CHAPITRE XVI
Le prince n'a pas abandonné tout espoir de s'entendre avec la majorité de l'Assemblée. — Le message du 12 novembre 1850. — Comment l'expliquer? — Il espère accabler l'Assemblée de son désintéressement et l'amener à voter la revision. — Accueil favorable de l'Assemblée ; approbation unanime des journaux. — Remarque judicieuse de l'Union sur l'espérance mise par le prince dans la force des choses. — Odilon Barrot dans ses Mémoires l'accuse de mauvaise foi. — Lamartine dans le Conseiller du peuple le loue sans réserve. — Il en est de même de la presse anglaise, sauf le Daily News, qui le traite de Tartufe. — Anniversaire du 10 décembre, banquet à l'Hôtel de ville, où, en réponse au préfet, il confirme la pensée maîtresse du message. — Le Moniteur du soir souligne les idées présidentielles et le but poursuivi. — Les feuilles bonapartistes continuent à faire les enfants terribles. — Indignation du journal de Changarnier, V Assemblée nationale. — La Gazette de France précise l'objectif du Président. — h'Almanach de Mathieu Lœnsberg. — La continuation de la campagne des journaux bonapartistes révolte l'Assemblée, qui décide qu'elle ne sera pas officiellement représentée par son bureau aux réceptions élyséennes du 1" janvier 1851. — Entrevue du prince et du président de l'Assemblée, M. Dupin. — Interpellation du prince Napoléon Bonaparte sur les instructions données par le général Changarnier relativement aux conditions de réquisition des troupes par l'Assemblée. — Déclaration du général Changarnier; ovation que lui fait l'Assemblée. — Le Constitutionnel et l'Univers dévoilent le plan des légitimistes et des orléanistes de n'avoir accepté la présidence de Louis Bonaparte que comme un pont. — Le prince se décide à révoquer le général Changarnier. — Refus d'Odilon Barrot de prendre le pouvoir avec la charge de cette révocation. — Déclaration du prince aux principaux chefs de la majorité convoqués à l'Elvsée. — Langage provocateur du journal de Changarnier. — 10 janvier, révocation du général; aucune émotion dans le pays. — II n'en est pas de même à l'Assemblée; interpellation Rémusat ; déclaration de guerre de la majorité ; Baroche, Berrver, Dufaure, Rouher, général Bedeau. — Le droit de révocation n'était pas contestable, mais les vrais motifs de la mesure ne sont pas dits à la tribune. — Vote de la proposition Rémusat, tendant à la nomination d'une commission chargée de soumettre à l'Assemblée les résolutions que les circonstances pourraient exiger. — h' Univers, le Constitutionnel, la Presse, le Siècle soutiennent le prince; les autres journaux sont pour l'Assemblée. — Le Daily News, le Times, le Morninf/ Herald condamnent l'Assemblée. — Rapport de M. Lanjuinais au nom de la commission; il propose de blâmer le gouvernement et de donner au général un témoignage de confiance. — Le National, l'Univers, le Constitutionnel rappellent qu'en 1849 Changarnier a fait crier : Vive Napoléon ! — Discussion de la proposition Rémusat : de Goulard, Monet, Baroche (5 fois}, Changarnier,
352 NAPOLEOIN III.
Lasteyrie, Flandin, Berryer, Tliiers (3 fois), d'Adelswœrd, Cavaignac, Dufaure vote de raïuendeinent Sainte-Beuve. — Démission du ministère. — Les journaux; la presse anglaise. — Message du 24 janvier; la Presse et le National repoussent les avances du prince ; judicieuses réflexions de l'Assemblée naticnale ; le Pays. — 25 janvier, ministère de Royer. — Les journaux; article prophétique de l'Opinion publique; curieuses réflexions du Siècle; Lamartine, en dehors des feuilles bonapartistes, est seul à défendre le prince. — Interpellation de M. Hovvyn-Tranchere sur la formation du cabinet. — MM. de Royer, Mathieu de la Drôme, Léo de Laborde, Bouhier de l'Écluse. — Vote de l'ordre du jour pur et simple; exclamation de M. Bourgat. — M. de la Guéronnière dans la Presse. — Demande d'un supplément de dotation pour le prince; les Débats seuls appuient, en dehors des feuilles bonapartistes. — Discussion dans les bureaux : Mimerel, Ducos, Dumas, Casabianca, Quentin-Baucliart, L. Faucher pour; Victor Hugo, Pascal Duprat, etc., contre. — Commission de 15 membres dont 13 défavorables. — Rapport Piscatory. — 10 février, discussion à l'Assemblée : de Royer, Dufou{jerais, de Montalembert, Piscatory. — Rejet de la dotation par 396 voix contre 294. — L'C/nion, la Gazette, le National, le Siècle, VEuénement, l'Assemblée nationale approuvent le vote que regrettent le Pays, l'Univers, les Débats. — Bruit de l'ouverture d'une souscription en faveur du prince. — Lettre de refus écrite au nom du prince au rédacteur en chef du Pays. — Habileté du prince proclamée par les Débats eux-mêmes. — Articles violents de la Patrie et du Constitutionnel (Granier de Cassagnac). — Les journaux sur la brochure : Qu'est-ce que le retour à l'Empire? — Les manifestations de l'avenue de Marigny. — Pétition à l'Assemblée sur la dotation. — Propositions Desmousseaux de Givré, Desmars, d'Adelswœrd. — Propa;»ande bonapartiste. — Les sorties du Président. — Revue du 15 mars; les journaux, le Siècle. — Le clergé de Paris dîne à l'Elysée. — La revision : les journaux, la correspondance du Bulletin de Paris; le pétitionnement; brochure Cormenin ; la presse opposante voit dans la revision le coup d'Etat et l'Empire; M. de la Guéronnière dans le Pays, devenu le journal de Lamartine, repousse l'Empire comme ridicule. — La Patrie, l'Univers continuent à défendre le prince. — Renvoi du ministère de Rover. — Odilon Barrot appelé à former un cabinet. — Ministère Léon Faucher, Buffet, Rouher, Baroche; proposition Sainte-Beuve déclarant que le nouveau ministère n'a pas la conHance de l'Assemblée; réponse de Léon Faucher; vote de l'ordre du jour pur et simple. — Les journaux opposants qualifient le nouveau cabinet de ministère de la provocation. — Li' Evénement déclare que la Société du 10 décembre est reformée et en donne l'organisation. — Léon Faucher, dans une note au Moniteur et la séance du 21 mai, se défend de favoriser le pétilionnement des conseils municipaux. — Exclamation de M. Vieillard à la séance du 22 mai. — 223 représentants déposent une proposition de revision.
— Proposition de M. Morin tendant à réduire à un mois le délai après lequel les projets repoussés pourraient être reproduits devant l'Assemblée; dans la discussion, M. Laclaudure dénonce les agissements des fonctionnaires en faveur de la revision. — M. Godelle. — L'Assemblée vote la prise en considération.
— Opinion d'Odilon Barrot sur le mouvement irrésistible de la nation française vers le prince Louis-Napoléon.
Le prince, en prononçant la dissolution de la Société du Dix-Décembre, avait fait un pas dans la voie de l'accord avec
1 Assemblée. Il allait en faire un second par son messa^^^e du 12 novembre. Aussi bien il ne demandait qu à s entendre avec elle pour arriver à son but : la révision de la Constitution ; mais en même temps il considérait comme une nécessité impérieuse, et par la presse, et par les voyages, et par les revues où il ne pouvait tolérer d'entraves à la libre manifestation des ardentes sympathies de l'armée, d'entretenir et d'accroître une popularité qui devait précisément à son sens imposer la revision à la Représentation nationale.
Le jour même où l'Assemblée reprenait ses travaux, il lui adressait un message qui dans sa pensée devait non seulement réaliser la réconciliation des deux pouvoirs, mais eu outre lui permettre, après ce témoignage éclatant de sa bonne volonté, de secouer en6n la tutelle du général Changarnier. Il y disait notamment : « Les mêmes électeurs qui venaient de me nommer à la magistrature suprême du pays vous appelèrent par leurs suffrages à siéger ici. La France vous Wt arriver avec joie, car la même pensée avait présidé à nos deux élections... Malgré les difficultés, la loi, l'autorité ont recouvré à tel point leur empire que personne ne croit désormais au succès de la violence. Mais aussi plus les craintes sur le présent disparaissent, plus les esprits se livrent avec entraînement aux préoccupations de l'avenir. Cependant la France veut avant tout le repos. Encore émue des dangers que la société a courus, elle reste étrangère aux querelles de partis ou d'hommes si mesquines en présence des grands intérêts qui sont en jeu. J'ai souvent déclaré, lorsque l'occasion s'est offerte d exprimerpubliquement ma pensée, que je considérais comme de grands coupables ceux qui par ambition personnelle compromettaient le peu de stabilité que nous garantit la Constitution : c'est ma conviction profonde. Elle n'a jamais été ébranlée. Les ennemis seuls de la tranquillité publique ont pu dénaturer les plus simples démarches qui naissent de ma position. Comme premier magistrat de la République, j'ai été obligé de me mettre en relation avec le clergé, la magistrature, les agriculteurs, les industriels, l'administration, l'armée, T. n. 23
et je me suis empressé de saisir toutes les occasions de leur témoigner ma sympathie et ma reconnaissance pour le concours qu'ils me prêtent, et surtout si mon nom, comme mes efforts, a concouru à raffermir Tesprit de l'armée de laquelle je dispose seul d'après les termes de la Constitution, c'est un service, j'ose le dire, que je crois avoir rendu au pays, car j'ai toujours fait tourner au profit de l'ordre mon influence personnelle. La règle invariable de ma politique sera, dans toutes les circonstances, de faire mon devoir, rien que mon devoir.
« Il est aujourd'hui permis à tout le monde, excepté à moi, de vouloir hâter la revision de notre loi fondamentale. Si la Constitution renferme des vices et des dangers, vous êtes tous libres de les faire ressortir aux yeux du pays. Moi seul, lié par mon serment, je me renferme dans les strictes limites qu'elle a tracées. Les conseils généraux ont en grand nombre émis le vœu de la revision de la Constitution. Ce vœu ne s'adresse qu'au pouvoir législatif. Quant à moi, élu du peuple, ne relevant que de lui, je me conformerai toujours à ses volontés légalement exprimées.
« L'incertitude de l'avenir fait naître, je le sais, bien des appréhensions en réveillant bien des espérances. Sachons tous faire à la patrie le sacrifice de ces espérances, et ne nous occupons que de ses intérêts. Si dans cette session vous votez la revision, une Constituante viendra refaire nos lois fondamentales et régler le sort du pouvoir exécutif. Si vous ne la votez pas, le peuple, en 1852, manifestera solennellement l'expression de sa volonté nouvelle. Mais quelles que puissent être les solutions de l'avenir, entendons-nous afin que ce ne soit jamais la passion, la surprise ou la violence qui décident du sort d'une grande nation. Inspirons au peuple l'amour du repos en mettant du calme dans nos délibérations, inspirons-lui la religion du droit en ne nous en écartant jamais nous-mêmes; et alors, croyez-le bien, le progrès des mœurs politiques compensera le danger d'institutions créées dans des jours de défiances et d'incertitudes.
« Ce qui me préoccupe surtout, soyez-en persuadés, ce n'est pas qui gouvernera la France en 1852, c'est d'employer le temps dont je dispose de manière que la transition, quelle qu'elle soit, se fasse sans agitation et sans trouble. Le but le plus noble et le plus digne d'une âme élevée n'est point de rechercher, quand on est au Pouvoir, par quels expédients on s'y perpétuera, mais de veiller sans cesse aux moyens de consolider à l'avantage de tous les principes d'autorité et de morale, qui défient les passions des hommes et l'instabilité des lois.
tt Je vous ai loyalement ouvert mon cœur; vous répondrez à ma franchise par votre confiance, à mes bonnes intentions par votre concours; et Dieu fera le reste. »
Il avait fallu une virilité peu commune, ime âme fière et résolue pour écrire ce message si remarquable à tous les points de vue, et par l'élévation des idées, et par la noblesse des sentiments, et par la netteté des déclarations. Au lieu de tenir un langage réservé, prudent, il allait de l'avant avec une étonnante hardiesse. L'imagination aventureuse se montrait. Il était sincère quand il prenait ces engagements, mais il voyait son étoile, mais en se jetant ainsi bravement à l'eau il ne doutait pas qu'il aborderait, mais il n'admettait pas que l'Assemblée après un message si chevaleresque continuât à l'écarter et ne votât point la re vision.
Le message produisit sur l'Assemblée l'impression la plus favorable. La presse, en général, lui fit aussi un excellent accueil. ^ Dans le résumé qui termine le message, dit le Constitutionnel (1), Louis-Napoléon n'a pas mis seulement sa politique, mais son âme. Il y a là le cri du patriotisme le plus élevé que nous ayons entendu, nous ne dirons pas depuis combien de temps. Les sentiments vrais inspirent la vraie éloquence. L effet de ces nobles paroles sur l'Assemblée a été immense, il le sera plus encore en France. Il est impossible de concevoir une plus magnanime vengeance de toutes les injustes et abo-
(1) 13 novembre. — Article signé de >L Boilay, nommé conseiller d'État sous l'Empire, qui fut remplacé par M. Jolibois; celui-ci de nos jours a marqué à la Chambre comme un éloquent orateur du parti bonapartiste.
minables accusations dont le Président de la République a été l'objet. Louis-Napoléon s'est placé si haut dans le droit et dans le devoir que rien de tout ce qui s'est inventé ou dit dans les régions inférieures de l'intrigue ne saurait plus monter jusqu'à lui. La nation sait maintenant à quoi s'en tenir. Si sa sécurité était jamais troublée par des tentatives ou des actes de violence, elle est sûre qu'il y a un côté d'où ce malheur ne lui viendra jamais. Les hommes extrêmes des partis qui ont exploité tant de calomnies contre Louis-Napoléon... Louis- Napoléon les accable par son impassibilité dans la loi... En 184.8 (1) comme en 1850 il n'a qu'une pensée, qu'une parole, l'amour du pays et le renoncement personnel... Le message a ôté aux partis leurs prétextes, car de toutes ces accusations mensongères et absurdes, de tous ces complots grotesques, le message ne laisse rien, rien qu'une honte pour les partis et une leçon pour la France... Jamais Assemblée ou pays n'entendirent une parole plus franche, plus digne, plus loyale. Depuis Henri IV ce langage du pouvoir communiquant avec les peuples semblait perdu. Le Président parle avec élévation parce que sa façon de penser est élevée. Le Président est éloquent parce qu'il ose être vrai. Voilà tout le secret de l'immense succès littéraire de son message. « Le Moniteur du soir (2) raconte qu'à la Bourse du passage de l'Opéra « il y avait dans ce que chacun exprimait non seulement de la reconnaissance, mais encore de l'admiration. On ne savait trop louer ce calme du chef de l'État se montrant supérieur aux récriminations qui se sont agitées... On appréciait la grande sérénité de cette âme honnête et loyale qui plane constamment au-dessus des petites passions... L'abnégation, la plus belle des vertus dans l'homme d'État, est le principe dominant dans la politique du Président... Cette vertu que'nous pouvons nommer napoléonienne lui donne raison aux yeux du pays contre les accusations banales dont il est constamment l'objet... C'est maintenant à l'Assemblée à lui tenir compte d'un dévouement si
(1) 15 novembre. (Article de Granier de Cassagnac.)
(2) 14 novembre. (Belmontet.)
pur aux intérêts de notre grande patrie... » Cette dernière phrase montre bien, comme nous l'avons indiqué, que le prince aventureusement avait joué son va-toutsur ce message, pensant étonner, confondre, et irrésistiblement amener à lui la majorité de l'Assemblée nationale, charmée, séduite, subjuguée. Le Pays (1) n'est pas moins enthousiaste : « La France a couvert le message de ses acclamations; c'est un monument historique qui atteste la sagesse de celui qui l'a conçu, devant lequel on s'incline avec respect. A nous cet acte n'a rien appris. Ce que nous aimons, ce que nous soutenons en Louis-Napoléon, c'est l'honnête homme qui n'envisage la persévérance que comme un devoir, et qui, seul lié par son serment qui le renferme dans les strictes limites de la Constitution, ne veut pas hâter la revision de cette œuvre d'ignorance et de ruine. Mais... cette Constitution, elle l'arrête par un frein qui pour lui est irrésistible, l'autorité de la foi jurée. Grand et beau spectacle donné à l'Europe et au monde! » Les Débats (2) disent que la partie du message qui traite de la situation morale et politique du pays a produit la plus heureuse impression, et que celle qui a trait à la situation matérielle aura un retentissement non moins grand et non moins salutaire. h^Vnion (3) reconnaît qu'il y a dans le message plus que des garanties et des bonnes paroles, qu'il y a aussi des gages donnés au grand parti de l'ordre, à l'esprit de concorde et de conciliation, et que si quelque chose doit consoler des inquiétudes récentes, c'est de voir enfin le Président protester hautement de son respect profond pour la Constitution... « Jamais, ajoute-t-elle (4), démenti plus formel ne fut jeté à une presse amie; jamais chef de pouvoir n'a dit plus nettement à de compromettants et officieux défenseurs : Je vous condamne et je vous désavoue; vous avez sous mon nom agité le pays, alarmé la conscience publique; vous avez laissé croire à des projets
(1) 14 nOTcmbre.
(2) Ibid.
(3) 13 novembre
(4) 14 novembre
insensés... (Eh bien !) vous avez été les frauduleux éditeurs d'une politique que je réprouve... — Le pays (1) ne peut qu'applaudir aux déclarations du message... (Il) dit d'une manière nette, explicite, avec ce cachet de droiture, avec ces signes d'honnêteté qui commandent la confiance, que l'on ne veut pas sortir de la Constitution..., c'est la bonne parole... Mais il a désiré constamment fortifier sa position actuelle avec l'espérance qu'une certaine force des choses, acceptée ou subie par l'Assemblée, le maintiendrait dans le gouvernement. Il ne faut pas s'y tromper, tout cela se trouve exprimé dans les conclusions du message, mais en termes prudents, mesurés, avec beaucoup de retenue... qui a rétabli dans les esprits une confiance que, par respect pour la parole humaine, on doit croire bien fondée. " Rien de plus exact, rien de plus juste que ces réflexions qui extériorisent excellemment la politique du Président. La Gazette de France (2) déclare que le message ne mérite que des éloges. " C'est le langage d'un cœur honnête, c'est l'œuvre d'un homme qui, obsédé par les incitations d'un nom dangereux, se détermine pour le devoir; c'est une victoire qu'il remporte sur lui-même. » M. de la Rochefoucauld, duc de Doudeauville, écrit à ce journal que « par le fait seul de son message le Président a bien mérité de la France. A moins de se parjurer de la manière la plus scandaleuse, il ne lui est plus permis d'avoir aucune de ces velléités qui jetaient le trouble dans tous les esprits. Honneur donc à lui ! » 1j^ Assemblée nationale (3) exprime la même approbation : « Le pays tout entier doit applaudir. Devant ces promesses, devant cette noble réparation donnée aux justes susceptibilités de l'Assemblée et du pays tous les ressentiments s'oublient, toutes les dissidences s'effacent... toute opposition devient désormais sans objet. Le Président de la République a choisi la voie de l'abnégation. » L'organe du général Changarnier, comme on le voit, montait au Capitole. Laroche Tarpéienne n'était pas loin.
(1) 18 novembre 1850.
(2) 14 novembre 1850.
(3) 12 novembre 1850
L'Opinion publique (l) trouve le message « doux, insinuant, presque débonnaire, aux antipodes de celui du 31 octobre 1849 » . L'Univers (2) applaudit au fond et à la forme du message, tt Le Président s'est tiré avec un rare bonheur de tous (les) embarras. II est difficile de lui refuser la noblesse du langage et la loyauté des sentiments. » L'Événement (3) lui-même, par les plumes de PaulMeurice et de François Victor Hugo, fait entendre une note élogieuse : « Le message est l'œuvre d'une conscience droite, mais non celle d'un large esprit. Il est lovai, mais il n'est pas libéral. Si M. Louis Bonaparte eût manqué hier au serment qu'il a juré devant Dieu à la Constituante, il eût été un malhonnête homme, demain il serait un misérable... L'adhésion si franche et si loyale que M. Louis-Napoléon a faite à la République jure singulièrement avec le message luimême. " La Presse (4) s'écrie : « Oui, nous crovons à la parole humaine, parce que nous croyons encore à la dignité des caractères et à la probité des consciences. Après celle que le Président vient de donner aujourd'hui à la France et à l'Europe, il n'y aurait plus de président, il n'y aurait plus de Bonaparte, il n'y aurait plus d'homme, s'il était permis de douter qu'on pût revenir sur de telles déclarations... M. Louis Bonaparte ne renonce pas seulement à un coup d'État par la violence, il renonce aussi à un coup de majorité par la surprise. C'est une abdication complète, formelle, décisive, absolue de toute prétention personnelle devant la volonté du pavs... En se livrant à la Souveraineté du peuple, il s'arrache à l'influence de M. Thiers et à la tutelle du général Changarnier. Il cesse d'être l instrument des partis. Nous avons cru entendre un écho des pensées de Ham(5)... Si M. le Président avait écouté (les) aventuriers politiques, il n'eût certainement pas écrit la fin de son message, il n'eût pas proclamé la sainteté du droit et la grandeur du devoir, il n'eût pas promis de se conformer stricte-
(i) 14 novembre.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
(4) 13 novembre. (De la Guéronnière.)
(5) 16 novembre.
ment et religieusement à la volonté du peuple, légalement exprimée, alors même que cette volonté lui commanderait de descendre du pouvoir. . . il aurait oublié son serment. . . il aurait appelé à lui quelques officiers ambitieux, quelques soldats ivres, et sans revenir d'Egypte, sans avoir derrière lui des grenadiers qui étaient des héros et une nation à peine échappée de la terreur, encore tremblante de l'horreur des échafauds et avide d'un pouvoir tutélaire, sans être ni César, ni Cromwell, ni Napoléon, il aurait enfoncé les portes du Palais législatif, renversé la tribune, et ramassé un sceptre dans une aventure!... Heureusement l'hôte de l'Elysée s'est rappelé h temps les nobles inspirations et les pensées élevées du captif de Ham... Il a rompu énergiquement avec les aventuriers... Il a abdiqué solennellement toute ambition coupable. Il a renouvelé noblement son serment à la loi et au peuple ! , . . »
Le Siècle (1), au contraire, critique le message comme une avance regrettable à la droite : « Ce n'en est pas moins un triste spectacle de voir M. le Président de la République se donner ainsi à la face du monde un démenti formel et désavouer publiquement à trois ou quatre ans de distance toutes les pensées généreuses, toutes les nobles espérances, toutes les tendances intelligentes qu'avaient développées chez lui le malheur, la captivité et l'exil. »
Odilon Barrot, dans ses Mémoires (2), qualifie le message de « prodige d'habileté » et accuse le Président d'avoir été de mauvaise foi. Lamartine l'apprécie tout différemment dans le Conseiller dupeuple, qui, lui, n'a pas été écrit après coup : i; Oh ! que c'est une souveraine habileté que l'honnêteté ! Le Président a été honnête homme, et tous les fantômes se sont dissipés... Jamais coup de théâtre n'éclaira plus vite et à moins de frais la scène. Les intrigues rentraient dans l'ombre; la République avait reparu. Voilà l'effet du message... Le message pour nous est tout entier dans ces bonnes et belles paroles qui nous ont fait dire en sortant de la séance où nous les avons
(i) 13 novembre 1850 (2) Tome IV, p. 69.
entendues : Nous sortons d'un second 24 févrie pacifique, d'une seconde installation de la République représentative en
France Voilà le langage qu'un Washington n'aurait pas
désavoué, et si, comme nous n'en doutons pas, un Bonaparte suit invariablement cette ligne de droiture, de bons sens et de désintéressement, il aura dans un seul nom la gloire de deux... Nous ne voulons pas nier que les ambitions qui agitent les souvenirs de l'Empire ont tendu des amorces, ont insinué des cris aux opinions pour les entraîner à des manifestations folles et extraconstitutionnelles. Mais le Président a voulu voir par lui-même, et il a vu. Il a vovagé, il a reçu les Corps, il a communiqué avec la masse des populations... il a permis et trop permis peut-être les cris sous les armes, il a tàté le pays, il a vu que le sol ne sonnait pas la monarchie sous les pas mêmes d'un Napoléon, encore moins l'empire, et il s'est dit : Soyons ce qu'est la France, faisons mon devoir comme elle fait le sien. Là est son salut, là est mon honneur, là sera ma récompense. Et il a écrit le message. Et la France la ratifié... Le message a donc eu raison de dire : Dieu fera le reste ! Maïs Dieu se sert de la main des peuples, et le peuple n'aura d'autre solution sous la main que la République. Le message la compris et il l'a dit d'avance. C'est là son génie! »
La presse anglaise approuve le message, à part le Daily Netvs, qui s'exprime ainsi : « Les conservateurs ont été délicieusement émus dans leurs entrailles de 1 oction aristocratique de saint Napoléon venant leur dénoncer la propagande socialiste, confessant sa foi dans la gendarmerie, glorifiant la restauration du Pape et déclarant que ceux-là seraient de grands coupables qui par ambition personnelle compromettraient le peu de stabilité que garantit la Constitution. On demandait au Président un yiolo regnare, une renonciation à l Empire, il a répondu à peu près dans ce sens, mais avec un langage que Molière eût pu mettre avec succès dans la bouche de Tartufe. Le Président a eu pour but d amener l'Assemblée à supprimer l'article de la Constitution qui prohibe sa réélection. Somme toute, si nous désapprouvons le ton de soumission qui règne
dans ce message au sujet de l'Assemblée, nous devons reconnaître que Louis-Napoléon pourrait fort bien réussir et se distinguer au milieu des médiocrités de notre siècle. » Le Morning Post traite le message de déclaration noble et loyale ; le Morning Herald, de très bon et satisfaisant document ; il en est de même du Globe. Le Morning Chronicle dit : « Plus de ces amplifications dont la paternité pouvait être attribuée à première vue à Pétion et à ses imitateurs ; plus de propositions semi-socialistes, mais un compte rendu consciencieux et bien fait du progrès matériel de la France. Il résulte du dernier paragraphe du message que Louis-Napoléon renonce à toute espérance et à tout dessein de s'établir au pouvoir par une action directe sur le pays. » Le Times déclare « qu'à chaque ligne respirent le progrès et le calme ; l'auteur y fait plutôt preuve de candeur que de réserve cauteleuse. C'est un document honorable, explicite, et par-dessus tout rassurant. » Le Sun estime que « le message peut être rangé parmi les plus brillants des documents officiels delà République. Chaque phrase respire la sérénité de l'homme d'État; à travers le calme on voit percer la ferveur d'un patriotisme sincère. Louis-Napoléon s'est acquis des droits au respect de tous ceux qui malgré sa politique pleine de sagesse avaient conservé pour lui un dédain engendré par deux souvenirs malheureux. Par ce message il a définitivement effacé toute trace de ses erreurs passées. La supériorité de ce chef-d'œuvre éclate dès le début. Le sentiment des difficultés de sa position, la connaissance de l'inquiète jalousie avec laquelle ses moindres mouvements sont observés, la certitude des soupçons qu'on nourrit contre son ambition personnelle, ne parviennent à altérer à aucun degré la franchise de ses expressions, ni à troubler même pour un instant la netteté de son jugement ferme et élevé. » — A l'occasion de l'anniversaire du 10 décembre, le préfet de la Seine donne à l'Hôtel de ville un banquet, et adresse au Président une allocution où l'on remarque le passage suivant : « Deux années s'achèvent à peine depuis l'élection mémorable dont nous célébrons aujourd'hui l'anniversaire ; mais un
temps bien plus long semble s'être écoulé quand on se retrace les progrès accomplis (1) sous l'heureuse influence du pouvoir que six millions de suffrages ont remis en vos mains. Grâce à vos efforts, à votre dévouement, à l'heureuse harmonie des pouvoirs, il nous est enfin permis d'écarter tous les intérêts politiques, pour ne vous parler que des intérêts de la ville de Paris. Celte ville est d'ailleurs l'objet constant de votre sollicitude, et ce sentiment si précieux pour elle est chez vous héritage de famille. L'immortel auteur du nom que vous portez si bien a laissé dans nos murs d'impérissables souvenirs : rues, places, monuments, tout y conserve l'empreinte de son génie créateur. »
Le Président répond : « Fêter l'anniversaire de mon élection à l'Hôtel de ville, dans ce palais du peuple de Paris, c'est me rappeler l'origine de mon Pouvoir et les devoirs que cette origine m'impose. Malgré l'incertitude des choses, on compte sur l'avenir, parce qu'on sait que si des modifications doivent avoir lieu, elles s'accompliront sans trouble. Les gouvernements qui après de longs troubles civils sont parvenus à rétablir le pouvoir et la liberté, et à prévenir les bouleversements nouveaux, ont, tout en domptant l'esprit révolutionnaire, puisé leur force dans le droit né de la Révolution même. Ceux-là, au contraire, ont été impuissants qui sont allés chercher ce droit dans la contre-révolution. Si quelque bien s'est fait depuis deux ans, il faut en savoir gré surtout à ce principe d'élection populaire qui a fait sortir du conflit des ambitions un droit réel et incontestable. Disons-le donc hautement, ce sont les grands principes, les nobles passions telles que la loyauté et le désintéressement ^ qui sauvent les sociétés, et non les spéculations de la force et du hasard. Paris est le cœur de la France. Mettons tous nos efforts à embellir cette grande cité, à améliorer le sort de ses habitants, à les éclairer sur leurs véritables intérêts. Ouvrons des rues nouvelles, assainissons les quartiers populeux qui manquent d'air et de jour, et que la lumière
(1) Pendant ce temps-là, les feuilles bonapartistes affirmaient que les affaires étaient dans le marasme et que le pays marchait à sa ruine.
bienfaisante du soleil pénètre partout dans nos murs comme la lumière de la vérité dans nos cœurs. » Ce toast important était tout à la fois une confirmation des idées du message et une réponse aux accusations de faire machine en arrière. Le prince se réclamait de la Révolution !
Dans un banquet offert huit jours après par le président de l'Assemblée au Président de la République, celui-ci boit à la concorde des Pouvoirs publics et à l'Assemblée.
Le Moniteur du soir (1) souligne les déclarations du prince au banquet de l'Hôtel de ville : « Loyauté ! désintéressement! résolution de s'incliner devant les volontés de la France électorale! Ce sont là des intentions et des sentiments sur lesquels les citoyens honorables de tous les partis peuvent se reposer. Lorsqu'un pareil langage est tenu par le premier magistrat d'un pays, on peut être sur que les modifications attendues en 1852 s'accompliront sans troubles. »
Mais les journaux dévoués au Président continuent leur campagne bonapartiste. Ils disent explicitement, en enfants terribles, ce que le Président ne fait que penser et espérer. Vour\e Constitutionnel (2), «Louis-Napoléon ace double mérite de ne devoir son élévation qu'au suffrage universel, et d'être l'héritier de l'homme de génie dont le nom vivra le plus longtemps dans l'histoire du monde civilisé. Il s'est montré digne de ce nom depuis le 10 décembre, en rétablissant l'ordre, en honorant la religion, et en opposant aux entreprises des factieux un cœur résolu et qui ne s'inspire que de l'amour de la patrie. Il tient en réserve, pour vaincre les intrigues, des armes avec lesquelles on est invulnérable sous le gouvernement de tous : le calme et l'honnêteté ! » Le Pays (3) s'écrie : « Le 10 décembre est à la fois un souvenir, un objet de reconnaissance, une espérance. Où donc les mettez-vous, vos espérances, si vous ne les mettez pas dans l'élection et dans l'homme qui ont fait tant et de si grandes choses : les clubs fermés, l'émeute frémissant
, (1) 13 décembre 1850.
(2) 14 décembre 1850.
(3) 10 décembre 1850.
dans son impuissance, l'anarchie muselée, la justice rendue à tous, les désastres se réparant, réquilibrerenduà nos finances, la fortune publique rétablie, les fortunes privées s'améliorant, le nom de la France recouvrant à l'étranger son antique splendeur, ses armées triomphantes ! Que pouvez-vous désirer mieux que ce que vous avez depuis deux ans? » Et le journal conclut à la nécessité de la prorogation. Déjà, le 3 décembre, par la plume de M. Abbatucci, il soutenait la même thèse : u Quel est l'homme qui, mieux et plus que Louis-Napoléon, surtout si le peuple proroge ses pouvoirs, peut consolider le gouvernement de la République, c'est-à-dire le seul qui puisse convenir à tous, puisqu'il efface et détruit toutes les prétentions dvnastiques? Le pouvoir de Louis-Napoléon a et aura toujours un double caractère que n'auront jamais les autres pouvoirs, quoi qu'ils fassent. Il est et sera la consécration delà pensée générale des populations à un degré d'exactitude dont l'histoire n'offre et n'offrira peut-être jamais d'exemple. Il est en possession de la sympathie des masses parce qu il est l'expression la plus vraie et la plus éclatante de ces deux grands besoins de notre époque : autorité et démocratie! les deux faits si considérables dont le vaste génie de l'Empereur avait réalisé l'aliance. Voilà pourquoi il est le seul homme qui soit sérieusement populaire en France. C'est aussi le seul homme qui dans les circonstances présentes puisse développer les grands et immortels principes éclos en 1789, en les plaçant sous la tutelle du principe d'autorité ! Quand le sol tremblait sous vos pas, vous vous sentiez heureux de trouver une digue puissante dans le nom magique de Napoléon ; alors vous étiez pour ainsi dire à ses pieds. Mais depuis qu il a sauvé la société, vous cherchez par tous les moyens à culbuter son pouvoir. Louis-Napoléon est encore notre ancre de salut... Brisez-la, et l'abîme nous attend. Voulez-vous que le Président se retire et vous cède la place? A qui? Aux légitimistes? Aux orléanistes? Ou aux rouges? Répondez ! Gomme nous (1), MM. Mole, Thiers, Berryer, de Falloux,
(1) 19 décembre.
Odilon Barrot, de Broglie, regardent la prolongation des pouvoirs comme une nécessité indispensable. C'est la seule chance de salut. Dans le public, chacun le sait, chacun le sent, chacun le comprend. » Le Pouvoir (1) disait quelques jours auparavant, ne se contentant pas de demander la prorogation, mais continuant ses attaques contre l'Assemblée et se montrant ainsi plus bonapartiste que le prince : « De tous ces partis le parti parlementaire est le plus dangereux. De tout temps il a agité le pays, il a eu la main dans tous les troubles depuis 1 ancienne monarchie jusqu'à la république de Février. Il a fait la Ligue, il a fait la Fronde, il a agité les meilleures années du règne de Louis XV; sous Louis XVI il a préparé la Révolution, et finalement jeté la France dans les bras sanglants des terroristes. Nous ne rappelons pas le rôle qu'il a joué sous Louis XVIII et Charles X, et en dernier lieu sous la monarchie de Juillet. » La Patrie écrit : « J'estime sans doute Washington abandonnant le pouvoir pour se retirer dans son habitation du Mont- Vernon, mais je l'estime sans l'aimer ni l'admirer. J'estime, j'aime et j'admire tout à la fois César franchissant le Rubicon pour marcher sur Rome et Napoléon débarquant à Fréjuspour se rendre à Paris. » Et V Assemblée nationale (2) de dire alors : Il Avec un tel langage, que devient la paix du message? A quels entraînements faut-il attribuer la responsabilité de cette étrange déclaration (de la Patrie)^ et lorsque de telles prétentions se produisent avec tant de précision et de persévérance, lorsqu'on jette si souvent à la Représentation nationale de semblables défis, lorsque l'on sonne ainsi la charge pour la conquête du pouvoir absolu, n'a-t-on pas réfléchi aux résistances que l'on prépare ? Que penser des promesses de V abnégation? Imprudents ! Aveugles! Comment supposez-vous qu'il suffit de passer le Rubicon pour devenir César et pour monter jusques au Capitole? La Gazette de France précise (3) : « Le but que se propose l'Elysée est d'ari'iver à faire porter de
(i) 1" décembre 1850.
(2) 23 décembre 1850.
[Z) Ibid.
quatre ans à dix ans la durée de la présidence au profit de M. Louis Bonaparte. »
A la fin de décembre 1850, presque tous les journaux reproduisent un article sensationnel de VAlmanach de Mathieu Lœnsberg, intitulé : Un rêve prophétique y où il est dit : « Pour beaucoup, la mission de Napoléon n'est pas encore accomplie ; il a été envoyé de Dieu pour guider le génie de la France, pour semer la civilisation nouvelle. Cette idée que Napoléon doit sauver encore la France est restée profondément empreinte dans l'esprit de ceux surtout qui furent ses contemporains. Quand ce rédempteur doit-il revenir? Quand doit-il reparaître, comme Tannoncent toutes les prophéties, pour consolider son œuvre? L'année 1854, qui revient la sixième en additionnant par elle-même la date de naissance de Napoléon, doit être la fin de l'angoisse universelle. C'est la date inévitable de la résurrection du grand Empereur. Celui qui a hérité de son nom, qui porte en lui les signes de sa grandeur, dégagé enfin des langes qui l'enveloppent, de toutes les intrigues qui lui lient les bras, sera porté par la voix populaire, la voix immense du peuple entier, à la souveraine puissance, reprenant l'œuvre du grand Empereur ressuscité en lui. m
Malgré la dissolution de la Société du Dix-Décembre, malgré les termes conciliants du message, la polémique des journaux dévoués au prince était toujours si lyriquement napoléonienne et si audacieusement, si dédaigneusement oublieuse des droits de l'Assemblée, que celle-ci, justement froissée de ces attaques violentes et incessantes dont elle rendait responsable, non sans raison, le Président de la République, décida qu'elle répondrait aux outrages en ne se faisant pas représenter officiellement par son bureau à la réception de l'Elysée le 1" janvier 1851, laissant à ses membres leur liberté d'action. Le président Dupin, homme de conciliation, ayant horreur de la lutte, sans convictions bien fermes, sans caractère, se rendit à l'Elysée, accompagné de quelques députés (1). Le prince,
(i) Bedeaa, Benoit d'Azy, Leflô, de Planât, Peupin, Chabot, etc., qui venaient individuellement.
ne voulant pas tenir compte des blessures faites à la Représentation nationale par la presse bonapartiste, ne voyant que les avances de son dernier message, la main qu'il avait inutilement tendue, irrité de l'abstention officielle de l'Assemblée, engagea avec le président Dupin sur un ton impérieux et blessant le dialogue qui suit : M. Dupin ; « Je viens, comme mes collègues, vous offrir mes veux les plus sincères. Le prince ; « . . . Je veux bien les croire sincères, puisque vous me le dites, mais j'avais besoin de cette assurance!... Il faut que vous sachiez et que la France sache bien que je ne tiens pas à ce que mes pouvoirs soient prorogés, mais qu il y a une chose à laquelle je tiens essentiellement, c'est que, quand en 1852 je les remettrai au peuple de qui je les tiens, il les retrouve intacts et respectés, n M. Dupin : " S'il y a des empiétements, ils ne sont pas venus de l'Assemblée. » Le prince : « Je suis convaincu que celui des deux Pouvoirs qui empiétera sur l'autre aura tort aux yeux du pays. Il est fort heureux qu'il y ait des renouvellements d'année. En voilà une qui finit assez tristement; une autre commence sous de meilleurs auspices, vous me le dites, je l'espère et je vous remercie. » M. Dupin : « Je suis tout à fait de votre avis, monsieur le Président, le pouvoir législatif n'a rien à gagner à l'affaiblissement du pouvoir exécutif, et le pouvoir exécutif aurait tout à perdre à l'affaiblissement du pouvoir législatif. L'histoire de nos soixante dernières années, comme celle de ces derniers mois, prouve que toutes les fois qu'un pouvoir a voulu empiéter d'un pas, il a été obligé de reculer de quatre... ^
Cette conversation, dont le texte diffère suivant les journaux, est l'objet des réflexions de toute la presse. « M. Dupin, dit ï Événement (1), a été médiocrement accueilli par le Président de la République (2). C'est bien fait. Qu'allait-il faire dans cet
(1)3 janvier 1851.
(2) On racontait que la Commission de permanence avait décidé M. Dupin (et le prince ne l'aurait pas ignoré) à signer un ordre permettant au général Ghangarnier d'arrêter le Président, le cas échéant, mais que M. Dupin ne se serait pas résolu à remettre cet ordre au général. (Voir l'Union du 13 janvier 1851.) M. Gramer de Cassagnac raconte, dans ses Souvenirs du second Empire (p. l'2.9),
Élvsée?L Assemblée est-elle rinfërieuredu Président, pour que ce soit à elle à se déranger? » « Des paroles, dit le Natwnal{l), telles que jamais Louis-Philippe n'en prononça devant les anciennes Chambres sont adressées par le Président de la République, subordonné du pouvoir législatif, au président et au bureau de l'Assemblée, personnification de ce pouvoir. La majesté de la Représentation nationale est atteinte. » Puis ce journal gémit sur ce qu'il ne s'est trouvé aucun membre de l'Assemblée pour protester contre 1 attitude et le langage du prince. En sens contraire, le Paj5(2), s'adressant aux orléanistes et aux légitimistes, s'écrie : « De quoi vous plaignezvous? Vous avez l'ordre... et vous attaquez Thorame qui vous Ta donné ! Vos amis sont en possession de tous les emplois publics!... Que voulez-vous? Pouvait-il faire davantage pour vous?... Mais les coups d'État?.., prétextes ridicules, inventés par la mauvaise foi... A qui donc Louis-Napoléon a-t-il donné le droit de douter de sa parole d'honnête homme? Qu'on le sache bien, ce sera une de ses gloires d'avoir donné l'exemple du respect de la foi jurée. Combien d hommes dans les journées du 20 décembre 1848, des 19 janvier et 13 juin 1849, auraient refusé de tout balayer pour consolider leur pouvoir? Un ambitieux vulgaire se fût jeté dans cette voie. Louis-Napoléon a voulu se placer très haut dans le droit et dans le devoir (3), et de là dominer tous les partis. Il s'est vengé de tant de basses accusations en dissipant l'émeute, en rassurant les esprits... Il n'a jamais mis et ne mettra jamais son ambition. . . plus haut qu'à servir la France, qu'à lui apporter sa vie, son sang, son
que M. Dupin lui aurait dit avoir refusé d'abord an général^hangarnier, pui» plus tard au duc de Broglie, un blanc-seing destiné à l'arrestation du prince.
(1) 2-3 janvier 1851.
(2) 5 janvier 1851.
(3) Le Constitutionnel du 12 janvier raconte qne, « ponr ôter tont prétexte à des interprétations malveillantes, le Président a refusé le toast suivant, que M. Boulay de la Meurthe voulait lui porter en le recevant à diner : « ...L'ombre » de mon père m'applaudit quand je rends hommage à cette loyauté, à cette modé- • ration, à cette fidélité au serment, à ce dévouement à la patrie dont je sais chaque «jour témoin et que justifient de plus en plus auprès de la nation la popularité et « la gloire du nom que vous portez. Je m'arrête parce que vous êtes présent. Je a me contente de dire avec votre dernier message : Diea fera le reste ! >