‹ Napoléon III avant l'Empire (volume 2)Chapitre 2 sur 21 · ISAPOLEON III · texte numérisé non relu

ISAPOLEON III

tée de notre sang. A la fin de février 1848, Lamartine dans son manifeste aux puissances étrangères s'exprimait ainsi : (i Si l'heure de la reconstruction de quelques nationalités opprimées en Europe ou ailleurs nous paraît avoir sonné dans les décrets de la Providence...; si les États indépendants de l'Italie étaient envahis; si Ton imposait des limites ou des obstacles à leurs transformations intérieures ; si on leur contestait à main armée le droit de s'allier entre eux pour consolider une patrie italienne, la République française se croirait en droit d'armer elle-même pour protéger ces mouvements légitimes de croissance et de nationalité des peuples. »

L'Italie tout entière répondit à cet appel. Du nord au midi les peuples se soulevèrent contre leurs souverains. Le Piémont, ambitieux, venait au secours de la Lombardie insurgée, mais il était écrasé à Novare par les Autrichiens. A Florence, à Naples et dans les autres États, la Révolution était triomphante. A Rome enfin, le pape Pie IX, quelques jours après l'assassinat de Rossi, était obligé de prendre la fuite en se cachant dans une voiture de bagages et de se réiîigier à Gaëte. La République romaine était proclamée. Le Pape réclame l'intervention des puissances catholiques. Le 20 février, le ministère, par l'organe de M. Di^ouyn deLhuys répondant à une interpellation de Ledru-Rollin , déclare que la France ne peut rester indifférente à ce qui se passe dans les États romains, d'autant moins que l'Autriche, l'Espagne, Naples, sont près d'intervenir. Ledru-Rollin s'indigne de voirie ministère faire la guerre non dans l'intérêt de la liberté des peuples, mais, chose inouïe, contre cette sainte liberté, et qui plus est, une guerre de religion! Le Pape serait le premier à dire : Pas de sang répandu pour rétablir le pouvoir temporel. — MM. Coquerel et Poujoulat soutiennent le gouvernement. M. Bac déclare qu'une République n'a pas à se faire juge de la politique intérieure des autres nations. M. Aylies répond que l'indépendance du Pape relève de la catholicité tout entière. — Le 16 avril, par 388 voix contre 161, l'Assemblée nationale vote un projet de loi qui ouvre au ministre de la guerre un crédit

de 1,200,000 francs pour subvenir aux dépenses du « corps expéditionnaire de la Méditerranée » . Le but de l'intervention^ avait dit au cours de la séance le général Lamoriciére, était-: 1° de sauver les institutions libérales; 2° de ne pas laisser lAutriche prendre une situation prépondérante en Italie auprès du Pape. — Le gouvernement envoie à MM. d'Harcourt et de Rayneval, nos ambassadeurs à Rome et à Naples, alors à Gaëte, les instructions suivantes (1) : « Renverser cette base (la souveraineté temporelle), c'est porter une atteinte sérieuse à une institution dont toutes les nations catholiques ont le droit de revendiquer Tintégrité parce qu'elle est la clef de voûte de la religion... Il faut que le Pape soit rétabli dans l'indépendance... (nécessaire)... pour le libre accomplissement de ses devoirs spirituels; il faut en même temps que les populations de lÉglise soient mises à l'abri du retour du détestable régime qui a été la cause première de toutes les calamités de ces derniers temps... » Le 26 avril (1849), le général Oudinot de Reggio débarque à Civita-Vecchia avec un corps d'armée de 12,000 hommes. Le 30, il arrive sous les murs de Rome. Dans sa marche 1 armée française rencontre de distance en distance des écriteaux portant le texte de l'article 5 de la Constitution : v. La République française respecte les nationalités étrangères et n'emploie jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple (2). » Le général Oudinot (3), dans une proclamation aux habitants de Rome, déclare que la France a vu seulement que par sa position elle était particulièrement appelée à intervenir pour faciliter

(1) Odilon B&RROT, Mémoires, t. III, p. 207.

(2) Mazziui, l'un des Iriuuivirs, dit aux uieaiLres de la légation française : « La menace d'une inter\'ention autrichienne est sans fondement; d'ailleurs, intervenir soi-même à l'improviste pour empêcher l'inter^-enlion dautrui, c'est apporter un mal immédiat sous prétexte de conjurer un mal éloigné. La protection qu'on nous accorde ressemble fort à une servitude qu'on nous impose. »

(3) Dans un ordre du jour, au moment du départ, il disait : •< Le gouvernement n'a pas voulu que les destinées du peuple romain pussent être à la merci d'un parti en minorité ou d une puissance étrangère. Il nous couBe le drapeau de la France pour le planter sur le territoire romain comme un éclatant témoignage de sympathie... » ,

l'établissement d'un régime également éloigné des abus à jamais détruits par la générosité de l'illustre Pie IX et de l'anarchie de ces derniers temps; que le drapeau (Français) est celui de l'ordre, de la conciliation, de la vraie liberté! L'Assemblée romaine proteste au nom de Dieu et du peuple contre la violation de son territoire sans aucune déclaration préalable, contre l'atteinte portée au droit des gens, aux engagements pris par la nation française dans sa Constitution, et aux liens de fraternité qui auraient dû naturellement unir les deux républiques. Le général Oudinot lance une nouvelle proclamation : «... A peine élevé sur le trône pontifical, le généreux Pie IX avait conquis l'amour de ses peuples en prenant l'initiative des réformes libérales; mais, un parti factieux, qui a porté le malheur dans toute l'Italie, s'armait dans Rome à l'ombre de la liberté. Le fantôme de gouvernement qui siège à Rome répond par des bravades à mes paroles de conciliation. Soldats, acceptons le défi! Marchons sur Rome ! » Les Romains répliquent par deux coups de canon. L'armée française reçoit l'ordre d'attaquer et monte à l'assaut. Elle est repoussée sur toute la ligne et éprouve des pertes considérables (I).

Dans sa séance du 7 mai, l'Assemblée nationale par 328 voix contre 241 invite le gouvernement à prendre, sans délai, les mesures nécessaires pour que l'expédition d'Italie ne soit pas plus longtemps détournée du but qui lui était assigné. Le même jour, le Président de la République écrit au général Oudinot : « La nouvelle télégraphique qui annonce la résistance imprévue que vous avez rencontrée sous les murs de Rome m'a vivement peiné. J'espérais, vous le savez, que les habitants de Rome, ouvrant les yeux à l'évidence, recevraient avec empressement une armée qui venait accomplir chez eux une mission bienveillante et désintéressée. Il en a été autrement; nos soldats ont été reçus en ennemis; notre honneur militaire est engagé; je ne souffrirai pas qu'il

(i) 200 morts, 300 blessés, 365 prisonniers.

reçoive aucune atteinte. Les renforts ne vous manqueront pas. Dites à vos soldats que j'apprécie leur bravoure, que je partage leurs peines, et qu'ils pourront toujours compter sur mon appui et sur ma reconnaissance, n Le général Ghangarnier adressait alors à la garnison de Paris l'ordre du jour suivant, qui fait singulièrement disparate avec les sentiments qu'il devait manifester bientôt à l'égard du Président ; mais à ce moment il crovait être le mentor du chef de l'État et le maître de l'avenir : a Faites que cette lettre du Président au général Oudinot soit connue de tous les rangs de la hiérarchie militaire. Elle doit fortifier l'attachement de l'armée au chef de l'État, et elle contraste heureusement avec le langage de ces hommes qui à des soldats français placés sous le feu de l'ennemi voudraient envoyer pour tout encouragement un désaveu « (1). Le lendemain 9 mai, M. Grévy interpelle le ministère sur cette lettre. M. Odilon Barrot répond : « (C'est) une lettre de svmpathie, d'encouragement, de reconnaissance envers les soldats... Je n'y aperçois rien qui engage la politique, qui établisse et qui ait même l'intention d'établir un conflit entre la résolution de l'Assemblée et l'exécution que doit donner le gouvernement à cette résolution. Cependant cette lettre n'est point un acte de cabinet et de conseil... » Ledru-Rollin n'a pas de peine à faire justice de ces explications embarrassées : « Quand il v a, dit-il, un premier magistrat responsable... dire qu un paieil document, en semblable circonstance, n'est pas de la plus haute gravité quand ce document est... placé à l'ordre

(i) « Il était impossible, dit Odilon Barrot dans ses Mémoires (t. III, p. 226), de signaler avec plus d'audace le triple but de la lettre du Président, qui était de capter la faveur de l'armée, de l'irriter contre l'Assemblée et d'afficher le plus profond mépris pour les résolutions parlementaires. ■ Comment concilier cette déclaration avec son langage devant l'Assemblée? 11 n'était donc pas sincère alors? Et pourquoi? pour garder son portefeuille? La vérité, c'est que les sentiments avaient changé, et que ces Mémoires ont été écrits après coup, sous l'impression de la rancune et d'une ambition déçue. En ce qui concerne l'ordre du jour du général Changarnier, Odilon Barrot, interpellé, déclarait à l'Assemblée qu'il avait demandé des explications au général, qui avait répondu n'avoir fait que portera la connaissance de l'armée l'expression de la sympathie du Président pour nos soldats et ne pas comprendre qu on eût pu voir dans cet ordre du jour une offense à l'Assemblée dont il respectait les droits et les prérogatives.

du jour de l'armée, c'est dire une chose qui n'est pas raisonnable. Oui, la lettre est officielle, car la lettre engage la politique malgré vous... On dit : Des renforts vous seront envoyés... (On prétendait) que la République romaine n'était plus soutenue que par une poignée de factieux. . . que l'armée autrichienne était à deux jours démarche de Rome... on ne voulait pas qu'on restaurât le pouvoir papal sans que l'influence française pesât dans la balance. Voilà bien les deux conditions. Eh bien, le lendemain d'un vote qui exigeait au moins que l'armée française n'entrât point à Rome, qu'elle n'étouffât pas la République, vous président, vous avez la témérité d'écrire officiellement : Persévérez! vous aurez des renforts ! Citoyens, agir ainsi, c'est déchirer votre décision, c'est trahir la République! Ce qui est une honte dans l'histoire d'un peuple libre, c'est une bataille livrée pour étouffer la liberté et anéantir une République ! ... » M. Flocon dépose la proposition suivante : « Vu l'article 67 de la Constitution, ainsi conçu : Les actes du Président de la République autres que ceux par lesquels il nomme et révoque les ministres n'ont d'effet que s'ils sont contresignés par les ministres, l'Assemblée nationale déclare la lettre du citoyen Louis-Napoléon, président de la République, adressée à M. le général Oudinot, en date du 8 mai 1849, nulle et de nul effet. [Exclamations et rires à droite, longue interruption.) . . .Je ne pense pas qu'il puisse se présenter de circonstance plus grave et plus périlleuse dans une République que celle où le chef du pouvoir exécutif s'adresse directement à l'armée sans le contreseing et la responsabilité d'un ministre... C'est une protestation contre le vote que vous avez rendu... Il est temps... que l'armée sache bien que c'est l'Assemblée qui... décide la paix ou la guerre. »

— Le lendemain 10 mai, la discussion continue... «Tous les voiles sont déchirés, dit Jules Favre... nous marchons sous la bannière du Pape... Vous oubliez qu'il y a une Constitution qui vous défend de vous immiscer dans les affaires d'un peuple libre ; vous oubliez qu'il a été solennellement entendu à cette tribune que vous n'alliez pas rétablir le Pape... Nous avons

été trompés!... Vous allez chez un peuple ami sans y être appelés. . . vous allez sur un territoire ami, vous dites à un gouvernement constitué, sorti comme le nôtre dif suffrage universel : Vous n'êtes qu'un ramas de factieux et de brigands; quittez ce siège que vous avez usurpé!... Le défi vient de vous qui, au mépris de la volonté de l'Assemblée, contrairement à votre parole, avez déchaîné la guerre... »

Le 11 mai, c'est Ledru-Rollin qui remonte à la tribune : « Vous vouliez qu'on n'entrât à Rome que pour le cas où on y serait appelé, ou bien si une intervention napolitaine ou autrichienne menaçait le gouvernement romain... Ou les lois de la logique sont changées, ou il faut conclure que l'on a déversé sur votre résolution le plus profond mépris. Si vous ne savez pas vous donner satisfaction, non, vous n'existez plus, le Président de la République est tout ! {Agitation prolongée.) La lettre est officielle; donc elle est un acte politique, et cette téméraire politique du Président contredit, efface, détruit la vôtre. Ministres, si vous avez ignoré cette lettre outrageante pour la majesté de l'Assemblée, donnez votre démission, autrement vous êtes des complices ! . . , Ètes-vous des hommes ?. . . La main sur le cœur, avez-vous le sentiment de votre dignité? Si vous l'avez, répondez à cet insolent défi par un acte d'accusation, ou... disparaissez, car vous avez l'opprobre au front... Comment, on vous montre comme les ennemis de l'armée ! on vous désigne à ses baïonnettes au profit de qui? Au profit d'un prétendu chef d'État, c'est-à-dire d'un simulacre impérial ou roval. » Odilon Barrot déclare à nouveau que la lettre du Président n'enchaîne pas la politique même du ministère, qu'elle n'est que l'expression sympathique du chef de l'État pour les soldats, que l'armée française n'est pas en Italie pour y constituer un gouvernement, mais pour exercer une médiation d'humanité et de liberté. Jules Favre rappelle que lors du vote de l'expédition il a été solennellement promis qu'on ne porterait pas atteinte au gouvernement romain! « 11 est certain, dit-il, qu'on a attaqué Rome à main armée, qu'on l'a attaquée contre la volonté de l'Assemblée nationale... A la lecture d'un pareil

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clocument(la lettre du Président), quelques-uns ont pu se demander... si l'Assemblée s'était véritablement donné un maître, car on y parle dans cettre lettre un langage qui n'est pas celui d'un État républicain; on y dispose de la force publique; on y prend des résolutions !.... Le cabinet vous a dit... que la lettre avait été publiée sans qu'il la connût... Comment! c'est ainsi que vous sauvegardez la dignité du pouvoir dont vous êtes les dépositaires?... Nous ne pouvons pas souffrir... qu'en dehors du cabinet le Président puisse avoir une politique... Ce n'est pas tout... un ordre du jour a paru, ordre du jour coupable, ordre du jour insurrectionnel, ordre du jour qui est une véritable provocation... Le cabinet... a pris l'engagement de ne pas attaquer la République romaine, et il l'a attaquée. . . En vertu de quel droit avez-vous fait la guerre ?... Qu'avez-vous fait de l'article 5 de la Constitution (respect de nationalités étrangères) ? Vous en avez fait la bourre de vos canons!... Le gouvernement romain eût été composé de misérables lâches... s'il avait répondu à vos sommations armées. Il a résisté, il était dans son droit, droit éternel, droit saint, droit protégé de Dieu, celui de la créature intelligente résistant contre la force. Eh bien, ce droit, vous l'avez foulé aux pieds, et cette violation du droit, vous l'avez scellée du sang de nos soldats !... » L'ordre du jour pur et simple était voté par 329 voix contre 292.

Dans cette même séance du 11 mai, 59 représentants déposent une proposition tendant à décréter d'accusation le président de la République et ses ministres pour violation de l'article 5 de la Constitution. Elle réunit 138 suffrages et est repoussée par 388.

Le ministre de l'intérieur, M. Léon Faucher, ayant envoyé aux préfets une dépêche pour annoncer la décision de 1 Assemblée dans les affaires d'Italie, où il disait, en signalant les votes des députés du département, que les agitateurs n'attendaient (|u'un vote hostile au ministère pour courir aux barricades, 519 voix contre 5 considèrent cette dépêche comme une manœuvre électorale et infligent un blâme au ministre de l'intérieur, que le citoyen Flocon fait suivre de cette réflexion

qui excite une hilarité générale et prolongée : « Nous invitons M. le ministre de Tintérieur à envoyer cette nouvelle dans les départements par le télégraphe. »

M. Léon Faucher donne sa démission. Les journaux opposants condamnent avec indignation la lettre du Président; les plus avancés demandent la mise en accusation dans les termes les plus outrageants. « Nous blâmons, dit le Siècle [l), les passages de cette lettre, où, disposant à son gré des forces et des trésors de la France, il semble oublier que la Constitution à laquelle il a prêté serment ne met pas ces forces et ces trésors à sa disposition exclusive. » — « Voilà, dit le National (2), comment il tient compte de la volonté de la représentation nationale, c'est ainsi qu'il prouve son respect pour la Constitution. Nous avons peine à en croire nos yeux. En ce moment même le défi provocateur, jeté par le premier fonctionnaire de la République au pouvoir souverain, nous parait inexplicable. L'intervention directe, personnelle, de M. Louis Bonaparte dans une question qui se débattrait entre son cabinet et l'Assemblée serait déjà un fait grave ; mais que penser lorsque cette intervention se manifeste après un vote décisif, formel, qui a tranché constitutionnellement le débat?... Il ignore donc qu'il n'a pas le droit d'ordonner seul à une compagnie de prendre les armes, de faire un pas en avant? Mais s'il n'a pas lu la Constitution qu'il a jurée, il n'a donc personne à côté de lui qui lui rappelle la portée de sou serment? Qu'est-ce à dire? Que l'on se passerait au besoin de l'assentiment de ses ministres comme on semble vouloir se passer de l'autorisation de l'Assemblée? Tout cela a besoin d'explications, et ces explications ne sauraient être trop promptes... Nous imposons silence à l'indignation de notre cœur... Nous tairons les soupçons que font naître dans notre esprit les faits dont nous sommes témoins depuis quelque temps... Quant aux ministres, s'il leur reste quelque respect d'eux-mêmes, s'ils ne sont pas, tous, les complaisants serviteurs d'un maître impérieux, leur démission

(1) 10 mai 1849.

(2) 9 mai 1849.

accompagnera Tinsertion au Moniteur de la lettre de M. Bonaparte... ce document d'un style impérial. » D'après le journal le Crédit (1), la lettre « est un audacieux et imprudent défi jeté à l'opinion publique » . La Vraie République (2) estime que... l'Assemblée a esquivé un 18 brumaire. « La lettre impériale qui viole... la Constitution et qui insulte à la puissance supérieure de l'Assemblée n'était qu'une provocation ambitieuse pour en finir avec la République... avant que des élections nouvelles vinssent flétrir la politique désastreuse et perfide de l'Elysée.. . Pourquoi donc tant d'audace de ce magistrat éphémère contre son premier maître le peuple souverain, contre son second maître la représentation nationale?... Il est facile de deviner que le prétendant à l'Empire est pressé ! Il veut utiliser les trois jours qui lui restent... Et en eflet, où en serait ce bouche-trône s'il avait des élections franchement rovalistes et des élections franchement républicaines? Et il n'y a de possible que l'un ou l'autre résultat, si l'on veut, les deux ensemble. Le parti bonapartiste, impérialiste, présidentiel va disparaître à la proclamation du scrutin... L'étranger (3) qui gouverne la France a certainement eu la volonté d'un coup d'État... Justement menacé d'accusation, de suspension, de déchéance, le héros de Strasbourg aurait fait son coup séance tenante... Il s'agissait d'arrêter les représentants de la Montagne au milieu de l'Assemblée s'ils eussent... proclamé l'accusation et la déchéance du j)résident étranger... La conspiration est flagrante. L'inquiétude est générale... S'il n'est pas maintenant décrété d'accusation, quand le serait-il donc ?... Légalement (4) et moralement le prince étranger qui au 10 décembre a surpris à la République un vote de fatigue et de désespoir, comme il avait déjà voulu escamoter la France à Boulogne et à Strasbourg, le président Bonaparte est déchu de la présidence ! »

(i) 10 mai 1849.

(2) Ibid.

(3) 11 mai 1849.

(4) 9 mai 1849.

Le Peuple dit (1) : « Louis Bonaparte ne peut plus être président de la République; il a trompé l'Assemblée nationale, il a violé la Constitution ; il a trahi la République !... Combien (2) de temps encore la République souffrira-t-elle cet aventurier qui a nom Louis Bonaparte?... Il (3) n'y a plus à en douter, Louis Bonaparte est le vassal de Pie IX et de Nicolas ; Louis Bonaparte est un cadavre galvanisé par les Jésuites et les Cosaques. Qui nous délivrera de cet aventurier?» a Est-ce, dit la Réforme^ pour celte iniquité, cette honte, est-ce pour ce guet-apens contre l'Italie que vous avez élu le neveu de Bonaparte?... Voilà qu'un gouvernement, violateur effronté de la Constitution..., loin de prêter à la République romaine les secours promis, arme contre elle, et par une indigne et lâche trahison dévoue les soldats de Marengo, transformés en soldats du Pape, à la honte de la renverser. En leur nom, au nom de la France, nous protestons contre ce crime infâme... La violation de la Constitution est formelle ; elle s'est accomplie avec la duplicité et le manque de foi qui semblent familiers à M. Bonaparte... Ainsi parce qu'un pouvoir de trahison lancera notre armée dans un guet-apens contre un peuple, il faudra pour notre honneur militaire que l'assassinat arrive à bonne fin: il faudra pour que l'honneur reste au drapeau qu'un peuple qui se défend chez lui soit égorgé par nos armes... n K Dites-nous donc (4) (6 Odilon), ô Dreux-Brézé des grandes manchettes et des petites raisons, dites-nous si la lettre de votre illustre président n'est pas une insolente condamnation du dernier vote de l'Assemblée... » hai République s'écrie (5) : «... De quel droit... s'adresse-t-il à l'armée... que la Constitution lui interdit de commander... de quel droit ce fonctionnaire essentiellement responsable et révocable se permet-il d'infirmer les décisions de l'autorité souveraine du Parlement?

• (1) 10 mai 1849.

(2) 14 mai 1849.

(3) 19, 29 avril, 9 mai 1849.

(4) 10 mai 1849.

(5) Ibid.

De quel droit, lui qui ne peut disposer ni d'un homme, ni d'un écu de la France, se permet-il de continuer une guerre impie, inconstitutionnelle? Est-ce que le jouteur de la passe d'armes d'Eglington sous le costume du chevalier des miroirs , est-ce que le parodiste du Petit Caporal se laissant prendre derrière une grille comme un jeune écervelé , est-ce que le héros de Boulogne, le spécial conatable de Mary-le-Bone... croit compter assez de... hauts faits pour revêtir la pourpre impériale?... Jamais notre France ne déchirera sa constitution pour se laisser gouverner par les chambellans de ce fétiche fatal qui n'a jamais manié d'autre arme que la lance à fer émoussé d'un tournoi de carnaval ou le bâton de police ! . . . Il est temps de mettre un terme à ces velléités dictatoriales qu'affecte l'élu du 10 décembre. Si l'on a pu souffrir des puérilités, comme le port illégal d'un uniforme de général, comme la création d'aides de camp pour un fonctionnaire civil... il n'est plus permis de tolérer une usurpation de pouvoirs... Ce que le citoyen Louis-Napoléon n'a pas le droit de faire, c'est d'engager la politique et les forces de la France, c'est de tenir, lui, le héros de Strasbourg et de Boulogne, un langage qui ne pourrait convenir qu'au vainqueur de Montenotte, de Lodi, d'Arcole et de Rivoli... « La Démocratie pacifique n'est pas moins violente (1) : <j. La France est mise au ban de l'Europe ; elle a changé ses soldats en Cosaques... elle sème le meurtre et la désolation sur son passage. . . Le ministère a déchiré la Constitution, traîné le drapeau de la France dans le sang et dans la boue. . . Après (2) les deux fohes de Strasbourg et de Boulogne, Louis-Napoléon trouve le moyen de se surpasser encore, et il exécute en personne cette troisième folie qui a paru hier soir dans la Patrie (lettre au général Oudinot). Oui, c'est une folie bien caractérisée, c'est une monomanie d'impérialisme aussi impuissante que ridicule... Le Président de la République a rendu luimême nécessaire, urgente, sa mise en accusation. Au crime d'avoir autorisé une guerre contre un peuple hbre sans i'assen-

(1) 8 et 10 mai 1849.

(2) 8 mai 1849.

liment de l'Assemblée nationale... vient s'ajouter celui de se révolter contre une décision formelle de l'Assemblée souveraine... Notre (1) honneur militaire, notre honneur national, vous les avez prostitués, avilis, au service d'une cause infâme. . . et vous vous appelez Bonaparte!... Nous sommes à la veille de la guerre civile... Les Français ont assailli traîtreusement une république, violé un territoire ami, répandu le sang de ces hommes dont le seul crime était d'être républicains comme nous. Le cabinet a joué l'Assemblée, trahi la France, déshonoré nos drapeaux, compromis l'influence de notre nom par une scélératesse sans exemple; rien ne peut mettre Louis Bonaparte à l'abri des mêmes accusations ; on le peut d'autant moins qu il a revendiqué sa part de responsabilité par une lettre qui est à la fois le plus audacieux des coups d'État et le plus ridicule. Que l'Assemblée nationale ait le courage de décréter d'accusation Louis Bonaparte... « La Révolution démocratique et sociale (2) s'écrie : « La France assassine la République romaine... la forfaiture de M. Bonaparte (est) une infamie... (C'est) une politique de honte. Jamais sous Louis-Philippe, de détestable mémoire, le drapeau tricolore n'avait subi la honte que lui prépare aujourd'hui M. Napoléon. La France permet au neveu de Napoléon de trahir la cause des peuples opprimés... En voulant tuer la République italienne, vous n'avez tué que vos ridicules prétentions à 1 Empire... M. Bonaparte et ses ministres (3) devraient être à Vincennes. Ils ont trahi la République, violé la Constitution... n

\^^ Assemblée îiationale (4) défend le Président de la République ; sa lettre, dit-elle, si sympathique, si française, n'avait pas besoin de l'attaque des radicaux pour accroître sa popularité. Le journal du général Changarnier applaudit, quoique le prince soit sorti de son rôle constitutionnel. Bientôt il

(1^ 10 niai 1849.

(2) 19 avril 1849 (3^ 9 mai 1849.

(4) 10 mai 1849.

n'applaudira plus, il n'aura plus des trésors d'indulgence, il ne poussera plus à la roue du char bonapartiste, quand il faudra reconnaître que le Président est tout le contraire de l'imbécile qu'on croyait et n'entend pas tirer les marrons du feu pour d'autres. Le Pays (l) exulte... « La France entière doit une vive reconnaissance au président. Dans la crise affreuse qui nous menace de nouveau, on se demandait s'il aurait l'énergie nécessaire pour protéger la société ; il a répondu au défi de la Montagne par sa lettre au général Oudinot; il a brûlé ses vaisseaux avec les implacables adversaires de l'ordre social ; il nous a donné par là une preuve irrécusable de son courage et de ses sentiments. C'est comme s'il eût dit à la France : Vous voyez que vous pouvez compter sur moi, je suis à vous à la vie, à iamort... Nous avons (2) à notre tête un homme courageux qui porte sur son front un signe providentiel. Oui, il a été suscité par la Providence pour nous sauver. Le doigt de Dieu est là. Que serions-nous devenus si le gouvernement n'avait pas été remis en des mains aussi généreuses?... Le nom de Napoléon a seul la force de combattre ce qu'il y a de plus puissant au monde : l'envie du pauvre contre le riche. Napoléon et le socialisme, voilà les deux adversaires en présence ; dans l'un se personnifient la société, la religion, la famille, l'ordre, la propriété, tous les trésors de la civilisation, la gloire de notre passé, le salut de notre avenir... Napoléon, c'est notre espoir, notre honneur, notre ancre, notre épée, notre drapeau... »

— Dès le mois de février la lutte électorale avait commencé en vue des élections du 13 mai. Sous la signature d'Aristide Ferrer, le 19 février, la circulaire suivante (3) était adressée aux électeurs des campagnes et aux ouvriers : « Mes bons amis... (je suis) à même d'apprécier au juste la profondeur du mal que la conduite des affaires de la République a fait dans toutes les classes, principalement dans le peuple... Je ne vois

(1) 12 mai 1849.

(2) 18 mai 1849.

(3) Faubourg Saint-Honoré, 134.

de soulagement à tant de malheurs que dans une Assemblée législative napoléonienne... Les candidats doivent être choisis dans Tordre suivant : 1° les amis de Louis-Napoléon; 2° les jeunes gens de vingt-cinq à trente-cinq ans qui n'ont pas encore figuré dans les Assemblées législatives et qui, aux dernières élections, ont montré le plus de dévouement à notre cause ; 3° les anciens magistrats, militaires ou administrateurs, restés fidèles à la mémoire de l'Empereur; 4° les propriétaires qui, sortis des affaires publiques depuis le gouvernement de Juillet, voudraient consacrer leur intelligence et leur influence au bien général du pays; 5° les membres de l'opposition sous le ministère Guizot; Clés républicains modérés... Vous demanderez aux candidats portés sur la liste définitive une déclaration de dévouement à la famille de Napoléon, qui, seule, est compatible avec le principe de la démocratie de 1"Î89, et, seule, peut fonder aujourd'hui un gouvernement durable en France. » Le -i mars, nouvelle circulaire : «... Rappelez- vous, campagnards, que depuis 1815, les députés n'ont pas pensé à vous; ils vous ont considérés comme si vous n'existiez pas... Vous devez hardiment choisir des hommes nouveaux pour faire de nouvelles choses... Par le choix de Louis-Napoléon Bonaparte vous avez inauguré l'ère des hommes nouveaux... étrangers aux partis qui se sont disputé le pouvoir depuis dix-huit ans... Votre préférence doit donc se porter sur les hommes qui n'ont pas encore paru dans nos Assemblées... Que votre drapeau électoral porte : Nouvelle génération, Suffrage universel. Empire électif et décennal. » On voit, par ces derniers mots, se révéler la pensée du prince, et qui est celle-ci : Il faut que le pays, que la nouvelle Assemblée le délie de son serment, il faut qu à une présidence de quatre années, sans reconduction possible, succède sinon un Empire héréditaire, du moins un principat de dix années. Le 5 avril, autre circulaire : ^ Électeurs des campagnes et ouvriers... Mes espérances sont dans les sentiments d'amour que les populations entières des campagnes conservent pour le neveu de l'Empereur ; elles savent les entraves qu'en haine et en prévision de «a nomination on

a mises à son pouvoir, et elles tiendront à lui donner la puissance de faire le bien qu'il médite pour le peuple, en envoyant à l'Assemblée législative des représentants napoléoniens, ayant la foi et l'énergie nécessaires pour élargir le cercle de ses attributions en lui conférant un pouvoir qui, en respectant le suffrage universel, offre aux transactions une sécurité qu'une durée éphémère de quatre années ne peut inspirer... « On comprend parfaitement les espérances du prince et de son entourage. L'élection du 10 décembre ne devait-elle pas avoir une immense influence sur les élections législatives postérieures et en quelque sorte les commander? Comment ne pas penser que les millions d'électeurs qui avaient voté pour le Président ne tiendraient point à être représentés par des bonapartistes? Et cependant, comme nous le verrons, les choses très généralement se passèrent autrement. Les candidats bonapartistes ne se trouvèrent pas ; surtout les candidats légitimistes ou orléanistes étaient de si gros personnages dans leurs départements respectifs qu'ils empêchèrent toutes autres candidatures conservatrices de se produire avec quelque chance de succès. L'on vit ce spectacle surprenant d'électeurs qui, après avoir acclamé un Bonaparte, choisissaient pour députés des adversaires du bonapartisme.

Le l"mai 1849 paraissait encore une circulaire électorale : « Habitants des campagnes, cultivateurs et vignerons. Garde à vous!... Louis-Napoléon se rappelle des {sic) moindres marques de dévouement, et les personnes qui disent le contraire calomnient un des plus beaux caractères de l'époque... Depuis 1789 tous les gouvernements, sauf l'Empire qui des enfants du laboureur faisait des colonels ou des maréchaux, des ducs ou des princes, se sont appliqués à vous mettre en oubli ; aux villes étaient les faveurs, aux campagnes étaient les charges... Il est plus que temps que vous choisissiez de véritables et sérieux défenseurs de vos intérêts... "

En outre, un Comité central bonapartiste se formait sous la présidence du général Baclielu. Il tenait ses séances 20, rue Bergère. Il se composait des généraux Hulot d'Osery, Rémond,

Sourd, Lamarre, Petiet; des colonels Lançlois, de Pontécoulant, de MM. Desazars, de Saint-Hilaire, Fayot, de Zecavo, Barrillon, Lambert, Lançon, Mouillard, Darins, de Méron, Rapetti, Abrial, Lemarrois, de Forbin-Janson, de Taivande, Paul de Vigny, de Bilmare, de Franchessin , Mithivier, de Wals, Fresnel, Gauguier, Gonessin de La Fosse, Pellegrini, Migneron, Sancier, Lepoitevin Sainte-Anne. Il envoyait en province aux électeurs voulant soutenir l'élu du 10 décembre, Louis-Napoléon Bonaparte, une f circulaire » où on lisait : u Choisissons pour prendre nos intérêts des hommes jtouveaiix, ne nous faisons pas illusion sur la fusion des partis... Déjà notre bon sens nous a portés vers le neveu de Napoléon parce que ce nom populaire, cher à la France, est un symbole d'ordre, d'honneur, de gloire, de dévouement, de désintéressement et d'avenir. Depuis qu il est au pouvoir, Louis-Napoléon attend dans une douloureuse impatience que nous achevions notre œuvre en lui enyoyant des députés réellement bonapartistes... »

Mais le principal comité électoral napoléonien était celui qui, sous la présidence du général Piat, était formé par les compagnons de Strasbourg et de Boulogne, les fanatiques, qui à eux seuls valaient des armées. A la date du 8 avril, ce comité faisait paraître l'adresse suivante aux électeurs : «... Formé et organisé il v a dix mois (l), avec l agrément de Louis- Napoléon... notre comité a eu l'honneur de poser le premier la candidature du neveu de l'Empereur, d'abord comme représentant du peuple, puis comme président de la République... Permettez-nous de vous rappeler les principes qui doivent vous servir de guides. Ces principes sont ceux qu adopta l'empereur Napoléon quand, parvenu au pouvoir au milieu d'une société bouleversée par des partis acharnés les uns contre les autres, il entreprit de les réconcilier, de les fondre dans un grand parti national, en appelant à lui tous les hommes de mérite, tous les honnêtes gens, à quelque drapeau qu'ils

(1) Donc pour l'élection de juin 1848.

eussent appartenu. Ces principes, ce sont les mêmes que professe aujourd'hui le neveu de l'Empereur... La France accepte tous les hommes honorables, sages, intelligents des anciens partis, mais elle a le droit de leur demander comment ils comprennent le sentiment national et ce qu'ils feront pour le satisfaire. Le pays a donc à choisir entre ceux qui désirent le renversement de l'œuvre du 10 décembre et ceux qui en veulent l'affermissement.

« Signé : Général Piat , Fialin de Persigny , Armand Laity , comte Mésonan , colonel Thiérion , PiÉTRi, Eugène Bataille, Bésuchet de Saunois. »

Le Comité de la rue de Poitiers, qui est formé des députés légitimistes, orléanistes, bonapartistes, écrit (1) à ses correspondants : «Aux approches du 10 décembre, la candidature qui devait triompher est née spontanément du sein du peuple. Cette élection a été opérée par une majorité sans exemple dans l'histoire... Le prince a su démêler la politique de paix intérieure qui pouvait seule promettre à son administration constitutionnelle une bonne et durable part dans la mémoire du pays. Sa fidélité, sa fermeté, sa persévérance, déjà manifestées par des épreuves décisives, sont devenues des garanties publiques d'ordre et de confiance...

<i Signé : Ferdinand Barrot, Berryer, de Broglie, Cham- BOLLE, Duvergierde Hauranne, Achillc Fould, Sauvaire-Barthélemy , de Malle ville, Mole, MoNTALEMBERT, général PiAT, de Noailles, de Përigord, de Rëmusat, Thiers. »

La Presse (2) apprécie sévèrement ce manifeste : « Vous voulez, dit-elle, imposer vos noms à un grand nombre de collèges afin de parvenir plus sûrement à votre but qui est de

(1) 29 avril 1849.

(2) Numéro du 18 mars.

mettre en tutelle le Président de la République et de Tempécher ainsi de donner cours à ses idées et à ses instincts... Vous voulez par l'élection du 13 mai ôter à l'élection du 10 décembre sa signification populaire, vous voulez enfin effacer le nom de Bonaparte sous le nom de Thiers. lia France est avertie (l). »

1) Il paraît alors un certain nombre d'affiches. Nous en mentionnerons une intitulée : la Famille Bonaparte devant le' tribunal du peuple. Louis- Napoléon est censé répondre aux juges qui lui demandent : « Comment as-tu répondu à la confiance du peuple? — En marchant d'un pas ferme dans la véritable voie du progrès; en sacrifiant au bonheur du pavs la brillante auréole de gloire dont j'aurais pu m'environner... J'aurais pu lancer la France entière sur les champs de bataille... vaincre et imposer des lois à l'Europe; j'ai mieux aimé travailler à diminuer les souffrances du peuple; je me suis efforcé... de ramener la confiance... sans sortir jamais des limites assignées à mon pouvoir, afin de répondre à ceux rjui m'avaient accusé de tendre à la dictature, que je n'ai d'autre ambition que celle de servir mon pays. Far mon ordre les cités s'élèvent où les travailleurs trouverojit des logements sains et toutes les commodités de la vie; naguère encore je disais à mes ministres : N'oubliez jamais que je ne goûterai pas de satisfaction véritable tant que les travailleurs, nos frères et nos meilleurs amis, ne seront pas entièrement affranchis des souffrances qui les accablent... ; que nos plus grands efforts aient pour but l'anéantissement de la misère... Brûlons peu de lampions et doublons les secours à distribuer aux malheureux... L'amélioration du sort des ouvriers est une idée éminemment napoléonienne... A la suite des funestes journées de Juin un grand nombre de citovens avaient été transportés, j'ai fait rendre à la liberté ceux qui avaient paru plus égarés que coupables... aujourd'hui je viens d'ordonner la mise en liberté de 1,228 de ces malheureux... i> Le Président de la République se tait; un murmure favorable se fait entendre parmi les juges... (Les autres Bonaparte paraissent et s'expliquent sur leur conduite. Alors...) la grande voix du peuple souverain prononce ce jugement solennel : « Enfants de la France! neveux de Napoléon! honneur à vous! Vous avez résisté aux mauvaises passions, vous avez puissamment contribué à soulager les travailleurs, vous voulez que la France soit grande et prospère... Le peuple souverain vous approuve et déclare que vous avez bien mérité de la patrie. Signé : H. Chabacd. » (Imprimerie Blondeau, 32, rue du Petit- Carreau.)

Voici encore une affiche intitulée : Passe-temps du Président. Trait de générosité de Louis-Napoléon Bonaparte, avec une gravure le représentant à cheval et recevant le placet d'une pauvre femme, et cette légende : « C'est pour un secours, mon mari est malade ! » Le Président remet 20 francs à la pétitionnaire qui lui couvre la main de baisers. Ce jour-là la promenade fut bien plus courte qu'à l'ordinaire. Le neveu de l'Empereur semblait préoccupé. Au retour, il monte rapidement à son cabinet, prend un billet de 100 francs et dit à son officier d'ordonnance de le suivre. Us sortent à pied. Le Président se dirige vers l'échoppe de I ouvrier malade, il arrive auprès du lit où la femme le suit en pleurant de joie : « Tenez, brave homme, voilà de quoi vous aider un peu; je ne suis pas riche; c'est égal, j'ai bien du bonheur à vous apporter du soulagement. — Ce qui me guérira, dit l'ouvrier, c'est votre visite... quel bonheur pour moi! C'est comme

Lettre du Président au prince Napoléon, où il expose son programme et ses espérances. — Révocation du prince Napoléon, ambassadeur à Madrid; lettre de celui-ci. — Le général Changarnier est nommé grand officier de la Légion d'honneur; son attitude à l'égard du Président. — Intérêt que le Président porte à l'armée; revue à Versailles; visite à la maison d'éducation de Saint- Denis, son discours; distribution de drapeaux à Troyes ; allocution de l'évêque, Mgr Cœur; accueil enthousiaste des populations; la Gazette de France, V Opinion publique comme la Démocratie pacifique, le Peuple, la Vraie Bépublique dénoncent le Président comme aspirant à l'Empire; la Vraie République lui reproche d'aller à Versailles en voiture et non en chemin de fer; V Assemblée nationale, la Liberté, le Dix-Décembre qui paraît pour la première fois le 15 avril 1849, ne sont pas moins violents en sens contraire. — 4 mai, célébration du premier anniversaire de la proclamation de la République; le Président est acclamé; 5 mai, il assiste, aux Invalides, à la messe anniversaire de la mort de Napoléon I". — Bruits d'insurrection et en même temps de coup d'Etat. — Discussion à l'Assemblée sur la question de savoir si son président a le droit de réquisitionner les troupes; Odilon Barrot ne le conteste pas; incident relatif au général Changarnier, à cause de ses absences systématiques. — Le général Forest, qui avait refusé d'obéir aux injonctions du président de l'Assemblée, est nommé commandeur de la Légion d'honneur. — L'Assemblée repousse une proposition du gouvernement tendant à l'abrogation de l'article 67 de la loi du 22 mars 1831; M. Grévy; article du Peuple. — Revue du 21 mai; ovation faite au l'rcsident par l'armée; les journaux rouges disent qu'on voulait y proclamer l'Empire; le National affirme que le général Changarnier a donné l'ordre de crier : Vive Napoléon ! Violente discussion à l'Assemblée les 23 et 24 mai; remarquable discours de Ledru-RoUin, dont la proposition d'enquête est rejetée. — L'xlssemblée, avant de se séparer, vote des remerciements à la garde nationale et à l'année sur la proposition d'Antonj Thouret; ce qu'il dit; discours du président Marrast.

Le prince Napoléon, fils du roi Jérôme, n'approuvait pas la ligne politique de son cousin le président ; il blâmait son

ça que faisait notre Empereur. Aussi mon père a eu le bonheur de mourir pour lui à Waterloo. «

CUASSON

Napoléon! toi l'élu de la France, A l'ouvrier daigtie tendre la main.

Verse en son cœur la joie et l'espérance, Il priera Dieu pour ion noble destiu.

Napoléon, apaisant nos douleurs, Oui, tu seras béni des travailleurs.

Un sort fatal, sur de lointaines rives.

alliance avec les représentants des anciens partis, et il le disait tout haut. C'est alors que Louis-Napoléon lui écrivit la lettre suivante :

tt Au prince Xafiotéon Jérôme, ambassadeur à Madrid (1).

« Mon cher cousin,

« On prétend qu'à ton passage à Bordeaux tu aurais dit que, domine' par les chefs du mouvement réactionnaire, je ne suivrais pas librement mes inspirations; qu'impatient du joug, j'étais prêt à le secouer, et que pour me venir en aide il fallait aux élections prochaines envoyer à la Chambre des hommes hostiles à mon gouvernement plutôt que des hommes du parti modéré. Une semblable imputation de ta part a le droit de m'étonner. Tu me connais assez pour savoir que je ne subirai jamais Tascendant de qui que ce soit (2), et que je m'efforcerai sans cesse de gouverner dans l'intérêt des masses, et non dans l'intérêt d'un parti. J honore les hommes qui par leur capacité et leur expérience peuvent me donner de bons conseils ; je reçois journellement les avis les plus opposés, mais j'obéis aux seules impulsions de ma raison et de mon cœur. G était à toi moins qu'à tout autre de blâmer en moi une politique modérée, toi qui désapprouvais mon manifeste parce qu'il n'avait pas l'entière sanction des chefs du parti modéré... Le premier devoir était de rassurer le pavs; à chaque jour sa tache; la sécurité d'abord, ensuite les améliorations. Les élections prochaines avanceront, je n'en doute pas, 1 époque des réforme?

Vint coadamof-r toa enrance aux douleurs. Ail ! disai»-ia, de mon pèieriaage Si pour toajours je dois subir la loi. Si daus l'exil doit s'éteindre mou âge, France, je veux mourir digue de ici!

Signé : Y.. D.

(Imprimerie A. Siron, 110, rue Saint-Jacques.)

(1) Il venait d'être nommé.

(2) On remarquera cette déclaration qui est absolument vraie : dans tout le cours de son existence, Louis-Napoléon n'a obéi qu'à ses propres inspirations.

possibles, en affermissant la République par l'ordre et la modération. Rappeler tous les anciens partis, les réunir, les réconcilier, tel doit être le but de nos efforts. C'est la mission attachée au grand nom que nous portons ; elle échouerait s'il servait à diviser et non à rallier les soutiens du gouvernement. Désormais donc tu te garderas d'accréditer par des paroles inconsidérées les calomnies absurdes qui vont jusqu'à prétendre que de sordides intérêts dominent ma politique. Rien, répète-le très haut, ne troublera la sérénité de mon jugement et n'ébranlera mes résolutions. Libre de toute contrainte morale, je marcherai dans le sentier de V honneur, avec ma conscience pour guide, et lorsque je cjuitterai le pouvoir^ si l'on peut me reprocher des fautes..., j'aurai fait du moins ce que je crois sincèrement mon devoir. » Le prince, ne modifiant pas son attitude, était révoqué de ses fonctions d'ambassadeur le 26 avril. Quelque temps après, le 17 mai, il écrivait au Constitutionnel : « Je les ai laissés faire (les représentants des anciens partis) jusqu'au jour où j'ai vu qu'ils voulaient s'emparer du triomphe que le nom de Napoléon avait remporté pour l'exploiter à leur profit... Je n'ai pas voulu rester avec des hommes que je crois les ennemis de la République et du Président. »

Le Président, comme on le voit, tenait à rester en bons termes avec le parti conservateur et même à s'appuyer sur lui. Pour lui donner un gage de sympathie, il avait élevé, le 5 avril, le général Ghangarnierau grade de grand officier de la Légion d'honneur. Il prouve ainsi l'élévation de son esprit, car il n'ignorait point les sentiments que montrait, ni le langage que tenait celui-ci sur le compte du chef de l'État. Le général recherchait (1) toutes les occasions de plaisanter sur la triste

(1) Voir le General Chancjarnier, par le comte d'Aktiocuk, ouvrage qui est consacré à l'éloge du général et qui, par conséquent, n'est pas suspect. — Changarnier était très entouré alors, très adulé; on lui disait qu'il était le « sauveur de la patrie » (voir mèiue ouvrage, p. 264), et il le croyait, car il était extrèuiement vaniteux. Il considérait le prince du haut de sa grandeur, et, en somme, il lui était bien inférieur. Il l'appelait « un perroquet mélancolique ». (Voir Jules RiÇHAnc. Comment on a restauré l'Empire, p. 57.) Plus tard, il disait en plein

LE PllINCE ET L'ASSEMBLEE NATIONALE. 67

mine du Président, sur la pauvreté de son esprit, sur la nullité de son rôle (1); il prenait plaisir à le présenter comme son protégé, à se vanter de « le faire coffrer à la première incartade, de le faire conduire à Vincennes » {sic). Il tournait en ridicule ses prétentions à représenter et à faire revivre l'Empire (2); il disait fort haut que le jour où l'armée aurait à choisir entre le général sorti de ses rangs et ce « coureur d'aventures et de complots ridicules » , il n'était pas un soldat qui hésiterait une seule seconde, qu'à la première apparence il ferait un acte de vigueur et saurait bien faire respecter la constitution... — Le prince n'avait pas de rancune. Il avait l'âme assez haute pour mépriser ces petites infamies.

Dès le premier jour il avait témoigné du grand intérêt qu'il portait à l armée. En trois mois il avait déjà passé plusieurs revues. Il accusait (3) un constant souci d'être agréable aux soldats et de se montrer à eux. Le 15 avril, les journaux annoncent qu'il a passé un arrangement avec le directeur du panorama de la bataille d'Eylau pour que toute la garnison de Paris « puisse voir, comme dit le Constitutionnel, cette grande page de notre histoire militaire n . Le 22,

conseil des ministres, durant une courte absence du prince : « Oui, j'ai un plan, mais ce n'est pas «le mettre sur le trône ce Thomas Diafoirus. » [Ibid., p. 152. — Voir encore Grasier de CiSSâGXAC, Souvenirs du second Empire, p. 59, à qui cette scène fut racontée par le général d'Hautpoul et par M. Rouher.^

(1) Louis-Napoléon présidait le conseil des ministres. « Jamais ou presque jamais il ne prenait part aux discussions. Pendant (que les ministres parlaient, il construisait avec une attention profonde, nous disait un de ses ministres, des cocottes en papier, ou dessinait des bonshommes sur les dossiers. » [Xapole'on le Petit, par Victor Huco, p. 27.) Et toutes les fortes tètes ministérielles disaient en «e rengorgeant : « Le pauvre homme ! »

(2; « Toutes les fois, dit Odilon Barrot (qui peut marcher de pair avec le général Changarnier sous le rapport de la suffisance), qu'il paraissait au conseil avec ses pantalons à bandes rouges, nous échangions, mes collègues et moi, un sourire d'intelligence (?) et nous nous attendions à quelques-unes de ces propositions qui sentaient l'Empire et dont nous faisions justice à l'instant même. » (-WmoiVe*, t. III, p. 101.)

(3) Le Moniteur du 31 mars 1849 annonçait que le Président avait visité les baraquements occupés par un régiment de ligne campé dans le jardin du Luxembourg, qu'il avait minutieusement examiné les objets de literie et d'habillement, qu'il avait défait lui-même plusieurs lits, qu'il avait aussi voulu voir les cantines et avait goûté la soupe et le pain du soldat, afin de s assurer par lui-même dans quelles conditions d'hygiène et de bien-être se trouvaient les troupes.

il passe une revue des troupes casernées à Versailles, et distribue des drapeaux aux bataillons des gardes nationaux de Seine-et-Oise (1). Le 29, il se rend à la maison d'éducation de la Légion d'honneur de Saint-Denis, où il répond aux paroles de bienvenue : « C'est avec une bien vive émotion que je revois ces lieux que j'ai visités plus d'une fois dans mon enfance avec ma mère... A une époque où l'on attaque si vivement les idées de famille, il importe qu'une éducation sage et solide comme celle que l'on reçoit ici développe chez ces jeunes enfants les éternels principes de morale, d'ordre et de travail, qui en feront un jour de bonnes mères de famille. C'est en élevant avec soin la génération actuelle que nous parviendrons enfin à donner et à consolider nos institutions républicaines. » On remarquera ces dernières paroles. Cette déclaration, il l'avait déjà faite. Rien ne l'obligeait à la renouveler. Croyait-il nécessaire de donner un avertissement aux électeurs pour qu'ils ne portassent pas leurs voix sur les représentants des anciens partis? N'avait-il alors d'autre ambition que de se perpétuer à la Présidence? Peut-être encore les mots « Empire » et « République » ne s'excluaient pas l'un l'autre, pour lui. Peut-être enfin, à force d'entendre parler du rétablissement de l'Empire et crier : Vive l'Empereur! arriva-t-il peu à peu à admettre la réalisation de ce qui ne lui était apparu à l'origine que comme un rêve.

Le 30 avril, le Président se rend dans le département de l'Aube pour distribuer des drapeaux aux gardes nationaux. Pendant tout le trajet (2) les populations s'étaient portées eu foule à sa rencontre et formaient une haie tout le long de la route. Partout, ajoute le Moniteur., l'enthousiasme éclatait sur son passage. Il était salué des acclamations les plus vives. A

(1) Le Moniteur du 23 dit : « Une explosion de cris : Vive Napoléon! Vive la République! a salué l'arrivée du Président... et les acclamations les plus enthou- «iastes n'ont cessé de se faire entendre... »

(2) Voir le Moniteur du 1" mai. — La Bévolution démocratique et sociale du 1" mai dit, en parlant de ce voyage, que le prince faisait l'effet d'un « personnaf^e inerte et immobile... On ne voyait qu'une sorte de buste monté sur jambes, avec un nez de carton et d'énormes moustaches. »

Moret, la garde nationale ne cesse de faire entendre les cris de : Vive Napoléon ! Vive le Président de la République ! A Troyes, une foule immense encombre toutes les rues et lui fait un accueil entbousiaste. L'évéque, Mgr Cœur^ dit en s adressant aux gardes nationaux : « Ces drapeaux que vous allez recevoir ont été bénits en présence de l'élu de la nation, du neveu de lEmpereur dont le nom est pour toute la France le symbole de Tordre, de la victoire et de la prospérité publique, en présence de 1 élu de la nation, qui, en quelques mois, a su s'attirer l'estime de l'Europe tout entière et qui a justifié les suffrages et les espérances de la France par la sagesse de son gouvernement... Si un jour la patrie était menacée, rappelez-vous pour être invincibles qu'ils ont été tenus par le neveu de l'Empereur, car il y a dans le sang des héros une vertu secrète et mystérieuse qui se communique à tout ce qu'il touche. » Le Président remercie l'évéque de Troves (l) et l'embrasse «avec effusion » . Cette cérémonie, écrit-on au Moniteur^ laissera de longs souvenirs dans l'esprit de tous ceux qui y ont assisté... Le voyage de Louis-Napoléon a été une véritable ovation populaire. Chaque ville, chaque bourg, chaque village avait fait des préparatifs pour le recevoir... Nous avons vu plus d'un vieux soldat des guerres de l'Empire verser des larmes d'attendrissement en apercevant le neveu de l'Empereur... Plus de cent mille personnes encombraient les rues et les boulevards... Il y avait là des gardes nationaux qui avaient fait plus de vingt lieues pour assister à cette cérémonie. La Champagne tout entière était représentée...

Les journaux ne cessaient de discuter l'éventualité d'un retour à l'Empire. « Nous entendons parler, dit la Gazette de France [21 mars), de dynastie impériale... Peut-on hériter de ce qui a entièrement péri? Il ne saurait v avoir héritage dans ce qui n'existe plus et ne doit jamais reparaître. Et que veulent les serviles adorateurs d'un Empire qui ne doit plus vivre que dans l'histoire? Ils veulent élever une seconde légitimité à côté de

,1) « ...L'évéque de Troves l'encensait et le haranguait comme s'il eût eu déjà la couronne sur la tète. ■ (Odilon Barrot, Mémoires, t. III, p. 248.)

celle qui n'est contestée par personne comme principe ! . . . Dirat-on que la dynastie nouvelle offrira plus de garanties à la liberté? Elle n'en offre aucune dans son passé, car la tyrannie de Napoléon fut la plus lourde, la plus funeste, qui ait jamais pesé sur la France... Il est constant (23 mars) qu'un parti s'organise à Paris et dans les départements sous l'invocation du nom de Napoléon. Ce parti a ses comités, ses journaux, ses agents. Il a son but qu'il ne dissimule pas. Ce but est la restauration de la dynastie impériale dans la personne de M. Louis Bonaparte, président de la République, n « Auriez-vous l'espérance insensée, disait un autre journal légitimiste, V Opinion publi- (jue[l), de ressusciter l'Empire sans ressusciter l'Empereur? Mais alors pourquoi vous appeler comité bonapartiste? Parce que le Président s'appelle Bonaparte? Mais alors le nom que vous prenez n'a pas de sens; dans la langue politique, bonapartiste veut dire partisan du régime impérial... Refaire (2)rEmpire tel qu'il fut, c'est-à-dire glorieux et allant retrouver en Europe au moyen de la victoire les piliers de granit posés par la puissante main de Gharlemagne pour soutenir son édifice monumental, c'est là un rêve. Et qui donc nous conseillerait de recommencer une tentative que Napoléon le Grand lui-même n'a pu réaliser? Pour refaire l'Empire, où est l'Empereur?... Le bonapartisme est mort. Il est mort d'avoir vécu. Il ne saurait être question de ressusciter un régime éminemment transitoire et qui a fait son temps. Passer de la présidence à temps à la présidence à vie, et de là à l'Empire, c'est un rêve!... Quel est le sens (3) de ce mot : le parti bonapartiste?... Où était-il pendant les longues années qui ont précédé la révolution de 1848? Quand Louis-Napoléon a voulu essayer d'établir l'Empire, combien de bonapartistes a-t-il trouvés? Une cinquantaine peut-être. L'ancien parti bonapartisme s'est fondu tout entier dans les autres partis. Nous avons vu les noms des serviteurs les plus intimes de l'Empereur dans le cabinet de

(i) 4 mars 1849.

(2) 11 mars 1849.

(3) 15 avril 1849.

LE PRINCE ET L'ASSEMBLÉE NATIONALE. Tl

Louis-Philippe... II n'y a plus guère qu'aux Invalides qu'on puisse trouver de vrais bonapartistes. La Liberté en criant : Debout les bonapartistes! n'appelle pas des vivants, elle évoque des fantômes. Elle rappelle la belle ballade allemande sur cette heure de minuit où César passe en revue ses légions. Le bonapartisme, c'était l'idolâtrie d'un grand homme, c'était une épée victorieuse couronnée. Cette épée est étendue sur un tombeau, y a-t-il quelqu'un au monde qui soit capable de la prendre?... Venir nous parler du bonapartisme... tenez, vous nous faites pitié ! » ha Démocratie paciji(jiie{\) s'écrie : «Quand finira cette mauvaise plaisanterie? Vous voulez faire de Louis- Napoléon le vainqueur d'Italie et d'Égvpte? le créateur de l'administration et des codes? vous voulez absolument donner à Louis-Napoléon le prestige du génie?... A qui pourrez- vous persuader que Louis-Napoléon est son oncle? Quand vous dites avec emphase : Austerlitz et Wagram, un écho malin vous répond : Strasbourg et Boulogne... Un nom, rien qu'un nom, les neuf lettres qui forment le nom de Bonaparte, voilà tout ce que vous possédez aujourd'hui du consulat... nous ne pouvons admettre qu'un mot suffise pour mettre en déroute les étrangers et les factieux... cela ressemble trop à cette tactique des Chinois qui espèrent épouvanter leurs ennemis en agitant au milieu des cris des dragons monstrueux et des tètes gigantesques. Un gouvernement {'2) peut-il subsister longtemps lorsque... la pensée plus ou moins occulte du pouvoir inférieur est de détruire la forme même du gouvernement?... (Nous avons) un président qui ne s'est nullement appliqué à effacer ses antécédents fâcheux; qui dissimule mal ou du moins dont les amis ne dissimulent point du tout la prétention à nous ne savons quel titre impérial, rêve ridicule d'un amourpropre insensé. » «Qu'est-ce que le bonapartisme? dit le Peuple Ci). En 1815 et jusqu'en 1824, il voulait dire la haine de l'invasion, le ressentiment des désastres de Waterloo et de

(1) 26 avril 1849.

(2) 11 mai 1849.

(3) 29 mars 1849.

la captivité de Sainte-Hélène, etpar-dessus tout l'aversion pour la famille des Bourbons. Les ardentes aspirations du bonapartisme vers la gloire et l'honneur national s'alliaient assez bien avec les désirs des libéraux. Il s'agit bien vraiment à l'heure qu'il est de monarchie de droit divin à renverser ou de système constitutionnel à mettre en pièces! En 1825, le bonapartisme n'était pas une idée, c'était un sentiment. En 1848, le bonapartisme n'est pas une idée, c'est un nom; ce n'est pas un sentiment, c'est une hypocrisie... Il est temps cependant que la France sache le mot de cette immense mystification à laquelle on l'a soumise depuis le 10 décembre, le moment des mascarades est passé. Haut le visage! messieurs les bonapartistes, comment vous appelez-vous?... Nous ne savons pas ce qu'il y a sous ce déguisement que vous nommez la popularité. » La Vraie République (1) mentionne que le Président de la République s'est rendu k Versailles en voiture, et elle ajoute : « Cette affectation de ne pas voyager en chemin de fer a déjà été remarquée. Serait-ce une contrefaçon du dédain que Napoléon le Grand manifesta pour l'admirable invention de Fulton? Ou bien serait-ce que la rapidité du voyage en chemin de fer ne permet pas de recueillir les acclamations de la banlieue au passage de la berline princière? » Il faut reconnaître que le langage de certains journaux conservateurs était bien fait pour provoquer les soupçons et les accusations de la presse républicaine, h' Assemblée nationale (2) elle-même disait : " Lors du 18 brumaire, le premier Consul, entrant aux Tuileries, aperçut peints sur la muraille quelques débris des symboles de la Terreur, les bonnets rouges, les haches... Bonaparte regarda fixement ces hideux souvenirs et ne dit que ces mots : « Qu'on tt efface toutes ces cochonneries-là! » Il fut obéi. La France n'attend qu'un mot de son chef pour suivre cet exemple; elle ne veut ni terreur ni révolution ; elle a soif de repos, de prospérité ; elle bénira la main qui la fera sortir de l'anarchie. » Un nouveau journal, le Dix-Décembre, disait dans son premier

(1) 24 avril 1849.

(2) du 7 mars 1849.

numéro (l) : « Le Président de la République... est l'homme qui représente une grande idée, l'idée de force, l'idée d'ordre, d enthousiasme, d'initiative et de probité [gouvernementale... Le dogme Napoléon existe, il remue le peuple jusqu'au fond de ses entrailles, et quand il parle, six millions de voix lui répondent... A cinquante ans [2] de date, il semble que la Providence ait réservé à Louis-Napoléon le rôle qu elle avait confié à son oncle... La ruine du pays était imminente... l'élection du DLx-Décembre nous a sauvés. » La Liberté (3) déclarait que les calomnies à l'encontre de l'Empereur ne sont plus de saison : «Celui que (l'on) nommait le tvran, l'ogre de Corse, a été replacé par la reconnaissance nationale au sommet de la colonne Vendôme; ses cendres sont aux Invalides; >on nom dans toutes les bouches ; son souvenir dans tous les esprits. L'Empereur n'a pas encore été bien jugé. Les guerres qu'il soutint, malgré lui, ont plus civilisé le monde que les paix bâtardes sous lesquelles croupissaient nos pères... lia promené triomphalement... dans toute l'Europe les principes d'examen et d indépendance, il les y a semés... et s'ils germent aujourd hui, c'est grâce à sa puissante main... Ce que ce nom (4) contenait de garanties et d'espérances, nous le disions seuls avant le 10 décembre, toute la France le dit avec nous aujourd hui... c'est le seul drapeau autour duquel toutes les transactions soient possibles. Par sa grandeur ce nom répond à toutes les exigences, par son origine ce nom qui se rattache intime-

(1) Numéro du 15 avril 1849. — Parmi les fondateurs de cette feuille, nous citerons : MM. Abbatucci, général de Padoue, général de Bar, Bataille, F. Barrot, Belmontet, Briffault, chef du secrétariat de la présidence de la République; Bonjean, Conneau, l'abbé Coquereau, général Exelmans, général tiulot dOsery, Hyrvoix, Laity, officier d'ordonnance du Président; colonel Laborde, colonel Langlois, Laloue, Lucas, Lepic, officier d'ordonnance du Président; général Montholoa, colonel de la Moskowa, Nogent-Saint-Laureut, Ornano, de Persigny, officier d'ordonnance du Président; général Piat, Patorni, général Perrot, général Raoul de Saint-Georges, lieutenant-colonel de Tocqueville, Wolowslvi, colonel Vaudrey, aide de camp du Président. — Rédacteurs : comte de Saint-Georges, général Rémond, Lherminier, Brisson, l'abbé Coquereau, Bataille.

(2) 18 avril.

(3) 4 mars.

(*) 13 mars.

ment à la démocratie a jeté de profondes racines dans le sentiment populaire. Par la magie des souvenirs il sera toujours l'idole du soldat et l'inspirerait encore aux jours de danger si l'Europe avait rimprudencc d'oublier ce que peut le courage français sous la conduite d'un Bonaparte... Par le rétablissement des autels en France la mémoire du premier Consul est restée chère au clergé gallican... Toutes les réconciliations sont donc possibles, nous allions dire inévitables, sous l'influence de ce nom providentiel. De tous les gouvernements (1) l'Empire seul ne tomba point devant le peuple, mais devant l'étranger. Aussi de toutes les dynasties la dynastie des Bonaparte est restée la seule populaire, la seule regrettée, la seule dont le peuple se soit souvenu et se souviendra... Le 30 mars 1815 (2), l'Empereur dit à Benjamin Constant : ...La multitude ne veut que moi. . .je ne suis pas seulement. . . F Empereur des soldats, je suis celui des paysans, des plébéiens , de la France. . . La noblesse m'a servi, elle s'est lancée enfouie dans mes antichambres ; j' ai eu des Montmorency^ des Nouilles, des Rohan, des Beauveau, des Mortemart ; mais il n'y a jamais eu analogie, le cheval faisait des courbettes... mais je le sentais frémir. Avec le peuple c'est autre chose. . . la fibre populaire répond à la mienne. . . je suis sorti des rangs du peuple; ma voi.v agit sur lui... j'ai voulu l'Empire du monde (parce que) le monde m'invitait à le régir. . . Des élections libres? Des discussions publiques? Des ministres responsables? la liberté? je veux tout cela!... La liberté de la presse sur^ tout! L'étouffer est absurde... je suis l'homme du peuple... j'ai reconnu sa souveraineté... La situation est neuve... Le repos d'un empereur constitutionnel peut me convenir ; il conviendra plus sûrement encore à mon fils... Dans ces paroles, dit la Liberté, que de grandeur! que de vérités! que d'enseignements! Qu'à la veille des élections elles soient profondément méditées par Louis-Napoléon Bonaparte, par la France tout entière. Rejetez

(1) 15 mars 1849.

(2) 16 mars 1849. (Voir la Minerve française, XCIV livre, t. VIII, il" lettre sur les Cent-jours, par M. Benjamin Constant. — Voir aussi le Mémorial de Sainte-Hélène, t. II, p. 426.)

les candidats de la rue de Poitiers, ne votez que pour des bonapartistes... Ce n'est pas (1) pour en revenir à M. Thiers et à M. Guizot que la Révolution s'est faite, ce n'est pas pour revenir au système de Louis-Philippe sans Louis-Philippe que la France a rappelé la famille Bonaparte... ce n'est pas pour préparer la rentrée de Henri V ou du comte de Paris que 20,000 hommes dévoués, généreux missionnaires d'une cause persécutée, se sont répandus dans les campagnes et ont réveillé le souvenir endormi, maisvivace, du consulat et de l'Empire; ce n'est pas... pour faire la courte échelle aux royalistes que les bonapartistes... se sont crânement mis sur la brèche. «

Le 4 mai a lieu la célébration du premier anniversaire de la proclamation de la République. Le Président assiste à la cérémonie, et il rentre au palais de l'Elysée «au milieu (2) des acclamations les plus vives et des cris de : Vive ]^apoIéon! »

Le 5 mai, il entend la messe dite aux Invalides à l'occasion de l'anniversaire de la mort de Napoléon l". Puis, accompagné de l'ex-roi Jérôme et du général Petit, il se rend auprès du tombeau de l'Empereur, devant lequel tout le monde se met à {;enoux. II v avait là beaucoup d'anciens officiers de l'Empire, revêtus de leurs vieux uniformes.

— Les affaires de Rome avaient poussé à bout le parti révolutionnaire, qui préparait, disait-on, une journée. D'autre part, des bruits de coup d'État circulaient. L'Assemblée se croyait en présence d'un double péril. Son président, Armand Marrast, le 9 mai, requiert le général Forest, commandant la brigade casernée aux Invalides, de renforcer de deux bataillons la garde de l'Assemblée. Le général répond qu'il ne peut recevoir d'ordre que de son supérieur, le général Changarnier. Le général Lebreton, questeur, fait observer que le président de l'Assemblée a le droit de réquisition directe, en vertu des articles 6 et 7 du décret du 11 mai 1848 (3); il ajoute qu'il

(1) 16 avril 1849.

(2) Les Débats du 5 mai 1849.

(3) Article 6 : Le président est chargé de veiller à la sûreté intérieare et extérieure de l'Assemblée. A cet effet, il a le droit de requérir la force armée et toutes

pourrait même réquisitionner une troupe qui passerait devant le palais de TAssemblée. Le général Forest déclare que dans ce cas la troupe n'obéirait pas. M. Marrast invite le général Changarnier à venir conférer avec lui de cet incident. Celui-ci se contente d'envoyer son aide de camp, qui fait observer que le général Changarnier ne conteste pas le droit de l'Assemblée, mais qu'il demande à voir les ordres passer par son intermédiaire.

Dans la séance du 10, M. Mai^rast relate ces faits, maintient le droit de l'Assemblée, met en demeure le ministère de s'expliquer sur cette violation de la loi, réclame la punition du général Forest et demande l'affichage dans les casernes du décret du 1 1 juin 1 848 . Le président du conseil, Odilon Barrot, reconnaît que le droit de l'Assemblée « ne peut être contesté, qu'il est formellement écrit dans la loi » , mais qu'il y a des ménagements à garder dans l'exercice de ce droit, qu'il faut respecter la hiérarchie, que cependant le droit de réquisition directe, fût-ce d'une troupe qui passerait, n'est pas contestable. M. Degousée demande que le général Changarnier reçoive l'ordre de se rendre aux convocations du président de l'Assemblée, ce qu'il n'avait déjà pas fait le 29 janvier. M. Considérant déclare qu'il a commis un acte de haute rébellion. — Le fait est que le général Changarnier traitait cavalièrement la représentation nationale. Après que le ministre de la guerre, le général Rulhières, eut annoncé qu'il ferait afficher dans les casernes le décret du 1 1 juin 1848, l'Assemblée passe à l'ordre du jour (1).

Le 13 mai avaient lieu lés élections législatives. Le 19 mai,

les autorités dont il juge le concours nécessaire. Les réquisitions peuvent être adressées directement à tous les officiers, commandants, fonctionnaires, qui sont tenus d'y obtempérer immédiatement, sous les peines portées par la loi.

AmicLE 7 : Le président peut déléguer son droit de réquisition aux questeurs ou à l'un d'eux.

(1) Non seulement le général Forest, qui avait formellement refusé d'obéir aux injonctions du président de la Chambre, n'était pas puni, mais il était promu au grade de commandeur de la Légion d'honneur. « En vérité, dit la Révolution démocratique et sociale du 16 mai, M. Bonaparte et ses ministres ont perdu toute pudeur... C'est un nouveau défi à l'Assemblée! » M. Odilon Barrot, alors, acceptait tout cela. Il s'est rattrapé dans ses Mémoires, écrits après coup.

r Assemblée rejette (1) le projet de loi déposé par le gouvernement et tendant à suspendre durant trois mois l'article 67 de la loi du 22 mars 1831 sur la garde nationale, article qui interdisait de cumuler les fonctions de commandant en chef de la garde nationale et des troupes de ligne. L'Assemblée prenait ainsi justement sa revanche de la désinvolture avec laquelle le général Changarnier venait de la traiter. Dans la discussion qui précéda le vote, M. Grévy déclarait qu'il ne fallait pas donner à un homme une situation telle qu'on pût, à son insu même, abuser du pouvoir exorbitant mis dans ses mains; que c'est par les coups d'État militaires que les républiques périssent, et que, dans les circonstances où on était, les coups d'État étaient à craindre. Et, comme on se récrie, il ajoute : « Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable. »

Le Peuple de Proudhon (2) déverse sur le Président des torrents d'injures : «Napoléon, c'est... l'homme aux douze cent mille francs de traitement et à la vie crapuleuse, qui livre la France aux pourris de Louis-Philippe et aux Jésuites de la Restauration. . . c'est le chef de l'armée des mangeurs du budget et des fonctionnaires parasites ; c'est le complice des tripoteurs et des boursicotiers ; c'est le vassal de Nicolas I" ; c'est le patron des usuriers et des agioteurs; c'est la personnification du gendarme, du douanier, du gabelou et du rat de cave; c'est l'ombre de Malthus au fauteuil de la présidence... Napoléon, tu nous avais promis joie et richesse, tu ne nous as donné que douleur et misère. Va-t'en rejoindre au plus tôt Charles X et Louis-Philippe, car tu es plus imbécile que le premier, si tu n'es plus parjure que le second. »

Le 21 mai, le Président (3) passe au Champ de Mars une

(1) Par 293 voix contre 210.

(S) 18 mai.

(3) Après la revue, le Président adresse au général Changarnier une lettre où il dit notamment : « ...Avec de semblables soldats notre jeune République resseuiblerait bientôt à son ainée, celle de Marengo et de Hohenlinden, si les étranger? nous y forçaient. Et à l'intérieur, si les anarchistes relevaient leur drapeau, ils seraient aussitôt réduits à l'impuissance par cette armée, toujours fidèle au devoir et à l'honneur. » V. Odilon Barrot, Mémoires t. III, p. 248) : « Une revue de l'armée de Paris était passée au Champ de Mars ; les cris de : Vive Napoléon !

revue de quarante mille hommes. Le Moniteur en rendait compte ainsi : " Le Président a été accueilli par des acclamations unanimes... Ce n'était pas seulement un hommage personnel, c'était aussi une patriotique protestation contre les calomnies dont l'armée a été l'objet. L'armée a le sentiment du devoir; elle sera fidèle à la discipline et à l'honneur du drapeau. Nul désormais ne peut en douter. — Dans le trajet du Champ de Mars à l'Elysée, le Président de la Piépublique a été accueilli avec un enthousiasme expansif et sincère. » C'était vrai (1). La population l'avait acclamé. Les troupes, surtout la cavalerie, l'avaient acclamé. A ce point que le Constitutionnel pouvait écrire : « ...Pendant des heures entières un seul et même cri (est sorti) de quarante mille poitrines. » Le Dix- Décemhre (2) déclare que l'effet sur la population a été u prodigieux « . La Réforme (3) dit « qu'on voit venir la conspiration et qu'on attend le dénouement» . Le Peuple [/i] écrit : « Serionsnous à la veille d'un coup d'État? que les soldats ont reçu l'ordre de crier, non : Vive la République ! mais : Vive Napoléon ! A la veille d'une guerre civile? que des mercenaires embrigadés ont crié aujourd'hui : Vive l'Empereur! Louis- Napoléon (5) viole la Constitution en s'habillant en général. » Suivant la Révolution démocratique et sociale (6), « les conspirateurs cherchent h faire renaître l'occasion de proclamer M. Bonaparte empereur... la trahison est flagrante... que l'Assemblée sauve la République... •>■> La République (7) affirme que le jour de la revue « un complot était organisé pour faire tout à la fois un 31 mai, un 1" prairial et un 18 brumaire... et

y éclataient dans tous les rangs; ceux de : Vive la République ! se faisaient à peine entendre. »

(1) Voir le Conslitutionnel du 21 mai. — Voir les Débats du 21 mai : " Les cavaliers se dressaient sur leurs ctriers, brandissaient leur sabre et criaient : Vive Napoléon! » — Voir le Dix-Décembre du 22 mai : « La cavalerie a crié avec une énergie impossible à décrire : A bas les rouges ! »

(2) 23 mai.

(3) Ibid.

(4) 22 et 25 mai.

(5) 24 mai.

(6) Ibid.

(7) Ibid.

qu'on devait ériger le Président en consul ou tout de suite en empereur » . La Patrie (1) publiant un communiqué démentant cette assertion que le général Changarnier eût donné Tordre (2) aux régiments de crier : Vive Napoléon! à la revue, le National i^i) dit : « Tout mauvais cas est niable. Nous affirmons, nous, de nouveau,... que l'ordre a été donné... Qu'une enquête soit ouverte... et l'on aura, non par un témoignage, mais par vingt ou trente mille, la preuve de ce que nous avançons... »

Le 23 mai, Crémieux signale à l'Assemblée un article de la Démocratie pacijique qui dénonce l'imminence d'un coup d État, et les manifestations à la dernière revue comme ayant eu pour but II de donner du cœur au ventre de l'élu du 10 décembre » . M. Considérant^ auteur de l'article, déclare qu'il a voulu « accomplir un devoir en prévenant le pays, en prévenant le peuple et l'armée du guet-apens qui leur est tendu... 5) Le citoyen Pierre Bonaparte s'écrie : «Monsieur, quand vous avez dit que le Président conspirait contre la République, vous en avee menti ! » [Bruyante agitation.) Le général Bedeau n'admet pas qu'on « discute ce qui est impossible » . On lui crie : « Et le 18 brumaire! » Il ajoute que le pays vient de nommer une nouvelle Assemblée, et qu'un coup d'État, à cette heure, serait de 1' «archifolie ». — « G est une folie, c'est vrai, interrompt Charras, mais il y a des fous. » — Le général Bedeau dit encore que l'armée est fidèle, qu'elle défendra la loi et la constitution. Le citoyen Lagrange rappelle l'échauffourée de Strasbourg pour montrer que les archifolies sont possibles... « Nous dénonçons, dit-il, des gens pris quatre ou cinq fois la main dans le sac... N'a-t-il pas été prouvé... que les ordres de l'Assemblée avaient été violés par un prétorien (Changarnier), qui... ose encore menacer de les violer de nouveau et de violer quelque chose de plus sain, la Constitution tout entière?» — Odilon Barrot s'indigne : « ...Ce serait un

(1) 23 mai.

(2) C'était vrai; mais il laissait faire.

(3) 24 mai.

crime, ce serait même contre le dernier des citoyens la plus grave, la plus cruelle des accusations, mais contre le premier magistrat de la République, mais contre celui qui, à la place où je suis, a prêté le serment solennel, à la face de son pays, de respecter la Constitution.,, c'est plus qu'un crime, c'est un parjure, ce serait une action honteuse, car ce serait manquer à l'honneur! » Et Charras de dire : « Est-ce que le général Bonaparte n'avait pas prêté serment à la Constitution?... « — Le 24 mai, la discussion continue. Ledru-Rollin intervient : M ...Une folie"?... Eh! mon Dieu! est-ce qu'il ne s'en est pas commis en ce monde?... est-ce qu'il n'en est pas deux qui ont étonné la France et le monde entier?... La folie pourrait être persévérante... En 1836, on écrit une lettre pour déclarer qu'on aura pour Louis-Philippe une éternelle gratitude, et on recommence en 1840, et en 1840 avec quelques hommes déguisés en soldats on crie : Vive l'Empereur! Et ce n'est pas de la folie ! " Le citoyen Ernest de Girardin s'écrie : « Il n'est pas permis de dire... que l'élu de six millions de suffrages soit un fou. » Etienne Ai-ago lui répond : « Mais ses conseillers actuels l'ont condamné pour ce fait : M. Mole entre autres. » Le bruit va croissant. Les cris : .4 /'orc/re.' retentissent. Les interpellations se croisent. Le tumulte se prolonge. Le président menace de se couvrir et de lever la séance. — Ledru- Rollin parvient à continuer : « ...Ce n'est pas vous que j'attaque, monsieur Odilon Barrot(Dieu, non! mais)... il est des hommes qui entourent le Président... et qui... peuvent croire qu'une autre forme de gouvernement peut être substituée à celle-ci. Maintenant, pour nous rassurer, que nous dites-vous? Vous nous dites : Nous veillons. Je vous réponds : Vous veillez, mais vous ne voyez pas!... [Mouvement.) Et vous venez ici... couvrant (tout cela)... de votre vieille probité... Un homme, quel qu'il soit, ne refait pas sa nature; vous ne pouvez pas refaire la vôtre. Est-ce la première fois que vous avez été trompé? C'a été votre rôle dans l'ancienne Chambre pendant dix-huit ans. Le 24 février, quand vous marchiez au ministère... vous croyiez plus que jamais à la dynastie de Juillet; eh

bien! la République vous suivait de l'œil, et quelques instants après elle entrait à rAsserablëe. Comment verriez-vous venir un coup d'État, vous, devant qui a pu passer une révolution sans être aperçue?... Il ne s'agit ci de probité ni d'honnêteté, il s agit d'être un homme d'État et de voir... Vous êtes un aveugle!... » Il dépose une proposition d'enquête qui est rejetée, et 308 voix contre 260 votent l'ordre du jour pur et simple. — Dans la séance du 26 mai, l'Assemblée vote des remerciements unanimes à la garde nationale et à l'armée, sur la proposition d'Antony Thouret, ainsi motivée : " ...L Assemblée... espère qu'il n'est plus en France de parti assez insensé, assez sanguinaire... pour tenter l'élévation d'un nom ou d'une famille sur les ruines de la patrie ! ( — Un membre à droite : C'est beau! — ) C'est beaucoup plus vrai que beau. Puissiez-vous ne pas l'apprendre trop tôt! [Reprenant.) S'il en était autrement, que les coupables s'arrêtent en apprenant que le dernier vote de l'Assemblée nationale a été de confier solennellement la garde et la défense de la Constitution républicaine à la vigilance, à l'honneur, au patriotisme de la garde nationale et de l'armée... »

Le président, M. Marrast, se lève et prononce une allocution... « Vous léguez, dit-il, une constitution qui doit désormais servir à la fois de règle et de bouclier à tous les pouvoirs, comme à tous les droits. Je fais en votre nom les vœux les plus ardents pour que cette loi suprême inspire à tous les partis le respect dû à l'œuvre de l'Assemblée constituante... Malheur à ceux qui tenteraient de la violer! Indépendamment du châtiment qui les atteindrait, ils attireraient sur leur tête les malédictions de la patrie entière ! »

L'Assemblée nationale avait vécu.

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