de sa confirmation, l'archevêque fait un signe d'étonnement à l'appel de son nom.

— Mais, dit-il, il n'y a pas dans le calen drier de saint du nom de Napoléon.

— Qu'à cela ne tienne, répond l'enfant ; il y a une foule de saints et rien que trois cent soixante-cinq jours dans l'année.

Le fait est qu'il n'eut pas de fête jus-

qu'au Concordat et que ce fut une galanterie du Pape qui la fixa au 15 août, tout à la fois jour de la naissance de l'empereur et de la signature du Concordat.

/Mais il n'engraisse guère, paraît-il, puisque, le jour de sa nomination de souslieutenant, lorsqu'il endosse son uniforme, pauvre, modeste, dont l'élégance est exclue puisque sa position de fortune lui impose la stricte ordonnance, il se rend chez ses amis les Permon et la plus jeune des filles, Laure, qui devait épouser Junot et laisser plus tard ces fameux souvenirs qu'elle signe duchesse d'Abrantès (1), nous le dépeint ainsi : " Il avait des bottes d'une dimension si singulièrement grande que ses jambes, fort grêles, disparaissaient entièrement." En le voyant, les deux sœurs ne purent s'empêcher de rire et le surnommèrent, en sa présence, le Chat Botté. Il ne se fâcha pas, car il apporta quelques jours après une petite calèche avec un chat botté et le conte de Perrault. 4

(*) Voir Appendice : La duchesse d'Abrantès.

Et sa carrière se poursuit, toujours aussi triste.

'C'est le séjour à Auxonne, à Valence, c'est la Corse, c'est Toulon ; c'est le retour à Paris où il est tenu en suspicion, bafoué, traîné de bureaux en bureaux, malade au moral comme au physique. " On le rencontrait, dit un écrit du temps, dans les rues de Paris, errant d'un pas gauche, incertain, ayant un mauvais chapeau rond enfoncé sur les yeux et laissant échapper deux couettes mal poudrées, mal peignées et tombant sur le collet de cette redingote gris de fer devenue si célèbre ; les mains longues, maigres et noires, sans gants parce que, disait-il, c'était une dépense inutile, portant des bottes mal faites, mal cirées.* Seuls un regard et un sourire toujours admiratifs venaient éclairer un aspect d'ensemble maladif, résultant surtout du reflet jaune de son teint que rendaient encore plus morbide les ombres projetées par ses traits décharnés, anguleux et pointus."

Mais un tout autre homme apparaît le jour où il prend la place que lui a

réservée le destin — place qui est la première à la tête de son pays, parce qu'elle est la première à la tête des travailleurs résolus de la classe moyenne, derniers détenteurs, ce n'est pas leur moindre mérite, des vertus morales délaissées par une noblesse dissolue. Ce groupe de laborieux, majorité de la nation, revendique pour prix de la Révolution son maintien dans les conseils du gouvernement. Et si Napoléon a pu se mettre en avant de cette masse importante, c'est parce qu'il synthétisait en lui-même toutes les aspirations, tous les droits, toutes les capacités de ce qu'on appelle la classe bourgeoise.

Au point de vue physiologique et psychologique on peut dire qu'au moment où il dépouille le petit gentilhomme qu'il est par son origine, c'est pour entrer dans la peau du bourgeois qu'il sera désormais et dont il restera la personnification complète.

A côté de ce portrait du jeune homme étique, bouillonnant d'ambitions sans cesse abaissées, dévorant des refus et des in-

suites, voyez Napoléon arrivé tel que l'a peint Isabey et suivez la transformation de cette ossature malingre : elle s'est développée franchement comme s'épanouit au soleil un arbuste jusque-là claquemuré dans un milieu délétère. Le corps grêle, aplati est devenu bedonnant ; le visage anguleux s'est ovalisé ; plus de hachures, les lignes se sont harmonisées au contact bienfaisant de la fortune et de l'indépendance. Plus de perruque énigmatique, les cheveux sont coupés court sur le front hardiment découvert, une seule ? mèche tirant hors du cadre la tête réfléchie, calme et sereine. Les yeux sont venus à fleur et reflètent spontanément la pensée. La bouche s'est entr'ouverte, la lèvre inférieure légèrement retombante, comme pour laisser le champ libre à la parole, prompte à s'échapper. En un mot, de toute sa personne replète se dégage une impression de rondeur imposante, mais pourtant bonne, familière.

Au moral il est aisé de reconstituer les racines sur lesquelles se sont greffés successivement les traits principaux de son ca-

ractère. Tout, dans son existence première, concourt à lui inculquer les exigences de la vie terre à terre avec ses obligations matérielles. Quoique noble, puisqu'il lui fallut faire preuve de ses titres de noblesse pour entrer à Brienne, la maison est trop pauvre pour connaître l'orgueil des castes privilégiées : son blason ne lui laissa qu'un peu de fierté, gardienne des lois de l'honneur et de la probité.

L'enfant, élevé par des parents ruinés, chargés d'une nombreuse famille, ne peut puiser auprès d'eux que des notions d'ordre et d'économie, avec le désir en phis de soulager dans l'avenir l'infortune des siens.

Or, culte de la famille, probité, ordre, économie, besoin de parvenir, ne sont-ce pas précisément les bases fondamentales du code reconnu, sinon toujours pratiqué, des classes moyennes ?

Ces vertus ont été chères à Napoléon durant son existence. On peut en faire l'observation à partir du moment où la personnalité s'accuse chez l'enfant.

Pupille du roi de France ou protecteur

des rois de l'Europe, en lui se développent et persistent les mêmes sentiments. Qu'on se rappelle, par exemple, ses rapports avec sa mère. Partout on le voit fils respectueux, perpétuellement obsédé par le souvenir des privations qu'il a coûté. Sa mère n'a jamais pu oublier les angoisses causées par le manque d'argent lorsqu'il fallut vivre à Marseille, après l'expulsion de la Corse, sur les bons de la municipalité et sur la charité publique. Il veut l'empêcher d'économiser sou à sou ; mais il le fait avec une douceur que ne peuvent troubler les lamentations et les doléances de Madame Mère (1), qui s'obstine à pousser dans son jargon mi- italien des exclamations amusantes comme celle-ci :

" Mon enfant, pourvu que ça doute ! " ou qui se retranche en pleine splendeur impériale derrière ce raisonnement de vieille thésauriseuse têtue : " Si jamais vous me retombez sur les bras, vous me saurez gré de ce que je fais aujourd'hui ".

A l'école militaire, maîtrisant sa propre douleur, il se fait le consolateur de la.

(*) Voir Appendice : Madame Mère.

pauvre femme qui pleure son mari.

Ensuite, c'est vers le foyer maternel que s'en vont les économies du lieutenant de Valence et d'Auxonne. Plus tard, la solde du général entretient toute la famille à Marseille. C'est sa mère que vous rencontrerez en Italie auprès du général triomphant ; c'est elle qui est assise à côté du trône du plus grand monarque de la terre ; c'est elle qui va s'installer à l'île d'Elbe ; c'est elle enfin qui implore les geôliers de son fils, pour obtenir la grâce de le rejoindre à Sainte-Hélène. Dans quel milieu honnête peut-on trouver une observance plus louable, plus continue des devoirs réciproques des parents et des enfants ?

Après les sentiments filiaux, les sentiments fraternels de Napoléon n'ont pas été moins sincères, à quelque épreuve qu'ils aient été soumis. Ses frères et ses sœurs ont pu, dans leur avidité, accuser Napoléon d'égoïsme, de dureté ; la vérité, autrement concluante que les déclarations intéressées, est que ses prétendus procédés tyranniques se traduisent, au regard de

l'histoire, par des richesses considérables, des honneurs, des royaumes distribués aux siens, qui ne le méritaient guère. Le malheur des frères et des sœurs de Napoléon a pris naissance dans la foi qui leur était commune : ils se croyaient tous rois de droit divin, elles se croyaient toutes reines de naissance. Leur état d'esprit se résume parfaitement dans cette boutade de Napoléon se plaignant devant Bourrienne des récriminations des siens : "En vérité, à les entendre, on croirait que j'ai mangé l'héritage de notre père. " Il n'y eut qu'un point sur lequel il resta intraitable, et qui l'eu blâmerait ? Il ne pardonna jamais à ses frères d'abandonner la France et de se croire rois pour de bon, au point même de tourner les armes contre lui : " Je n'ai pas besoin de famille, disait il, si elle n'est pas française ".

Non moins solide a été l'amitié chez Napoléon. Les personnes les plus humbles? camarades ou étrangers, ayant attiré en un jour son attention ou sa sympathie, on les retrouve à toutes les étapes de sa carrière accueillies, soutenues et comblées

de faveurs. Et, à l'heure même de sa mort, pendant qu'il écrit son testament, chaque coup du glas d'agonie semble éveiller dans son cœur des souvenirs affectueux (1).

Cette parfaite loyauté de sentiments ne laisse pas que de surprendre chez l'homme de son temps le moins enclin à tous les rêves chimériques, à toutes les spéculations contemplatives. Il ne se défendait pas d'ailleurs d'éprouver une répulsion instinctive pour les idéologues, car il répétait souvent que " les métaphysiciens étaient ses bêtes noires ". Ces deux dispositions d'esprit, l'une vers des liens exclusivement moraux, l'autre vers la matérialité exclusive des choses, qui paraissent incompatibles, il les a héritées toutes deux. Dès le berceau, il a appris le respect élevé des devoirs de famille ; bientôt après, la brutale réalité s'est révélée à lui dans le spectacle de la misère obsédante du foyer paternel.

Conscient de son origine obscure sans cesse présente à ses yeux, Napoléon restera, sa vie durant, et quoi qu'on en ait

(') Voir Appendice : Testament de Napoléon.

dit l'homme de toutes les réalités. Rien ne l 'éblouira et, s'il déploie un faste nouveau, inconnu et qui étonne, il n'hésitera pas à dire : " Tous ces titres-là font partie d'un système et voilà pourquoi ils sont nécessaires ". Jamais créature humaine ne fut plus adulée que Napoléon.

Un a reculé pour lui les limites de l'hyperbole, sans pour cela réussir à ébranler son positivisme.

Au lendemain du 18 brumaire, les royalistes essayèrent d'attirer Bonaparte de leur côté et de lui faire faciliter la rentrée du comte d'Artois. On dépêcha la duchesse de Guiche, femme charmante, très propre par les grâces de sa personne à mêler beaucoup d'attrait à l'importance de sa mission. Elle pénétra auprès de Joséphine, qui mettait une certaine coquetterie à entretenir des relations avec les débris de l'ancienne cour et profita d'un déjeuner à la Malmaison pour raconter une conversation tenue, disait-elle, à Londres par le comte d'Artois, à qui l'on demandait ce qu'il ferait pour le premier consul s'il rétablissait les Bourbons. Le prince

aurait répondu : " D'abord connétable, et tout ce qui s'ensuit si cela lui plaisait. Mais nous ne croirions pas que cela fût assez : nous élèverions sur le Carrousel une haute et magnifique colonne sur laquelle serait la statue de Napoléon couronnant les Bourbons."

Le premier consul arrivant quelque temps après le déjeuner, Joséphine naïvement n'eut rien de plus pressé que de lui relater l'incident. M Et as-tu répondu, lui dit son mari, que cette colonne aurait pour piédestal le cadavre du premier consul ? " L'entretien en resta là et la jolie duchesse reçut l'ordre de quitter Paris immédiatement.

Inutile de considérer longuement le portrait moral de Napoléon sans y percevoir, comme dans son portrait physique,, une double image. D'abord, au premier plan, l'homme du système, suivant son expression, c'est-à-dire le titulaire du grade le plus élevé de cette hiérarchie administrative qui avait réalisé la tâche de tirer la France de l'effondrement où elle menaçait de disparaître à jamais.

Au second plan viennent se profiler les traits de celui qui, seul en France, seul en Europe, peut-être, ne se laissa pas, une minute, éblouir par le clinquant, par le paiileté dont il avait calculé d'avance les effets Imaginatifs sur le peuple. On se croit le jouet d'une illusion lorsqu'on voit le souverain, débarrassé de la fonction suprême, redevenir l'homme simple, sobre, familier, économe qu'était jadis le souslieutenant d'artillerie échappé de la caserne. Rien ici, quoi qu'on en ait dit, ne procède de l'art du comédien ; c'est tout bonnement l'homme de travail rendu à lui-même ; c'est le fonctionnaire faisant place à l'homme privé.

L'homme privé était foncièrement bon, ses ennemis eux-mêmes en conviennent, en dépit des brusqueries qu'on lui reproche (1). Un jour, qu'il dictait ses ordres ayant sa tabatière ouverte devant lui, Napoléon ayant tourné le dos, le secrétaire prit une pincée de tabac. Napoléon l'aperçut dans la glace, se retourna brusquement et dit au secrétaire interloqué

(*) Voir Appendice : Lts colères de Napoléon.

et tremblant : " Gardez-la, elle est trop petite pour deux ", et il se remit à dicter.

Tous les hommes à son service y sont restés, et cela, en dépit des fautes, des erreurs, et même des crimes les plus scandaleux.

Avant de terminer cette partie de mon étude qui a trait à l'homme privé, je tiens encore à relever une des caractéristiques de Napoléon : c'est sa haute intégrité et son amour de l'intégrité chez les autres. Partout où il la rencontrait, Napoléon honorait hautement la probité. Il avait pour elle un véritable culte qui s'est manifesté d'une façon éclatante le jour où il a donné le titre de duc au maréchal Lefebvre. Celui-ci fut le premier, le seul anobli, longtemps avant ses frères d'armes. Quelles raisons avaient pu motiver cette faveur ? Lefebvre, vaillant soldat, était cependant moins célèbre que les Ney, les Lannes, les Masséna et les Davout. Il ne portait pas en sa personne un prestige particulier dont la cour pût retirer un lustre quelconque. Bien au contraire, il était dénué de toute éduca-

tion, et quant à sa femme, il m'est bien inutile de vous en parler. Vous avez tous entendu la pièce de Sardou que je citais tout à l'heure et vous avez pu juger de l'effet bizarre que produisait, dans les salons de Fontainebleau l'ancienne blanchisseuse Sans Gêne devenue duchesse de Dantzig.

En accordant à Lefebvre l'honneur de voir son nom inscrit en tête de la noblesse impériale, Napoléon voulait témoigner publiquement de ses préférences intimes qui se portaient, en dehors de toute considération, sur un général d'une loyauté et d'un désintéressement irréprochables.

La contradiction se donne beau jeu évidemment en opposant à ces traits si humains les ravages causés par les guerres de l'Empire. C'est simplement de la critique dévoyée.

Jamais on n'a songé à déterminer le caractère de saint Louis d'après les effusions de sang et les rapines des Croisades ; on n'a pas incriminé la mémoire de Christophe Colomb pour son peu de respect envers les droits des peuplades inoffen-

sives dont le moindre souci était sans aucun doute de venir inquiéter le continent.

On doit donc, pour être juste, éliminer d'une étude du caractère intime de Napoléon les actes de l'homme de guerre. C'est ce que j'ai essayé de faire, et maintenant je vais un peu vous parler du soldat.

L'étude d'un homme de guerre à la puissante envergure comme l'était Napoléon oblige à scruter les opinions les plus variées, les plus brutales et les plus révoltantes. J'avouerai que rien ne m'a plus profondément blessé que la lecture des lignes suivantes écrites par le colonel Iung, qui s'est . institué le démolisseur du héros. Voici comment il le dépeint lorsqu'il vient s'établir à Paris après Toulon : " La carrière militaire allait devenir à ses yeux une affaire plus ou moins lucrative, plus ou moins glorieuse suivant qu'il l'exploiterait convenablement .... ; il restait seul avec son épée et, comme un vrai condottiere, se trouvait disposé à en disposer pour le plus offrant enchérisseur. Tel est le général Bonaparte, synthèse

vivante du bien et du mal, vibrion monstrueux qui n'attend qu'un milieu désagrégé pour pouvoir prendre son entier développement."

En aucun temps les insultes n'ont jamais rien prouvé et celles-ci sonnent bien mal dans la bouche du général qui allia sa fortune à celle de Boulanger et s'attela non pas au char, mais à la locomotive qui l'emportait en disgrâce à Clermont-Ferrand. L'homme qui consentit à servir de distributeur des fonds orléanistes destinés à écraser la République a perdu le droit de proférer de telles calomnies. D'ailleurs, ces assertions sont fausses, radicalement fausses.

Il est aussi hors de propos de traiter Napoléon de vulgaire ambitieux que d'attribuer ses succès à la chance, au hasard, comme l'ont fait quelques jaloux.

Se figurer qu'un officier obscur s'est un jour mis en tête le projet compliqué de devenir le maître de son pays et, dès lors, a su concentrer toutes ses pensées, tous ses calculs, vers ce but chimérique, miroitant à perte de vue, c'est prêter à

cet officier des idées qui touchent de plus près à l'aliénation mentale qu'à l'ambition.

La vérité, beaucoup plus simple, est que si Napoléon a pu occuper la première place, c'est que, seul en France, il était capable de l'occuper, ce dont il avait donné la preuve en déployant dans le commandement de l'armée d'Italie, en 1796, toutes les qualités d'un chef de gouvernement.

Pour mettre en vue ses surprenantes capacités, Napoléon, voué par sa naissance aux luttes de la vie, n'eut pas besoin du stimulant d'un fol orgueil ; il lui suffit d'obéir à son tempérament d'homme laborieux, rebellé au découragement, esclave du devoir scrupuleusement rempli.

Le jour où, pour la première fois, le commandement d'une armée est confié à Napoléon, les malheurs de la France tiennent une autre place dans son esprit que le souci de sa gloire personnelle. Il demande des renseignements sur la composition et la force précise de l'armée qu'on lui confie et il n'en peut obtenir. " Mais, disait-il, vous devez avoir des

rôles au Bureau de la guerre ? — A quoi nous serviraient-ils, répondait-on, il y a eu tant de mutations dont on n'a pu tenir compte! — Mais du moins, vous devez avoir l'état de solde de l'armée qui nous mènera à notre but ? — Nous ne la payons pas ! — Mais, ses états de vivres ? — Nous ne la nourrissons pas ! — Mais, ceux de l'habillement ? — Nous ne l'habillons pas ! " Devant cette situation, va-t-il récriminer, rejeter les responsabilités sur les autres, comme l'eût fait un aventurier ? Non, au lieu de se jeter tête baissée dans l'aventure, il cherche à disputer mathématiquement au hasard l'éventualité du moindre incident et c'est ainsi qu'il justifie le mot de Sieyès le jour où il s'installe lui-même Premier Consul : " Messieurs, vous avez un maître. Cet homme sait tout, veut tout et peut tout ! "

La première proclamation de Napoléon lorsqu'il entama la campagne d'Italie et fit passer devant les troupes le spectacle tentateur des plaines fertiles de la Lombardie, a été très discutée et représentée comme une incitation aux appétits grossiers de la soldatesque.

C'est une mauvaise querelle que l'on va chercher là ; d'ailleurs, si l'on veut avoir la clef du sentiment du troupier sur cette phraséologie, il suffit de lire dans le livre du général Thoumas ce qu'en disaient les grognards : " Il nous la fiche belle avec ses plaines fertiles ; qu'il commence donc par nous donner des souliers pour y descendre."

Absolument comme pour la campagne d'Egypte. En partant de France, il avait promis à chaque soldat de lui donner làbas sept arpents de terre. Les soldats, quand ils se virent dans le désert, trouvèrent que l'offre était encore bien modeste : " Il était bon là, le pèlerin, en nous promettant sept arpents de terre, disaient-ils ; il peut bien en donner à discrétion, nous n'en abuserons pas." En réfléchissant, on s'aperçoit aisément que, sauf les effets oratoires inséparables du genre, il était difficile à un chef d'armée de parler différemment. Pour se faire suivre d'affamés, y avait-il un autre moyen que de leur promettre du pain ? Les mêmes paroles n'ont-elles pas été pronon-

cées à six mille ans de distance par un autre grand conducteur de peuple qui n'a pas laissé une réputation d'aventurier l N'est-ce pas Moïse qui, pour se faire suivre des six cent mille individus dont il était le chef, leur a promis " une contrée fertile et spacieuse, une terre ruisselante de lait et de miel ? " D'ailleurs, lasévérité avec laquelle Napoléon punit le maraudage et le pillage dans ses troupes règle facilement ce point.

Laissons donc de côté ces mauvaises raisons et voyons ce qui a fait de Napoléon le premier soldat de son armée.

Son succès, il le doit à l'esprit du devoir professionnel qui lui avait été inculqué dès l'enfance avec le besoin de parvenir.

Nature essentiellement inquiète, comme tous ceux qui ont connu la misère, Napoléon malgré la grandeur des résultats acquis croirait tout perdu s'il manquait une minute à la discipline d'un travail assidu, d'une activité incessante.

Général, commandant d'armée, chef d'État, il s'impose d'autant plus de labeur

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que sa position est plus haute. Savoir son métier, faire son métier, sont à ses yeux les deux termes entre lesquels doivent se concentrer toutes ses forces morales et physiques.

Ce sur ménage de chaque jour ne laissait pas que d'inquiéter vivement l'entourage du Premier Consul. On essayait, mais en vain, de le modérer. A sa mère lui disant qu'il travaille trop, il répond en riant : " Est-ce que je suis le fils de la poule blanche ? " Et quand sa mère fait intervenir le Dr Corvisart, Napoléon dit à Lucien : " Pauvre Corvisart ! il ne rabâche que cela ! Mais je lui ai prouvé comme deux et deux font quatre qu'il faut bien que je prenne la nuit pour faire aller ma boutique puisque le jour ne suffit pas .... J'aimerais plus de repos, mais le bœuf est attelé, il faut qu'il laboure ! "

Et il labourait, et il peinait jour et nuit, à travers ce vaste champ qu'il s'agissait de rendre fertile après l'avoir déblayé de la couche épaisse de ruine, dont il était couvert.

La nuit, il réunissait le Conseil des mi-

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nistres et quand tout le monde tombait de lassitude autour de lui, Napoléon s'écriait : " Allons, allons, citoyens ministres, réveillons-nous, il n'est que deux heures du matin, il faut gagner l'argent que nous donne le peuple français."

Cette extrême contention d'esprit à travailler pour pénétrer les replis de son administration ne faiblit jamais un seul instant ; son activité, déjà déconcertante, devient, pour ainsi dire fabuleuse, quand on le suit dans ses campagnes à travers l'Etffope.

En 1805, Napoléon dut tenir tête à la troisième coalition composée des armées russes et autrichiennes. Pour mieux tromper ses ennemis, l'Empereur avait formé le projet hardi de simuler une retraite de son armée. La réalisation de ce dessein demandait, on le conçoit, un tact extrême, car il fallait ordonner des mouvements à deux fins qui fussent de nature à illusionner les adversaires et, de plus, il fallait éviter toute indiscrétion. Aussi Napoléon garda-t-il le secret pour lui seul, ce qui décuplait les difficultés d'exécution, at-

tendu qu'il était obligé de donner à ses propres ministres des instructions contraires à ses véritables intentions.

En même temps Napoléon prenait des dispositions inverses et raisonnées à ce point que, peu de jours après, la vaille de la bataille, il put, avec une assurance imperturbable, indiquer publiquement, dans une allocution à ses troupes, les manœuvres qui seraient exécutées le lendemain, tant par les Autrichiens et les Russes que par les Français. Ne croiraiton pas que l'Empereur commande en chef les deux armées belligérantes quand il dit : " Les positions que nous occupons sont formidables ; et pendant qu'ils marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le flanc !...."

Le lendemain, l'ennemi, combattant sous les yeux des empereurs de Russie et d'Autriche, était en déroute, laissant entre les mains des Français " quarante drapeaux, les étendards de la Garde Impériale russe, cent vingt pièces de canon, vingt généraux et trente mille prisonniers."

L'année suivante, en 1806, commençait la guerre de Prusse avec l'immortelle victoire d'Iéna, puis la guerre de Pologne, la campagne d'Espagne, Ratisbonne, Wagram, Moscou, la campagne de France, tous ces foudroyants triomphes qui ont émerveillé le monde et font encore l'admiration des fervents de l'art militaire.

Non, tout cela n'est ni d'un condottiere ni d'un joueur de dés.

Et Napoléon ne fut pas seulement un admirable calculateur, ce fut un meneur d'hommes de premier ordre.

Jamais chef ne parla à ses soldats un langage plus vibrant, plus net, plus incisif. Jamais chef ne fut plus adoré que lui en dépit des sacrifices constants et des fatigues incessantes qu'il imposait.

Jamais aussi, chef n'aima davantage le soldat.

Qui ne connaît cette appellation de Petit Caporal qui a fait le tour du monde ? L'armée d'Italie fut le berceau de ce sobriquet qui témoignait de l'admiration naïve des troupes. Il était si petit le général qu'on envoyait à ces vieilles barbes

et, pourtant, il était si grand par la victoire, qu'il fallait à ces cœurs simples un mode nouveau d'exprimer leur soumission sans borne et leur dévotion. Après chaque bataille, les plus vieux soldats se réunissaient en conseil et donnaient un nouveau grade à leur jeune général ; quand celuici rentrait au camp il était reçu par les moustaches grises, qui le saluaient du nouveau titre qui venait de lui être conféré. Il fut ainsi fait caporal à Lodi, sergent à Castiglione ; ce surnom de petit caporal a joué dans l'histoire de Napoléon un rôle considérable. Dans l'esprit militaire il représentait la liaison intime des soldats et du chef : le caporal est le grade le plus humble, celui qui touche de plus près à l'homme de troupe ; il signifiait donc l'union intime de ces âmes braves. C'est le cri de *' Vive le Petit Caporal ! " qui rallia toutes les troupes envoyées pour arrêter Napoléon au retour de l'île d'Elbe ; c'est à la faveur de ce cri que, suivant la phrase historique, " la victoire marcha au pas de charge et que l'aigle, avec les couleurs nationales, vola de clocher en

clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame," marche triomphale qui se résume bien dans la conversation fameuse des deux gendarmes. Le premier demande : " Quelles sont les nouvelles \ — Et le second répond : les nouvelles sont rares, l'Ogre est sorti de son antre; le Monstre est resté sur mer trois jours ; l'Usurpateur est débarqué à Fréjus ; le Brigand est arrivé à Grenoble ; Napoléon a passé la nuit à Fontainebleau ; l'Empereur est entré aux Tuileries aujourd'hui ! "

Les exemples de bonté et de sollicitude de Napoléon pour le troupier abondent, et si je tiens à vous en signaler quelques-uns, les plus caractéristiques, c'est pour faire comprendre comment a pu subsister si vivace dans le peuple français, le souvenir de cet homme qui n'a jamais ménagé les demandes de sacrifice.

En Syrie on vient avertir le général en chef que deux cents blessés, jugés d'abord capables d'être évacués à pied, ne pourront pas marcher au delà de la première journée. Aussitôt Bonaparte met tous ses chevaux à la disposition des chirurgiens ;

le reste de l'état-major s'empresse d'imiter cet exemple. Un grenadier blessé craignait de salir une belle selle toute brodée, il paraissait hésiter : " Va, lui dit le général en chef, il n'y a rien de trop beau pour un brave." Les officiers de cavalerie se démontèrent ; ils envoyèrent tous leurs chevaux de main. Ce ne fut qu'après s'être assuré que tous les blessés étaient partis que le général consentit à remonter sur un de ses chevaux.

A Austerlitz :

Lebas, chasseur du 10e d'infanterie légère, ayant le bras gauche emporté par un boulet de canon, dit à son camarade : " Aide-moi à ôter mon sac et cours me venger." Mettant ensuite son sac sous le bras droit, il marche à l'ambulance.

Le général Thibault, dangereusement blessé, était transporté par quatre prisonniers russes. Six blessés français l'aperçoivent, écartent les prisonniers russes et saisissent le brancard en disant. : " C'est à nous seuls qu'appartient l'honneur de porter nos généraux quand ils sont blessés."

Les traits de courage sont si nombreux

et leur récit frappe si profondément la fibre sentimentale qui toujours vibre au cœur de l'Empereur, qu'un jour où le rapport se faisait, il ne put s'empêcher de laisser échapper ce cri touchant : " Il faut toute ma puissance pour récompenser tant de braves gens."

Et il ménage peu, en public et partout, les marques de son admiration.

Couvert de son sang et de celui des Russes, le comte Rapp vient donner à l'Empereur les détails de l'action et lui présente le prince Repnin, colonel des Chevaliers de la Garde Impériale de Russie, et plusieurs autres officiers de distinction. L'un d'eux, officier d'artillerie, se jette au-devant de l'Empereur et invoque la mort : "Je suis indigne de vivre, s'écrie-t-il, j'ai perdu mes canons. — Jeune homme, lui répond l'Empereur avec bonté, j'apprécie vos larmes ; mais on peut être battu par mon armée et avoir des titres à la gloire."

Napoléon avait une confiance inébranlable et parfaitement calculée dans ses vieilles troupes. Il savait exactement quel

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parti tirer des hommes qu'il avait sous la main et qu'il avait subjugués, domptés à sa manière de faire.

Le grand-maréchal Bertrand raconte qu'à Aboukir il ne comprenait rien aux commandements de Napoléon, tant ses manœuvres étaient audacieuses. "Un jour, dit-il, j'entendis le général crier à un officier de ses guides : " Allons, Hercule, prenez vingt-cinq hommes et chargez-moi cette canaille." Vraiment je me crus hors de mes sens ; il y avait, dans le groupe qu'il montrait de la main, peut-être mille chevaux turcs."

Des mécontentements se produisaient quelquefois, mais Napoléon avait une méthode à lui pour les faire taire promptement.

Un jour, un ordre fut lu à la Garde Impériale décidant qu'il serait à l'avenir indispensable qu'on sût lire et écrire pour avancer. Les vieux brisquards étaient fort mécontents. Ils appelaient cette décision le tic du Petit Caporal et, pendant quelque temps, tous grognèrent et répétèrent : " Voilà déjà le tic revenu." Napoléon l'ap-

prit et, pour se réhabiliter dans l'esprit de ces vieux serviteurs, il créa les cardes de l'aigle. C'étaient deux sous-officiers spéciaux placés à droite et à gauche du drapeau ; pour éviter que leur ardeur dans la mêlée ne les détournât de leur unique objet, le sabre et l'épée leur étaient interdits ; ils n'avaient d'autres armes que plusieurs paires de pistolets, d'autre emploi que de veiller froidement à brûler la cervelle de celui qui avancerait la main pour saisir l'aigle. Pour obtenir ce poste, ils étaient obligés de faire preuve qu'ils ne savaient ni lire ni écrire, parce que, disait Napoléon, tout soldat qui sait lire et écrire et a de l'instruction avance toujours ; mais celui qui n'a pas ces avantages ne parvient bien certainement qu'à force d'actes de courage et par des circonstances extraordinaires.

Un régiment avait perdu son drapeau et Napoléon le haranguait avec beaucoup d'indignation sur ce qu'il avait eu le déshonneur de laisser enlever son aigle par l'ennemi. Un soldat gascon s'écria : " Mais ils se sont attrapés ; ils n'ont eu que le

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bâton, car voilà le coucou, je l'avais mis dans ma poche." Il montrait effecti veinent l'aigle, et l'Empereur ne put s'empêcher de rire de la répartie.

Un matin que Napoléon et Alexandre, alors réunis à Erfurth, étaient allés faire une promenade dans l'intérieur du parc, en entrant au palais, Napoléon qui avait passé familièrement son bras sous celui d'Alexandre, s'arrête devant un grenadier de sa Garde qui, posé en faction au pied du grand escalier, lui présente les armes. Napoléon regarde un moment ce soldat en secouant la tête avec orgueil et fait remarquer au Czar son visage orné d'une cicatrice qui part du front et descend jusqu'au milieu de la joue.

" Que pensez-vous, mon frère, lui dit-il alors, des soldats qui survivent à de pareilles blessures ?

— Et vous, mon frère, répond Alexandre, que pensez-vous des soldats qui les font ?

— Ils sont morts, ceux-là ". . . murmura le factionnaire d'une voix grave, mais sans rien perdre de son immobilité.

Cependant, Alexandre que la réponse du soldat avait un moment embarrassé, dit à Napoléon :

" Mon frère, ici comme ailleurs, la victoire vous reste.

— Mon frère, c'est que, ici comme ailleurs, mes grenadiers ont donné," dit encore Napoléon.

Et en s'éloignant, il fit un geste de remerciement au vieux soldat, qui ne détourna même pas la tête.

Le soir même de la bataille d'Austerlitz, Napoléon avait expédié à l'Impératrice un courrier de son cabinet nommé Moustache, pour lui annoncer la nouvelle. Joséphine se trouvait aux Tuileries. Tout à coup, à une heure du matin, on entend au loin un bruit de grelots mêlé aux claquements d'un fouet de poste.

" C'est un courrier que m'envoie "Bonaparte! " s'écrie Joséphine en s'avançant vers une fenêtre qu'elle ouvre avec précipitation ; en même temps, les mots " Victoire d'Austerlitz," répétés par une foule de serviteurs du palais, retentissent à ses oreilles. Inquiète, elle s'élance et arrive

toute seule sur le perron du grand vestibule. Là, Moustache, couvert de givre, le visage crispé par le froid, lui remet un billet de Napoléon et lui apprend la grande nouvelle ; ivre de joie, Joséphine la lui fait répéter.

" Oui, madame, reprend Moustache avec emphase, c'est fini. Sa Majesté l'Empereur et roi a vaincu et enfoncé tous les empereurs du monde, toutes les forteresses, tous les drapeaux possibles, leurs canons, avec armes et bagages, et n'importe quoi !...."

Joséphine souriait en l'écoutant. Elle tira de son doigt un jonc en diamant qu'elle donna à Moustache,- en lui disant d'une voix pleine d'émotion :

" Tenez ! voilà pour vous. La France va être bien heureuse. Allez vous reposer ! Vous devez en avoir grand besoin.

— Me reposer ! Madame, impossible.

L'Empereur m'a ordonné de venir le rejoindre à Vienne, en me disant de sa propre personne : " Moustache, cours sans t'arrêter jusqu'aux Tuileries et reviens ici de même, parce que j'ai quelque

chose à te faire porter à Constantinople après ; va et ne t'amuse pas. Tu embrasseras ta femme une autre fois."

Joséphine sourit encore et faisant au scrupuleux messager un signe de tête bienveillant : " Allez donc, reprit-elle, car il faut, avant tout, obéir à l'Empereur ! "

Le brave Moustache, ancien brigadier des guides d'Italie et d'Egypte, avait fait trois cent soixante lieues d'une seule traite ; depuis Austerlitz il n'avait pas quitté les étriers. Lorsqu'il changeait de monture, quatre hommes l'enlevaient avec sa selle et le portaient comme Sancho Pança à son entrée dans l'île de Barataria sur un autre cheval qui repartait au galop.

Il n'y avait qu'un instant qu'il avait pris congé de Joséphine lorsqu'on l'entendit dans la cour des Tuileries se plaindre et proférer des imprécations.

" S'il faut que je me repose un quart d'heure à Paris, disait-il, je suis tin homme déshonoré ; je me brûle la cervelle."

Et, de désespoir, il s'arrachait les cheveux. L'impératrice, inquiète du bruit

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qu'elle entend, envoie savoir ce qui se passe. On revient bientôt la tranquilliser ; c'était Moustache ; il venait d'enfourcher le cheval confié à la garde du factionnaire du Pavillon de l'Horloge et, comme il avait sans doute moins ménagé celui-ci que les autres, l'animal était tombé raide mort dès les premiers pas dans la cour du Palais.

Voilà quels hommes savait s'attacher celui que l'on a représenté comme un tigre altéré de sang.

Je ne compléterais qu'imparfaitement cette partie de ma très incomplète déjà monographie du grand homme, si je ne réfutais cette accusation si souvent lancée à la légère contre lui.

Evidemment, comme le disait le regretté amiral Courbet : " La guerre n'est pas une berquinade ".

Le général en chef, c'est indubitable, a pour première et stricte obligation de gagner la bataille, de même que le chirurgien a pour mission de sauver la vie du patient quels que soient les moyens à employer ; cependant l'un et l'autre seraient

absolument méprisables s'ils se complaisaient dans les atrocités que leur commande le devoir professionnel.

Je prétends que Napoléon, appelé par son rang à présider à d'épouvantables catastrophes, y faisait constamment preuve d'une sensibilité douloureuse que ses adversaires, eux-mêmes, reconnaissent.

Le lendemain de la bataille d'Austerlitz, Napoléon terminait ainsi le trentième bulletin de la Grande Armée : " Jamais champ de bataille ne fut plus horrible. Du milieu de lacs immenses on entend encore les cris de milliers d'hommes qu'on

ne peut secourir le cœur saigne.

Puisse tant de sang retomber enfin sur les perfides insulaires qui en sont la cause."

Au faîte de la gloire, en 1807, l'Empereur écrit à l'impératrice le lendemain de la bataille d'Eylau : "Ce pays est couvert de morts et de blessés. Ce n'est pas la belle partie de la guerre ; l'on souffre et l'âme est oppressée de voir tant de victimes."

Voici maintenant le témoignage d'un

ennemi : " Dans une autre occasion, dit Walter Scott, passant sur un champ de bataille d'où l'on n'avait pas encore enlevé les blessés, il exprima une vive sensibilité, ce qui n'était pas chez lui une chose extraordinaire, car il ne pouvait jamais voir souffrir sans montrer de la compassion."

Eh ! non, la guerre est triste chose et mieux vaut évoquer ses horreurs avec toute la discrétion possible. Même reproche avait été adressé à Jeanne d'Arc par ses juges et l'héroïne, levant les yeux au ciel, répondit avec sérénité : " De ces exterminations d'hommes, il faut parler doucement et à voix basse. ..."

Je n'ai évidemment pas assumé une tâche légère lorsque j'ai entrepris de parler de Napoléon comme époux et comme père ; mais il convenait au plan que je me suis tracé de planter devant vous un portrait aussi entier que la complexité du personnage peut le permettre. Entre hommes, pourront dire les dames, nous sommes très indulgents à juger notre conduite commune et je crains bien de les voir sourire si j'affirme effrontément que

Napoléon fut presque un époux modèle, un excellent mari, un compagnon aimant et dévoué. Je n'ai pas la prétention de faire ici un cours matrimonial — et d'ailleurs je n'ai ni l'âge ni l'autorité qui excuseraient une semblable audace ;— mais j'ai intentionnellement glissé ici un chapitre sur le rôle de Napoléon comme époux, tout en me réservant pour la deuxième partie de ce travail le soin de parler amplement des deux impératrices lorsque je traiterai des femmes de l'épopée impériale.

Le rôle de Napoléon dans l'intimité fait partie de cette étude de son caractère que j'essaie de parfaire devant vous et dont je maintiens toutes les grandes lignes que j'ai tracées au début : la fidélité inviolable à ces vieilles traditions bourgeoises qui font la grandeur et la solidité de la France, qui traversent les révolutions sans s'y .souiller, les débâcles sans s'y amoindrir, les fautes sans y périr.

Aussitôt à Paris, ce pauvre sous-lieutenant sans sou ni maille que je vous représentais en commençant se laisse, comme

bien d'autres prendre aux charmes de la Parisienne. Il écrit à son frère Joseph : " Les femmes sont partout : aux spectacles, aux promenades, aux bibliothèques. Dans le cabinet du savant, vous voyez de très jolies personnes. Ici seulement, de tous les lieux de la terre, elles méritent de tenir le gouvernail ; aussi les hommes en sont-ils fous, ne pensent-ils qu'à elles, ne vivent-ils que pour elles et par elles.

" Une femme a besoin de six mois de Paris pour connaître ce qui lui est dû et quel est son empire."

Napoléon est donc préoccupé et grandement préoccupé des femmes. Il admire leurs charmes non sans quelque convoitise et, avec la naïveté d'un cœur nœuf, il croit avoir découvert leur puissance de séduction. Cette obsession se traduit chez lui par l'idée du mariage." Il enviait, dit Bourrienne, le bonheur de Joseph qui venait d'épouser à Marseille Melle Clary, fille d'un riche commerçant. — " Qu'il est heureux ce coquin de Joseph ! " C'était l'expression de ce sentiment de petite envie qui se manifestait chez lui.

La morale élémentaire, la morale simple, la morale dite bourgeoise, si l'on veut, la morale que l'on enseignait à Ajaccio prescrit à l'homme qui se marie, d'abord d'aimer sa femme, puis de chercher à s'en faire aimer.

Au jour de son mariage, Bonaparte, dont les débuts furent si difficiles, n'avait pas eu de jeunesse. Dans son inexpérience, il montra une exaltation amoureuse qui ne devait pas être comprise par Joséphine, tempérament blasé qui ne savait que répondre à ces élans fougueux de passion dans son zézaiement d'oiseau des îles : " Il est drôle, ce Bonaparte ! "

Le besoin d'aimer et d'être aimé atteint chez lui un degré d'intensité qui n'a pas été dépassé même parmi les amants de la légende.

Cette union n'a été en réalité que le roman d'un jeune homme naïf, pressé rie se marier, épris des charmes d'une créole coquette dont il ne mesurait même pas l'âge.

Au foyer conjugal, il exagérera encore les sentiments mille fois exprimés dans les

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effusions des fiançailles, pensant prouver qu'il mérite ainsi l'amour de sa femme.

Pour arriver à ce but, rien ne lui coûte, ni les sentiments, ni les louanges, ni les prières, ni l'humilité.

Dans cet état d'âme novice où Napoléon se présentait au seuil du mariage, il n'aurait tenu qu'à Joséphine de fixer à jamais l'amour de son mari.

Quand on voit la force considérable que l'habitude seule a donnée à cette union du côté de Napoléon, on se demande quelle considération, fût-ce même la raison d'Etat, aurait pu rompre ces liens si Joséphine avait dès les premiers jours répondu à l'amour de son jeune époux.

Mais à cette époque, Joséphine était bien plus disposée à s'enivrer des plaisirs mondains qu'à se contenter des joies de son foyer.

La lune de miel de Bonaparte avec Joséphine ne dura que deux jours, après lesquels il dut se mettre en route pour l'Italie.

Dès ce mo aient, on peut suivre les phases effervescentes du sentiment qui anime son être tout entier.

Je vous ferai grâce des épîtres nombreuses qu'a recueillies la fille dévouée de Joséphine, Hortense Beauliarnais. Elles paraîtraient peut-être bien démodées dans notre prosaïque lin de siècle.

Un de ses compagnons d'armes, Marmont, s'exprime ainsi à l'égard de Napoléon pendant cette période de séparation : " Le général Bonaparte quelqu'occupé qu'il fût de sa grandeur et des intérêts qui lui étaient confiés et de son avenir, avait encore le temps de se livrer à des sentiments d'une autre nature — le vieux brave était prosaïque, comme vous le voyez. — Il pensait sans cesse à sa femme, il la désirait, il l'attendait avec impatience ... .11 me parlait souvent d'elle et de son amour avec l'épancliement et l'illusion 4d'un très jeune homme. "

Voici un échantillon de cet amour que ne peut éclipser la fumée du canon.

Voici une lettre qui est datée du champ de bataille même.

Vérone, 24 novembre 1796.

J'espère bientôt être dans tes bras; je fit une à la fureur Tovt ta bien.

Wurmser a été battu sous Mantoue. Il ne manque à ton mari que l'amour de Joséphine pour être heureux.

N'est-il pas curieux de voir combien ses faits d'armes, sa gloire personnelle, tiennent peu de place dans ses épîtres, qui semblent émaner d'un mari quelconque épris de sa femme et non du héros qui remplit l'Europe de bruit étourdissant de ses exploits et de ses triomphes ?

Joséphine ne répondit pas à cet amour et ce n'est pas travestir l'histoire qu'affirmer que dans cette union l'amour fut tout d'un côté et le calcul entièrement de l'autre.

Lorsque Bonaparte se vit forcé d'en venir à cette triste conclusion, son amour se transforma en un attachement paisible et loyal que rien, dans la suite, ne pourra altérer, pas même le divorce. On le vit s'efforcer de rendre heureuse la femme qu'il n'aimait plus et supporter patiemment, dans ce but, les petites humiliations résultant de cette fausse situation où chaque jour amenait une nouvelle capitulation du mari.

Lui, dont la parole est sans réplique pour des milliers d'hommes ; lui, dont un geste suffit pour jeter sur un point quelconque toute une armée, dira à Arnault en désignant le petit chien griffon de Joséphine installé sur un canapé : " Vous voyez bien, ce monsieur-là, c'est mon rival ! "

Et, bien qu'il déteste les chiens, il n'osera ni le chasser ni lui tordre le cou, mais il encouragera son cuisinier à avoir un chien de forte taille, dans l'espoir que le grand chien dévorera le petit.

La rupture définitive, le grand brisement de cœur de Napoléon date de son retour d'Egypte, où on lui a appris les impardonnables légèretés de Joséphine. Il faut alors la présence de ses deux beaux -enfants pour empêcher une rupture bruyante ; mais le mal est fait et il est irréparable. L'idée du divorce a germé.

Dans l'avenir, par un juste et fréquent retour des choses d'ici-bas, ce sera Joséphine qui deviendra amoureuse et jalouse, sincèrement, au fur et à mesure qu'elle

sentira, par degrés, Napoléon se détacher d'elle ; à mesure aussi, je dirai, qu'elle se sentira vieillir.

Lui, complètement désillusionné, se contente des relations telles que sa femme les a crées. Il cherche à avoir un intérieur convenable et n'a d'autre préoccupation que d'assurer le respect de sa dignité d'homme.

Nous lui voyons appliquer chez lui les règles ordinaires des ménages les plus prosaïques. S'il ne voit plus dans sa femme l'idéal des premiers jours, s'il n'a pas trouvé dans le mariage le charme qu'un amour partagé vient chaque jour renouveler, il veut du moins, suivant les traditions qu'il a reçues, un foyer respectable dans toute l'acceptation usuelle et bourgeoise du mot. Il ne cessera d'être prévenant, attentionné, désireux de ren re aussi heureuse que possible l'existence de Joséphine, désireux seulement, d'une façon un peu égoïste peut-être, de ne voir autour de lui que des visages contents.

Je n'insisterai pas ici sur la question du divorce, de crainte de froisser certaines

personnes, certaines opinions que je respecte, certains scrupules qui s'imposent.

Mais, fidèle à la ligne de conduite que je me suis tracée de faire partout ressortir le caractère de cet homme dont l'étude est si passionnante, je me permettrai de dire que si le divorce de Napoléon fut cruel, s'il fut immoral, Napoléon mit à l'accomplir toutes les formes, tous les ménagements, toutes les délicatesses que pouvait espérer une femme.

Napoléon crut que l'état de la France lui imposait le devoir de procréer un héritier ; il fit de cette obligation une raison d'Etat ; je ne discuterai pas, mais je constaterai que jamais homme n'éprouva une plus profonde détresse que l'Empereur lorsqu'il lui fallut rompre avec celle qui l'avait distingué, accueilli, élevé jusqu'à elle lorsque tous le vilipendaient, le bafouaient et tentaient de l'écraser.

Quelle lutte lorsqu'il répond à ses frères qui le pressent de divorcer :

" Comment renvoyer cette bonne femme parce que je deviens plus grand .... Non, cela passe ma force. J'ai un

cœur d'homme, je n'ai pas été enfanté par une tigresse. ... je ne veux pas la rendre malheureuse . . . . "

Le divorce même s'accomplit d'ailleurs de la façon la plus simple.

Il y eut entre les deux époux, on peut l'affirmer, une entente pénible, mais finalement amiable, sur la base d'un établissement somptueux pour l'Impératrice et de la conservation de la tendresse affectueuse de .Napoléon. A ces conditions, elle accepta le sacrifice et rendit à l'Empereur sa liberté. Et, qui pourra nier qu'elle le fit de son plein gré, dans le but de procurer un héritier au trône quand on la reverra elle, oui, elle, Joséphine, s'occuper de remarier Napoléon et s'aboucher avec Madame de Metternich pour lui trouver une princesse.

Marie-Louise, on le sait, fut épousée par procuration. Le maréchal Berthier dut se prêter au cérémonial officiel prévu pour la circonstance.

Une fois le mariage célébré à Vienne, l'homme de tête, qui primait chez Napoléon l'homme de cœur, éprouva une cer-

taine satisfaction en se voyant uni, lui, d'extraction si ordinaire, à la fille d'une des plus anciennes maisons souveraines du monde.

Mais en même temps, l'homme de cœur qui n'était jamais loin s'enflamma à l'idée que sur la route de Vienne à Paris voyageait une jeune fille de toute pureté, à peine âgée de vingt ans, fraîche et blonde, qui allait être son épouse. Il rêva de faire la conquête de sa jeune femme et, dès lors, il n'y eut plus de tendresse qu'il n'inventât pour plaire à cette froide Autrichienne.

Il finit renoncer à décrire l'immense joie qu'éprouva Napoléon lorsqu'il lui naquit un fils.

Quel songe merveilleux ! Le boursier des écoles militaires, l'officier d'artillerie famélique fondait une dynastie appelée à gouverner le plus vaste empire de l'Europe et son héritier se trouvait être le petit-fils d'un monarque de droit divin.

Ne pouvait-il pas se croire l'élu de Dieu celui qui, après une carrière déjà miraculeuse, se voyait l'objet de cette suprême bénédiction ? 5

Vingt et un coups de canons devaient annoncer au peuple la naissance d'une fille, cent coups, celle d'un garçon.

La foule anxieuse était massée dans le jardin des Tuileries.

Au vingt-deuxième coup, une joie délirante éclata dans le peuple. Napoléon, placé derrière un rideau à l'une des fenêtres de l'Impératrice, jouissait du spectacle de l'ivresse générale et paraissait profondément attendri ; de grosses larmes coulaient sur ses joues sans qu'il les sentît ; c'est dans cet état qu'il vint embrasser son fils.

Napoléon désormais ne devait plus connaître les larmes de joie, car la fortune lui souriait pour la dernière fois. A partir de la naissance de ce fils s'amoncelle l'orage qui emportera l'Empereur jusqu'au delà des océans, seul, sans femme, sans enfant, sans liberté !

Je me trouve maintenant, mesdames et messieurs, rendu à la dernière étape, la plus triste de ce travail. Mais je tiens ici à ouvrir une parenthèse pour faire quelques remarques franches et loyales sur ce qui va suivre.

Je n'ai l'intention de froisser aucune susceptibilité dans le peu de mots qui me restent à dire sur Napoléon vaincu ; mais je tiens qu'il est de mon devoir de ne m'abaisser à aucun compromis dans l'appréciation des événements et des hommes au milieu desquels se passèrent les derniers moments de Napoléon à Sainte- Hélène ; je suis trop français pour ne pas dire tout ce que je pense et trop loyal pour chercher un moyen détourné de ménager des susceptibilités nationales au prix de la vérité historique.

Le gouvernement provisoire, après l'abdication, avait hâte de voir Napoléon s'éloigner, et Carnot fut envoyé à la Malmaison pour éclairer l'empereur sur le danger de la position et pour justifier, en quelque sorte, les mesures que la commission avait cru devoir prendre à son égard.

Napoléon qui avait conservé pour Carnot une profonde estime, lui dit :

" Eh bien, le gouvernement me craint donc beaucoup, puisqu'il veut à toute force que je m'éloigne, sans même me fournir les moyens d'assurer l'inviolabilité de ma personne ? "

Carnot baissa la tête.

Napoléon poursuivit avec animation :

4' Les malheureux î. . . ils veulent tellement ma perte qu'ils préféreraient la leur plutôt que de me mettre entre les mains la possibilité de les sauver ! Eh bien, qu'il soit fait comme ils le veulent ! Je quitterai la France, je la quitterai sans regret puisqu'elle me repousse, la France que j'aurais voulu faire la reine du monde ! . . . Puisqu'on m'oblige à partir, je partirai ; mais ce ne sera que pour me réfugier chez sa plus implacable ennemie ; j'irai demander asile à l'Angleterre. L'Angleterre sera pour moi plus généreuse que la France."

A ces mots, Carnot s'écria : " Ah, sire, au nom de votre gloire, au nom de tout ce qui vous est cher, renoncez à ce projet. Je vous en conjure, sire, comme votre plus ancien ami. Eh ! quoi, le général Bonaparte, le premier consul, l'empereur, l'homme enfin qui, pendant vingt ans, fut l'ennemi personnel des Anglais, celui qui les a mis au bord du tombeau veut aller en Angleterre . . . Mais, sire, pardonnezmoi d'oser vous le dire ; cette idée est

insensée, elle perdra sûrement Votre Majesté... "

Et Carnot, les yeux humides, les doigts serrés les uns dans les autres, offrait en ce moment le modèle de l'homme vraiment attaché à la gloire de celui qui, pendant dix' ans, avait fait celle de la patrie. " Il me faut aller en Angleterre, répéta l'empereur, je crois le peuple anglais grand et généreux. Il ne laissera pas insulter Bonaparte abandonné, allant lui demander asile et protection.

— Et c'est vous, sire, qui croyez pouvoir faire entendre ce cri de protection au prince régent ? . . . Mais Lord Castlereagh recevra d'abord des ordres de Wellington ou de lord Beresford ; puis il ira, en raillant, les mettre aux pieds de son maître absolu !. . . Non, sire, je ne puis soutenir cette pensée. Encore une fois, au nom de la France entière, sire, n'allez pas en Angleterre î "

Carnot savait bien de quoi il parlait et l'erreur commise par Napoléon est un indice encore de tout ce qu'il y avait de chevaleresque dans cette âme forgée à l'école du droit et de la justice.

56 NAPOLÉON 1er

La lettre que Napoléon adressa de Rochefort au prince-régent est classique ; les termes en sont trop connus et sont trop navrants si on les rapproche de ce qui va suivre pour que j'aie le courage de les retracer. Mais, avant de quitter Carnot, ce vrai courtisan du malheur, dont la conduite si digne faisait présager ce que serait celle de ses descendants, je tiens à citer un de ses mots mordants à l'adresse de cette canaille de Fouché, l'archi-traître. L'ancien ministre de la police impériale l'avait couché, au n tour du roi, un des premiers sur la liste de proscription. Carnot, son ex-collègue du gouvernement provisoire, vint lui demander, aux termes de l'article 2 de l'ordonnance, le lieu de surveillance qu'il lui plairait de lui indiquer et lui dit : " Où veux-tu que j'aille, traître ? — Où tu voudras, imbécile, " répondit le ministre de la police de Louis XVIII. On n'est pas plus cynique.

Ce que fut le martyre de six ans souffert par Napoléon à Sainte-Hélène, ce que fut cette montée de calvaire, il est inutile

de le dire. Un grand peuple en a pleuré toutes ses larmes et ne s'est cru racheté de son abandon que le jour où il fit retraverser les mers à la dépouille mortelle de la victime. (1)

L'histoire impartiale l'a dit : les instructions du gouvernement anglais étaient meurtrières, leur agent faisait de son mieux pour les dépasser.

Hudson Lowe, le bourreau, était un homme d'environ quarante -cinq ans, d'une taille commune, maigre, sec, rouge de visage et de chevelure, marqueté de taches de rousseur, des yeux obliques fixant à la dérobée et rarement en face, recouvertes de sourcils d'un blond ardent et fort proéminents. " Il est hideux, a dit l'Empereur ; c'est une face patibulaire."

Toutes les infamies, toutes les tortures qu'un suppôt de l'ancienne inquisition eût pu imposer à un homme, le geôlier Lowe les a fait subir à Napoléon et, cependant, celui-ci y trouvait presque une excuse.

" Les fautes de M. Lowe, disait-il, viennent de ses habitudes dans la vie. 11 n'a

(*) Voir notes et additions.

jamais commandé que des déserteurs étrangers, des Piémontais, des Corses, des Siciliens, tous renégats, traîtres à leur patrie, la lie, l'écume de l'Europe. S'il eût commandé des hommes, des Anglais, s'il l'était lui-même, il aurait des égards pour ceux qu'on doit honorer. "

A Lowe qui veut réduire ses dépenses, il répond :

"Tous ces détails me sont trop pénibles ; ils sont ignobles. Vous me mettriez sur les charbons ardents de Montézuma ou de Guatimozin que vous ne tirerez pas de moi l'or que je n'ai pas. D'ailleurs, qui vous prie de me nourrir ? Quand vous discontinuerez vos provisions, si j'ai faim, ces braves soldats que voilà, en montrant de la main le camp du 53e, prendront pitié de moi ; j'irai m'asseoir à leur table ; ils ne repousseront pas, j'en suis sûr, le premier, le plus vieux soldat de l'Europe. "

C'est bien toujours le Petit Caporal qui parle, n'est-ce pas ?

On lui refuse le titre d'empereur et voici ce qu'il répond au couard chargé de sa garde :

" Et qui vous a donné le droit de me disputer ce titre ? Dans peu d'années, votre lord Castlereagh, votre lord Bathurst, vous qui me parlez, vous serez ensevelis dans la poussière de l'oubli ; ou si l'on connaît vos noms, ce sera par les indignités que vous aurez exercées contre moi ; tandis que l'empereur Napoléon demeurera toujours l'ornement de l'histoire et l'étoile des peuples civilisés ".

A mesure que la lente agonie augmente d'intensité, l'âme s'élève et les sentiments lui arrivent en foule.

A son médecin, il dit :

" Quand je ne serai plus, vous vous rendrez à Borne ; vous irez trouver ma mère, ma famille ; vous leur rapporterez tout ce que vous avez observé relativement à ma situation, à ma maladie et a ma mort sur ce triste rocher. Vous leur direz que le grand Napoléon a expiré dans l'état le plus déplorable, manquant de tout, abandonné à lui-même et à sa gloire ; vous leur direz qu'en expirant, il lègue à toutes les familles régnantes l'horreur et l'opprobre de ses derniers moments. "

Le 5 mai 1821, Napoléon expirait.

La tâche d'Hudson Lowe était finie.

Le rapide coup d'œil jeté sur l'œuvre de Napoléon doit avoir un enseignement que vous me permettrez, mesdames et messieurs, de faire maintenant ressortir.

Napoléon fut avant tout un travailleur obstiné qui ne se laissa jamais détourner de son labeur ni dans les joies de la victoire, ni dans la tristesse des revers.

Cette conduite si simple, et justement parce qu'elle est très simple, a paru phénoménale à des gens qui ont probablement une autre conception du rôle des chefs de l'État et ils ont transformé en une sorte de monstruosité surhumaine l'union dans un même cerveau du génie le plus transcendant et du bon sens le plus terre à terre.

Napoléon, pourtant, ne diffère en rien des hommes types, qui ont été des fondateurs dans chacune des branches de l'activité humaine. Chacun de ces hommes, exerçant sa spécialité s'est appliqué à réaliser ce que doit être le patron dans l'acception la plus précise de ce mot ; le

patron qui se dévoue corps et âme à la prospérité de son œuvre, ne vit, ne sent, ne pense que pour elle-; le patron qui repasse nuit et jour dans sa tête la multitude de ses travaux, et qui, par son infatigable ardeur, par son dévouement à l'intérêt commun sert de modèle et de stimulant à ses collaborateurs.

Par ces vertus solides, Napoléon a justifié les revendications du mouvement populaire qui a fait la Révolution française, réclamant fièrement l'accès de toutes les places, y compris la première même du royaume pour les plus clignes, sans distinction de caste.

L'épopée impériale — il faut se bien garder de la confondre avec l'époque impériale qui n'en est en somme que la queue, — prend, à proprement parler, naissance du jour où Napoléon après avoir franchi les épreuves sans nombre, les moments de découragements invincibles dont j'ai parlé dans la première partie de cette conférence, reçoit le commandement en chef de l'armée d'Italie. Ce jour-là l'Empire est né et les événements qui se succéderont ne seront que le développement naturel et normal du principe qui a germé au camp d'Albenga.

C'est à l'armée d'Italie qu'il convient

aussi d'étudier les généraux de l'Empire, c'est là qu'ils furent ce qu'ils auraient toujours dû rester, des soldats.

Car elle n'est pas toujours belle, elle n'est pas belle jusqu'au bout l'histoire de ces beaux sabreurs qui devinrent plus tard de lâches calculateurs.

Si jamais douleur accabla ce grand cœur qu'était Napoléon, ce fut bien de voir la trahison, la lâcheté entrer au sein de ceux qu'il avait tant aimés, qu'il avait enrichis, qu'il avait dotés.

Les injustices et même les trahisons de ses frères et de ses sœurs, ses querelles d'intérieur, il les méprisait, mais jamais il ne put entendre la nouvelle d'un méfait commis à son égard par ses frères d'armes sans en être profondément affecté et douloureusement triste.

Ce n'est un secret pour personne que même bien longtemps avant la campagne de Russie, enrichis, anoblis, repus de toutes les faveurs que la vanité humaine peut rêver, les maréchaux et généraux de premier rang étaient devenus frondeurs.

Un désir exclusif les animait tous, celui

ET LES FEMMES DE l/ÉPOPEE IMPÉRIALE 65

de vivre tranquillement des bienfaits, se chiffrant par des millions de revenus, que la largesse de Napoléon leur avait octroyés.

On a vainement essayé d'expliquer, d'atténuer la conduite coupable des officiers généraux en insinuant qu'ils étaient heureux de se venger de l'égoïsme de l'Empereur à leur égard, qu'ils étaient las de cueillir des lauriers pour le compte d'un autre. De tels sentiments chez les lieutenants de l'Empereur ne sont pas surprenants : c'est une loi constante que tout homme participant à une action heureuse s'exagère la part qui lui revient dans le succès ; comme aussi, à l'inverse, c'est une loi non moins formelle qu'au jour d'un échec, tout le monde s'éclipse prestement derrière la responsabilité du chef suprême.

L'Empereur n'eut qu'un tort, sans contredit, ce fut d'exagérer sa reconnaissance pour ceux qui le servaient, de leur créer des états de maison somptueux dont ils avaient hâte de profiter et c'est bien par suite de ses excès de largesse qu'il fit à

ses dépens l'expérience de la vérité de ces paroles de Montesquieu, paroles prophétiques dites à propos de la décadence de l'empire romain : " La plupart des conjurés avaient été comblés de bienfaits par l'Empereur ; ils avaient trouvé de grands avantages dans ses victoires, mais, plus leur fortune était devenue brillante et plus ils s'occupaient d'échapper au malheur commun .... Comblez un homme de bienfaits ; la première idée que vous lui inspirez, c'est de chercher les moyens de les conserver."

Ecrasé sous le nombre, acculé à Fontainebleau où l'attendait la trahison définitive de Marmont, son ami de jeunesse, l'Empereur se trouva sous la faux de tous les hommes qu'il avait élevés aux hautes dignités et qui le forcèrent d'abdiquer.

Là, il fut donné à Napoléon de connaître tout ce qu'il y a de bas, de perfide, de hideux dans le cœur humain. Celui qui fut pendant quinze ans la gloire et la fortune de la France, l'idole insensée de tout un peuple, le géant des batailles

ayant tenu l'Europe entière emprisonnée dans les plis du drapeau de la France, se vit méprisé, insulté, bafoué par les hommes dont, naguère, il devait modérer le zèle adulateur ! Spectacle déshonorant pour l'humanité ! Les maréchaux, soucieux avant tout d'assurer leur position auprès des Bourbons, sans un mot de pitié ni de sympathie pour Napoléon accablé, exigèrent son abdication. Et quel langage lui tenait-on ? " Il est temps d'en finir, . . . .disait brusquement le maréchal Ney, il faut faire votre testament. . . . vous avez perdu la confiance de l'armée . . . . " Et quand l'Empereur indigné répondait que l'armée obéirait assez pour punir la révolte de ce maréchal, celui-ci répliquait cyniquement: "Eh! si vous en aviez le pouvoir, serais-je encore ici dans cet ins tant ? "

Quand le dernier des maréchaux eut repassé le seuil de sa porte, Napoléon, révolté des humiliations qu'il venait de subir, le cœur soulevé par le dégoût de tant de lâchetés, s'écria : " Ces gens-là n'ont ni cœur ni entrailles.... je suis

moins vaincu par la fortune que par l'égoïsme et l'ingratitude de mes frères d'armes. ..."

C'était plus qu'il n'en pouvait supporter. L'infâme abandon de ceux qu'il avait aimés, comblés de richesses et d'honneurs, porta le dernier coup à cette âme abîmée dans sa désillusion.

Le soir même, dans un accès de désespoir, il résolut de mettre fin à ses jours. Il absorba un poison violent contenu dans un sachet que, depuis 1808, il portait suspendu à son cou, afin, sans doute, de ne pas rester vivant entre les mains de l'ennemi, s'il avait le malheur d'être fait prisonnier.

Malgré ses efforts, il ne put comprimer les cris de la souffrance qu'il éprouvait et l'éveil fut- donné au château.

A minuit, Constant, le valet de chambre, arriva près du lit de son maître. En proie à des convulsions effrayantes, l'Empereur répétait d'une voix saccadée : " Marmont m'a porté le dernier coup. Le malheureux ! Je l'aimais ! L'abandon de Berthier m'a navré ! mes vieux amis, mes anciens compagnons d'armes ! "

Le docteur Yvan, appelé en toute hâte, fit prendre de force un contre poison à l'Empereur.

Un peu de calme succéda à la crise violente. Il s'assoupit une demi-heure " Quand Napoléon se réveilla, " dit Caulaincourt, "je me rapprochai de son lit. Les gens de service se retirèrent, nous restâmes seuls. Ses yeux enfoncés et ternes cherchaient à reconnaître les objets qui l'environnaient, tout un monde de tortures se révélait dans ce regard vaguement désolé ! " " Dieu ne l'a pas voulu, dit-il, comme répondant à sa pensée intime, je n'ai pu mourir, pourquoi ne m'a-t-on pas laissé mourir ? Ce n'est pas la perte du trône, dit-il ensuite, qui me rend la vie insupportable. Ma carrière militaire suffit à la gloire d'un homme. Savez-vous ce qui est plus difficile à supporter que les revers de la fortune ? Savezvous ce qui broie le cœur ? C'est la bassesse, c'est l'horrible ingratitude des hommes. En présence de tant de lâchetés, de l'impudeur de leur égoïsme, j'ai détourné la tête avec dégoût et j'ai pris la

vie en horreur. . . Ce que j'ai souffert depuis vingt jours ne peut être compris."

C'était le dernier coup, toute illusion resta morte dans le grand cœur de Napoléon au sujet de ceux qu'il avait tant aimés.

Pendant les Cent-Jours, ils purent revenir en peureux se ranger sous son égide et lui prodiguer des protestations de dévouement, le charme était rompu, il ne les croyait plus.

J'avais raison, n'est-ce pas, de vous dire en commençant cette partie de ma conférence que les généraux de l'épopée doivent être étudiés au début de ces guerres colossales qui amollirent leur courage et glacèrent leur cœur. Ce n'est pas lorsqu'ils furent chamarrés d'or et empanachés de plumes qu'ils furent beaux, les Murât, les Junot, les Lassalle, les Masséna, les Lannes, les Augereau, c'est lorsqu'ils pénétrèrent dans cette riche Italie qui devait les immortaliser à l'instar de ses plus anciens héros.

Si j'ai pu attrister vos esprits en faisant toucher du doigt les plaies humaines de

ces guerriers, c'est que je voulais nie réserver le plaisir de vous les montrer quand ils furent grands et d'effacer dans leur grandeur jusqu'au dernier souvenir de leur petitesse.

Qu'était-elle donc, cette armée d'Italie qui allait enfanter des héros et peupler l'épopée ? Qu'était-elle, lorsque le petit Corse vint en prendre le commandement au camp d'Albenga en 1796 \

Une immense misère joyeuse, un tas de loques, de rires et de cris, de faim et d'insouciance. Une masse d'hommes, de chevaux, avec au milieu, quelques gueules de canons.

C'est d'abord l'infanterie, une longue ligne de gens à pied, en limousines bleues rayées de blanc par devant, avec des bouts de manches et des cals rouges, d'étotfes grossières, déchirées, poilues, raides comme leur peau. Les fusils luisent, les yeux aussi. Les bouches rient ouvertes, comme les pièces. Ces hommes sont coiffés dans tous les sens, de chapeaux trop petits, trop grands. Ils crient, courent, chantent. Ceux qui ont faim

fument. Quelques-uns ont des bonnets, tous sont nu-pieds. Du chef de demibrigade au sous-lieutenant, tous sont pied à terre, misérables et fameux, sac au dos. Ce sont les mendiants de la gloire; ils portent le sabre en travers des reins, comme le briquet des grenadiers. A peine dans la masse se reconnaissent les chefs : quelques brins d'or aux épaules, la cocarde, des souvenirs de bottes.

A côté des demi-brigades, des cavaliers aux longues moustaches, aux longues mèches nattées, jouent avec leurs chevaux, les caressent et les flattent avec des voix qui sentent le foin, la ferme et les outes. Ils ont aux oreilles des boucles rondes, ce sont les housards. Les hommes ont des coiffures hautes, des mirlitons pointus d'où flottent de longues flammes vertes frangées de blanc. Un plumet noir, au bord fixe la cocarde. Ils ont la pelisse verte, réchauffée de fourrures, portée à la jacobine, le dolman vert boutonné seulement des trois olives du bas. Ils sonnent en marchant parce que le rang de milieu sur la pelisse est en boutons, de

vrais grelots. L'ennemi les entendra longtemps ces petits grelots. La culotte est écarlate ou absente.

Leurs chevaux étiques, vifs, sont recouverts de shabraques, de galeuses peaux de moutons volées aux troupeaux qui passent. On les devine ces peaux touffues, arrachées des reins à même la chair, la vie ; le sang frais, aux bords, les a hérissées de dents de loup.

D'autres hommes sont occupés avec leurs amis, de petits canons courts de cuivre jaune, couchés sur des affûts verts. Ils les caressent, eux aussi ; c'est l'amour des cavaliers pour leurs chevaux. Ils leur glissent la main contre la bouche, l'essuient, la font reluire, frottent d'un bout de manche une roue. Ceux-là sont habillés de noir : c'est qu'ils font, à un seul d'un coup, plus de deuil que cent hommes ensemble. Quand ils avancent le gros frère, gare à qui passe ! Us ont, comme des filets de sang, des passepoils rouges à l'habit.

Partout, à chaque angle de foule, des bandes de gamins, des tambours. Petits

oiseaux criards, aux yeux neufs, aux plumes crottées, ils jouent les jeux enfantins qu'ils jouaient hier autour de leur mère. Ils rient, ils éclatent de rire. Ils ont des habits d'hommes plus grands qu'eux. C'est ce qui marche en avant, c'est l'enfance qui fera peur à la mort, ce qui s'en va tapant et chantant, tambours battants vers les lauriers de la victoire ; ce sont les chardonnerets de l'armée.

Par tout cela, calmes, fins, presque jolis, plus frais, des officiers à courtes épaulettes d'or, se promènent, glissent.

Et ils paraissent, dans cette armée de l'avenir, les plus jeunes, comme si plus de jeunesse y donnait plus de droits et que les cheveux blonds y fussent autant de galons d'or.

Puis, graves, rares, parmi ces dix mille soldats, dans cette horde de misérables affamés, quelques hommes en habits bleus, poitrine ouverte, giht rouge, maçonnés sur des chevaux de charrue. Ce sont les généraux.

Voilà l'armée qui fut le berceau de toutes les gloires. Elle n'attendait qu'un chef digne d'elle : ce chef, elle l'eut.

Permettez-moi de vous citer, du beau livre de Georges d'Esparbès, la première entrevue de Bonaparte et de l'armée d'Italie.

Il parait à cheval, traverse la grève au galop et arrive sur les rangs qui viennent de se former à son approche.

Il n'arrêta pas son cheval ; ses genoux, même, s'attachaient à lui, à l'endroit des ailes. Il passa sur le front des troupes, tout près, il frisait les rangs. Et aussitôt, de son corps mince, une voix bondit, éclatante :

— Soldats républicains \ vous êtes nus... affamés.... le gouvernement vous doit, il n'a rien....

Eclair devant les rangs, vision.

.... Eu Espagne, en Vendée, en Allemagne...., partout.... vous avez tout fait.... Vous êtes superbes !....

Sa voix frappait les têtes .

.... Vous roulez de la gloire.... eh bien ! je vais vous en nourrir. ..

Il atteignait le bout de l'armée. L'eau de la mer, en colonnes, se souleva pour le voir.

.... Je veux vous emmener dans le plus beau pays du monde....

Les mots haletaient, orageux :

..., villes, provinces, royaumes.... tout est à vous.... Consultez vos cœurs !....

Brusque, au bout de la ligne, il arrêta le cheval qui tourna, droit en plein ciel, sur deux pattes, et reprit le même chemin, d'un furieux galop, derrière en avant :

— Soldats ....

Son regard dévorait les yeux :

Si cette campagne réalise mon rêve, où ne vous mener ai- je pas ! . . . .

Il s'écarta de la ligne, prit le large, vers les colères de la mer, la tempête :

.... Ensemble nous tirons Vépée du fourreau. . . . Qui donc. . . . qui donc pourrait l'y faire rentrer ! . . . .

Et arrêté cette fois, le bras haut, ses yeux de proie cloués sur l'armée brigander il cria :

— Suivez votre chef, le monde est à prendre !

A peine eut-il baissé le poing que le» chefs demi -brigades firent un signe aux enfants :

— Tambours, fermez le b. . .

Mais les baguettes tremblèrent, suspendues. . . .

Au geste du général, un grand éclair avait coupé l'espace.

Il zigzagua trois fois, comme l'éclatante canne de quelque divin Tambour, — et à ce signe, des milliers de flots, tous les bataillons de la mer se soulevèrent, droits comme des soldats, vêtus de bleu, aux plumets d'écume !

Dans un grand bruit, ce rang s'avança, au pas de combat, vers la plage. Un autre accourut, derrière. Puis, au galop, le troisième se leva, solide, plus arqué, aux cheveux épars ! Et tandis que l'enthousiasme, la gloire, l'espoir du pain désordonnaient l'armée, — sous la canne de Dieu secouée dans le ciel, au bruit du râle des juments, des vents, de la foudre pourpre, et des chefs, rauques d'orgueil, qui faisaient présenter les armes, la magnifique mer enleva ses colonnes : les flots, tout à coup, dressèrent leurs poings armés de rocs, de galets, et par trois fois, ensemble, en charge, hérissés, précipitant

leurs coups sur la peau du gouffre, ils assaillirent l'armée de leurs millions de tambours !

La Méditerranée fermait le ban.

C'est bien ici que s'ouvre l'épopée et si je ne puis prétendre passer en revue toutes les figures qui s'y pressent, j'essaierai de faire sortir de ce gigantesque cadre quelques figures assez marquées pour fixer à jamais les types de cette race trempée de fer et d'acier.

Le général LaHarpe vient d'être chassé de Dego, qu'il avait occupé le matin, par les Autrichiens de Wukassowitz et Bonaparte qui se voit enlever un de ses points d'appui sans espoir de pouvoir rallier les fuyards, monte la colline qui domine la ville pour juger de l'étendue du désastre.

Trois mille hommes sont là assis qui ne bougent même pas à l'arrivée du général.

Il fait un geste pour les commander, mais son poing retombe.

Ces trois mille hommes, ce sont les déchets de tous les bataillons, des fractions de troupes qui à la distribution du matin n'ont pu avoir de pain. Ils n'ont pas non

plus de souliers ; accroupis à terre, nupieds, nu-âmes ils ont tout écouté : l'écho, la joie, le désespoir de la bataille, tristes de ne pouvoir y être, surtout la voyant perdue et n'ayant rien à manger, ni à boire, ni à fumer, ne sachant que faire, assis dans le ciel, ils ont compté les coups.

Bonaparte passa dans cette horde, à peine s'ils le regardèrent.

Mais un homme accourt, il tire son sabre, met son chapeau à la main.

— Mon général î

Les yeux de Bonaparte arrachaient la demande qu'il allait faire.

L'officier enveloppa la troupe d'un tour de lame.

— Donnez-moi cette troupe î

Les sourcils du Corse dirent oui et l'homme se retourna.

C'était un chef de bataillon à la suite, sans commandement, un colosse, avec, au lieu de figure, des traits en cohue, quelque chose de mortuaire.

L'officier face à la troupe ouvrit la bouche qui se fendit comme une fosse : — Debout !

Ce cri l'avait secoué, ses cheveux barrèrent sa figure, il était horrible.

— Debout ! Allons ! pays, debout !

Arquée, s'appuyant des mains en arrière,

d'une tirée lente, pénible, cette foule s'arracha de son lit de roc, de cailloux et on vit trois mille hommes se lever, rageurs, des mottes de terre aux poings . . . Tous étaient blessés, la peau de leurs pieds saignait. Sombres, dressés, obstinément ils se mirent à regarder les bottes de celui qui les commandait, des bottes de riche, luisantes, aux revers jaunes qui avaient un gland de soie en haut ; il y en eut qui se moquèrent.

L'ofïicier comprit, ricana :

— Oui, camarades !

Sur une pierre, acculant ses talons, magnifiquement, il fit sauter les bottes et bondit sur deux pieds d'ours larges, nerveux, velus ! Alors les premiers rangs se pressèrent, bras ouverts pour l'étreindre. 11 les arrêta.

— Rangez-vous !

D'instinct la bande se groupa, mais désordonnée, en colonne, par pelotons, en masse.

L'officier déchaussé ordonna la marche.

Le premier peloton partit en tête, les autres se jetèrent sur la gauche à la course. Cette manœuvre se fit dans le sang, pêle-mêle, en loups, sous un rauque et gros soupir.

Bonaparte, enfiévré, recula son cheval et les laissa passer.

— Ton nom, cria-t-il. L'homme n'entendit pas, il inspectait l'abîme. . .

— Ton nom, ton nom, répéta le Corse.

— Parlez, commandant, qu'allez-vous faire ? ces hommes sont blessés, ils n'ont pas de fusils.

La troupe avançait toujours.

— Ton nom, hurla encore une fois le chef ébloui.

Par-dessus l'épaule, farouche, l'homme à la tête de mort lui jeta à la face :

Lannes.

Et dans un cri de douleur tout descendit !

Mêlée ! Cette foule rompit la ligne, se tumultua en torrent, elle voyait Dego en bas, et bientôt, le long de la pente, ce ne furent plus des hommes, ce furent des

hoquets, des clameurs de rage, des cris éclatés. La foule ne courait plus, elle roulait. C'était un bloc sur d'autres blocs qui dégringolait en foulées géantes. Vingt hommes d'un bataillon qui avait le plus souffert, le 2e, se faisaient pousser à coups de genoux par les autres, ils descendaient sur les cuisses, sur les poings, roulaient, se remettaient debout, retombaient les pattes en l'air, rouges et, voyant quand même qu'ils avançaient, à leurs cris aigus mêlaient des basses : un appel féroce, la joie, l'orgueil d'approcher enfin l'ennemi. A travers les pierres et les rocs, se déchirant aux épines, escaladant les arbres couchés, les troncs de chênes rugueux, entraînant les buissons crevés comme des chevelures, perçant les ronces, boitant par bonds immenses, cette souffrance haletante assourdit les vallées, emplit l'air d'horreur et là-bas Dego fit silence. . .

Les Autrichiens levèrent la tête, croyant qu'on égorgeait une armée.

Ardente, échevelée, cette troupe arrivait au but, elle avait fait derrière un chemin vermeil, traînée droite qui bala-

fraifc l'Apennin comme d'une énorme blessure. Quelques-uns en courant s'étaient fait des bottes, des guêtres d'herbes, les avaient liées à leurs pieds ; ils aboyaient, mugissaient des vers contre les rois, les tyrans, armés d'arbres et de massues feuillues qu'ils tournaient comme des marteaux. Cette troupe sautait en tête, déblayait le chemin. Elle arriva dans la plaine, et Lannes, dix pas en avant, tira son sabre et cria : " Chargez ! " Les cris alors se précipitèrent si ardents, si durs, qu'on eût dit que les gorges, les poitrines lâchaient des aigles ! L'élan les reprit, leur fit traverser la plaine en un vol, les jeta, les éparpilla sur les murs, contre les remparts de Dego et ce qui était dans la ville s'affola aux portes ; en dix secondes tout se vida. La défense s'enfuit. Un indicible sauve-qui-peut rasa les places, les rues. La maison de la poste, épeurée, arbora le drapeau français.

Et lorsque Bonaparte, pâle, l'oreille encore bouillonnante, poussa son cheval jusqu'à la grand'rue, il n'y restait plus des Autrichiens que l'écho d'une terreur.... Il s'arrêta, croisa ses bras, solitaire :

— Des estropiés, des hommes désarmés ! A quoi tiennent les victoires ?

Lannes, qui le suivait, avança le front : — Au génie, général, vous l'avez prouvé. Bonaparte regarda le soldat couvert de sang.

— La première fois, peut-être . . . Mais cette bataille-ci. . . la seconde. . .

— Eh bien, dit Lannes, celle-ci elle tient à la Douleur.

Lannes fut un des fidèles du Grand Homme ; il eut le grand honneur d'expirer sur le champ de bataille, les jambes emportées d'un boulet, à Essling.

A côté de ce héros, qui fut un homme de bien, il me faut citer le nom de Murât qui perça également dans cette campagne.

Murât est une figure à part dans l'épopée impériale, c'est l'enfant chéri du grand maître, qui lui donna sa sœur Caroline Bonaparte, qui le fit roi de JNaples et le combla d'argent et de bénéfices.

Nous avons de lui deux portraits à des époques diverses qui montrent ce que les honneurs peuvent faire d'une tête peu solide.

Murât était fils d'un aubergiste de Cahors, tout comme Gambetta ; il était garçon mercier quand il s'engagea et c'est peut-être là qu'il faut retracer son goût immodéré de la plume et du galon.

Bonaparte l'avait pris en affection et l'avait emmené comme aide de camp en Italie ; il le fit connaître au peuple parisien en le chargeant de porter à la capitale les drapeaux enlevés dans cette campagne phénoménale dont les étapes sont Montenotte, Millesimo, Dego, Ceva, Mondovi, Cherasco.

Un témoin nous raconte l'arrivée de Murât dans la salle du Luxembourg où siège le Directoire qui ne sait rien encore de ces triomphes.

On frappe à la porte, à coups de botte.

— Sentinelle ! ouvre ! ouvre-moi !

Des chocs, une cuivrene, de la ferraille ; les gonds éclatèrent, — et entre les marges monumentales de la porte, ce fut tout à coup, dans la poussière, un farouche bond de drapeaux, d'étendards ébroués, froissés, aux froufrous de moire, de soie, brodés, chiffrés, laurés, frangés d'or lourd, un

assaut, un empressement d'ailes, comme si les hampes, toutes à la fois, eussent voulu entrer ! Un homme les poussait, soldat vermeil dont on reconnut sous le chapeau d'or aux plumes trépidantes la tête lourde, en boule, les traits de masque, les yeux comme des cailloux de verre, la grosse bouche turbulente, les favoris encombrants, un homme énorme, tumultueux, colossal, qui serrait sur le vaste lit de son cœur, avec amour, comme des maîtresses, vingt grands drapeaux sanglants, sales, crevés, sordides et qui, magnifique, enlacé, baisé dans l'épais frisson de ces terribles étoffes, hurlait derrière ce rempart :

— Victoire ! Rangez-vous ! Place ! j'apporte dans mes bras le triomphe de la République ! De Pair ! Place à la nation !

C'était Murât, il sauta comme un tigre par-dessus le premier fauteuil; et, en grand bruit, la brassée glorieuse s'étala ! Tout disparut sous cet éploiement : la table, le parquet, les hommes eux-mêmes.

Et l'on presse Murât de questions, il répond haletant :

— Comment ! vous ne savez rien î Mais le Piémont demande la paix î Pour cette paix, il donne tout : des villes ! de l'argent î tout ce que vous demandrez.

Gêné, il jette tout : sabre, ceinturon, sabretache, sur les drapeaux.

— Il faut voir les hommes î Ah ! ce n'est plus l'ancienne armée ! Celle d'aujourd'hui, bâfrée, saoule de victoires, n'a besoin de rien î Aujourd'hui, parions ! elle a la tête dans la Lombardie et je l'ai quittée il y a trois jours !

La figure de Murât écumante se retroussa, devint féroce. Il saisit les hampes dans la tenaille de son poing ; elles retentirent !

— Devant la France, tout recule. L'ennemi, les habits blancs, chaque matin nous en faisons des rouges !

Haletant, géant, planté comme un portefaix dans ses bottes pourpres à gland d'or, l'œil trempé de lumière sous son front de taureau, dur, aux mèches crispées, il s'amusa de ces hommes de pensée, si chétifs.

— C'est tout. Jamais je n'ai tant parlé.

Je suis un orateur pour chevaux, moi.

J'ai fini, je repars !

Son poing reboucla son sabre, il poussa du pied les drapeaux.

A côté du soldat de la République, si fièrement campé, il faut placer le guerrier de l'empire, le beau Murât que l'empereur appelait le Franconi de l'armée. Du contraste des deux hommes ressort la morale et l'histoire de toute cette époque. Voici le portrait de Murât arrivé : " Murât attirait tous les regards par sa taille, son costume brillant et par les riches harnais de son cheval. Sa figure, ses yeux bleus, ses gros favoris, ses cheveux noirs bouclés qui tombaient sur le collet d'un habit polonais dont les manches étroites avaient une ouverture au-dessous de l'épaule, excitaient l'attention. Le collet de son habit était richement brodé d'or, l'habit était serré par une ceinture dorée à laquelle pendait un sabre léger à lame droite, à la manière des anciens Romains, sans tranche ni garde. ... Le prince portait ordinairement un pantalon large, couleur amarante dont les coutures étaient bro-

dées en or et des bottines de peau jaune ou de nankin. L'éclat de ce costume était encore rehaussé par un grand chapeau garni de plumes blanches, avec un<j large bordure d'or, un grand plumet composé de quatre grandes plumes d'autruche retombantes, au milieu desquelles s'élevait une magnifique aigrette de héron. La selle et les étriers dorés étaient de forme hongroise ou turque. Le cheval était couvert d'une housse traînante, bleu de ciel, richement brodée en or. En cet attirail étincelant qui dénotait une belle crânerie, Murât chargeait à la tête de ses troupes. Son amour-propre n'était pas médiocrement flatté quand il voyait les Cosaques s'arrêter ébahis pour admirer ses élégantes broderies et les belles plumes de sa toque polonaise."

Cet accoutrement théâtral #qui faisait de Murât un vrai tambour-major à cheval, était devenu sur la fin l'une des plus chères préoccupations de son esprit borné. Par une coquetterie toute féminine, il exigeait que les accessoires de sa toilette fussent toujours de la première fraîcheur.

Sur quelque point de l'Europe que se trouvassent les armées impériales, des caisses remplies de parures nouvelles partaient pour rejoindre Murât. Pendant l'une de ses campagnes, " en quatre mois, dit la duchesse d'Abrantès, on lui avait envoyé pour vingt-sept mille francs de plumes." Néanmoins, ce ne furent pas ces extravagances qui causèrent la trahison de Murât. Il fut un instrument entre les mains de sa femme qui complota contre son propre frère pour garder la couronne. Mal en prit à ce pauvre Murât qui, chassé de son royaume par la Coalition et hanté de l'idée de singer son ancien chef, voulut tenter de parodier dans les Calabres le débarquement de l'île d'Elbe ; il fut pris et fusillé au Pizzo.

Junot dont la conduite à l'égard de son bienfaiteur tient de très près à celle du beau Murât, son ami intime, récolta à cette belle campagne une moisson de gloire.

Le soir de Lonato, au déclin du jour, Bonaparte regardait la plaine. L'œil fixé, dilaté, pressé contre la lorgnette, il aper-

cevait, sans doute dans les espaces de l'avenir an autre champ plus vaste encore que l'Italie — mais il fut troublé : la poussière d'une fuite au loin, saisie par le verre, traversa son regard. Il baissa le bras.

— Junot !

En bas, contre l'échelle du moulin dix jeunes gens riaient, bruyants, de la journée. Mais à Tappel de Bonaparte un petit homme brun, tête fine, coiffé d'un joli colback d'agneau blanc, frisé comme un bouquet de plumes, dégringola de son cheval, enjamba les échelons et bottes jointes retomba fier à deux pas de son général. Il eut le cou saisi.

— Approche, vois !

Au-dessus de la plaine l'ongle de Bonaparte courbé indiquait un point jaune et bleu : la proie.

— Oui, mon général. Six escadrons, en retraite. Huit cents hommes au jugé.

— Bien, prends ma compagnie de Guides, — la nouvelle formation. Je t'en donne l'étrenne. Pars. Je veux te citer ce soir dans le rapport au Directoire.

L'officier salua, bondit à cheval et fou de plaisir, l'oreille chantante des derniers mots du chef, vint d'un coup de galop face au front se planter à vingt pas de la compagnie de Guides, en bataille sur un tertre ....

C'étaient deux rangs superbes, cent vingt têtes de vieux sur qui la gloire eût pu jeter des noms, hommes choisis dans l'élite, imposants, mélancoliques, secrets aux faces épouvantables fricotées par le soleil, buissonnées de moustaches longues à la gauloise et où ne restait plus de la vie ancienne que de candides yeux d'enfants. C'était la compagnie sainte, le gardien, l'ange effrayant de Bonaparte qui, tranquille, s'endormait chaque soir à l'ombre de ses cent vingt sabres. Jamais ils n'avaient parlé dans le rang, ils n'avaient rien à se dire, ils avaient tout fait et tout vu et leurs chevaux étaient toutes leurs pensées. Ils se battaient à l'antique, en ordre, sans juron en avançant vers la mort contre le soleil.

Ils n'aimaient que Bonaparte, ne regardaient, ne suivaient que lui. Junot venait de sa part, ils sourirent à Junot.

ET LES FFMMES DE L'ÉPOPÉK IMPERIALE 93

Junot les mit au galop et les rangs s'enlevèrent.

Des champs, des vignes, des haies.

Penchée, les yeux tapis dans le tortil des crinières, la colonne raya l'espace, entra au grand train de charge dans le rouge apparat du soir, et bientôt le camp ne la vit plus. Des collines vinrent, les Guides les franchirent, silencieux, ordonnés comme dans une cour de caserne. Aucun mot, qu'un souffle bref d'entraînement. Ce petit tonnerre, une heure, voleta dans la campagne, sautant les ruisseaux, les prés, filant le long des routes, précédé par le vif éclair du sabre blanc de Junot. Ils galopaient droit, sans détour, net sur l'ennemi que le chef distinguait encore, fuyant, dans le crépuscule bleu-gris. On voyait déjà sur l'allongement de la chaussée qui serrait la rive, à dix toises, les joues rouges, les yeux peureux des Autrichiens de l'arrière-garde que le bruit faisait retourner. . . . Les Guides enivrés prenaient sur eux de l'avance. Une minute encore, quelques secondes. . . . Brusque, ayant touché l'arrière-garde, Junot

9i LES GÉNÉRAUX

mit le sabre au fourreau et retourna en selle, d'un cri qui haussa les Guides, commanda : Sabres bas ! A droite et à gauche accélérez ! Stupéfaits, les premiers de la colonne eurent à peine le temps de s'écarter. Deux à droite, deux à gauche exactement les rangs français se fendirent, la colonne précipita sa course le long des houlans, cela si près que les sombres Guides, désarmés, les frisèrent du bout des bottes et que, histoire de plaisanter, par manière, une joue dans le crin des chevaux, joyeux, ces malins garçons grimaçaient, tiraient en riant leur langue, de bizarres langues, si contournées, si tordues, que le long de l'ennemi, tant se pressait farouche le galop des Guides, on eût dit un frétillement de vers rouges. L'ennemi horrible, fou se resserrait entre eux. Un bras levé, comme les enfants ont peur, les houlans ne pouvaient plus fuir et leur débâcle se déroula rapide entre deux galops, deux raies de foudre qui, sans les toucher, même d'un effleurement de la manche, les devancèrent d'un glissement si prompt qu'aucune lance houlane n'eut le

temps de piquer quelqu'un. Les hommes de Junot, file par file arrivaient en tête, abandonnaient l'ennemi, le laissaient derrière, fermes, froids, sans un mot. Personne ne broncha. Rien sur leurs fronts, qu'une pensée simple écrite dans les rides : qu'il fallait suivre le petit, là-bas, l'ami de Bonaparte et que c'était lui qui commandait; sans comprendre, les Guides, débarrassés de l'ennemi, s'étaient soudain reformés, se réaccouplaient au grand train par quatre ; — mais lorsqu'ils eurent fait cent mètres, et que, loin déjcà les houlans si miraculeusement épargnés tourbillonnaient, s'égorgeaient de cris, s'appelaient et cherchaient, enfin saufs, oii pouvait s'enfuir leur effroi, Junot, d'un coup de rênes fit volter son bai et dardé sur ses étriers, magnifique, leva dans le soir son sabre :

— Face en arrière !

A ce cri subit, imprévu qui montait non d'une poitrine mais d'une âme, les premiers chevaux des Guides s'écrasèrent. La colonne se serra et dans le trouble des crinières, l'arroi des croupes, des bottes,

des fourreaux, tressaillit l'esprit français qui allait aux faces et ne sabrait pas par derrière. Dans un bruit de mort, par foulées géantes, au galop, s'élancèrent à la fois les juments ronflantes, les hommes sur les bêtes, les pistolets et les sabres, lorsque Junot rugit enfin :

— Chargez.

Quelle belle furia franchese et pourquoi faut-il que Junot se soit mêlé de faire de la diplomatie au lieu de continuer à sabrer !

Permettez-moi de vous tracer encore un portrait, celui-là si suave, si délicat qu'il a tenté un chroniqueur italien dont le récit a une touche poétique d'une saveur inouïe au sein des tableaux de carnage qui l'entourent.

Les Français sont dans Milan : l'Italie un peu rassérénée fait sa cour au conquérant.

Une représentation a lieu au grand Théâtre de la Scala, après laquelle unedélégation de la beauté italienne viendra présenter ses hommages au Corse amoureux de Joséphine et que rien ne peut distraire.

ET LES FEMMES DE 1/ ÉPOPÉE IMPÉRIALE 9i

Il y a là Pietra Marini, le délire de Milan ; la marquise Anconati, de la plus haute noblesse, bras et épaules nus, sans ceinture, jolie comme un anthémis dans sa tunique blanche fermée au cou par une clé d'or ; Monti la Romaine, femme du poète ; Gherardi di Brescia, blonde, une averse de dentelles vénitiennes ; la comtesse Albani, un peu de vapeur, des gazes, un souffle opalin, la buée qui monte, une soirée de mai, d'un lac ; et Grassini, la diva, reine du théâtre et du cœur des hommes.

Napoléon leur offre de leur faire voir ses lions et l'on part le soir accompagné de Murât et de Junot porteurs de torches visiter le Corso où dormait l'armée victorieuse.

Les femmes en robes de bal effleurent les corps jetés pêle-mêle et qui tressaillent au frôlement de leurs mousselines et des lames d'argent qui bordent leurs tuniques.

C'est alors que Murât les emmène voir le petit dieu Mars lui-même, l'éphèbe qu'avaient ainsi baptisé les rudes guerriers de ces campagnes meurtrières.

Et voici la description si chaude, si colorée que j'ai trouvée de ce Benjamin de la cavalerie française qui avait nom Lasalle.

Sur un carré de gazon, assoupi, un grand et bel homme vert, une émeraude dans l'herbe.

La tête songeait, posée contre un bras, sous le baiser de la lune, derrière le secret de deux paupières d'enfant, blanches, aux cils purs, en éventail, qui écartaient de l'ombre sur les joues. Les cheveux se tortillaient en petites boucles roulées, comme des lézards qui joueraient à se mordre ; et le front ferme, semblait être comme la main d'une mère, ou comme la pensée l'avait modelé, rond comme un dos de fleur. Tant de beauté attira les femmes ; elles se penchèrent ....

La moustache retroussée, cirée, enlevait le sourire. Sommeil heureux. ... les mains s'allongeaient dans le hasard de ce que le rêve leur offrait, allaient, venaient} touchaient l'herbe à peine. Un galon d'argent lumineux cernait, sur sa poitrine bombée, douze tresses d'argent sem-

blables. Les jambes, négligentes, étaient chaussées de bottes vertes à glands clairs, aux cassures fines ; l'une, la droite, un peu pliée ; au bout de chacune, un pied frôleur. Même dans le sommeil, on le devinait agenouillé. Tout, de cet amoureux, apparaissait gai, intrépide, délicat, jusqu'à sa pipe blanche de porcelaine, en bandoulière, qu'on eilt prise pour un grand lis ; tout de cet homme était parfait, d'une couleur, d'un dessin suprêmes, comme l'œuvre des doigts de Dieu qui sculpta la chair, comme un animal libre, un tableau de maître, un vers de génie. Les yeux ensorcelés des femmes se mirent à battre comme de petites ailes.

— Il est divin.

Peu à peu elles s'étaient unies. Sur la tête de cet homme cinq fronts de femmes se touchèrent, leurs âmes pailleraient .... Murât, Junot, malins, baissèrent un peu plus les flammes, — et c'est alors qu'un genou en terre, puis deux, celle qu'on appelait la parure de l'Italie, Gherardi di Brescia, belle entre les belles, se laissa choir sur le dormeur. Il ne bougea pas,

mais ses dents sourirent. La bouche du soldat, sous le parfum, chuchota des phrases d'amour légères, une musique d'insectes, et la nuit, comme pour entendre, arrêta ses astres. ... La femme avait pris le front dans ses mains, le regardait comme on prie le ciel. Cette adoration, sans un cri, en ce doux paysage italien, fut sublime, exempte de péché, chaste.

Longtemps elles restèrent ainsi, regardant sommeiller Lasalle.

Le pauvre Lasalle devait périr à Wagram sur le champ de bataille, laissant la réputation du plus brillant cavalier de cette époque qui ne comptait que des maîtres.

Trois femmes traversent bruyamment la carrière napoléonienne, trois femmes qui représentent chacune une passion, une obligation ou un sort ; ces femmes, ce sont Joséphine, l'amour, madame de Staël, la haine, Marie-Louise, le devoir.

Autour de ce trio peuvent manœuvrer et papillonner une foule de comparses ; à droite et à gauche peuvent naître une foule d'incidents, mais l'histoire féminine de l'époque se résume dans ces trois noms.

Cependant il serait contraire à la fidélité historique de passer sous silence la partie féminine de la famille impériale ; d'abord, madame mère, dont Bonaparte a dit lui-même : " Tout petit garçon, j'ai été initié à la gêne et aux privations d'une nombreuse famille. Mon père et ma mère ont connu de mauvais jours. ... six enfants ! Le ciel est juste. . . . ma mère est une digne femme." C'est en 1811, en plein pouvoir impérial, que Napoléon tient ce langage et pourtant, la bonne femme, s'il fallait employer un de nos néologismes actuels, ne prêtait guère au décorum. Que de fils parvenus, comme nous en voyons chaque jour, n'auraient pas été confus de mettre au premier rang de l'Empire une mère dont les manières et le langage étaient si peu en rapport avec leur haute situation !

Madame mère n'avait jamais pu se défaire de son abominable jargon corse et appelait toujours son fils YEmperour ; elle avait, des malheurs de son veuvage, conservé un instinct d'avarice qui crispait absolument Napoléon. Au sortir de ses

scènes constantes avec Joséphine qui ne connaissait pas de plus grandes délices que de jeter l'argent par les fenêtres, et de faire des dettes, il se heurtait aux ménagements sordides de Madame Mère toujours disposée à ne pas écorner sa pension et à faire des économies qui humiliaient Napoléon parce qu'elles avaient l'air d'un manque de confiance dans la solidité de son empire et de sa puissance.

I es sœurs de Napoléon, que l'on ne peut pas omettre d'une étude de son temps, n'apparaissent dans le cadre de l'épopée que comme des comparses ambitieuses de jouer les grands rôles, mais manquant, comme tout le reste de la famille d'ailleurs, de cette envergure, de ce tact, de cette étincelle qui faisaient du chef de la famille un être à part.

C'est d'abord Elisa Bonaparte, la femme-homme de la famille, mal mariée, elle, l'aînée, à ce petit Italien de Bacciochi que Napoléon appelait ce bon et ce rebon de Bacciochi ; on sait ce que valait dans sa bouche un compliment de ce genre. Les mémoires du temps nous la dépeignent

comme une personne " désagréablement pointue " et peu accommodante. Elle faisait, paraît-il, son petit Napoléon, passant des revues, jouant au soldat et imitant dans la mesure de ses moyens son grand frère ; mais, si elle s'unit à sa sœur Caroline, la femme de Murât, pour conspirer contre le chef de famille qui les avait toutes sorties de l'arrière-boutique où elles seraient certainement restées, dans le cours ordinaire des choses, elle ne causa jamais à celui-ci autant de difficultés et de tracas que la femme du roi de Naples.

Aussitôt mariée au beau Murât, Caroline, suivant l'expression vulgaire, porta les culottes. Napoléon disait d'elle : "Avec madame Murât, il faut que je me mette toujours en bataille rangée." Talleyrand qui s'y connaissait disait : " Elle portait une tête de Cromwell sur des épaules de jolie femme." Madame Cromwell abusa de ces avantages pour trahir outrageusement son frère ; sa conduite est inqualifiable et le désir de conserver un trône ne pourrait excuser une pareille lâcheté ; je me contenterai, pour la flétrir, de citer ici

les termes mêmes de la correspondance de Napoléon : "La conduite du roi de Naples, dit-il, est infâme et celle de la reine n'a pas de nom. J'espère vivre assez longtemps pour venger moi et la France d'un tel outrage et d'une ingratitude aussi affreuse."

La figure vraiment intéressante du trio des sœurs de Napoléon est celle de Pauline Bonaparte, femme jusqu'au bout de ses petits ongles roses, la plus belle parmi les belles femmes de son temps, jalouse uniquement de conserver son titre de " reine des colifichets, " honneur suprême à ses yeux, que lui ont valu son élégance et sa coquetterie.

Sa beauté resplendissante, sans rivale dans toute l'Europe, a été immortalisée par le ciseau de Canova, qui a légué à notre admiration le modelé des formes incomparables de la princesse reposant en costume fort léger sur un lit antique. Le caprice audacieux qui porta Pauline à prendre dans l'atelier du sculpteur cette pose peu chaste quoique très académique, indique d'un seul trait tout son caractère.

Infatuée d'elle-même, sensible à tous les hommages, incapable d'aucune retenue dans ses fantaisies les plus inconsidérées, telle était celle que, dès son enfance, on appelait la jolie Paulette.

Arnault en a fait le portrait suivant en 1796:

" C'était la plus jolie personne qu'on pût voir et aussi la plus déraisonnable qu'on pût imaginer. Pas plus de tenue qu'une pensionnaire, parlant sans suite, riant à propos de rien et à propos de tout, contrefaisant les personnages les plus graves, tirant la langue à sa belle-sœur quand elle ne la regardait pas. "

Pauline conservera toujours devant l'histoire un renom glorieux ; de la famille impériale, si j'en excepte Madame Lcetitia, Madame Mère, qui jamais ne perdit de vue son petit Buonaparte, ce fut la seule qui vint à l'île d'Elbe consoler le proscrit ; la veille de Waterloo elle mit en gages ses bijoux pour aider la cause du vaincu et si elle fut belle, elle fut bonne.

Près de son frère éprouvé par le malheur, Pauline émue, frappée d'une si

grande infortune, se montra ce qu'elle était réellement, une bonne et charmante fille.

Je ne vous parlerai pas de ces petites pédantes qui ont vidé leurs écritoires sur ie dos du grand homme, lorsque le temps des faveurs fut passé. Mais cela ne doit pas m'empêcher de tracer, ne serait-ce que d'un trait rapide, un aperçu absolument inédit de cette cour féminine.

Madame de Brissac, une des dames d'honneur de l'impératrice Joséphine, était prodigieusement sourde. Le jour où elle fut présentée à l'Empereur, elle s'inquiéta beaucoup des questions qu'il lui ferait probablement et de ce qu'elle aurait à lui répondre. On lui avnit dit que Napoléon s'informait presque toujours de quel département on était, de l'âge qu'on pouvait avoir et du nombre d'enfants qu'on avait. Connaissant son infirmité, elle se méfia de son oreille que la timidité ou l'émotion pouvait rendre encore plus dure, dans un pareil moment, et elle calcula que l'Empereur lui adresserait les questions dans l'ordre où les avait classées celui qui

ET LES FEMMES DE l/ÉPOPÉE IMPÉRIALE 107

l'avait prévenue. En conséquence, et, suivant cet avis, Napoléon devait lui demander d'abord de quel département elle était, son âge, et enfin, combien elle avait d'enfants.

Arrive le jour de la présentation, Mme de Brissac, parée comme une femme de la cour, et n'ayant omis ni la toque empanachée, ni la robe à queue traînante, fait ses trois révérences à l'Empereur qui, ne s'étant pas imposé la loi de demander la même chose à tous les visages inconnus qui comparaissaient devant lui, lui dit, assez rapidement, quoique avec sa bienveillance accoutumée : " Madame, votre mari était-il frère du duc de Brissac tué au 2 Septembre, et, dans ce cas, avez-vous hérité de ses terres ? "

Comme la phrase était longue, madame de Brissac crut qu'il y en avait au moins deux, et répondit, en souriant et de l'air du monde le plus gracieux : " Seine-et- Oise, sire. "

L'Empereur, quoique ne faisant pas toujours grande attention aux réponses qui lui étaient adressées, fut frappé pro-

bablement de l'incohérence de celle-ci ; il regarda madame de Brissac d'un air étonné et ajouta : " Vous n'avez pas d'enfants ? "

— u Cinquante-deux, sire," lui réponditelle, croyant que cette fois Napoléon lui avait demandé son âge.

Il ne lui fit pas d'autres questions et continua à faire le tour du cercle. Il avait compris que madame de Brissac avait au moins l'oreille dure.

Un autre incident très drôle dans ce milieu bigarré.

M. de Talleyrand étant dans la salle du Trône, aux Tuileries, un jour que quelques dames du palais de l'Impératrice nouvellement nommées, attendaient le moment où elles devaient prêter serment entre les mains de l'Empereur, remarqua parmi elles la jolie madame de Marinier, fille du duc de Choiseul, parce que sa robe paraissait beaucoup plus courte que celle des autres dames ; mais comme ses pieds étaient charmants, on oublia ce défaut d'étiquette. Quelqu'un avisant le grand chambellan dans sa contemplation de la

toilette de madame de Marinier, lui demanda ce qu'il pensait de cette dame. Celui-ci répondît avec cette parole douce et lente qui lui était habituelle : u Mais je pense que cette jeune dame a des jupons bien courts pour prêter un serment de fidélité."

Mais je m'aperçois que je m'éloigne des trois noms que je vous citais, il y a un instant, madame de Staël, Joséphine et Marie- Louise.

Nous allons prendre, si vous le voulez, d'abord madame de Staël. Il n'y a rien qui me fasse plaisir comme de mesurer à l'aune qui lui convient cette mauvaise petite Suissesse qui prétendit se mater contre le héros impérial. Je respecte toutes les opinions, je comprends que personne n'est obligé de partager à l'égard de Bonaparte les opinions que je professe, mais j'ai horreur des cancans.

Madame de Staël, qui n'était pas une Lucrèce, rêva déjouer auprès de Napoléon le rôle qui a illustré cette bonne madame de Maintenon.

Elle n'était pas très délicate cette intri-

gante et joua la comédie de la passion pour forcer les portes.

Tandis que Bonaparte était en Italie, elle lui adressait des lettres pleines d'enthousiasme, en insinuant que la veuve de Beauharnais — c'est de Joséphine qu'il s'agissait — était loin de répondre à un génie aussi sublime que celui de Napoléon.

Ses épîtres étaient enflammées, et Bourrienne, qui connut à fond l'état d'âme de Napoléon, nous dit : " Toutes ces extravagances dégoûtaient Napoléon à un point que je ne saurais dire. "

Toute la grande colère que madame de Staël a montrée à l'égard de Napoléon et dont* M. Taine s'est fait le trop complaisant colporteur, prit naissance dans cette courte conversation, qui est, suivant l'expression anglaise, short and sweet.

Au retour d'Italie, raconte Talleyrand, madame^de Staël se fit présenter à Napoléon qu'elle accabla de compliments ; lui, laissait tomber la conversation ; elle, désappointée, cherchait tous les sujets possibles. — Général, lui dit-elle, quelle

est la femme que vous aimeriez le plus ? — La mienne. — C'est tout simple. Mais quelle est celle que vous estimeriez le plus ? — Celle qui sait le mieux s'occuper de son ménage. — Je le conçois. Mais enfin, quelle serait, pour vous, la première des femmes ? — Celle qui a le plus d'enfants, madame.

Et là-dessus, Bonaparte tourna les talons.

Madame de Staël, qui n'enfanta jamais que des romans, ne le lui a jamais pardonné.

J'ai hâte de quitter cette virago, comme l'appelait Napoléon, pour arriver à Joséphine, qui est pour moi la figure touchante dans cette épopée.

Joséphine put avoir tous les défauts, commettre toutes les fautes, elle jette une lueur inoubliable, touchante sur cette époque ; elle est si finement liée au héros qu'elle nous attache.

Voulez vous son portrait.

La voici dans le salon de la Tallien :

Elle était de taille moyenne, parfaitement proportionnée. Tous ses mouvements

avaient une souplesse nonchalante s'accentuant avec naturel en des poses négligées qui donnaient à toute sa personne une sorte d'exotique langueur. Son teint mat où transparaissait l'éclat de minces feuilles d'ivoire, prenait une douce animation sous les reflets veloutés de grands yeux bleu foncé, aux cils légèrement relevés. Les cheveux d'un châtain douteux s'échappaient en spirales pressées d'un réseau fermé d'une plaque d'or, et leurs boucles folles venaient encore ajouter au charme indéfinissable d'une physionomie dont la mobilité était excessive, mais toujours attrayante.

Sa toilette contribuait à compléter l'aspect vaporeux de toute sa personne ; sa robe était de mousseline de l'Inde et son ampleur exagérée traçait autour de son corps des sillons nuageux. Le corsage, drapé à gros plis sur la poitrine, était arrêté sur les épaules par deux têtes de lion émaillées de noir. Les manches étaient courtes, froncées, sur des bras nus, fort beaux, ornés au poignet de deux petites agrafes en or.

Joséphine avait un esprit très délié, très piquant et ses bons mots taillaient dans le vif, mais Bonaparte savait lui donner la réplique. Choquée du luxe ridicule d'une femme de haute noblesse qui avait réussi à se faire recevoir à la cour consulaire, Joséphine disait à son mari : " Conçoistu, Bonaparte, cette Mme de X . . . . qui se donne des airs d'avoir deux chasseurs derrière sa voiture ? — Ce ne sont pas des chasseurs, répliqua le Premier Consul, ce sont des braconniers."

M. de Brissac, chambellan de l'Impératrice, se présenta un jour devant elle avec les insignes d'un ordre de nouvelle création ou étaient figurés le lion de Cassel, le cheval de Brunswick, le dragon de Danemark et d'autres emblèmes empruntés au règne animal :

— Bon Dieu, s'écria avec une fausse naïveté l'Impératrice, il n'y a donc que des bêtes dans cet ordre-là î

Joséphine avait un charme indéfinissable dans sa conversation ; elle savait causer, elle savait accueillir son monde avec une amabilité, une spontanéité de

repartie qui la faisait adorer du peuple français.

Joséphine resta toujours l'Impératrice, même quand elle dut laisser le trône à l'Autrichienne.

Qu'était Marie -Louise pour le peuple français ? Une intruse, une nécessité gouvernementale.

Elle était sotte, elle était Allemande.

Jamais elle ne put faire vibrer les cordes du sentiment français.

L'histoire nous a laissé son signalement et nous y trouvons les données raciales les plus caractéristiques.

" Taille, cinq pieds deux pouces, — c'est grand pour une femme ; — longs cheveux blonds divisés sur le front en grosses touffes pendantes, un front assez élevé, des yeux d'un bleu de faïence, la face marquée de la petite vérole et piquetée de rouge, le menton lourd et saillant, les dents blanches assez séparées et portées en avant, la poitrine très forte, les épaules larges et blanches, les mains toutes petites, des pieds charmants."

Malheureusement, ils ne parlaient pas

ces petits pieds dont l'Empereur était si fier.

Par contre, Marie-Louise parlait et avec une assurance fort drôle ; Napoléon qui l'adorait, car il ne fit jamais les choses à demi, redoutait constamment des pataquès de la part de sa nouvelle épouse, fort mal vue dans les cercles des vieux bonzes de la République.

Un jour qu'il s'emportait outre mesure contre l'infidélité de son auguste beaupère, l'Empereur d'Autriche, Napoléon s'oublia jusqu'à dire à Marie-Louise :

" Votre père est une ganache ! "

Marie-Louise qui comprenait peu le français demanda le soir même, au cercle de l'Empereur, à un courtisan quelconque venu là par hasard :

— L'Empereur m'a dit ce matin que mon père était une ganache, qu'est-ce que cela veut dire ?

Le courtisan, comme dit la chanson, s'incline, s'incline ....

— Cela veut dire,, répond-il, un homme de bon conseil, un homme de poids.

A quelques jours de là, la mémoire

toute fraîche de sa nouvelle acquisition française, l'Impératrice qui présidait le Conseil d'Etat, voyant la discussion plus animée que de coutume, interpella pour y mettre fin Cambacérès, l'homme le plus empesé par les traditions, et lui dit : " C'est à vous de nous mettre d'accord dans cette occasion importante, vous serez notre oracle, car je vous tiens pour la meilleure, la première ganache de l'Empire."

L'histoire n'a pas enregistré le nez que fit Cambacérès.

Et je préfère quitter là Marie-Louise qui trahit et son fils (1) et son époux. La postérité, vengeresse des simples lois de l'honneur et de la fidélité, rangera cette triste princesse parmi les malheureuses qui aux hontes du désordre conjugal s'efforcent d'ajouter la bassesse de cœur, la lâcheté de caractère.

Et maintenant, mesdames et messieurs, ma tâche est terminée.

Heureux si j'ai pu faire entrer en vous quelque parcelle de la conviction qui m'a-

(') Voir Appendice: Le Roi de Rome.

nime, j'aurai sûrement la satisfaction de me dire que j'ai contribué à vous faire aimer la France.

Français, il l'était bien sûr, le héros de l'épopée impériale ; la France il l'aimait, comme a dit Stendahl, " avec la faiblesse d'un amoureux."

Je l'aime aussi et je sais que vous l'aimez, mes bons amis canadiens -français que je vois groupés autour de moi.

Faites comme moi, aimez Napoléon et soyez persuadés que tant qu'un être humain vibrera à la sensation chevaleresque de la gloire, l'orgueil le plus vivace de la France ne cessera de résider, de s'affirmer et de s'exalter dans le nom de Naléon !

Liste des ouvrages consultés et cités.

Abrantès (duchesse d') — Mémoires.

Bouchot (H.) — La toilette à la Cour de- Napoléon.

Bourrienne — Mémoires.

Dumas (Alex.) — Napoléon.

d'Esparbès (P.) — La légende de l'Aigle.

Imbert de Sain t-Am and — La citoyenne Bonaparte.

Las Cases (comte de) — Souvenirs de Napoléon 1er.

Levy (Art.) — Napoléon intime.

Marco de Saint-Hilaire — Anecdotes du temps de Napoléon 1er.

Masson (P.) — Napoléon et les femmes.

Stendahl — Vie de Napoléon.

Taine (H.) — Le Régime\moderne.

Walter Scott — Vie de Napoléon Bona parte.

Page 4. — La duchesse d'Abrantès.— Sur le riant, coteau bourguignon où se dresse une ruine antique, la jolie ville de Montbard, dispersée parmi les bois et la verdure, vient d'élever, bien tardivement sans doute, un monument à Junot, l'un de ses enfants ; à Junot, le brave des braves, le jeune sergent du siège de Toulon, surnommé par ses camarades, "la Tempête ", pour son intrépide courage ; à celui qui fut l'ami des mauvais jours et l'un des premiers frères d'armes de Bonaparte. A côté de cette grande évocation des gloires nationales françaises, il convient de rappeler celle qui fut la compagne de cette grande vie et dont le souvenir est resté imprégné d'un charme profond. Mêlée de la façon la plus étroite à tout ce qui intéresse l'Empereur depuis sa première enfance, puis placée au premier rang des femmes les plus charmantes de sa Cour, Madame la duchesse d'Abrantès occupe un rang distingué parmi nos écrivains nationaux. Ses volumineux mémoires sont une mine de documents vécus du plus puissant intérêt sur l'Empereur et son temps.

Le récit des actes de Napoléon pendant les Cent- Jours, par Madame la duchesse d'Abrantès, est l'un des plus dramatiques qui aient été faits sur cette période si courte, marquée par des triomphes inouïs, par les plus terribles revers. Après la mort de Junot, après la chute de l'Empereur, Madame la duchesse d'Abrantès vit sa fortune très ébranlée. Des habitudes de luxe, qu'il est souvent difficile d'enrayer à temps ; de grandes charges de famille, la duchesse ayant eu de nombreux enfants ; une certaine insouciance dans l'administration de sa fortune amenèrent

une situation embarrassée qui, bientôt, devint une gêne étroite. La duchesse d'Abrantès alla se réfugier à l'Abbaye-au-Bois, auprès de Madame Récamier, son intime amie. C'est là qu'elle mit en ordre les notes innombrables et l'importante correspondance à l'aide desquelles, aidée par ses souvenirs, elle écrivit ses célèbres mémoires. Mais là ne se borne pas son œuvre littéraire.

Elle écrivit plusieurs romans. L'un, entre autres» quia pour titre l'Amirauté de Cast Me et qui traite des troubles de l'Espagne sous le règne de Charles VI, est un ouvrage d'un très vif intérêt et d'une réelle valeur historique. Toujours très recherchée, la duchesse d'Abrantès, en dépit de revers noblement supportés, conserva jusqu'à la fin de sa vie un entourage d'élite. Comme au temps de la splendeur impériale, son modeste salon de l'Abbaye-au-Bois était le rendezvous de toutes les illustrations de l'époque. Sa mort arracha à Victor Hugo l'un de ses plus beaux cris de douleur.

L'âme inspirée de Madame la duchesse d'Abrantès, héroïne et muse tout à la fois, son talent si vif, si naturel semblent avoir été créés pour fixer à jamais la poésie mémorable et grandiose de l'époque où elle vécut. En même temps, avec ses grâces exquises, sa hauteur patriotique, elle est bien l'image de ces grandes dames de l'ancien régime, élevées sur le piédestal de la gloire de leurs maris, serviteurs de Napoléon Ier.

Page 9. — Madame Mère.— Pour bien montrer que les hommages publics rendus à sa mère par Napoléon n'étaient pas une ostentation calculée de ses sentiments filiaux, il faut dire que Madame Bonaparte et son fils vivaient dans une affectueuse intimité, traversée quelquefois par des familiarités qu'on pourrait trouver déplacées, si sous la forme de la plaisanterie, elles n'étaient, en réalité, l'expression de la plus

franche tendresse et n'excitaient d'ordinaire le plus vif plaisir chez les parents. C'est ainsi que Laetitia faisait en riant le récit de la petite scène rapportée par Rcederer :

" C'était le 17 avril 1802, la veille du jour de Pâques... On parlait de la cérémonie de demain pour le rétablissement du culte, le serment des évêques, etc. Madame Bonaparte, la mère, me raconta qu'elle avait souvent donné des soufflets à Bonaparte pour le faire aller à la grand'messe le dimanche. Avant-hier, ajouta-t-elle, je lui dis : "A présent il n'est plus nécessaire de vous donner des soufflets pour vous faire aller à la grand'messe." Il me répondit : " Non, maintenant, c'est à moi à vous en rendre et il m'en donna un, en effet." (Rcederer, Mémoires.)

"Tous les dimanches, dit M. de Bausset, Madame Mère et toute la famille dînaient aux Tuileries." Et après le divorce, on voit encore Laetitia " priée par l'Empereur de faire les honneurs de la Cour au Palais Impérial." (de Bausset, Mémoires.)

Page 12. — Le testament de Napoléon. Voici, dégagé des longs codicilles de dotation, le corps du testament de Napoléon Ier :

Cejourd'hui, 15 avril 1821, à Longwood,

Ile de Sainte-Hélène.

Ceci est mon testament, ou acte de ma dernière volonté.

1° Je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine, dans le sein de laquelle je suis né, il y a plus de cinquante ans.

2° Je désire que mes cendres reposent sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français que j'ai tant aimé.

3° J'ai toujours eu à me louer de ma très chère épouse Marie-Louise ; je lui conserve jusqu'au dernier

moment les plus tendres sentiments ; je la prie de veiller pour garantir mon fils des embûches qui environnent encore son enfance.

4° Je recommande à mon fils de ne jamais oublier qu'il est né prince français, et de ne jamais se prêter à être un instrument entre les mains des triumvirs qui oppriment les peuples de l'Europe. Il ne doit jamais combattre, ni nuire en aucune autre manière à la France ; il doit adopter ma devise : Tout pour le peuple français.

5° Je meurs prématurément, assassiné par l'oligarchie anglaise et son sicaire ; le peuple anglais ne tardera pas à me venger.

6° Les deux issues si malheureuses des invasions de la France, lorsqu'elle avait encore tant de ressources, sont dues aux trahisons de Marmont, Augereau, Talleyrand et la Fayette. Je leur pardonne ; puisse la postérité française leur pardonner comme moi !

7° Je remercie ma bonne et très excellente mère, le cardinal, mes frères Joseph, Lucien, Jérôme, Pauline, Caroline, Julie, Hortense, Oatarine, Eugène, de l'intérêt qu'ils m'ont conservé ; je pardonne à Louis le libelle qu'il a publié en 1820 : il est plein d'assertions fausses et de pièces falsifiées.

8° Je désavoue le Manuscrit de Sainte-Hélène et autres ouvrages sous le titre de Maximes, Sentences, etc., que l'on s'est plu à publier depuis six ans : ce ne sont pas là les règles qui ont dirigé ma vie. J'ai fait arrêter et juger le duc d'Enghien, parce que cela était nécessaire à la sûreté, à l'intérêt et à l'honneur du peuple français, lorsque... entretenait, de son aveu, soixante assassins à Paris. Dans une semblable circonstance, j'agirais encore de même.

Page 15. — Les colères de Napoléon. — Les colères parlées de Napoléon, les scènes à froid, n'avaient d'autre objet que de faire sentir leur néant aux victimes. Le puissant comédien excellait à jouer ce

rôle. Il lui plaisait d'apparaître enveloppé de foudres et d'éclairs aux yeux des malheureux mortels. La colère factice a été, entre ses mains, un moyen de gouvernement et un accessoire d'apothéose. A côté de cela, il est bon de parler des colères écrites.

On trouve, dans deux volumes de correspondance inédite, récemment publiés par M. Lecestre, un certain nombre de lettres tout à fait caractéristiques à cet égard. Qu'elles s'adressent à un membre de la famille impériale, à un haut fonctionnaire, à un des lieutenants de l'empereur, il est manifeste qu'elles ont été conçues pour inoculer l'effroi à une âme. Avec la merveilleuse précision de son esprit, l'Empereur part toujours d'un fait. Mais une fois lancé, il oublie ce fait, l'erreur ou la négligence ou la faute commise. Il n'a plus pour but de faire entendre une admonestation méritée, d'annoncer un châtiment proportionné à son grief. Il veut terrifier et il a dû souvent y réussir — à moins que l'exagération même de son langage et la répétition du procédé n'aient fini, ce que je crois fort possible, par en atténuer l'effet.

En voici un exemple : Les élèves de l'école d'artillerie de Metz ont fait du bruit au théâtre. L'Empereur écrit au ministre de la guerre : " Vous ferez mettre à l'ordre, de ma part, qu'ils garderont les arrêts pendant un mois, sans sortir de l'enceinte, et qu'ils seront privés de la Comédie pendant un an." Voilà le châtiment, sévère et mérité. Oui, mais il ne s'agit pas seulement de châtier ces jeunes gens ; il s'agit de les glacer d'effroi. Et alors, l'Empereur se monte. "Que je n'en entende plus parler! Je ne souffrirai pas qu'une poignée de morveux inquiète toute une ville !... " Et il craint de n'avoir pas assez frappé, avec l'interdiction collective d'aller au spectacle, et avec les arrêts d'un mois. " Qu'on vous envoie la liste des six plus mutins ; vous les ferez mettre dans la prison de l'école pendant deux mois..." Pourquoi pas la mort ?

Page 57. — Le retour des cendres de Napoléon. — Voici un passage du discours prononcé à la Chambre française, le 12 mai 1840, par M. de Rémusat, ministre de l'intérieur, pour annoncer les intentions du gouvernement à l'égard des restes de Napoléon [er :

"La frégate chargée des restes de Napoléon se présentera, au retour, à l'embouchure de la Seine ; un autre bâtiment les transportera jusqu'à Paris ; ils seront déposés aux Invalides. Une cérémonie solennelle, une grande pompe religieuse et militaire inaugurera le tombeau qui doit les garder à jamais.

" Il importe en effet, messieurs, à la majesté d'un tel souvenir, que cette sépulture auguste ne demeure pas exposée sur une place publique, au milieu d'une foule bruyante et distraite. Il convient qu'elle soit placée dans un lieu silencieux et sacré, où puissent la visiter avec recueillement tous ceux qui respectent la gloire et le génie, la grandeur et l'infortune. ( Vive et religieuse approbation.)

" Il fut empereur et roi ; il fut le souverain légitime de notre pays. (Marques éclatantes d'assentiment.) A ce titre il pourrait être inhumé à Saint- Denis ; mais il ne faut pas à Napoléon la sépulture ordinaire des rois : il faut qu'il règne et commande encore dans l'enceinte où vont se reposer les soldats de la patrie et où iront toujours s'inspirer ceux qui seront appelés à la défendre. Son épée sera déposée sur sa tombe.

" L'art élèvera sous le dôme, au milieu du temple consacré par la religion au Dieu des armées, un tombeau digne, s'il se peut, du nom qui doit y être gravé. Ce monument doit avoir une beauté sim pie, des formes grandes et cet aspect de solidité inébranlable qui semble braver l'action du temps. Il faudrait à Napoléon un monument durable comme sa mémoire. ( Très bien ! très bien !)

" Le crédit que nous venons demander aux cham-

bres a pour objet la translation aux Invalides, la cérémonie funéraire, la construction du tombeau. "

Page 116. — Le roi de Rome.— Marie-Louise ne fut jamais, pour le roi de Rome, que la duchesse de Parme, une princesse de la maison d'Autriche, une parente dont il avait le portrait dans sa chambre, à laquelle il adressait des lettres officiellement respectueuses, qui lui répondait en phrases affectueusement officielles, dont on lui parlait quelquefois et qu'il rencontra rarement. Elle le visita quelques mois en 1830, puis, en 1831, quand elle vint pour le voir mourir.

En l'emmenant à Vienne, on l'avait soustrait à Mènerai, la fidélité, )e dérouement même ; à Madame de Montesquiou, qui était pour lui sa rraie mère. On lui laissa quelques mois les subalternes : Madame Soufflot, la sous-gourernante, Mme Marchand. Il ne fallait pas de Français autour de cet enfant condamné, par raison d'Etat européenne, à ne point aimer la France, à ne la point connaître, à n'en être point connu, à être plus qu'un exilé, un dépaysé. L'empereur, son grand-père, lui composa une maison tout allemande, ayant décidé que le fils de Napoléon serait •élevé en prince allemand.

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