‹ Napoléon Ier, peint par lui-mêmeChapitre 133 sur 134 · GUERRE DE RUSSIE, POLOGNE DÉLAISSÉE · texte numérisé non relu

GUERRE DE RUSSIE, POLOGNE DÉLAISSÉE

Mais Napoléon ne voulut pas même se borner à cet empire gigantesque, si difticile à consolider. Il voulut envahirla Russie, parce qu'elleaffectait l'indépendance, ne maintenait pas le blocus continental, et se permettait de réclamer pour un petit prince, le duc d'Oldenbourg, parent de l'empereur Alexandre, et dont l*^-^ Etats avaient été englobés dans un des nouveaux d partements français. C'est ici qu'il est difficile de rii n comprendre à la politique de Napoléon.

Il ne pouvait vaincre la résistance des Portugais ' des Espagnols secondés par les Anglais ; en vain > armées étaient victorieuses dans des batailles rangéi

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elles succombaient aux fatigues, aux privations et sous les coups (i'escopeltes et de poignards de toute une population féroce soulevée par le patriotisme et la haine Napoléon, au lieu de porter toutes ses forces dans la Péninsule pour vaincre enfin cette formidable résistance, s'en va à l'autre bout de lEurope allaquer, avec cinq cent mille soldats, une redoutable puissance défendue par l'immensité de son territoire et son âpre climat, en laissant derrière lui l'Allemagne frémissante, prête à se soulever, comme le lui disait son propre frère, le roi de Westphalie^ dans une lettre que l'histoire doit conserver :

5 décembre 1811.

« Sire, établi dans une position qui me rend la sentinelle avancée de la France, porté par inclination et par devoir à surveiller tout ce qui peut donner atteinte aux intérêts de Voire Majesté, je pense qu'il est convenable et nécessaire que je l'informe avec franchise de tout ce que j'aperçois autour de moi. Je juge les événements avec calme, j'envisage les dangers sans les craindre, mais je dois la vérité à Votre Majesté et je désire qu'elle ait assez de confiance en moi pour s'en rapporter à ma manière de voir.

« J'ignore, Sire, sous quels traits vos généraux et vos agents vous peignent la situation des esprits en Allemagne ; s'ils parlent à Votre Majesté de soumission.

(le Iranquillilé et de faiblesse, ils s'abusent et la trompent. La fermentation est au plus haut degré, les plus folles espérances sont actuellement caressées avec enthousiasme, on se propose l'exemple de l'Espagne, et si la guerre vient à éclater toutes les contrées situées entre le Rhin et l'Oder seront le foyer d'une vaste et active insurrection. »

Malgré ces avertissements, malgré les supplications de ses |)Ius fidèles serviteurs. Napoléon commence cette fatale guerre de Russie. Quels sont ses vues, ses espérances, son but?

A|)rès avoir d'abord parlé delà Russie comme d'un empire barbare et sans force, comme d un épouvantail, d'une chimère (6 mars et 31 octobre 480G), après l'avoir lui-même sollicitée et aidée à s'agrandir (2 février 1808), il la représente alors comme une menace perpétuelle contre 1 Europe qui se courbera sons sa domination s'il n'arrête pas ses progrès par des victoires.

Mais si Napoléon veut diminuer d'une manière efficace et permanente la puissance de la Russie, de cet empire immense qui peut nourrir tant de millions d'hommes et dont la population s'accroît si rapidement, il ne peut y parvenir qu'en rétablissant la Pologne dans ses anciennes limites. Non-seulement l'empire russe

GUERRE DE RUSSIE, POLOGNE DÉLAISSÉE. '259 serait ainsi diminué d'une grande étendue de territoire et d'une population considérable, mais la Pologne peuplée de vingt millions d'hommes et dont le nombre s'accroîtrait rapidement, présenterait une barrière à l'ambition de la Russie et protégerait la sécurité du reste de l'Europe. Certes nous ne prétendons pas dire que cette résuireclion de la Pologne fût facile, mais évidemment c'était la seule chose à tenter. Napoléon, en imposant la paix à l'Autriche deux fois vaincue, aurait pu se réserver sa portion de la Pologne, il aurait pu obliger la Prusse à n'en pas conserver la plus petite partie, et laisser à l'Autriche et à la Prusse d'autres provinces qu'il leur enlevait; mais au moment même où il envahissait la Russie, il garantissait à l'Autriche la Gallicie et à la Prusse des lambeaux de la Pologne, et il se mettait ainsi dans l'impossibililé de la rétablir dans son entier. Avait-il au moins l'intention de faire de toute la Pologne russe un royaume indépendant? En aucune manière. Plusieurs de ses lettres sur la Pologne et son discours si froid, si décourageant, si ambigu, au début de la campagne de Russie, à la députation (pli lui apportait l'adresse de la diète de Varsovie, ne peuvent laisser sur ce point capital aucune espèee de doute.

Le potentat qui avait renversé tant de trônes, qui avait dit avec tant de décision et d'énergie : Les Hourbons de Naples ont ces.sé do régner, la maison ih'

Ilesse-Cassel a cessé de régner, la maison de Bragance a cessé, de régner, les lîourbons d'Espagne ont cessé de régner, le pape a cessé de régner, ne voulut pas dire : Le royaume de Pologne est rétabli. C'est qu'il voulait bien une petite Pologne, un grand-duché de Varsovie et des soldats polonais à ses ordres, mais il ne voulait pas une grande Pologne qui, d'après l'esprit de ses peuples, ne se serait pas bornée à l'indépendance et aurait réclamé la liberté.

Napoléon ne voulant pas rétablir la Pologne, la guerre avec la Russie, même quand elle aurait été couronnée de succès, ne pouvait avoir que des résultats sans portée. Lors même que Napoléon aurait imposé la paix à l'empereur de Russie, après de sanglantes victoires, qu'aurait-il pu en exiger? Une contribution de guerre, une observation plus stricte du blocus continental, une expédition dans l'Inde contre les Anglais! Quel aurait été le résultat d un pareil traité de paix? La Russie, profondément blessée dans ses intérêts et dans son orgueil, l'aurait bientôt violé, et son empereur serait revenu au cours naturel de sa politique ambitieuse, à la politique traditionnelle de Pierre le Graijd.

Cette guerre de Russie n'était que l'acte insensé d'une imagination en délire et d'un orgueil gigantesque. Elle était regardée avec effroi par tous les hommes de bon sens, par les principaux généraux de Napoléon,

GUERRE DE RUSSIE, POLOGNE DÉLAISSÉE. 261 mais très-peu osèrent lui faire de timides observations, tant les volontés de tous étaient accoutumées ù s'anéantir devant la sienne; un seul homme, sans écouter personne, précipita donc la France dans un abîme.

Lorsque, après avoir complètement perdu cette immense armée qui avait envahi la Russie, Napoléon, échappé miraculeusement à la captivité et à la mort, parvint à reformer en 1813 une nouvelle et puissante armée, et à remporter même les victoires de Lutzen et de Bautzen, il refusa une paix inespérée, magnifique, que lui offrait l'Autriche lors du congrès de Prague, une paix qui lui aurait laissé non-seulement la France agrandie jusqu'aux Alpes et au Rhin, mais encore une partie de l'Italie et de la Hollande, une paix dont il cacha les conditions à ses ministres, à ses généraux, à tout le monde parce qu'il sa\ait bien (|ue son armée, que la France entière l'auraient accueillie avec joie et la lui auraient imposée si elles en avaient connu les conditions. N'écoutant que son orgueil blessé et ses rêves d'ambition gigantesque, il voulut continuer la guerre contre toute l'Europe coalisée; la conséquence fatale de cette résolution insensée, ce fut le désastre de Leipsick et l'invasion de la France.

Beaucoup de personnes en France ont une telle l'rayeur de la démocratie, un tel amour de repos à tout prix, qu'elles ne veulent pas du gouvernement parlementaire, elles le flétrissent du nom de gouvernement des avocats et des bavards ; leur idéal, ce n'est pas une monarchie tempérée, car elle ne peut exister que par la discussion et le contrôle : c'est le gouvernement absolu d'un seul. Le premier empire devrait cependant leur donner à réfléchir.

Voilà un huinme extraordinaire, éclairé de toutes les lumières créées par des siècles de haute civilisation, investi de ce pouvoir absolu. Il est regardé par ses contemporains comme supérieur par ses grandes idées, ses facultés transcendantes, son génie incomparable, aux hommes les plus illustres de son temps ; il est à la tête d'une grande nation, la première de l'Europe par l'éclat de l'esprit, des beaux-arts et des sciences, par sa nombreuse population, ses richesses, )a valeur incomparable de ses armées ; il trouve pour le servir des talents éminents qui se sont fait jour et ont grandi au milieu des troubles et des guerres de la révolution, et que fait-il de tous ces éléments admirables de force et de grandeur'.' que fait-il de cette France où lui seul a la parole et une volonté dominant et entraînant toutes les autres? Après de grandes victoires, de grandes conquêtes, un grand éclat, après avoir écrasé, exaspéré tous les peuples de l'Europe continentale, il voit sa fortune prodigieuse s'écrouler, et la France épuisée d'hommes, agonisante, subit la honte d'une invasion par des armées étrangères avides de vengeance contre lui et contre nous.

.\h! si la nation française, après avoir poussé I amour de la liberté jusqu'à souffrir les crimes de la Terreur, n'avait pas abdiqué, par crainte de l'anarchie, tous ses droits et toute volonté entre les mains d'un hoiiniie .«*i grand qu'il fût, si Napoléon avait été le chef

•261 NAPOLÉON I" PEIM l'Ai'. LUI-MÊME.

d'une nation libre et jalouse de rester libre, son orgueil ne se serait pas enivré de l'ouuiipolence, des millions d'hommes n'auraient pas été sacriliés à une ambition sans bornes, à des projets chimériques, insensés, la France n'aurait pas été envahie, la France n'aurait pas perdu ses frontières naturelles du Rhin et des Alpes, et Napoléon lui-même ne serait pas mort prisonnier de l'Europe sur le rocher de Sainte-Hélène.

Sans doute le meilleur gouvernement parlementaire, qui a du reste ses inconvénients comme les plus sages institutions humaines, n'aurait pas donné ù la France une aussi grande gloire militaire achetée par tant de sang, mais le plus mauvais gouvernement parlementaire aurait-il amené sur la France la dixième partie d'aussi effroyables malheurs?

Le pouvoir absolu porte dans son sein un principe de ruine et de mort. Dieu seul, dans le gouvernement de l'univers, doit être absolu parce qu'il est seul l'intelligence infinie et la suprême sagesse; mais un homme, quand il s'élève seul au-dessus d'une nation muette et prosternée et a l'audace sacrilège de vouloir jouer icibas le rôle de Dieu, sera bientôt, que sa tète soit puissante ou faible, frappé de vertige.

Napoléon a dit sur lui-même à Sainte-Hélène un

mot que je n'aurais pas osé dire, mais que je puis bien ré|>éter :

« On ne saurait se coucher dans le lil des rois sans y gagner la folie, j'y suis devenu Ion. »

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