‹ Napoléon Ier, peint par lui-mêmeChapitre 129 sur 134 · Tome XVI, page · texte numérisé non relu

Tome XVI, page

N'est-il pas étrange do voir Napoléon qui a dicté depuis des phrases si amères et sous foriiie de prophétie contre le danger que peut faire courir à l'Europe l'envahissante et barbare Russie, solliciter Alexandre à s'agrandir aux dépens de l'un des plus vieux alliés de la France.

L'empereur de Russie s'empressa de profiter de l'avis et de la permission donnés par Napoléon contre

la Suède et s'empara de la Finlande, mais il resta froid sur la proposition d'envoyer une armée russe réunie à l'armée française dans les Indes pour y détruire l'empire des Anglais.

Lorsque Napoléon envahit la Russie, en 1812, il rêvait encore, après avoir imposé la paix à Alexandre, de marcher aux Indes et d'y frapper, à ce qu'il croyait, l'Angleterre au cœur.

N était-ce pas encore, comme le blocus continental, une idée complètement fausse?

D'abord une grande expédition contre l'empire anglais aux Indes n'était pas facile à travers des pays hostiles ou déserts, et lorsque les Anglais étaient maîtres de la mer et libres, par conséquent, de porter des forces et des secours sur tout le littoral de l'immense presqu'île des Indes; le succès de cette expédition aurait été fort douteux. La dernière guerre que la France et l'Angleterre viennent de faire à la Russie a bien démontré la difficulté de faire mouvoir des armées à de grandes distances par terre dims des pays pauvres et à moitié déserts, et la facilité que donne la mer à la puissance qui en est maîtresse pour transporter les armées, les faire vivre et les recruter. La Russie avait plus de peine à envoyer ses armées à Sébastopol à travers son propre pays, et à les nourrir, qur l'Angleterre et la France n'en avaient à transporter leurs soldats à Sébastopol et à leur envoyer tout ce

PROJET D'EXPÉDITION CONTHE L'INDE. 2i9 qui leur était nécessaire pour vivre et pour triompher. Mais en supposant que Nnpoléon eût pu détruire l'empiie des Anglais dans les Indes, l'Angleterre aurait-elle été frappée au cœur, se serait-elle mise aux genoux du continent, c'est-à-dire de Napoléon? La puissance anglaise n'élail pas aux Indes, mais en Angleterre ; son empire indien était pour elle un bi illant fleuron de sa couronne, mais en r«''alité une cause d affaiblissement plutôt que de force ; il lui coûtait plus (ju'il ne lui rajtportait ; si l'Angleterre avait perdu les Indes, elle n'en aurait pas moins élé une puissance aussi }];rande qu'avant celte conquête toute récente, elle n'en aurait pas moins dominé sur les mers et fait un commerce immense dans toutes les parties du monde. Lorsque l'Angleterre, après une longue lulte, perdit, en 1782, ses colonies de l'Amérique du Nord, tous ses ennemis s'imaginèrent qu'elle était frappée au cœur, que les sources de sa richesse étaient taries; vingt ans après elle montrait au monde entier qu'elle n'avait jamais élé aussi puissante. La perte de son empire des Indes l'aurait encore bien moins affaiblie que la perte de ses plus belles colonies d'Amérique.

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