CHAPITRE XV
LA MARCHE EN AVANT DU PRINCE. — LES VOYAGES. — LES REVUES. — LES BANQUETS MILITAIRES.
L'action personnelle du prince s'affirme tous les jours davantage. — Il montre sa sollicitude pour les travailleurs; allocations à vingt instituteurs. — Voyage à Compiègne; visite de la manufacture d'Ourscamp; à Coinpiègne, il se rend à la cathédrale, aux hospices; revue; enthousiasme. — Le journal le Pouvoir. — La Presse. — 7 et 11 août, banquets militaires. — Violent article de VOrdre. — La Société du 10 décembre. — h' Union, la Presse, la République, la Gazette de France, le Siècle, l'Événement, l'Assemblée iiationale blâment les banquets et s'élèvent contre la Société du 10 décembre. — Le Pays et le Moniteur du soir défendent le prince. — Juste appréciation de la situation par le Times. — Voyage du Président dans l'Est; les journaux; remarque judicieuse de l'Union sur la faute comuiise par les légitimistes et les orléanistes au 10 décembre 1848. — Les journaux. — Lamartine dans le Conseiller du peuple. — Melun, Montereau, Joigny, Sens, Tonnerre, Ancy-le-Franc, Montbars, Dijon, Fixin. — Le Moniteur. — Le Moniteur du soir. — Discours du prince; bauquet; nouveau discours du prince; bal. — Le National. — h'Union. — Les cris de : Vive la République ! ne sont qu'une note discordante dans une ovation continue. — Le Président au curé de Tournus. — Màcon. — Allocution du maire de Thoissey et réponse du prince. — Trévoux. — Lyon ; proclamation du préfet; accueil enthousiaste. — Le prince, à l'Hôtel de ville, dément tout projet de coup d'Etat. — Ce que vaut la thèse princière ; le prince au banquet de l'Industrie, à l'inauguration d'une caisse de secours mutuels, au banquet de la chambre du commerce, et ses discours. — Revue. — Colère du National. — Veuillot dans l'Univers. — La Presse nie l'enthousiasme. — L'Ordre, l'Assemblée nationale dénoncent la personnalité absorbante du jirince. — Le Pays chante victoire; pour le Constitutionnel, ça ira tout seul. — Lamartine dans le Conseiller du peuple. — Les journaux républicains. — Le Pouvoir. — Le Times. — Suite du voyage : Bourg; Lons-le-Saunier ; Dôle; Besançon; incident au bal de la ville; à partir de là, l'accueil est froid, plutôt hostile; Belfort; Mulhouse; Colmar; Strasbourg, discours du prince, où il déclare qu'il respectera la Constitution; comment expliquer cet engagement? — Phalsbourg, Sarrebourg, Dieuze, Lunéville, Nancy, Pont-à-Mousson; Metz, incident, revue; Verdun, de là jusqu'à la fin du voyage, ovation sans mélange; Châlons; Reims, discours de l'archevêque, du maire, des présidents du tribunal et de la chambre de commerce; banquet et nouveau discours du maire, réponse du prince; Eper-
nay, Cliàteau-Thierrv, Meaux, Paris. — Réflexion» sur ce voyage; le National et le» Débats sont forcés de rendre hommage au courage du prince. — Les journaux de l'opposition chantent victoire ; il en est de même, en sens inverse, des feuilles bonapartistes. — Le Times et la Gazette de Leipsick. — Ce voyage grandit le prince. — Voyage dans l'Ouest : Nanterre, Saint-Germain, Meulan, Triel, Mantes, Bonnières; Kvreux, discours de l'évèque, réponse du prince; Bernav, allocution du conseil municipal; Lisieux; Caen, le prince au maire; discours du président du conseil général, de l'évèque, et réponses du prince; banquet, toast du maire, réponse énigmatique du prince; Baveux; Isigny; Cherbourg, discours et toast du maire, réponse du prince qui fait allusion à la nécessité de reviser la Constitution; Saint-Lô; Coutances, discours de l'évèque qui au nom de son clergé exprime le vœu que les pouvoirs présidentiels soient prorogés; Granville; Avranches, toast du maire; Falaise; Argentan, le maire, le président du conseil général. — Ovations du retour. — \j Union. — La Gazette. — A Paris, acclamations; bagarre; la justice est saisie. — Les journaux de l'opposition accusent la Société du 10 décembre; la commission de permanence interpelle le ministre sur cette société.
Le Président, fort de la Constitution qui semble en le déclarant responsable l'appeler à prendre une part active au gouvernement, continue soit à dicter des mesures d un caractère démocratique, soit à profiter de toutes les occasions pour affirmer ses vues particulières, sa politique propre, sa conception personnelle du pouvoir. C'est ainsi (1) qu'il met à la disposition de vingt instituteurs la somme nécessaire à la location par cbacun d'entre eux de deux hectares de terre destinés à être cultivés sous leur surveillance par les enfants qui fréquentent leurs écoles, afin "de rattacher la population à l'agriculture et de ramener sans cesse vers le travail des champs une jeunesse que les villes n'attirent que trop » . C'est ainsi que dans un voyage à Compiègne il va visiter une grande manufacture à Ourscamp. A son départ de Paris, le 16 juillet, il est accueilli à la gare du Nord par les acclamations d'une foule nombreuse. A la station de Beaumont, une femme du peuple s'avance vers son wagon et lui demande le congé de son fils, soldat au 18' de ligne. Il charge le ministre de la guerre, dit le Moniteur « de lui rendre ce fils qui est l'objet de ses vœux et de ses larmes » . A Compiègne, un arc de triomphe est dressé à l'entrée de la ville. Toutes les rues jusqu'au château
(1) 17 juillet 1850.
sont ornées de guirlandes en feuilles de chêne. Les clochers des églises et les maisons sont pavoises « comme au jour de la procession de la Fête-Dieu ». A la manufacture d'Ourscamp, il s'enquiert de tous les détails des travaux, du prix de la journée, de la position des travailleurs; il visite les habitations ouvrières. Divers incidents, tous relatés au journal officiel, se produisent alors : Un enfant malade est présenté au prince, qui s'empresse de donner à la malheureuse mère « une preuve de sa munificence ». A un père de famille souffrant, ancien militaire, il fait remettre deux pièces d'or. Il rencontre une noce; la mariée hardiment s'avance vers lui et le prie d'honorer de sa présence la modeste chambre où étaient réunis les gens de la fête. Il accepte, et aux souhaits de bonheur pour le jeune ménage il joint un cadeau de 200 francs pour le futur premier-né. Le Président s'entretient avec le directeur de la manufacture, et de cette conversation il résulte qu'il a la (1) «pensée fixe de tout faire pour le bonheur de la classe ouvrière » . Il remet 400 francs pour les malades. Acclamé pendant tout le cours de sa visite, il l'est encore plus au moment de son départ. Tous les ouvriers lui ont fait cortège jusqu'à la gare située à deux kilomètres de lusine... Le lendemain dimanche, à Compiègne, le Président commence par se rendre à la cathédrale, où il entend la messe. Puis il va visiter les hospices. « La (2) première pensée du chef de l'État avait été pour Dieu, sa seconde pensée a été pour les malheureux. » Dans la journée, revue. « Quand le Président a paru, le plus vif enthousiasme (3) a éclaté spontanément dans tous les rangs... Les cris de : Vive Napoléon! n'ont cessé de retentir... C'était un spectacle émouvant que cet élan des populations rurales animées pour le neveu de l'Empereur de sentiments de sympathie qui leur faisaient oublier et la poussière, et le soleil, et la fatigue. » Après la revue, carrousel où l'on retrouve la même affluence et où l'on entend les mêmes acclamations. Le cri de : Vive le
(1) Voir le Moniteur.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
Président! est rare; celui de : Vive Napoléon! est incessant.
Le journal /e Pou yoiV(l) dit au sujet de ce voyage : «...Notre crédit public raffermi, notre industrie et notre commerce reflorissant... et notre prospérité nationale restaurée, voilà la politique qu'ont saluée dans la personne de Louis-Napoléon les populations de TAisne et de l'Oise, accourues à flots pressés sur son passage, abandonnant leurs travaux, leurs familles, leurs villages, débouchant des plaines et des clairières, des forêts, en longues caravanes, sortant en quelque sorte des entrailles de la vieille France, avec la blouse gauloise, le visage hàlé, les mains calleuses, le regard intrépide, le vrai peuple enfin, les vrais enfants de cette noble terre qui ne savent qu'un nom, qui ne répètent qu un cri... parce qu'il résume pour eux Tordre, la sécurité, la gloire et la prospérité du pays... -n
La Pt-esse (2) raille : « Les réceptions de Compiègne et de Saint-Quentin ont laissé des souvenirs qui sont doux et font naître des espérances qui sont riantes. :: Puis, parlant du voyage annoncé dans le Centre et l'Est, elle ajoute : « Les courtisans annoncent des enthousiasmes populaires, des arcs de triomphe et des ovations. Ce vovage leur apparaît déjà comme une marche triomphale au terme de laquelle ils entrevoient un déménagement de l'Elysée aux Tuileries... Il est bien vrai que la France aime les parades... Mais les ovations... ne sont que l'enivrement de la foule. Elles ne laissent qu'un peu de poussière sur les pas des cortèges officiels, mais cette poussière aveugle souvent ceux qui en soulèvent les nuages... Il y avait sans doute, nous le reconnaissons, quelque chose de poétique et de sérieux dans l'élan des populations vers un grand nom... La France aime la gloire. . . On ne se rappelle plus ce qu'avaient coûté de larmes et de deuil ces victoires... Les malédictions des mères pleurant leurs fils ensevelis à Moscou, la tristesse des campagnes privées des bras qui fécondent le sol, le poids toujours si lourd à porter du despotisme militaire, tout cela s'est effacé!... Il ne restait plus que le grand Empereur, le
(i) 18 juUlet.
(S) 2 août.
héros de cent batailles, chanté par Béranger, et dont l'image enluminée, appendue aux murailles les plus humbles, forme le musée de chaque chaumière. Louis-Napoléon a été cette légende vivante, et son élection s'est faite plutôt par entraînement que par réflexion... Mais ce nom ne revivait pas par l'hérédité pour un empire... Napoléon ne fut... qu'une brillante individualité... il ne léguait à la France qu'une épopée... Quand cette main qui a gagné tant de batailles n'a pu fonder un trône, vous voudriez aujourd'hui, plus fort que lui, accomplir ce prodige! Gela n'est pas possible... Que M. le Président se garde de croire qu'il y a un parti bonapartiste... C'est parce qu'il a cru qu'il y avait dans son nom une force providentielle qu'il s'est isolé... pour se réfugier dans sa forteresse napoléonienne, forteresse de carton qu'un souffle populaire anéantirait... Là où les plus vieux dogmes, les plus grands souvenirs, les plus puissantes idées n'ont que des partis mutilés et désorganisés, il ne fera pas qu'on puisse fonder sur un flot de poussière... sur quelques cris sans écho, ce qu'on n'a pu fonder sur la gloire et sur le génie. En un mot, la République peut dormir tranquille... Il faut arriver des Pyramides ou de l'ile d'Elbe pour trouver un peuple qui vous porte en triomphe. Or il ne s'agit, à ce qu'il paraît, que de revenir de Strasbourg. »
— Dans la première quinzaine du mois d'août, le 7 et le 1 1 , le Président reçoit à sa table un assez grand nombre de militaires de la garde républicaine, de la gendarmerie mobile, de l'artillerie, des 4" et 2-4* régiments de ligne. Ces réceptions font grand bruit et produisent une vive émotion, d'abord à cause de la qualité des convives parmi lesquels il y a autant de sous-officiers que d'officiers, ensuite, et surtout, à cause de ce qui s'y passe. L'animation y est extrême, les ardeurs napoléoniennes s'y font jour bruyamment. A plusieurs reprises on crie : Vive l'Empereur ! et aussi : Aux 2'uileries ! aux Tuileries! — Toute la presse s'occupe de ces banquets. U Ordre (1)
(1) 9 août.
déclare qu'il ne faut pas attacher à ces manifestations une importance exagérée; « seulement n'est-il pas permis de se demander si l'invitation... adressée en masse aux officiers et sous-officiers n'est pas une nouveauté... de nature à entretenir cette agitation qu'il serait si désirable de prévenir ou de calmer... S'il est des insensés qui poussent aux manifestations impérialistes et qui veulent précipiter les événements, nous ne devons pas leur laisser ignorer qu'ils s'exposent à de terribles mécomptes... L'Empire ne sera pas déféré aussi facilement que la présidence... et l'Empire usurpé, l'Empire proclamé dans une caserne, c'est une équipée, c'est une aventure... on peut la risquer pour en finir avec les tourments de l'exil, mais on ne la risque plus quand (on est) le premier magistrat du pays... Les regrets qu'il a si noblement exprimés (à) Ham sur les tentatives de Strasbourg et de Boulogne ne peuvent laisser aucun doute dans l'esprit de ceux qui ne doutent pas de sa probité... Les hommes de la majorité... (l) respectent dans M. Louis-Napoléon sa suprême magistrature... mais (ils) ne se croient nullement tenus de servir des projets extravagants... et tout cela pourquoi? Pour fonder un empire sans gloire, sans prestige, sans condition de durée, un empire ridicule, odieux, méprisé... Non, cette honteuse et misérable parodie de l'époque impériale n'arrivera pas à terme... Ce serait le dernier degré d'abaissement pour la France... Quiconque nourrit la pensée d'élever par une surprise... la fortune d'un homme au-dessus des lois n'est qu'un fou... »
L Union (2) non plus ne s'alarme pas. « Quand Napoléon s'essayait à l'Empire, il conviait ses soldats à des batailles. Son neveu convie les sous-officiers à des banquets... parodie!... Nous ne sommes pas disposés à croire que notre jeune armée consente à parodier les armées impériales. Elle se laisserait peut-être éblouir par l'éclat d'une épée, mais M. le Président n'a pu et ne peut lui offrir qu'une fourchette... n La Presse (3)
(1) 9 août.
(2) il août.
(3) 10 août.
ne croit pas que la Constitution puisse être revisée autour d'une table à manger. « Nous ne craignons pas que l'Empire sorte jamais d'un plat de dessert comme la princesse Colibri sort d'une corbeille de fleurs. Heureusement la France n'en est pas arrivée à ce point d'abaissement et de décadence qu'il soit possible de lui imposer la servitude en sortant de dîner, comme le faisaient ces tyrans ivres du Bas-Empire qui marchaient au pouvoir suprême entre des courtisanes et des esclaves. Aventure de table... pas autre chose... Cela monte et passe comme la fumée du champagne... Il est permis..., quand on est le neveu du vainqueur des Pyramides, de rêver l'Empire après la victoire, il n'est pas permis de rêver l'Empire après dîner. Les bruits du festin de l'Elysée ne méritent donc pas un écho... " Le journal la Républicjue (1) trouve aussi que ces banquets sont une nouveauté dans l'histoire moderne. » M. Louis Bonaparte peut revendiquer l'honneur d'avoir renouvelé un usage fréquent sous les empereurs romains dont les larges banquets portaient le nom intraduisible en français honnête de viscera~ tiones. Si, après avoir contracté à la face du monde des engagements aussi libres que formels, il songeait à une usurpation, il n'y aurait pas de mots dans la langue humaine pour qualifier un aussi exécrable parjure. Une usurpation... serait le plus odieux attentat... contre toutes les lois divines et humaines... Quoi! la République aurait tendu la main à M. Louis Bonaparte dans son exil, elle lui aurait rendu la patrie d'abord; puis, oubliant Strasbourg et Boulogne, elle lui aurait confié la plus haute magistrature; sur la foi de ses déclarations, cinq millions de suffrages l'auraient acclamé, et pour prix de tant de bienfaits, de tant d'honneurs... il méditerait le plus monstrueux attentat!... » La Gazette de France (2) dit « qu'il est plus facile d'organiser une manifestation qu'un empire...»; le Siècle (3) : « que l'enthousiasme... a franchi les limites du bon sens et de la raison. » A propos des banquets, on parle dans
(1) 13, 15 août.
(2) 12 août.
(3) Ibid.
certains journaux d'une association, dite Société du Dix-Décemhre (l), formée des membres des anciens comités électoraux bonapartistes, ayant pour but officiel l'assistance mutuelle, mais ayant pour but réel de servir d'entraîneur de la foule dans les sorties, dans les voyages du chef de l'État, dans tous les cas où il était en contact avec le public. V Événement (2) s'exprime ainsi sur la campagne des banquets : « Jusqu'à présent nous avions pensé que pour fonder un empire... pour escamoter une révolution il fallait avoir ou le génie, ou la gloire, ou la popularité. L'histoire nous disait bien que dans des temps très reculés un homme avait passé avec une armée de vétérans une petite rivière appelée le Rubicon... mais l'histoire ajoutait que cet homme était le conquérant des Gaules, de la Bretagne et du Rhin, que cet homme s'appelait César. Mille ans plus tard... l'histoire nous montrait un nouvel exemple de ces révolutions prodigieuses qui font qu'à certaines époques des peuples entiers s'incarnent dans un seul homme; mais 1 histoire ajoutait que cet homme s'appelait Gharlemagne. Encore mille ans plus tard l'histoire nous montrait... un homme... escamotant une révolution... mais... cet homme avait sauvé son pavs de l'invasion et de l'anarchie, cet homme avait conquis l'Italie et rÉg>pte, écrasé le communisme de Babœuf dans le Panthéon rétabli, rouvert les églises, payé en gloire la liberté du pays. L'histoire ajoutait que cet homme prodigieux, aussi grand à lui
(1) Comité directeur : Charles Abbatucci, princes Lucien et Antoine Bonaparte, Ferdinand Barrot, Bonjean, marquis de Caulaincourt, comte Clary, abbé Coquereau, maréchal Escelmans, Kœnigswarter, colonel Laljorde, commandant Lemullier, comte Lepic, prince de la Moskowa, de Montour, général Piat, Wolowski, etc. Ainsi constituée : 1* organisateurs généraux; 2* commissaires organisateurs; 3" commissaires généraux ; 4° commissaires adjoints ; 5° chefs de section ; 6° inspecteurs. (Le journal l'Ordre donne ces indications pour le» avoir puisées dans un livret de la société.) — Il y avait longtemps que la Société du 10 décembre fonctionnait, puisque, à la date du 27 novembre 1849, le préfet de police écrivait au ministre de l'intérieur : « Sans rechercher pour le moment les intentions des auteurs de cette association, il ne me paraît pas possible de laisser grandir à côté d'un gouvernement régulier une force aussi considérable. Cette société veut faire un empire, c'est le mot d'ordre répandu partout...» Le préfet conclut en demandant 1 l'autorisation de dissoudre la société, saufles ménagements que peutmériterun zèle mal entendu pour la personne du Président» . ^Voirie Xalional du 21 janvier 1851.)
(2) 11 août.
seul que César etCharlemagne, s'appelait Napoléon... De telles révolutions, l'histoire en compte donc trois depuis deux mille ans... Les historiens avaient en outre fait cette remarque que ces empereurs... n'avaient pas d'héritiers... Eh bien! malgré ces assertions... il s'est trouvé des gens assez naïfs pour vouloir à toute force fonder un empire sans empereur. Ces gens s'appellent la Société du Dix-Décembre... Et pour que M. le Président devienne Empereur. . . ces messieurs regardent comme parfaitement superflu d'avoir conquis les Gaules comme César, la Germanie comme Charlemagne, l'Italie et l'Egypte comme Napoléon. Non, pour être le digne héritier de son oncle, M. Louis Bonaparte, selon ces messieurs, n'a qu'une chose à faire, se promener... Imbus de leur idée, les partisans de l'Empire quand même ont voulu livrer avant-hier à la République une bataille décisive. Ils ont tout simplement donné dans la salle à manger de l'Elysée un diner à des sous-officiers; on a crié : Vive l'Empereur! Aux Tuileries!... En vérité, les partisans de l'Empire auraient voulu rendre ridicule le coup d'État qu'ils souhaitent, ils ne s'y seraient pas pris autrement. Un empire, l'empire de Napoléon fondé ainsi, tout à coup, en pleine République, les Tuileries prises d'assaut par quelques convives pris de vin de Champagne, un <iî.raoM^ fait ainsi joyeusement, après boire,... par une bande de tapageurs nocturnes, que cette idée soit venue à des cerveaux humains, cela nous parait tellement repoussant, tellement amusant, tellement ébouriffant, que nous nous sentons désarmés... La France ne s'effravera pas, elle éclatera de rire ! ... » 1^' Assemblée nationale {\) ne peut pas désirer pour la France les Césars de la décadence, les Césars qu'une surprise populaire, qu'un caprice prétorien tenteraient d'élever ou de renverser sans consulter la nation; elle n'admet pas que le sceptre de la France puisse être pris ou donné après un repas de gardes ou sous des trophées de carton... « Le prince président... déplore sans doute la violence que l'on peut faire à son serment... (mais) n'est-il pas vrai
(1) 9 août 1850.
qu'il existe une Société du Dix-Décembre dont le but n'est un mystère pour personne?... (qu'elle) compte déjà plus de cinq mille enrôlés?... (qu'elle) fournit un cortège pour les vovages du Préï^ident?... que plusieurs des convives du banquet d'hier appartiennent à cette société?... que... dans ce banquet il a été proféré les cris de : Vive l'Empereur ! Vive le Désiré! Aux Tuileries .'Aux Tuileries ! n La Presse (1) dit de son côté : « . . . C'est chose grave... que l'existence de cette prétendue association de charité dont le véritable but vient de se révéler dans les banquets de i Elysée... Nous rions assez volontiers de l'impatience des entrepreneurs de déménagements politiques qui sont si pressés de quitter l'ÉIysée pour aller occuper impérialement les Tuileries. Passe encore pour ces manifestations de dessert qui ne sont que de Tenthousiasme en bouteilles. Tout cela est très ridicule et peu effravant; mais il v a quelque chose de plus sérieux dans l'existence de cette armée mystérieuse qui se recrute dans l'ombre pour un but que l'on n'avoue pas et que tout le monde devine... La Société du Dix-Décembre compte 60,000 affidés, enrégimentés, pourvus d'armes, prêts à agir au signal de leurs chefs... »
Le Pays (2) répond aux journaux de l'opposition : « Que signifient ces colères des journaux de Tanarchie, sinon qu'ils trouvent dans ces banquets... un élément d'ordre qui les effrave... Puis sont-ils bien venus à blâmer l'alhance de Louis-Napoléon et de l'armée, les journaux qui naguère encore se signalaient comme les plus fougueux réactionnaires? Le mécontentement de l'armée (de n'avoir pas à Versailles un xamp promis!...), le Président na pas voulu qu'il se traduisît en plaintes (!!). Il a réuni dans les jardins de 1 Élvsée des députations de l'armée... qui a sauvé la France... Quoi de plusjuste?... Rien n'a pu soulever la moindre appréhension, à moins qu'on ne regarde comme un symptôme dangereux les marques de sympathie échappées à une honorable et légitime reconnaissance... Nous ne saurions voir dans ces ban-
(1) 13 août.
1^2) 11 août. — Rédacteur en chef : de Bourille.
quels de FÉlysée qu'une preuve du désir qu'éprouve le Président d'entretenir au sein de l'armée Tamour de l'ordre et le respect de l'autorité, autant que de chercher dans tous les éléments possibles de popularité de nouveaux moyens de rendre son concours utile à l'Assemblée... « Comme argumentation, c'était un peu osé. Le Pays ajoutait trois jours après (1) : « Le pays a compris que s'il devait redouter les coups d'État, ce n'était pas de la part de Louis-Napoléon... Un coup d'État! Pourquoi le tenterait-il? Quel intérêt aurait-il à le faire? En laissant les événements suivre leur cours normal... les pouvoirs présidentiels se trouveront par la force des choses nécessairement, irrésistiblement prolongés. En laissant les partis s'user les uns par les autres successivement, les rouges détruire les blancs, les blancs écraser les rouges, il fera mieux ressortir cette vérité que la sagesse des peuples comme celle des hommes est de conserver ce que l'on a, surtout lorsque ce que l'on a est sage, moral, honorable et inspiré de ce que le pays, consulté dans ses plus intimes profondeurs, renferme de plus grande puissance... » Le Moniteur du soir (2) dit à son tour dans le même sens : « La dictature d'un Monk est impossible, la royauté du comte de Ghambord est impossible, la monarchie du comte de Paris est impossible. Ils le savent... ils savent qu'ils n'auraient rien, non, rien, absolument rien à mettre à la place du gouvernement de Louis-Napoléon. Us cherchent cependant à saper sa popularité, qui. Dieu merci! défie leurs calomnies et leurs menées. Ils font le mal pour le mal. Ils n'ont pas pitié d'eux-mêmes, les pauvres insensés ; ne devraientils pas au moins avoir quelque commisération pour cette masse de paysans qui ne veulent que labourer la terre, d'ouvriers qui ne veulent que travailler de leur métier, de marchands qui ne demandent qu'à vendre... de rentiers et de propriétaiies qui ne demandent qu'à jouir d'une fortune honnêtement acquise? Quel mal la France a-t-elle donc fait à ces hommes de parti pour qu'ils sacrifient son repos... à d'étroits calculs et à d'âpres
(1) Vi août.
(2) 13 août.
rancunes? N'a-t-elle pas encore été assez ruinée, assez bouleversée à leur gré par les révolutions qu'elle a traversées? Ne seront-ils contents que lorsqu'ils la verront se débattre dans des mares de sang au milieu des épouvantes et des horreurs dune jacquerie communiste?... »
Le Times nous parait avoir parfaitement dégagé la vérité de la situation quand il dit alors : « Nous ne croyons pas qu'à l'Elysée Ton ait conçu un projet de renversement de la constitution de la République ou de convertir la courte durée de la présidence en une souveraineté à vie sous forme de consulat ou d'empire. Rien de prémédité sans doute ; tout est plutôt laissé aux chances imprévues qui naissent de la marche naturelle des événements et de l'expression spontanée de i opinion populaire ou militaire. •!>
— Le 1 :2 août, le Président quitte Paris pour visiter une partie du centre et de l'est de la France. La presse tout entière s'occupe de ce voyage, h' Union (1) dit : « Ainsi, nous ne ferons pas de coup d État, nous vovagerons. Nous voyagerons à titre de prince président, nous serons plus prince que président, et nous serons même un peu empereur lorsque la circonstance voudra s'v prêter... Toute la politique de M. Louis Bonaparte est dans le vovage qu'il entreprend. Il v a là tout un svstème. Le prince ne s est jamais arrêté à l'idée d'un coup d'Etat. Il a reconnu qu il n'avait rien à espérer de la bonne volonté de l'Assemblée, et alors sa pensée s'est tournée d'un autre côté, pensée persistante, obstinée. Ce qu'on ne peut pas obtenir immédiatement de l'Assemblée, on le demandera aux provinces pour essaver ensuite d'exercer sur l'Assemblée la pression morale de l'opinion extérieure ; le prince a pris de loin ses précautions; il a agi avec plus de suite, plus d'esprit de calcul que bien des gens ne l'avaient prévu. On pourrait, — ajoute judicieusement cette feuille, — contester très sérieusement la possession du sens politique aux hommes qui n'ont pas promptement compris à quel point l'invasion du nom de Napoléon dans la révolution de Février devait modifier la situation
(1) 12 août 1850.
générale. » La Patrie (1) déclare que le Président a voulu entrer en communication directe avec le pays. « C'est une enquête impartiale qu'il va faire, et il y apportera les dispositions d'un esprit accessible seulement à la vérité. Il y a dans cette démarche du Président quelque chose de loyal, de simple et de sincère qui frappera certainement les populations. Le Président laisse Paris pendant trois semaines aux mains de la commission de permanence. Il sait qu'elle compte dans son sein des hommes dont la règle politique est l'honneur, et que, dans tous les cas, la souveraineté du peuple, qui fait et défait les présidents et les assemblées, ne craint pas plus les traîtres que les usurpateurs. » \j Opinion publique (2) lui répond : « Singulière prétention de faire du voyage du Président une espèce de champ de mai ambulant à la faveur duquel la nation se trouverait avoir été consultée sans s'en douter, et après lequel M. Louis Bonaparte n'aurait plus qu'à se déclarer l'organe et l'instrument de sa volonté. Son article (de la Patrie) a eu à l'Assemblée un succès d'hilarité très marqué. » Riait-on tant que ça, et si franchement que ça? h'Opi7iio7i publique (3) ajoute : « Le Constitutionnel^ ce Dangeau du nouveau régime, a pris soin d'avertir ses lecteurs que deux de ses rédacteurs étaient emballés dans les fourgons présidentiels afin que le monde sache, minute par minute, les grandes choses qui seront accomplies dans ce voyage. Louis XIV emmenait deux historiographes. Voici une étiquette ressuscitée..., mais aussi toutes les proportions sont gardées, car au lieu de Racine et de Boileau les deux historiographes sont deux rédacteurs du Constitutionnel. Le Moniteur du soir lui fait concurrence et foudroie les blasphémateurs qui ne parlent point du voyage à genoux; et le Pouvoir cherche à les distancer tous les deux... Étrange croisade napoléonienne, formée à l'occasion d'un voyage en chemin de fer, croisade composée d'enthousiastes sans enthousiasme... Que voulez-vous que nous répondions?
(1) 7 août 1850.
Charles X a fait des voyages... au milieu de quelles manifestations d'enthousiasme, tout le monde le sait... Louis-Philippe aussi a fait des vovages, et les ovations fidèles au rendezvous des préfets ne lui ont pas manqué!... On nous objecte que M. Louis Bonaparte est un homme nécessaire, et que sans lui la France et la civilisation chrétienne seraient perdues... Louis-Philippe aussi était Thomme nécessaire. M. Hugo (1) ajoutait même que Dieu avait besoin de lui... Si M. Louis Bonaparte venait à manquer à la France, elle ne se manquerait point à elle-même... Il serait trop triste et trop humiliant d'admettre que la France est tombée si bas qu'elle ne vit plus que de la vie d un homme... » h' Événement (2) raille le Président : « Il veut connaître l'état des campagnes : il les parcourt en chemin de fer. . . Il veut connaître Melun : il passe en revue le 7* lanciers. Il veut connaître Sens : il y cause avec le sous-préfet. II veut étudier l'horticulture : il accepte un bouquet à Montereau. Il veut connaître la Bourgogne : il prend un verre de vin à la buvette de Joigny. Il veut entendre le cri du pays : sur toute la ligne il n'écoute que la Société du Dix- Décembre qui \m assourdit les oreilles... Après cette longue série de mystifications, M. le Président reviendra... bien convaincu qu'il connaît à fond l'état des départements de l'Est. « Le National (3) dit de son côté : « Si M. Bonaparte était de connivence avec eux fces hommes qui répandent des bruits de coup d Etat), il n'y aurait pas de mots dans aucune langue pour exprimer une trahison aussi exécrable... Malgré tout, le pays a amnistié M. Bonaparte de ses deux échauffourées. Il 1 a appelé au pouvoir, il lui a fait la plus splendide destinée qu'un grand citoyen puisse rêver. M. Bonaparte a juré de
i) Le 21 juillet 1842, il disait au Roi : « Sire, votre sang est le sang même tlu pays; votre famille et la France ont le même cœur. Ce qui frappe l'une blesse l'autre. C'est avec une inexprimable sympathie que le peuple français fixe en ce moment ses regards sur votre famille, sur vous. Sire, qui vi^Tez longtemps encore, car Dieu et la France ont besoin de vous... La France, qui vous consacrait, il y a douze ans, par l'unanimité de son adhésion, vous consacre aujourd'hui par l'unanimité de sa douleur. » (A l'occasion de la mort du duc d'Orléans.)
(2) 14 août. — Rédacteurs : Charles Hugo, Paul Meurice, A. Vacquerie.
servir, de maintenir la République à laquelle il doit tout : le pouvoir, la fortune, les honneurs, la liberté, la patrie. Une société s'est fondée dans le but avoué de faciliter à M. Bonaparte les moyens de trahir son serment et de briser cette République sans laquelle il ne serait rien qu'un fantôme de prince disputant à Espartero et au comte de Neuilly les restes de la curiosité britannique. Nous voudrions pour M. Bonaparte qu'il eût repoussé comme une mortelle injure cette prétention à l'Empire dont le séparent ses serments, son honneur, nos bienfaits, son histoire... Le Constitutionnel (1) a la palme, ajoute le National; jamais l'encens monarchique ne brûla pour personne à si forte dose. Les préfets ont donné le mot d'ordre sur toute la route, les maires crieront : Vive Napoléon! et salueront jusqu'à terre; c'est l'étiquette de l'an XII; les cloches sonneront à toute volée; les tambours battront aux champs, les populations seront dans l'ivresse, et PotemkinàiTix au Président : « Delà Guillotière (2) aux Tuileries « il n'y a qu'un pas ! » — La Gazette de France (3) ne doute pas que les anciens amis et les nouveaux courtisans ne veuillent donner à ce voyage une haute portée politique. « Ils ont déjà, dit-on, jalonné l'enthousiasme sur toute la route. C'est le livre de poste qui a servi à toutes les dynasties, et à la plupart des relais on retrouve les mêmes postillons... Empereur (4) veut dire celui qui commande : imperator. Le mot vient de César qui commandait en effet. On ne fait pas un empereur, on se fait empereur à force de commander. Quand les prétoriens ont vendu l'Empire, ils ne l'ont pas offert à un citoyen, à un pékin, à un neveu d'Auguste et de Tibère, mais à un soldat. Othon, Galba, Vitellius, étaient des sous-officiers. Auguste qui s'est fait empereur a pris lui même une part très active aux guerres de son époque...» — Le Times ne croit pas à un coup d'État préconcerté ; mais « la condition du pays, la
(1; 14 août.
(2) Faubourg de Lyon.
disposition des populations... ouvrent évidemment une vaste carrière aux chances qui ont si souvent disposé du pouvoir suprême en France. Un incident opportun, des acclamations unanimes, un mouvement d'enthousiasme, l'ardeur d un régiment, peuvent encore dicter la loi au pays. »
Le Pouvoir {l) repousse toute idée d'usurpation de la part du Président: «L'e/ifOM/az/e du président... ce n'est qu une formule de calomnie. . . ; cet entourage, c'est la France elle-même, et s'il est resté sourd à une partie des conseils que cet entourage lui adressait, ce n'est qu'à ceux qui tendaient à l'élévation et à l'agrandissement de sa puissance... » Mais en même temps l'organe bonapartiste ajoute : « Il y a une idée (2) profondément entrée au cœur des masses : garder l'élu du 10 décembre; une prolongation des pouvoirs est donc en ce moment une nécessité qui sort du fond même des entrailles du pays... On fait un coup d Etat (3), on jette les Chambres par la fenêtre quand on est une minorité violente et factieuse, et qu'on veut violer le gouvernement de la France, n'étant pas en état de le mériter et de l'obtenir; mais quand on est porté au pouvoir par six millions de suffrages spontanés et qu'un an après on voit accourir sur ses pas les populations empressées et reconnaissantes, on a assez de noblesse dans l'àme pour vouloir obtenir du libre vote du pays la confirmation d'une confiance qu on a si pleinement justifiée. » he Moniteur du soir [A) répond aux accusations de projets d usurpation : a- Aux ennemis qui l'accusent de nourrir la pensée d'un coup d État, aux niais et aux sots qui croient ce que disent ses ennemis, à tous les fous, à tous les intrigants, à tous les ambitieux, à tous les traîtres, à tous les factieux qui voudraient persuader la France que le neveu de l'Empereur, oubliant les illustres exemples que lui a laissés le vainqueur de Marengo et d'Austerlitz, compte imposer au pays sa domination malgré le vœu des populations.
(1) 6 août 1850.
(4) a août 1850.
il répond par l'acte tout à la fois le plus loyal et le plus hardi. Il va se mêlera ces populations, sonder leurs sentiments, consulter leurs impressions, étudier leurs besoins, interroger leurs désirs, entendi*e enfin la voix, la grande voix du peuple, cette voix qui a toujours été celle de Dieu quand elle était libre et réfléchie... La société du Dix-Décembre?... L'excellente bouffonnerie! Tenez, vous nous faites pitié avec vos contes à dormir debout, avec vos sornettes bonnes à mettre tout au plus dans la bouche des vieilles nourrices pour amuser les enfants. Dites-nous donc quels sont les trains qui les ont emportés à travers les départements, ces soixante-cinq mille coureurs d'aventures... Est-ce que des flots de population se laissent inspirer, diriger, par quelques individus?... Les services que Louis-Napoléon a rendus au pays, voilà les courriers qui le précédent dans ce voyage... La souveraineté du peuple, quelle amère raillerie dans votre bouche (à vous, journaux de l'opposition)! Et qui donc l'a violée, si ce n'est vous, légitimistes qui faisiez fermer par la force, en 1 8 1 5 , la Chambre des représentants, afin d'imposer à la France votre charte octroyée, apportée sur la pointe des baïonnettes étrangères? Qui donc encore l'a violée, si ce n'est vous, orléanistes, qui escamotiez en 1830 le consentement du pays à votre charte bâclée en quelques heures par une coterie de familiers?... Qui donc enfin l'a plus outrageusement violée que vous, montagnards... orléanistes, légitimistes, montagnards? Ce n'est pas à vous qu'il appartient de parler de la souveraineté du peuple..., c'est à Louis-Napoléon qui tient d'elle la présidence, comme son oncle en avait reçu successivement le consulat décennal, le consulat à vie, et l'Empire héréditaire, et non à vous qui n'avez jamais eu le pouvoir que parce que vous l'avez volé à la nation ! »
Lamartine dans le Conseiller du peuple s'exprime ainsi sur la situation : « On dit : Voilà le Président qui donne des rafraîchissements à des officiers et à des sous-officiers de l'armée. Ce n'est pas tout. Le voilà qui va visiter les principales villes de la République et se plonger autant que possible en pleine eau d'opinion publique pour savoir si
on est content ou mécontent de lui... Ne voyez-vous pas là une conspiration qui jette le gant à la République? Une amorce tendue à l'esprit militaire?... N'avouez- vous pas cette fois que le pouvoir exécutif est en pleine trahison, et que l'explosion de quatre ou cinq mille caisses de vin de Champagne sera un jour ou l'autre la machine infernale qui renversera la République?... Eh bien, non, je ne le crois pas, par trois raisons. La première, c'est que je ne crois pas la nation française assez descendue de son rang intellectuel dans les égouts du Bas-Empire pour s'agenouiller dans la poudre d'un camp de prétoriens sans prestige, et pour se précipiter dans une servitude qui n'aurait pas même l'éblouissement de la gloire pour excuse de sa lâcheté. La seconde, c'est que je crois l armée composée de citoyens et non de mercenaires, et que sa conduite ne donne à personne le droit de la déshonorer d'avance. La troisième, c'est que je crois le Président de la République un nom dangereux, mais un honnête homme... Non, je ne croirai jamais à une telle dégradation... Une solution..., je ne sais quelle dictature militaire sous le nom de Consulat, de Protectorat ou d'Empire! Une doublure du premier Consul sans la lassitude de huit ans de crimes et d anarchie!... un Empire sans armée qui ait conquis sur les champs de bataille le droit coupable, mais le droit au moins explicable, de décerner l'Empire à son chef; c'est-à-dire un contresens pour logique et un ridicule pour couronne! Quelle solution! la plus absurde et la plus criminelle de toutes, car les révolutions soldatesques sont les plus inexcusables et les plus démoralisantes pour un peuple... ; révolutions de décadence ; corrompre l'armée pour un gouvernement, c'est le dernier des attentats...; quel gouvernement honnête et durable pourrait sortir d'un telle déloyauté?... "
Le Président passe à Melun, a Monter eau, à Joigny, au milieu des acclamations d'une population immense. A Sens, les femmes criblent de fleurs le \vagon présidentiel. A Tonnei-re, cinq à six raille gardes nationaux, plus de dix mille personnes sont venus des environs. C'est là que le Président monte en voiture
pour se rendre à Dijon. On crie : Vive le Président! Vive Napoléon ! et même : Vive l'Empereur! Là encore les femmes les plus élégantes se disputent l'honneur de lui offrir un bouquet. Le cortège a peine à s'ouvrir un passage à travers la foule inlassable dans son ovation. A Ancy-le-Franc, le prince visite une forge, où le peuple et le clergé des localités voisines rivalisent d'enthousiasme avec les ouvriers, auxquels il laisse des marques de sa générosité. A Montbard, des habitants, le capitaine de la garde nationale en tête, prennent d'assaut la voiture présidentielle pour serrer les mains du chef de l'État en lui jurant un dévouement sans bornes. A Viteaux, Samher non, Pont-de-Passy, Velars-sur-Oiiche , les populations entières sont debout, et la calèche du chef de l'État n'y peut avancer. A Dijon, la foule se presse innombrable. Tout ce qu'il y a de voitures dans un rayon de quinze à vingt lieues a été mis à contribution. Le prince fait son entrée dans la ville, escorté par huit cent cinquante ouvriers des différents corps d'État qui lui offrent un drapeau enrichi de broderies et qui l'acclament. « Toutes ces ovations, dit le Moniteur du soir (1), ne sont que la monnaie de la grande explosion du 10 décembre. C'est pour la France la continuation électrique du mouvement qui au retour de l'île d'Elbe porta l'Empereur exilé du golfe Jouan aux Tuileries. Ne dirait-on pas que l'Empereur règne encore dans nos imaginations? Tout ne prouve-t-il pas que Napoléon est plus vivant que jamais? Aux grands peuples il faut de grands hommes et de grands noms. » On présente au prince un vieux soldat des armées impériales, qui, malgré ses vingt-deux blessures, n'avait pas reçu la croix; il lui serre les mains, le décore et lui remet 500 francs. Il passe la revue des troupes et des gardes nationales. Sur une longueur de trois kilomètres il est acclamé par cent mille spectateurs. Il visite l'atelier de reliure et de gaufrage de M. Maître, où les ouvriers lui font uu chaleureux accueil. Il se rend à la cathédrale, où il est reçu au son de l'orgue par le clergé en habits sacerdotaux ;
(1) 13 août 1850.
à THôpital général; à l'hospice Sainte-Anne, où il monte à la chambre de la supérieure malade. Dans la journée, il va aux environs, à Fixin, où M. Noisot, ancien officier de l'Empire, a fait élever une statue en bronze de l'Empereur. Le Moniteur (1) dit que Napoléon « est représenté sortant à demi de sa couche funèbre, soit que le statuaire ait voulu saisir le moment de sa résurrection chrétienne, soit qu'il ait entendu matérialiser sa sollicitude et son amour pour la France en nous le montrant les yeux fixés sur elle-même au sein du tombeau. Chaque année, ajoute la feuille officielle, 80,000 ou 40,000 pèlerins {sic) vont visiter ce monument remarquable. La comparaison était directe et prochaine, non avec la gloire immortelle de l'oncle, qui n'a jamais eu et qui n'aura jamais d'égale en ce monde, mais entre les services qu'il a rendus et ceux que son neveu a rendus à la France. Pendant deux heures, au milieu d une foule compacte, le Président a pu entendre répéter mille el mille fois que le peuple le regarde aussi comme le sauveur de la patrie. Quiconque a assisté à ces scènes émouvantes en gardera un éternel souvenir. Le cortège serpentant sur le flanc du coteau, les acclamations d'un peuple tout entier, les salves de l artillerie, tout donnait à cette fête un caractère à la fois grave et poétique, digne de la mémoire de 1 Empereur, et digne aussi des pensées austères qui font battre le cœur de son neveu quand il s'agit des souvenirs de la gloire. » Quant au Moniteur du soir [2), il tire les conséquences : « Le sol du passé est déblavé; ce qu'il faut, c'est la truelle. Le tour est revenu du principe d autorité. L'empereur Napoléon fut l'homme de la révolution et l'homme du peuple en même temps qu'il était l'homme de l'autorité. L'empereur Napoléon, c'était la France moderne, la France de 1789 personnifiée. » Le prince s'avance jusqu'au pied du monument, il le regarde longuement, puis il prononce ces paroles : « Quand je suis venu, guidé par un sentiment pieux, visiter le monument érigé au martvr de Sainte-Hélène, je voulais rendre hommage au dévouement
(1) 17 août 1850.
(2) 16, 17 août.
respectueux qui en avait conçu le projet, et surtout à la pensée qui l'avait placé au sein de cette Bourgogne qui a montré tant d'héroïsme en 1814. pour la défense de l'Empereur, ou plutôt pour la défense des droits du peuple français, des droits de tous les peuples dontil fut jusqu'au bout le champion fidèle. » Le correspondant du Times, qui suit pas à pas le prince, mentionne que la réception à Fixin a été encore plus enthousiaste qu'à Dijon, si c'est possible. " Milliers sur milliers de gens de la campagne s'étaient donné rendez-vous pour venir à sa rencontre et le voir. Des centaines de jeunes filles et de jeunes femmes jetaient, tout le long de la route, des couronnes, des guirlandes et des bouquets de fleurs dans sa voiture. )> Le Président revient à Dijon pour assister à un banquet où il répond à un toast du maire : « Le fleuve révolutionnaire tend à rentrer dans son lit, et la population de cette contrée naguère si agitée apprécie nos communs efforts pour rétablir l'ordre. Les gouvernements qui succèdent à des révolutions ont une tâche ingrate : celle de réprimer d'abord pour améliorer plus tard , de faire tomber des illusions et de remplacer par le langage d'une raison froide les accents désordonnés de la passion. » Le soir, il se rend au bal donné par la municipalité, et là il est « l'objet constant des témoignages les plus respectueux et les plus sympathiques » . Le nombre des personnes présentes à cette réception était considérable. Un tailleur de Dijon (1) avait confectionné à lui seul pour plus de 5,000 francs d'habits noirs. Quant aux gants, ils étaient introuvables. Deux jours avant l'arrivée du prince, les magasins étaient vidés. C'est ce qui fait dire au National : « Voulez-vous un habit noir? Un seul tailleur en a fait pour 5,000 francs ; il n'y a plus de gants à vendre. Les bouquets sont hors de prix, les jardins saccagés ; il n'y a plus de place dans les hôtels. On campe dans les rues, hors des murs. On guette le neveu de Napoléon au passage ; on se jette sur ses pas avec enthousiasme, avec délire. L'amour est insatiable. Pour être le neveu de l'Empereur, en
(1) Voir l'Union provinciale de Dijon du 12 août 1850.
est-on moins homme? Cinq cents heures d'ovations et d'enthousiasme, c'est trop, même pour un Bonaparte. On a aussi crié : « Vive la République ! » Cette vile multitude est incorrigible. Elle rit des platitudes des courtisans et ne veut pas comprendre qu'après deux ans de chômage les hommes qui ont vécu toute leur vie dans la domesticité et l'abjection éprouvent le besoin d'essuyer de leurs baisers les bottes d'un maitre. Partout des députations de femmes, partout des vieillards dont les pieds ont été gelés dans la campagne de Russie. L'aigle vole encore une fois de clocher en clocher, Louis- Philippe croyait vainement lui avoir coupé les ailes à Boulogne lorsque Louis-Napoléon l'y rapportait sur son épaule. » Le National n'est pas content ; il est même vexé itno pectore. Les démocrates sont toujours pareils ; ils ont du peuple plein la bouche : le peuple par-ci ! le peuple par-là ! les droits du peuple ! la souveraineté du peuple! il n'y a que ça ! Quand le populaire — que le sentiment guide — s'emballe sur un nom, alors, adieu les belles phrases, adieu les génuflexions devant l'idole, adieu les prosternations devant le dieu, devant le faux dieu! — L'union (1) estime que le Président « tomberait dans une erreur profonde s'il prenait pour lui des manifestations qui ne sont pour la plupart que l'expression du besoin de Tordre et le cri de tous les intérêts aux abois. Un nom qui rappelle de glorieux souvenirs ne suffit pas. Louis-Napoléon cherche le moyen d'agrandir son pouvoir; mais ce pouvoir, en supposant qu'il eût la prétention de l'exercer à la manière de son oncle, l'écraserait de son poids. On ne ramasse pas une couronne sur les grandes routes. »
Le Président quitte Dijon le 14. Dans cette ville, à certains moments, les cris de : «Vive la République! " avaient été assez nombreux, comme ils l'avaient été à Montbard, comme ils le furent ensuite à Chalon-sur-Saône. Mais ce n'était qu'une note discordante dans une incontestable ovation. Il s'arrête à Townus. oiiil répond au curé .t qu'il s'estimerait toujours heu-
(1) 15 août.
reux que le clergé voulût bien le compter comme un des plus fermes soutiens de la religion » . A Mdcon, l'affluence était énorme ; des municipalités étaient venues de vingt lieues pour saluer le chef de l'État. Du bord de la Saône jusqu'au faîte des maisons toute la longue ligne des quais était couverte de spectateurs. De Màcon il se rend à Lyon en bateau (1) par la Saône. Malgré l'heure matinale de son départ (5 heures et demie), une foule considérable est venue l'acclamer. Sur les deux rives de la rivière les populations des différentes localités près desquelles il passe sont échelonnées et manifestent leur enthousiasme par des cris, par des salves de feu de mousqueterie. Il s'arrête à Thoisey, à Saint-Romain, à Belleville, à Beauregard (2), à Saint-Bernard, ùAnse. Le maire de Thoisey lui adresse une allocution : « Prince, vous pouvez juger du dévouement des populations pour votre personne par l'empressement qu'elles ont mis à saluer votre passage. Elles se plaisent à reconnaître en vous non seulement le neveu du grand homme, mais l'élu de la nation, celui qui ne cesse de faire d'infatigables efiorts pour conserver les principes qui sont la base de toute société. De vous, Monseigneur, dépend le lionheur du monde ; nous sommes tous intéressés à ce que vous continuiez à régir les destinées de la France. » Et le Président de lui répondre : « Je n'ambitionne d'autre titre que celui de restaurateur de l'ordre. « Il aborde aussi à Trévoux, et, s'adressant à la compagnie de pompiers qui fait la haie, il dit : « Mes amis, ouvrez vos rangs pour que je me mêle à une population qui me reçoit si bien. » De Trévoux à Lyon, le voyage n'est qu'une ovation continuelle, qu'une longue manifestation napoléonienne entre deux lignes non interrompues de spectateurs. Le préfet du Rhône, M. A. de la Goste, avait adressé à ses administrés une proclamation où il disait notamment : « L'hôte
(i) Nommé l'Hirondelle.
(2) Au moment où le bateau accostait, un baigneur, dans le costume d'Adam, se dresse hors de l'eau, et, en regardant le prince, crie : Vive la République sociale! Gomme on voulait lui faire un mauvais parti : « Arrêtez! s'écria le Président, il n'est pas étonnant qu'un sans-culotte soit partisan de la République sociale. » (Voir le Pouvoir du 20 août.)
illustre que vous attendez n'appartient à aucun parti, ne favorise aucune coterie. C'est le protecteur de tout ce qui sert de cœur le pav6, le patron des vétérans de nos grandes guerres. G est
I ancre de salut de l'industrie et de la propriété, Tarai de la ferme et de l'atelier; c'est l'élu de la France, le premier, le plus sincère représentant du peuple français. »
A son arrivée à Lyon, le 15, vers midi, il est reçu par le conseil municipal, au milieu des acclamations universelles (1). L accueil est tel qu'il dépasse les espérances des amis de l'ordre, et, suivant le Journal des Débats., peut avoir une immense influence sur l'avenir du pays. Monté sur un cheval blanc, il fait son entrée à travers une foule que l'on compare à celle de Paris dans les jours de grandes fêtes publiques. C'était une forêt de tètes ; c'étaient trois cent mille âmes réunies dans un espace assez resserré et acclamant le nom du chef de 1 État.
II se rend d abord à la cathédrale pour entendre la messe. Ensuite il passe en revue les anciens soldats, encore fort nombreux, qui crient : « Vive Napoléon! » et même : « Vive l'Empereur! v 11 visite les différents hospices. Il va présenter ses devoirs h l'archevêque, et du balcon du palais archiépiscopal il se montre à la foule qui l'acclame. Enfin il assiste à un banquet donné à 1 Hôtel de ville. Avant de se mettre à table, là encore il paraît au balcon, et immédiatement il est salué par un immense hourra. « Jamais, dit le Moniteur, pareil accueil n'avait été été reçu à Lyon par aucun souverain, ni par aucun prince. « Il répond au toast du maire : « Croyez-le bien, je ne suis pas venu dans ces contrées où lEmpereur, mon oncle, a
(1) Cependant les cris de : Vive la République ! Vive la République démocratique et sociale! Vivent les rouges! A bas les aristos! se font aussi entendre. Dans une ville comme Lyon, il était difficile qu il en fût autrement. Le Salut public de Lyon prétend que des bandes de quarante à cinquante individus, après avoir crié : Vive la République! sur un point, se portaient sur un autre et recommençaient le même manège. Le Times déclare « qu'il parait établi qu'on a pavé jusqu'à 10 francs par jour une voix forte et déterminée à bien crier : Vive la République ! " On voit que des deux côtés c'est la même accusation. Des voix isolées ou peu nombreuses peuvent être soupçonnées de s'être vendues; mais quand il s'agit d'une population entière qui acclame, le soupçon ne peut même pas exister.
laissé de si profondes traces, afin de recueillir seulement des ovations et passer des revues; le but de mon voyage est, par ma présence, d'encourager les bons, de ramener les esprits égarés, de juger par moi-même des sentiments et des besoins du pays. Je dois vous dire avec franchise ce que je suis et ce que je veux. Je suis non le représentant d'un parti, mais le représentant des deux grandes manifestations nationales qui, en 1804. comme en 1848, ont voulu sauver par l'ordre les grands principes de la révolution française. Fier de mon origine et de mon drapeau, je lui resterai fidèle ; je serai tout entier au pays, quelque chose qu'il exige de moi : abnégation ou persévérance. Des bruits de coup d'État sont peut-être venus jusqu'à vous, messieurs; mais vous n'y avez pas ajouté foi, je vous en remercie ; les surprises et les usurpations peuvent être le rêve des partis sans appui dans la nation ; mais l'élu de six millions de suffrages exécute les volontés du peuple, il ne les trahit pas. Devant un danger général toute ambition personnelle doit disparaître ; en cela le patriotisme se reconnaît comme on reconnut la maternité dans un jugement célèbre. A quel signe reconnut-on les entrailles de la véritable mère? Au renoncement à ses droits que lui arrache le péril d'une tête chérie. Que les partis qui aiment la France n'oublient pas cette sublime leçon; moi-même, s'il le faut, je m'en souviendrai. Mais, d'un autre côté, si des prétentions coupables se ranimaient, je saurais les réduire à l'impuissance en invoquant encore la souveraineté du peuple, car je ne reconnais à personne le droit de se dire son représentant plus que moi. » On pouvait répondre au prince : Vous posez une question qui ne peut pas être posée; de par la Constitution, au bout de trois ans, n'étant pas rééligible, vous devez partir ; vous n'avez donc pas à parler d'abnégation ou de persévérance ; vous vous placez en face d'une alternative qui ne se présentera pas. — Le prince, il est facile de le voir, n'admet point cette thèse. Il entend se placer sur un autre terrain. Lorsqu'il parle d'abnégation ou de persévérance, il a en vue seulement, exclusivement, la volonté du peuple, contre laquelle,
suivant lui, rien ne peut prévaloir, et non la volonté de l'Assemblée. La Constitution n'est rien, la volonté du peuple est tout. Vox populi, suprema lex ! Contre cette volonté du peuple il ne fera jamais rien. — Et en réalité il n'a jamais rien fait. Ceci n'est point une justification du coup d'État que nous condamnons; mais le 2 décembre n'a point été un attentat contre la volonté nationale, c'a été un attentat contre la représentation nationale, alors que celle-ci n'était certainement pas l'image, la reproduction, le résumé de celle-là.
Le 16, dans la matinée, le Président visite l'école Lamartinière, deux ateliers, et assiste au banquet du commerce lyonnais où il dit : « ... Vous vous attendiez peut-être à rencontrer en moi un homme avide d'honneurs et de puissance, et vous voyez au milieu de vous un ami, un homme uniquement dévoué à son devoir et aux grands intérêts de la patrie. . . » Il passe une revue où il est salué par les vivats d'une foule immense. Ensuite il préside la cérémonie d'inauguration d'une caisse de secours mutuels et de retraites pour les ouvriers en soie : « Les sociétés de secours mutuels, dit-il, ont le précieux avantage de réunir les différentes classes de la société, de faire cesser les jalousies qui peuvent exister entre elles, de neutraliser en grande partie le résultat de la misère en faisant concourir le riche volontairement par le superflu de sa fortune, et le travailleur par le produit de ses économies à une institution où l'ouvrier laborieux trouve toujours conseil et appui. Ainsi on réconcilie les classes et on moralise les individus. C'est donc ma ferme intention de faire tous mes efforts pour répandre sur la surface de la France des sociétés de secours mutuels; car, à mes veux, ces institutions une fois établies partout seraient le meilleur moyen non de résoudre des problèmes insolubles, mais de secourir les véritables souffrances en stimulant également et la probité dans le travail et la charité dans l'opulence... » En signant le procès-verbal de la séance, le Président ajoute ces mots : « Plus de pauvreté pour l'ouvrier malade, ni pour celui que 1 âge a condamné au repos. » Le soir, il assiste au banquet de la Chambre de com-
merce, où il dit : « Rétablir l'ordre et la confiance, maintenir la paix, terminer le plus promptement possible nos grandes lignes de chemins de fer, protéger notre industrie et développer l'échange de nos produits par un système commercial progressivement libéral, tel a été et tel sera le but constant de mes efforts... Plus vite notre pays rentrera dans les voies régulières, plus sûrement sa prospérité renaîtra, car, il est bon de le répéter, les intérêts matériels ne grandissent que par la bonne direction des intérêts moraux. C'est l'âme qui conduit le corps. Aussi se tromperait-il d'une étrange manière, le gouvernement qui baserait sa politique sur l'avarice, l'égoïsme et la peur (1). C'est en protégeant libéralement les diverses branches de la richesse publique ; c'est à l'étranger en défendant hardiment nos alliés ; c'est en portant haut le drapeau de la France qu'on procurera au pays agricole, commercial, industriel, le plus de bénéfices, car ce système aura l'honneur pour base, et l'honneur est toujours le meilleur guide. . . » A ce banquet, où tous les régiments de la garnison étaient représentés, depuis le simple soldat jusqu'aux grades supérieurs, il y avait aussi un vieux militaire. Le prince va à lui (2), lui donne une poignée de main et lui dit : « Mon brave, l'Empereur regardait les soldats comme ses enfants; nous sommes donc tous parents par le cœur. » Et le vénérable troupier de répondre : « Oh ! oui ! que nous le sommes ! Comptez sur l'armée comme sur vous-même ! « Cet échange de propos est entendu de tous, et la musique se met à jouer l'air : Où peuton être mieux qu'au sein de sa famille? L'assemblée comprend et applaudit frénétiquement.
Le National (3) persifle toujours : « Rien n'y a manqué : ni les arcs de triomphe, ni les groupes de jeunes filles, ni les ouvriers en blouse, ni les gardes nationales avec des bouquets au bout du fusil, ni les feux de joie, ni les feux d'artifice, ni les feux de Bengale, ni les joutes sur le Rhône, ni le Te Deum
(1) x\llusion au gouvernement de Juillet.
(2) Moniteur du soir, 21 août.
(3) 17 août.
de la cathédrale, ni le bal de la préfecture. Lyon n'avait pas vu pareille fête depuis le dernier prince qu'il a reçu. Tous les bâtons dorés, tous les transparents, toutes les girandoles, tous les oripeaux ont été extraits des magasins; on les a repeints, redorés, rajeunis. Le coq gaulois, substitué aux fleurs de lis par le dernier préfet de Louis-Philippe, a subi une nouvelle transformation et est devenu un aigle... Nous plaignons sincèrement M. Louis-Napoléon... Vivre dans le mensonge! savoir qu'ils mentent! et ne pas le dire! sourire à ces sourires de commande ! écouter ces dithyrambes étrennés par Charles X ! louer ces arcs de triomphe où les fleurs de lis reparaissent sous les aigles à la détrempe dont on les a surchargées! 0 métier de roi!... L'héritier de Napoléon... doit admirer au fond de lame la platitude de ses valets... » Cette colère du National prouve mieux que tous les comptes rendus à quel point l'enthousiasme était profond et général. Ce journal ajoute (l) : « ...Parisiens,... (à qui) ces acclamations ont-elles manqué? Il faut être bien effronté pour essaver de tirer parti de ces acclamations banales qui n'ont jamais fait défaut à personne. Cromwell disait le jour de son triomphe ; Cette foule serait double si au lieu de me mener à Whitehall on me traînait à la potence! » Li' Univers (2) n'est pas plus tendre pour le prince : « Les bulletins de vovage du Président se suivent... non moins sonores que d'autres bulletins qui en d'autres temps annonçaient d'autres victoires; car pour les amis et même pour les ennemis de M. Louis Bonaparte, ce sont bien des victoires qu'il remporte à la course des chevaux de poste et des locomotives. En général il y en a une par relais ou par station. Quelquefois l'avantage est disputé; mais le plus souvent l'auguste vovageur (pouvons-nous dire auguste? nous anticipons peut-être de quelques jours) n'a qu'à se montrer... Les cœurs sont émus, les vivats retentissent, M. le maire prononce un discours, les jeunes filles présentent des fleurs, le bon peuple crie... Une chose dont le National est
(1) 18 août.
(2) 19 août. — Veuillot.
bien content et qui relève ses espérances, c'est lorsqu'il pleut. Ah ! dans ces moments-là il ne sait plus s'il n'est pas un peu dévot, et il bénirait de bon cœur le grand être qui mouille le cortège des tyrans. Mais les Élyséens taquinent le National et lui gâtent sa joie. Ils font remarquer que la pluie ne peut ralentir l'empressement des populations, et ils se demandent ce qu'ils ne sont pas en droit d'attendre d'un peuple qui se crotte pour les voir passer. Le National pare faiblement cette botte... S'il ne s'agissait pas de la France... ce serait une plaisante chose que l'odyssée présidentielle et la manière dont on la raconte... D'abord personne absolument ne serait en état d'en démêler le vrai caractère... Le Président est-il bien ou mal reçu?... Tombe-t-il de la pluie ou fait-il beau? Impossible de le savoir. . .Les Élyséens nient la pluie. . . à moins qu'elle ne tombe à torrents... Les républicains, s'il tombe une goutte d'eau, disent que c'est une averse, et que l'eau monte jusqu'à l'essieu de la voiture. . . Ces populations empressées et curieuses, que de fois déjà elles ont battu les chemins pour venir jeter une clameur sur le passage du maître! Ces bouquets... des jeunes filles, qui n'en a pas respiré le parfum, depuis les représentants de la première République jusqu'au locataire flegmatique de l'Elysée? Et ces harangues, est-ce que Louis-Philippe ne les a pas encore dans l'oreille?... Les paroles de M. le Président... sont toujours pertinentes et souvent fort adroites. Dans tout le volumineux recueil du dernier roi qui était maître en ce genre... il n'y a rien de mieux... que la réponse au maire de Lyon... 5? Et Veuillot termine ainsi son article : « Tout ce qui se fait dans ce voyage peut se résumer en un court dialogue. Une voix : Je voudrais prendre! La foule : Prenez! La même voix : Je prendrai ce que vous voudrez me donner! La même foule : Nous vous donnerons ce que vous voudrez prendre !» — La Presse (I) déclare que l'enthousiasme n'existe que dans les dépêches des préfets, et que la différence est grande entre la vérité vraie et les tableaux esquissés par
(1) 16, 17 août.
les Homères de l'épopée napoléonienne. h'Ordre estime que si les moyens irréguliers sont hautement désavoués, le but reste le même .h' Assemblée nationale [l) àii que toutes les paroles du Président sont marquées d'un esprit de grande et sérieuse politique, mais qu'il y règne une personnalité absorbante... «Jamais le mo/ humain et l'héritage d'un nom historique n'ont pesé d'un plus grand poids et ne se sont plus heureusement nuancés dans la parole. Cette forme est peut-être sans exemple... (mais) pourquoi ce mélange de souveraineté populaire et 9e trône impérial?... »
Le Pays (2) entonne un chant de victoire... « Le voyage de Louis-Napoléon remplira le but qu'il s'est proposé. Partout l'autorité est reconnue, acclamée, respectée dans sa personne. Les uns saluent en lui le neveu de l'Empereur, les autres l'élu du 10 décembre, tous le chef de l'État; c'est là un fait positif, irrécusable... Voyez ces masses de laboureurs, d'ouvriers, d'hommes habitant les plaines ou peuplant les montagnes, tous accourant... tous criant, tous acclamant le prince, tous répondant à ses paroles par l'enthousiasme et entourant son gouvernement naissant de sympathies nationales. Que l'on se demande ensuite si la prorogation des pouvoirs présidentiels en 1852 est une utopie! " Le Constitutionnel [S] ne craint pas de dire : « Ça ira tout seul: ces mots expriment sous une forme vulgaire l'idée que Louis-Napoléon s'est faite de son propre avenir, la confiance dans laquelle il n'a cessé de vivre depuis son avènement au pouvoir... Il a pensé... (que)... la France ne pourrait pas dire au bout de trois ans à cet élu qui l'aurait gouvernée selon son cœur : Je suis content de vous, allez-vousen! (mais) qu'au contraire la France ferait spontanément avec lui un nouveau contrat... » M. de Lamartine, dans le Conseiller du peuple (4), approuve le discours de Lyon... « Tout fait croire qu'il a choisi le beau rôle, le rôle de la probité d'ambi-
(2) 21 août.
(3) 20 août.
(4) Numéro d'août.
tion, le l'oie d'abne'gation, si on la lui commande... Il n'y a rien à dire à de telles paroles, il n'y a qu'à les admirer et à en prendre acte dans la mémoire des hommes de bien... Un mot seulement est de trop dans ce discours, c'est le dernier... La France ne s'est aliénée à personne... »
Les journaux antiprësidentiels prétendent que les cris de : Vive la République! ont été très nombreux. Le National (l)A^a bientôt déclarer à son tour que le voyage du Président a été une grande manifestation républicaine (2). Le Pouvoir (3) dit : «... Le moyen (de savoir la vérité, de savoir si c'est la République qu'on acclame) est facile : qu'on interroge directement (les populations), qu'on fasse appel au pays, vous verrez ce qu'il vous répondra. Le voulez-vous? Parlez! Quant à nous, nous sommes tout prêts à tenir l'enjeu! « Le Times (4) fait cette remarque judicieuse qu'aux yeux du peuple français il a le mérite d'être un prince sans être un Bourbon, et d'être le chef de la République sans être républicain. « Il a montré beaucoup de jugement et de dextérité en profitant de sa position particulière. Il est évident que dans son excursion actuelle les appellations d'ordinaire réservées à la royauté ont sonné... à ses oreilles, et aucune allusion à la stabilité de la République n'est sortie de ses lèvres. . . surtout dans sa harangue parfaitement préparée de Lyon... Il fait ce qu'il peut... pour mériter la confiance et la gratitude du peuple. Il est le seul en France qui fasse exactement ce qui lui convient et ce qui convient à la nation, et notre conclusion est qu'il a une nouvelle chance de conserver et augmenter un pouvoir que les autres sont presque aussi empressés de lui conférer qu'il l'est lui-même de l'accepter. »
De Lyon, le Président se rend à Lons-le-Saunier. A chaque relais de poste il passe sous un arc de triomphe, notamment à
(2) Le Moniteur du soir dit en parlant du National : « On a peine à concevoir une aussi audacieuse impudence... Il est impossible de mentir avec plus de cynisme. »
(3) 21 août.
(4) 22 août.
Miribel, à Montluel, à Chalamont. Dans toutes les communes les maisons sont garnies de feuillages, et les populations entières sont là qui saluent et qui acclament. Il s'arrête à Bourg, où le peuple semble n'avoir qu'une seule voix pour lui faire une ovation inoubliable. Toutes les fenêtres sont garnies de femmes qui agitent leurs mouchoirs. Le Président passe une revue. La foule des cultivateurs en blouse, qui l'entourent, le touchent, lui pressent les maius. Et l'on crie : Vive Napoléon ! Vive l'Empereur! Ces vivats se renouvellent au moment du départ (1). De Bourg jusqu'à la préfecture du Jura, les gardes nationales avec drapeaux et bannières sont échelonnées sur la route.
De Lons-le-Saunier, en passant par Dôle, où a lieu une revue, il va à Besançon. A partir de ce moment, l'accueil fait au prince n'est plus le même. Le ton des relations du Moniteur baisse. On rencontre de l'opposition. Au bal de la Halle, h Besançon, où le prince a voulu se rendre malgré les avertissements de la police (2), il est poussé, bousculé, sinon violenté, par un groupe compact d'individus qui veulent l'obliger à crier : Vive la République! La mêlée est telle que les gendarmes doivent intervenir, et ceux-ci ne parviennent à le dégager qu'après de grands efforts. Le général Castellane va jusqu'à mettre l'épée à la main. Le Moniteur semble même dire que la vie du prince a été en danger, puisqu'il mande que les conséquences de cette bagarre « auraient pu être désastreuses ■ .
Ensuite les étapes successives du Président sont : Belfort; Mulhouse, où les femmes aux fenêtres font pleuvoir des bouquets sur la voiture présidentielle ; Colmar, où la réception est froide, où même quelques cris hostiles se font entendre, ovi un sentiment pénible règne durant toute la revue par suite de l'abstention d un certain nombre d'officiers de la garde nationale, où le prince ne croit pas devoir assister au bal donné par
(1) Courrier de C Ain du 19 août.
(2) Le conimissaire de police vient le trouver et lui dit : " Mon devoir et mon honneur m'obligent à vous prier de ne point aller au bal ; il v a un complot contre votre personne. » Il répond : « Je m'en rapporte à la sympathie des habitants et j'y vais! » (Voir les Débats du 22 août.)
la municipalité; Strasbourg , où l'accueil de la garde nationale n'est pas unanimement favorable; où le prince répond au président de la chambre de commerce qui a dit dans un toast que
« le commerce et l'industrie reprirent courage lorsque le grand acte national du 1 0 décembre vint inaugurer une ère nouvelle « :
« Placé par le vote presque unanime de la France à la tète d'un pouvoir légalement restreint, mais immense par l'influence morale de son origine, ai-je été séduit par la pensée, par les conseils d'attaquer une Constitution faite pourtant, personne ne l'ignore, en grande partie contre moi? Non, j'ai respecté et je respecterai la souveraineté du peuple, même dans ce que son expression peut avoir de faussé ou d'hostile; si j'en ai agi ainsi, c'est que le titre que j'ambitionne le plus est celui d'honnête homme. Je ne connais rien au dessus du devoir. » Rien de ce qui tombe de cette bouche n'est banal; ses déclarations ont une tournure décidée et une allure flère qui entraînent et qui captivent. Le prince se complaît à répéter qu'il respectera la Constitution. Il semble qu'il s'engage hardiment, irrévocablement, car, s'il vient à violer cette Constitution, ne pourrat-onpas lui dire : « Mais c'est vous-même qui avez déclaré que vous êtes un malhonnête homme? » Seulement, répétons-le, quand il prononce ces paroles téméraires, l'étoile brille, et elle brille si fort qu'elle l'aveugle; il n'admet pas qu'il puisse jamais cesser d'être le chef de l'État; il peut donc s'engager sans crainte. C'est plus tard, et c'est peu à peu que, dominé par l'idée fixe d'une mission providentielle à remplir, il s'abandonnera jusqu'à croire, et à croire sincèrement, que son devoir, son serment, son honneur n'exigent qu'une chose : le respect de la volonté du peuple, et non le respect antipatriotique d'une Constitution baroque.
De Strasbourg le Président gagne Phalsbourg , où on adressé un arc de triomphe et où on l'acclame ; puis Sarrebourg, où il est accueilli avec enthousiasme par les populations rurales venues de plus de huit lieues à la ronde. A Dieuze, il passe sous un arc de mousse et de sel gemme. A Lunéville, il assiste à la revue des troupes de la garnison et décore de sa main un
ancien cuirassier qui à la Bérésina avait sauvé l'étendard de son régiment. . . AiTancj, un grand nombre d'ouvriers se portent à sa rencontre et le reçoivent en disant : ^< Le Président est notre ami, il est le sauveur de la France. A lui nos bras, notre dévouement. Vive Napoléon! » Un groupe de jeunes filles vêtues de blanc lui offre un bouquet; il embrasse l'une d'elles. Au banquet comme à la revue, s'il est acclamé, pourtant quelques cris hostiles se font entendre. A Pont-à-Moussou , le juge de paix lui adresse une allocution (1) qui se termine ainsi : u. Tous les bons citoyens ne forment plus aujourd'hui qu'un même souhait, c'est que la durée du pouvoir se prolonge entre vos dignes mains. » A Metz, l'affluence est énorme; le cortège ne peut aller qu'au pas; même à chaque instant il est arrêté par de véritables avalanches humaines (2) rompant les rangs de la cavalerie, séparant les voitures. Toutes les fenêtres sont pavoisées. A la préfecture, le Président reçoit les autorités. Pendant le défilé, des officiers de la garde nationale crient : - Vive la République et RIEN que la République! >' Immédiatement le prince, faisant preuve d'une rare présence d'esprit, leur dit : « Veuillez vous arrêter, messieurs, et faire un peu de silence. Il n'est pas d'usage de proférer des cris dans la réception des autorités. Cependant plusieurs d'entre vous viennent de crier : Vive la République! Si ce sont des conseils que vous voulez me donner, je n'en ai pas besoin, mes actes répondent assez haut; si ce sont des leçons, je n'en reçois de personne. '' A cette réception on remarquait les hauts fonctionnaires envovés par le roi de Prusse, le roi des Pays-Bas et le roi des Belges pour complimenter le Président. Pendant la revue, trois manifestations distinctes se produisent : la garde nationale crie : Vive la République! la foule : Vive le Président! l'armée : Vive Napoléon! — Le prince visite l'arsenal, l'hôpital militaire, l'hospice civil, l'école d'application, les casernes. Au Cercle agricole, il dit : « (L'agriculture) est la nourrice et la défense (de la patrie)... Je n'ai qu'un regret... c'est que mes movens pour lui venir en aide soient
(1) Voir le Moniteur.
(2) Voir le Journal des Débats.
toujours bien au-dessous des désirs de mon cœur... » A Moulin-lez-Metz, à Charney, à Conflans^ à Gravelotte, à Etain, les habitants ont élevé des arcs de triomphe. A Vei^dun, vingt jeunes filles lui offrent des dragées sur un plat d'or; les rues sont transformées en jardins, les fenêtres en corbeilles de fleurs; pourtant là encore, pendant la revue, le cri de: Vive la République! est souvent proféré.
Mais à partir de Verdun le voyage n'est plus qu'une perpétuelle ovation; partouties conseils municipaux, les gardes nationales, le clergé viennent joindre leurs hommages aux acclamations du peuple. A Châlons, la ville estilluminée, la réception est enthousiaste. A Reims, il en est de même; à l'archevêque qui le complimente et le remercie des services qu'il a rendus à l'ordre et à la religion le prince répond qu'on peut compter sur lui pour honorer la religion et défendre la cause également sacrée de la société, de la civilisation et de l'ordre, et annonce que Sa Sainteté le Pape vient de lui accorder les trois chapeaux de cardinal par lui demandés, et que le premier est destiné à l'archevêque de Reims. Le maire lui souhaite la bienvenue en ces termes : « Notre population tout entière et celle de nos environs vont se précipiter sur vos pas... c'est une grande et généreuse pensée que celle qui vous porte à vous rendre au sein des populations pour en pénétrer l'esprit, en reconnaître les intérêts, en étudier les besoins... » \je président de la chambre de commerce lui dit : « Au désordre menaçant ont succédé la confiance dans le présent et l'espoir dans l'avenir. . . » Le président du tribunal de com.merce : « Le tribunal est heureux de s'approcher de celui qui s'est consacré au grand œuvre du salut public de la France, de celui dont la main sage et prudente a su jusqu'à présent conjurer les dangers qui menaçaient notre belle patrie... Les services éminents que vous avez déjà rendus à la grande cause de l'ordre sont la garantie des efforts que vous continuerez à faire pour assurer le bonheur de la France... Vous parviendrez à atteindre ce but tant désiré et vous acquerrez ainsi des titres immortels à la reconnaissance du pays. » Le prince répond « qu'il n'y a de
véritable progrès que celui qui s'appuie sur l'ordre... » Après avoir passé la revue des gardes nationales, le Président assiste à un banquet où le maire lui adresse un nouveau discours : « Lorsque Tannée dernière les populations de nos contrées se portaient au-devant de vous, elles étaient entraînées par le prestige du plus grand de tous les noms imodernes... Depuis cette époque vous avez acquis bien des titres personnels à notre reconnaissance ; vous avez rendu au pays le calme et la tranquillité, combattu les factions, ramené la confiance et travaillé avec persévérance et fermeté à détruire les causes d'agitation et de désordre. " — Se douterait-on, à lire tous ces discours, qu'il existait en France une Assemblée législative, une Représentation nationale? — Le Président répond au maire : «Notre pays ne veut que Tordre, la religion et une sage liberté. Partout j'ai pu m'en convaincre, le nombre des agitateurs est infiniment petit et le nombre des bons citoyens infiniment grand. Dieu veuille qu'ils ne se divisent pas. C'est pourquoi, en me retrouvant aujourd bui dans cette antique cité de Reims, où les rois, qui représentaient aussi les grands intérêts de la nation, sont venus se faire sacrer, je voudrais que nous puissions v couronner non plus un homme, mais une idée, l'idée d'union et de conciliation dont le triomphe ramènerait le repos dans notre patrie déjà si grande par ses richesses, ses vertus et sa foi. » Le Président s'arrête encore à Épernay, à Château-Thierry^ à Afeaux, où il passe en revue les gardes nationales de ces villes; puis il arrive à Paris (1), où une foule immense sur tout le parcours Taccueille par les cris de : Vive la République î et : Vive le Président ! Près de TÉlysée, les cris de : Vive Napoléon ! sont très vifs et très nombreux; on entend même celui de : Vive Napoléon II! Ce qui fait dire à ï Opinion publique (2) : « Il y avait une manifestation préparée d'avance... Est-ce que c'est pour organiser Tceuvre des secours mutuels que la Société du Dix- Décembre concerte des manifestations sur la voie publique?» Le prince venait de jouer une partie difficile, et, somme
(1) « Au débarcadère, quelques cris de : Vive l'Empereur! » {Siècle^ 29 août.)
(2) 31 août.
toute, il Tavait gagnée. Il avait montré beaucoup de force de volonté et beaucoup de courage en accomplissant ce périlleux voyage clans des contrées où il savait qu'il rencontrerait de nombreuses et ardentes hostilités, et où sa popularité pouvait sinon sombrer, du moins recevoir une profonde atteinte. Aussi le National (1) lui-même ne pouvait s'empêcher de museler pour un jour son opposition systématique et de dire : « Toute politique à part, nous rendons justice aux qualités personnelles de M. le Président. Nous savons qu'il est brave, et si les deux entreprises de Boulogne et de Strasbourg ne prouvaient suffisamment qu'il sait payer de sa personne, nous regarderions son voyage au milieu de populations en majeure partie socialistes comme une preuve irrécusable qu'il a de la fermeté dans le caractère et de la décision dans l'esprit... » Les Débats (2) donnent la même note : « Ce qu'il dit et ce qu'il fait portent généralement le caractère d'un grand sens comme celui d'une incontestable honnêteté. . . 11 est allé courageusement au-devant du mal, il est allé porter non point la guerre, mais le langage et l'image de l'autorité là où le principe de l'autorité était le plus méconnu, le plus outragé, le plus ébranlé. Il ne pouvait compter sur un accueil sans mélange, mais c'est une raison nouvelle de rendre justice à la résolution et au sang-froid qu'il a montrés. Il a encouragé et raffermi des idées d'ordre en montrant que l'ordre avait un représentant décidé à le maintenir... On ne saurait contester au Président une qualité toujours populaire en France, le courage, et sous ce rapport il a acquis pendant sa récente tournée de nouveaux titres à la sympathie des masses... En même temps il a donné par la mesure de ses paroles des gages à la confiance publique. »
Au contraire, les autres journaux de l'opposition affirment que le voyage a tourné contre le Président. \J Événement (3) soutient qu'il a été très froidement accueilli. VUnion (4) dit :
(1) 28 août.
(2) 30 août.
(3) 26 août.
(4) 2 septembre.
tt Le vovage a des conclusions directement opposées à celles que Ton croyait en faire sortir; à la place d'une marche triomphale, on voit un succès fort contesté. « La Presse (1) déclare que « depuis l'embarcadère de Strasbourg jusqu'à l'Elysée l'acclamalion républicaine s'est prolongée sans interruption, sur toute la ligne... Voilà ce que cent mille personnes ont entendu comme nous. M. Louis-Napoléon a retrouvé à Paris ce qu'il a rencontré dans tous les départements... la réprobation des aventures, le respect des institutions. »
Les journaux bonapartistes, eux, chantent victoire. C'est le Constitutionnel {'2) : « Le scrutin du 10 décembre s'est traduit de nouveau dans l'empressement et l'enthousiasme des populations rurales. Il n'y a pas à contester l'invariable entrainement des campagnes pour l'élu du 10 décembre. Louis-Napoléon aura encore gagné quelque chose de plus à communiquer en personne avec la France. Il a eu cet avantage de montrer ce qu'il y a en lui d'intelligence et de cœur. Les démocrates prétendaient qu'on ne l'avait choisi que pour son nom, il a prouvé une fois de plus qu il se recommandait par autre chose que par quelques lettres de l'alphabet. Il y a longtemps que dans des allocutions ofBcielles la France n'avait entendu de si grandes et si nobles pensées exprimées dans un si grand et si noble langage. Et les illustres écrivains de la démagogie pourraient être mis au défi de faire de tels discours... » C'est la Patrie (3) : « Il n'y a qu'une voix sur la sagesse, la dignité, la résolution qu'a montrées le Président dans le voyage qu il vient d accomplir. r> G est le Moniteur du soir : u ... Le mouvement est donné ; Louis Bonaparte a mis l'ordre sous le patronage de la gloire, il est considéré comme le libérateur providentiel de la grande nation au même titre que l'Empereur. Voilà ce que j'entends répéter partout. Les Francs-Comtois comme les Bourguignons et les Lyonnais sentent au visage le souffle napoléonien... »
(1) 30 août.
(2) 31 août.
(3^ 1" septembre.
La Gazette de Leipzig dit : « Louis-Napoléon est toujours ce même homme calme, réflëchi... le prestige de son nom lui attire des millions de cœurs. C'est pour lui un héritage historique, et le Président ne s'en montre pas indigne. Tout le prouve, les actions et le courage avec lequel, dédaignant tous les avertissements, il a visité les départements socialistes... î) Écoutons le Times : « La réception faite à Louis- Napoléon partout où il a passé a été vraiment royale. Une tête couronnée n'aurait pas reçu de plus grands honneurs. L'enthousiasme que sa présence excitait parmi les populations des campagnes qui bravaient des fatigues fort dures parfois, pour le voir ne fût-ce qu'un instant, provenait d'un double sentiment, celui d'une admiration profonde et vivace pour le chef de la famille, et l'espérance que le représentant de l'Empereur les préserverait des spoliations et du terrible gouvernement de la première République... La fermeté qu'il a su déployer dans plus d'une circonstance difficile, son incontestable présence d'esprit, son calme en des circonstances pénibles ou désagréables, l'absence totale de rancune ou de mauvaise humeur quand on essayait de lui adresser une insulte, ou d'orgueil au milieu des ovations dont il était l'objet, sa sérénité en toute occasion, sa modestie lui ont gagné bien des cœurs... Je pourrais citer l'opinion d'une personne distinguée qui certainement n'est pas bonapartiste et qui est convenue avec une franchise qui l'honore que ce voyage a grandi énormément Louis-Napoléon... »
— Après avoir visité l'est de la France, le Président se rend dans l'Ouest. Il part le 3 septembre pour assister à Cherbourg à une grande revue navale. La veille, il avait été à Saint-Gyr, où, en le recevant, le général Alexandre, commandant l'École, s'était écrié : « Élèves de l'École militaire, répétez avec moi ce cri qui faisait tressaillir la France il y a quarante ans : Vive Napoléon! » Et le bataillon acclame le prince avec enthousiasme. Le voyage dans l'Ouest se fait en voiture. A Nanterre, à Saint-Germain, à Meulan, à Triel, à Mantes, à Bannières, dans
toutes les localités traversées, ce n'est qu'arcs de triomphe, rues pavoisées, groupes de jeunes filles en blanc qui offrent des bouquets, populations entières qui le saluent de vivats continus. A Évreux, toutes les [communes environnantes sont là avec leurs municipalités et leurs gardes nationales. Des fenêtres pavoisées toutes les femmes agitent leurs mouchoirs et jettent des fleurs au Président, dont la voiture n'est bientôt plus qu'un immense bouquet, et que la foule empêche d'avancer. Le maire l'assure du dévouement et « au besoin du concours » de ses concitoyens. On peut compter sur eu.x comme ils comptent sur le prince. L'évêque, Mgr Olivier, lui dit : « La France reconnaissante, en vous offrant ses hommages, ne fait qu'accomplir un acte de gratitude, t^ Le Président répond : « La religion et la famille sont avec l'autorité et l'ordre les bases de toute société durable. Le but constant de mes efforts est d'affermir ces éléments essentiels du bonheur et de la prospérité du pays. Je suis heureux du concours de tous les hommes éminents du pays et du vôtre en particulier. Je vous remercie des assurances que vous me donnez au nom du clergé, dont j'apprécie le bon esprit. » A Beaumont-le-Rogei', les habitants criaient encore, que la calèche présidentielle avait disparu. A Bernav, la foule, dit le Moniteur, était vraiment miraculeuse. Tout le monde voulait approcher du neveu de 1 Empereur. Après avoir passé la revue des gardes nationales, il reçoit le conseil municipal qui le harangue : « Riches, pauvres, ouvriers de la campagne, tous, nous saluerons d'un cri unanime l'illustre représentant d'une famille qui dans l'espace d'un demi-siècle a déjà deux fois sauvé la France... » XLisieux, c'est du délire. Un homme du peuple s'avance (1) : « Prince, permettez à un enfant de Lisieux de vous offrir cette couronne. » .' Je ne suis pas prince, répond le Président, mais bien votre ami, l'ami du peuple. ^ Et les applaudissements d'éclater de toutes parts. A Caen (2), l'entrée est triomphale. Les autorités
(1) Lettre du sieur Pillon, 9, faubourg Montmartre, au rédacteur du Pouvoir. ■.i] Au-dessus du fronton du portail, à la préfecture de Caen, il y avait un immense transparent sur lequel était écrit : Vi%-e le Président! et sur les deux T. II. 20
lui souhaitent la bienvenue. Il répond au maire que « sans la stabilité du pouvoir il n'y a ni ordre ni prospérité possibles » , M. d'Houdetot, ancien pair de France, président du conseil général, lui dit : « La population du département est pénétrée de reconnaissance pour vous qui avez arrêté l'anarchie... 5> h'évêque de Bayeux : « Si le Ciel exauce nos vœux, Monseigneur, la religion et la France béniront à jamais votre gouvernement... » Le Président remercie le prélat de ses vœux, et ajoute : « Je ne doute pas qu'avec vos bonnes prières et celles de votre clergé ils ne soient exaucés... i? Au banquet donnépar la municipalité le maire, il/. Thomine-Desmazures, lui porte un toast : « A celui qui n'a gardé le souvenir de ses malheurs que pour proclamer du haut des murs de Ham le devoir rigoureux de l'obéissance aux lois. « Le Président répond : « Ce qu'on acclame en moi, c'est le représentant de l'ordre et d'un meilleur avenir; je suis heureux d'entendre dire : Les mauvais jours sont passés; nous en attendons de meilleurs. Aussi, lorsque partout la prospérité semble renaître, il serait bien coupable, celui qui tenterait d'en arrêter l'essor par le changement de ce qui existe aujourd'hui, quelque imparfait que ce puisse être. De même si des jours orageux devaient paraître et que le peuple voulût imposer un nouveau fardeau au chef du gouvernement, ce chef à son tour serait bien coupable de déserter cette haute mission. Mais n'anticipons pas sur l'avenir. Tâchons maintenant de régler les affaires du pays, accomplissons chacun notre devoir. Dieu fei-a lé reste! « — Le princetenaitlàunlangage nuageux, énigmatique;aufond, c'était toujours la même pensée : Non, je ne ferai pas de coup d'État; mais, si le peuple lèvent, il n'est pas possible que tous les obstacles à la continuation de mon pouvoir ne disparaissent point. A Bayeux, comme à Isigny, tout est en fête, toutes les maisons sont ornées, tous les habitants sont sur pied ; au passage du prince, c'est une longue manifestation d'allégresse et
côtés du portail un écusson où se trouvait le chiffre L. N., ce qui faisait dire à un loustic : « Si Hélène a perdu Troie, il faut espérer que la République se sauvera sans L. N. »
d'amour. A quatre kilomètres de Cherbourg, vingt-cinq maires à cheval, ceints de leur écharpe, sont venus à la rencontre du prince, dont ensuite ils précèdent la voiture. A l'entrée de Cherbourg, le maire de la ville dit au Président : « C'est ici le lieu même où nos concitoyens eurent l'honneur de complimenter en 1811 le grand homme dont le génie avait compris Cherbourg. Le maire lui adressa cette courte allocution : « Nous vous recevons mal, mais nous vous aimons bien. ■ Nous tiendrons le même langage. » — Au président de la chambre de commerce qui déclare que le rétablissement de Tordre est dû à la sagesse du chef de l'État, le prince répond qu il entend avec satisfaction attribuer lamélioration des affaires à la marche suivie par le gouvernement. — Il reçoit deux cent cinquante anciens officiers, sous-officiers et soldats de l'Empire, avec lesquels il s'entretient familièrement, en leur faisant une distribution d argent. II passe une revue des troupes, unerevue de l'escadre, qui lui fait un accueil desplus chaleureux. Au banquet de la municipalité, il répond au toast du maire : K Ces résultats tant désirés ne s'obtiendront que si vous me donnez le moven de les accomplir, et ce moyen est tout entier dans votre concours à fortifier le pouvoir et à écarter les dangers de l'avenir. Pourquoi l'Empereur malgré la guerre a-t-il couvert la France de ces travaux impérissables qu'on retrouve à chaque pas ? C'est qu'indépendamment de son génie il vint à une époque où la nation fatiguée de tant de révolutions lui donna le pouvoir nécessaire pour abattre l'anarchie, combattre les factions et faire triompher à l'extérieur par la gloire, à l'intérieur par une impulsion vigoureuse, les intérêts généraux du pays. Ne 1 oublions pas, une grande nation ne se maintient à la hauteur de ses destinées que lorsque les institutions ellesmêmes sont d'accord avec les exigences de la situation politique et de ses intérêts matériels. >i L'allusion était bien transparente; l'invite était à peine voilée : il est urgent, il est nécessaire d'apporter des changements au pouvoir exécutif.
De Cherbourg, le Président va à Saint-Lô. C'est toujours la même foule. C'est toujours le même enthousiasme. Le maire,
M. Ernest Dubois, lui dit : « Vous trouverez partout sur votre passage une population empressée de saluer non pas seulement le chef de TÉtat, mais l'héritier d'un nom à jamais glorieux, mais bien encore l'élu de la nation, celui dont l'avènement au pouvoir a été le signal d'un retour heureux vers l'ordre, celui enfin qui par la sagesse et la fermeté de son gouvernement a su en imposer aux factions, vaincre l'anarchie et raffermir ainsi sur ses bases la société si fortement ébranlée par tant de secousses révolutionnaires. » Il passe la revue des gardes nationales de la contrée et assiste à un défilé de huit mille paysans criant : Vive Napoléon ! A Coutances, arc de triomphe monumental. A la cathédrale, l'évéque félicite la France et la religion de l'avènement de Louis-Napoléon et proclame le vœu du clergé que le pouvoir lui soit conservé. A Gra?iville, nouvel arc de triomphe. Vingt-deux jeunes filles vêtues de blanc lui présentent des fleurs. L'une d'elles lui adresse un compliment : « Votre nom, prince, nos mères nous l'ont appris : c'est l'illustration, c'est la gloire! « A Âvranches (1), le maire lui souhaite la bienvenue en déclarant qu'il est la « personnification la plus haute de l'ordre, de la gloire nationale, et de la plus ardente sollicitude du sort des classes souffrantes... « Au banquet, ce magistrat dit : « Jetons un regard en arrière, rappelonsnous ce qu'était notre France bien-aimée à l'époque du 10 décembre, voyons ce qu'elle est aujourd'hui, et c'est avec effusion, c'est du fond de nos cœurs que nous portons un toast au Président de la République, car boire à sa santé, c'est boire au repos, au salut, au bonheur de la France. » A Falaise, quarante mille personnes font la haie sur le passage du prince. A Argentan (2), le maire, M. Berryer-Fontaine, le harangue : « L'élection vous a jeté au milieu de la tempête, vous avez saisi le gouvernail en habile pilote et maîtrisé la fureur des flots. « M. de Gharencey, président du conseil général, lui dit à
(1) Arc de triomphe avec cette inscription : A Louis-Napoléon, le sauveur de la France! On crie : Vive l'Empereur! A Conde' de même.
(2) Plusieurs centaines de personnes passent la nuit en plein air. Dans les hôtels il y a jusqu'à cinq lits dans la même chambre.
son tour: ce Vous seriez trop modeste si dans cette grande curiosité populaire dont votre personne est Tobjet vous ne voviez que le désir de connaître rhéritier d'un nom illustre ou même 1 élu de six millipns de suffrages. Un sentiment plus élevé, celui de la reconnaissance publique, a mis en mouvement ces masses imposantes. Quand la patrie éperdue vous remit ses destinées, quand votre nom résonna à toutes les oreilles françaises, comme brille aux yeux des navigateurs le phare lumineux qui signale l'écueil et la voie du salut, notre pays sortait d'une des plus terribles secousses qu'il ait jamais ressenties; les fondements de la société avaient été mis à nu; il n'était plus question de vérités politiques, car les vérités sociales même avaient été bouleversées. Aujourd'hui la société est rétablie sur ses bases, la barbarie est refoulée au fond des cœurs pervers, la loi est respectée, la religion, ce bien suprême des peuples, est protégée, honorée. Il suffit à nos populations de se souvenir et de comparer; et voilà pourquoi des milliers d'hommes, réunis en cet instant dans une pensée commune, voudraient pouvoir dire dans un cri unanime : Honneur à celui qui... poursuit courageusement la grande mission de sauver le peuple. La gratitude, la bénédiction universelle vous suivront toujours dans cette voie... »
a Le voyage du Président, dit ï Union (1), est une quête d autorité. On lui parle comme à un roi, il répond comme un roi. Le Président est prince, il est souverain, il est empereur! Voilà la pensée du voyage. Quoi donc ! la France s'est mystifiée elle-même; c'est ce qu'on espère. Nous ne craignons certes rien de bien sérieux de ces velléités enfantines de domination, nous savons trop bien par l'histoire que ce n'est pas de la sorte que César ou Gromwell arrivent à la tyrannie. Que veut-on? La République paraît-elle impossible? il faut le dire. Ou bien la dictature paraît-elle une condition nécessaire de la République ? il faut l'avouer. . . M. Bonaparte, quelle que soit la grandeur du nom qu'il porte, ne doit qu'à ces habitudes (monarchi-
^i) 12 septembre.
ques) l'appareil des solennités qui accompagnent son voyage. Tout autre président, s'appelât-il Brutus, voyagerait parmi des pompes égales. Il nous faut donc laisser ces jeux suivre leur cours... » La Gazette de France (7 septembre) ne comprend pas l'esprit qui porte le Président à imiter les traditions de l'Empire dans les voyages que Napoléon faisait à travers les départements. Simple fonctionnaire exécutif, il ne peut ni ouvrir un canal ni faire abattre un arbre. A quoi aboutissent donc ces voyages qui se passent en vains discours et en inutiles toasts, où l'on offre à la France le triste spectacle d'un Tantale du pouvoir?
Le retour du Président s'effectue dans une véritable ovation. A Rey, à Aigle, à Évreux, arcs de triomphe, foule immense, cris unanimes de : Vive Napoléon! — A Bonnières, il prend le chemin de fer et arrive à Paris à onze heures du soir. Du débarcadère jusqu'à l'Elysée, la foule est énorme. A la gare, quand le Président paraît, on entend de nombreux cris de : "A bas les rouges ! A bas les blancs! A bas la République! Vive Napoléon! Vive l'Empereur! » Les spectateurs qui protestent et qui crient : « Vive la République ! » sont malmenés, bousculés, violentés. Des bagarres se produisent, des luttes s'engagent, des coups sont échangés. Mais les bonapartistes sont de beaucoup les plus forts.
Le National (1) dénonce ces faits à la justice, qui d'ailleurs est saisie : il accuse la Société du Dix-Décembi-e d'avoir enrégimenté plusieurs centaines d'individus sans aveu, de les avoir armés de gourdins et de les avoir déchaînés sur les citoyens qui assistaient paisiblement à l'arrivée du prince. Yi' Événement (2) qualifie ce qui s'est passé de monstrueux, de barbare, d'indigne d'une société policée... « Le grand témoin, c'est la notoriété publique, c'est le cri unanime de tous les habitants du quartier, c'est l'indignation universelle qui... a flétri ces prétoriens avinés... Il est évident pour tous qu'un mot d'ordre avait été distribué... Il a fallu s'entendre pour crier : Vive l'Empereur!... Il a fallu s'entendre... pour brutaliser
(i) 14 septembre.
(2) 20 septembre
ceux qui protestaient par le cri légal... Que sont les ignobles cabotins de la farce brutale jouée l'autre soir à l'embarcadère du chemin de Rouen? que sont ces recrues de cabaret, ivres seulement de vin bleu, ces assommeurs nocturnes... ces fanatiques à la tire qui hurlaient : Vive l'Empereur! et vous forçaient à crier avec eux en vous filoutant votre mouchoir? Ils ne font pas peur, ils font honte... -n La Presse (l) tient le même langage : i Malheur aux partis, malheur aux gouvernements qui se servent d'une pareille armée ! C'est l'armée servile de toutes les tyrannies qui se succèdent. Dans cette armée qui change d'uniformes, mais qui ne change jamais de but, tous les pouvoirs debout trouveront des séides , tous les pouvoirs tombés trouveront des insulteurs. Est-ce avec un pareil cortège... que l'élu de six millions de suffrages doit désormais se montrer en public?... Le parterre est trop près de la rampe; il distingue trop clairement les acteurs sous leur pourpoint de guenille... Si l'Empire était possible, des empires comme celui que nous voyons l'auraient bientôt rendu impossible en le rendant ridicule et odieux. . . Lorsque Bonaparte fit le 18 brumaire il avait des soldats et non des assommeurs... Non! après avoir eu l'Empire à coups d épée, nous n'aurons pas l'Empire à coups de poing. » L'Union (2) déclare que ce qui mérite de fixer l'attention, c'est l'inquiétude immense, c'est l'anxiété chaque jour croissante qui se produit autour de la Société du Dix-Décembre. La République (3) dit : ^ La Société du Dix-Décembre est une affiliation qui sous les dehors trompeurs d'une société de bienfaisance dissimule fort mal un but politique qui n'est autre que le renversement de la République au profit d'un empire ridicule. ■!> La République (4} ajoute judicieusement : « Si M. le Président n'aspire, comme il l'a dit lui-même, qu'au titre d'honnête homme, s'il veut observer religieusement ses serments, comment se fait-il qu'il n'ait pas
(1) 15 septembre 1850.
(2) Ibid.
(3) 12 septembre. — Guéroult, Courcelie-Seneail, rédacteurs.
(4) 27 septembre.
assez de crédit sur son entourage, sur les journaux qui lui sont dévoués pour leur persuader de s'abstenir de manifestations qui sont une injure à son caractère?... Tantôt M. le Président se présente comme préparé à la persévérance, et tantôt à l'abnégation... Si les amis de TÉIysée s'imaginent que cette alternative de menaces et de reculades aura pour effet d'accoutumer l'opinion à des projets qu'on caresse en secret, sauf à les désavouer en public, ils auraient fait un faux calcul... » Pour la Gazette de France : « La Société du Dix-Décembre a pris des proportions tellement colossales, elle paraît suivre une ligne si hardie, si téméraire, qu'il faut bien qu'on s'occupe d'elle... 95,824 hommes à Paris, voilà ce que les journaux élyséens appellent une société de bienfaisance. C'est de la bienfaisance enrégimentée... « L'OrJre ne comprend pas une société de bienfaisance mihtairement organisée.
Dans sa séance du 19 septembre, la commission de permanence ayant demandé au ministre de l'intérieur M. Baroche de vouloir bien s'expliquer sur la Société du Dix-Décembre, celui-ci déclare " qu'à ses yeux il n'est pas prouvé que la Société du Dix- Décembre, fondée comme société de secours mutuels, eût le caractère d'une société politique; que, si ce caractère lui apparaissait, il se ferait un devoir de faire prononcer la dissolution de la société; qu'au point de vue de la sécurité publique cette société ne présentait aucun danger » . Les explications n'allèrent pas plus loin. La commission ne se sentait pas assez forte pour pousser à fond la discussion.
Les journaux bonapartistes tirent argument du voyage triomphal du prince pour demander la prorogation. — Le prince ne songe pas encore à l'Empire. — Le Moniteur du soir sur la Société du 10 décembre. — Les journaux de l'opposition s'insurgent contre cette idée que Louis-Napoléon est un homme nécessaire. — 1j' Assemblée nationale, l'Union, X'Ordre. — Brochures demandant la prorogation des pouvoirs du prince. — Cinquante-deux conseils généraux demandent la revision. — Ce que dit le Journal des Débats. — Après le peuple, après les conseils généraux, l'armée se prononce en faveur du Président. — Revues
LA MAKCllE EN AVANT DU PRINCE. 313
du 25 septembre au 10 octobre. — Attitude de Ghangamier. — La Commission de permanence; le ministre de la puerre; Changarnier manque à son devoir; le président Dupin; H octobre, nouvelle séance de la commission; sa déclaration. — Quelle était la pensée du prince? — Pour la presse, la prorogation, c'est l'Empire. — L,' Événement reproche aux légitimistes et aux orléanistes de traiter, eux aussi, cavalièrement la Constitution. — L'Opinion publique dégage Lien la pensée du prince. — Lamartine commence à craindre un coup d'Etat, contre lequel protestent les feuilles bonapartistes, qui trouvent tout naturel ce qui s'est passé aux revues. — Ode de Belinontet dans le Moniteur du soir. — Les journaux anglais sur les revues. — Le Morning Chronicle. — L'élection de 1848 ne pouvait avoir d'autre conclusion que l'Empire. — Le Président sacrifie le ministre de la guerre, le général d'FIautpouI, et nomme à sa place le ;;énéral Schramm. — En même temps, il remplace le général Neumayer, lieutenant de Changarnier, par le général Carrelet. — Pourquoi? — L'affaire Ne»maver. — La Commission de permanence; le général Changarnier; Baroche, ministre de l'intérieur. — Résolutions de la Commission de permanence, qui a peur de son ombre. — Ordre du jour de Changarnier. — Sa conduite avait été coupable à l'origine; révélations des journaux sur son attitude passée : V Evénement, la République, le Moniteur du soir, le Constitutionnel ; justes réflexion» du Siècle; l'Union. — Communiqué à l'Assemblée nationale. — Dissolution de la Société du 10 décembre. — Le Prési Lient cherche à s'entendre avec la majorité. — Discours du Président à la cérémonie de la remise de la barrette cardinalice au nonce du Pape et à trois archevêques.
Le? journaux bonapartistes ont beau jeu, après le voyage triomphal dans 1 Ouest, pour prôner la prolongation des pouvoirs présidentiels. C'est le Pays (1) : « En 1848, alors que le pouvoir n'était qu'un danger, qu'une mission hérissée d'épines, Louis-Napoléon a-t-il hésité à 1 accepter?... Sans cesse sur la brèche..., il a fait plus pour Tordre que nul ne saurait le dire, que nul n'aurait osé l'espérer. Jamais la France ne s'était trouvée aussi abaissée, aussi humiliée, aussi ruinée. Deux années à peine se sont écoulées : les souffrances ont disparu, les plaies se cicatrisent, et la France a repris au rang des nations la place qui lui appartient... N'y a-t-il pas là une immense dette de reconnaissance contractée?... Il ne s'agit pas (2) de rechercher qui a raison de tous les faiseurs de solution; il faut nous contenter du possible. Le possible, c'est la prolongation des pouvoirs de Louis-Napoléon... la prolongation (3), c'est-àdire maintien de la politique à laquelle nous devons l'émeute
(1) 8 septembre 1850.
, (2) 12 septembre 1850. — Rédacteur en chef : M. de Bouville. (3) 21 septembre 1850.
désarmée, les clubs fermés, le commerce renaissant, le travail revenu, la rente touchant au pair, la confiance rétablie et l'espoir rentrant dans tous les cœurs, v Un journal, le Bulletin de Paris (1), dit : « Louis-Napoléon répudie hautemement toute arrière-pensée diplomatique; son but unique, c'est le rétablissement de l'ordre... mais pour accomplir la mission pacificatrice que lui réserve la Providence, il faut que le pouvoir du Président ait delà stabilité, de la durée... L'Assemblée comprendra les devoirs que lui imposent les circonstances et l'immense responsabilité qu'elle assumerait devant l'histoire si elle hésitait à voter la revision de la Constitution, sinon Louis- Napoléon n'hésiterait pas à faire un appel au peuple tout entier dont il a reçu mandat. »
Voilà bien l'idée bonapartiste. Le pays — et c'était absolument vrai — n'entend pas se séparer du prince. Il n'est pas possible que ce mariage de raison et d'amour ne dure que quelques mois. La Constitution qui briserait une pareille union serait une folie. Dès lors l'Assemblée revisera; et, si elle ne revise pas, le peuple, qui ne perd jamais sa souveraineté, convoqué dans ses comices, revisera directement. Mais la Constitution? Poussière! quand une nation tout entière n'en veut plus.
Le Bulletin de Paris dit encore (2) : « Louis-Napoléon, après avoir été utile en 1849, nécessaire en 1850, sera indispensable en 1851... indispensable parce que sans lui... la France retomberait dans l'anarchie, indispensable parce qu'en dehors de lui il n'est pas de gouvernement possible, indispensable parce que seul il peut se poser en médiateur entre la liberté et l'autorité, indispensable parce que seul il peut être modéré sans faiblesse, indispensable parce qu'en dehors de lui il ne reste que des partis, et que des partis ne sont qu'une négation. » Le Constitutionnel [Z] soutient que la solution est nécessaire, forcée... « Le pays s'est
(1) 24 septembre 1850. — Directeur : M. Latour-Dumoulin.
(2) 3 octobre 1850.
(3) 8 septembre 1850. — Directeur-rédacteur : Véron. Rédacteur en chef : Boilay. Collaborateurs : Granier de Cassagnac, Cucheval-Glarigny, J. Burat.
tourné vers un nom immortel, cher à la France et respecté du monde. Six millions d'hommes souffrants et honteux d'une révolution de surprise, étrangers aux anciens partis... ont confié leur sort à un prince auquel ÔC race imposait de grandes obligations... En la personne de Louis-Napoléon... élu par six millions de paysans, de petits marchands et de petits propriétaires, fut inaugurée la politique des faits opposée à la politique des paroles qui depuis trente années agite et bouleverse ce malheureux pays... Il accueillit tous les partis, mais ne se donna à aucun. Alors on le dédaigna, on le bouda, on le menaça, on fit le vide autour de lui et... on s'aperçut que ce délaissé avait le pays entier pour compagnie... En s'isolant du Président comme ils l'ont fait, les anciens partis lui ont sans le vouloir rendu ce service que les populations rapportent à lui seul la tranquillité rétablie et les affaires restaurées. Ils ont encore rendu ce grand service à la France de montrer qu'on peut se passer d'eux, et que le pays est d'autant mieux gouverné qu'ils s'effacent davantage... Louis-Napoléon a délivré la France de ces révolutions parlementaires aussi misérables et aussi dangereuses que Tétaient à Constantinople les révolutions de sérail. La France était depuis dix-huit ans à cinq ou six hommes et à leurs amis; maintenant elle s'appartient à ellemême... La solution n'est autre chose que le rachat de la France captive entre les mains des partis. Cette France nouvelle, régénérée... ne repousse personne, c'est la France de 30 millions de laboureurs, d'artisans, petits propriétaires vivant d'ordre, de travail, de sécurité. Cette solution, comment fera-t-elle son entrée? Affaire de forme, d'étiquette, de procédure. La nécessité sait toujours se faire place. Nous verrons qui reculera des partis ou de la France. » Le Pouvoir (1), comme on le pense bien, ne reste pas en arrière : « Le 10 décembre, plusieurs millions de paysans ont brisé tout l'appareil de cornues et d alambics où se préparaient les divers élixirs que les partis distribuaient avec force prospectus. Qui donc (vient de con-
(1) 8 septembre. — Directeur du Pouvoir : Ed. Halinbourg; rédacteurs : Granier de Cassagnac, Théophile de Montour, Auguste Vitu.
Iraindre les partis à admettre la revision?) la voix des masses, de ces masses profondes qui couvraient le 10 décembre les chemins durcis par le froid, et qui par une pluie battante font dix lieues à pied et dans la boue pour venir saluer le Président de la République sur sa route et acclamer en sa personne l'ordre, le travail, la sécurité et la paix. Si la France (1) vend aujourd'hui son beurre quarante-quatre sous, à qui le doitelle, si ce n'est à Louis-Napoléon? Nous l'avons (2), gardonsle! Voilà en quatre mots de bon sens ce que les populations se disent. C'est la France qui a élu le neveu de l'Empereur, et comme elle n'a qu'à se louer de son gouvernement, elle le conservera. Il faudrait qu'elle fût bien folle pour faire autrement, car, à moins d'être fou, qui donc renvoie un bon serviteur pour en reprendre un mauvais? Dans ces Champs de mai (3) improvisés sur son passage par l'enthousiasme, le Président a pu constater les vœux véritables des populations. On peut dire que, sur chaque place, sur chaque route, l'urne électorale attendait Napoléon, et qu'il a recueilli dans les acclamations l'expression universelle du scrutin populaire. Le peuple n'a qu'un vœu, qu'un désir, c'est que la stabilité du gouvernement de Louis-Napoléon lui garantisse l'avenir. Louis-Napoléon sait maintenant qu'il peut compter sur le peuple. « Le Moniteur du soir (4) déclare « qu'après les déclarations faites à Lyon, à Metz, au banquet de Caen, il y aurait une insigne mauvaise foi à persister dans cette odieuse calomnie (du coup d'État). Louis-Napoléon ne menace pas, il protège l'existence de la République. Oui, le neveu de l'Empereur la couvre de l'égide de sa popularité et l'entoure du prestige de son nom. Il a sauvé tout à la fois la société, la civilisation et la République. Il a été l'instrument providentiel dont Dieu s'est servi pour que la République pût vivre sans tuer la France! Quel intérêt Louis-Napoléon peut-il avoir à ce que la République
(i) 6 septembre.
(2) 14 septembre.
(3) 15 septembre.
(4) 8 septembre.
meure? aucun!... -n Comme on le voit, le prince ne songe pas à l'Empire; pour l'instant son ambition ne vise qu'une prolongation de ses pouvoirs, qu'une sorte de consulat. Sur la fameuse Société du Dix-Décembre le Moniteur du soir s'exprime ainsi (l) : « Pas une des personnes officiellement attachées au prince n'est affiliée à cette société, dont elles ne connaissent même l'existence que par les révélations de la presse... Le Président de la République, le voulùt-il, n'aurait pas le pouvoir de la dissoudre... D'ailleurs, pourquoi lui infligerait-il ce châtiment? A ceux qui lui donneraient cet étrange conseil il pourrait répondre ce que Christine de Suède disait à ses officiers qui voulaient tuer un jeune homme ayant osé lui avouer son amour : " Si nous punissons ceux qui nous aiment, com- « ment traiterons-nous donc ceux qui nous haïssent? >» La Société du Dix-Décembre aura donc sa place au soleil comme toutes les autres associations de bienfaisance que la loi a reconnues... C'est par trop fort!... faire de la Société du Dix-Décembre, qui ne compte peut-être pas six mille membres et qui parait se recruter surtout parmi les vieux militaires éclopés et infirmes, une espèce de Gargantua prêt à avaler la population de Paris, cela passe la permission... Comment! la République (journal) ose assimiler les altercations de quelques individus aux épouvantables scènes dégorgement que Danton inspira jadis à une meute de brigands ! . . . Quoi ! la République a couvert de son indulgence ce monomane qui demande deux millions de têtes... et la voici qui lance des imprécations et des anathèmes contre une société de bienfaisance pour quelques déchirures d'habits ! On ne se moque pas à ce point du bon sens public... » Puis l'organe semi-officiel (2) revient à la question du jour : « Avant un an... l'Assemblée proposera elle-même au peuple, qui adhérera avec enthousiasme, de prolonger les pouvoirs présidentiels... Voilà ce qui se fera. Cela se fera, comme s'est faite l'élection du 10 décembre, sous la pression de l'opinion publique. Cela se fera par les orléa-
(1) 16 septembre. — Rédacteur : Amédée de Césena.
(2) 12 septembre.
nistes et par les légitimistes qui reculeront épouvantés quand ils verront se dresser devant eux dans la date fatale du 4 mai 1852 le spectre du communisme et l'hydre de l'anarchie. Les bravades des Don Quichottes de ces deux partis tomberont avant un an devant la crainte de voir leurs châteaux incendiés, leurs femmes et leurs filles violées, leurs têtes coupées... Quoi! un homme aura gouverné pendant quatre ans, avec sagesse, avec prudence, avec énergie, avec courage; pendant quatre ans il aura donné à son pays tout ce qu'il a de force, d'intelligence, de dévouement, de volonté; pendant quatre ans il aura contenu en bas les hideuses passions de la démagogie , en haut l'égoïsme effréné des partis... il aura rassuré les bons et vaincu les méchants, il aura restauré le travail et le crédit, il aura écarté les tempêtes, il aura sauvé la société... fût-il le seul qui pût empêcher la vague des passions anarchiques de submerger le pays... fût-il appelé au gouvernail de l'État par les vœux unanimes... fût-il considéré comme le sauveur de la France... l'article 45 ne permettrait pas qu'il fût maintenu à la présidence de la République! Tous les sophistes passés, présents et futurs... n'auraient pu trouver mieux! » Les journaux de l'opposition s'inscrivent en faux contre cette prétention de faire de Louis-Napoléon un homme nécessaire. « Si nous trouvions, d'il V Assemblée nationale (1), dans la prolongation de la présidence, dans le consulat, et même dans l'Empire, un moyen provisoire de salut, nous nous y rallierions sans hésiter. Mais ce sont là des utopies, des impossibilités. La prolongation des pouvoirs elle-même ne serait qu'un expédient qui trouverait immédiatement en face de lui la République, les légitimistes, les orléanistes... C'est ce que la Société du Dix-Décembre ne veut pas comprendre. Est-il vrai que le partisan (2) le plus audacieux et le plus actif des entreprises du prince ne cherche à déguiser à personne le but prochain que l'ÉIysée veut atteindre? qu'il ne craint pas, entre autres menaces, de faire entendre des paroles comme celles-ci : « La
(1) 15 septembre
(2) Persigny.
Chambre sera bien forcée de céder. Si elle a l'état-major politique, nous avons les soldats. Nous savons que les partis monarchiques nous sont hostiles, mais ils se soumettront, ou nous les briserons, d Est-il vrai qu'une lutte sérieuse se prépare, que le premier acte d'hostilité contre la Chambre serait le choix d'un ministère plus intime et plus résolu? Est-il vrai que jamais le langage des familiers n'a paru plus rapproché d'une mise en œuvre? » h' Union (1) s'écrie : « Que veut l'Élvsée? Est-ce l'Empire? Est-ce la Présidence décennale? L'un ou l'autre certainement, mais la prudence lui commande de paraître ne désirer d'abord qu'une prolongation de pouvoirs ; c'est en raccourci l'histoire de Napoléon le Grand... Toute modification à la Constitution échouerait par la résistance des légitimistes... (Ils) ont consenti à l'essai de la République, ils ne pourraient consentir à l'essai d'une quasi - monarchie déguisée sous le nom de présidence. L'Empire ne fut qu'un accident qui n'a rien fondé...; c'est un passé mort sans postérité... ; à quoi bon recommencer 1 histoire de ces soixante années pour finir comme ont fini la Convention, le Directoire, le Consulat et l'Empire? On voudrait renouveler l'expérience; nous sommes convaincus qu'elle serait courte et qu'elle aboutirait fatalement au même résultat... » h' Ordre (2) dit à son tour : « Oui, le nom immortel de Napoléon a été d'un puissant secours pour la France; oui, ce nom magique a pu encore, à quarante ans de distance, remuer les esprits, entraîner les masses... Il va plus, M. Louis-Napoléon a noblement contribué à l'œuvre de défense et de salut... ; mais ce qui est faux, c'est de donner à croire qu'avant l'arrivée de M. Louis Bonaparte la France était perdue... ; ce n'est pas de l'histoire, c'est de l'adulation; nous convenons que l'empereur Napoléon a été longtemps attendu, mais il n'est pas vrai qu'il soit ressuscité... T
Des brochures paraissent alors qui demandent la prolongation des pouvoirs présidentiels. Elles émanent de MM. Cou-
1} 27 septembre 1850.
(2J 23 septenibre 1850.
ture, Latour-Dumoulin, L. Vidal, Félix Fayon, Barnabe Chauvelot. Dans celle de ce dernier il est dit : « Cette Assemblée est stérile comme une lande de Bretagne, dévastée comme la place où furent Sodome et Gomorrhe... La mort! rien que la mort! des cadavres à côté de cadavres! voilà ce que j'ai vu dans l'enceinte du palais législatif. Quand j'entre dans ce palais, j'éprouve la tristesse d'un voyageur arrivant dans un cimetière ; quand mon regard se repose sur M. Dupin, son président, je crois voir un orfraie veillant sur un ossuaire. Levavi oculos meos in montes unde veniet auxilium mihi. J'ai levé les yeux vers les hauteurs et j'ai cherché d'où viendrait le secours. Louis-Napoléon a été enfanté prince [princeps) par la France. Les Gaulois l'ont porté sur le pavois, il est leur chef légitime..., c'est donc à lui que je vais demander le salut de la France. Il faut qu'il brise sur sa route tous les obstacles qui voudraient s'opposer à l'entière exécution de sa mission, il faut qu'il foudroie l'anarchie, il faut qu'il prenne le pouvoir. Enveloppé de la majesté du peuple, fort de votre droit, hâtez-vous, prince, d'imposer silence à tous ces partis dont l'ambition déchire le sein de la patrie. Ne permettez pas, prince, qu'on puisse prendre plus longtemps votre longanimité pour de l'impuissance ou de l'inintelligence... Va, prince, va où t'appellent tes hautes destinées, va où t'appelle le salut de la patrie, va où t'appelle le vœu de six millions d'hommes! Oui, vous avez plus fait pour le bonheur et pour la gloire de la patrie que si vous aviez, continuant d'immortels exploits, remportémillevictoiressurles ennemis de la France ! » A notre époque, la brochure ne se vend plus, mais alors ce mode de publication avait la vogue, et l'opuscule dont nous venons de citer un extrait produisit un effet énorme.
Il n'y avait pas que des voix isolées qui demandaient un changement dans la constitution, 52 conseils généraux sur 85 émettaient un vœu en faveur de la revision. Aussi les Débats disaient-ils : « Ce qui résulte de cette grande enquête, clair comme le jour, c'est que le pays voit dans la Constitution de 1848 la cause fatale de ses maux et de ses douleurs, c'est
qu'il rejette impatiemment cette tunique empoisonnée, c'est enfin qu'il veut la revision... »
Le peuple pendant les voyages du Président avait parlé, les conseils généraux avaient parlé; l'armée à son tour allait se prononcer. Du 25 septembre au 10 octobre des revues furent passées par le Président, une à Saint-Maur et plusieurs à Satorv. Ces revues sont restées célèbres, et on peut le? qualifier d bistoriques. Elles eurent à Paris, en France, et même en Europe, un retentissement énorme. Si l'infanterie^ surtout l'artillerie et le génie défilèrent à peu près silencieusement, la cavalerie presque tout entière acclama le Président, brandissant les sabres et criant avec entliousiasme : Vive Napoléon! Il y eut plus encore. A plusieurs reprises, obéissant au signal donné par de brillants officiers qui, lancés au galop, se dressaient sur leurs étriers et se retournaient vers leurs hommes, un certain nombre de cavaliers poussa avec frénésie le cri de : Vive l'Empereur! repris par la foule des spectateurs dans une imposante ovation (1). C'est surtout à la revue du 10 octobre, à Satorv, où figuraient près de cinquante escadrons (2), que la manifestation impérialiste de la cavalerie fut caractérisée. Si ces revues firent grand bruit par elles-mêmes, ce qui se passait après n'en fit pas moins. Quand le défilé était terminé, les troupes déposaient leurs armes, se reposaient et recevaient une triple distribution d'argent, de vivres et de boisson; aux simples soldats on donnait du vin, aux sou^officiers et aux officiers du Champagne. Le 25 septembre, les soldats burent vingt barriques (3). Le 28, par vingt-cinq hommes on distribua 12 francs, douze saucissons, douze bouteilles de Champagne (de la maison Auguste Bouvril) et une
(1) A la revue du 25 septembre (voir le Moniteur du soir du 26}, un individu crie : Vive la République! Aussitôt on lui répond : « Vous arrivez trop tard, mon ami! » Et tout le inonde de rire.
i2) 1" et 2" carabiniers, 6« et 9* dragons, 4* cuirassiers, 1" et 7* lanciers, 2* et 7' chasseurs, 5" et 8' hussards.
(3) National, 25 septembre. — Voir le Moniteur du soir 26 septembre) : « D'énormes tonneaux... ont été mis à sec en quelques instants... Cette collation champêtre n'a pat duré moins d'une heure et demie... »
forte quantité de cigares (l).Le 10 octobre, les largesses furent encore plus grandes.
A ces revues assistait à côté du Président (2) le général Changarnier, qui ne disait rien, du moins encore et publiquement. Autrefois, il avait accueilli par des sourires et traité par-dessous la jambe les cris de : Vive l'Empereur! A présent il fronçait le sourcil; mais officiellement il gardait le silence, il patientait. C'était de sa part un tort grave. Il y a des choses qu'aucune considération ne permet de tolérer, et celles-là étaient du nombre. Il n'entendait pas se brouiller avec le Président, il voulait garder sa position éminente dans l'État, afin d'être à même, à l'expiration relativement prochaine des pouvoirs présidentiels, soit de faire le lit de la monarchie, soit de faire le sien. Mais le châtiment de sa faiblesse, de ses calculs, de son ambition, n'allait pas se faire attendre. On avait certes, de tout temps, toujours réconforté les hommes lors des revues, ajouté quelques douceurs à l'ordinaire; mais, ici, la mesure avait été dépassée sans vergogne. Il n'est pas douteux toutefois que sans ces libéralités l'armée n'en eût pas moins été foncièrement entraînée vers le nom de Napoléon, ni moins portée vers l'impérialisme. Seulement son sentiment bonapartiste se serait extériorisé moins bruyamment.
Dès les premières revues, la Commission de permanence s'émut du caractère qu'elles prenaient, et elle se réunit pour entendre les explications duministre de la guerre, le 7 octobre. On l'interroge d'abord sur les conditions étranges dans lesquelles ont lieu les revues, et ensuite sur les deux faits suivants : « Le 62* régiment d'infanterie qui devait quitter Paris a reçu l'ordre d'y rester. Cette faveur n'a-t-elle pas pour cause les cris poussés par le régiment à la revue? Dans les visites faites aux différentes casernes, le Président a distribué 0 fr. 50 par homme. Avec quels fonds? ■>■) Le ministre de la
(1) National, 28 septembre. — On s'amuse à faire des jeux de mots : Le Président est moins guerrier que restaurateur.
(2) Le prince avait alors pour aide de camp le général Roguet.
guerre répond (1) : L'usage est d'accorder une double ration par homme les jours de fête, de prise d'armes ou de manœuvre. Elle a été prise sur les fonds de l'État. Une distribution de .'viande à raison de 0 fr. 25 par homme a été faite des deniers du Président. Il en est de même du Champagne, du pain et de la viande délivrés aux officiers et aux sous-officiers. C'est une preuve de sa sollicitude pour les troupes. En cherchant à y voir une tentative de séduction, on se ferait une bien pauvre idée non pas seulement du pouvoir, mais de l'armée française. Quant aux cris de Vive C Empereur l aucun officier n'en a donné le signal, et ils n'ont été proférés que par quelques individus isolés. Le 62' de ligne ne reste à Paris que pour le récompenser de sa conduite le 13 juin 1849. En ce qui concerne les dons de 0 fr. 50 aux soldats dans les casernes, le Président n'a fait que se conformer à un usage qui a permis quelquefois à des officiers généraux de faire des largesses; cela s'appelle : graisser la marmite. Le général d'Hautpoul termine en protestant des dispositions constitutionnelles du pouvoir exécutif, qui n'a jamais eu la pensée d'un coup d'Etat.
La discussion s'engage dans le sein de la commission à la suite de ces déclarations. Un membre dit : « Pourquoi tolérer ces cris? Nous tombons dans le Bas-Empire.» Le ministre déclare que les troupes ne doivent pas crier sous les armes ; mais il affirme qu'il ne sait pas le moyen d'empêcher des cris isolés. Il fallait, en vérité, une certaine dose d'assurance au chef de l'armée pour émettre une pareille assertion. Le général Changarnier, que les membres de la commission regardent, est obligé de sortir de sa réserve habituelle et de se prononcer. Il affirme qu'on empêchera les cris quand on le voudra. Puis il fait cette révélation grave que c'est contrairement à son avis et malgré ses conseils que ces acclamations avaient été non seulement encouragées, mais provoquées. S'il n'a pas pris de mesures répressives, c'est que dans une revue à laquelle assistent le
(1) Voir au Moniteur les procès-verbaux de la Coaimissioa de permanence.
Président de la République et le ministre de la guerre, leur responsabilité couvre et efface celle du général en chef. En un mot, le général Changarnier se retranche derrière sa qualité de subordonné. Répétons-le, il y a des choses qu'un subordonné a le devoir étroit de ne point accepter. Le président Dupin résume le débat; puis il dit : « Ce qui est en jeu, ce n'est rien moins que la discipline de l'armée et le respect des lois. Le gouvernement a-t-il la volonté de faire observer les règlements militaires?... Le ministre ne jugera-t-il pas convenable et nécessaire d'adresser aux troupes un ordre du jour qui leur rappelle que les acclamations de toute nature sont interdites sous les armes? « Et le général d'Hautpoul fait cette incroyable réponse : « Qu'il prend en grande considération les observations de la commission, mais qu'il ne peut pas s'engager formellement à cet égard, sa dignité ne lui permettant pas d'être plus explicite. « Que voulait-il dire? Sans doute ceci : Après les revues, je n'ai adressé aucun reproche aux troupes, je ne peux pas à présent le faire sous votre injonction! — La commission s'ajourne au 1 1 octobre et exprime l'espoir que dans la revue du 10 les faits dont il vient d'être question ne se reproduiront pas.
Dans cette nouvelle séance, un membre déclare qu'à la revue de la veille deux régiments de carabiniers, un régiment de cuirassiers, et presque tous les régiments de lanciers, de hussards et de chasseurs, sur le signal et à l exemple de leurs chefs, crièrent : Vive Napoléon ! Vive le Président! Vive l'Empereur! Il relève ce fait que la moitié d'un régiment de lanciers avait déjà salué le Président du cri de : Vive Napoléon! lorsqu'un chef d'escadron, se retournant vivement vers sa troupe, cria d'une voix retentissante, en brandissant son sabre : Vive l'Empereur ! cri répété par un certain nombre de cavaliers . Six membres de la commission qui assistaient également à la revue affirment que ce récit est d'une rigoureuse exactitude. Un membre dit qu'on est en face d'une série de hautes imprudences, mais qu'il n'y a pas de danger imminent. Uyi autre membre est d'un avis contraire : La discipline de l'armée
importe essentiellement au pavs. Attendra-t-on que le mal soit consommé? Il faut arrêter ces tentatives incendiaires. Demandons la mise en jugement des officiers qui ont poussé des cris séditieux. Un troisième membre n'admet pas que la commission ait ce droit... Nous sommes opposés aux coups d'État; ne commençons pas par en faire un... Ce qui se passe est grave... Mais les revues sont terminées... Un mois à peine nous sépare de la reprise de nos délibérations. II n'y a pas péril en la demeure. — Lacommsision vote la résolution suivante : «La commission croit devoir consigner dans son procès-verbal i'improbation qu'elle attache aux faits dont il s'agit, aux provocations qui les ont amenés, et au défaut de répression des actes qui lui ont été signalés, malgré les avertissements donnés au ministre de la guerre dans sa dernière séance et les engagements implicites par lui pris à cet égard pour maintenir l'observation des règlements militaires et la discipline de l'armée. Considérant cependant 1 attitude générale des troupes qui n'ont cédé qu'en petit nombre et par esprit d'obéissance aux provocations illégales de quelques chefs, la commission ne pense pas qu'il y ait lieu de convoquer l'Assemblée nationale... »
On peut se demander si le Président ne cherchait pas à exaspérer la Commission de permanence et à l'amènera commencer les hostilités. Nous ne le croyons pas. Il laissait seulement aller les choses et fleurir les enthousiasmes napoléoniens dans l'armée. A cette heure, la prorogation des pouvoirs pouvait être considérée comme un événement possible et même probable.
Toute la presse (I) s'occupe longuement des revues. Le National (2) dit: « qu'aux festins de l'Elysée... viennent de
(1^ Grasier de CissAGSAC, dans se» Souvenirs du second Empire, p. 124, raconte que, causant avec l'Empereur et revenant sur ces événements, il lui dit qu'un journaliste, Félix Solar, lui avait déclaré avoir proposé au général Changarnier, avec l'aide de deux confrères, Eugène Forcade et Auguste Lireux, d'enlever le prince après la revue (! !;, que le général aurait accepté (!\ mais qu'il n'aurait pas donné des yeux (!) le signal attendu; que l'Empereur, à ce récit, lui aurait répondu : « Je le savais et j'avais garde à carreau. Changarnier eut, en effet, la faiblesse de se laisser faire mon rival... {\\\ s'est perdu par une vanité excessive qui n'était pas justifiée par lec actions... »
326 Î^APOLEON III.
succéder les grandes revues de Satory et Saint-Maur, mêlées d'intermèdes gastronomiques et de prodigalités culinaires. Le pays... ne peut s'expliquer que la présence de M. Louis Bonaparte, magistrat purement ^ exclusivement civil, soit utile à ces exercices, et il croit en découvrir la cause dans ses intentions peu constitutionnelles. Les journaux élyséens ont beau dire que ces distributions ont eu lieu de tout temps... Un demi-litre de vin à 0 fr. 36 le litre, voilà le nec plus ultra des distributions extraordinaires qui peuvent être faites loyalement... Les journaux de l'Elysée se sont donc joués de la crédulité publique en disant que les collations au vin de Champagne, au saucisson et au cervelas sont réglementaires... (Il y a plus...) Le 62* de ligne... a crié : Vive l'Empereur!... Le ministre révoque son ordre de départ... Le 4* de ligne défile silencieux, il devait venir à Paris... on l'envoie à Lille. Ainsi un cri séditieux aurait été récompensé et le silence puni par une disgrâce... Des cris séditieux (1) ont été poussés à la revue de Satory... Ce fait s'est passé en plein jour... Or aucun officier, aucun sousofficier, aucun soldat, n'a subi la moindre disgrâce. »
h'Oi'dre (2) relate que le cri de : Vive V Empereur ! s. surtout été répété avec ensemble par la foule, « dans laquelle on remarquait les hommes que l'on trouve toujours sur le passage du Président. . . Lorsqu'un régiment restait silencieux (3) , on voyait un aide de camp du Président se détacher pour aller parler au colonel. . . Les divers cris étaient toujours poussés sur le commandement de l'officier, et le silence comme les clameurs marquaient également la discipline... On dit : L'Empire (4), fût-il proclamé, ne durerait pas. Nous le savons bien... (mais) continuer la présidence, qu'est-ce autre chose que prolonger l'état de crise? En deux ans à peine l'idée impérialiste a pu se produire contre le droit, contre les lois, sans aucun titre sérieux... ; elle a un parti qui la soutient et des journaux qui l'exaltent, elle
(1) 14 octobre 1850.
(2) 25 septembre 1850.
(4) 13 octobre 1850.
est acceptée par des militaires égarés... et vous croyez que dans cinq ans elle ne cherchera pas son jour de triomphe ! C'est là un déplorable aveuglement... »
h'Dm'on (1) déclare que « les curieux ont été péniblement affectés en voyant à quel luxe de raffraîchissement on expose à la fois les soldats et les officiers. A l'aspect de ces flots de vin qui n'ont cessé de couler, de ces innombrables paniers de Champagne... le public s'est demandé (qui payait). Il en est résulté des incidents regrettables. Quelques soldats ont poussé des cris qui peuvent résonner agréablement peut-être à certaines oreilles, mais qui seront, nous aimons à le croire, hautement désavoués par le Président... On cherche à séduire l'armée par des prévenances, on la caresse, on l'excite, on lui fait pousser des cris au milieu des libations : Vive Napoléon ! Vive t Empereur ! Ces festivals soldatesques prouvent-ils que l'armée est prête pour un coup de main, qu'elle est décidée à bâillonner les représentants et à proclamer un nouveau César?... Non, ni le 18 fructidor, ni le 18 brumaire ne sont des exemples pour le temps actuel, parce que tout diffère, les hommes et les événements... L'armée ne se donne qu'aux victorieux... On s'alarme à tort. Le Président a jusqu'à présent démenti par sa conduite les intentions qu'on lui attribuait... ]Sous crovons qu'il tiendra son serment... Les feuilles de l'Elysée (2) balbutient de pitoyables explications à propos des cris de : Vive l'Empereur!... Nous conseillons aux amis de l'Elysée de renoncer à la demande d'une prolongation... et, toute dissimulation étant devenue inutile, nous nous attendons à la voir transformer en un vœu pour la restauration impériale. Les cris de quelques escadrons les auront fait avancer d'un pas vers le but où ils se promettaient d'arriver par une voie détournée. Ainsi il est bien entendu que la prolongation des pouvoirs signifie désormais le rétablissement de 1 Empire... "
Le Siècle (3) admet qu'on distribue du vin après des ma-
(1) 27, 28 septembre 1850.
(i) 13 octobre.
nœuvres fatigantes; mais «des cigares et du Champagne!... On assure que le Président a circulé dans les groupes des sousofficiers et leur a dit : Eh bien, mes enfants, étes-vous fatigués? » Et comme ce journal écrit ces lignes avant la fameuse revue du 10 octobre, il ajoute : «Où est la vérité(l)?... Les uns crient au scandale, les autres à la calomnie. Il y a un moyen facile d'éclairer l'opinion publique. Une grande revue est annoncée pour le 10 octobre... Eh bien ! que cette revue soit un éclatant démenti si les faits allégués sont faux, une réparation s'ils sont réels. Que personne n'y joue le rôle d'amphitryon, point de libations, point d'excès, point de clameurs. Qu'il y règne cet ordre imposant, cette discipline qui caractérisent les troupes françaises... et les antagonistes les plus acharnés du pouvoir ne se permettront pas d'établir de fâcheux rapprochements entre certains corps et les prétoriens du Bas-Empire... La commission de permanence (2) est mise en demeure de prouver qu'elle n'est pas en face de M. Louis-Napoléon une parodie des deux consuls en face de Bonaparte... Ceux qui (3) tolèrent si ouvertement, si complaisamment ces cris séditieux de : Vive l' Empereur ! savent très bien ce qu'il y a de caché sous ces mots : Prorogation des pouvoirs... Pourquoi l'impérialisme (4) ne va-t-il pas droit à son but? Ne pouvant emporter l'Empire de haute lutte, il veut l'insinuer pour ainsi dire, et le procédé imaginé, c'est la prorogation des pouvoirs. Il n'y a personne à tromper. Le lendemain d'une prorogation... quiconque trouverait les cris de : Vive l'Empereur! intempestifs, serait stupide. « La Gazette de France (5) dit en parlant de la revue de Satory : « Hier, la grande préoccupation des esprits était la revue de Versailles. Sorti de l'Elysée président d'une république, Napoléon allait-il rentrer aux Tuileries en Empereur?... L'Empire est encore à naître. Pas de zèle, ce devait
(1) 7 octobre 1830.
(2) 12 octobre.
(3) 13 octobre.
[b] 12 octobre.
être là le mot d'ordre quotidien de l'Elysée... Ils étouffent sous leurs couronnes anticipées et sous leurs guirlandes maladroites jusqu'à ce renom de bon sens, d'intelligence, de tact que chacun a reconnu, que tous estiment dans le neveu. Ils font d un homme que l'expérience et le malheur ont mûri je ne sais quel coureur d'aventures, quelJoconde politique, toujours en quête de bonnes fortunes impérialistes, toujours le nez au vent à la recherche des mots fatidiques : < Tu seras roi » , les épiant aussi bien dans le claquement du fouet des postillons qui 1 entraînent aux ovations provinciales ou dans les hennissements des escadrons défilant devant lui. Malgré les imprudentes provocations de ses familiers, nous ne croyons pas aux coups de tète qui se traduiraient en coups d'État. Il y aurait folie à compromettre par une tentative inexcusable la situation où il se trouve, et à chercher dans la giberne du dragon, dans la sabretache du hussard ou sous la blouse du soudoyé cette prorogation de pouvoirs, l'objet des convoitises actuelles... ^Le 13 octobre, elle écrit : « Hier matin, s'il avait fallu nous en rapporter aux émotions parisiennes, la journée commencée en république eût fini avec un empereur ou un premier consul. Enfants! avez-vous oublié que pour faire un 18 brumaire il faut revenir de Marengo et non pas de Satory? M. Louis Bonaparte a pu dire ce matin comme Voltaire à la princesse Uranie :
Les dieux à mon réveil ne m'ont pas tout ôté. Je n'ai perdu que mon empire. »
Ce qui n'empêche pas le même journal de dire quelques jours après (l) : a L'anxiété est grande dans le public... L'opinion a conçu des alarmes en apprenant qu'un cri qui n'avait pas été entendu en France depuis trente-cinq ans était sorti des rangs de quelques régiments comme la menace d'un 18 brumaire ou d'un 20 mars. La France... n'a pu soupçonner sans une vive crainte des projets qui ne s'accompliraient qu'au
;1) 1" novembre 1850.
détriment de ses libertés, de son honneur et de sa prospérité. Elle a pensé qu'après avoir triomphé de l'anarchie, ce serait perdre le fruit de sa patience et de ses efforts que de retomber sous le despotisme d'une usurpation... »
h'Assemblée nationale (1) éprouve « une profonde tristesse de ces étranges distributions de vin de Champagne qui réunissent par ordre supérieur les sous-officiers aux officiers pour les mêmes libations. . . Avec les banquets. . . il est plus facile de faire des prétoriens que des soldats... Pourquoi... le premier magistrat. . . , qui n'a aucun antécédent militaire, joue-t-il aussi souvent au soldat?... pourquoi montre-t-11 pour les parades guerrières une passion de garde national ? " Elle fait remarquer (2) que, si on a toujours donné une ration supplémentaire de vin aux soldats les jours de revue, on ne leur avait pas encore fait boire du Champagne, et qu'on n'avait point encore fait fraterniser dans des libations les sous-officiers et les officiers. Elle ajoute (3) : « Lorsque la Constitution interdit formellement au Président de commander directement des forces militaires, n'est-il pas permis de le voir avec inquiétude camper ainsi sur un terrain de manœuvre? Lorsque l'Elysée demandait une liste civile supplémentaire de trois millions, devait-on s'attendre que la dotation servirait en partie à payera boire à la garnison de Paris?... Des revues grèvent la cassette présidentielle de sacrifices considérables. On ne fait pas sans but de tels sacrifices... Pourquoi (4) cette ardeur à moissonner ces acclamations dans les revues, si l'on ne veut pas nourrir des espérances tant de fois reprochées? Le plateau de Satory doit-il donc servir de champ de mai pour élever ce pavois?... » — La République (5) dit : «... L'Assemblée aurait beau faire la sourde oreille, cela n'empêchera pas le pays d'entendre et de s'inquiéter. Si des
(1) 28 septembre 1850.
(2) 30 septembre 1850.
(3) 8 octobre 1850. (Saisie.)
(4) il octobre 1850. — Le 12, elle est de nouveau saisie, pour avoir annoncé que Persigny est allé à Londres conclure un emprunt au profit de l'Elysée et déclaré que la France n'accepterait jamais un Espartero.
cris séditieux sont poussés, il faut qu'elle les entende pour les faire taire; si des projets coupables sont formés, il faut qu'elle les connaisse pour les faire échouer... Principiis obsta. n La Presse (l) ne redoute pas « les coups d'État ni les tyrannies improvisées dans les camps. La France ne supporterait pas vingt-quatre heures ces servitudes de Bas-Empire. Que les escadrons défilent, que les uniformes brillent au soleil, que les canons retentissent, ce n'est qu'un spectacle, ce n'est pas un complot. Lors même qu'on distribuerait aux soldats du vin, du Champagne, des cervelas et des cigares, nous ne verrions encore là rien de bien menaçant. Mais ce qui nous menace, c'est le despotisme légal... » h' Événement (2) demande à l'Assemblée « si elle est parfaitement pure de ce qu'elle reproche au pouvoir exécutif. N'v a-t-il que les bonapartistes qui traitent cavalièrement la Constitution, qui entretiennent des espérances ambitieuses?. . . Quel légitimiste ou quel orléaniste montera à la tribune pour dire à M. Louis Bonaparte : Qu'étes-vous allé faire à Sator^ ? Sera-ce M. Thiers? mais M. Louis Bonaparte lui répondrait : Qu'étes-vous allé faire à Claremont? — Sera-ce M. Berryer? mais M. Louis Bonaparte lui répondrait : Qu'étesvous allé faire à Wiesbaden? — Est-ce sans rire que M. Thiers qui arrive d'Angleterre, que M. Dupin qui arrive d'Ostende, que M. Berryer qui est ministre de Henri V... pourraient rappeler M. Louis Bonaparte au respect de la Constitution? Est-ce qu'on ne sait pas... qu'ils ne veulent arracher la République à l'Elysée que pour la mettre dans leur poche?... Ils ne peuvent ouvrir le livre de la Constitution devant l'impérialisme, lui opposer face à face le pacte... juré... L'impérialisme répliquera qu'il ne peut pas lire ce qu'ils ont effacé eux-mêmes. La Constitution n'est plus qu'une immense rature... Le Président (3) passe des revues, flatte l'armée, commande en chef de petites guerres, l'épée au côté et revêtu d'un uniforme qu'il n'a pas le droit de porter; enfin, contrairement à toute discipline,
(1) 16 octobre 1850.
(2) 15 octobre 1850. .Articles si{»nés : A. Vacquerie.) ^3) 17 octobre 1850. Articles signés : Charles Hugo.)
332 T^APOLEO^s III.
permet que le mot d'ordre de nos soldats soit pendant toute une journée un cri séditieux... Le cri de : Vive V Empereur! s'adresserait à la statue et aux cendres de Napoléon?... Après avoir eu l'audace de méconnaître la Constitution, ils ont la témérité de railler l'Assemblée. Comme si l'on pouvait croire qu'en voyant M. Bonaparte l'armée sonye à la statue de Napoléon!... Le pouvoir parlementaire reculera-t-il? L'Assemblée qui est souveraine, qui peut envoyer d'un mot M. Bonaparte à Vincennes... aura-t-elle peur d'un simple fonctionnaire?... M. BerryeretM. Thiers (1) demanderaient... la prorofjation?... L'Assemblée riposterait à la cravache levée de l'impérialisme en tombant à genoux devant M. Louis Bonaparte et en lui offrant quatre ans de plus! L'Assemblée a été souffletée sur la joue de la Commission de permanence. Nous ne la croyons pas capable de demander raison du soufflet, mais nous ne la croyons pas capable de le payer... Le neveu de l'Empereur (2) devrait savoir mieux que personne que ce n'est qu'avec de la gloire qu'on peut organiser l'armée française. Il n'ignore pas que nos soldats savent ixiire sortir un bâton de maréchal d'une giberne, mais non un sceptre d'une bouteille... Que ce soit (3) le dépositaire qui doute de la reddition pacifique du dépôt, voilà qui recule les bornes de la naïveté ou de l'impudence humaines... Le parti bonapartiste dit à la nation : L'impossibilité de la République, c'est qu'il faudrait que je fusse honnête... De quoi l'Assemblée peut-elle incriminer le Président? Nous comprendrions (4) qu'une assemblée républicaine... condamnât souverainement les velléités d'antichambre, l'indiscipline ordonnée aux troupes, la propagande avinée et brutale, l'Empire à coups de poing ! . . . Mais ceux qui ont voté la loi du 31 mai parler du respect de la Constitution? Mais le conciliabule Barthélémy trouver à redire à la Société du Dix-Décembre? Mais Claremont accuser Satory? Mais Henri V blâmer Napo-
(1) 18 octobre 1850.
(2) 19 octobre 1850.
(3) 3 novembre 1850.
(4) 6 novembre 1850.
leon III? La majorité fera trop beau jeu à l'Elysée si elle ose l'attaquer. Tout ce qu'elle peut lui reprocher, elle l'a fait... i» V Opinion publique % écT\e (I) : « Vraiment l'on croit rêver... L'Empereur était libéral! l'Empereur était constitutionnel! grand merci! Il était par-dessus tout animé de l'amour de l'humanité! et c'est malgré lui que le despotisme le plus abrutissant a pesé sur la France et sur la moitié de l'Europe ! Celui qui baptisait du nom de cochon à l'engrais le rôle de consul... celui qui a eu le talent de soulever contre la France toutes les populations de l'Allemagne, de rendre les étrangers presque populaires en France, celui à qui les anathèmes des Benjamin Constant, des La Fayette, des Carnot, n'ont pas manqué dans sa chute, celui-là nous est militairement recommandé comme un des apôtres de la liberté en France (2)... ! Qui osera dire que sous aucun régime on se soit permis ce qu'on se permet aujourd hui? Où et quand a-t-on vu des paniers de Champagne systématiquement distribués aux officiers et aux sous-officiers? Qu'est-ce que cette bombance officielle organisée à la fin de chaque revue? On a supprimé les distributions de comestibles au peuple comme attentatoires à sa dignité, est-ce pour les rétablir à l'endroit de l'armée?... Pour conduire le soldat français où nous espérons que M. le Président de la République ne veut pas le conduire, ce n'est pas de vin qu il faut le griser, c'est de gloire. Quand son formidable oncle les appela contre le Conseil des Cinq-Cents, il marchait entre deux enchanteresses qui les entraînaient sur ses pas : la victoire d'Arcole et celle de> Pyramides, et ce n'était pas leur amphitryon qu'ils suivaient... La loi (3) violée, voilà le résumé de la revue... » Puis V Opinion publique j quelques jours après (4), publie un remarquable article où elle dégage merveilleusement l'ambition intime et la pensée secrète du prince : « M. Louis-Napoléon est arrivé au pouvoir avec un idéal qui était au-dessus de sa position réelle.
(1) 2 octobre. (Alfred Nettement, rédacteur en chef.)
(2) 4 octobre.
^^3) 9 octobre.
(4) 15 octobre.
Ceux qui ont lu les Idées napoléoniennes , qui savent que dans son exil il était toujours préoccupé de la pensée que la fatalité mystérieuse de ses destinées le poussait à l'Empire, qui se souviennent des coups de main de Boulogne et de Strasbourg, qui depuis qu'il est au pouvoir ont suivi le développement de sa politique personnelle... les discours prononcés dans ses voyages, . . ce penchant invincible à tout ramener à sa personne, les essais de banquets militaires, les manifestations des revues, ceux qui ont cette suite de faits présente à l'esprit ne sauraient s'y tromper, il y a pour M. Louis-Napoléon un idéal napoléonien qui n'est pas satisfait et qui un jour ou l'autre doit l'être par le cours inévitable des choses qu'il ne s'agit que d'aider dans une certaine mesure... Si l'on était décidé à proroger les pouvoirs présidentiels, il serait plus simple et plus rationnel de décerner immédiatement l'Empire à M. Louis-Napoléon, parce qu'on s'épargnerait les frais de la façon. Proroger les pouvoirs... c'est lui donner du temps et des moyens que par une FATALITÉ DE SON ORIGINE ET DE SA POSITION il emploiera à marcher vers l'idéal napoléonien qui est l'Empire... »
Lamartine dans le Conseiller du peuple se laisse gagner par la crainte d'un coup d'État, mais il n'admet pas que l'armée puisse jamais être entraînée : <■<• L'armée... a vécu de notre vie, elle a mangé notre pain, elle s'est assise à notre feu... elle a travaillé avec nos ouvriers et nos paysans... elle a lu nos journaux... elle s'est imprégnée de libéralisme... de légalité... de souveraineté... Une telle armée est-elle propre à se faire le mobile, l'instrument, l'aveugle complice d'une usurpation militaire?. . • Sérieusement nous ne le pensons pas... Je ne prends pas des velléités d'antichambre ou de caserne pour des volontés ou pour des conspirations de gouvernement. Ce n'est pas M. Bonaparte qui voudrait attacher son nom à la dégradation de l'armée... Ces rumeurs pourtant sont-elles sans aucun fondement? Je ne le dirai pas. Le gouvernement y a donné lieu... Le chef de l'État se sera dit : Pour bien enlever l'armée aux propagandes des anarchistes... il faut la passer souvent en revue... Jusque-là quoi de mal? Si vous ou moi eussions été président
de la République, u'aurions-nous pas cru de notre devoir d'en faire autant?... Mais il y a un malheur, c'est que le Président s'appelle Bonaparte, c'est que ce nom a paru par lui-même une candidature à un autre titre... c'est que des impérialistes posthumes n'ont cessé de dire à l'armée : On vous a donné un nom... osez lui donner un sens, à ce nom! Osez interpréter l'énigme! Osez achever par un cri sous le drapeau ce que le pays a commencé par un vote dans l'urne le 10 décembre!... L'occasion est belle ! Vous avez des complices assurés dans les souvenirs impériaux qui font rêver depuis trente ans l'imagination des multitudes! Vous en avez peut-être à son insu dans les dernières fibres du cœur de Louis-Napoléon !.. Il est sensé, il est loyal, il est honnête homme, il est incapable de trahir une république qui s'est confiée avec magnanimité à lui. Mais il est homme, il est neveu d'une grande gloire, il a du sang d'usurpateur dans les veines... vous lui ferez violence ; vous le porterez sur vos baïonnettes entrelacées des lauriers de son oncle aux Tuileries! Il vous résistera; son honneur, son devoir le veulent. Mais peut-on vaincre sa fortune? peut-on résister éternellement au destin, ce dieu de l'Empire, ce Jupiter napoléonien?... Il pleurera, mais souvenez-vous des larmes de tant de jeunes empereurs que les prétoriens portèrent malgré eux de la caserne au palais des Césars, et qui embrassèrent avec frénésie leur bonne fortune après l'avoir vertueusement repoussée. Voilà le langage qu'on tient aux troupes; des journaux, des sociétés se sont fondés pour ce grand embauchage... Entendez-vous autre chose depuis trois mois?... Dans une telle situation, une extrême réserve (s'imposait)... Il ne fallait jamais... de possibilité de double sens dans les harangues... Il fallait dire (aux troupes) : Un cri personnel est une offense au cri national dans une armée sous les armes... je ne suis plus un Napoléon, je suis un président... (Pas de) crime inutile... Je suppose que vous corrompiez votre armée. . . et que vous lui fassiez proclamer un empire... Jamais vous ne fonderez rien sur une sédition qu'une sédition nouvelle... ^
Les feuilles qui défendent le prince trouvent tout naturel ce
qui s'est passé aux revues. Le Pays, qui reconnaît (1) que des cris de : Vive l'Empereur ! ont été « fréquemment poussés « à la revue du 10 octobre, dit : « Des revues, il y en a toujours eu et il y en aura toujours. Des distributions de rations et de rafraîchissements n'ont jamais été dangereuses. Des cris, mais il y en a toujours eu et il y en aura toujours. » Le Consiitutionnel (2) s'étonne qu'on prenne « note chaque jour des moindres faits et gestes de Louis-Napoléon vis-à-vis de l'armée. Une visite à une caserne, une revue passée, un banquet donné à des officiers et sous-officiers sont cités comme preuves décisives qu'un coup d'État se prépare; il faut pouvoir compter sur des prétoriens pour se faire dictateur... Le chef de l'État fait bien... d'entretenir la discipline, l'esprit militaire, le bien-être et la gaieté du soldat... Il ne fera pas de 18 brumaire, il ne jouera pas sur un coup de main cette puissante autorité... que lui ont donnée six millions de suffrages... Toujours les mêmes fantômes (3)! Gomment tous les actes, toutes les paroles du Président ne sont-ils pas autant de gages de sûreté pour l'avenir? C'est l'armée qu'on veut séduire par des banquets!... Ah! laissez dire ces choses-là aux démagogues!... Dénonciations sans preuves... sans l'ombre même de la vraisemblance!... Pas un de ses actes (4) qui n'ait été commenté avec la plus insigne mauvaise foi... Il se met en communication avec l'armée en passant des revues : c'est un plan machiavélique pour se créer des prétoriens ! Un pouvoir qui aurait des projets d'usurpation et qui se préparerait par des manœuvres aussi absurdes ne serait pas seulement coupable, il serait fou... Comment (5)! de braves soldats sont venus de quatre, cinq et six lieues... et il ne serait pas permis de leur refaire l'estomac par un aliment solide, et de leur réjouir le cœur par un peu de vin? En vérité, il faut avoir bien peu de choses à reprocher à
(1) 11 octobre 1850. (Articles de M. de Bouville.)
(2) 30 septembre.
(3) 1" octobre.
(4) 4 octobre.
(5) 9 octobre.
lin gouvernement pour lui faire de pareilles querelles. Atteinte à la discipline? orgie? ivresse? autant de mensonges!... On ne crie pas sous les armes?. . . Sous quel régime n'a-t-on pas crié ! . . . Le cri de : Vive l'Empereur ! — s'il a été poussé — ce n'a pu être qu'un cri isolé, impossible à saisir... Fausseté! exagération ! puérilité ! voilà le fond sur lequel reposent les accusations que les revues ont provoquées... Ou (l) les cris de : Vive l'Empereur! étaient très nombreux, et dans ce cas on ne pourrait traduire une moitié de l'armée devant l'autre ; ou ils étaient très rares, et dans ce cas... allez donc chercher un cri...^ isolé de Vive l'Empereur ! C'est vouloir chercher une aiguille dans une botte de foin ! . . . -n Le Constitutionnel dit encore (2) qu'on passe au crible la conduite du Président, qu'on le persécute, qu'on le tient en lisière, qu'aucun souverain constitutionnel ne saurait être surveillé avec plus de jalousie ni catéchisé plus solennellement... ; que le prince (3) est le seul en France qui depuis la révolution de Février ait eu à faire un serment, et qu'en honnête homme il le tiendra ; qu'il n'a de gage contre personne et qu'on en a contre lui, et qu'au besoin ce sera à l'Assemblée ou au pays à le relever de la foi jurée... Le Pouvoir (4) est d'une grande violence : «... Jamais ni un Sénat romain délibérant sur la sauce d'un turbot, ni des princes tondus et énervés de la race des rois fainéants chantant matines dans un cloître, ni des Grecs scolastiques discutant sur la lumière incréée du ïhabor pendant que Mahomet II enfonçait les portes de Constantinople en descendirent pour la honte des peuples à un plus bas degré d'imbécillité. S'il fallait en croire le Journal des Débats et le Siècle, la Commission (de permanence) aurait demandé au ministre si c'est un litre, un demi-litre ou un canon de vin que l'on distribue aux soldats ruisselants de sueur après une manœuvre ; si c'est du jambon ou du lard qu on leur donne à manger quand ils sont exténués
(1) 18 octobre 1850.
(2) 19 octobre 1850.
(3) 28 octobre 1850.
(4) 9 octobre 1850. (Article de Granier de Caasagnac.^
de fatigue... Nous nous refusons à croire à la réalité d'un pareil programme de discussion. Ces choses-là s'écrivent dans le Charivari... Comment (1)! six millions d'hommes lui ont donné le pouvoir, et il n'est pas un paysan, un bourgeois, un commerçant, un banquier qui ne soit prêt à le lui continuer... et Louis-Napoléon irait tenter d'usurper par un coup de main une situation que la France entière lui offrira?. . . L'interdiction (2) du cri des soldats au défilé des revues peut donc être dans les règlements, mais à coup sûr elle n'est pas dans les usages... Oui... on a crié : Vive Napoléon!... et même un peu : Vive l'Empereur!... Pourquoi donc ne commencez-vous pas, vous autres, par donner l'exemple de l'obéissance aux lois? Gomment! vous vivez sous une république, et vous allez hors du territoire faire des arrangements avec la royauté? Vous voulez conspirer quand cela vous convient. . . Les règlements, la discipline, l'obéissance à la Constitution, tout cela, selon vous, est bon pour les soldats, comme Voltaire disait que la religion est bonne pour la canaille... Est-ce que le soldat est fait d'une autre argile que vous? Est-ce qu'il n'est pas Français et citoyen comme vous? Et lorsque vous êtes fous, vous lui faites un crime de ce qu'il n'est pas sage?. . . Les hommes les plus considérables du pays... vont à l'étranger discuter des combinaisons monarchiques... et... ils font un crime aux enfants du peuple... de n'avoir pas la sagesse... dont ils manquent les premiers; et qui leur a dit que ces cris qui les révoltent ne sont pas les représailles de ceux qu'ils vont pousser ailleurs? Qui leur a dit que le soldat n'invoque point un empereur parce qu'ils viennent d'invoquer un roi?. , . » Le Moniteur du soir[2>) explique que le Président accomplit son devoir, qui est de s'assurer de l'état des troupes; mais que, celles-ci ne pouvant camper toutes à la fois dans la plaine de Satory, il y a nécessité de les passer successivement en revue à des jours différents. Puis il ajoute (4) :
(1) 10 octobre 1850.
(2) 12 octobre 1850.
(3) 29 septembre 1850. (Montferrier, rédacteur, notauiiuent.
(4) 6 octobre 1850.
«... Après toutes les manœuvres où les soldats sont exposés à la fatigue, il est d'une absolue nécessité de leur donner une ration de vin. C'est ce qu'ont fait de tout temps les généraux comme les princes... Les princes et les souverains étaient dans l'habitude d'inviter les officiers à des déjeuners ou à des dîners somptueux. Le Président de la République ne leur offre qu'une modeste collation qui se compose uniquement d'un verre de vin de Champagne avec un morceau de pain et de viande... Une seule innovation s'est produite... Le Président a fait partager aux sous-officiers la modeste collation offerte aux officiers... Toutefois on n'a pas oublié ce qui était dû à la hiérarchie. Les sous-officiers ont toujours été placés à une distance marquée des officiers... » Dans le numéro du 16 octobre, le Moniteur du soir publie une ode en 1 20 vers de M, Belmontet inspirée par l'incident des revues et intitulée : Le cri de : Vive l'Empereur!
Quoi! Vive l'Empereur! serait un cri rebelle! Cette France adorée et qu'il rendit si belle Proscrirait ce cri des héros!
Qu'elle avait bien raison dans son idolâtrie D'ériger le grand homme en Dieu de la patrie
Et de vivre dans l'Empereur !
Oui, vive l'Empereur! Toujours lui! Vive l'ère Où, montée au niveau du géant populaire,
La patrie emboîtait son pas !
Vive le grand homme soleil Dont les feux mûrissaient nos puissantes idées !
Sous ce Dieu plébéien que toute langue nomme. Être Français, c'était devenir plus qu'un homme, C'était guider le genre humain.
Vive donc à jamais le plus grand des grands hommes, Qui, sorti de nos flancs, nous fit ce que nous sommes! Ce cri retentissait quand la démocratie Vit son drapeau vivant, son Empereur-Messie,
Tomber en défendant nos droits; Quand l'Empire français, Republique faite bomme, Des principes nouveaux auguste et second tome,
Se fermait sous la main des rois.
Ce cri retentissait quand
Albion rendait son cercueil Et que le Christ-soldat, rappelé par nos larmes, Revenait, mort vivant, triompber sous nos armes.
Vive donc l'Empereur! c'est le cri de nos pères...
Il n'est point jusqu'aux journaux anglais qui s'occupent de ces revues légendaires. C'est le Morning Chronicle : « Une noire conspiration a été ourdie pour renverser la République française au moyen du jambon froid... Tout Paris a été plongé dans la consternation lorsque la nouvelle estarrivée. Le comité de permanence s'est réuni à pas précipités et la pâleur répandue sur les visages... Admettez que le Président eût sérieusement conçu l'idée de monter sur le trône sur les épaules d'un animal immonde. L'absurdité git ici dans l'inintelligence du soldat, dont font preuve ceux qui s'imaginent qu'il peut être perverti par une collation froide... Si l'armée française est prête à déserter la cause de la République pour celle de Louis-Napoléon, l'événement ne sera hâté ni retardé par des tranches de jambon froid... Une jalousie insensée contre le Président paraît avoir dépouillé les légitimistes et quelques autres non seulement de la faculté de juger sainement les choses, mais aussi de la faculté de distinguer entre ce qui est sérieux et ce qui est positivement ridicule... » Puis ce journal ajoute les réflexions qu'on va lire, qui sont marquées au coin de la vérité et qui montrent combien avait été grande l'aberration des hommes dirigeants de 1848, alors qu'ils avaient travaillé à élever au poste de chef de l'État français un homme qui aurait menti à ses antécédents, à ses convictions, à sa foi, au cri de son sang, de son âme, de tout son être, et qui aurait en même temps trahi le pays, s'il n'avait pas, par la force des choses, et
non par suite d'une combinaison longuement, ténébreusement, machiavéliquement préparée, abandonné la République profondément détestée par l'immense majorité de la France pour passer à l'Empire qui était la conclusion fatale de ce nouveau chapitre de 1 histoire de France. « Parmi les aspirants à la présidence, dit la feuille anglaise, se trouvait un jeune homme représentant une maison glorieuse, élevé dans l'idée que la couronne de France devait lui appartenir, et qui deux fois avait bravé la toute-puissance de l'autorité établie pour conquérir cette couronne. L'illustration de son nom et l'adhésion intéressée de ses nouveaux partisans rallièrent autour de lui les cinq sixièmes de la nation... On aurait cru que les circonstances parlaient d'elles-mêmes. Toutes les probabilités étaient que le Président ne se conduirait pas comme un simple fonctionnaire constitutionnel. Toutes les probabilités étaient qu il emploierait le pouvoir ainsi mis à sa disposition à accomplir ce qu'il avait essayé de réaliser par la force ouverte. Le parti conservateur le choisit avec la pleine connaissance de ses antécédents de Strasbourg et de Boulogne. 11 le choisit avec le dessein avoué de mettre à mal une Constitution calculée pour la ruine de la cause modérée... » Et d'après la feuille anglaise, s'il faut s'étonner d'une chose, c'est que, de par la longanimité du Président, cette Constitution soit encore debout !
— En présence des inquiétudes causées par les revues et de l'ordre du jour de réprobation voté par la Commission de permanence, le Président pensa qu'il devait, sinon faire amende honorable, du moins prendre l'initiative d'un acte de conciliation en sacrifiant le ministre de la guerre nommé gouverneur de l'Algérie et en le remplaçant par le général Schramm. Mais en même temps il pensa que cette modification ministérielle était de nature à donner à ses adversaires une satisfaction telle qu'il lui était alors permis de remplacer en outre par le général Carrelet, le premier lieutenant du général Changarnier, le général Neumayer, qui, la veille de la revue du 10 octobre, avait déclaré que la troupe ne devait se livrer à aucune manifestation. Quel était le but du prince? Youlait-il éliminer un
officier général qui aurait constitué un obstacle invincible à l'exécution d'un coup d'État? Le prince, alors, n'était nullement décidé à aller jusque-là; il pouvait, il devait encore espérer que ses désirs se réaliseraient légalement. Non. S'il écartait de la garnison de Paris le général Neumayer, c'est qu'il craignait que l'essor de sa popularité au sein de l'armée ne fût gêné, entravé, par un homme occupant une très importante situation militaire. D'ailleurs, il faut dire que le général était loin d'être disgracié, puisqu'il était nommé au commandement supérieur des circonscriptions de Rennes et de Nantes. Le général Ghangarnier avait fait en vain les plus grands efforts pour empêcher cette mesure.
La Commission de permanence se réunit d'urgence le 30 octobre. Un membre^ en son nom et au nom de plusieurs de ses collègues, déclare que la destitution [sic) du général Neumayer, malgré l'opposition du général en chef, leur a paru une phase importante et nouvelle du système d'agression dirigé depuis un an contre le pouvoir législatif et contre le général, dont la position à la tête de l'armée de Paris est pour l'Assemblée et pour le pays une si précieuse garantie d'ordre et de sécurité. Le général Changarnier expose « qu'il a d'abord refusé de croire à la destitution [sic] du général Neumayer. L'unique grief allégué par le ministre de la guerre en sa présence était que le général Neumayer, consulté par le colonel du 15* léger, lui avait répondu que le silence sous les armes lui paraissait être l'attitude la plus conforme aux règlements militaires... On a cru dans le public que de la mesure pourrait résulter l'affaiblissement de l'influence du général Ghangarnier sur les troupes. La Commission peut être complètement rassurée. Malgré les regrets amers que lui cause la perte d'un lieutenant digne de toute sa confiance, rien ne peut altérer ses sentiments, ni modifier sa conduite. Vainement on cherche à le représenter comme en état d'hostilité contre le gouvernement, il est uniquement l'homme de la patrie et de la loi, l'homme du devoir avant tout, et ce devoir lui ferait exposer au besoin sa vie pour la défense de la personne et de l'autorité légale de
M. le Président de la République. » Ce langage était plein de mesure et absolument correct. Il était difficile de laisser percer moins de ressentiment. Sans doute, la blessure était profonde ; mais le général devait se demander si sa position à luimême n'était pas menacée. Aussi plusieurs membres de la Commission le trouvèrent alors bien modéré, bien résigné, et Ton peut résumer ainsi leur déclaration : Il ne faut pas se le dissimuler, la lutte est entre les droits du gouvernement représentatif et les prétentions d'un gouvernement personnel. Anéantir l'autorité constitutionnelle de 1 Assemblée, miner la position du général qui a toute sa confiance et qu'on n'ose pas attaquer de front, tels sont le plan et le but évidents à tous les yeux (1).
Le lendemain, 31 octobre, les ministres de Tintérieur et de la guerre sont appelés devant la Commission. Celui-là, M. Barroche, affirme sur son honneur, « au nom du gouvernement tout entier « , — se servant à dessein de cette dernière expression pour donner à sa déclaration toute la portée qu'elle doit avoir, — qu'il n existe aucune intention hostile à l'Assemblée nationale, aucune vue contraire à l'accord... dont le maintien est un devoir, puisqu'il est indispensable au salut, à la paix et à la
(1} La modération, le calme, la résignation n'étaient qu'apparents chez le général Changarnier. Au fond, il était exaspéré. Odilon Babrot, dans ses Mémoires [t. IV, p. 60~, nous raconte une entrevue qu'il eut avec le général et dans laquelle celui-ci tient un langage qui rappelle la fable de La Fontaine la Grenouille et le Bœuf. Changarnier dit à Odilon : « C'est à qui de nous deux, Louis-Napoléon et moi, prendra l'initiative!... Je suis sûr de Carlier, le préfet de police; il est tout à moi... Sur la demande que je lui ai adressée s'il était en mesure d'arrêter le Président, il m'a répondu que tpiand je lui en donnerais l'ordre, il le mettrait dans un panier à salade et le conduirait sans plus de cérémonie à Vincennes! » [Le pauvre homme!... il était décidément par trop... simple.] Odilon Barrot, qui n'était pas un aigle, « se récrie et lui fait observer que Carlier n'avait sans doute rien eu de plus pressé que d'aller reporter cette conversation à Louis-Napoléon et peut-être même d'offrir de lui rendre le même service à l'encontre du général » . L'aide de camp de Changarnier, M. Valazé, dit alors : • Tant mieux! nous sommes bien aises qu'on sache à l'Elysée ce que nous pouvons faire ! » Odilon reprend :
« Qu'attendez-vous pour en finir? — Un ordre du président Dupin » , répond Chaogamier. Et Odilon de lui déclarer qu'il l'attendra... toujours. — On lit (p. 331)
dans l'ouvrage du comte d'Astioche sur le Général Changarnier : « Il écrivait :
« Les circonstances ont fait malheureusement de moi un personnage politique. »
La modestie vint un peu tard.
prospérité du pays. Le président de la Commission demande au ministre comment il se fait que le général Neumayer n'ait perdu son commandement, c'est le ministre de la guerre luimême qui l'a déclaré, que pour avoir dit à un colonel que le silence sous les armes lui paraissait l'attitude la plus convenable. Le ministre de l'intérieur répond qu'en soumettant à son appréciation les motifs d'un acte de la compétence exclusive du pouvoir exécutif, la Commission dépasserait la limite de son droit. Elle n'aurait à s'occuper de cet acte que si elle pensait que la mutation du commandement dont il s'agit se rattache à l'exécution de desseins coupables ; mais, il ne saurait trop le répéter, cette dernière opinion serait complètement erronée. Le fait n'a nulle signification politique. Le président de la Commission fait observer que le motif mis en avant pour justifier le remplacement du général Neumayer autorise les interprétations les plus graves. La Commission pourrait y voir un symptôme de ce système d'attaques et d'hostilités que l'on a supposé au pouvoir exécutif contre l'Assemblée nationale. Elle encouragerait peut-être (en gardant le silence) une tendance à faire prédominer le sentiment d'un dévouement personnel à M. le Président de la République dans les rangs de l'armée, qui ne doit se dévouer qu'au pays et aux lois... Le ministre répond qu'on se tromperait en ayant ce soupçon. L'esprit de nos institutions sera respecté, l'armée sera laissée à sa noble destination, le dévouement à la patrie. Deux membres insistent : Le gouvernement persiste-t-il à refuser de faire connaître la cause pour laquelle le général Neumayer a été privé de son commandement? Le ministre déclare qu'il use du droit qu'a le gouvernement de ne pas s'expliquer sur ce point. Il répète que les tendances politiques du pouvoir exécutif sont la seule chose qui puisse être mise en discussion, et à cet égard il espère que les assurances si formelles qu'il a spontanément données et qu'il confirme de nouveau ne peuvent laisser d'appréhension dans l'esprit d'aucun de ceux qui l'ont entendu. Un membre dit alors : Parmi les cris entendus à Satory, il en est d'une nature évidemment séditieuse; ceux-là sont-ils poursuivis? Le mi>u*5fre
répond : « Vous savez bien qu'ils ne le sont pas. » Et c'est tout.
a. La révocation du général 2seumayer, dit VAssemblée nationale (I), ce n'est plus la prorogation, mais l'Empire que 1 on pose devant la Chambre... Les attaques systématiques de la presse élyséenne contre l'Assemblée, les discours agressifs et personnels des voyages, les cris séditieux du champ de manœuvre de Satory peuvent produire les complications les plus graves. »
Le 2 novembre, après une longue délibération, la Commission de permanence vote la résolution suivante : « La Commission constate que M. le ministre de l'intérieur a opposé un refus persistant de s'expliquer sur la question qui lui était posée relativement au motif auquel est attribuée la mesure prise à l'égard du général Neumayer. Néanmoins, attendu que le ministre a déclaré que ce fait était isolé et n'aurait aucune conséquence; attendu aussi que le ministre,
(i) 1" novembre 1850. — Ce journal dit alors : « Que signifient ces tentures en drap bleu (à la société de la rue Montmartre} semé d'abeilles impériales qui couvrent les murs et cet autel où se trouvent mêlés une tète de Dieu le Père, un portrait de l'Empereur, un plâtre du prince Louis-Napoléon? Pourquoi des réunions à peu près semblables au faubourg Saint-Antoine? ■ — Après l'élection du 10 décembre, le Comité napoléonien prit le titre de Société du 10 décembre ^fondateurs : Galiix; Dumoulin, ancien officier; Bonnelier, ancien acteur; Guillouet, Picot, peintre en bâtiments. Ensuite la Société du 10 décembre se partagea en deux : le Dix-Décembre, avec le général Piat et Gallix, rue Geoffrov-Marie, 9; les Amis de l'ordre et del'Itumanité, avec Picot, Pillon, etc., 9, rue du Faubourg- Montmartre. Celle-ci était présidée par M. Chautard, qui prononça à la séance d'inauguration le discours suivant : « Notre société est éminemment philanthropique; son svmbole... est l'aigle de l'Empire français; son patronage, un nom : Napoléon. L'aigle de l'Empire français? parce que son aile rapide a porté notre civilisation des rivages du Nil au pied du Capitole, des ruines historiques du Tibre aux bords glacés du Borvslhène... Dans la ville de Cicéron et de César comme sous les feux du Kremlin et sur les neiges des steppes de la Scvthie elle a laissé échapper de sa serre de flamme des semences de liberté... J'ai dit... que notre société avait pour égide le nom du grand Empereur, nom sublime et complet; complet par la gloire et le martyre, par Austerlitz et Sainte-Hélène...; après la couronne triomphale de Charlemagne la couronne funèbre de Longwood; après la vie, la mort; après la mort, l'immortalité... Ce grand nom de Napoléon, c'est un passé pur et sans tache; c'est l'avenir, la gloire de la patrie, c'est la garantie des droits imprescriptibles de la démocratie... le lien qui doit unir à jamais le peuple et le pouvoir. Ce nom, grand comme un monde, vibré au cœur des Français comme une sublime harmonie; il est devenu notre phylactère, notre palladium. Frères! serrons nos phalanges, et six millions de voix acclameront encore Napoléon!... Accomplissons notre devoir, Dieu fera le reste... »
quant à l'avenir, a pris spontanément les engagements les plus formels et les plus explicites, au nom du pouvoir exécutif tout entier, la Commission, considérant d'ailleurs l'époque rapprochée de la réunion de l'Assemblée législative, pense qu'il n'y a pas lieu, quant à présent, de convoquer l'Assemblée nationale. » Cette infortunée Commission avait si peu de confiance en elle, en son pouvoir, même en celui de l'Assemblée nationale ; elle redoutait à ce point d'entrer en lutte ouverte avec le chef de l'État, qu'à la date du 7 novembre elle prenait en outre les résolutions suivantes : " Tous les membres s'accordent à reconnaître que la publication des procès-verbaux de ses séances pourrait exciter dans le pays des agitations dangereuses; qu'elle ne doit faire aucun rapport à l'Assemblée ; qu'elle ne doit pas non plus donner spontanément des explications ; que les minutes des procès-verbaux ne peuvent pas être déposées aux archives, où elles se trouveraient forcément livrées à la publicité ; qu'elles resteront en dépôt dans les mains et sous le sceau de son président. »
Pourtant il était impossible de ne rien faire. C'eût été de la part de la Commission de permanence et surtout de la part du général Changarnier une véritable abdication. Aussi ce dernier, sous la pression de ses collègues du Parlement effrayés et irrités des agissements du chef de l'État, fait-il paraître un ordre du jour à l'armée ainsi conçu : « Aux termes de la loi, l'armée ne délibère point; aux termes des règlements militaires, elle doit s'abstenir de toute démonstration et ne proférer aucun cri sous les armes. Le général en chef rappelle ces dispositions aux troupes placées sous son commandement. >» Ce n'était pas sans un grand effort que le commandant en chef en était arrivé là. Le passé ne laissait pas que de le gêner terriblement. Cet ordre du jour, pourquoi ne lavait-il pas écrit depuis longtemps, depuis la première revue de 1849 où des acclamations s'étaient fait entendre? Alors, s'il n'encourageait pas des cris contraires tout au moins à la discipline, il les entendait certainement sans déplaisir, pensant ainsi par cette tolérance, disons par cette faiblesse, plaire
au Président, conquérir sa confiance et ses bonnes grâces, et même le tenir dans sa main. Le journal le Pays, par la plume de M. de Bouville, à la date du i novembre, va même jusqu'à écrire : « C'est lui (le général Ghangarnier) qui en a donné, le premier, le signal (de ces cris inconstitutionnels) ; c'est lui qui, assemblant en cercle autour de lui tous les chefs de corps des régiments qu'il passait en revue au Champ de Mars, dans le mois d'avril 1849, leur donna l'ordre de crier et de faire crier unanimement à leurs troupes : Vive Xapoléon ! en leur défendant d'y mêler aucune allusion à la République (1). » L'£venemen/{2) pose, sous la rubrique Indiscrétion^ la question suivante : « Serait-il vrai que le même général, qui aujourd hui ordonne aux soldats le silence le plus absolu sous les armes, faisait tout le contraire il y a six mois et recommandait chaudement aux officiers placés sous ses ordres ce même cri qu'il proscrit si intrépidement aujourd'hui? » En ce qui concerne les libations des revues, le Constitutionnel avait dit quelque temps auparavant : « L'officier et le sous-officier buvaient le vin de Champagne, le soldat le vin du cru. Pendant ce temps le général Changarnier et le Président parcouraient chaque groupe, et, selon le vieil usage militaire qui unit si fortement le chef et le soldat, le général, prenant un verre, but à la santé du régiment; tous les verres se choquèrent contre le sien avec une déférence respectueuse. » D'après la République (3) : « Si M. Changarnier trouve que Vive FEmpereur î est un cri séditieux, s il approuve le général Xeumayer de s'être opposé à cette manifestation coupable, pourquoi n'a-t-il
(1) Quelques jours avant, le Pays (numéros des 31 octobre, !•', 2, 3 novembre) disait : « Comment ! le gouvernement ne pourra pas faire une mutation de généraux sans qu'aussitôt on vienne scruter ses desseins, fausser ses intentions et jeter l'alarme dans la population! L'Empire!... Louis-Napoléon est de toute la France celui qui y pense le moins!... (Lui)... essayer du césarisme, aspirer à l'Empire?... calomnie! calomnie tout cela! et rien que calomnie!... S'il avait voulu violer la Constitution, il l'aurait pu depuis longtemps... » Le journal le Bulletin de Paris (Ch. Poriquet, rédacteur, 7 novembre^ dit de son côté : « Le Président ne veut pas, n'a jamais voulu et ne voudra jamais de coup d'Etat... Esclave de sa parole d'honnête homme, il ne changera pas... »
(2) 10 novembre 1850.
(3) 31 octobre-5 novembre.
pas fait sentir le poids de la discipline aux chefs de corps qui l'ont publiquement et manifestement violée ? Ce n'est pas le 2 novembre qu'il devait faire paraître son ordre du jour. » Le Moniteur du soir publie (6 novembre) cette déclaration de M. L. Belmontet : « Nous l'avons entendu, nous-méme, le jour de la grande revue, dire au général Exelmans, après le défilé : « La revue a été magnifique, n'est-ce pas, général ? Tout s'est passé à merveille. y> heSiècle (1) estime que l'ordre du jour du général Changarnier vient malheureusement un peu tard. « Il fallait songer à faire respecter la loi et les règlements avant ces trop fameuses revues. » Et il ajoute (2) qu'il n'a jamais « lu plus insolent défi porté au chef du pouvoir exécutif » . Suivant ÏUnion (3) : « Il faut que le pays sache si le général de Schramm a été appelé au ministère pour destituer les généraux qui ne se prêtent pas aux essais de la politique impérialiste, si M. le général Carrelet doit préparer l'armée de Paris à un coup d'État, enfin si le gouvernement est décidé à tenter les aventures de la prolongation des pouvoirs présidentiels dans l'espoir d'arriver à l'Empire. Tout cela peut être dans le remplacement du général Neumayer. Nous sommes très disposés à croire que tout cela y est... Pourquoi le général Neumayer a-t-il été remplacé ? La réponse doit être catégorique. Ce n'est pas le général Neumayer qu'on a voulu frapper, mais le général Changarnier. » Le nainistère ayant envoyé au journal l'Assemblée natiotiale (4) le communiqué suivant : « Ij' Assemblée nationale répète depuis plusieurs jours. . . que le Président de la République a non seulement autorisé, mais provoqué, dans les revues, le cri de Vive l'Empereur ! Cette assertion est entièrement fausse, et l'insistance que mettrait ce journal à la reproduire en ferait une calomnie calculée » , cette feuille répond : « Nous le redisons hautement,
(\.) 5 novembre 1850.
(2) 6 novembre 1850.
(3) 31 octobre 1850.
(4) 3 novembre 1850. — Adrien de Lavalette, rédacteur en chef. (Journal de Changarnier.)
nous le redisons de toutes les forces de notre conviction, les cris de : Vive Napoléon ! Vive V Empereur ! ont été autorisés et même provoqués par M. le Président de la République : n'estce pas les autoriser que le silence devant des cris séditieux?... En sommes-nous réduits à déclarer qu'ils ne veulent dire autre, chose que: Vive la statue .'... Et lorsqu'on retire... un commandement à un général parce qu'il refuse de faire crier, comment peut-on sérieusement soutenir qu'on n'autorise pas, qu'on ne provoque pas les cris ?... »
— Le prince, en présence du bruit répandu d un prétendu complot (I) formé par vingt-six membres de la Société du Dix-Décembre pour assassiner le président Dupin (!) et le général Cliangarnier(!) — (ce qui n'était qu'une prodigieuse mvstification dont un agent de police dépendant de l'Assemblée nationale avait été la dupe), — n'hésite pas à prononcer la dissolution de cette association fameuse (2). Malgré l'affaire îîeumayer, il cherchait donc à se rapprocher de la Représentation nationale et à s'entendre avec elle.
Il venait d ailleurs de donner un nouveau gage de ses sentiments conservateurs lors d'une cérémonie qui avait lieu le 25 octobre dans la chapelle de Saint-Gloud, pour la remise de la barrette cardinalice au nonce du Pape, Mgr Fornari, ainsi qu'aux archevêques de Toulouse, de Reims et de Besançon. En effet, après avoir dit à Mgr Gousset : « Monseigneur, ne m'oubliez pas dans vos prières » , il répondit
(1) Affaire Yon-AIIais.
(2) Le général Piat écrivait alors aux Débats : « ...Je sais l'un des fondateurs de la Société du 10 décembre, et depuis son origine je n'ai cessé de la présider; je déclare donc sur mon honneur militaire que jamais la Société du 10 décembre ne s'est occupée de politique... »
M. Gramer de Cassacxac, dans ses Souvenirs du second Empire (t. III, p. 128', raconte qu'on voulait effrayer le président Dupin pour qu'il délivrât un blancseing à Changarnier qui arrêterait le prince, et que M. Rouher, redoutant que Dupin ne cédât, était allé communiquer ses craintes au prince, qui lui dit : « Vous êtes bien jeune, monsieur Rouher. Si l'on venait ra'apprendre à l'instant même que le général Changarnier marche sur l'Elysée avec les troupes qu'il commande aux Tuileries, j'irais au-devant de lui avec les chasseurs à pied qui me gardent, et ses soldats se réuniraient immédiatement aux miens. Monsieur Rouher, ma destinée n'est pas encore accomplie; je serai empereur! » Et M. de Cassaguac aftirme que cette scène lui a été rapportée par M. Rouher lui-même.
à l'ablégat : «... J'ai vu avec une extrême satisfaction Sa Sainteté accorder trois chapeaux de cardinaux à la France. C'est une preuve nouvelle de l'estime particulière du Souverain Pontife pour le clergé français, ce clergé toujours si distingué par son mérite, ses vertus et son dévouement aux grands principes sur lesquels repose la religion catholique. Je tenais à honneur de présider une cérémonie où le pouvoir spirituel se montre d'un accord parfait avec le pouvoir temporel... Je prie Votre Excellence de déposer aux pieds du chef de l'Église l'hommage sincère de ma vénération. »