CHAPITRE XVll
Le prince ne ncgli(5e rien pour activer le mouvement révisionniste, impressionner l'Assemblée et obtenir les trois quarts des voix exigées par la Constitution. — Il préside l'inauguration du chemin de fer de Tonnerre à Dijon ; accueil enthousiaste. Vive V Empereur ! — Discours du maire de Dijon : la reconnaissance impose à l'Assemblée le vote de la revision. — Réponse du prince : La volonté nationale est toute-puissante; elle ne veut ni de la royauté, ni de la démagogie; il a été entravé par l'Assenjljlée dans le bien qu'il voulait faire. — Grande émotion dans le monde parlementaire. — Le Moniteur ne donne pas le texte exact du discours du prince; déclaration faite à ce sujet à l'Assemblée par le ministre de l'intérieur, M. Léon Faucher. — Incident à l'Assemblée sur la question de l'obéissance passive du soldat : le colonel Charras, Changarnier.
— Les journaux. — Articles remarquables de Lamartine dans le t'ays, de Veuillot dans V Univers, de Granier de Cassagnac dans le Constitutionnel. — Réponse violente du National. — M. de la Guéronnière dans le Pays. — Surexcitation des esprits dans l'Assemblée; incidents le 4 juin sur l'audace des impérialistes, le 12 juin sur l'obéissance des militaires (encore), le 23 juin sur le pétitionnement. — Le National, VÉvénement, l'Opinion publique n'admettent pas la sincérité du mouvement révisionniste; en sens contraire, la Patrie, V Univers, qui donne la note juste et vraie. — Nombre des pétitionnaires. — Aveu de VUnion. — Lettres de Léon Faucher, de M. Lefebvre- Duruflé. — Le Constitutionnel attaque les chefs des anciens partis. — Déclaration du Comité général révisionniste. — Brochure du comte de Berthier contre l'Empire. — Lamartine, dans le Conseiller du peuple, réclame la revision. — Revues; VÈvénenient. — Inauguration du chemin de fer de Tours à Poitiers; toast du maire de Chàtellerault ; réponse du prince; discours de Poitiers; profonde impression; les journaux de l'opposition ne se rallient pas; MM. de Lamartine et de la Guéronnière dans le Pays; différentes versions des journaux sur l'accueil fait au Président. — Inauguration de la statue de Jeanne Hachette; discours du maire de Clermont, de l'évèque de Eeauvais, du maire de cette ville; réponse du prince, qui fait l'éloge de la monarchie et de la Révolution; les journaux; article du duc de Broglie dans la Revue des Deux Mondes en faveur de la revision. — Discussion dans les bureaux de la proposition de revision; pour ; Desmousseaux de Givré, de Tocqueville, Bcrryer, Piscatory, de la Moskowa, de Montalembert, Moulin, Quentin-Bauchart, de Corcelles, Larabit, comte Mole, Casablanca, Lamartine; contre : Antony Thouret, Michel de Bourges, Quinet, Corne, de Mornay, Barthélemy-Saint-Hilaire. — Commission élue avec 9 membres pour et 5 contre, — M. de Tocqueville rapporteur.
— Ce que disent dans la commission Cavaignac, Berryer, de Broglie; Léon Faucher sur le rôle du gouvernement dans le mouvement révisionniste. —
Rapport Tocqueville. — Discussion à l'Assemblée; pour : Falloux, Coquerel, IJerryer, Odilon Barrol; contre : de Mornay, Cavaignac, Grévy, Michel de Bourges, Pascal Duprat, Victor Hugo, Dufaure; réponse de M. de Falloux, puis de M. Baroche à Victor Hugo, — l'roposition de revision rejetée avec 168 voix de majorité. — Le National triomphe. — Les Débats regrettent le rejet de la revision ; le Constitutionnel n'accepte pas la loi faite à la majorité par la minorité. — \j Univers déclare le prince un homme nécessaire. — L'Opinion publique. — Sentiment de révolte du pays. — Le Times critique la Constitution. — Rapport complémentaire de M. de Melun sur le mouvement révisionniste; ^L Charras accuse l'administration d'avoir suscité ce mouvement; réponse de Léon Faucher; le général Lamoricière; M. Baze; ordre du jour timide voté par l'Asseudilée, ce qui ajoute une nouvelle faute à celle du rejet de la revision. — La thèse du prince; sa valeur. — Influence de M. de Persigny. — Connnencement d'août, hypothèse d'un coup d'État admise par le prince; nominations faites en vue de cette éventualité. — Revue du 7 août; réflexions du A'ational. — 15 août, banquets bonapartistes à Paris; V Opinion publique; MM. de Lamartine et de la Guéronnière dans le Pays. — Bruits de coup d'Etat; la Patrie les dément; ils reprennent en septembre; l'Evénement, l'Ordre, les Débals n'y croient pas, ni le Siècle. — Discours du prince à l'inauguration d'un pavillon des Halles. — Le ministère ignore les résolutions du Président. — Coup d'Etat fixé au 17 septembre, puis remis. — Léon Faucher, au Comice de Chàlons, persiste à espérer la revision. — Article violent du Constitutionnel et du Bulletin de Paris contre la Constitution. — Réponse du Siècle et du National. — Le Constitutionnel revient à la charge. — Rappel de la loi du 31 mai 1850; habileté du prince. — 27 octobre, nouveau ministère.
— Ce que disait alors de Maupas. — Hostilité de la presse contre le njinistère.
— Lettre de Félix Pyat au prince. — Circulaire de Saint-Arnaud sur l'obéissance passive. — Le Siècle et le National, — Message du 4 novembre. — Les journaux. — 2^ouveaux bruits de coup d'Etat. — Proposition des questeurs : le Constitutionnel, le Pays, la Presse, les Débats la condamnent; l'Ordre, le Siècle, l'Opinion publique, l'Assemblée nationale l'approuvent. — Les ministres de l'intérieur et de la guerre dans la commission d'examen de la proposition des questeurs. — Rapport Vitet. — Curieuse déclaration de V Opinion publique sur 1 attitude de la gauche. — 17 novembre, discussion à l'Assemblée. — Que fallait-il faire? — Le général Leflô, Crémieux, Michel de Bourges, Vitet, Charras, général d'Hautpoul, Thiers, Jules Favre, Bedeau; le général de Saint- Arnaud déclare que le décret du 11 mai 1848 n'est plus affiché dans les casernes; tumulte dans l'Assemblée. — Saint-Arnaud, Magnan, de Morny à l'Elysée. — Rejet de la proposition des questeurs. — Les journaux. — Allocution du prince aux officiers des nouveaux régiments arrivés à Paris; les journaux. — L'Assemblée supprime le crédit alloué à l'Agence llavas, en signe de blâme du rôle joué par le gouvernement dans la question de la revision. — Rapport Daru sur le rappel de la loi du 31 mai 1850. — Discussion. — Rejet.
— Les journaux opposants insultent le ministère. — Bruits de coup d'Etat; rondes de nuit de M. Thiers et de quelques députés. — Proposition Pradié ; discussion dans les bureaux; Baroche, Michel de Bourges, Pascal Duprat, de Montalembert. — 15 novembre, M. Lagrange dénonce à la tribune des articles du Courrier de la Gironde et du Mémorial bordelais. — Malgré la gravité des circonstances, l'Assemblée s'amuse toute une séance à l'occasion d'un discours de Pierre Leroux revendiquant le droit de vote pour les femmes. — Lamentable spectacle présenté par l'Assemblée. — Le Parlement se déconsidère. — Une solution s'impose. — Le prince espère pousser l'Assemblée à bout en la faisant
violemment attaquer par Granier de Cassagnac dans le Constitutionnel. — Immense émotion causée par l'article du 24 novembre. — La fin approche. — Les journaux. — Interpellation sur l'article du Constitutionnel. — Le ministère, à part le général de Saint-Arnaud, ne sait rien des projets du prince. — Discours menaçant et énigmatique du Président à la distribution des récompenses aux exposants français de l'Exposition de Londres. — La Patrie et l'Univers le louent. — Le Spectre rouge. — Mandement de l'archevêque de Paris sur les périls de la société. — Cri général de lassitude. — Tout le monde parle du coup d'Etat et l'attend. — Paroles échangées à l'Elysée entre M. Denjoy, député, et M. Granier de Cassagnac. — Le prince Jérôme. — Le punch de l'Ecole militaire. — Le colonel Espinasse. — Réunion des chefs de la majorité et des généraux membres de l'Assemblée hostiles au prince. — Déclaration des généraux Leflô, Bedeau. — MM. de Maleville et Duvergier de Ilauranne donnent le détail exact de l'exécution du coup d'Etat. — La soirée du 1" décembre à l'Elysée. — M. de Morny à l'Opéra-Comique. — Réunion dans le cabinet du Président de la République de MM.de Persigny, de Maupas, de Saint-Arnaud, de Morny et Mocquard. — Le coup d'État. — La France entière y applaudit. — Plébiscite des 20 et 21 décembre 1851. — Jugement sur le coup d'État et sur le prince.
La proposition de révision, faite par un grand nombre de représentants du peuple amenés à reconnaître que le rétablissement de la Monarchie légitime ou de la Royauté de Juillet était pour le moment impossible, et que le sentiment national persistait à faire du prince un homme nécessaire, ne pouvait qu'encourager celui-ci à ne rien négliger pour activer le mouvement révisionniste jusqu'au point de balayer toutes les résistances parlementaires, et arriver ainsi à atteindre la majorité des trois quarts des voix exigée par la Constitution. Dès lors il n'hésitait pas à continuer la pratique du système qui lui avait toujours si bien réussi, à payer de sa personne, à garder le contact avec les populations des départements, à foire naître l'occasion d'affirmer publiquement et solennellement les grandes lignes de sa politique, ses vues humanitaires, ses sympathies ardentes pour la démocratie. Il avait conscience de sa force, conscience de sa prodigieuse popularité; il sentait le courant qui le portait au pouvoir suprême, et il allait de l'avant pour le rendre plus irrésistible encore.
Le 1" juin, il présidait à l'inauguration du chemin de fer de Lyon entre Tonnerre et Dijon. Sur tout le parcours la foule était immense, les acclamations succédaient aux acclamations. Les cris de : Vive le Président! Vive Napoléon! ne cessaient
de retentir (1); on entendait même quelques cris de : Vive I Empereur! Sens se faisait remarquer par son enthousiasme; à Tonnerre, il y avait plus de 30,000 personnes accourues de dix lieues à la ronde; à Ancy-le-Franc, à Aisy, à Montbard, à Verrav, à Malain, l'empressement était universel; tous les habitants étaient sur pied ; et quand le train présidentiel passait, les hommes agitaient leurs chapeaux, les femmes leurs mouchoirs, et le nom de Napoléon sortait de toutes les bouches. A Dijon, il fait une entrée triomphale. Il assiste à un banquet où le maire lui adresse ces paroles : «t Vous êtes non seulement, prince, l'héritier d'un nom qui porta le plus haut la gloire de la France; mais encore, avec une fermeté et une abnégation qui n'appartiennent qu'aux grands cœurs et aux grands courages, vous avez arrêté dans leur déchaînement les passions prêtes à déchirer le sein de la patrie. Honneur à vous, prince, pour un si grand bienfait, et espérons que la nation, dans l'exercice de sa souveraineté, saura trouver la meilleure expression de sa reconnaissance. » C'était dire qu'à moins d'une révoltante ingratitude , d une méconnaissance absolue des véritables intérêts du pavs, l'Assemblée devait maintenir le prince à la présidence. Celui-ci profitait de linvite qui lui était adressée de s'expliquer sur la question de la revision et faisait entendre un langage qui impliquait cette idée que la volonté nationale ne pouvait subir d'entraves d'aucune sorte et révélait cette résolution de ne s incliner que devant elle... « Ni les intrigues, ni les attaques, ni les discussions passionnées des partis, dit-il, ne sont en harmonie avec les sentiments et l'état du pavs. La France ne veut ni le retour à l'ancien régime, quelle que soit la forme qui le déguise, ni l'essai d utopies funestes et impraticables. C'est parce que je suis l'adversaire naturel de l'un et de l'autre, qu'elle a placé sa
(1) « Les cris de : Vive Napoléon! Vive le Président! dominaient tout. A peine quelques cris de : Vive la République! Mais ce qui m'a frappé le plus, c'est rempressement des populations rurales accourues de toutes parts pour voir le neveu de CEmpereur. Elles étaient groupées nombreuses et compactes autour des plus minces stations... > {Journal des Débats, 3 juin 1851.)
confiance en moi. S'il n'en était pas ainsi, comment expliquer cette touchante sympathie du peuple à mon égard, qui résiste à la polémique la plus dissolvante et m'absout de ses souffrances? En effet, si mon gouvernement n'a pas pu réaliser toutes les améliorations qu'il avait en vue, il faut s'en prendre aux manœuvres des factions qui paralysent la bonne volonté des Assemblées comme celles des gouvernements les plus dévoués au bien public. Depuis ti^ois ans on a pu i^eniarcjuer que f ai toujours été secondé quand il s'est agi de combattre le désordre par des mesures de compression; mais lorsque j'ai voulu faire le bien, fonder le Crédit foncier, prendre des mesures pour améliorer le sort des populations , je n'ai rencontré que l'inertie.. . Je profite de ce banquet comme d'une tribune pour ouvrir à mes concitoyens le fond de mon cœur. Une nouvelle phase de notre ère politique commence. D'un bout de la France à l'autre des pétitions se signent pour demander la revision de la Constitution. J'attends avec confiance les manifestations du pays, et les décisions de l'Assemblée qui ne seront inspirées que par la seule pensée du bien public. Sila France reconnaît qu'oyi na pas eu le droit de disposer d'elle sans elle, la France n'a qu'à le dire : mon courage et mon énergie ne lui manqueront pas. Depuis que je suis au pouvoir, j'ai prouvé combien, en présence des grands intérêts de la société, je faisais abstraction de ce qui me touche. Les attaques les plus injustes et les plus violentes nont pu me faire sortir de mon calme. Quels que soient les devoirs que le pays m'impose, il me trouvera décidé à suivre sa volonté, et croyez-le bien. Messieurs, la France ne périra pas dans mes mains. » Le prince avait prononcé son discours de cette voix (1) calme, lente et flegmatique, avec ce geste précis et ce visage impassible qui étaient dans son habitude. Les phrases par nous soulignées causèrent une émotion profonde dans le monde parlementaire, une émotion telle (2) que le ministre de l'intérieur, Léon Faucher, déclara qu'il démissionnerait si elles étaient maintenues. Le Moniteur ne les inséra pas,
(1) \j' Assemblée nationale, numéro du 3 juin 1851.
(2) Voir Odilon Eahrot, Mémoires, t. IV, p. 132.
mais l'effet était produit. Interpellé à la séance du 2 juin par M. Desmousseaux de Givré, M. Léon Faucher répondait : a Le discours de M. le Président de la République a été inséré au Moniteur; ce texte est officiel; le gouvernement n'en reconnaît pas d autre. » Ces paroles étaient accueillies par de vives et bruyantes exclamations partant de tous les points de l'Assemblée, et M. Duché s'écriait : u C'est une escobarderie ! c'est un aveu explicite! nous prenons acte de l'aveu!... »
Dans cette même séance le colonel Gharras, profitant de la discussion d un projet de loi relatif à l'armée, cite ces paroles du général Foy : « L'obéissance de l'armée doit être entière, absolue, lorsqu'elle a le dos tourné à l'intérieur et le visage tourné vers l'ennemi ; mais elle ne peut être que conditionnelle lorsque le soldat a le visage tourné vers ses concitovens... S'il plaisait aujourd'hui à un chef de dire à ses soldats : Marchons aux Tuileries et assiégeons le palais des rois, ne serait-il pas alors du devoir des soldats de dire à cet officier : Vous êtes un rebelle, nous ne vous suivrons pas? Et cependant, d après vos principes, les soldats devraient marcher sur les Tuileries du moment que leur chef leur en aurait donné Tordre. » Et le colonel Gharras conclut que l obéissance ne saurait être passive. Gomme la droite fait entendre de vives réclamations, il ajoute : « ...Je ne souhaite pas à cette Assemblée de voir soulever contre elle des bataillons {interruptions nombreuses et vive agitation)... '^e disais que je ne souhaite pas à celte Assemblée, lorsqu'elle proclame le principe de 1 obéissance passive absolue, qu il se trouve un jour un homme assez entreprenant, assez pervers pour diriger contre elle des bataillons comme... au 18 brumaire... Ge jour-là, parle fait même de l'obéissance passive absolue..., l usurpation fut accomplie. » Gette déclaration motivée par la crainte toujours existante d un coup d'État, crainte avivée par le discours de Dijon, amena le général Ghangarnier à la tribune (1) : u ...Je
(1) M. DE MAtrPAS (p. 155, 156^ prétend dans ses Mémoires que la déclaration de Ghangarnier avait fait l'objet d'une délibération en règle entre trois ou quatre des plus ardents ennemis du prince, dont M. Thiers. « ...L'idée première appar-
46e NAPOLEON III.
crois nécessaire, dit-il, de dissiper les appréhensions exprimées... par le colonel Gharras... A en croire certains hommes, l'armée serait prête dans un moment d'enthousiasme à porter la main sur les lois du pays... Pour vous rassurer, il me suffirait peut-être de vous demander où est le prétexte à l'enthousiasme [rires prolongés]-^ j'ajouterai que, profondément pénétrée du sentiment de ses devoirs et de sa dignité, l'armée ne désire pas plus que vous voir infliger à la France les misères et les hontes du gouvernement des Césars alternativement imposé et renversé par les prétoriens en débauche. [Vives et nombreuses marques d'approbation.) La discipline est fondée dans l'armée française sur les bases les plus solides; le soldat entendra toujours la voix de ses chefs. Mais personne n'obligerait nos soldats à marcher contre la loi, et à marcher contre cette Assemblée. Dans cette voie fatale on n'entraînerait pas un bataillon, pas une compagnie, pas une escouade, et on trouverait devant soi des chefs que nos soldats sont accoutumés à suivre sur le chemin du devoir et de l'honneur. [Bravos.) Mandataires de la France, délibérez en paix!... »
En lisant cette harangue, le Perroquet mélancolique dut penser à certain oiseau de basse-cour qui ne ressemble pas précisément à l'aigle . — « Venir ( 1 ) , dit le Constitutionnel, d'une voix sombre et avec une attitude de conquérant tenir ce langage, c'est assumer de gaieté de cœur la responsabilité d'un ridicule (2). »
tenait bien au général Changarnier, et il avait, selon sa coutume, confié au papier le premier flot de son éloquence. Ce papier (nous devons à un ami qui en est le jaloux détenteur la faveur de l'avoir sous les yeux), qui contient la vraie première pensée du général, est couvert de ratures. L'improvisation y apparait laborieuse. Sur une seconde feuille se trouve la copie de ce premier jet, encore couverte de corrections; mais, cette fois, c'est M. Thiers qui corrige, et l'écriture de l'illustre homme d'Etat n'est pas de celles sur lesquelles l'erreur soit un instant possible. Puis enfin le factum est copié sur une troisième feuille. Ces trois feuilles sont encore, comme elles étaient eu 1851, chez le général Changarnier, attachées ensemble par une épingle; la dernière est écrite sur un revers coupé de lettre de faire part... »
(1) 4 juin 1851.
(2} « Il fallait que l'Assemblée eût bien peur... pour manifester un tel enthousiasme pour quelques paroles... qui n'étaient, à vrai dire, qu'une vaine forfanterie. On rapporte qu'un orateur de l'antiquité ayant été vivement applaudi se retourna vers un auditeur et lui demanda s'il ne venait pas de dire quelque sottise. Le général Changarnier aurait pu faire la même demande. Gomment lui, qui connais-
Le journal l'Opinion publique [\) montre bien que le discours du général Ghangarnier est une réponse au discours de Dijon : « Devant cette parole virile et militaire, le vague et l'emphase du discours de Dijon s'évanouissait comme un brouillard devant un ravon de soleil... (Il a paru) comme une sentinelle qui répond au qui- vive de la situation... Le foudrovant discours du général, le désaveu des paroles prononcées à Dijon, voilà le résultat du pas qu'on a voulu faire en avant. C'est (2) plus qu'un discours, c'est un acte; ce n'était pas seulement un orateur qui apparaissait, c'était un homme! " Toute la presse s'occupe du discours de Dijon, et cette même feuille publique (3) disait : « (On ne peut donner) comme un gage d'avenir une course au clocher faite entre deux haies de populations qui viennent regarder passer tous les pouvoirs; et cette joie candide que montre le Président, après le vovage de Charles X dans l'Est et les voyages de Louis-Philippe, suivis de leurs chutes, ne donnera pas une idée très haute de son sens politique... Qui donc lui a donné le droit de dire ce que veut le pays avant qu'il ait parlé?... Nous n'insisterons pas sur ce qu'il y a d'étrange dans ce Te Deum naïf, chanté sur la revision... Pour ceux qui savent comment les choses se passent et comment les préfets interviennent dans ce mouvement en envoyant des lettres de jussion aux maires, cette manifestation du pays... est une prodigieuse mystification; M. Louis Bonaparte se pose en victime, lorsque jamais pouvoir exécutif ne trouva une Assemblée plus disposée à l'aider dans le bien, plus confiante au début, plus oublieuse des injures et des torts à la fin. Il se pose ensuite en protecteur, en sauveur, comme si, héritant du nom de son oncle, il avait hérité de sa forte main... L'effet produit par ce discours
.sait si bien l'esprit militaire et qui professait si hautement le culte de la discipline, pouvait-il se faire illusion au point d'affirmer que les soldats désobéiraient à leurs officiers? Il savait bien le contraire. Cette pompeuse phrase... n'était dans la situation que ridicule... » (Odilon Barrot, Mémoires, t. IV, p. 134.) (1)4 juin 1851.
(2) 5 juin 1851.
(3) 3 et 6 juin 1851.
sur rAssemblée est un sentiment de juste étonnenient et de patriotique tristesse. Les esprits les plus calmes et les plus bienveillants se montraient profondément blessés de cette nouvelle agression... Le neveu de l'Empereur ne réussit point à s'oublier sous le Président de la République. Ce n'est point une magistrature de ce genre qu'il avait rêvée, et ses rêves jetés dans le moule de l'impérialisme sont mal à leur aise dans la position légale qui lui est faite. Il ne lui suffit pas d'être quelque chose, il voudrait être tout. Il se souvient trop de ce que fut son oncle, pas assez de ce qu'il est lui-même. De là, ce sentiment de personnalité intolérable qui déborde malgré lui dans ses actes et ses paroles... (Le bonapartisme) a deux fatalités : le socialisme et la guerre... » h' Ordre (I) déclare que le discours de Dijon est un chapitre à ajouter à la Iriste histoire dont le message du 31 octobre a été la préface... ; que, hostile à la liberté et au régime constitutionnel, il a un caractère quasi socialiste. Pour V Événement (2), la rupture est cette fois complète et définitive. « M. Bonaparte a réussi à mécontenter tout le monde... Auparavant (3), la monarchie semblait d'accord avec M. Bonaparte pour supprimer la République ; maintenant, la monarchie s'entend parfaitement avec la République pour empêcher l'Empire... Point d'Empire, point de prorogation, plus de bonapartisme, voilà le mot d'ordre de toutes les fractions de l'Assemblée. Cet Empire, qui s'agite et qui bégaye dans les langes du berceau républicain, n'est pas né viable. » Le National (4) estime que « le discours de Dijon est un défi très net jeté tout à la fois à la majorité légitimiste et orléaniste et à la minorité républicaine. M. Bonaparte se place au-dessus de la Constitution pour mettre en regard du pouvoir législatif ce qu'il appelle son gouvernement. I-e discours de Dijon (5) signifie officiellement à la France V ultimatum d'une pensée que personne n'ignorait à coup sûr, mais qui
(1)4 juin 1851.
[% 5 juin 1851.
(3) 8 juin 1851. (Article de Ch. Hugo.)
(4) 8 juin 1851.
(5) 5 juin 1851.
n'avait pas encore arboré d'une façon si directe son drapeau... pensée que l'esprit et la lettre du pacte fondamental condamnent... De quel droit se croit-on nécessaire dans un pays qui compte tant d'illustrations et qui en définitive est bien capable de se sauver lui-même... C est fort beau de s'appeler Napoléon... quand on remporte la victoire de Marengo, d'Austerlitz... Mais où sont vos Marengo, vos Austerlitz?... » Les Débals (1) disent que l'effet du discours du Président a été grand, mais déplorable. hCnion (û) est profondément attristée. Le chef de 1 État a pris plaisir à ajouter aux alarmes du pays. Pour la première foison voit un pouvoir jouer avec les troubles et provoquer les orages, ce qui est une témérité pire que de les braver... « Lhomme-salut (3)... Qu'entend-on par là? Cela veut dire l'homme-expédient... Quel répit, quelle ombre de repos a trouvée le pays dans ces successives acclamations de la nécessité?... Empereur, dictateur ou Roi ont paru successivement des hommes nécessaires à cette société brutalement jetée hors de son vieux droit historique. Qu'en est-il résulté? Après s'être abritée sous ces tentes d'un jour, après avoir salué tour à tour ces sauveurs d'un moment, elle a vu se briser tous ces pouvoirs de la veille dans les catastrophes du lendemain. Telle a été l'histoire de ces hommes nécessaires, de ces hommessalut... » La Gazette de France veut (4) espérer que le pays ne se laissera « ni intimider ni séduire. On évoquera vainement tous les spectres rouges et tous les souvenirs d'une gloire qui ne saurait être un bien héréditaire. Bonaparte avait d'autres tribunes que les banquets quand il fit le 18 brumaire, il avait parlé à la France du milieu des champs de bataille d'ArcoIe, de Rivoli, de Mantoue, d'Aboukir, et lorsque la dictature fut décernée à César, l'histoire nous dit qu'il avait vaincu à Pharsale. » Le Siècle s'écrie (5) : « Le malheur de la France, depuis qu'elle est entrée dans l'ère des révolutions, a
(1)3 juin 1851.
(2) 4 juin 1851 (3} 16 juin 1851.
(4} 6 juin 1851.
(5) Ibid.
toujours été de placer trop d'espérances sur les individus et sur les noms. Les noms et les individus l'ont constamment trompée... La France chercher un homme! la France avoir besoin d'un homme ! Quelque chose de si grand avoir besoin de quelque chose de si petit! En vérité, ce serait à répudier le titre de Français... N'est-ce pas un homme qui nous a réduits presque à l'état de cadavres sous les piétinements de l'invasion? N'est-ce pas un homme qui, après nous avoir fait croire à une paix menteuse, nous a précipités au bout de dix-huit ans dans les embarras de la nouvelle révolution où nous sommes? La France chercher un homme! Et après cet homme! au lendemain de cet homme! qu'avez-vous? Est-ce que vous avez oublié le lendemain de Mirabeau, le lendemain de Robespierre, le lendemain de Barras, le lendemain de Bonaparte, le lendemain de M. dePolignac, le lendemain de Louis-Philippe, le lendemain de M. Guizot, le lendemain de tant d'autres hommes auxquels une portion du pays a eu la faiblesse de croire?... Non, non! la France ne cherche pas un homme !... » Le Pays (1), par la plume de M. de Lamartine, trouve que le Président n'a pas dit suffisamment ce qu'il était, ni ce qu'il voulait, qu'il a trop parlé en chef de parti, et qu'il n'a pas parlé de république, réticence obstinée... « Quand la France s'est appelée elle-même république et qu'elle est allée vous prendre par la main dans l'exil pour vous faire une avance de gloire en vous nommant le premier président de son gouvernement nouveau, c'est bien le moins qu'on ne paraisse pas rougir de son titre... (Et puis) quoi! voilà le chef d'un pouvoir exécutif chargé de veiller à ce qu aucune pression irrégulière ne soit exercée contre la Constitution dont il est le produit... (et) voilà (ses) fonctionnaires, depuis les préfets jusqu'aux maires et aux gendarmes, qui sollicitent les signatures contre cette Constitution ! . . . Et vous ne voulez pas que ce peuple très intelligent aperçoive là une provocation directe... et vous appelez cela... de la résignation! C'est la Constitution ici qui
(l)4ji
se résigne, ce n'est pas vous!... La France, dites-vous, ne périra pas dans vos mains ; la France sauve la'France, sachonsle bien. Un homme de plus? elle s'en sert; un homme de moins? elle s'en passe... Le bonapartisme (1), (c'est) la contrerévolution sous un faux nom, l'hypocrisie de l'ancien régime masqué sur le visage d'un nouveau venu aux dynasties, l'outrage aux temps, à la raison, h la philosophie, à la liberté... le despotisme restauré àneufpar lamain des prolétaires eux-mêmes, vil comme une lâcheté du peuple, bête comme un anachronisme... Ah! si la République devait aboutir à cette impasse du bonapartisme... nous tous, morts ou vivants, qui avons vécu, pensé, senti, agi, parlé, combattu, souffert, versé notre âme ou notre sang en France, depuis 1789, pour la cause de l'esprit humain... cachons-nous, prosternons-nous dans notre honte... couchons-nous pour mourir... désespérés sur la poussière de tant de révolutions sans but et sans fruit ! ... » Le journal V Assemblée nationale (2) dit que les hommes impartiaux ne peuvent avoir lu ce discours avec satisfaction : « Qui donc veut l'ancien régime? Est-il permis de lancer à la légère de si révoltantes accusations et de les lancer de si haut? Est-il permis de créer de pareils fantômes pour se donner le mérite puéril d'en délivrer le pays?... Cette échauffourée de Dijon compromet le pouvoir dans la personne de son représentant... Que reste-t-il de cette tentative de Dijon?... de cette révolte impatiente et systématique contre le pouvoir législatif? de cette aspiration immuable vers le destin ? La politique élyséenne... a subi une leçon sévère (de la part du général Ghangarnier)... N'est-ce pas un triste spectacle que ces rappels à Tordre adressés si souvent h l'un des grands pouvoirs? N est-ce pas un triste spectacle que ces désaveux qui déconsidèrent... l'autorité? Si le discours de Dijon avait la prétention de poser une candidature, une prétendance, il n'obtiendra d'autre résultat que d'augmenter le nombre des adversaires de la prolongation... La France a la vie dure. Elle a résisté... à cette guerre
(1)12 juin.
(2) 4 juin.
d'Espagne qui... lui a coûté plus de trois cent mille hommes; elle a résisté à cette guerre de Russie où cinq cent mille Français ont péri de froid et de misère ; elle a résisté à deux invasions qui lui ont coûté des milliards, le morcellement du territoire et jusqu'à la dernière goutte de son sang. Elle n'a pas péri malgré ses désastres entre les mains du grand Napoléon, elle ne périra certainement pas entre les mains de son neveu... » Ij' Univers continue à être plein de bienveillance pour le prince (1) : «... (Dans le discours de Dijon) M. Bonaparte se déclare bonapartiste et révisionniste : il n'est pas le seul, et ce tort lui sera pardonné. Le discours n'est pas maladroit, le brViit qu'on en fait peut le rendre très habile... M. Bonaparte attend; le pays lui sait gré de sa flegmatique patience... >» Puis Lonis Veuillot, faisant allusion au mouvement révisionniste, ajoute : « Comment s'obtiennent toutes ces signatures quiarri-. vent par milliers à l'Assemblée pour lui demander et bientôt pour lui commander la revision? On leur dit : C'est pour Bonaparte, et ils signent; voilà la vérité. Les chances du scrutin, si on y recourt, sont pour lui... " L'illustre journaliste continue très judicieusement : « Il faut s'entendre avec M. Bonaparte, il faut se maintenir dans cette sorte de lieutenance générale qu'il a remplie depuis le 10 décembre de manière à mériter quelque gratitude, et qui ne semble pouvoir être occupée par personne aussi facilement et d'une manière plus satisfaisante que par lui... Le parti de l'ordre n'est pas tout entier dans les écrivains que nous lisons et dans les orateurs que nous écoutons ; au-dessous de cette élite brillante, au-dessous de ces chefs actifs ou remuants, éloquents ou sonores... il y a une masse inquiète qui... voudrait être bien sûre de conserver sa peau. De cette absence de foi et d'union dans le parti de l'ordre nous augurons l'avènement d'une dictature... S'il faut un président, M. Bonaparte non seulement vaut un autre, mais vaut mieux qu'un autre. Prince, il maintient une sorte de tradition monarchique; président en exercice, ila une certaine tradition de
(1) 4 juin.
gouvernement qui le fortifie, mais qui aussi l'engage; Bonaparte enfin, il a par son nom seul un ascendant que le pouvoir exécutif perdrait en d'autres mains... La popularité du nom de Bonaparte est incontestable dans le pays, elle survit à tant de beaux articles qu'on a écrits pour la détruire, elle résiste aux témoignages que l'Assemblée lui a donnés maintes fois de sa mauvaise humeur, elle constitue une force avec laquelle doivent compter tous les hommes politiques... Nous ne leur refusons pas la consolation de croire qu'ils démolissent l'Elysée, mais nous ne pouvons nous empêcher de croire qu'ils ouvrent les Tuileries ; ils défont le Président et ils font le dictateur... Le discours de Dijon... il fallait laisser passer cela... Chacun tire de son côté, et le Président du sien; il est bonapartiste avant tout, comme d'autres sont légitimistes ou orléanistes avant tout; il fait sa circulaire électorale, et il ne la fait pas maladroitement...» Le docteur Yéron dans le Constitutionnel (1) chante les louanges du Président : «... Le bonapartisme, c est le sentiment de l'honneur et l'amour de la gloire poussés jusqu'au fanatisme; le bonapartisme n'élève que les grandes âmes et les intelligences qui honorent et servent l'humanité, de quelque bas-fond de la société qu'elles puissent sortir; le bonapartisme, c est le sentiment national au plus haut degré, c'est le dévouement au pavs, c est l'amour de la France; le bonapartisme, ce sont toutes les conquêtes de 1789... Louis-Napoléon... est donc aujourd'hui notre refuge contre les envahissements du socialisme, contre la ruine et le chaos !... Les populations des campagnes, à la vue des dangers qui nous menacent, crient noblement au Président : Courage, courage, sauvez-nous! Tous les oisifs pauvres, vagabonds, pillards et bandits, quelques oisifs riches au beau langage et au cœur sec, voilà ceux que le Président a contre lui. Les travailleurs honnêtes, ces nombreuses légions viriles de la société, voilà ceux dont les bras et les votes sont assurés à la cause de Louis-Napoléon. Au 10 décembre 18 48, pour la première fois dans Thistoire du monde civilisé,
(1) 9, 10 juin.
six millions d'hommes ont voté, par un entraînement électrique, la restauration du bonapartisme. Aujourd'hui, ce sont encore ces innombrables populations passionnées pour l'ordre, pour le travail... qui viennent par des pétitions, par un nouveau mouvement national, demander la revision, parlons plus franchement, la prorogation des pouvoirs du Président. Viendra-t-on opposer des textes à cette levée en masse de tout un peuple?... » Quelques jours après (1), dans le même journal, Granier de Gassagnac écrit à propos des affaires d'Espagne : « Nous n'avons pas un éloignement et un blâme absolus pour les généraux qui se jettent l'épée à la main à travers les affaires de leur pays... L'histoire offre plus d'un exemple de cas où les peuples ont été sauvés par ces interventions violentes, mais il faut qu'il n'y ait pas d'autre gouvernement sérieux et durable, il faut être clairement appelé... par le sentiment national, il faut, en mettant la main sur le pouvoir, le saisir sincèrement non pour soi, mais pour sa patrie... Comme César, Bonaparte avait rempli les trois conditions qui légitiment l'intervention de la force dans les affaires... » Le Constitutionnel (2) ne craint pas d'attaquer la Constitution, de déclarer sans valeur l'article qui proscrit la rééligibilité du Président : «... Les constituants ont manqué à ce qu ils devaient au peuple en restreignant le droit qu'il a de choisir le Président de la République. . . Il y a là erreur, excès de pouvoirs... Ce qu'on n'avait jamais imaginé, c'est d'écrire d'avance dans une constitution l'ostracisme d'Aristide. Non, on ne fera jamais comprendre à des gens sensés qu'une nation libre, ayant à nommer son premier magistrat, soit contrainte par sa Constitution à ne consulter dans son choix ni ses intérêts, ni sa sécurité, ni sa justice, ni sa conscience... (La) situation du Président est unique. Avec ce grand nom qui rallie autour de lui une masse innombrable de Français étrangers à tous les partis, Louis-Napoléon peut donner à la France un gouvernement qui ne soit pas celui d'un parti et dans lequel tous les partis peuvent trouver place...
(i) 17 juin.
(2) Ibid.
Excepté Louis-Napoléon, personne ne peut nous donner cela aujourd hui... L'immense majorité du peuple est contente du Président et veut le garder... Votre article 45 (1) est une règle contre le bon sens, contre le droit et l'équité... Il est impossible qu'il ait force exécutoire. Quand le peuple souverain aura son bulletin de suffrage en main, il y mettra qui il voudra, et puis cassera qui pourra l'élection. »
A cela le National (2) répond : « Ainsi donc, à défaut de la loi, l'illégalité ! A défaut de l'ordre, le désordre ! A défaut d'un vote, la violence ! A défaut de l'action régulière et constitutionnelle de l'Assemblée, l'action tumultueuse et insurrectionnelle de l'anarchie décembriste! En un mot, la prorogation à tout prix, la prorogation contre tout droit, la prorogation contre tous les intérêts de la paix publique, la prorogation même par une révolution... Il n'y aura, il ne peut pas plus y avoir de réélection par le peuple que de revision par l'Assemblée... -n
Dans le Paj'5 (1 8 juin), M. de la Guéronnière réplique : « Louis- Napoléon est un honnête homme... Il a juré la Constitution. Son honneur et sa conscience l'attachent à son serment. Quand on a reçu un nom aussi glorieux, ce n'est pas pour léguer à l'avenir un nom coupable et déshonoré... «
Les esprits à l'Assemblée étaient très surexcités. On sentait que la corde se tendait de plus en plus, que le moment d une grande crise approchait, qu'un dénouement, autre que celui prévu par la Constitution, était inévitable; les adversaires du Président redoutaient que d'une façon ou d'une autre il ne triomphât, et ils saisissaient toutes les occasions d'envenimer une situation si délicate et si grave. Le 4 juin, le ministre de
I intérieur, M. Léon Faucher, donnait lecture d un exposé de motifs d'un projet de loi sur les clubs et disait : «... L audace des anarchistes... », lorsqu'on l'interrompt avec violence... M. Brives : « Oui, des bonapartistes!... » M. Bourzat :
II ... L'anarchie est dans les pouvoirs publics; les factieux sont à l'Elysée ! ...» A la fin de son discours, le ministre prononçant
(i) SOjnin.
(2) 2 juillet.
cette phrase : « Vous n'hésiterez pas à proroger l'Empire. . . » , la gauche relève en riant ces expressions : « Oh ! oh ! proroger l'Empire!... » et, comme la droite lui crie que ce qu'elle fait est puéril, elle ajoute : « Oui! oui! ça va de mal en pire... » Le 12 juin, dans la discussion d'un projet de loi relatif à la garde nationale, M. Arnaud de l'Ariège soutient cette thèse (1) que l'armée ne doit pas ohéir aux chefs qui lui commanderaient des actes contraires à la Constitution. Une partie de l'Assemblée trouvant ce débat inopportun, regrettable, s'agite et fait du bruit; un représentant, M. Soubies, s'écrie alors : « Si un chef ordonnait à la troupe de marcher contre l'Assemblée, faudraitil obéir? » Le président Dupin l'arrête : « Ne cherchez pas d'exemple contre les règles, elles seront les plus fortes! » M. Bac : « A Strasbourg, si on n'avait pas désobéi à un chef, il y aurait eu une trahison consommée. " Le président reprend : «La question reste posée entre ceux qui veulent l'insubordination et ceux qui veulent l'ordre, la règle et la discipline. " il/. Pascal Duprat lui répond : « Le 3* d'artillerie devait-il obéir à Strasbourg? Voilà la question ! n l^e président lui fait observer qu'il n'a pas la parole et qu'il va user du rappel à l'ordre. Mais la gauche ne veut pas lâcher M. Dupin, et M. Charles Lagraiige lui dit : « Nous demandons au président de répondre à cette interrogation positive : Auriez-vous obéi au colonel Vaudrey à Strasbourg? Voilà ce que nous vous demandons. » Le président réplique : et Ce que je vous demande, moi, c'est le silence. » Le général 5ec/eau intervient pour déclarer qu'on suppose des éventualités invraisemblables. Le colonel Charras lui répond que le général Ghangarnier, à la tribune, prévoyant le cas où des ordres inconstitutionnels seraient donnés à l'armée, a dit que l'armée refuserait de marcher!... — Et l'Assemblée, après une séance levée de fait, se sépare au milieu d'une profonde agitation.
Le 23 juin, dans la discussion d'une proposition sur le droit de pétition, M. Emile de Girardin soutient que le pétitionnement en faveur de la revision ne résulte pas de la libre initia-
(1) Elle avait été quelques jours auparavant, comme nous l'avons vu, celle du colonel Charras.
tive des populations. <i Le Président a transmis à tous les préfets et à tous les sous-préfets l'ordre de faire signer une pétition... (Ceux-ci) exercent une double action : d'abord ils transmettent les ordres du ministre de l'intérieur à l'effet de recevoir les signatures pour la prorogation... ensuite ils font des rapports, et nul doute que ces rapports ne seront placés sous les yeux de M. le Président, fondé à croire qu'en effet s'il n'est pas réélu, si la Constitution n'est pas revisée... il y aura un soulèvement général et spontané, que toutes les gardes nationales fourbissent leurs armes et qu'une révolution impériale va soudainement éclater. [Mouvement. . .) Ce sont (ces rapports des préfets) qui pervertissent l'opinion de l'élu du 10 décembre, c'est pour cela... qu'il serait à désirer que le droit de pétition... fût supprimé. » he National [l) , de son côté, ne peut pas attacher d'importance au mouvement révisionniste. « Il y a un million de personnes qui directement ou indirectement dépendent de l'État. Jusqu'à ce que les pétitions aient réuni ce nombre de signatures, nous serons autorisés à les considérer comme le grand livre de la servitude publique, et non comme l'expression libre et spontanée du vœu des signataires. » h' Événement (2) dit : tt Défalquez 100,000 fonctionnaires, défalquez les gens faibles qui ont signé sans trop savoir pourquoi, défalquez les niais, et vous nous direz ce qui reste, vous nous direz quelle est l'importance réelle de cette prétendue manifestation de l'opinion eu France. » U Opinion publique (3) s'étonne que le Constitutionnel ne comprenne pas que le Président qui nomme les 86 préfets, les 55 généraux des subdivisions, et en outre tous les fonctionnaires de l'ordre administratif, judiciaire, militaire au nombre de 400,000, est inéligible par la nature des choses dans un pays comme la France où la centralisation est si puissante. Le chef du pouvoir exécutif ne saurait être candidat, parce que c'est un candidat suspect. « En vérité, dit encore (4)
(i) 17 juin.
(2) 1" juillet.
(3) 21 juin.
(4) 24 juin
ce journal, quand on songe aux efforts inouïs que l'administration a faits pour provoquer le pétitionnement et pour l'entretenir, l'espèce de coercition morale dont on a usé presque partout, on est obligé de reconnaître que pour tant d'efforts
le résultat a été bien petit C'est (1) une chose étrange,
odieuse... que les organes habituels du pouvoir..., dont le premier devoir est de faire respecter la loi, osent s'écrier : La légalité nous tue ! Lorsqu'on compare cette conduite du premier magistrat de la République à celle de l'immortel Washington, et lorsqu'on rapproche le mouvement national auquel il céda au mouvement administratif à l'aide duquel on essaye de peser sur le pays, on sent grandir son admiration pour le fondateur de la liberté américaine, et l'on plaint le premier chef de la République française d'être resté si loin de son modèle... » Le Siècle (2) s'écrie : «Législateurs de 1851, vous laisserez-vous insulter, menacer, bafouer de la sorte...? Le bonapartisme vous signifie insolemment que ce que la Représentation du peuple ne voudra point faire, le peuple le fera. . . )> Le mouvement révisionniste est apprécié tout différemment par la Patrie (3) : « Tout ce que M. Thiers disait avec tant de logique et de loyauté à la veille de l'élection du Président s'applique également avec la même force à la question de la revision. L'élan est donné, il part des entrailles mêmes de la nation, rien ne peut l'arrêter, rien ne peut le ralentir. Il y aurait folie et témérité à vouloir se mettre en travers de ce mouvement. Il deviendrait alors la vague qui franchit la digue, qui déborde dans la campagne et qui la ravage. Mieux vaut en 1851, comme en 184.8, s'y associer afin de le régler et de le diriger. » Ij' Univers juge la situation avec impartialité : « Contre un journal qui s'obstine à tenir pour des ombres de législateurs déposant des ombres de pétitions les vingt ou trente représentants que l'on voit à l'ouverture de chaque séance monter à la tribune avec des liasses de papier, il
(1) 2 juillet.
(2) 17 juin.
(3) 6 juin.
y en a dix qui constatent le fait comme trèspositif et très digne d'attention. Des preuves de cette nature défient, d'ailleurs, toutes les négations, même les plus passionnées et les mieux lestées d'épigrammes. Le pétitionnement est très sérieux... On ne peut le nier sans manquer à la vérité et sans commettre une maladresse... Que des abus aient eu lieu, nous le croyons très volontiers; nous faisons plus, nous regardons en semblable matière les abus comme inévitables. Mais nous n'admettons pas qu'une manifestation qui compte déjà plusieurs centaines de milliers d'adhérents soit purement factice, et que l'on doive v voir uniquement l'œuvre de la sottise, de la servilité et de la corruption. »
Le nombre des signataires des pétitions révisionnistes s'éleva à environ un million cinq cent mille. Sans doute, la formule n'était point la même dans toutes ; les unes concluaient à la revision purement et simplement, les autres précisaient et demandaient explicitement la prorogation, et c'est en vain que les journaux de l'opposition épiloguaient sur la véritable signification du vœu populaire. Sans doute, aussi, le chiffre des pétitionnaires était loin de celui des voix obtenues par le prince au 10 décembre 1848, mais il ne fallait voir là que le résultat de la méfiance du paysan qui craint de signer, de s'engager publiquement, de se compromettre, alors qu'il n'hésite point à donner son suffrage au scrutin secret.
Ce n est pas seulement [Univers qui atteste toute l'importance du mouvement révisionniste, c'est encore l'organe légitimiste r Union dont le témoignage n'est certes pas suspect (1) : « Aucun homme raisonnable ne voudrait nier que le mouvement révisionniste soit considérable. Faites la part aussi large que vous voudrez aux influences exercées par les autorités locales, toujours est-il que l'on n'a mis aucun citoyen à la gène pour lui faire mettre sa signature ou sa croix au bas d'une pétition , et qu'il y a en fin de compte plus d un million de citoyens qui, avec ou sans sollicitations, demandent la revision de la Constitution. »
(1) 11 juillet 1851.
M. Léon Fauclier écrivait h un ami, le 31 mai 1851 : « Un immense mouvement d'opinion favorisé, mais non commandé par nous, se déclare dans le pays. Plaise au ciel que nous donnions enfin le spectacle d'un grand changement accompli dans les lois, sans révolution ni désordre! )> Il disait à un autre, le 12 juin : « Le mouvement révisionniste sera magnifique. Cette grande manifestation du pays sauvera, je l'espère, le gouvernement représentatif. Je n'ai jamais craint pour l'avenir de M. le Président de la République; quoi que l'on puisse faire, il sera réélu. » M. Lefebvre-Duruflé écrit le 24 juillet à M. Baze pour lui dire qu'il faut bien reconnaître « tout ce qu'il y a de vrai, de populaire et de spontané dans cette grande manifestation, et qu'il n'y a pas moyen de (contester) la droiture, la sincérité, la puissance de ce pétitionnement, le plus nombreux et le plus important qui soit encore intervenu en France (1) » . Granier de Cassagnac dans le Constitutionnel s'écrie (2) : « Attaquez, analysez, disséquez les pétitions révisionnistes, faites grand bruit de l'ardente initiative de l'administration, de l'effort des fonctionnaires... vous n'empêcherez pas que cette manifestation ne soit la plus imposante de celles par lesquelles le vœu public se soit jamais déclaré. Électeurs, propriétaires, fermiers, habitants des campagnes et des villages... savez-vous ce que vous êtes pour les ambitieux dont vous troublez les desseins et pour les vieux partis dont vous gênez les visées? Vous êtes des enfants, des niais, des mannequins, des imbéciles, des moutons de Panurge qui sautent les uns après les autres, à la suite d'un garde champêtre ou d'un maire... Vous n'êtes que des dupes, et on se moque de vous. Depuis deux ans, un homme s'est rencontré
(1) Le 25 juillet paraissait dans les journaux une note émanant du Comité général pour la revision de la Constitution, où il était dit : « La plupart des fonctionnaires n'ont pas signé; quelques-uns ont empêché le pétitionneuïcnt... Le Comité général n'a reçu du gouverneuient ni impulsion, ni direction... Le pétitionnement a jailli du bon sens national. » Signé : Pépin Lelialleur, président; Turgot, vice-président; Guyard-Delalain, P. Lavallée, de Beaumont-Vassy, F. Marbeau, Kœnigswarter.
(2) 14, 18 juillet 1851.
d'un grand nom et d'un grand courage, qui vous a rendu la paix et la coniiance; eh bien! tous ces anciens ambitieux, tous ces anciens partis font à cet homme qui vous a sauvés une guerre acharnée et déloyale... Plierez-vous, électeurs, vous qui êtes sept à huit millions d'hommes, plierez-vous devant l'état-major des vieux partis devant les maquignons des pouvoirs renversés... Ce sont de vieux carbonari, de vieux conspirateurs, de vieux révolutionnaires qui vous prêchent la légalité après s en être moqués toute leur vie!... »
Il circule alors une brochure intitulée : Révision de la Constitution; République, Monarchie (1), où il est dit : « Quels souvenirs l'Empire rappelle-t-il à la France"? De grandes batailles gagnées suivies de grands revers ; de la gloire suivie d humiliations; des conquêtes suivies de l'envahissement de ses provinces et de l'occupation de sa capitale par les armées étrangères... L'Empire nous a présenté l'affligeant spectacle du vicaire de Jésus-Christ dans les fers, de la guerre injuste contre l'Espagne, de la déplorable entreprise contre la Russie. A l'intérieur, 1 Empire nous a donné le despotisme, épuisé nos finances, dévoré nos populations... Trente-sept ans se sont écoulés depuis la chute de Napoléon. Le nombre de ceux qui ont combattu sous ses drapeaux est maintenant bien réduit... Les partisans sincères d'un nouvel Empire, où sont-ils? Comptez-les dans l'Assemblée, comptez-les autour de votre personne. Si vous y cherchez ce qui reste encore d'anciennes gloires de l'Empire, vous ne pouvez les y apercevoir, elles se tiennent à l'écart; elles jugent le retour de l'Empire impossible... Avec le duc de Reichstadt à Vienne, avec Napoléon à Sainte-Hélène, sa dynastie et l'Empire ont pris fin. La proro gation, 1 Empire sont donc une chose impossible. »
Lamartine, dans le Conseiller du peuple, soutenait la thèse révisionniste : « Les Américains, plus démocrates et plus expérimentés que nous en République, ont ri en nous voyant écrire cet article de la non-rééligibilité; ils se sont dit : Mais
(1) Far le comte Ferdinand de BertUier.
avec une pareille exclusion nous n'aurions pas eu Washington!... Condamner un peuple à ne pas nommer un président qu'il estime et qu'il désire... c'est attenter à sa souveraineté... Admettez la revision... par ce seul motif que le pays la désire. . . Les fantaisies d'un peuple sont souvent des instincts plus sages que nos sagesses... En refusant cette revision, vous refoulez toutes ces espérances, tous ces désirs... vous vous interposez entre le pays et ses perspectives, vous dites à l'espérance : « Tu ne passeras pas ! » ... Vous vous déclarez l'ennemi public de l'imagination d un pays où l'imagination tient une si grande place!... vous impatientez l'esprit public!... Nous avons fait des révolutions pour moins que cela! »
— Le prince gardait son impassibilité au milieu de ces discussions passionnées sur le mouvement révisionniste et contitinuait à se mettre en communication soit avec l'armée, soit avec les populations. A la fin de juin, il passait trois revues, ce qui faisait dire à V Événement (1) : « ...Il n'est pas besoin que le Président croie devoir se montrer aux troupes ; assurément il le peut; mais que ces revues se répètent jusqu'à trois fois par semaine, c'est ce qui a droit de nous étonner... Nos généraux sont là pour passer les revues nécessaires... » Ce journal ajoutait que les cris de : Vive l'Empereur ! Vive Napoléon II! étaient poussés par une bande enrégimentée de décembraillards.
Le I" juillet, il inaugure le chemin de fer de Tours à Poitiers. Le maire de Chàtelleraut termine ainsi son toast (2) au
(1)28 juin.
(2) Menu du banquet : 400 potages Crécy aux croûtons, 11 saumons genevois au sauterne, 11 turbots hollandais, 12 buissons d'écrevisses et de crevettes, 12 rôtis de 15 cailles, 6 rôtis de canetons de Rouen, 6 rôtis de dindonneaux nouveaux, 6 rôts de jambons d'Vork à la gelée, 22 poulets à la Saint-Lambert, 22 filets à l'anglaise, 11 timbales à la milanaise, 11 mayonnaises de homard, 15 haricots verts à l'anglaise, 15 pois à la française, 50 melons glacés, 11 raviers assortis, 59 gâteaux napolitains, 11 gâteaux Montmorency, 11 bombes, 11 fromages glacés, 4 vases d'ananas, 4 vases de fleurs, 22 corbeilles amandes et fleurs, 11 corbeilles abricots et fleurs, 11 corbeilles cerises et fleurs, 44 compotiers de fraises, 44 de biscuits à la vanille, 44 de petits fours, 44 de gaufrettes, 22 fromages Ghester, 22 de Roquefort, madère (glacé et non glacé), beaune (en carafe), chateau-Iaffitte, gruaud-larose, léveillé, etc.; champagne (glacé et non glacé), café, liqueurs. {Journal des villes et des campagnes.)
Président : « A l'homme dont les populations ont salué l'avènement au Pouvoir comme la garantie du rétablissement de l'ordre, du respect aux lois et du salut du pays! Après la secousse qui avait ébranlé l'édifice social jusque dans ses bases, l'anarchie portait audacieusement son drapeau... La civilisation menaçait de s'abîmer dans un immense désastre... A l'élu du 10 décembre! Son gouvernement a rendu le calme aux esprits, ranimé la confiance, ravivé les sources du crédit et donné un nouvel essor au commerce et à l'industrie... Disons-le hautement, Louis-Napoléon a compris la grandeur de la mission que le peuple a confiée à son patriotisme. On ne devait pas moins attendre d'une politique sage et ferme, basée sur ces mémorables paroles : « Il est temps que les
'i MÉCHANTS TREMBLENT ET QUE LES BONS SE RASSURENT! " Honneur
et reconnaissance au prince qui les a prononcées. A Louis- Napoléon ! » — Le prince lui répond : « Depuis trois ans ma conduite peut se résumer en quelques mots. Je me suis mis résolument à la tête des hommes d'ordre de tous les partis , et j'ai trouvé en eux un concours efficace et désintéressé. S'il y a eu quelque défection, je l'ignore, car je marche en avant sans regarder derrière moi. Pour marcher dans des temps comme le nôtre, il faut, en effet, avoir un mobile et un but. Mon mobile, c'est l'amour du pays; mon but, c'est de faire que la religion et la raison l'emportent sur les utopies, c'est que la bonne cause ne tremble plus devant Terreur. »
Dans cette harangue, il adressait au parti conservateur de flatteuses paroles de gratitude, il lui tendait la main à la veille du débat sur la revision.
Au banquet de Poitiers, il s'exprime ainsi : « ...J'envisage l'avenir du pays sans crainte, car son salut viendra toujours de la volonté du peuple, librement exprimée, religieusement acceptée. Aussi j'appelle de tous mes vœux le moment solennel où la voix puissante de la nation dominera toutes les oppositions et mettra d'accord toutes les rivalités... Quand on parcourt la France et que l'on voit la richesse variée de son
sol, les produits merveilleux de son industrie; lorsqu on admire ses fleuves, ses routes, ses canaux, ses chemins de fer, ses ports que baignent deux mers, on se demande à quel degré de prospérité elle n'atteindrait pas si une tranquillité durable permettait à ses habitants de concourir de tous leurs moyens à ce bien général, au lieu de se livrera des discussions stériles. Lorsque sous un autre point de vue on réfléchit à cette unité territoriale que nous ont léguée les efforts persévérants de la royauté, à cette unité politique, judiciaire, administrative et commerciale que nous a léguée la Révolution ; quand on contemple cette population intelligente et laborieuse, animée presque tout entière de la même croyance et parlant le même langage, ce clergé vénérable qui enseigne la morale et la vertu, cette magistrature intègre qui fait respecter la justice, cette armée vaillante et disciplinée qui ne connaît que l'honneur et le devoir; enfin quand on vient à apprécier cette foule d'hommes éminents, capables de guider le gouvernement, d'illustrer les assemblées aussi bien que les sciences et les arts, on recherche avec anxiété quelles sont les causes qui empêchent cette nation, déjà si grande, d'être plus grande
encore
Il était impossible d'être plus conciliant, plus libéral, plus politique. Venez à moi, disait-il, vous tous qui aimez la France, venez, hommes marquants de tous les partis, je ne repousserai personne; bien plus, vous guiderez le gouvernement. — Il pousse l'habileté — non — la hauteur des vues jusqu'à rendre un hommage explicite à la royauté; il proclame l'intelligence de la nation, la vertu du clergé, l'intégrité de la magistrature, la vaillance de l'armée. Comment toutle monde, après cela, ne viendrait-il pas communier dans la revision d'abord, puis dans le régime napoléonien?
Ce discours fut prononcé, comme toujours, sans apparence de la moindre émotion, au milieu d'un religieux silence (1),
(1) « On aurait entendu voler l'aile d'un oiseau-mouche. » (L' Assemblée nationale, 3 juillet.) h' Univers dit : « A Dijon, M. Louis Bonaparte avait été franc jusqu'à la brutalité, d'autres ont dit jusqu'à la maladresse; à Poitiers, il s'est
en présence de quatre cents convives, tous debout. 11 produisit une grande impression. Le journal f Assemblée nationale (1) ne peut s'empêcher de l'approuver. 11 en est de même de {Ordre (2), le journal d'Odilon Barrot : « (C'est) un acte de réparation envers les anciens partis et envers la majorité, mais il ne diffère point par le but (du discours de Dijon)... Une seule chose reste invariable, c'est la conclusion... » Le Constitutionnel^ qui avec la Patrie est à peu près le seul journal parisien défendant la cause présidentielle, n'a que des éloges pour les déclarations faites par le prince; mais en revanche, le National (3) dit à celui-ci : « Souvenez-vous du pacte fondamental; souvenez-vous de vos serments. Gela vous dispensera de vous consumer en vœux stériles... L'opinion publique n'est que trop fondée à être inquiète après un tel discours... Quoi, le mot de " République » n'est pas prononcé ! le mot de « Constitution » n'est pas prononcé ! . . . En vérité, c'est assez, c'est trop de discours, de manifestes, répétant à satiété la même idée et trahissant toujours les mêmes tendances! c'est assez, c'est trop de questions constitutionnelles éludées, de questions d'une tout autre nature indirectement posées ! Toujours des mots, des mots, des mots, des généralités vagues qui signifient tout ce que l'on veut. Rien de précis, rien de catégorique, rien de net... Il était si facile de dire : Mon but, c'est le maintien et le progrès de la République... n h' Événement (4) n'est pas plus favorable au Président : « Que trouvons-nous dans le discours du Président? Jamais ce qui révèle une pensée politique, toujours ce qui annonce une préoccupation personnelle... Grattez M. le Président, vous trouverez M. Bonaparte... La France est glorieuse et prospère sans lui et en dehors de lui... » Le Pays (5;, après avoir dit par la plume
montré habile et parlementaire; mais, en somme, l'un et l'autre discours signifient qu'il reconnaît au peuple le droit de l'élire malgré la Constitution. » (1)3 juillet.
(4) 4 juillet.
(5) Ibid.
de M. de la Guéronnière : « Poitiers fera oublier Dijon. La France retrouvera Je langage sérieux , élevé , conciliant et modéré qui convient à un chef de gouvernement » , — ajoute par celle de M. de Lamartine : « Veut-il dire que si le peuple (le) renomme... (il) se laissera nommer? Si ces paroles ont un pareil sens, elles sont une provocation à une révolution par scrutin, suivie bientôt d'une usurpation de magistrature... Les révolutions amonceler les ruines? Qui dit cela?... C'est l'homme dont l'oncle est monté au trône sur les bras de la révolution de 1789, qui a fait une révolution militaire, le 18 brumaire, une révolution pour s'élever à l'Empire; une révolution à Naples pour couronner sa soeur; une révolution à Rome pour en chasser le Pape et donner un titre de roi à son fils; une révolution en Hollande pour asseoir son frère sur le trône des Bataves; une révolution en Allemagne pour qu'un autre de ses frères eût un royaume en Westphalie; une révolution en Espagne pour qu'un quatrième eut l'Escurial pour palais; une révolution à Paris en 1814 pour ressaisir l'Empire perdu et reperdu! C'est l'homme qui a fait lui-même, dans sa jeunesse, deux légèretés de révolution, peu propres à assurer la tranquillité durable du gouvernement sous le dernier règne ! C'est l'homme enfin à qui une révolution a rouvert les portes de son pays et que cette révolution a nommé chef (du) peuple. . . Une violence morale faite à la République , qu'est-ce donc autre chose qu'une révolution, et la pire des révolutions?... Nous aimons mieux, nous, le président légal de la République, élu constitutionnellement par six millions de citoyens et prenant sa popularité dans son devoir, dans sa probité, dans son désintéressement, et inaugurant modestement un chemin de fer... que l'usurpateur de la première République, montrant du doigt à ses prétoriens les portes de la représentation nationale à enfoncer à Saint-Cloud, montrant de son épée au peuple l'Europe à dévorer pendant dix ans de sang et de larmes pour distraire une nation de sa servitude en lui dérobaut sous les éblouissements d'une fausse gloire la perte de sa vraie gloire, la possession d'elle-même... » Pour V Opinion
publique (1) le discours de Poitiers n'est qu'une invite électorale aux quatre points cardinaux. Ce journal ajoute : « La réception a été presque partout froide : un peu de curiosité, beaucoup d indifférence, et sur quelques points. . . une malveillance assez marquée, voilà le résumé du voyage. » Vi' Assemblée nationale affirme (2) que les populations ont été plutôt hostiles que bienveillantes. Le National (3) dit que le Président a été partout plus que froidement accueilli : « On semble convier la France, ajoute-t-il, à se dégrader jusqu'au rôle des États de l'Amérique du Sud, où la majesté de la loi est sacrifiée aux cupidités de tel ou tel dictateur d'occasion... Oui, on semble demander à ce pays si noble... de s'avilir, de se parjurer... de se suicider... par un ridicule et odieux pronunciamiento contre le pacte fondamental qu'il s'est donné, contre son propre principe, contre sa propre souveraineté... » h'Union (7 juillet) répond aux journaux républicains : « Rien de moins fondé que cette prétention que la République serait sortie victorieuse du voyage de Poitiers ; elle est évidemment ou le fait de l'ignorance, ou le produit de la mauvaise foi... La vérité, la vraie vérité, c'est qu'une infime minorité a rompu seule le grand silence des villes... Dans les campagnes, c'est autre chose... L'Elysée a sa revanche... il a pris de douces gorgées de vivats napoléoniens. . . » D'après le Constitutionnel (4), l'accueil des populations aurait été comme toujours enthousiaste : « Foule énorme... milliers de créatures humaines... les murs, les toits, les arbres chargés de monde... acclamations unanimes. » Il ajoute : 't Y a-t-il au monde quelque chose de plus évident, de plus retentissant et de plus matériellement constaté que le sentiment de gratitude et d'affection dont les populations sont invinciblement pénétrées envers le Président? Eh bien! des journaux graves croient utilement travailler pour leur cause en travestissant ce sentiment pro-
(1)3 juillet.
(4) 4 juillet.
fond et populaire, et en se moquant à ce point de leurs lecteurs que de leur présenter cet accueil... comme l'œuvre d'une société (l) connue sous le nom de Société du Dix-Décembre! Ah! la France forme une société immense et unanime pour remercier... le prince... qui a contenu les factions, a rassuré les esprits et les intérêts, a ranimé la confiance éteinte. Le 10 décembre 1848, cette société qui se livra aux mains du neveu de l'Empereur avait déjà six millions de membres... C'estbienle cri de la France intelligente et reconnaissante que Louis-Napoléon entend de tous côtés... Est-ce aussi la Société du Dix-Décembre qui a tracé ce million de signatures?... Mais puisqu'une société, puisqu'une intrigue donnent de tels résultats, rivalisez donc avec le Président; ayez donc des foules immenses qui vous saluent quand vous passez! Ayez donc des pétitionnaires dans toutes les communes d'un grand empire... »
— Le 6 juillet, le prince se rend à Beauvais pour présider (à) l'inauguration d'une statue de Jeanne Hachette. A Glermont, le maire de cette ville lui dit : « Au milieu des trop nombreux partis qui nous divisent, vous avez consolidé l'Autorité... Le pays vous est reconnaissant de tant d'efforts. La confiance n'est pas encore entière, mais vous achèverez votre œuvre. Parlez, vous nous inspirez foi dans l'avenir. La crainte et les appréhensions de tous se dissiperont, et, Dieu aidant, la France, par les suffrages de ses enfants, saura pacifiquement manifester sa volonté souveraine et assurer en même temps son repos et sa grandeur... » — De Glermont à Beauvais, des arcs de triomphe sont dressés de loin en loin, les populations forment la haie, toutes les maisons sont ornées de feuillages. A
(1) Dans un procès de presse fait alors à un journal, le Messager de l'Assemblée, le journaliste incriminé, M. Forcade, par suite de circonstances inutiles à mentionner ici, est amené à lire le passage suivant d'un rapport du préfet de police, M. Carlier, au Président de la République : « ...La Société du 10 décembre, qui prend le titre de société de secours mutuels, est une société politique qui ment à son titre et à son or{;anisation ; elle est composée d'intrigants et d'hommes tarés.. . Elle compromet le Président en lui attribuant des intentions qu'il n'a pas; elle lui fait un mal infini en se posant entre le pays et lui... Les manifestations spontanées... étant attribuées à la Société du 10 décembre... ne font plus aucun effet. . »
Beauvais, nous dit le Journal des Débats (l), les fenêtres, les toits de toutes les maisons sont garnis de curieux; les rues sont jonchées de fleurs et ornées d'arcs de verdure ainsi que de guirlandes. Au passage du Président, les fleurs pleuvent {sic)^ les femmes agitent leurs mouchoirs, et les cris de : Vive le Président! vive Napoléon! éclatent de toutes parts. Il se rend d'abord à la cathédrale, où l'évéque, Mgr Gignoux, l'accueille par ces paroles : « En entrant dans cette cité si heureuse de votre présence, votre première démarche est pour Dieu que vous venez adorer dans son temple, votre première parole une parole de prière, votre première action un hommage rendu à l'antique et sainte loi du dimanche. Soyez béni de ce noble exemple... Quel que soit l'avenir, l'Église redira avec bonheur que sous votre gouvernement l'auguste chef de la catholicité est rentré dans la capitale du monde chrétien. L'éducation a été délivrée des entraves qui s'opposaient au développement si nécessaire des principes religieux; les colonies françaises ont été dotées de trois évêques, et les pontifes de la France ont pu librement se réunir et discuter dans des conciles les intérêts sacrés de la religion. Ce sont là des bien-
(1; 8 juillet 1851. « De Clermont à Reauvais, dit le Moniteur, les habitante et les gardes nationales étaient accourus partout sur le passage et faisaient retentir l'air de leurt acclamations. Chaque village avait son arc de verdure et de fleurs. A Beauvais, il a traversé les rues entre deux haies de gardes nationales dont plusieurs avaient fait vingt lieues pour assister à la fête. Jamais accueil plus sympathique n'avait été fait au chef du pouvoir exécutif. » — Les journaux ne sont pas d'accord sur l'accueil fait au Président dans ce nouveau voyage. C'est toujours la même chose. Faisons seulement remarquer qu'il n'eût pas été possible aux Autorités civiles et religieuses de parler, comme elles l'ont fait, de l'universel empressement et de l'enthousiasme des populations, si réellement l'accueil avait été hostile ou même simplement empreint de réserve et de froideur. — Le National (7 juillet^ s'exprime ainsi : « Partout sur son passage M. Bonaparte a pu entendre les gardes nationaux et les populations acclamer énergiquement... la République; cette fois encore les décembraillards ont entendu leurs cris étouffés sous le« acclamations longuement retentissantes de : Vive la République ! » h' Evénement (9 juillet : " Quand les jeunes princes de la maison d'Orléans faisaient une excur sion à travers la France, le Moniteur publiait les relations officielles de ce» voyages, et, à l'entendre, les populations avaient toujours montré le plus grand enthousiasme; on sait où la dynastie déchue est arrivée d'enthousiasme en enthousiasme. Le même grand enthousiasme qui a servi successivement à M. Ledru- Rollin, à M. de Lamartine, à M. Caussidière, on l'a remis à neuf, et il sert aujourd'hui à M. Bonaparte. »
faits que nous ne pouvons méconnaître... « Le maire, dans sa harangue, traduit ainsi les sentiments de la foule qui l'entoure : « . . .Votre présence dans nos murs rappelle le souvenir du voyage du premier Consul en 1802. Elle excite le même enthousiasme et les mêmes sentiments de reconnaissance. Nous vous sommes redevables de la tranquillité dont nous jouissons. Les mesures sages que vous avez prises, la force et l'énergie du gouvernement ont fait taire l'anarchie. L'ordre troublé par une secousse qui a ébranlé la société jusque dans ses bases a été rétabli. Le crédit renaît, le commerce et l'industrie ont repris leur libre cours. L'empressement et l'enthousiasme de la population... sont un hommage rendu à vos nobles qualités. Chacun est jaloux d'honorer l'élu de la nation, chacun veut témoigner sa reconnaissance des services que vous avez rendus à la patrie. . . v Le prince répond notamment par ces paroles bien significatives : « ...Il est encourageant de penser que dans les dangers extrêmes la Providence réserve souvent à un seul d'être l'in- .strument du salut de tous... Je suis heureux de penser que ce soit l'empereur Napoléon qui, en 1806, ait rétabli l'antique usage... de célébrer la levée du siège de Beauvais. C'est que pour lui, la France n'était pas un pays factice, né d'hier, renfermé dans les limites étroites d'une seule époque ou d'un seul parti : c'était la nation grande parhuit cents ans de monarchie, non moins grande après dix années de révolution, travaillant à la fusion de tous les intérêts anciens et nouveaux, et adoptant toutes les gloires, sans acception de temps ou de cause. Nous avons hérité de ces sentiments... » L'homme est tout entier dans ces déclarations. C'est l'élu du Seigneur; c'est lui qui est prédestiné par un décret de la Providence à gouverner la France. Il salue la royauté, il salue la révolution. C'est lui qui, après avoir rendu un solennel et suprême hommage aux gloires du passé sans distinction, doit réconcilier tous les partis dans le régime napoléonien.
Le Siècle (1) dit : « M. Louis Bonaparte se croit décidément
(1) 8 juillet 1851.
appelé à nous sauver tous... Pour être ainsi suscité par la Providence, il ne s'agit que de réunir les conditions de Jeanne d'Arc et de Jeanne Hachette, et cela semble merveilleusement simple à M. le Président... » Le National (1) relève cette déclaration du maire de Beauvais que Louis Bonaparte est l'héritier de Napoléon : « Qu'entend-il par là? Veut-il dire que le Président est le fils de Napoléon? Non, évidemment. Que le Président a hérité de la bataille de Marengo ou d'Austerlitz? Cela ne se lègue guère par héritage. Que le Président a hérité du nom de son oncle? L'oncle n'aurait pas existé que le Président ne s'appellerait pas moins Bonaparte, du fait de son père. Comment donc a-t-il pu hériter de l'Empereur, et qu'en a-t-il hérité?... Ce n'est ni le sang ni le génie, ni le nom. Serait-ce l'Empire? par hasard un droit de domination sur la France? Oui, voilà ce qu'on veut dire... Eh bien, nous dirons à M. le maire de Beauvais que ce que Napoléon n'a pu garder pour lui-même il a pu encore moins le léguer à qui que ce soit... » Quant à la réponse du prince au maire de Beauvais, le JSaUonat s'exprime ainsi : « Quelle hallucination inexplicable a poussé l'orateur. . . à voir sa destinée dans la destinée de Jeanne Hachette et de Jeanne d'Arc? Personne en France ne le comprendra... Rien n'est à sauver. C'est trop de soins que de chercher à imposer un salut dont on n*a pas besoin et que nul ne réclame... » Le journal VAsseyiihlée nationale (2) ne peut refuser son approbation au discours de Beauvais. Le Journal des Débats (3), par la plume de M. Saint-Marc Girardin, est très élogieux : « M. le Président a pu différer avec quelques-uns de nos amis sur les moyens de sauver la société ; il a pu ne pas avoir la confiance que nous avons dans les ressources du gouvernement parlementaire, mais il ne s'est jamais trompé sur les vrais ennemis de l'ordre social, il ne les ajamais ménagés ni flattés, il n'a surtout jamais fait un pas vers eux. \\ a donc été fidèle dans toutes ses actions à l'alliance qu'il avait
(1' 8 juillet 1851.
contractée avec le parti modéré... Nous avons cV autant plus le droit de nous féliciter des paroles de conciliation que prononce le Président qu'aucune de ses actions n'autorise à se défier de la sincérité de ses paroles... i;
— Il nous faut revenir un peu en arrière, au commencement de juin. La proposition de revision fut alors examinée par les bureaux de l'Assemblée. M. de Broglie, l'un de ses auteurs, venait d'écrire dans la Revue des Deux Mondes (1) un article très remarqué et très digne de l'être, d'où il résultait que le prince était encore l'homme nécessaire : « . . . A parler franchement, disait-il, s'il est une chose douteuse, c'est qu'on puisse d'ici à l'année prochaine grouper sur tous les points de la France le parti de l'ordre tout entier autour d'un nom propre, quelque illustre qu'il puisse être. Les nomspropres, au contraire, semblent avoir la propriété de dissoudre le parti de l'ordre, et même, plus ils sont illustres, plus par conséquent ils réveillent de souvenirs, plus ils paraissent prompts à faire ravage dans ses rangs... Point de gouvernement, des lois contestées, une majorité rompue, voilà où nous arrivons à un jour marqué... «
Dans les bureaux de l'Assemblée, la discussion est fort animée. M. Desmousseaux de Givré cite ce mot d'un paysan : «7'ai nommé Louis Bonaparte pour qu'il se fit empereur, mais il m'a trompé, et je suis décidé à nommer Ledru-Rollin. » M. de Tocqueville votera la revision parce qu'elle a pour elle, « à tort ou à raison, l'immense majorité de la nation » . M. Berjyer dit que « le pays ne croit pas aux institutions actuelles » . M. Piscatory fait cet aveu : « On me donnerait le choix des 950 constituants, et certes je les choisirais avec soin, que, j'en suis convaincu dans l'état actuel des partis... nos élus ne viendraient à bout de s'entendre ni sur le fond, ni sur la forme, ni sur les choses, ni sur les personnes, et, tout monarchistes qu'ils seraient, ils feraient encore la République. » M. de la Moskoiva dit : « La voix du peuple est la voix de Dieu. . . Cette voix de la
(1) Numéro de mai 1851.
nation proclame partout aujourd'hui qu'il faut que la revision . . . soit prononcée, et, si telle est la volonté du peuple, cette revision aura lieu par lui, avec nous ou sans nous... C'est (la) prorogation que le pays demande, et s'il la veut bien, il l'aura, attendu que le peuple, en définitive, est maître chez lui... Qu'on suppose (au Président) des intentions qu'il n'a pas, qu'on lui reproche des torts qu'il n'a pas eus, qu'on incrimine ses moindres paroles, qu'on le calomnie, tout cela n'y fera rien, Louis Bonaparte sera renommé. « 3/. de Montalembert pose ce dilemme : « De deux choses l'une, ou la Constitution est conforme à la volonté nationale, ou elle ne l'est pas. Si elle ne l'est pas, qui donc oserait l'imposer au pays? Et si eUe l'est, comment donc les républicains refusent-ils pour elle cette occasion d'une confirmation éclatante et suprême? Comment se refusent-ils eux-mêmes la satisfaction de nous confondre et de nous écraser sous une manifestation solennelle du vœu public? Veut-on sauver la République et la Constitution, il faut ouvrir la porte, sinon elle serait enfoncée. » M. Moulin estime que a l'autorité de la Constitution a été infirmée par des manifestations nationales dont la signification ne peut être contestée.,.; quand un régime... est ainsi attaqué, contesté, ébranlé par la défiance publique, il devient nécessaire, ou de le changer, ou de le consolider par une consécration nouvelle... » M. Quentin-Bauchart fait cette déclaration : « ...Si une monarchie était possible en ce moment, ce serait l'Empire plus que toute autre; et qui pourrait vouloir de l'Empire? » M. Antony Thouret dit : tt Louis-Napoléon, voilà le danger... Donnez-moi pour un mois les préfets et les maires, et je me charge d'avoir un million de pétitionnaires demandant la translation d'Abd-el-Kader aux Tuileries. » Berryer : « Il faudrait ne pas vouloir sentir la fibre du pays pour n'être pas frappé de son défaut de confiance dans ses institutions, -a M. de Corcelles : « Le pays veut la revision. » -)/. Larabit : « Quatre ou cinq millions de suffrages viendront quand même à Louis-Napoléon, oserez-vous les annuler? u Le comte Mole : « La revision est demandée par toute la France. » M. de Casabianca : « Si sept millions de