DÉCEMBRE 18^8 — 26 MAI
20 décembre, rapport de M. Waldeck-Rousseau sur l'élection présidentielle. — Discour» du général Cavaignac. — Ovation de l'Assemblée. — Le prince est déclaré président de la République; sa prestation de serment; son discours. — Dès le début, songeait-il à un coup d'Étal? — Installation à l'Elysée. — Odilon Barrot chargé de la formation du ministère. — Le» journaux sur le discours du prince: le Constitutionnel, les Véfjats, l'Union, la Gazette, même le National sont bienveillants; les journaux rouges ne désarment pas. — Le prince fait preuve d'un grand sens politique dans la composition du ministère : MM. Drouvn de Lhuvg, de Malleville, de Falloux, de Tracy, Léon Faucher, Bixio, Passv, le général Rulhières; le colonel Rebillot, préfet de police; Berger, préfet de la Seine; Baroche, procureur généra!; le maréchal Bugeaud , commandant l'armée des Alpes; le général Changarnier, commandant l'armée de Paris et la garde nationale; M. Mocquard, chef du cabinet présidentiel; le commandant Thiboutot, gouverneur de l'Elysée. — Opinion des Débats, du Salional, de la Liberté' sur le ministère. — 24 décembre, revue. — Costume du président; toute la presse s'en occupe. — Nouveaux bruits de coup d'État. — On s'étonne que l'Empire ne soit pas déjà fait. — U Evénement, la dévolution démocratique et sociale, la Patrie discutent la question de l'Empire. — Remarque judicieuse de Proudhon dans le Peuple sur la portée des affaires de Strasbourg et de Boulogne. — Le ministre de la justice donne l'ordre d'arrêter les citoyens qui crient : Vive l'Empereur! — Le prince Jérôme, oncle du président, nommé gouverneur des Invalides sur la proposition d'Odtlon Barrot, dans un rapport débordant de Ivrisuïe napoléonien. — Le président Marrast commande au peintre Couture, pour la salle des conféren<!es du Palais-Bourbon, le portrait du chef de l'État. — Les journaux rouges reparlent de coup d'Etat. — Conflit entre le prince et M. de Malleville. — Réflexions du journal anglais le Spectator ; de la Liberté.
Dans la séance du 20 décembre 1848, M. Waldeck-Rousseau montait à la tribune pour lire, au nom de la commission
T. II. l
j NAPOLEON III.
chargée de procéder au dépouillement des procès-verbaux de l'élection du président de la République, un rapport de quelques lignes qui déclarait que les opérations électorales étaient régulières, et que le citoyen Louis-Napoléon Bonaparte était Télu du peuple français. Dès qu'il eut terminé, le général Cavaignac se leva et, au milieu d'un profond silence, s'exprima ainsi : « Citoyens, j'ai l'honneur d'informer l'Assemblée que MM. les ministres viennent de me remettre à l'instant même leur démission collective. Je viens à mon tour remettre entre les mains de l'Assemblée les pouvoirs qu'elle avait bien voulu me confier. L'Assemblée comprendra, mieux que je ne pourrais le lui exprimer, quels sont les sentiments de reconnaissance que laissera en moi le souvenir de sa bienveillance et de ses bontés... « Le général s'arrête là, et les bravos succèdent aux bravos pendant plusieurs minutes. L'Assemblée et les tribunes le saluent de plusieurs et longues salves d'applaudissements. C'est une véritable ovation. Lorsque le général eut repris sa place (1), le président mit aux voix les conclusions de la commission. L'Assemblée presque tout entière se leva pour l'adoption. « Les conclusions de la commission sont adoptées, dit le président. En conséquence, au nom du peuple français, attendu que le citoyen Charles-Louis-Napoléon Bonaparte, né à Paris, remplit les conditions d'éligibilité prescrites par l'art. 44 de la constitution; attendu que, dans le scrutin ouvert sur toute l'étendue du territoire de la République pour l'élection du président, il a réuni la majorité absolue des suffrages; en vertu des art. 47 et 48 de la constitution, l'Assemblée nationale proclame le citoyen Charles-Louis-Napoléon Bonaparte président de la République française depuis le présent jour jusqu'au deuxième dimanche du mois de mai de l'année 1852. En vertu du décret sur la proclamation du résultat du scrutin, j'invite le citoyen président de la République à vouloir bien se transporter à la tribune pour y prêter le serment que je vais lire. »
(1^ A côté (le M, de Lasteyrie, 3« section de gaudic.
« Le président fit un signe (1)... II était environ quatre heures du soir; la nuit tombait, l'immense salle de TAssemblée était à demi plongée dans Tombre; les lustres descendaient des plafonds, et les huissiers venaient d'apporter les lampes... On vit alors entrer un homme, jeune encore, vêtu de noir, avant sur l'habit la plaque et le grand cordon de la Légion d'honneur. Toutes les tètes se tournèrent Aers cet homme (2)... Son entrée produisit... une émotion profonde... C'est l'avenir qui entrait, un avenir inconnu... »
Le président dit : u Je vais lire la formule du serment : Eu présence de Dieu et devant le peuple français représenté par l'Asseniblée nationale, je jure de rester fidèle à la République démocratique, une et indivisible, et de remplir tous les devoirs qui me sont imposés par la Constitution. » Le prince dit : « Je le jure! » Le président ajouta : « Je prends Dieu et les hommes à témoin du serment qui vient d'être prêté (3). » Puis, se tournant vers le prince : «Vous avez la parole! «Après être resté quelques instants la main droite dans son habit boutonné, immobile, Louis-Napoléon lut le discours suivant : « Citovens représentants, les suffrages de la nation et le serment que je viens de prêter commandent ma conduite future. Mon devoir est tracé; je le remplirai en homme d'honneur. Je verrai des ennemis de la patrie dans tous ceux qui tenteraient de changer par des voies illégales ce que la France entière a établi. Entre vous et moi, citoyens représentants, il ne saurait y avoir de véritables dissentiments. Nos volontés, nos désirs sont les mêmes; je veux, comme vous, rasseoir la société sur ses bases, affermir les institutions démocratiques et rechercher tous les movens propres à soulager les maux de ce peuple généreux et intelligent qui vient de me donner un
(1) Victor Hugo, Napoléon le Petit.
(2) « Cil vi8a{;e bléiiie... un nez gros et long, de» moustaches, une mèche frisée sur un front étroit, l'œil petit et sans clarté, l'attitude timide et inquiète, nulle ressemblance avec l'Empereur... ■ (^Ibid.)
3^ « Ce moment eut quelque chose de religieux... » [Ibid.) Le représentant Boulay de la Meurlhe, qui connaissait Louis-Napoléon depuis son enfancâ, s'écria : «^ C'est un honnête homme, il tiendra son serment. »
témoignage si éclatant de sa confiance. La majorité que j'ai obtenue non seulement me pénètre de reconnaissance, mais elle donnera au gouvernement nouveau la force morale sans laquelle il n'y a pas d'autorité. Avec la paix et l'ordre notre pays peut se relever, guérir ses plaies, ramener les hommes égarés et calmer les passions. Animé de cet esprit de conciliation, j'ai appelé près de moi des hommes honnêtes, capables et dévoués au pays, assuré que, malgré la diversité d'origine politique, ils sont d'accord pour concourir avec vous à l'application de la Constitution, au perfectionnement des lois, à la gloire de la République. — La nouvelle administration, en entrant aux affaires, doit remercier celle qui la précède des efforts qu'elle a faits pour transmettre le pouvoir intact, pour maintenir la tranquillité pubHque. La conduite du général Cavaignac a été digne de la loyauté de son caractère et de ce sentiment du devoir qui est la première qualité du chef d'un État. — Nous avons, citoyens, une grande mission à remplir, c'est de fonder une République dans l'intérêt de tous et un gouvernement juste, ferme, qui soit animé d'un sincère amour du progrès, sans être réactionnaire ou utopiste. Soyons les hommes du pays, non les hommes d'un parti, et. Dieu aidant, nous ferons du moins le bien, si nous ne pouvons faire de grandes choses. »
L'Assemblée tout entière se lève en criant : « Vive la République! w
Ce manifeste était un modèle de loyauté, de sens politique et de tact. La République, il la maintiendrait en homme d'honneur; l'ordre, il le rétablirait; les institutions démocratiques, il les développerait; la paix, il l'assurerait; et, tout cela, il aurait la force et l'autorité pour le faire grâce à l'immense majorité par lui obtenue. Il n'agirait, d'ailleurs, qu'avec l'esprit de conciliation le plus large. Puis, il saluait respectueusement son prédécesseur en rendant à ses mérites l'hommage qui leur était dû, et il terminait par une déclaration pleine de convenance et de modestie, où la note spiritualiste et religieuse trouvait une place heureuse. On ne pou-
yait mieux dire. A ce moment, avait-il résolu de refaire l'Empire? Son serment était-il sincère? Il s'exprimait d'une Façon trop explicite, et, qu on nous passe le mot, trop crânement, pour supposer qu'alors il trompait sciemment la nation; il se trompait lui-même. A cette époque, sa pensée n'osait pas, ou ne pouvait pas s'élever jusqu'à l'Empire, mais sans doute, déjà, il n'entendait point pour cela cesser d'être le chef du gouvernement; malgi'é son serment, il ne lui était pas défendu de solliciter et d'obtenir la prolongation de ses pouvoirs, voire même d'être honoré d'une présidence à vie, sauf, plus tard, à la représentation nationale, et au peuple, à le délier de ce serment pour placer sur sa tête la couronne impériale. Cette éventualité n'était pas invraisemblable; elle n'était même point déraisonnable, somme toute, après ce qu'on venait de voir depuis six mois, après cette résurrection triomphale et prodigieuse du nom de Napoléon. Mais rien n'autorise à penser que, dès la première heure, il ait eu la résolution de supprimer la République à bref délai et d'avoir recours à un coup d'État. Le serment a été prêté honnêtement, sans restriction mentale.
Dès que le prince eut terminé sa lecture, le président invita les membres du bureau à accompagner le citoyen président de la République, en ajoutant que des ordres avaient été donnés pour que, sur son passage, du palais de l'Assemblée à l Elysée national (1) qui lui avait été assigné pour résidence, les honneurs auxquels il avait droit lui fussent rendus.
Quand le Président de la République fut descendu de la tribune, il se dirigea vers le général Cavaignac et lui tendit la main (2). En cet instant, des bravos éclatent dans toute la
^^1) C'était auparavant l'Elysée-Bourbon. 11 a été bâti en 1718 par le comte d'Evreux, et il portait à l'origine le nom d'hôtel d'Evreux. Ensuite il appartint à Mme de Pouipadour. En 1774, il fut acheté par le financier Beaujon ; en 1786, par Loui8 XVI; sous l'Empire, par Murât. Napoléon I" y signa son abdication le 21 juin 1815. Sous la Restauration, il fut habité par le duc de Berry. Sous le gouvernement de Juillet, il était destiné à la reine Marie-Amélie en cas de mort du Roi.
2) « Le général, dit Victor Hcco dans Napoléon le Petit, hésita quelques instants à accepter ce serrement de main. Tous ceux qui venaient d'entendre le»
salle (l). Puis il sort, accompagné du vice-président, M. La-, crosse, des membres du bureau et des généraux Changarnier et Lebreton en grand uniforme. Il monte dans sa voiture avec MM. Lacrosse et Lebreton, et précédé d'un piquet de dragons, des huissiers de la Chambre, des messagers d'État, des membres du bureau, escorté par le général Ghangarnier à cheval avec les officiers de son état-major et les officiers d'ordonnance du Président de la République, Edgard Ney et Emile Fleury, chefs d'escadron de cavalerie, suivi d'un piquet de lanciers, il se rend à l'Elysée parles Champs-Elysées, où il arrive à cinq heures. La garde nationale et la troupe de ligne faisaient la haie sur tout le parcours du cortège, qui était salué par de nombreux cris de : Vive la République ! Le prince était reçu à l'Elysée par des membres de sa famille, par quelques amis, par MM. Odilon Barrot, Drouyn de Lhuys, Léon de Malleville et plusieurs représentants des puissances étrangères. M. Lacrosse lui adresse quelques paroles de félicitation, et le Président se retire dans ses appartements (2).
Pendant ce temps, l'Assemblée nationale faisait une ovation au général Cavaignac à sa sortie de la salle des séances, et le président annonçait aux représentants que M. Odilon Barrot (3) était chargé de la formation du cabinet.
Le langage de presque tous les journaux était calme, réservé. Les plus favorables ne donnaient leur approbation qu'en quelques lignes : « La manière, disait le Constitutionnel, dont le
paroles de Louis Bonaparte, prononcées avec un accent si profond de loyauté, blâmèrent le général. » (Voir aussi Odilon Baruot, Mémoires, t. III, p. 29, et M. DE Macpas, Mémoires, p. 45.) Cependant le général, le même jour (voir U Patrie du 20 décembre), faisait déposer sa carte à l'Elysée.
(1) On racontait alors qu'en voyant le prince serrer la main de Cavaignac, M. Thiers se serait penché vers Odilon Barrot pour lui dire : « Cher ami, notre jeune homme ne pouvait pas trouver de meilleure sortie... C'est moi qui l'ai réglée. » (Voir V Assemblée nationale comique, par A. LinEux, p. 363.)
(2) Le Times rappelle l'anecdote suivante, à propos de l'installation du prince à l'Elysée : « ...Eh bien, Bourri(!nne, disait Bonaparte à son secrétaire, nous voilà donc aux Tuileries! Maintenant, il faut y rester. »
(3) Ancien avocat au Conseil d'Etat; ancien secrétaire du gouvernement installé à l'Hôtel de ville en 1830 sous le nom de commission municipale; chargé d'accompagner Charles X à la frontière sur l'ordre de Louis-Philippe; ancien préfet de la Seine; ancien député sous le gouvernement de Juillet.
nouveau président a prononcé ce discours, a prouvé que son accent n'était pas moins français que son lanfjaxje... » h'Union déclarait que le prince avait « lu dune voix ferme un discours convenable n , et ajoutait : «... Puisse-t-il méditer avec fruit, dans (le) palais de l'Elysée, sur les destinées de l'usurpation! » D'après le Journal des Débats, tt le discours de Louis-Napoléon a été accueilli avec une faveur générale et méritée » . La Gazette se contentait de dire que « Louis-Napoléon s'est avancé à la tribune avec beaucoup de dignité et de convenance »... Le y allouai reconnaissait qu'il avait parlé « en termes très convenables r> , que ses paroles avaient été « modestes et parfaitement mesurées » . Quant aux journaux rouges, ils ne désarmaient pas. La Révolution démocratique et sociale^ notamment, écrivait : «... De l'amnistie, de la misère du peuple, pas un mot... Il a pactisé avec la contre-révolution... Jamais discours de la couronne n'a été plus insipide, ni plus incolore... C'est un triste début que M. Bonaparte a fait, en se plaçant sous le drapeau des vieux partis... »
Le Moniteur du 20 décembre annonçait la nomination du premier ministère de la Présidence. Ne pouvant s'adresser ni à des monarcbistes déclarés, ni à des républicains de la veille, ni à des bonapartistes avoués, le prince fit appel à des hommes modérés et éminents, personnifiant les divers partis qui avaient concouru à son élection. M. Odilon Barrot était président du conseil. Il était alors, comme il le dit lui-même dans ses Mémoires, 1 homme forcément désigné ; il s'imposait, en effet, à cette heure, par son caractère conciliant, par ses opinions sagement libérales, par le rôle politique qu'il avait joué jusqu'alors, par les relations (1^ qu'il entretenait depuis longtemps avec le prince ainsi qu'avec d'autres membres de la famille Bonaparte. Il prenait le portefeuille de la justice. Le ministère des affaires étrangères était donné à M. Drouyn
(1) Après 1830, il s'était entremis pour faire obtenir une indemnité à l'ex-reine de Napies, sœur de Napoléon; pour faire cesser I exil du roi Jérôme et de son fils; ayant accepté de défendre le prince à Strasbourj», pour que le gouvernement de Juillet accordât à celui-ci la permission d'aller à Florence fermer le» yeux de son père.
de Lhuys (1), l'intérieur à M. Léon de Malleville (2), la guerre au général RuUiière (3), la marine à M. de Tracy (4), l'instruction publique à M . de Falloux (5) , Tagriculture à M. Bixio (6), les finances à M. Passy (7), les travaux publics à M. Léon Faucber (8). Le colonel de gendarmerie Rebillot était nommé préfet de police, M. Berger préfet de la Seine, M. Baroche (9) procureur général de la Cour d'appel, le maréchal Bugeaud commandant de l'armée des Alpes, le général Ghangarnier commandant de la garde nationale et de Tarmée de Paris (10). Le prince prend comme chef de son cabinet particulier M. Mocquard, et il montre l'élévation de ses sentiments et sa grandeur d'âme en nommant gouverneur du palais de l'Elysée le commandant de gendarmerie Thiboutot, qui, comme nous l'avons vu, après l'attentat de Strasbourg, alors lieutenant de gendarmerie, avait été chargé de l'accompagner jusqu'au port de Lorient (H), et préfet de la Loire- InFérieure M. Gauja, qui était préfet du Pas-de-Calais lors de l'échauffourée de Boulogne.
Le National critique la composition du nouveau ministère.
(1) Ancien secrétaire d'ambassade, ancien directeur des affaires commerciales au ministère des affaires étrangères; destitué après son vote contre l'indemnité Pritchard; fait la campagne des banquets; signe la mise en accusation de M. Guizot. Collaborateur du Siècle.
(2) Ancien sous-secrétaire d'Etat dans le cabinet du 1" mars.
(3) Officier sans passé politique.
(4) Ancien officier du génie, ancien député.
(5) 11 ne partageait pas les idées de son frère, l'abbé de Fallou\, qui, avant le 10 décembre, disait : « La France serait donc forcée de reprendre ce qu'elle a Yomi! » Auteur d'une Hitloive de Louis XVI (1840), d'une Histoire de Pie V (1844). Député de Segré (1846).
(6) Journaliste agricole.
(7) Ancien ministre des finances sous Louis-Philippe.
(8) Ancien professeur, journaliste, économiste.
(9) Né à l'aris, 8 novembre 1802. Avocat à la Cour de Paris; 1846-1847, bâtonnier; 1847, député de la Charente. Réélu en mai 1849.
(10) M. Troplong, conseiller à la Cour de cassation, était nommé premier président de la Cour d'appel.
(11) Les journaux de l'époque (voir notamment la Liberté du 8 janvier 1849) racontent qu'au moment de se séparer du lieutenant Thiboutot, le prince lui remit une mèche de ses cheveux, en lui disant : « Voilà, monsieur, quelque chose qui 4 habitude ne s'offre qu'à une femme ; mais puisque ma position présente ne me "Jermet pas de vous laisser d'autre souvenir, acceptez-le. Si des jours meilleurs me
Il est formé d'éléments disparates. C'est un ouvrage de marqueterie. C'est une carte d échantillons. Il réfléchit les sept couleurs de 1 arc-en-ciel. Quant aux pouvoirs conférés au général Changarnier, ils sont exorbitants. Le Journal des Débats (I) lui fait un accueil favorable. La Liberté Ail : « Insulté quotidiennement par la coterie du National, il choisit un de ses ministres dans son sein (2)... Il oublie les haines, les injures, les calomnies... »
Le 24 décembre 1848 avait lieu la première de ces revues militaires qu'on peut appeler historiques et qui furent, à I intérieur, un des principaux événements de la présidence de Louis- Napoléon. Il v avait 40,000 hommes d'infanterie, 3,000 de cavalerie, 8 batteries d'artillerie, provenant soit de la troupe de ligne, soit de la garde mobile, soit de la garde nationale de Paris ou de la banlieue, qui occupaient les Champs-Elysées, les quais depuis le pont d'Iéna, la place de la Concorde, la rue Royale, le boulevard de la Madeleine, les rues de la Paix et Castiglione, et le jardin des Tuileries. Le Président, monté sur un cheval anglais alezan pur sang, était vêtu (3; de l uniforme de général en chef de la garde nationale, tunique et pantalon bleus, avec le grand cordon et le crachat de la Légion d honneur, et coiffé d'un chapeau à cornes orné de plumes blanches avec une aigrette greffée sur trois plumes tricolores. Il était suivi d'un nombreux état-major, composé du ministre de la guerre, du général Changarnier, des généraux Lebreton et Piat, des colonels Rebillot, préfet de police, Laborde, Dumoulin, du lieutenant-colonel de la Moskowa Edgard ^ex,
sont accordés, si la fortune à mon égard se montre moins contraire, je vous promets de me souvenir de vous... >
(1) 22 décembre.
(2) Bixio.
(3) Après l'élection du Président, un entretien eut lieu entre le prince et M. Thiers sur le costume officiel que le chef de TÉut adopterait. Prendrait-il l'uniforme de général de la garde nationale ou celui de général de division de l'armée? « Ne choisissez ni l'un ni l'autre, dit M. Thiers. Ce pays-ci aimera que le Président de la République, magistrat civil, porte le costume civil. D'ailleurs, comment ferait votre successeur? « (^Souvenirs de M. Merrl'ac, p. 395, qui ajoute : « C'est comme s'il avait dit : Je vous succéderai dans quatre ans, et je ne puis véritablement pas me costumer en général. »)
des commandants Flcury, Bertrand, Pierre Bonaparte en uniforme de chef d'escadron de la légion étrangère, Persigny, en chef d'escadron de la garde nationale, et de tous les officiers des états-majors particuliers du ministre de la guerre et du général Changarnier. Arrivé place de la Concorde, il s'arrête au bas des Champs-Elysées, tourné vers l'Obélisque et les Tuileries. Derrière lui se groupe un certain nombre de représentants du peuple (de La Rochejacquelein, Lucien Murât, do Girardin, Bérard, etc.). Le général Changarnier, avec le général Perrot, les colonels de Saligny, Roger du Nord, etc., après avoir passé devant le Président, vient s'adosser à l'Obélisque, faisant face au prince. Puis le défilé commence (1). Un régiment de dragons crie longuement : Vive Napoléon ! Des bataillons de la garde nationale de la banlieue (2) crient môme : Vive l'Empereur ! On sentait partout un vif sentiment de sympathie pour le Président. Pendant la revue, un cerf-volant, ayant la forme d'un aigle, que tenait un individu (3) dans la foule, vint planer sur la tête du chef de l'État. Comme cet incident se prolongeait et retenait l'attention de tous, le général Changarnier donna l'ordre de couper la ficelle à laquelle il était fixé. Beaucoup virent là un présage.
Le costume adopté par le Président fut l'objet de critiques de la part d'une partie de la presse. « Il parut, dit VUm'oji, en désaccord avec la position que la Constitution a faite au Président. Sous la République, le Président ne peut exercer aucun commandement sur les troupes. La Constitution le lui défend. Que M. Louis Bonaparte adopte un costume comme celui des directeurs de 171)6 à 1790, qu'il porte un habit rouge brodé en or comme son oncle lorsqu'il était consul, c'est dans son droit; mais revêtir un uniforme quand la Constitution lui interdit toute initiative militaire, c'est dépasser le but, c'est
(1) Jérôme Honapnrtc, ancien roi de Westphalie, était place, avec une partie de 8a fauiillc, à un balcon du ministère de la marine. Son fils, simple garde national, déHla avec la 1" lésion.
(2) Voir le Siècle du 24 décembre 1848. (3j Un domestique nommé Pierre Noël.
LE PRINCE ET L'ASSEMBLEE NATIONALE. Il
entrer dans les voies de la souveraineté. » — «Il nous semble fort extraordinaire, dit la Révolution démocratitjue et sociale [\)y et non moins inconstitutionnel que M. Bonaparte s affuble d'une paire d'épaulettes qu'il n'a pas plus le droit de porter que le premier ciloven venu. Qu'il adopte un costume de fantaisie, qu'il chausse des bottes molle» et enfourche des culottes de daim si cela lui fait plaisir... mais nous ne comprendrions pas que M. Barrot... ne fit pas sentir à M. Bonaparte... ce qu'il peut y avoir de jjrave dans cette première atteinte à la légalité... ■ — e Aujourd'hui, dit la Démocratie pacifique (2)... ce svmptôme (l'uniforme à grosses épaulettes de M. Louis Bonaparte) n'est pas sans gravité. Est-il vrai que M. Louis Bonaparte ait pris l'habitude de visiter les casernes et de nouer des relations personnelles avec le soldat? Est-il vrai qu'il se soit rendu dernièrement et de très bonne heure à l'École militaire en l'absence des officiers? Serait-il vrai enfin qu un ordre du jour adressé à tous les chefs de corps leur ait demandé la liste des soldats punis pour les cris de : Vive Napoléon ! proférés avant le 10 octobre? Tous ces bruits courent, et de tels faits groupés avec d autres ne sont pas sans causer quelque inquiétude aux républicains sincères. ■ On parle de coup d'État, de proclamation de l'Empire, avec persistance. Il ne semble pas possible qu'un Napoléon, chef de l'État, puisse être autre chose qu'Empereur. Le journal [Événement, critiquant la composition du ministère, dit : (S'il avait pris pour ministres d'autres hommes...^ « ces six millions de Français, qui vous avaient porté, vous exhaussaient de plus en plus, et sous l'effort puissant de tous ces bras levés, vous arriviez si haut que vous touchiez déjà au sommet de la colonne et que vous approchiez de I Empereur. » La Révolution démocratique et sociale (3) s écrie : «... Est-il vrai que vous croyez dérc^er en vous contentant de la présidence temporaire de la République?... Vous devriez être satisfait au delà de vos espérances, et cependant
(i) Î5 décembre iSM.
^) Journal de Considénuit, 5 janTÏer 1849.
^ 25 décembre IMS.
VOS amis s'en vont partout disant que la France ne sera sauvée que le jour où vous pourrez échanger contre un titre définitif et héréditaire le pouvoir temporaire qui vous a été copcédé... Ils vous avaient promis pour aujourd'hui une ovation... Rien n'avait été négligé en fait de manœuvres secrètes pour séduire la garde nationale et l'armée, pour faire sortir de leurs acclamations unanimes un appel à l'Empire (1)... (Mais) le silence s'est fait sur votre passage... Il faut vous soumettre et ne plus songer à l'Empire... » — La Patiie, qui n'était pas encore un journal bonapartiste, dit (2) : « Une restauration impériale, la restauration d'un phénomène historique est une de ces chimères d'érudit traîneur de sabre qu'il faut traiter avec non moins de mépris et avec moins de pitié assurément que les illusions naïves des bonnes gens qui s'imaginent n'avoir plus bientôt aucune espèce d impôts à payer. » — Proudhon, dans le Peuple du 25 décembre, stigmatise l'appui prêté au bonapartisme par les légitimistes et fait très judicieusement observer que les équipées de Strasbourg et de Boulogne n'ont pas été si insensées qu'on a bien voulu le dire, et que le prince vise à l'Empire : « . . . Les fils des croisés égarer et travestir le principe de la légitimité dans une élection napoléonienne ! Une transaction entre les abeilles et les lis!... Et l'affaire d'Ettenheim ?... Regardez derrière votre bulletin, il est taché du sang d'un Bourbon. Pour un vrai légitimiste... Louis Bonaparte n'est et ne sera... jamais que le symbole de l'usurpation, l'héritier présomptif de l'assassinat politique. Pour vous, orléanistes, Louis Bonaparte, c'est l'émeute mihtaire, la conspiration à main armée. Échauffourées... entreprises ridicules... tant qu'il vous plaira... mais qu'il se fût tenu coi jusqu'en février... eût-il eu même renom, même relief?... Le nom de l'oncle a servi sans doute, mais les deux conspirations ont servi aussi. — L'oncle écarté, que reste-t-il ? Le neveu tout court, c'est-à-dire l'émeute person-
(1) Le même journal ajoute que les représentants étaient fort préoccupés des bruits de manifestations impérialistes. A l'Ambigu, on jouait Napoléon et Joséphine, et au Panorama des Champs-Elysées, la Bataille d'Eylau.
(2) Numéro du 25 décembre 1848.
nifiée, la conspiration avec récidive, un personnage de roman que la bourgeoisie a tant bafoué, tant vilipendé en 1840. M. Louis Bonaparte est président de la République, c'est fort peu rassurant. Il a prêté serment à la Constitution, raison majeure de se défier... On ne nous fera jamais croire que le liéros de Boulogne et de Strasbourg ne conserve pas un tout petit grain d'ambition impérialiste... La droite rêve le retour des splendeurs impériales... les grognards ont dressé une toute petite liste des écrivains... que pour... le repos de l'Empire il faudra déporter à Sinnamari, le jour même du sacre... " — La veille de la revue, le journal l'Estafette écrivait : « Paris tout entier attend a.vec impatience la journée de demain... On répand des rumeurs auxquelles nous ajoutons peu de créance ; des imprudents veulent saluer Louis-Napoléon du titre décerné à son oncle. Ces bruits trouvent dans Paris beaucoup de créance. »
La Démocratie pacifique (1) raconte que dans l'entourage du prince on a agité la question d'un 18 brumaire; qu'au dire de bien des gens il voudra calquer sa conduite sur l'histoire de son oncle, et qu on peut après s'être couché en république se réveiller en monarchie ; qu'on s'étonne que la chose ne soit pas déjà faite ; qu'on y avait cru pour le lendemain de l'élection présidentielle, puis pour le jour de la revue; que les bruits les plus sinistres ont alors couru, que la République, disait-on, n'en avait plus que pour trois ou quatre jours dans le ventre... Elle ajoute : « L'Empire est mort maintenant et pour toujours ; vos travestissements impériaux fraîchement décrochés du Temple et vos fusils qui se rouillent depuis 1815 n'effrayent plus personne !...». — La Révolution démocratique et sociale du 8 janvier s'écrie : « M . Louis Bonaparte empereur ! quelques pauvres têtes pouvaient nourrir de telles pensées quand l'ex-constable apparaissait entouré de l'auréole del'inconnu ; maisaujourd'hui, ah ! laissez-nous rire ! »
La République (2) dit : « Le parti impérialiste veut un empe-
(1) 8 janvier 18i9.
(2' 4 janvier 1849. Eujjène Bareste, rédacteur en chef.'
14 Î^APOLEOÎN III.
reur... Louis Bonaparte a voulu être représentant du peuple; cela ne lui a pas suffi... il a voulu être président de la République, il Test. Ne convoite-t-il pas secrètement un pouvoir plus grand ? Ses amis agiraient-ils (car on persiste à parler de complot) s'ils n'étaient sûrs de sa sanction? Mais un complot suppose une lutte, et la lutte la violation... d'un serment. Qu'importe? Paris vaut bien une messe !... » — Le Crédit (3 janvier 1849) dit : « Nous allons à l'Empire, si l'on veut, mais au Bas-Empire... »
L'agitation impérialiste est assez importante pour que le ministre de la justice donne l'ordre d'arrêter les personnes qui crient : Vive l'Empereur !
Ce qui n'empêcha pas qu'un des premiers actes du cabinet fut la nomination du général de division Jérôme Bonaparte, frère de Napoléon I", au poste de gouverneur des Invalides. «Mesure, disait Odilon Barrotdans un rapport au Président, que le cabinet regarde comme l'expression du sentiment universel de la France... C'est un bel hommage rendu à la mémoire de l'empereur Napoléon que cette réunion dans un seul sentiment des ancien partis et la réconciliation des opinions naguère ennemies. Il était donné à ce grand homme de rendre, même après sa mort, ce service à sa patrie... Si le peuple français était consulté dans ses comices, nous sommes assurés que d'une voix unanime il proclamerait que la place du frère de Napoléon est auprès de ce dépôt sacré des cendres de son frère. « Il semble que cette nomination aurait pu se faire sans être précédée de ce document solennel et ampoulé. Mais le nom de Napoléon venait de remporter un tel triomphe que le langage et les actes de tous devaient s'en ressentir, même chez les républicains, et c'est ce qui explique que le président de l'Assemblée, Marrast, aussitôt après l'installation du Président de la République, ait commandé au célèbre peintre Couture, pour orner la salle des conférences du palais législatif, le portrait du chef de l'État.
Le cabinet était à peine formé qu'un conflit s'éleva entre le
prince et le ministre de rintérieur, M. de Malleville. Depuis huit jours que le prince était à la tête du gouvernement, il n'était pas tenu au courant de ce qui se passait, notamment à l'étranger, ou du moins on ne l'en avisait qu'à l'occasion ; et cependant des événements graves se déroulaient en Italie. D'autre part, dès son arrivée au pouvoir, il avait eu la curiosité bien naturelle d'examiner les dossiers des affaires de Strasbourg et de Boulogne ; il les avait demandés au ministre de l'intérieur, et il ne voyait rien venir. Dès le début, il voulut montrer qu'on le prenait pour ce qu il n'était pas, et qu'il n'entendait pas être considéré comme un chapeau et traité comme un soliveau. Il écrivit alors à M. de Malleville, à la date du 27 octobre : « J'ai demandé à M. le préfet de police s'il ne recevait pas quelquefois des rapports sur la diplomatie ; il m'a répondu affirmativement, et il a ajouté qu'il vous a remis hier la copie d'une dépêche sur l'Italie. Ces dépêches, vous le comprendrez, doivent m'étre remises directement, et je dois vous exprimer tout mon mécontentement du retard que vous mettez à me les communiquer... Je vous prie également de m'envoyer les seize cartons que je vous ai demandés ; je veux les avoir jeudi. Je n'entends pas non plus que le ministre de l'intérieur veuille rédiger les articles qui me sont personnels ; cela ne se faisait pas sous Louis-Philippe, et cela ne doit pas être. Depuis quelques jours aussi je n'ai pas de dépêches télégraphiques. En résumé, je m'aperçois que les ministres que j'ai nommés veulent me traiter comme si la fameuse constitution de Sieyès était en vigueur, mais je ne le souffrirai pas. »
La lettre était raide (I) ; jamais, crovons-nous, il n'en écrivit de pareille ; elle est absolument en dehors de sa manière habituelle, mais il faut reconnaître que les reproches étaient entièrement fondés, et qu'au point de vue du prince il était
(1) • MOS CDER BaRROT,
» En rentrant chez moi, je trouve l'insolente lettre dont je vous envoie copie... Il a besoin d'une leçon, et je uie charge de la lui donner... Je ne consentirai jamais à violer un dépôt public contié à ma garde... Je le crois fou après avoir lu sa lettre, et aucune puissance humaine ne me contraindra à le servir, après 1 impertinence qu'il s'est permise envers moi... Signé : Léon oa Malleville, 27 décembre 1848. ■
essentiel d'apprendre une fois pour toutes à ceux qui l'ignoraient que le chef de l'État n'était pas une quantité négligeable. Le président du conseil, Odilon Barrot, se sentant atteint du coup qui frappait son collaborateur, se rendit chez le Président de la République pour lui déclarer que le cabinet tout entier se trouvait offensé par cette lettre. « Comment avez-vous pu penser, lui dit-il, que des hommes d'honneur... consentiraient à être traités par vous avec aussi peu d'égards? — Je vous assure, répondit le prince, que je n'ai pas eu l'intention de blesser M. de Malleville ; j'aurai dans un premier mouvement laissé échapper des expressions peu réfléchies. Que faut-il donc faire ? — Je n'ai pas de conseil à vous donner, reprit Odilon Barrot, vous savez tout aussi bien que moi quel est le devoir que l'honneur prescrit à celui qui a eu le malheur d'offenser un galant homme. » — Malgré une lettre d'excuse (1) qui parut à tous les ministres une réparation aussi complète que possible, M. de Malleville persista à se retirer. Le Président s'écria alors : « Mais que veut donc M. de Malleville? exige-t-il que j'aille lui porter mes excuses en personne? Je suis prêt à le faire. » — Cette déclaration fidèlement rapportée au ministre démissionnaire ne put le faire revenir sur sa détermination. «J'aimerais mieux, dit-il, me brûler la cervelle (2). » M. Bixio, ministre du commerce, s'associe à la détermination de M. de Malleville et donne aussi sa démission. « C'est là, dit-il à l'Assemblée nationale le 9 janvier, une inspiration de la conscience que tout le monde appréciera et que je n'ai pas à justifier ici. » Cet incident amenait de la part d'un journal anglais, le Spectator, les réflexions suivantes «... : Il est possible que les partis qui ont fait nommer Bonaparte soient allés plus
(1) « ...J'ai eu, à la vérité, un moment d'humeur hier, en pensant qu'on ne me traitait pas peut-être comme le chef responsable tle l'Etat, et j'ai manifesté à M. le ministre de l'intérieur ce sentiment de déplaisir; mais, je le répète, si j'ai pu offenser M. de Malleville et le cabinet tout entier, je le déplore de toute mon âme, et j'espère qu'après cette explication il ne restera d'autres traces de ce différend que nos sincères rejjrets. Signé : Louis-Napoléon Bonaparte. » (Lettre à Odilon Barrot, 28 décembre 1848.)
(2) Odilon BAnnoT, Mémoires, t. III, p. 52, 53. — En définitive, le prince, en cette affaire, avait eu le beau rôle, et l'attitude de M. de Malleville prête à rire.
loin qu'ils ne le voulaient... C'est comme ces braves gens de la garde nationale qui en février criaient : Vive la réforme î et ont crié si fort qu'on leur a donné plus qu'ils ne demandaient. Eh bien ! les monarchistes de toutes couleurs ont crié : Vive Napoléon! mais si bien et si fort qu'ils ont, sans le vouloir, créé un vrai Napoléon et fait une créature vivante de ce qu'ils crovaient être une poupée... » La Liberté [l] approuve le Président : « Que Louis-Napoléon fort de son droit marche sans entraves vers le but que la Providence lui a assigné. S'il trouve dans son ministère un obstacle à cette marche providentielle, qu'il s'en sépare... » Elle ajoute (2) : «... Les Bonaparte forment une famille à part, une famille nationale ; ils appartiennent à la France; ils nous préservent à la fois de la légitimité, de la régence et de la Terreur... La famille Bonaparte pouvait seule nous donner un chef qui nous mît d'accord, car elle n'est exclusivement ni le passé, ni le présent, ni l'avenir; elle est ces époques réunies, car elle n'est ni la rovauté, ni la noblesse, ni la bourgeoisie ; elle est la nation personnifiée dans un vote en faveur d'un nom qui dit tout... Croit-on qu'en se donnant un chef la France républicaine n'a entendu se donner qu'un premier écuyer ou un maître de ballets?... Qu'il en fasse rien... (ont dit les hommes des anciens partis)... Quand nous l'aurons compromis par loisiveté, tué par le silence, déconsidéré par le néant de sa politique, nous défions qu'il s'en relève!... »
Campagne contre l'AsseniLIée. — Ayant soatenu l'élection du général Cavaignac, elle devait disp.iraitre. — Proposition Râteau tendant à la convocation d'une nouvelle Assemblée pour le 19 mars; rapport Grévv tendant au rejet; discussion ; M. Billauh ; Odilon Barrot ; prise en considération par 400 voix contre 396. — Le Siècle se demande si le prince, en poussant à la dissolution, suit une bonne politique, s'il n est pas dupé par la droite. — C'est la thèse des journaux rouges qui déclarent que le prince travaille inconsciemment pour Henri V. —
(1) 6 janvier 1849.
(2) 10 janvier 1849.
La planche napoléonienne. — L?. Liberté, organe républicain-bonapartiste, dénonce une intrigue pliilippo-légitimiste que joue Odilon Rarrot. — Sincérité du prince. — Ce <jue dit M. de Falloux. — La presse modérée approuve le vote de l'Assemblée. — Circulaires d'Aristide Ferrère. — Election du viceprésident de la République; M. Boulay de la Meurtlie; son discours d'installation. — Réceptions à l'Elysée. — Partout le prince est acclamé; il fait don de 50,000 francs à une société de constructions ouvrières. — Annonces des journaux. — Lune de miel entre le Président et Changarnier. — h' Histoire du Consulat et de l'Empire de Thiers. — L'Assemblée refuse au ministère le droit de fermer les clubs; note du Moniteur; le cabinet reste au pouvoir. — Saisie du journal le Peuple. — La Révolution démocratique et sociale. — 29 janvier, quarante-sept représentants demandent la mise en accusation du ministère. — Avortement d'un mouvement insurrectionnel. — Le Président est acclamé sur les boulevards. — Le journal de Changarnier, V Assemblée nationale, et les Débats défendent le Président attaqué par les journaux rouges. — La question de la dissolution revient devant l'Assemblée; Jules Favre ; M. Combarel; 416 voix contre 405 la votent. — 3 février, interpellation de M. Perrée, rédacteur en chef du Siècle, qui n'admet pas que le ministère mis en minorité reste au pouvoir; Odilon Barrot soutient que, le Président étant responsable, l'Assemblée n'a pas le droit de faire et de défaire les ministères. — Odilon Rarrot est battu par 407 voix contre 387. — La responsabilité du chef de l'Etat et celle du ministère sont-elles incompatibles? — Si des ministres ne démissionnent pas, l'Assemblée n'est-elle plus souveraine? — Le ministère, de nouveau battu, ne démissionne pas. — Seconde lecture de la proposition Râteau : Félix Pyat la condiat; Lamartine et Dufaure l'appuient. — L'Assemblée adopte la proposition lianjuinais, qui fixe les nouvelles élections après le vote de la loi électorale. — 462 voix contre 359 repoussent une demande d'enquête sur la journée du 29 janvier. — Opinions des journaux.
Dès le lendemain de Télectlon présidentielle, l'Assemblée nationale était mise en demeure de se dissoudre. Tous les journaux qui avaient soutenu la candidature du prince marchaient contre elle comme un seul homme. Ni les lumières, ni les talents, ni la probité, ni le courage ne lui manquaient, mais elle ne représentait vraiment plus l'opinion du pays. La grande majorité de ses membres s'était engagée à fond dans la lutte électorale en faveur du général Cavaignac, dont la défaite devait dès lors entraîner la retraite de l'Assemblée. Le pays lui avait implicitement, mais formellement, signifié son congé (l). — Un député, M. Râteau, avait déposé une propo-
(1) Il Depuis l'élection du Président de la République, une clameur universelle s'élevait pour provoquer la retraite de l'Assemblée. » (Odilon RAimor, Mémoires , t. III, p. 67.) « L'Assendjlée s'était sui(ùdée dans les élections du Président. Elle avait pesé de tout le poids de ses influences en faveur du général Cavaignac. Elle
sition tendant à ce qu'une nouvelle Assemblée, dite législative, fut convoquée pour le 19 mars. Une commission avait été nommée, et, en son nom, M. Grévy avait, dans un rapport, conclu au rejet. Dans la séance du 1:2 janvier la discussion s'engage devant l'Assemblée. M. Billault appuie ces conclusions. Il les justifie ainsi : «» L'Assemblée est un obstacle permanent aux tentatives contre-révolutionnaires; c'est pour cela qu'on la poursuit et qu'on prétend qu'elle est un obstacle pour l'exercice du pouvoir exécutif. . . Le Président de la République, n'avant pas une confiance suffisante dans la majorité de cette Assemblée, a clioisi une partie de ses ministres dans les rangs des diverses opinions qui l'avaient porté à la présidence. Dès lors... il est tout naturel que le ministère n'ait pas la confiance entière de la majorité... Si... l'élu du 10 décembre a le droit de dire aux élus du mois d'avril : Retirez-vous, je représente une opinion plus récente que celle qui vous a élus, les élus du mois de mars auront le droit, par le même motif, de dire au Président : Retirez-vous, élu du 10 décembre! » M. Odilon Barrot n'eut pas de peine à démontrer combien cette argumentation était spécieuse et erronée; seulement il eut la main un peu lourde : " Dans la situation où vous êtes, dit-il, après qu'une grande partie de l'Assemblée n'a pas gardé la neutralité dans une question où elle ne s'est pas trouvée d'accord avec la majorité du pays, je dis qu'il n'y a pas de gouvernement... qui puisse entreprendre une législation d'avenir, qui puisse commencer avec vous... {Vive interruption.) C'est la Constitution qui, se plaçant non dans les abstractions, mais dans la réalité des choses, a prévu un pouvoir constituant... ayant la toute-puissance, et qui a compris qu'en face d'un tel pouvoir le pouvoir exécutif était gêné dans son action, dans son indépendance, dans son avenir. {Bruit.) Deux mois se sont
s'était immolée à cette candidature... L'antagonisme entre le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif naissait donc du fait même de l'élection. » ^LiMAitïiSE, janvier 185^9, le Conseiller du peuple.) Le Journal de P Aisne ilit : « L'Assemblée a fait son temps...; sans y être contrainte par les inoveiis violents..., tHe saura se séparer d'elle-même. Si elle ne voulait pas comprendre, alors il sera de notre devoir d'agir vigoureusement. »
écoulés depuis la pi'omulgation de la Constitution... quelle est la loi organique que vous avez faite? {Explosions de murmures à gauche et au centre gauche. Lo?igue agitation. Cris : A l'ordre! à l'ordre!) ... Au fond, n'étes-vous pas résistants, opposés à la fixation d'un terme à vos travaux, et n'y a-t-il pas dans cette résistance... un sentiment de défiance du jugement du pays?... Il y aune résolution à prendre, je le sais, et voilà pourquoi j'insiste. Je n'accuse pas votre patriotisme, égaré selon moi. [De nombreux murmures interrompent violemment l'orateur, dont la voix est longtemps couverte par l'agitation.) ... La question, la grande question que vous avez à vous poser est celle-ci : Est-il utile dans l'intérêt du pays que l'incertitude continue à peser sur l'époque à laquelle devront cesser les pouvoirs de l'Assemblée?Gette question est posée, je fais un appel à vos consciences de bons citoyens pour la résoudre. » {Approbation à droite.)
L'Assemblée, par quatre cents voix contre trois cent quatrevingt-seize, prend en considération la proposition Râteau.
Le Siècle (1) jette au prince un cri de : Garde à vous!... « En apparence, dit-il, on écarte l'Assemblée afin d'en avoir une autre qui soit un meilleur appui pour le Président, mais en réalité c'est au pouvoir de celui-ci qu'on s'attaque; en apparence on veut consolider ce qui existe... mais en réalité c est une révolution nouvelle qu'on a en vue... (Ce qu'on prépare, c'est) ...une restauration de la légitimité... l'Assemblée actuelle (est) un obstacle... (on compte trouver un) auxiliaire dans (T) Assemblée future... Le président actuel n'est pas moins intéressé, à présent, que son concurrent n'aurait pu l'être, à fermer le cercle des révolutions. Le succès des machinations qui se trament en quelque sorte à ciel ouvert ne peut en effet commencer que par sa chute. Ses amis assurent qu'il se tient pour averti. » Les journaux rouges exhalent leur fureur. La Démocratie pacifique dit : (2) u La réaction marche à découvert... M. Bonaparte, abandonné... par ses ministres qui le livrent aux adversaires de la Répu-
(1) 15 janvier 1849.
(2) 12 janvier 1849.
blique, aux partisans de la légitimité..., seul, isolé eu face d'une Chambre nouvelle où les aspirations monarchiques pourront se trouver en immense majorité, est dès à présent frappé d'impuissance et de mort en même temps que l'Assemblée. Il faudrait que nous devinssions bien maladroits, disait un rovaliste en sortant de l'Assemblée, si, d'ici à la fin de l'année, nous ne ramenions pas Henri V. » — LaRévolution démocratique et sociale écrit ( 1 ) : « Le Président veut la dissolution... Le pauvret ne se doute pas de ce qui lui en reviendrait... Infatué de son nom le fétiche croit à une longue adoration du peuple... ^^ — Le National (2), à son tour, démasque le jeu du parti conservateur : u Ces messieurs voient dans le haut pouvoir dont ils cherchent à être les inspirateurs ou plutôt les suzerains politiques un moyen de transition, ce qu'ils ont appelé avec une si impertinente naïveté une planche napoléonienne... Que le Président de la République v songe... on semble étayer complaisamment sa puissance, mais en réalité on en sape les fondements et on mine sous lui le sol républicain... La réaction est arrivée au pouvoir avec M. Louis Bonaparte, cela est vrai; mais il n'est pas moins vrai qu elle veut aller plus loin que lui et que, si on ne l'arrête bientôt, elle lui passera par-dessus la tête. Voilà ce que tout le monde sent, ce que les réactionnaires eux-mêmes disent assez ouvertement dans leurs moments de distraction et de franchise. » « Les véritables amis de Louis-Xapoléon — s'écrie la Liberté (3) au nom des républicains bonapartistes — ceux qui ont voulu faire de lui sérieusement un président de la République, croient plus que jamais qu'en s'abandonnant aux hommes de la régence, à ces hommes qui, avant de se ralliera lui in extremis, disaient que son élection serait une honte pour la France, il s'abandonne à ceux-là mêmes qui l'ont deux fois trahi et livré, et qui sont prêts à le trahir et à le livrer encore. » Ce journal ajoute (4
(1) 5 janvier 1849.
(2) 20 janvier 1849.
(3) 26 janvier 1849.
(4 9, 18 et 25 janvier 1849.
« qu'Odllon Barrot (qu'il qualifie de premier eunuque du cabinet, de majestueux niais, derrière lequel se cachent les traîtres in part tb us de la troupe... d'austère er^joteur, de ministre posthume de Louis-Philippe), s'il ne trahit pas lui-même, est très certainement le compère le plus entêté qui ait jamais paru sur la scène politique. Une nouvelle grande journée des Dupes 82 prépare... l'intrigue philippo-légitimiste sera chassée des positions qu'elle a si habilement su prendre... Louis Bonaparte sera autre chose que le garde-place de Henri V ou du comte de Paris... Seule la politique napoléonienne concilie l'ordre avec la liberté; seule elle traduit les vœux et les pensées de la France du dix-neuvième siècle; née de la guerre, mais d'une guerre sainte, puisqu'elle avait pour objet la défense du territoire... cette politique... tend irrésistiblement vers la paix... Au dedans, la politique napoléonienne s'inspire de cette organisation sans pareille dans l'histoire où se résument, coordonnés par la main de son immortel fondateur, tous les principes et toutes les idées de la grande génération de 1789. Si le suffrage du 10 décembre a été réellement monarchique, il nous est du moins permis de croire que ce n'a pu être au profit de votre principe suranné, encore moins au profit du principe bâtard des philippistes... De deux choses l'une : ou le peuple a voulu faire un empereur, ou il a voulu consacrer la République par un nom qui représente... l'ordre, la propriété, la famille et les grands principes... Encore une fois, quel rapport l'une ou l'autre de ces intentions ont-elles avec le droit divin ou la quasi-légitimité des philippistes? »
Rien de plus juste que ces dernières réflexions. On a beaucoup reproché au prince sa duplicité ; mais personne ne jouait franc jeu; et, à ce moment, le plus sincère peut-être, c'était lui, qui ne visait pas encore à l'Empire, s'il songeait déjà à la prolongation de ses pouvoirs. Quoi qu'il en soit, légitimistes, orléanistes, bonapartistes, n'admettaient pas que la République pût vivre, et tous, tous, la condamnaient à disparaître à brève échéance. « Depuis l'élection du 10 décembre, dit M. de Falloux (Le parti catholique. Ce qu'il a été. Ce nu il est
devenu. Paris, Ambroise Bray, éditeur, 185G, p. 36), la République n'était plus qu'un mot; la France venait de porter contre elle un verdict presque unanime; son intégrité ressemblait à celle de l'Empire ottoman, prolongeant une vie fictive par l'impossibilité de régler à l'amiable son héritage. C'était ce malade que les successeurs divisés s'appliquent eux-mêmes à maintenir dans les apparences de la vie, jusqu'à ce que le plus impatient d'entre eux étende sa main, rompe l'accord et jette le gant. Personne ne pouvait prévoir... combien durerait... cette situation bizarre, cette suspension d'hostilités toujours imminentes. »
Les organes de la presse modérée approuvent le vote de l'Assemblée. D'après la Gazette de France, « après avoir assuré l'ordre matériel, les alliés du 10 décembre se préparent à affermir Tordre moral en nommant de nouveaux représentants et en donnant la sanction à la constitution de la France. Quand le vote universel aura fait ces deux évolutions, qui pourra encore inquiéter ce pays? » — Le langage du Constitutionnel est le même. — h' Assemblée nationale déclare v. que le parti modéré est le maître de la situation, qu'il peut faire triompher sa volonté quelle qu'elle soit, qu'il exige la dissolution de l'Assemblée qui a fait son temps et qui a usé son mandat jusqu'à la corde n .
En même temps le groupe ardent des hommes de 1836 et de 1840, des amis de la première heure, s'adressait aux départements par la plume d'Aristide Ferrère, comme il avait fait avant l'élection présidentielle :]« ...Tous vos soins(l), disait-il, doivent... être consacrés à choisir des hommes nouveaux pris autant que possible dans vos campagnes et qui reproduisent à l'Assemblée la pensée de ce grand parti national napoléonien auquel il n'a fallu qu'un jour et un drapeau pour montrer toute sa puissance... » — Et encore : « Électeurs des campagnes et ouvriers!... vous disposez de cinq millions cinq cent mille suffrages. Élevez donc le drapeau napoléonien... Il ne
(1) Aristide Ferrère, Suffrage universel. Empire électif et décennal. Paris, imprimerie de Jules Juteau et C*, rue Saint-Denis, 345.
faut pas cette fois être les dupes des hommes de Louis-Philippe et laisser envahir l'administration par une coterie parisienne qui depuis dix-neuf ans exploite tous les pouvoirs, et dont l'expérience si vantée n'a pu empêcher la chute de deux dynasties et ne préserverait pas davantage le gouvernement que vous avez fondé. Il est donc essentiel... que les fruits de la nouvelle victoire ne soient pas recueillis par les soi-disant habiles du juste milieu, et que vous obteniez enfin une administration départementale napoléonienne... Ghers électeurs et frères, (il faut)... exiger des candidats une déclaration explicite de dévouement à la Camille de Napoléon. .. «
— D'après l'art. 70 de la Constitution l'Assemblée nationale devait nommer un vice-président de la République sur la présentation de trois candidats faite par le chef de l'État dans le mois qui suivait son élection. Dans la séance du 18 janvier, le prince proposait en première ligne M. Boulay de la Meurthe, en deuxième ligne le général Baraguay d'Hilliers, en troisième ligne M. Vivien, tous trois représentants du peuple. Quand le ministre de l'intérieur 'donna lecture de cette proposition, l'Assemblée accueillit par des rires les deux premiers noms. Une partie de la presse fit de même. « Nous voudrions, dit le National (1), parler sérieusement d'un acte du gouvernement, qui aurait dû être sérieux; (il y a là...) un irrévérencieux manque d'égards pour l'Assemblée... (un) exercice dérisoire de la pérogative présidentielle. . . L'Assemblée, qui ne pouvait raisonnablement s'attendre à de si impertinentes invraisemblances, a laissé échapper malgré elle des exclamations de surprise et d'incrédulité. Nous ne nous serions jamais doutés que la désignation à une candidature aussi élevée pût être un brevet de ridicule. C'est pourtant ce qui est arrivé. . . (il y a là) un manque de déférence et de respect de la part du chef du pouvoir exécutif envers la majorité d'une grande Assemblée. . . «
Le conseil des ministres avait soumis au prince une autre liste sur laquelle figuraient notamment Arago, Lamartine ; mais
(1) « ...Un éclat de rire à peu près général accueillit cette communication. « (Odilon" BAnnoT, Mémoires, t. III, p. 103.)
Louis Bonaparte avait alors tiré de sa poche un petit papier (l) où il avait inscrit d'abord M. Boulay de la Meurthe (2). Les ministres furent profondément surpris et « ne purent s'empêcher ^3) de témoigner qu'ils ne prenaient pas au sérieux un tel nom pour une telle fonction » . Le Président ne broncha pas, d'un mot sec maintint son choix... ; et le ministère dut s'incliner. Pour la seconde fois en quelques jours on pouvait voii; que sous le chapeau il y avait une tête.
Dans la séance du 20 janvier, M. Boulav de la Meurtlie fut élu par 417 voix sur 695 votants. Il prononça alors le petit discours suivant : « ... Je considère d'abord (cette élection! comme une preuve de la déférence de l'Assemblée pour ce qu elle a cru être le vœu du premier magistrat de la République; j'y vois une protestation contre cette hostilité si malheureusement, si étrangement présumée...; j'y vois encore un autre enseignement, c'est le devoir qui m'est imposé de consacrer toutes mes facultés, tous mes efforts à l'affermissement de la République. Je le ferai avec loyauté, avec persévérance, avec conscience, et, si les circonstances l'exigeaient , avec énergie. Le serment que je viens de prêter devant vous, j'y serai fidèle, et je ne déserterai pas le terrain de la Constitution... Crovez-moi, citovens, si j'ai su lire dans le noble cœur du Président de la République, il a compris que le plus grand honneur qui pût échoir à un homme, c est de s'appeler Napoléon Bonaparte, d être l'élu du peuple français, et d'affermir la République... « Ce discours a son importance, car il fut évidemment soumis à l'approbation préalable du Président, qui tenait ainsi, par l'organe de soncoadjuteur, à rééditer solennellement ses propres déclarations. Comment admettre qu il ait voulu employer à nouveau un langage aussi explicite s'il avait d'ores et déjà songé à l'Empire? — Quant à la nomination de M. Boulay de la Meurthe, le National (4) disait : « Ce
(1) Odilon Barrot, Mémoires, t. III, p. 102, 103.
(2) « Député inconnu, dit M. Barrot [^Mémoires), et qui n'avait d'autre titre que son origine impériale et son parfait dévouement à la famille Bonaparte. ■
(3^ Odilon Barrot, Mémoires.
(4; 21 janvier 1849.
vote a un sens politique et réfute d'une manière éclatante toutes les accusations d'hostilité contre le Président qu'on faisait peser sur l'Assemblée. Elle a voulu saisir la première occasion qui s'offrait à elle de prouver qu'elle... n'est guidée dans sa politique par aucun mobile d'opposition personnelle contre l'homme en qui, au contraire, elle respecte l'élu de la nation... » Il n'empêche qu'elle avait ri, et que cet accueil moqueur était peut-être plus blessant qu'un refus qui, d'ailleurs, n'était pas légalement possible. Aussi, « dans son humeur (1) contre ce choix qui lui paraissait ridicule » , elle réduisit le traitement de ce vice-président « à un chiffre vraiment humiliant « . — La popularité du prince n'était pas atteinte par ces difficultés du début. On voyait à l'Elysée des représentants de toutes nuances : MM. Larabit, Boulay de la Meurtlie, Jules Favre, de Montalembert, Considérant, de Larcy, de Tocqueville, Duvergier de Hauranne,de Rémusat, Thiers, Berryer, Baze, Sénart, Billault, de Corcelles, de Lasteyrie, etc. Le 14 janvier, le Président se rend à une représentation de Rachel au Théâtre- Français; à son entrée dans la salle, tous les spectateurs se lèvent et l'acclament. Le lendemain, il visite le Val-de-Gràce et l'Hôtel-Dieu; sur le parvis Notre-Dame une foule énorme le salue au passage de vivats enthousiastes. Il n'oublie ni la jeunesse des écoles, ni les travailleurs du peuple, en allant, le 26, à l'École polytechnique et dans plusieurs établissements industriels, comme aussi en remettant cinquante mille francs à une Société de construction de cités ouvrières (2). Il va inspecter le quartier de cavalerie du quai d'Orsay, il est acclamé par la
(1) Odilon Barroï, Mémoires, t. III, p. 104.
(2) « Il n'y a que des badauds qui puissent se payer avec cette fausse monnaie de la philanthropie... mise en circulation dans le but évident de tendre un piège au peuple. » [National.) Comme le Moniteur du soir annonce que le Président s'est rendu dans un magasin de chàlcs pour y acheter un cachemire, le même journal fait les réflexions suivantes (numéro du 29 mars) : « Que M. le Président fasse emplette d'un cachemire, rien de mieux, et, bien que nous ne voyions pas absolument la nécessité pour le Moniteur du soir de l'annoncer à ses lecteurs, nous passons condamnation. Mais ce qui nous parait hyperbolique, c'est que cet achat de M. le Président soit considéré par le Moniteur comme un encouragement donné à l'industrie... »
foule, comme aussi par les dra^^^ons qui garnissent toutes les fenêtres de la caserne.
Les journaux, même ceux qui, comme les Débats (l), se tiennent sur la réserve, contiennent des annonces de ce genre : Librairie du boulevard Montmartre; au peuple, à Vannée et aux 5,500,000 électeurs qui ont volé pour Louis-Napoléon ; étrennes vraiment napoléoniennes : Almanach DE NapoléoX. Dessins de Charlet et de Raffet. Un million d'exemplaires ayant été tirés, on peut en livrer jusqu'à 10,000 à la fois. — Dans le même journal (22 janvier) : Eau Napoléon composée pour l'Empereur par M. Dey eux, son premier pharmacien , sur la demande de Coi'visart, chez Tamisier, place Vendôme, 25. — Au sujet de la première de ces annonces, le Con5/j"/i//j'o/j/ie/ (12 janvier) disait: «Par le temps qui court, l'immense succès qu'obtient ÏAlmanach de Napoléon est plus qu'un prodige. Un million d exemplaires a été tiré, et il n'en restera pas un seul... dans quelques jours. ..Le calendrier des batailles passionne surtout 1 ami de la gloire française qui, à chaque date, trouve un combat, presque toujours une victoire. 365 triomphes par an, cela est bien beau. L,'Almanach de Napoléon... est destiné à devenir le bréviaire de tout vieux ou jeune militaire ou civil... »
Qui ne conspirait pas pour le Président? Ghangarnier lui donnait le bras pour le conduire de l'Elysée à la messe de la Madeleine. Thiers mettait à profit les circonstances pour mettre en vente (2) la première livraison illustrée de \ Histoire du Consulat et de l Empire, avec cette annonce dans les journaux : a Chez Paulin, éditeur, rue Richelieu, 60... Les souvenirs de l'histoire impériale éveillés récemment... donnent... une valeur d'à-propos à l'ouverture d'une nouvelle souscription. Ces souvenirs vivants dans l'instinct national veulent être justifiés par la démonstration historique, et il n'est pas de livre plus propre que celui-ci à donner raison au culte populaire. •■■> Quelque temps auparavant, on vendait une chanson intitulée : La couronne d'immortelles, ou
(1) 18 janvier 1849.
(2) Débats du 11 février 1849.
Visite de Louis-Napoléon au tombeau de sa mère, avec gravure représentant le prince déposant une couronne sur un tombeau surmonté de la statue de la reine Hortense. Cinq couplets, dont voici le quatrième :
Un peuple entier aujourd'hui m'a confié Et son bonheur et son noble destin.
Guide mes pas, deviens le bon génie Qui doit en tout me montrer le chemin. Protège-nous, bon ange tutélaire, Comme l'oiseau protège ses petits.
Entends ma voix et reçois, ô ma mère ! Reçois ces fleurs de la main de ton fils.
Néanmoins l'agitation révolutionnaire se réveillait. On faisait courir le bruit que Louis-Napoléon méditait un attentat contre l'Assemblée, celle-ci ayant rejeté (1) un projet de loi permettant au gouvernement de fermer les clubs, d'autant plus que le Monitew^ insérait, à la suite de ce vote, une note très raide et très peu parlementaire. Elle était ainsi conçue : " Le conseil des ministres s'est réuni aujourd'hui à TÉlysée; sur le compte que les ministres lui ont rendu des incidents de la séance d'hier, M. le Président de la République a déclaré qu'il n'y voyait aucun motif ^oxxv modifier sa politique, et que le cabinet pouvait compter sur son appui ferme et persévérant. » Sans doute, le chef de l'État était responsable, aux termes de la Constitution; mais cette responsabilité ne pouvait être recherchée que dans des cas exceptionnels, et, dès lors, pour les affaires courantes, la responsabilité des ministres devait subsister tout entière...
— En outre, on annonçait que la garde nationale mobile allait être supprimée, et, bien qu'elle n'eût plus de raison d'être depuis la cessation de la guerre civile, bien que même elle fût devenue une cause de sérieux embarras, une partie de la population parisienne n'admettait pas sa disparition. Enfin Proudhon venait d'être arrêté, et son journal le Peuple
(1) Par 418 voix contre 342.
saisi pour un article où il disait : « ... La lutte est entre l'Assemblée et Louis Bonaparte... Louis Bonaparte, incapacité de naissance, ambition de bas étage, personnification de toutes les idées réactionnaires, qui, coupable envers la France du plus grand des attentats, amnistié par le vote qui l'a fait représentant, élu sans titres à la présidence de la République, conspire aujourd'hui avec toutes les coteries monarchiques, avec les Jésuites, les absolutistes, 1 esclavage du peuple et le retour de tous les abus... (Il) a posé la question de la dissolution de l'Assemblée ; lundi prochain, l'Assemblée posera la question de la démission du Président... Louis Bonaparte, par ses antécédents, par ses tendances, ses accointances, ses préférences, s'est constitué 1 ennemi de la République ; il s'est fait le candidat de la monarchie, l'espoir de la réaction, l'organe de la contre-révolution; qui donc, s'il vous plaît, aux élections de décembre, a servi de drapeau à la réaction catholique et légitimiste? Bonaparte... Qui désire le plus en ce moment de monter sur le trône et de ceindre la couronne? Bonaparte... Qui conspire sous le couvert de la République avec les éternels ennemis de la souveraineté du peuple? Bonaparte... Élu de la réaction, instrument de la réaction, personnification de la réaction, il est en ce moment toute la réaction!... On les croyait habiles, ces puissants réactionnaires coalisés de tous les despotismes, tartufes de toutes les religions, et les voilà qui jouent leur va-tout sur la fortune du bourgeois de Thurgovie! Ils ont pris pour leur représentant, pour leur homme, l'intrigant d'Arenenberg, le Pichrocole de Strasbourg, le César de Boulogne, le sociaHste de Ham, le bâtard du suffrage universel... Il a osé défier l'Assemblée, défier la Révolution, en signifiant aux représentants l'ordre de se dissoudre. Eh bien ! la Révolution a relevé le gant; le cartel est accepté ; à lundi le combat!... »
La Révolution démocratique et sociale (1) n'était guère moins violente : «... Louis Bonaparte se croit sur du succès. La couronne impériale lui tourne la tète. Le conspirateur de Bou-
(r 28 janvier 1849.
logiie et de Strasbourg, escomptant sa fausse popularité, va frapper un grand coup... Il pousse à l'insurrection... Louis Bonaparte veut une bataille. Il veut périr ou être empereur. » Le 27 janvier, 49 représentants demandaient la mise en accusation du ministère. Dans la nuit du 29, le gouvernement averti qu'un mouvement se préparait contre l'Assemblée nationale, notamment de la part des officiers et sous-officiers de lagarde mobile qu'on allait licencier, le rappel était battu dès la première heure, un grand déploiement de troupes avait lieu autour du palais des représentants. En outre, il était procédé à l'arrestation de M. Forestier, colonel de la garde nationale; de M. d'Altlion-Sée, ancien pair de France, et de Al membres de l'association de la Solidarité républicaine de la rue du Faubourg Saint-Denis. Ces mesures préventives eurent un plein succès, aucune manifestation ne sç produisit, et la tranquillité de la capitale ne fut pas troublée. Aune heure de l'après-midi, le Président de la République sortait de FÉlysée, à cheval, avec MM. Fleury, Edgard Ney, Bacciocchi, de Persigny, pour passer la revue des troupes qui avaient été mises sur pied. Partout sur son passage la foule se presse, l'acclame et lui crie ( 1 ) : « Vous pouvez compter sur nous ! Courage ! Nous vous soutiendrons! « Ce qui fait dire à Proudhon : « Que signifient ces témoignages de satisfaction aux cris de : Vive l'Empereur ! Le complot du 29 janvier ne serait-il point le troisième acte de ce drame tragi-comique qui a commencé à Strasbourg, qui s'est continué à Boulogne, qui finira à Charenton... » ; — à Delescluze (2) : « La promenade impériale n'a abouti qu'au ridicule... personne ne pense à l'Empire; Louis Bonaparte court cacher sa honte à l'Elysée; le complot a avorté... » ; — - et à Considérant dans lo. Démocratie pacifique (3) : « ... Une revue est un contrôle; un contrôle constitue un acte de commandement. Si le Président de la République persiste à vouloir exercer cette influence directe et personnelle sur les troupes, il commet
(1) Gazette de France, 31 janvier 1849.
(2) Révolution démocratir/ue et sociale, 1" février 1849.
(3) l^-- février 1849.
par ce seul fait un coniiiiencement d'usurpation et justifie les soupçons qui s'accréditent déjà dans les esprits... » A cela le journal l'Assemblée nationale (1) répond très judicieusement : u. ... Il fallait donc laisser éclater le complot... il fallait laisser former les barricades, avant de songer à défendre la société menacée il fallait laisser commencer cette horrible guerre des rues... Les feuilles du parti vaincu n'épargnent aujourd'hui aucune calomnie ! » Les Débals (2) déclarent qu ils ne peuvent qu'approuver la conduite prudente du gouvernement, qui a droit à la reconnaissance du pays.
Ce même jour, 29 janvier (l'émeute projetée avait-elle aussi pour but de peser sur les délibérations des députés?), la proposition Râteau revenait en discussion devant l'Assemblée nationale. Jules Favre combat la dissolution. « Nous avons, dit-il, reçu le mandat d'organiser la démocratie... mais on a tiré de cette Assemblée tout ce qu'on voulait; on veut la renvover, savez- vous pourquoi? c'est parce qu'elle défend la République qu'elle a fondée!... {Vive approbation à gauche.) L'Assemblée constituante, dit-on, est trop puissante, elle opprime le pouvoir exécutif et 1 empêche de réaliser le bien qu il médite... Il est certain que l'Assemblée fait obstacle à quelque chose ou à quelqu'un qui ne se montre pas et qui a la prétention de tout diriger... d- {Mouvement prolongé. )yi. Compare/ estime que l'Assemblée doit se dissoudre : «... Le pays sait que le 10 décembre la majorité d'entre vous a voté pour le candidat qui a été vaincu ; vous n'êtes donc plus d'accord avec le pays. . . » Les conclusions de la commission tendant au refus de convocation d'une nouvelle Assemblée sont repoussées par 416 voix contre 405.
Avant de reprendre en seconde lecture l'examen de la proposition Râteau, l'Assemblée, dans la séance du 3 février, incidemment à une discussion relative à certains agissements du ministre de 1 intérieur dans l'envoi de la correspondance Haras, traite de la situation faite aux ministres par la nouvelle Constitution. « On ne peut pas faire un pas dans Paris, dit
(1)30 janvier 1849.
2 30 et 31 janvier 1849.
32 NAPOLEOIN III.
M. Louis Perrée, on ne peut pas entrer dans un salon, on ne peut pas causer avec un ami, sans qu'on vous dise : La République! elle n'en a pas pour deux mois... Ceux-là sont les plus généreux... » {Rires et interruption prolongée.) L'orateur continue et déclare que le ministère ne satisfait pas aux conditions du gouvernement représentatif; qu'il est en minorité dans l'Assemblée; que cette situation est la cause des troubles et des inquiétudes. Odilon Bai rot lui répond que la situation parlementaire n'est plus ce qu'elle était sous la monarchie ; que le Président de la République est responsable, alors que le Roi ne l'était pas, et qu'il n'a pas le droit de dissolution pour vider le conflit-qui s'élèverait entre la Chambre et lui; qu'il ne resterait rien au chef de l'État, que le pouvoir exécutif serait annihilé si la majorité pouvait à sa guise faire et défaire les ministères; que le ministère doit toujours être la personnification de la politique du Président; que la nation n'a pas entendu placer à sa tête une espèce de mannequin qui n'aurait aucune liberté d'action... {Longues et bruyantes exclamations.) L'ordre du jour pur et simple, accepté par le ministère, est rejeté par 407 voix contre 387.
Cette discussion était quelque peu byzantine. La responsabilité du Président, nous le répétons, ne devait être mise en cause qu'exceptionnellement, et rien, dès lors, ne pouvait vraiment faire obstacle au fonctionnement ordinaire de la responsabilité ministérielle. Faire intervenir à jet continu la responsabilité du chef de l'État, c'était impossible, et par suite il fallait trouver celle des ministres ; mais il était loisible à ces ministres de garder leur portefeuille malgré un vote de blâme, comme cela pourrait avoir lieu même sous le régime parlementaire proprement dit; car si, en pareil cas, généralement, les ministres démissionnent, c'est qu'il y a là pour eux une question de dignité et de convenance. La nondémission des ministres n'empêche pas l'Assemblée d'être souveraine et d'avoir le dernier mot. Il ne fallait donc pas alors crier au despotisme et à la tyrannie. Nous ne voyons même pas, si l'Assemblée l'avait bien voulu (mais elle n'osait pas!).
comment les ministres seraient parvenus à ne pas abandonner la place. Le Moniteur du 4 février annonçait que les ministres s'étaient réunis à l'Elysée national à l'issue de la séance, et qu ils avaient décidé de rester à leur poste et de persévérer dans la mission qui leur avait été confiée.
Les 6 et 7 février, l'Assemblée aborde à nouveau la discussion de la proposition Râteau. On entend notamment Félix Pyat : «... Celte Assemblée... qui a, comme le disait si bien M. Odilon Barrot, rendu des services éminents, décisifs, à la société, qui lui a donné tant de gages de son esprit de conciliation, qui a fourni amplement au pouvoir toutes les armes dont il a eu besoin pour vaincre Tanarchie, qui a livré au principe d'autorité la liberté de la presse, le droit de pétition, le droit d'association, la liberté individuelle, bref toutes les libertés. . . qui a poussé l'abnégation jusqu à préférer aux républicains les satisfaits de la veille, devenus les affamés du lendemain... qui a poussé la complaisance jusqu'à recevoir les ministres possibles de Louis-Philippe avec les revenants... de la légitimité... {agitation), pour payer tant de services on ne veut pas la laisser mourir de sa belle mort... ; elle qui a sauvé la vie à la civilisation, on ne veut pas la laisser vivre le temps d achever son œuvre... L'Assemblée nationale a eu beau faire, elle est restée républicaine, c'est là son excuse et son mérite, pour d'autres c'est le péché mortel... Les éternels ennemis de la Révolution condamnent l'Assemblée à mort... parce qu'elle veut rester fidèle à ce cri unanime proféré par vous tous, le 4 mai, en face du ciel et du peuple : Vive la République!... Ils veulent avoir une Législative... qui efface jusqu'au nom de République... et qui change le Président en roi, car la République pour eux, c est le provisoire; le Président, il fait l'intérim, il garde la place ; c'est un chapeau en attendant une couronne \... -n Lamartine et Dufaure estiment que l'Assemblée ne peut prolonger son existence parce qu elle n'est plus d'accord avec elle-même, d'accord avec le pouvoir exécutif, d'accord avec le pays. Le premier dit : tt L opinion publique s'est prononcée le 10 décembre... Dans l'élection du Président,
a-t-elle eu la même signification que lorsqu'elle nous a envoyés ici? Le suffrage universel a été plus hardi que nous; nous avions voulu écarter de cette enceinte celui qu'elle avait élu; eh bien, je ne crains pas de dire que le suffrage universel a eu une meilleure inspiration que nous. {Sensation.) Je reconnais qu il y avait peut-être convenance et bonheur pour le pays à trouver ce rayon de gloire... Cette élection a fait accepter la liberté par la gloire... » Le second, beaucoup moins lyrique, se place à un tout autre point de vue. Plus on attendra, plus on risque d'avoir un grand nombre de députés antirépublicains : « Du fond de ma conscience, il me parait important qu'il n'y ait pas un trop brusque changement d'idées entre la majorité de l'Assemblée actuelle et la majorité de l'Assemblée qui lui succédera; eh bien, plus vous reculerez l'époque de la convocation des collèges, et plus le changement sera grand. L'Assemblée a compris ma pensée... » [Oui! oui!) Une proposition de M. Lanjuinais est votée (1). Elle porte qu'immédiatement après la promulgation de la loi électorale et la clôture des listes électorales dans les départements, les élections législatives auront lieu le premier dimanche qui suivra, et que l'Assemblée législative se réunira le quinzième jour après celui des élections. L'Assemblée nationale se réserve de voter en outre la loi sur le conseil d'État, la loi sur la responsabilité du Président de la République et des ministres, et le budget de 1849.
Une demande d'enquête relative à la journée du 29 janvier est repoussée par 462 voix contre 339, après un rapport de M. Gonti où il était dit : « Dirigée contre le gouvernement luimême, la proposition d'enquête placerait sous un soupçon injurieux le chef du pouvoir exécutif. . . En lui retirant sa confiance, l'Assemblée nationale se séparerait du pays qui a donné la sienne tout entière à l'élu de ses six millions de suffrages... »
S'il faut admettre que l'Assemblée nationale devait disparaître après l'élection du 10 décembre, on doit aussi recon-
(1) 494 voix contre 387.
naître qu'elle n'était pas si méchante personne, et qu'avec elle le gouvernement était loin d'être impossible. Seulement elle ne permettait ni aux uns ni aux autres d'espérer la disparition du régime républicain.
Au sujet de la journée du 29 janvier et des bruits qui ont couru, un journal légitimiste, V Opinion publique (l), envisage la question d'un coup d'État : «... Un 18 brumaire, ce dénouement n'est pas un dénouement. . . On l'a bien vu par la chute de l'Empire, cette tente glorieuse, placée par la main d'un grand homme sur les ruines que la Révolution avait faites. Elle ne dura pas même assez longtemps pour abriter jusqu'à la fin la tête de cet immortel génie qui, ne pouvant donner la solution du problème de la situation, avait trouvé pour nous faire prendre patience le brillant expédient d'une guerre qui n'était qu'un enchaînement de triomphes, et nous avait gou vernés avec des victoires. Un jour vint où le ressort du gouvernement impérial se trouva usé, et les quatre vents du ciel emportèrent la tente napoléonienne que la France avait prise pour un monument. Voilà pourquoi nous ne voudrions pas recommencer une épreuve que nous avons faite au commencement du siècle dans les circonstances les plus favorables avec tous les éléments du succès, et qui, malgré cela, s'est terminée d'une manière si déplorable, que deux noms sinistres rappellent : Waterloo et Sainte-Hélène . . . Ceux-là (2) même à qui la brillante journée d'Austerlitz apparaîtrait dans leurs rêves seraient tout à coup réveillés par l'apparition de la journée néfaste qui ferma ce cycle de victoires, nous avons nommé Waterloo. Recommencer l'Empire, chose impossible, parce que les éléments de l'Empire manquent. Faire durer l'Empire, chose plus impossible, aujourd hui que tout le monde peut montrer du doigt la borne contre laquelle le char impérial irait se briser une seconde fois... » LePei//;/edit(3) : «... Louis Bonaparte... a sa politique, son système, sa pensée immuable.
(1) i*' février 1849.
(î) 10 février.
(3) 3 février.
Depuis douze ans il en poursuit la réalisation avec la persistance d'un véritable monomane. Cette politique, ce système, cette pensée immuable se résume en ce seul mot : l'Empire! Au tribunal de sa conscience Louis Bonaparte est traître, traître à la République et à la patrie. » Ce journal publie, à la suite de cet article, les statuts d'une société secrète (5ec) dont le but serait une restauration impérialiste, statuts ainsi conçus : « Association frata'nelle, Comité napoléonien. Noire but : Fonder une constitution large et puissante concentrant les forces vives et intelligentes du grand parti napoléonien ; créer une vaste association qui., offre à l'élu du pays... le concours actif, intelligent et dévoué qui lui est nécessaire pour accomplir la grande mission qui lui a été imposée par le pays... Nos moyens d'action : Le comité napoléonien, dont le siège sera à Paris, mais dont les ramifications s'étendront sur toute la France, possédera de puissants éléments de propagande. Chaque fois que le peuple sera appelé à élire ses représentants, le comité napoléonien descendra dans l'arène pour mettre l'influence de sa parole... au service des candidats qui lui paraîtront les plus dignes de seconder Louis-Napoléon dans l'œuvre de régénération politique et sociale à laquelle il s'est voué. » L'association serait composée : de 28 associés fondateurs, de 140 commissaires généraux, de 1,400 commissaires spéciaux, de 1,400 chefs de section, de 140,000 brigadiers, etc., etc.
La Liberté s'écrie (1) : « Depuis quarante-cinq années la France est bonapartiste... Le parti (2) bonapartiste représente au souverain degré l'ordre et l'autorité. Aucun parti ne représente, en outre, plus complètement l'égalité matérielle du Code civil et l'égalité spiritualiste et républicaine de l'homme en regard de l'homme. Aucun parti ne s'est montré plus uni contre l'étranger. Aucun parti, par toutes ces causes, ne saurait donc être plus favorable à la liberté dans les limites de la famille et de la propriété. . . »
(1) 1" février 1849. Barillon, rédacteur en chef.
(2) 2 février.
Le prince récompense ses compagnons de Strasbourg et de Boulogne. — Ovation qui lui est faite à la Bourse. — Revues les 2, 16, 19 février. — Le 16, incident du jeune soldat à la mère malade. — Cris répétés de : Vive Napoléon ! et même de : Vive l'Empereur! — Le Peuple, la Révolution démocratique et sociale n'admettent pas que le Président passe des revues. — Concerts, bals à l'Elysée, où l'on vient en foule et où toutes les opinions sont représentées. — Célébration à la Madeleine de l'anniversaire du 24 février; le Président, en s'y rendant, est acclamé; indignation du Xational, de la Révolution flémocratitjue et sociale. — Rencontre du prince et du duc Pasquicr. — Inauguration du chemin de fer de Novon à Compiègne. — Nouvelle revue; ovation de la foule et des troupes; guerre acharnée des journaux rouges. — Projet de loi augmentant le traitement du Président ; 12 mars, discussion ; voté par 418 voix contre 341. — Les Débats et la Presse gémissent de l'attitude de la minorité; la Réforme, le National, la République, la Démocratie pacifique blâment l'augmentation du traitement présidentiel et dénoncent les projets ambitieux du prince.
Le prince, ami fidèle, payait ses dettes de reconnaissance envers les hommes qui pour lui avaient joué leur tète. Le 9 février, Armand Laitv, Fialin de Persignv, le docteur Gonneau étaient nommés chevaliers de la Légion d honneur, Bouffet de Montauban officier, et Vaudrev commandeur. Ce dernier était rétabli sur les cadres de l'armée et nommé successivement aide de camp du Président, général de brigade, gouverneur du Louvre et des Tuileries (1). Le colonel Laborde était appelé au commandement du château de Saint- Cloud. Le National écrit alors (2) : « Le 4 février, le Président de la République disait : « La croix de la Légion d'honneur a été it trop souvent prodiguée sous les gouvernements qui m'ont tt précédé. Il n'en sera plus ainsi désormais. Je veux faire en « sorte que la décoration de la Légion d'honneur ne soit plus « que la récompense directe de services rendus à la patrie, et ii qu'elle ne soit décernée qu'au mérite incontesté. » Le Président avait fait là... une belle déclaration de principes. Ce?tte
(1) Après le 2 décembre, général de division, sénateur, grand officier de la Légion d'honneur; meurt en 1857.
2' 9 février.
déclaration était sérieuse, nous en sommes convaincus. Nous sommes donc autorisés à demander... une simple indication des services rendus à la patrie par ces citoyens ; nous osons espérer que l'austère probité politique de M. Odilon Barrot voudra bien accéder à notre demande (l). »
Le 14 février, le Président se rend à la Bourse, où on lui fait une telle ovation qu'il est obligé de se retirer dans le cabinet du commissaire spécial, M. Baudesson de Ricbebourg. Là, le syndic des agents de change, M. Billaut, lui présente les hommages de la compagnie. La rente venait de monter à 80 francs, et le chef de l'État répond aux paroles de bienvenue qui lui sont adressées : « Je suis bien aise, messieurs, de voir notre crédit reprendre la faveur que mérite la France. » A sa sortie, la foule le salue de vivats enthousiastes.
Il passe des revues les 2, 16 et 19 février. A celle du 16, il distribue des croix d'honneur... Un sergent ne répond pas à l'appel de son nom. La Liberté (2) raconte alors ce qui suit : « Le Président demande les motifs de cette absence. La mère du jeune soldat, lui dit-on, est mourante. A ce mot de mère, Louis-Napoléon, qui a voué à la sienne un culte de tous les instants... donne l'ordre de faire partir sur-le-champ un courrier. . . pour que la pauvre mère voie briller la croix d'honneur décernée à son fils avant de mourir... L'arrivée de la décoration la rappela à la vie... — Que le Président, ajoute le journal, suive toujours les inspirations de son cœur, et la popularité du beau nom qu'il porte ne fera que se consolider, comme son pouvoir, dans le cœur du peuple! » Ce récit provoque le sourire, parce qu'il sent la réclame; mais le prince n'en était pas responsable. Cet incident dénotait une fois de plus sa bonté, et il eût beaucoup gagné à être raconté simplement et sans commentaires. Le 19, pendant le défilé, malgré l'ordre formel qui avait été donné de garder le silence, les troupes font entendre le cri répété (3) de : « Vive Napoléon ! »
(1) Il nommait, le 9 mai 1849, M. Thiboutot officier de la Légion d'honneur.
(2) 16 février 1849.
(3) Voir les Débats, le Constitutionnel et le Moniteur du 19 février.
qui trouve ( I ) dans la foule « des échos puissants et prolongés ^ .
— D'après le journal le Peuple (2), on aurait même crié : « Vive l'Empereur! » « Ces cris, dit-il, s'adressent-ils à l'Empereur mort à Sainte-Hélène ou à l'apprenti de Strasbourg et de Ham? Les a-t-il approuvés, tolérés ou blâmés? De quel droit Louis Bonaparte, qui d'après la Constitution ne peut que disposer de la force armée sans la commander en personne, passe-t-il des revues? Est-il magistrat civil ou commandant militaire? Ignore-t-il ce que de telles manifestations ont d'inconstitutionnel (3)?... 5>
11 donne quelques fêtes à l'Elysée, dont il fait les honneurs avec la grande -duchesse Stéphanie de Bade, sa tante par alliance. Le 12 février, c'est un concert où Ton entend Ronconi et Mlle Calvi; le 18 février, c'est un bal; le 3 mars, c'est un nouveau concert. On se pressait (4) autour du prince; chacun voulait rendre hommage à son accueil plein de courtoisie et le féliciter d'inaugurer une ère nouvelle de conciliation et de retour à la confiance. Tous les régimes politiques étaient représentés par quelques-unes de leurs illustrations. On voyait là MM. Thiers, Changarnier, Mole, Marrast, de Rémusat, de Montalembert, Berrver, de Larcv, de La Rochejacquelein, Duclerc, Pagnerre, Bixio, Sarrans, Guinard, Flocon, Théodore Bac, Denjov, Achille Fould, Combarel de Leyval. de Lamartine, le général Cavaignac, le duc de Valence, les duchesses de Gramont, de Poix, de Guiche, de la Trémouille, les marquises de Sainte-Aldegonde, de Besseplat, de Boisthierry, de Parois, de Boissv, la comtesse de Langle, la baronne de Lilleferme, M. et Mme de Bionville, M. et Mme de Bilmarre, de Péronne, de Saillv, de Raizé, la baronne
(1) Voir les Débats, le Constitutionnel et le Moniteur du 19 février. {ij 20 février.
(3) « M. Bonaparte, dit la Révolution démocratitfue et sociale, a passé une revue déguisé en général de la garde nationale. » (Numéro du 20 février.}
(4) On lit alors dans le journal la Mode : » ...M. Louis-Napoléon disait l'autre jour à Mme la princesse de L... : « Mes salons seront trop étroits pour toutes le»
• belles visiteuses qui m'honorent de leur présence ; bientôt nous irons au jardin. ■
— Oui, les courtisans chassent M. le président de «es salons, tant ils accourent nombreux et empressés... »
de Godinot, la princesse Soutzo, la princesse Camerata, la marquise Bertolini, la comtesse Gargarine, la duchesse d'Otrante, la marquise de Bassano, la comtesse de Moyria, etc.
— La Révolution démocratique et sociale (l) raille : «Le Président de la République, ne pouvant se consoler de n'être pas Empereur, charme ses soucis par des bals. Il danse. Encore un genre de supériorité sur son oncle, assez mauvais danseur. . . Enfin, il entre, il est entré. On admire son air noble et fier, sa démarche majestueuse. Qu'il est bien! disent les femmes. Quelle dignité dans son geste! quel éclair que son regard! Voilà l'Empereur! Lui vole de belle en belle, empressé, galant. Il répète les mots qu'on lui a faits pour 1 ambassadeur anglais... Nous sommes de tristes gens de ne pas vouloir le poser en Empereur. Il manie bien le gourdin, il danse savamment, c'est plus qu'il n'en faut pour régner. »
Le 24 février, on célèbre à la Madeleine l'anniversaire de la Révolution. La foule se presse sur le passage du prince et fait entendre les cris de : « Vive Napoléon ! Vive la République! " — « Que signifie, dit le National (2), l'affectation singulière du journal semi-officiel du soir à faire paraître en toute occasion le cri de : Vive Napoléon ! accompagnant, ou, pour mieux dire, précédant toujours celui de : Vive la République! M. Louis Bonaparte est président de la République, soit! mais quel rapport y a-t-il entre ce titre démocratique et le nom de Napoléon qui rappelle des souvenirs d'une autre nature et d'une autre époque?... » — Parlant du prince, le journal de Delescluze dit (3) : « Qu'il était beau, mon Dieu, qu'il était beau!... suivi de quatre valets tout de vert habillés. Quel regard imposant! quelle démarche majestueuse ! quelle tournure impériale ! que d'aisance , sous cet uniforme de général dont il persiste à s'affubler ! Je comprends à présent que nos petites-maitresses s'affolent de lui et me vantent sans cesse sa légèreté à la valse, sa grâce à la polka!...
(1) 19 février 1849. y
(2) 1" mars.
(3) 15 mars.
Autour de moi, c'était un concert d'éloges : toutes les vieilles bonnes femmes qui avaient connu Vautre répétaient en essuvant une larme : «Jésus! Maria! est-il gentil! C'est tout tt le portrait de son oncle! • Mais quand donc se décidera-t-il à porter la redingote grise et le chapeau de l'emploi? » Le 12 mars, il ajoute : « Ce n'est pas pour un prétendant vulgaire que la France laisserait relever le trône. Napoléon, malgré quinze années de gloire, malgré l'immensité de son génie, n'a pu trouver grâce devant les aspirations démocratiques de la France, et M. Louis Bonaparte, qui n'a d'autre mérite que celui qu'il tient du hasard de la naissance, ferait ce que n'a pas fait le héros ! »
Les journaux racontent qu'à une réception chez le ministre de l'instruction publique M. de Falloux, le duc Pasquier, ancien président de la Cour des pairs lors du procès de Boulogne, ayant exprimé au prince « le bonheur » qu il avait à le rencontrer, celui-ci lui a fait cette réponse : « J'ai eu, monsieur, jusqu'à ce moment, le plaisir de vous voir deux fois; sovez certain que j'ai oublié la première. » La riposte de la part de l'ancien condamné à son juge était aussi fière que spirituelle.
Le 25 février, le Président inaugure le chemin de fer de Compiègne à Noyon et adresse au maire de cette dernière ville un discours d'une correction parfaite au point de vue constitutionnel : « Les espérances qu a fait concevoir au pays mon élection ne seront point trompées; je partage ses vœux pour l'affermissement de la République; j'espère que tous les partis qui ont divisé le pays depuis quarante ans y trouveront un terrain neutre où ils pourront se donner la main pour la grandeur et la prospérité de la France. »
La lutte continue entre ses partisans et ses adversaires. Si la foule et les troupes l'acclament à une nouvelle rcATie (6 mars), les journaux républicains ne cessent de l'attaquer. ■^ Point d'amnistie! dit le journal de Delescluze (1) ; point
(1) l" mars 1849.
d'abolition des 45 centimes! Qu'importe! M. Louis Bonaparte monte bien à cheval; c'est déjà un commencement de ressemblance avec le grand Alexandre d'antique mémoire... L'oncle de M. Bonaparte, lui aussi, montait à cheval, mais pour donner la chasse aux Autrichiens... Il possédait d'autres qualités que celles d'un viveur ou d'un écuyer du cirque. . . "
— D'après l'art. 62 de la Constitution, le Président recevait un traitement de 600,000 francs par an. Si l'on se reporte à près d'un demi-siècle en arrière, il faut reconnaître que cette allocation était largement suffisante; mais elle ne l'était pas pour un homme qui n'avait point de fortune personnelle, qui avait plus ou moins à sa charge les compagnons de Strasbourg et de Boulogne, qui, en sa qualité de Napoléon, devait être plus obligé que tout autre d'avoir bourse ouverte, et qui enfin, sans viser peut-être déjà à l'Empire, ne pouvait point ne pas désirer tout au moins une prolongation de ses pouvoirs, et, à cette fin, sentait la nécessité pressante d'entretenir et d'accroître sa popularité. Il parvint à décider le ministère à déposer une demande de crédit de 600,000 francs supplémentaires pour frais de représentation de la présidence de la République, et le ministre des finances l'exposa et la souLint devant l'Assemblée nationale dans la séance du 12 mars. Une vive opposition se produisit aussitôt. «C'est, dit le citoyen Buvignier, le même langage que l'on tenait sous la monarchie, quand on demandait des dotations pour les princes! » — D'après le citoyen Laussedat, « la véritable convenance (on prétendait qu'il fallait faire au Président un traitement convenable) est dans l'économie, dans la sévérité la plus grande pour ne pas gaspiller l'argent du peuple. La dignité de la République consiste bien plus dans la grandeur des actes et des sentiments que dans la dépense et le luxe... » — Le citoyen Deville s'écrie : « En considérant que la misère règne en France,... que les deux tiers de la population trouvent à peine les moyens d'avoir une nourriture suffisante, que la population ouvrière dans les grands centres meurt de faim, j'ai trouvé inconvenant pour la dignité du Président de la République qu'on vienne nous
proposer une augmentation de 600,000 francs; bien plus, j'ai trouvé cette proposition inconstitutionnelle... » — Néanmoins, rallocation supplémentaire est votée par 418 voix contre 341. - Vous voulez, disent les Débats (1), fonder la République, vous voulez la faire aimer, et vous ne vous appliquez qu'à la montrer petite, jalouse, haineuse. Figurez-vous donc l'impression qu'ont du remporter dans leur âme ceux qui assistaient aujourd'hui, pour la première fois peut-être, à une séance de rAssemblée. Quoi! ces cris, ce tapage, ces interruptions inconvenantes... voilà ce qu'on appelle une discussion? Du dehors on entend un bruit affreux; on accourt; de quoi s'agit-il? Quelle est la grosse question qui soulève de si vives passions? Il s'agit, sans doute, du salut de la France? On crie que la Constitution est violée. Est-ce que les grenadiers du 18 brumaire sont à la porte? Enfin, on se tait un moment... Il s'agit de 50,000 francs par mois demandés pour le Président de la République, honteuse discussion!... » — Les conclusions de la Presse (2) sont les mêmes : « Quel débat! Nous avons vu le Président de la République marchandé et discuté pendant trois heures! Toutes les colères qui éclataient naguère sur les dotations monarchiques se sont déchaînées sur ce pauvre apanage de 600,000 francs, n — La Réforme s'indigne (3} : « La lumière s'est faite; l'ambition s'est développée dans son sens princier... l'on est entré dans le petit Trianon en attendant le grand Versailles et les riches Tuileries... il faudrait à M. Bonaparte une liste civile et deux Chambres, en attendant mieux (4)... Donc, nous voilà revenus au bon temps du roi Louis-Philippe! De l'argent! de l'argent! Quelle que soit la détresse de nos finances, quelle que soit la misère publique, il faut que les princes et leurs courtisans représentent. Peu leur importent la Constitution et la décence publique, et la misère des faubourgs... Est-ce que 600,000 fr., soit 1,515 fr.
(1) 12 mars.
(2) 13 mars.
(3) 5, 13, 14, 17 mars. (Ribevrolles, rédacteur en chef.)
(4) Ibid.
par jour, ne peuvent pas suffire à M. Louis Bonaparte? II se contentait de moins autrefois... Est-ce que sous la République on doit payer à M. le Président, premier serviteur de l'État, un budget d'écuries comme sous Charles X, et cela, quand les ouvriers mangent de l'herbe!... » — La République (1) donne la même note : « Bonnes gens des villes et des campagnes, vous avez cru à bien des choses en donnant vos suffrages au porteur du grand nom de Napoléon ; vous avez cru à l'amnistie, vous avez cru au remboursement des 45 centimes, vous avez cru à l'abolition des droits réunis, vous avez cru au gouvernement à bon marché. Vous savez déjà à quoi vous en tenir sur ces belles promesses... Il va falloir fouiller à l'escarcelle et payer vivement un petit supplément de 600,000 francs pour le cher Président... Vous allez dire que c'est une mauvaise plaisanterie... vous saurez que quand l'art. 62 de la Constitution a dit que le Président aurait 600,000 francs, cela voulait dire 1,200,000 francs, qu'on ne peut avoir un bon président à moins de ce prix-là, et encore qu'il y met du sien... Demain, on nous demandera, sans doute, 600,000 francs de menus plaisirs; il faut bien que le Président s'amuse. On dansera, on festinera, on portera toutes sortes de costumes fantastiques le jeudi de la mi-carême chez M. le Président. Tout est pour le mieux dans la plus chère des Républiques. » La Démocratie pacifique (2) dit aussi : « Ah ! un prince ne vit pas de peu, et notre Président est un vrai prince. Le vote d'aujourd'hui satisfera les royalistes. S'ils se pressent dans les salons du Président, c'est dans l'intention très peu cachée de le renverser et de le remplacer par un prince de meilleur titre. Mais ils sont bien aises de l'enivrer en quelque sorte par l'éclat que leur perfide amitié jette autour de lui, et de conserver un prestige de cour pour faciliter la transition qu'ils veulent ménager de la République à la monarchie. « — Citons, enfin, le National {'S] : « Maintenant la trouée est faite
(1) 13 mars 1849. (Eugène Bareste, rédacteur en chef.)
(2) Ibid.
(3) Ibid.
dans la Constitution; la voie est ouverte... La majorité se contente d'aller au bal de 1 Elysée ; mais la France qui ne va pas au bal, la France «jui sue sang et eau pour arracher à la terre de quoi payer le fisc, se souviendra du vote d'aujourd'hui. »
Depuis de lonj^ues années les républicains réclamaient raffrancfaissement et l'unité de l'Italie. — Louis-Napoléon partage avec le parti républicain la responsabilité de cette unité. — Le manifeste de Lamartine en 1848 déclarait que l'unité italienne devait être faite, même avec le sang de la France. — Soulèvement de l'Italie. — Le Pape, réfugié à Gaëte, réclame rinter\ention des puissances catholiques. — 24 février 1849, interpellation de Ledru-RoUin. — 16 avril, vote, par 388 voix contre 161, d'un crédit de 1,200,000 francs pour subvenir aux dépenses du corps expéditionnaire de la Méditerranée. — 26 avril, débarquement à Civita-Vecchia du général Oudinot avec 12,000 hommes. — Proclamations d'Oudinot. — Protestation de l'Assemblée romaine. — L'armée française est repoussée. — 7 mai, l'Assemblée vote, par 328 voix contre 241, que l'expédition ne soit pas plus longtemps détournée de son but. — Lettre du Président au général Oudinot. — Ordre du jour du général Changarnier. — 9 mai, interpellation Grévy sur la lettre présidentielle; réponse embarrassée d'Odilon Barrot; Ledru-Rollin ; proposition Flocon: 10 mai, Jules Favre; 11 mai, nouveau discours de Ledru-Rollin; Odilon Barrot; Jules Favre; ordre du jour pur et simple voté par 329 voix contre 292. — Cinquante-neuf représentants déposent une demande de mise en accusation du Président et des ministres, qui est repoussée par 388 voix contre 138; dépèche de Léon Faucher; blàine de l'Assemblée ; démission de Léon Faucher; le Sational^ le Crédit, la Vraie Républiijue ; V Assemblée nationale, ^onmaX de Changarnier, défend le Président: le Pa^j, journal bonapartiste, exulte. — La lutte électorale; circulaires Aristide Ferrère, où se révèle la pensée intime du prince. — Comité central bonapartiste. — Déclaration du comité de la rue de Poitiers. — La Presse.
Depuis de longues années l'opposition républicaine réclamait l'affranchissement et l'unité de l'Italie. Louis-Napoléon ne sera pas seul à supporter devant 1 histoire la lourde responsabilité de cette politique néfaste qui a eu pour résultat, en portant la plus grave atteinte aux conditions séculaires d'existence de la Papauté, d'attacher à notre flanc une grande puissance, devenue ennemie de la France, ennemie d'autant plus irréconciliable que son unité a été faite par nous et ciman-