‹ Napoléon III avant l'Empire (volume 2)Chapitre 14 sur 21 · V NAPOLÉON III · texte numérisé non relu

V NAPOLÉON III

Français ont eu le bonheur de fixer leur choix sur un président qui par sa haute intelligence, sa sagesse, son dévouement au pays a su se concilier leur estime et leur reconnaissance, vous leur défendrez de le nommer une seconde fois ! Le pouvez-vous? Se laisseront-ils, eux que vous reconnaissez pour souverains, dépouiller de leur plus chère prérogative? Et s'ils nomment celui que vous prétendez exclure, qui cassera leur arrêt? » A cela M. de Lamartine répond, tout en étant révisionniste : « On dit que le peuple, dans le cas où la revision ne serait pas votée, vous ferait violence au scrutin de 1852 et vous forcerait par ses suffrages inconstitutionnels à subir la loi d'un caprice populaire et à subordonner la Constitution à un homme... Il faudrait pour cela deux choses... un candidat factieux se prêtant contre son honneur et son devoir à une violation de la loi, (puis) une majorité d'insurgés contre la loi dans la nation!... Je suis partisan d'une revision courageuse et confiante. Laissez au peuple la liberté de ses choix; si vous lui refusez un homme, c'est cet homme pour qui il se passionnera... Quant à moi, je n'ai pas peur qu'aucun nom lui paraisse jamais plus grand que le nom du peuple et lui fasse abdiquer sa souveraineté pour la souveraineté d'un élu... » M. Michel de Bourges : « Le plus grand obstacle à ce que la République ait été loyalement expérimentée a été la personne du Président lui-même. La Providence châtie les peuples assez imprudents pour choisir comme chef d'une République un prince au lieu d'un simple citoyen. » M. Quinet ne veut pas de la revision parce qu'elle « ne peut profiter... qu'au bonapartisme... qui est à la fois un leurre monarchique et un leurre républicain « . M. de Mornay non plus : « La revision n'est aujourd'hui demandée qu'en vue de la réélection du président actuel, et cette réélection ne serait qu'une monarchie déguisée. » Ni M. Emmanuel Arago : « La proposition cache évidemment une pensée personnelle. v> Ni M. Barthélémy Saint-Hilaire, pour qui revision veut dire renversement de la République; ni M. Corne : « On veut autre chose que ce qui est. Ceux qui veulent la révision la veulent pour sortir de la République... »

Le^ bureaux de l'Assemblée, après cette discussion, éiirent une commission de quinze membres. Neuf commissaires étaient favorables à la revision, c'étaient MM. de Broglie, Montalembert, de Tocqueville, Berryer, Odilon Barrot, de Corcelles, de Melun, Dufour, Moulin. Six y étaient opposés, MM. Cavaignac, Charras, Jules Favre, Baze, de Mornay, Chamaraule. M. de Tocqueville fut nommé rapporteur, après adoption par la commission de cette rédaction de M. de Broglie : «< L'Assemblée législative, vu l'article 111 de la Constitution, émet le vœu que la Constitution soit revisée en totalité conformément audit article. » Dans la commission, Cavaignac avait dit : « L'article 45 (1) est un principe... La stabilité des hommes a tué la stabilité des choses... La seule chose qui rendra le pouvoir stable, c'est de l'isoler des prétentions individuelles. » Berryer avait déclaré qu'il voulait éviter une réélection inconstitutionnelle. M. de Broglie avait fait observer (2) que si on avait voulu un président renfermé dans des pouvoirs limités, il aurait fallu le faire élire autrement; qu'au lieu de cela on avait mis le Président au bout d'un mât de cocagne ; que les côtés romanesques de sa vie, le prestige attaché à son nom devaient prévaloir; qu on l'avait placé entre le néant et l'usurpation, et qu'on s'étonnait qu'il ne voulût pas du néant! que toute cette portion de la Constitution était une extravagance, et qu'on la croirait faite à Charenton; qu'en dehors des princes il n'y avait de chances que pour un démocrate en blouse qui flatterait le peuple dans ses misères et lui promettrait des merveilles dans des réformes utopiques ; qu'un républicain éclairé et modeste ne pouvait arriver par le mode d élection adopté ; que le caractère du mouvement révisionniste était un désir immodéré du statu qiio, une crainte excessive des révolutions; que si ce mouvement était bonapartiste et entravé, on irait jusqu'au bout et qu'on chasserait l'Assem-

(1) Déclarant que le Président n'était pas rééligible.

(2) « Faut-il s'étonner, s'écriait-il, qu'un homme qu'on aura porté au haut des tours de Notre-Dame éprouve un vertige? On le place entre l'usurpation et le néant... »

blée; qu'au mois de mai on pourrait dire ce que Sieyès disait le soir du 18 brumaire : « Messieurs, vous avez un maître » ; que c'est pour éviter ce résultat que la revision s'imposait. — Le ministre de l'intérieur, M. Léon Fauchei^ interrogé sur la question de savoir si le gouvernement n'avait point fait de propagande révisionniste, avait répondu qu'il n'avait point provoqué les pétitions, qu'on ne provoquait pas un pareil mouvement qui était vraiment national, qu'il avait seulement engagé l'Administration à donner des conseils dans le sens de la revision, qu'il n'avait rien fait de plus.

M. de Tocqueville disait dans son rapport : « La majorité ne nie pas que la revision ne soit dangereuse, mais elle la croit nécessaire. On a tort sans doute de céder trop aisément au courant de l'opinion publique, mais il n'est pas toujours sage de lui résister. Il faut avant tout conserver l'affection et la confiance des masses... Lorsqu'elles sont inquiètes, troublées, souffrantes, et qu'elles réclament un remède, leur refuser ce remède parce qu'on le juge moins efficace qu'elles ne l'imaginent, c'est les désespérer... D'ailleurs, ce qu'elles disent par un instinct vague, nous devons le vouloir par une étude approfondie de la situation et des affaires... La nation aperçoit... les deux grands pouvoirs s'affaisser ensemble et sur le point de disparaître en même temps... Qu'on se figure l'anxiété et la terreur qui doivent saisir tous les esprits à l'idée de trouver vide, un certain jour, cette place immense qu'occupe le gouvernement parmi nous. N'est-il pas à craindre que, dans ce trouble et dans cette angoisse, parvenus au dernier moment, les électeurs se sentent poussés, non par enthousiasme pour un nom ou pour un homme, mais par terreur de l'inconnu et horreur de l'anarchie, à maintenir illégalement, et par une sorte de voie de fait populaire, le pouvoir exécutif dans les mains qui le tiennent... Et si... une élection inconstitutionnelle avait lieu, qu'arriverait-il?... La Constitution tout entière serait renversée... Les circonstances étant données... qu'on se demande s'il peut sortir du statu quo actuel autre chose qu'une grande crise, et si cette crise ne doit pas aboutir nécessaire-

ment soit à l'usurpation, soit à 1 anarchie, et, en tout cas, à la ruine de la République et peut-être de la liberté... »

Le 14 juillet, TAssemblée aborde la discussion de la revision. C'est M. de Falloux qui, le premier, monte à la tribune. Ce qu'il redoute par-dessus tout, c'est le bonapartisme venant dire : « Ne craignez rien; moi, je réponds du pays sans les socialistes, sans les républicains, sans les libéraux, sans les monarchistes. » Cette témérité, cette folie serait la dernière de nos étapes; le bonapartisme achèverait la décadence et la ruine de notre pays... Le remède, il faut le demander à une revision aussi complète et aussi radicale que possible, à une substitution du principe de la monarchie au principe de la République. {Sensation.)

M. de Mornay rappelle qu'il est dans nos annales historiques une journée qui fut appelée Xa journée des Dupes. {Mouvements et rires.) Il appellerait volontiers celle-ci la journée des Masques. {Rires prolongés...) L'amélioration de la Constitution n'est pas le vrai but qu'on se propose... ; pour le plus grand nombre ce n'est que la prolongation des pouvoirs du Président; pour les autres... c'est le retour... à la monarchie... Ce que nous avons aujourd hui... ce n'est ni la République, ni la Monarchie, c'est un système bâtard et faux, c'est un mensonge... {Longue interruption...) Si mon pays pense que la République est le gouvernement qui convient le mieux à ses intérêts... je veux au moins cette République sincère... En conséquence je repousse la revision... dont le résultat serait de prolonger un mauvais expédient.. . Le pétitionnement? est-il vraiment le cri de l'opinion publique? est-il bien le vox populi, vox Dei?... N'est-il pas provoqué?... C'est à l'instigation du gouvernement que les conseils généraux émirent un vœu en faveur de la revision, bonapartistes et monarchistes croyant y trouver leur compte. Aussitôt la presse s'empare de ce résultat, agite le pays et lui présente, comme devant amener 1 âge d'or, la prolongation des pouvoirs d'un prince que la Providence a marqué du doigt comme le sauveur de la France. Le peuple... ce n'est pas lui qui est blâmable, ce sont ceux qui le trompent T. II. 32

et qui se servent de lui pour satisfaire leurs insatiables ambitions... Les pétitions?... d'une seule formule, d'un même type, elles semblent sortir du même lieu... Sur 523 signatures de la pétition de Gompiègne... on n'a pu en légaliser que 22. Ces faits parlent plus haut que tout. Cette grande démonstration du pétitionnement n'est pas l'expression spontanée, libre et sincère de l'opinion... elle est le résultat de l'action immorale et coupable du gouvernement. Les faits sont patents. Des fonctionnaires ont excité le mouvement. Les tournées de re vision n'ont été qu'un véritable racolement politique. Tout en tenant compte de certain langage toujours personnel, toujours provocant, tout en appréciant comme ils doivent l'être, chacun avec sa nuance, le discours irritant de Dijon, celui plus doux, mais non moins significatif, de Poitiers, celui enfin presque mystique de Beauvais, où le ?«oi tient toujours la place de tous, l'orateur ne croit pas à un coup d'État, et de plus il ne le craint pas. Il n'y croit pas parce qu'il ne veut pas faire l'insulte à l'élu de six millions de suffrages de le croire capable de manquer à la foi jurée en face du monde entier, parce que le nom qu'il porte est une garantie de plus, parce qu'il a confiance dans le bon sens, l'honneur et la dignité du pays, parce qu'il a confiance dans l'Assemblée qui saurait défendre la loi. Le général Cavaignac estime que, depuis le jour où a triomphé le principe de la souveraineté nationale, la monarchie a cessé d'être une chose possible en France. Août 1792, juillet 1830, février 1848, ce sont trois victoires remportées par la souveraineté nationale. Dans l'ordre des choses politiques il y a des vérités aussi incontestablement éternelles, aussi incontestablement immuables que dans tout autre ordre de choses. Bien au-dessus de ces vérités, avant elles, se place le principe de la souveraineté nationale. Eh bien, est-ce qu'une génération peut prétendre que c'est une propriété qui est à elle? La forme monarchique est l'abdication de ce principe. La République en est la seule et unique expression. Nous voulons comme vous la stabilité du pouvoir. Quant à la stabilité des hommes, elle a tué depuis soixante ans tous les gouvernements ei

France. Oui, toutes nos révolutions ne sont venues que de la stabilité, de la perpétuité des hommes. D'abord un pouvoir temporaire, nous l'avons; un pouvoir prolongé, on nous en menace ; le pouvoir à vie, je ne sais pas si on l'espère; et puis, après cela, le pouvoir héréditaire ; et puis l'intérêt dvnastique ; et puis les révolutions arrivent; voilà l'histoire de toutes les usurpations. La conservation des pouvoirs c'est la première étape souvent honteuse, hypocrite vers l'usurpation; on commence par la prorogation, on finit par l'usurpation. C'est ce qui s'est toujours fait, c'est ce que nous ne voulons pas revoir. La revision est le premier pas fait vers le suicide de la République; la Constitution nous est bonne, parce qu'elle est mauvaise aux ennemis de la République. Nous consentirons à la reviser quand nous ne verrons plus derrière la revision une entreprise de monarchie.

Pour M. Coqiierel, la revision, c'est la reconnaissance de fait de la souveraineté nationale, c'est la France appelée à décider de sa destinée. Aucun parti ne peut la refuser sans mentir à ses principes. Louis-Philippe déclarait ne gouverner la France qu'en vertu du vœu de la France. Le droit divin s'appelle aussi le droit national. Qu'est-ce à dire, si ce n'est que le droit divin lui-même ne veut pas prévaloir contre la volonté de la France? Il faut donc nécessairement demander à la nation ce qu'elle pense. Quant à la République, si elle ne tolère pas qu'on examine son principe, elle se met en contradiction avec ellemême. C'est un devoir de voter la revision, quand même la réélection du Président devrait en sortir. Quelles sont ses chances? Il y en a deux. La première chance qu'il ait de rester au pouvoir, c'est qu'il y est. [Exclamations, chuchotements.) Après soixante années de révolutions, c'est un grand avantage pour rester au pouvoir que d'y être. La France est lasse de tous les changements. Et cependant le Président a une chance meilleure encore, c'est son nom. Nous nous trouvons pour la première fois dans l'histoire en présence d'un fait complètement nouveau, c'est qu'il y a un homme dont les paysans savent le nom. Combien y a-t-il de membres de cette Assemblée

qui partagent cet avantage? [Hilarité générale et prolongée.) S'imagine-t-on qu'il suffit de vingt, trente, quarante années d'éloquence et de triomphes parlementaires pour être connu des cinq millions de paysans qui sont électeurs et qui ne savent pas lire? [Agitation efnré?5.) Refuser la revision, c'est augmenter les chances de réélection du Président. Le Président se posera en martyr. [Rires bruyants.) Avec un peuple comme le peuple français, exclure, c'est désigner. Si le Président sortait de la situation d'attente dans laquelle il est... la France trouverait en lui, il faut le croire, bien plus souvent le prisonnier de Hara que l'orateur du banquet de Dijon. [Agitation, chuchotements .) Cependant l'orateur, pour sa part, serait désolé de sa réélection [hilarité générale) par amour pour la logique. [Nouvelle et plus bruyante Jiilarité.) Connaît-on quelque chose qui soit plus contraire à toutes les règles de l'art de raisonner sa conduite en ce monde que de former une république démocratique et que de mettre ensuite à sa tête un homme qui est prince? Appelez tout cela du nom que vous voudrez, d'un nom matérialiste, la fatalité; d'un nom religieux, la Providence; dans un langage plus terre à terre, les faits; eh bien, les faits sont là, irrésistibles, indéniables, ils sont là! Vous êtes en présence d'un corps électoral qui, ne connaissant qu'un nom, votera pour ce nom-là! Si, comme on peut le prévoir, l'élection inconstitutionnelle a lieu, l'Assemblée qui viendra suffira encore pour résister à tous les empiétements du pouvoir... Si la France s'est abandonnée une fois, elle ne s'aitandonnera pas une seconde ; elle saura résister au despotisme impérial et au despotisme démagogique.

Après M. Grévy, qui ne veut pas de la revision à cause de la loi du 31 mai, parce qu'on ne peut faire reviser par cinq ou six millions l'œuvre de dix millions de citoyens, M. Michel de Bourges parle dans le même sens et fait l'éloge de la forme républicaine : « Lorsqu'à Sainte-Hélène. . . Napoléon examine. . . ce qui va venir... il ne songe plus aux restaurations, il songe à la République et il dit : « Oui, la France sera républicaine « ou cosaque. » Voilà sa pensée. [Applaudissements à gauche.]

Oui, c'est un grave sujet de méditation que la parole de ce grand capitaine... qui s'écrie : La République seule peut nous sauver! Entendez-vous? La République seule peut nous sauver ! . . . Vous n'inventerez rien qui soit plus grand et plus beau, plus digne des desseins de la Providence. C'est que là est l'avenir du monde, c'est que là est le doigt de Dieu. » {Sensation.)

Berryer déclare qu'à moins de fermer les yeux à la lumière, on doit reconnaître que la revision est manifestement réclamée par le pays tout entier. Les royalistes sont pour la revision; l'honneur, la loyauté, la sincérité l'exigent. Il faut craindre que la nation, pour éviter la guerre civile et l'anarchie, ne se précipite dans ce remède détestable de violer la Constitution. L'orateur redoute à un égal degré l'élection des ennemis de l'ordre social et la réélection inconstitutionnelle du chef de l'État. Parlant de la révolution de 1789-1793 dont M. Michel de Bourges a fait l'éloge en bloc, il ajoute : « . . .Ces hommes que vous avez appelés des hommes superbes ont commis, en quatorze mois, dans cette malheureuse France plus de crimes que toutes les passions, toutes les ignorances, toutes les ambitions, toutes les perversités n'en ont peut-être fait commettre pendant quatorze siècles ! [Applaudissements et bravos prolongés.) Avez-vous pensé qu'il y avait ici des fils, des neveux, des proches des victimes? Avez-vous songé que c'était à la nation la plus humaine, la plus loyale, la plus généreuse... que vous avez dit en parlant de ces temps horribles : Peuple, voilà ton Iliade ! [Explosion de bravos.) Vous êtes du peuple... Je suis plébéien comme vous... Je le connais ce peuple... Il recueillera ses souvenirs, il comptera ce qu il a eu de misères, ce qu'il a eu de souffrances, ce qu'il a eu d égarement, de hontes, quand vous avez été ses maîtres ! [Acclamations . Applaudissements répelés et prolongés.) ... Quel orgueil vous anime de venir confondre.. . la République et 1 789 ! Mais la République a brisé les principes des institutions de 1 789 ! Mais la République a égorgé les plus nobles fondateurs de la liberté de 1789! (^/•ai'05.)Mais vos amis, et Thouret, etBailly, et Chapelier, et tant d'autres...

qui ont fondé les institutions de 1789, ils sont tombés sur les échafauds de la République ! [Bravo ! Bravo !) ... Vous oubliez que la grande œuvre de 1789, provoquée par le plus vertueux des rois... par le grand martyr Louis XVI, était fondée sur le principe de l'hérédité, de la souveraineté publique. Où allezvous donc chercher vos incompatibilités? La République, elle a laissé des libertés... violées, conspuées par elle-même, et elle les a livrées au despotisme... Qui a ramené le gouvernement représentatif? Qui a rendu à la France les principes de liberté de 1789?... La royauté... Quand on accuse dans le passé, on a un grand avantage. La monarchie... a duré quatorze siècles, on a un long espace à parcourir pour y saisir des fautes et les lui reprocher comme si c'était la conséquence de son principe. . . La royauté... a inspiré confiance, ramené la paix, fait renaître le travail ; il en est sorti une prospérité sans égale ... La royauté de droit divin? Jamais expression, jamais pensée plus fausse n'a été produite... Je ne vous dis pas qu'une société ne peut pas vivre en République; ne me dites pas qu'une société ne peut pas vivre en monarchie... ; oui, à cela près que la monarchie, dans son gouvernementnécessairement paternel, protège toutes les conditions essentielles de la société; à cela près que dans vos idées, dans vos spéculations, dans vos téméraires théories vous menacez ces conditions essentielles et divines, je vous accorde et je vous répète qu'une société peut être aussi bien en République qu'en monarchie... La forme est d'institution humaine... la forme est éternellement discutable... la forme, c'est là ce qui est livré aux passions, aux jugements, aux volontés des hommes... Cette royauté de quatorze siècles... avait-elle failli à sa tâche? Quoi! elle nous a conduits, elle nous a secondés depuis les mœurs farouches des compagnons de Glovis jusqu'aux grands établissements de saint Louis, jusqu'aux belles économies de Louis XII, jusqu'aux pacifications de Henri IV, jusqu'à cette magnifique société de Louis XIV, jusqu'à cette pensée généreuse qui anima les premières années du règne de Louis XVI, jusqu'à cette époque où l'ascendant de la France, non pas seulement l'ascendant mercantile... nos

possessions de l'Inde, la richesse de nos colonies, l'Angleterre humiliée, toute cette puissance de la France au dehors, mais encore l'ascendant de la France dominant par le goût, par les arts, par l'intelligence... eh bien, la royauté, ce principe persévérant et fi.xe a-t-il trahi sa tâche? a-t-il manqué à la nation? Cette société... est-elle restée dans la barbarie? Dites si cette royauté n'a pas rempli son devoir... Quand un principe a été protecteur. . . quand (un) peuple s'est magnifiquement développé sous sa loi, c'est un devoir. . . de (conserver) ce principe conquérant, sauveur, pacificateur et civilisateur. [Applaudissements.). . . Est-ce sérieusement qu'à cette vieille France vous venez dire qu'elle est républicaine?... Cette France est républicaine!... (Avec) l'action de la multitude tumultueuse. . . sans aucun degré quelconque dans l'échelle sociale... il n'y a pas de société possible... (Alors quoi?) le gouvernement américain? sauf la fédération, c'est-à-dire sauf ce qui en est la base... En France (la fédération) c'est une utopie... J'étais... impérialiste à dix-huit ans... je l'étais encore à vingt ans... Oh! la gloire de l'Empire!... Mais j'ai vu, j'ai commencé à comprendre, j'ai senti le despotisme, et il m'a été odieux. Je n'ai pas attendu sa chute; j'ai ici de mes amis d'enfance, ils savent qu'avant la chute de l'Empire je leur disais : Vous ne vous rendez pas compte de votre gouvernement, il est odieux , il est intolérable ! La gloire ne couvre pas cela! — Tu m'es témoin (1)! {L'orateur invoque du geste un membre de la droite. Ce mouvement oratoire produit une vive sensation. Tous les yeux se tournent vers M. de Grandville, qui répond à M. Berryer par des signes réitérés d' affirmation.)^\.^u\sia\ vu l'infidélité de la victoire... j'ai vu une immense puissance qui reposait sur un seul homme... disparaître en un jour... Oh! alors, j'ai compris... faire reposer la destinée d'un peuple sur la tête d'un homme, c'est le plus grand de tous les crimes... Oh! alors j'ai compris la nécessité d'un principe... J'ai vu ce que c'était que la République pour une vieille société dans laquelle des intérêt* sont nés, ont grandi, où

^i) Il y eut là un des plus beaux moarements oratoires que l'histoire ait enregistrés.

des richesses ont été acquises et se sont justement transmises, pour une société où existaient des gloires, des honneurs, des distinctions personnelles ou héréditaires, et où tout cela s'attache invinciblement malgré l'égalité à des individualités, alors j'ai compris que dans cette vieille société la République était contraire à ses traditions, à ses besoins, à ses instincts, à sa position en Europe, à son ascendant au milieu des puissances, et qu'elle ne serait autre chose que le terrain des ambitions, des jalousies, des cupidités, des mécontentements, des rancunes... la République est antipathique à l'existence, aux instincts, aux mœurs d'une vieille société de 35 millions d'hommes pressés sur un même territoire. Napoléon à Sainte-Hélène, dites-vous, a appelé la République comme un progrès... Non! non! c'est comme une menace, une menace vengeresse qu'il a dit à l'Europe qui avait détruit son œuvre : Tu seras républicaine ou cosaque ! [Applaudissements sur ungi^and nombre de bancs.) Mirabeau qu'on citait hier.. . quand ce géant s'est vu brisé sous ses ruines et sous ses labeurs, qu'a-t-il fait? Il a poussé un cri de désespoir : J'emporte le deuil de la monarchie^ les factieux s'en disputeront les lambeaux... Oui, tous deux. Napoléon et Mirabeau, ces grands génies qui ont eu la témérité d'oser vouloir disposer et de tout un siècle et de tout un grand peuple..., se sont sentis affaissés sous le poids de cette responsabilité, et tous deux se sont dit : L'Autorité! l'Autorité! elle est brisée! Là où l'Autorité est brisée il n'y a plus de société, les factions s'en partageront les lambeaux ! Voilà les paroles de tous deux. » [Bravos ; applaudissements prolongés. Agitation marquée.)

Le président : « C'est du Mirabeau ! »

« Je sais que des hommes qui ont mes sentiments... ne partagent pas... ma conviction sur la nécessité de voter la revision... Supposez que le peuple, excité par le retentissement sous les chaumières de ce nom de Bonaparte, malgré la Constitution... veuille appeler encore par des millions de voix à la présidence Louis-Napoléon, eh bien, je dis, messieurs, que tout est perdu! [Mouvement.)... Je ne l'attaque pas, je n'ai pas voté pour lui, mais je maintiens qu'il a rendu un grand ser-

vice en se plaçant à la tête du parti de l'ordre. Peu-étre en aurait-il rendu d'immenses... s'il avait consenti à prendre pourçuide la majorité, au lieu de songer à s'en faire un instrument. Quoi qu'il en soit (s'il est réélu inconstitutionnellement)... voilà un homme... par des millions de suffrages proclamé, placé au-dessus de la Constitution, au-dessus des lois. Or... il faudrait qu'il fût supérieur à l'humanité si, dans cette situation, il ne s'imaginait pas être dans son droit... en brisant tous les obstacles... Vous résisteriez"?... Nous ne voulons pas de guerre civile. . . Je demande que mon pays, bien avisé. . . envoie une Assemblée de revision... Je crois que la revision... n'aura qu'une majorité numérique... mais... je supplie les membres de la majorité d'accepter leur défaite, de respecter la Constitution... Mes vieux amis politiques, unissons-nous dans celte résolution de faire respecter la légalité... Soyez inséparables en face des dangers et de la sédition et de l'ambition... " {Applaudissements prolongés. Enthousiasme.)

Un remarquable orateur, M. Pascal Duprat, succède à Berryer : « La revision ne peut amener que... le rétablissement de la monarchie... ou la prorogation... La monarchie est impossible... (non) parce que vous avez été vaincus en 1792, vaincus en 1814, vaincus en 1830, vaincus en 1848, vaincus partout, vaincus toujours, (non) parce que vous êtes en opposition flagrante... avec les intérêts de notre temps... (mais) parce que cette idée de la royauté a disparu... Elle est impossible par un autre motif. Ce qui a fait la force et la durée de la monarchie, c'est qu'elle a été une. L'est-elle?... Vous avez plusieurs rois... Ah!... je sais... la fusion! C'est un rêve qui peut plaire aux vieillards... Quelle que soit l'ardeur des ambitions... il y a quelque chose... qui dans l'àme même des princes doit passer auparavant, ce sont les souvenirs de la famille, souvenirs vivants, impérieux, inexorables. Hier vous parliez du Roi que vous appelez martyr; c'est un d'Orléans qui a jugé ce Roi avec les conventionnels ! Je ne veux pas vous parler de Saint-Leu où le dernier des Condé s'est éteint par une mort mystérieuse ; je ne veux pas surtout vous parler

de Blaye où la pudeur d'une femme a été jetée en proie aux passions politiques. . . La monarchie est impossible. . . Que restet-il?.., la proro(jation... La majorité osera-t-elle tenir au pays €6 langage : Nous avons cru que M. Louis Bonaparte était pour notre pays une cause d'agitation, de guerre civile peut-être... brisez la Constitution devant lui, il faut qu'il soit réélu?... On demande qu'il soit rééligible, parce qu'on a peur qu'il soit réélu; on a peur, on a peur. [Mouvement.) Que diriez- vous d'une armée qui, craignant que la place qu'elle occupe soit un jour prise par l'ennemi, l'abandonnerait elle-même?... Gomment! il y a devant vous un pouvoir qui vous inquiète, et vous calculez froidement que la Constitution sera brisée, que le peuple... fera, malgré la loi, un président, un César... et vous ajoutez qu'il faut respecter le droit, c'est-à-dire que, pendant qu'un pouvoir ambitieux passera violemment au travers de la Constitution, vous saluerez avec respect le droit méconnu, le droit outragé ! Voilà votre courage ! C'est ainsi que vous défendez la Constitution, les institutions du pays, son honneur, sa liberté, ses droits ! Et. . . qu'auriez-vous fait de plus si vous étiez le complice de coupables espérances? Qu'auriezvous fait de plus, vous, le tribun des rois, si vous aviez voulu seconder par la puissance de votre parole... la venue de ce César... que nous empêcherons avec vous ou sans vous de s'asseoir sur les débris de la République? {Applaudissements .) Ah! vous avez peur, et c'est parce que vous avez peur que vous nous dites d'abaisser devant une ambition criminelle le seul rempart qui puisse nous protéger... Ce n'est pas ainsi que nous entendons défendre le droit de la patrie et vous-même. .. Vous pouvez le défendre... Ne permettez pas que des ministres viennent flétrir la République... Ne permettez pas que M. Louis Bonaparte promène plus longtemps à travers la France... des ambitions qui ne sont pas de notre temps ni de notre pays... Si le peuple veut franchir la Constitution. . . qui l'en empêchera? Le droit d'abord... et vous-mêmes... Le peuple a été entraîné au 10 décembre... Aujourd'hui aidez-nous à lui faire comprendre tout ce qu'a fait M. Louis Bonaparte... Quand nous

aurons fait cette propagande, si une élection populaire voulait le faire passer à travers la Constitution, sachez dire au pays... au nom de la majesté nationale [sourires), que vous défendrez la Constitution... »

— C'est le tour de Victor Hugo. Il commence par faire le procès de la monarchie : « . . . Sous la régence la monarchie empoche 350 millions par Taltération des monnaies; c'était le temps où l'on pendait une servante pour cinq sous. » [Marques d'étonné ment, murmures prolongés à droite...)

M. de Greslau : « Parlez des pensions données aux poètes. » (Hilarité.)

Victor Hugo : « L honorable interrupteur fait allusion à une pension qui m'a été offerte par le roi Charles X et que j'ai refusée... »

M. de Falloux : « Je vous demande pardon, vous l'aviez sur la cassette du Roi... » [Agitation.)

Victor Hugo : « Parlez ! »

M. de Falloux : « L'honorable M. Victor Hugo a dit : Je n'ai jamais touché de pension de la monarchie... «

Victor Hugo : « Non, je n'ai pas dit cela. [Vives exclamations à droite mêlées d'applaudissements et de rires ironiques.) J'avais dix-neuf ans, j'avais publié un volume de vers... Le roi Louis XVIII, spontanément, de lui-même, et sans que je l'eusse demandée, m'accorda une pension de 2,000 francs. Quelques années après, Charles X..,, dans une pensée de dédommagement pour la non-représentation de Marion Delorme, élevait à 6,000 francs cette pension de 2,000 francs. Je refusai... J'aurais cru manquer à un sentiment de respect... pour la personne du roi mort si j'avais enveloppé dans ce refus le renvoi de la première pension... Je continue... La vieille monarchie faisait... neuf banqueroutes en soixante ans... Le cardinal Dubois définissait ainsi la monarchie : Un gouvernement fort parce qu'il fait banqueroute quand il veut... Eh bien, la République de 1848, elle, a-t-elle fait banqueroute? Que lui reprochez-\'ous, à cette République de 1848?... Les commissaires

de M. Ledru-Rollin, les 45 centimes, les conférences socialistes du Luxembourg. Le Luxembourg! Ah! oui... Voilà la grosse affaire. Tenez, prenez garde au Luxembourg! N'allez pas trop de ce côté-là, vous finiriez par y rencontrer le spectre du maréchal Ney ! » [Sensation, applaudissements prolongés à gauche .)

M. de Rességuier : « Vous y trouveriez votre fauteuil de pair de France. "

Victor Hugo : « Je crois, Dieu me pardonne, que M. de Rességuier me reproche d'avoir siégé parmi les juges du maréchal Ney. »

M. de Rességuier : « Vous vous méprenez avec intention! »

Victor Hugo : « Quoi! vous voulez recommencer... Il vous en faut encore... Vous voulez rentrer dans ce cycle terrible, toujours le même... qui commence par des réconciliations plâtrées de peuple à roi... par les Tuileries rouvertes, par des lampions, par des harangues, par des fanfares, par des couronnements et des fêles... »

M. Grelier-Dufougeroux : «... Et des odes ! » [Rires, bravos à droite ; rumeurs à gauche.)

Victor Hugo : «... Mon Dieu, cette place que vous traversez tous les jours ne vous dit donc rien! Mais frappez du pied ce pavé qui est à deux pas... »

Le président : « Qui menacez-vous donc là? »

Victor Hugo : « C'est un avertissement. »

Le président : « C'est un avertissement sanglant, monsieur; vous passez toutes les bornes... C'est une diatribe, ce n'est pas un discours... »

Victor Hugo : « ... Après l'échafaud de Louis XVI, après l'écroulement de Napoléon, après l'exil de Charles X, après la chute de Louis- Philippe, après la Révolution française, la République est la terre ferme, et c'est la monarchie qui est l'aventure! [Applaudissements à gauche... )hes aspirations populaires se régleront comme les passions bourgeoises se sont réglées... Il y a eu des royalistes autrefois qui... »

M. Callet : « Vous en savez quelque chose... »

Victor Hugo : « ...Ils ne venaient pas en plein midi, en. plein

soleil, en pleine Assemblée de la nation, balbutier : Vive le Roi! après avoir crié 27 fois dans un seul jour (1) : Vive la République! [Acclamations à gauche, bravos prolongés.)... La monarchie légitime est morte en France, mais (on nous crie :) L'autre monarchie, la monarchie de gloire, l'Empire, celle-là est possible... La monarchie de gloire, dites-vous? Montreznous votre gloire! {Rires à gauche.)... Qu'est-ce que j'ai devant moi? Toutes nos libertés prhes... le suffrage universel mutilé!... une politique jésuite; pour gouvernement une immense intrigue, l'histoire dira peut-être un complot, je ne sais quel sous-entendu inouï qui semble donner à la République l'Empire pour but et qui fait de cinq cent mille fonctionnaires une sorte de franc-maçonnerie bonapartiste au milieu de la nation... la compression, l'iniquité; au dehors le cadavre de la République romaine, l'Autriche debout sur la Hongrie, la Lombardie, Venise... La France baisse la tête. Napoléon tressaille de honte dans sa tombe; et cinq ou six mille coquins crient : Vive l'Empereur! [Bravos à gauche.) Est-ce tout cela que vous appelez votre gloire, par hasard? Maintenant votre empire, causons-en, je le veux bien! v [Rires.)

M. Vieillard: a Personne n'y songe, vous le savez bien! » Victor Hugo : « Personne ne songe à l'Empire ! Que signifient donc ces cris pavés de : Vive l'Empereur? (et)... ces allusions du général Changarnier aux prétoriens en débauche applaudies par vous? (et) ces paroles de M. Thiers également applaudies par vous : L'Empire est fait? (et) ce pétitionnement ridicule et mendié?. . . Qu'est-ce que la prolongation des pouvoirs? C'est le consulat à vie. Où mène le consulat à vie? A l'Empire!... Il va là une intrigue... Allons, le grand jour sur tout cela! 11 ne faut pas que la France se trouve un beau matin avoir un Empereur sans savoir pourquoi. (JRî'res à gauche.)\]n Empereur!... Quoi! parce qu'il y a eu un homme qui a gagné la bataille de Marengo et qui a régné, vous voulez régner, vous qui n'avez gagné que la bataille de Satory! Quoi! par^e qu'il y a dix

(1) Allasion aux acclamations qui, dans l'Assemblée constitaante de 1848, saluèrent la proclamation de la République.

siècles Gharlemagne a laissé tomber son épée et son sceptre, et que mille ans après... un autre génie est venu (les) ramasser (et) à son tour les a laissés tomber... vous voulez, vous, les ramasser après lui, comme il les avait ramassés, lui. Napoléon, après Charlemagne! {Bravos à gauche.) Vous voulez prendre dans vos petites mains ce sceptre des Titans , cette épée des Géants? Pourquoi faire? Quoi, après Auguste Augustule ! Quoi! parce que nous avons eu Napoléon le Grand, il faut que nous ayons Napoléon le Petit! » {Applaudissements et rires prolongés à gauche.)

M. de Girardin : « Napoléon Bonaparte a eu six millions de suffrages ; vous insultez l'élu du peuple ! »

M. Baroche, ministre des affaires étrangères : « Vous discutez des projets qu'on n'a pas et vous insultez! »

Le présidejit : « ...M. Victor Hugo n'a pas le droit de discuter sous une forme insultante une candidature qui n'est pas en jeu. » — {A l'extrême gauche :) « Mais si, elle est enjeu! »

M.Charras : «Vousl'avez vu, vous-même, àDijon,faceàface. »

Le président : « A Dijon, je respectais les convenances et je me suis tu... »

Victor Hugo : « Ce n'est pas offenser le Président de la République que de dire qu'il n'est pas un grand homme... Ce que nous lui demandons, ce n'est pas qu'il tienne le pouvoir en grand homme, c'est qu'il le quitte en honnête homme. »

M. Clary : a Ne le calomniez pas en attendant. »

M. Victor Hugo : « Ceux qui l'offensent, ce sont ceux de ses amis qui laissent entendre que le deuxième dimanche de mai il ne quittera pas le pouvoir... »

M. Vieillard : « Ce sont là des calomnies... »

M. Victor Hugo : « ...Savez-vous ce qui fait la République invincible... c'est qu'elle est un résultat historique... c'est qu'elle est la forme... nécessaire du temps où nous vivons... c'est qu'elle est l'air que nous respirons... c'est qu'elle s'identifie d'un côté avec le peuple et de l'autre avec le siècle, elle est l'idée de l'un et la couronne de l'autre... La France ne sera tranquille que lorsque nous aurons vu disparaître tous

ceux qui tendent la main, depuis les mendiants jusqu'aux prétendants... »

Aï. de la Devansage : « La popularité a ses mendiants aussi ...»

AI. de Alorny : a Et ce sont les plus misérables ! »

Victor Hugo : a ...L'instant arrive où une mêlée terrible se

fera de toutes les formes déchues... Je ne sais ce que le

combat durera... mais ce que je sais... c'est que le droit ne

périra point; je vote contre la revision! »

Les palinodies du grand poète, son manque absolu de sens moral politique exigeaient une leçon ; elle lui fut donnée par la voix autorisée et respectée de Aï. de Falloux. u. Derrière chacune de ses paroles, dit-il... pour chacun de nous se dressaient des souvenirs... tels qu'il y avait des émotions qu'il était impossible de réprimer. Lorsque M. Victor Hugo parlait de la Restauration, comment comprimer le souvenir présent à tout le monde, présent pour sa gloire, s'il eût su la garder, qu'il avait été le plus pindarique des royalistes... Lorsqu'il a évoqué les souvenirs cruels du Luxembourg... était-il possible que chacun de nous ne se rappelât pas que cette grande et douloureuse ombre du maréchal Ney ne lui avait pas toujours tant fait horreur, puisqu'il n'avait cessé de solliciter un siège à ce même Luxembourg!... Quant à M. le Président de la République... au moment où il en parlait avec des termes si profondément calculés et si profondément amers, chacun de nous se rappelait que, pendant longtemps, sous M. le Président de la République, le nom de M. Victor Hugo circulait sur une foule de listes ministérielles. [Agitation prolongée.) A droite : « C'est parfaitement vrai! >' Al. de Rességuier : u. Il était dans les salons de l'Elysée. » AI. de Alorny : « Il fait ce métier-là depuis trente ans ! » AI. de Heecheren : « Je l ai vu, je l'ai entendu. » AI. de Falloux : a II figurait sur ces listes comme ministre de l'instruction publique... parce que rien dans son langage ni dans ses votes à cette époque ne pouvait faire qu'on s'étonnât de le rencontrer sur cette liste. »'

AI. Legros-Devot : « ^i à TÉlysée. » [Rires bruyants à djoite.)

— M. Baroche prend la parole au nom du gouvernement; il défend le prince et déclare qu'il y aurait lâcheté à ne pas rendre témoignage à ses intentions patriotiques. Il ajoute que si on reconnaît de toutes parts les vices de la Constitution, il faut ordonner la revision. Il répond à l'attaque de Victor Hugo : « ...Un homme qui n'a pas même l'excuse d'une ancienne conviction; un homme qui ne peut même pas dire, comme l'honorable M. Pascal Duprat, que pendant longtemps son amour pour la République est resté comme captif sur ses lèvres, car apparemment sous la Monarchie ce n'était pas l'amour de la République qui dévorait M. Victor Hugo {rires bruyants d'approbation)... un homme qui, après avoir été, comme on l'a dit spirituellement, le plus pindariste des royalistes, après la révolution de Février, s'est faufilé dans nos rangs, est venu jusque dans le comité électoral de la rue de Poitiers (bravos)... c'est (après tout cela) qu'on vient maintenant étaler un programme aussi démocratique que social... Dans votre ardeur de nouveau néophyte, vous voulez par la violence de vos attaques faire oublier à vos nouveaux amis le passé que nous vous rappelons... La gloire de ce gouvernement-ci, monsieur,... c'est d'avoir... comprimé l'anarchie, vaincu le désordre, rétabli l'autorité, ramené la confiance et la sécurité, et rendu du travail aux ouvriers... c'est d'avoir vaincu l'anarchie jusque dans Rome et d'avoir... ajouté une page mémorable à nos glorieux faits militaires... En 184.8... (le peuple) a cru qu'il pouvait encore trouver son salut... dans ce nom (de Napoléon) auquel il s'est rallié avec empressement et avec enthousiasme. Et faut-il donc s'étonner que ces idées d'ordre, d'autorité, soient intimement unies dans la pensée de la France au nom glorieux de Napoléon? Est-ce que de toutes parts nous ne trouvons pas après tant de révolutions, debout, presque toutes les institutions qui sont dues au génie de Napoléon? Est-ce à dire pour cela qu'il soit entré dans la pensée de personne de rétablir ce que le génie de Napoléon lui-même n'a pu ni maintenir ni sauver? Non, messieurs. On a beaucoup parlé d'usurpation. . . d'intrigues napoléoniennes qui se cachent

SOUS la demande de revision... ^olre seul désir, c'est que le peuple soit librement et légalement consulté, et que la France dispose d'elle-même... Les actes de violence, les coups d'État, personne n'en veut, personne, et moins que personne celui qui a dit le 12 novembre : // ne faut pas que ce soit jamais la passion, la surprise ou la violence qui décide du sort d'une grande nation... jSous vous en conjurons, votez la revision; emprisonnez-nous dans la légalité dont on nous accuse de vouloir sortir (1)... »

M. Dufaure répond au ministre et opine contre la revision : tt ... On dit que l'article 45 a été fait en méfiance du Président qui allait être élu... c'est le 27 mai 1848 qu'il a été voté, et je vous demande si, au 27 mai 1848, personne en France prévoyait que M. Louis Bonaparte aurait l'honneur d'être président de la République... Tout est calme, tous les intérêts sociaux sont protégés parla République... (Quant à) l'avenir, il n'v a que deux moyens de le protéger : par la monarchie ou par la République. Par la monarchie? Qu'on la propose ! Sur quelles bases la fonderez- vous, je vous le demande ! . . . Après avoir vu depuis soixante ans tomber successivement tant de gouvernements, la France est plutôt disposée à n'avoir ni foi monarchique ni foi républicaine, et à demander à son gouvernement, quel qu'il soit, de lui assurer les biens dont elle a besoin... L'article 45 de la Constitution est-il si mauvais?... (Pourquoi) lavons-nous voté?. . . Si en France, avec une administion centralisée aussi puissante qu'elle l'est, le Président de la République peut être réélu (nous disions-nous), — le Président encore inconnu que personne ne pouvait prévoir, — n'arrivera-t-il pas ce qui est arrivé : toutes les forces et toute la

(1) ■ Non, jamais nous n'aroDS assisté à un tel oubli du devoir, à un tel abaissement de la dignité du gouvernement, à un tel spectacle d'anarchie!... Nous ne pouvons comprendre ni amnistier la bassesse. Où soiuines-nous tombés, qu'il nous faille subir de tels spectacles! C'est assez, c'est trop de dégoût! Jamais on ne descendit à pareil niveau. O génie de la patrie, quelle honte! O nobles et grands souvenirs de nos révolutions, quelle décadence! O illustre passé de la France, quel présent! La France vous répudie! la France vous désavoue! la France vous honnit!... > [National, 19 juillet 1851.)

dignité de l'administration ne seront-elles pas pendant quatre ans employées déplorablement à préparer sa réélection?... D'ailleurs, si la revision était votée... qui arrêtera l'Assemblée constituante?... Pourquoi l'Assemblée... n'arriverait-elle pas à détruire les fondements du gouvernement actuel?... Le peuple ne fera pas... une illégalité; il sait très bien que le pouvoir qu'il instituerait ce jour-là n'aurait plus de limites, ce ne serait plus un président, ce serait... un despote... Le serment que le 20 décembre 1848 M. le Président a prêté ici, serment prêté en présence de Dieu... et devant le peuple français... (il) ne l'oubliera pas... Et si par malheur (il) pouvait l'oublier, veuillez calculer combien... il y a d'hommes honnêtes qni ne voudraient pas lui donner un vote qu'il ne pourrait accepter sans être parjure... (Une) élection inconstitutionnelle serait contraire à la morale et aux lois, je la déclare impossible... L'on dit. . . : Ètes-vous sûr de l'énergie, de la fermeté de cette Assemblée?... Quoi! la Constitution ne trouverait pas dans cette Assemblée la protection et les défenseurs qu'elle doit y troliver? Messieurs, il y a encore parmi nous... le sentiment de nos droits... nous ne l'oublierons pas. Je vote contre la revision. »

Cette mémorable discussion prend fin sur un discours d'Odilon Barrot en faveur de la revision : « Les gouvernements qui durent sont ceux qui se réforment... Croyez-vous que (le peuple) puisse voir sans une inquiétude profonde se renouveler si souvent, si vite tous les pouvoirs de la société? Nos sociétés modernes ont besoin de sécurité, de stabilité. . . et un peuple que vous tourmentez de trop d'incertitude et de mobilité finira par se retourner vers vous et par vous dire : Laissez-moi tranquille et donnez-moi un peu d avenir. » [Longue agitation.)

A gauche : « C'est la monarchie alors ! . . . »

Odilon Barrot : « . . .Je ne crains pas pour la République une restauration monarchique... Je suis humilié de la préoccupation tirée de l'éventualité (de la réélection du Président). En supposant que cela fût vrai... eh bien, la Constituante réglera les conditions de cette réélection. . . Le peuple prononcera dans son universalité. C'est son droit... Comment! toute une nation

qui auraitreconnu des vices radicaux, fondamentaux, viscéraux, dans sa Constitution... serait tenue en échec parce qu'une revision ouvrirait une chance légale à la réélection du Président!... Mais si cette chance vous parait aussi certaine, savez-vous que refuser la revision... par cette seule raison, ce serait faire un grand rôle à celui que vous écarteriez ainsi... » M. Desmousseaux de Givré : « ... (Et) la dictature î . . . » M. Odilon Barrot : « Les dictatures sortent... des situations violentes qui se prolongent... Il v a, d'une part, ceux qui demandent la revision dans l'intérêt d'un seul homme, et, d'autre part, ceux qui la repoussent contre un seul homme. Je la demande, quant à moi, pour améliorer les institutions de mon pays, et pour cela seulement... »

Après ce discours, l'Assemblée va aux voix. Le nombre des votants est de 724. La proposition de revision réunit une majorité de 168 voix avec 446 suffrages (1); mais, — comme aux termes de la Constitution ce n'est pas la simple majorité qui suffit, qu il faut la majorité des trois quarts, soit dans l espèce 543 voix, — le président déclare que l'Assemblée n a pas adopté. La proclamation du résultat du scrutin est saluée par toute la gauche du cri trois fois répété de : Vive la République! L'Assemblée ne se sépare qu'à huit heures du soir, sous le coup d une profonde émotion. La discussion avait rempli six grandes séances (2j.

(1) La proposition de revision fut repoussée par 278 suffrages. Il aurait fallu pour qu'elle fût votée qu'elle réunit 543 voix contre seulement 181. « S'il est au monde une fiction, dit V Assemblée nationale du 20 juillet, qui fasse cahrer l'esprit, c'est bien celle qui soumet une majorité de 446 voii à une minorité de 278. ■

(2) Les députés les plus connus ayant voté pour sont les suivants : Abbatucci, général Achard, de Luynes, de Padoue, général de Kerdrel, général de Bar, général Baraguey-d'Hiiliers, Berr\-er, Bocher, A. Bonaparte, L.-L. Bonaparte, de Broglie, Buffet, Casimir Périer, Chambolle, général de Cha58elou[>-Laubat, Coquerel, de Corcelle, de Crouseilhes, Cunin-Gridaine, Dahirel, Drouin de Lhuys. Dupetit-Thouars, Dupin, général Duriac, Duvergier de Hauranne, Estancelin, de Falloux, Léon Faucher, Fortoul, Ach. Fould, de Girardin, de Goulard, général Gourgaud, général de Grammont, général de Grouchv, général d'HautpouI, général Husson, de Laboulie, amiral Laine, de Larcv, général Lauriston, général Lebreton, de Maleville, Mathieu-Bodet, de Melun, de Mérode, Mole, de Montalembert, de Montebello, général Montholon, de Morny, de Mortemart, de la Moskowa, de Mouchv, L. Murât, Edgard Xey, général d'Ornano, général Oudinot

516 Î^APOLEON III.

Le National (1) chante victoire : « Le bonapartisme est vaincu. Un cri prolongé de : Vive la République ! a salué la victoire des principes et de la Constitution. Un écho de ce cri doit retentir à l'Elysée comme un avertissement anticipé du peuple souverain à son premier magistrat, comme la voix de l'avenir de 1852, et l'annonce impérieuse d'une retraite nécessaire... La candidature posée par la faction bonapartiste est plus que jamais factieuse... M. Berryer veut que la Révolution, la République, l'Assemblée, la France entière reculent... devant quoi? devant une ambition qu'il traite de criminelle! Et cela, pour l'éternelle honte de notre propre pays, a trouvé des applaudisseurs ! Et ces applaudisseurs des épouvantes de M. Berryer ne veulent pas qu'on dise qu'ils se couchent à plat ventre, eux qui n'ont de courage ni devant le spectre d'une armée de barbares, ni devant l'év^entualité d'un crime... «

Le Journal des Débats (2) craint « que ceux qui ont refusé la revision pour écarter une candidature qu'ils redoutent ne soient allés directement contre leur but. Nous ne savons si on s'aperçoit qu'en protestant tous les jours et si longtemps à l'avance contre la candidature de M. Louis Bonaparte on ne fait que la poser d'une manière plus éclatante et plus dangereuse. Les grands orateurs qui frappent ainsi avec le marteau de leur éloquence sur ce nom déjà suffisamment connu ne font peut-être que l'enfoncer plus avant dans la tête de quelques millions de votants où il pourrait bien rester... Est-on bien

de Reggio, de Paiieu, Passy, général Pelet, de Persigny, Pidoux, Plichon, Poujoulat, général de la Fosse, de Riancey, général Rogé, Roulier, général Rulhière, Sauvaire-Bartlicleiny, de Ségur d'Aguesseau, de Sesmaisons, Soult de Dalmatie, Suchet d'Albuféra, de Talliouët, général Tartas, de Tocqueville, de Tracy, générai Vast-Vimeux, de Vatiinesnil, Wolowski. Mortimer-Ternaux. — Votèrent contre : Bedeau, Napoléon Bonaparte, Pierre Bonaparte, Carnot, Gavaignac, Cliangarnier, Gharras, Dufaure, Pascal Duprat, Eugène Sue, Jules Favre, de Flotte, Grévy, général Laidet, de Lamartine, Lamennais, de Lanioricière, Lanjuinais, de Lasteyrie (les deux), général Leflô, Victor Lefranc, de Laborde, Michel de Bourges, de Mornay, Pierre Leroux, Piscatory, Ed. Quinet, Raspail, Raudot, de Rémusal, général Rey, de la Rocliejaquelein, Sainte-Beuve, général Subervie, Thiers, Valette, Victor Hugo, etc.

(1) 20 juillet.

(2) 22 juillet. (Article de John Lemoinne.)

sûr que le pays ne voudra pas faire précisément le contraire de ce qu'on voudra lui imposer? L'esprit de contradiction est très populaire dans ce pays-ci... Mais, dit-on, où s'arréterait-on dans cette voie? Si le peuple peut poser une candidature inconstitutionnelle... pourquoi pas celle d'Abd-el- Kader? Que s'il plaisait, en effet, à six millions d'électeurs de nommer M. Cabet ou l'empereur Soulouque, s'il leur plaisait d être en démence, nous ne voyons pas ce qu'y pourrait la Constitution... » Le Constitutionnel (l) s'écrie : « Aux termes de la Constitution, c'est la minorité qui l'emporte, c'est la majorité qui est vaincue (2), un imprudent défi a été jeté à la volonté nationale. C'est volontairement, c'est sciemment que la minorité se place en travers de la volonté nationale . La France veut la revision ; quinze cent mille signatures recueillies en deux mois le disent assez haut... » Quelques jours après, il ajoute (3) : a La véritable source de la popularité du nom de Louis-Napoléon, c'est la reconstruction religieuse, morale, administrative et politique de la société. Quel autre nom... est entouré d'une auréole semblable?... Quel est celui qui donne à la société de pareilles garanties?... Quel est celui que des chances aussi manifestes accompagnent au scrutin?... La prolongation des pouvoirs du Président est l'unique refuge de la société menacée... » L,' Univers (4) estime que le prince « est par la force des choses l'homme qui semble le plus capable de présider à la reconstitution du pays, qu'il est le chef désigné, le généralissime de la grande armée de l'ordre, que sans lui cette armée... se sépare en fractions bientôt hostiles... » U Opinion publique [b] avait dit dès avant le résultat du scrutin : a Le vote de la revision à une majorité relative considérable devient un danger, il ne change pas la situation, il l'aggrave... - Et, en effet, le pavs voyant que la

(3) 24 juillet.

(4) Ibid.

(5) 10 juillet.

revision avait la majorité dans l'Assemblée, et une majorité imposante, ne voulut pas admettre qu'elle vînt échouer devant un texte constitutionnel exi(Teant une majorité des trois quarts des votants. C'est ce qui l'ait dire au Times (1) : « Il est ridicule de mettre le quart d'une Assemblée en possession d'un veto contre les actes des trois autres quarts qui représentent dans tous les cas la volonté de la nation... Le peuple français cherche en vain une issue. »

Le surlendemain de la clôture de la discussion de la revision, M. de Melun déposait un rapport complémentaire sur le pétitionnement révisionniste (2). Un débat s'engageait alors. M. Charras disait : « J'établirai devant vous que ce pétitionnement dont on a fait si grand bruit se serait réduit à des proportions très modestes et peut-être n'aurait pas existé longtemps s'il n'avait pas été provoqué, encouragé, excité, organisé par l'Administration et ses nombreux agents... Nous avons trouvé 4,000 à 5,000 signatures faites par 40, 50 ou 60 individus, et cependant toutes ces signatures sont légalisées par les maires. .. «

M. de Melun : « J'ai reconnu beaucoup de signatures écrites de la même main. »

M. Charras : « Quant aux pétitions fabriquées dans les ateliers de quelques journaux... ce serait par dizaines de mille, peutêtre par centaines de mille, qu'il faudrait les compter... (C'est une) part immense que l'Administration, depuis le sommet de la hiérarchie jusqu'à sa base, a prise au pétitionnement. La trace des agents inférieurs, nous l'avons trouvée directe, patente, matérielle, saisissable pour tout le monde... Le pétitionnement est un grand mouvement de fonctionnaires et d'agents salariés (3)... »

(1) 21 juillet.

(2) Les département qui, eu égard à leur population, avaient envoyé le plus de pétitions étaient : la Meuse, la Haute-Saône, la Charente, la Charente-Inférieure, la Côte-d'Or et l'Isère; le moins : le Finistère, la Loire-Inférieure, le Morbihan, le Gard, la Mayenne et la Vendée.

(3) « Un mouvement de dégoût s'est manifesté sur presque tous les bance de l'Assemblée, à mesure que l'odeur nauséabonde de cette cuisine du pétitionne-

L'intervention des représentants de l'autorité à tous les degrés de la hiérarchie administrative devait être vraie ; mais ce qui est certain, c'est qu'en dehors de cette intervention le mouvement révisionniste était aussi sincère qu'universel, c'est que la nation ne voulait pas se séparer du prince Louis-Napoléon. Le ministre de l'intérieur, M. Léon Faucher, vint répondre à M. Charras : « S'il va quelque chose qui frappe dans ce mouvement de pétitions inouï dans notre pays, c'est sa parfaite spontanéité... Je m étonne qu'on puisse traiter à la légère un pareil mouvement d'opinion... Eh quoi ! le gouvernement aurait eu le pouvoir de dicter un million cinq cent mille signatures...? Le fait de l'intervention des fonctionaires est contraire à la vérité... » Après une protestation du général de Lanioricière contre le pétitionnement, M. Baze en apporte une autre : « Toutes ces pétitions présentent cet aspect qu'elles n'ont aucun caractère sérieux... ce sont la plupart du temps des signatures jetées en masse les unes sur les autres... (et légalisées de même)... Nous avons trouvé les mêmes formules à peu près dans tous les départements... Le pétitionnement est dirigé contre l'indépendance de cette Assemblée... Qu'on nous le dise ! Qu'on ose monter à cette tribune ! . . .J'aime mieux des ennemis qui se montrent à découvert que ceux qui viennent à la tribune faire des protestations de leur respect pour les lois, et qui les sapent en dessous main. (Que le ministère vienne nous dire qu'il est là) pour faire la prorogation au moyen du pétitionnement, pour y pousser par la presse, par la presse soldée... par le ministre de l'intérieur, je le prouverai [mouvement... »e répandait dans la salle. M. de Melun a constaté en outre que les modèles de ces pétitions venaient presque tous de Paris, qu'ils étaient imprimés, ce qui peut donner une idée de la spontanéité du pétitionnement. » (^Opinion publique, 9 juillet 1851.) — Oui, mais il nempèche que les signatures affluaient par milliers. — Le National ^^10, 14 juillet 1851; : « ...Le rapport de M. de Melun est le coup de grâce de cette vaste intrigue, nouée par le parti bonapartiste sur toute l'étendue du territoire pour arracher à l'ignorance ou à la peur de la majorité la prorogation des pouvoirs présidentiels... Inconstitutionnel dans son but, immoral dans ses movens, le mouvement factice imprimé aux populations par les agents de l'administration bonapartiste ne mérite que le dédain et le mépris des hommes de cœur... C'est une émeute de fonctionnaires... provoquée par des allocutions officielles, organisée par des instructions venues d'en haut... »

ment)... (Qu'il dise :) Nous sommes un ministère, non du pays, mais d'un homme... Qu'on le dise!... »

M. (V Adelswœrd : « On ne l'ose pas! «

j4 gauche : Non! on ne l'ose pas ! [Vives protesiations au banc des ministres.)

Léon Faucher : « Le gouvernement, tant qu'il a l'honneur de siéger sur ces bancs, doit être respecté... «

M. Baze : « Si ses actes ne le rendent pas respectable, est-ce ma faute, à moi? Le gouvernement a manqué à un double devoir... en provoquant un pétitionnement (et) en y mettant la main... Il faut qu'il se forme un parti de la légalité pour le présent, pour l'avenir, pour toujours et dans tous les temps... »

L'Assemblée par 333 voix contre 320 vote une proposition ainsi conçue : « L'Assemblée nationale, tout en regrettant que dans quelques localités l'administration, contrairement à ses devoirs, ait usé de son influence pour exciter les citoyens au pétitionnement, ordonne le dépôt au bureau des renseignements. » Tel était le résultat du réquisitoire de l'honorable questeur M. Baze et de la sortie du général de Lamoricière; il n'était pas brillant; cet ordre du jour de blâme, ne relevant la pression officielle que dans quelques localités, justifiait et faisait triompher le ministère et le Président. C'était une nouvelle faute ajoutée à celle du rejet de la re vision. Le Journal des Débats appréciait ainsi les faits (1) : « Où sont les manœuvres illégales? où sont les abus d'autorité?... Le ministère a-t-il persécuté, menacé, destitué les fonctionnaires qui n'ont pas voulu signer ou faire signer les pétitions? Nous n'avons entendu citer aucun nom, aucun acte de corruption, d'arbitraire ou de violence. Si l'intervention du ministère se borne aux faits que M. Baze a dénoncés, nous n'hésitons pas à dire que le cabinet ne mérite aucun reproche... Le gouvernement... n'a fait que remplir son devoir en portant son opinion à la connaissance de ses agents. Demander à un gouvernement de rester indifférent sur une question de cette impor-

(1) 22 juillet 1851

tance... c'était lui demander d'abdiquer... Il aurait trahi son premier devoir... » Rien de plus juste que ces réflexions.

Le 28 juillet, l'Assemblée par 420 voix contre 232 se prorogeait du 10 août au 4 novembre, sur un rapport de M. Manescau, où la question du coup d'État était examinée et résolue comme n'étant pas inquiétante.

Le rejet de la revision avait causé au prince une profonde déception et un grand chagrin. Il n'y avait pas d'espoir que, reprise au bout de quelques mois, la question serait résolue autrement. La partie était donc perdue. Fallait-il donc rester emprisonné dans les liens d'une constitution stupide ? Fallait-il donc que contrairement au vœu de la quasi-unanimité des conseils généraux (80 sur 85), contrairement à l'opinion de la grande majorité de l'Assemblée législative, contrairement enfin à la volonté nationale (1), à la volonté de la France presque entière, il abandonnât le pouvoir? Mais que faire? un coup d"État?Et son serment? ce serment tant de fois renouvelé? La nation, supérieure au Parlement, l'en relevait! Bailleurs, il n'avait pas prêté serment de maintenir la République contre la volonté du peuple ; au contraire, il avait, avant tout, juré de respecter cette volonté, qui, dans aucun cas et sous aucun prétexte, ne saurait être étouffée. Quant à la Constitution même, en permettant à une infime minorité d'entraver la revision, elle avait commis un attentat à la souveraineté du peuple. La volonté nationale ne pouvait être jugulée par la légalité ; la volonté nationale déliait les serments; la volonté nationale primait tout ; la volonté nationale était chose sacrée ; bien loin

(1^ Gramer de Cassacxac, dans ses Souvenirs du second Empire [t. II, p. 62). rapporte qu'un jour de l'été de 1851, après avoir attendu à Saint-Cloud le prince qui se promenait à cheval, celui-ci, une fois arrivé, lui raconta ceci : Il venait de rencontrer un rempailleur de chaises qui l'avait interpellé ainsi : « Arrète-toi un instant et laisse-moi te dire un mot. On dit que là-bas, à la Chambre, ils ne veulent pas de toi. £h bien, nous en voulons, nous! ^ous savons que tu aimes le peuple et l'ouvrier. Qu'ils n'oublient pas que c'est nous-qui t'avons nommé et qu'à ton premier signal nos bras et nos poitrines sont à ton service. » — « Cet homme, ajouta le prince, touchait mon genou de ses poings fermés, et, comme mon cheval s'impatientait, il s'est rangé tout aussitôt en disant : « Compte sur « nous! a

d'être un crime politique, un coup d'État serait le triomphe du droit.

La thèse était fausse ; mais on comprend, en l'état des esprits et des choses, qu'elle ait fini par séduire le prince, hypnotisé d'ailleurs par cette idée qu'il avait une mission providentielle à accomplir, et poussé dans cette voie par les intimes, notamment par l'ami de la première heure, Fialin de Persigny (1), dont la foi bonapartiste subjuguait le prince lui-même. Aussi, dès le 17 juillet, il commençait à appeler près de lui des hommes sur qui il pouvait aveuglément compter. Il nommait le général Magnan commandant en chef de l'armée de Paris, et, le 2G, le général Leroy de Saint-Arnaud était mis à la tête d'une division de cette armée. Le dévouement du premier n'était pas douteux ; quant au second, qui venait de remporter de brillants succès en Algérie, il avait été désigné au prince (après pourparlers avec lui) par son aide de camp le lieutenant-colonel Fleury, comme un homme capable, énergique et prêt à marcher. Enfin on faisait venir à Paris des généraux et des colonels acquis à la cause du Président, comme Ganrobert, Marulaz, d'Allonville, Espinasse, etc.

Le 7 août, le Président passait une revue au Champ de Mars. La foule, sur son passage, le salue des cris de : « Vive Napoléon ! Vive l'Empereur! Nous l'avons nommé, nous le garderons ! » Le National les met au compte de la Société du Dix- Décembre et s'étonne que «M. Bonaparte soit sorti de l'Élysée, suivi d'une escorte telle qu'en aurait pu désirer un général d'armée, vieilli sous le harnais, quand il n'a pas le droit de commander une patrouille » .

Le 15 août, ont lieu à Paris plusieurs banquets bonapartistes où se font entendre de nombreux cris de : Vive l'Empereur ! Ce qui suggère au journal l'Opinion publique (2) les réflexions suivantes : « En présence des scènes étranges et des discours

(i) Le H août 1851 se réunissaient à Saint-Cloud, pour y traiter la question du coup d'État, MM. de Morny, de Persi{îny, Carlier, Rouher. (Gramer de Gas- SAGSAC, Souvenirs du second Empire, t. III, p. 140.)

(2) 18 août.

inouïs auxquels on nous fait assister en nous montrant en perspective un Empire... nous avouons que nous cédons à un ébahissement irrésistible. Quoi! voilà les éléments du règne qu'on nous prépare! Quoi ! nous aurions déjà eu Austerlitz et Wagram sur la place du Havre, et l'espoir du nouvel Empire réside dans les banquets du 15 août... L'Empire qu'on nous promet. . . c'est précisément l'Empire des souvenirs sans réalité, l'apparence de l'Empire... l'Empire de carton à travers lequel les ossements de Napoléon ont passé pour aller résider aux Invalides. Jamais scène n'a mieux prouvé combien l'Empire était mort. » Lamartine (l) exprime ainsi son inquiétude : «... Oui, je l'avoue, quand je vis en 1848 ce peuple se passionner pour un nom qui veut tout dire, excepté démocratie et liberté, je m'enveloppai de mon manteau, je fermai les yeux et je commençai à douter de la maturité de mon pays ou de sa constance. Je dis le mot du Rubicon : Aléa jacta est; et je tremblai qu'en tombant de l'urne à terre la médaille n'eût tourné la face d'un Bas-Empire au lieu de l'effigie de la Liberté. « Néanmoins, il croit à l'avenir de la République. La monarchie lui parait plus impossible encore que l'Empire : « Le plus terrible coup (2) porté au dogme monarchique dans l'âme du peuple n'est pas le coup de hache qui a fait tomber la tète de Louis XVI... Non, c'est le coup de parti, c'est le coup d'intrigue, c'est le coup d'ambition ou c'est le coup de faiblesse qui a substitué sur le trône de France le prétendant collatéral à l'héritier légitime, l'oncle au neveu, les d'Orléans aux Bourbons, Louis-Philippe à l'enfant de l'hérédité. » Quant à l'Empire... « croyez-vous (3) que légitimistes, orléanistes, républicains sages, républicains fous, peuple et noblesse, bourgeoisie

(1) Voir le Pays du 19 août.

(2) Gazette de France du 22 août. Réflexion aussi profondément juste que profondément triste.

(3) Le Pays, 3 septembre. — Le journal l'Union disait : • ...Le bonapartisme n'est... qu'une chimère sociale. Il est sans racines dans les mœurs et dans les lois... Il n'a pas de passé, il n'a pas d'avenir: c'est un point dans l'histoire... L'Empire a été dans les desseins de Dieu, il a eu sa mission el il l'a remplie; on ne refait pas une œuvre achevée; le bonapartisme n'est qu'un mot... • (31 juillet 1851.)

et ateliers, capitale et provinces, Chambre et soldats, s'inclinent devant ce caprice de monarchie, devant ce consulat de fantaisie, devant cette scène du lîas-Empire, jouée par des comparses de 1800, sur le théâtre sérieux du monde démocratique du dixneuvième siècle! Non, vous ne le croyez pas!... Vous savez bien que sans (jloire et sans despotisme, point d'Empire... » Et, quelques jours après, dans le même journal (1), M. de La Guéronnière, traçant un portrait du prince, raconte qu'en 1834 la reine Hortense, se trouvant à Rome, consulta une somnambule qui s'écria : « Ah ! une grande nation le prend pour chef» , et qu'alors la Reine ajouta, haletante et transportée : « Pour empereur, n'est-ce pas? » mais que la somnambule répliqua : « Pour empereur, jamais! » — " C'est, ajoute M. de La Guéronnière^ non seulement le pronostic delà somnambule, c'est aussi celui du destin, parce que c'est l'arrêt de la dignité et de la souveraineté de la nation. »

Après le rejet de la revision, les bruits de coup d'État recommencèrent à circuler. La Patrie (2) les avait démentis : « On entend bien encore çà et là des voix qui s'en vont disant sur tous les tons qu'il faut se défier des intentions du gouvernement, et qui essayent de rajeunir la fable usée des tentatives aventureuses du Président; mais ces voix crient aujourd'hui dans le désert ; on a tant abusé de l'invention des coups d'État que le journal qui emploierait maintenant ce moyen d'agitation ne réussirait qu'à faire sourire de pitié ses lecteurs blasés sur ce genre d'émotions... » Mais au commencement de septembre ils reprennent avec plus d'intensité. On en parle sur le boulevard (3); il en est question à la Rourse. Chacun s'aborde en se demandant des nouvelles du 18 brumaire. Pariez-vous

(1) Le Pays, 12 septembre.

(2) 31 juillet. — Elle disait quelque temps après (20 août) : « On croit rêver quand on voit une Constitution qui récompense les services et les talents par l'ostracisme... qui fait à un peuple un crime de la reconnaissance. Il n'y aura qu'un homme capable... de devenir le boulevard de l'ordre et d'assurer le salut de la société, et cet homme... sera le seul que le pays n'aura pas le droit d'élire, sous le futile prétexte qu'il aura déjà contribué pendant quatre années à lui donner le calme et la sûreté. Voilà ce qui révoltera toujours le bon sens!... "

(3) Le Siècle, 4 septembre.

pour? Pariez-vous contre? On s'en amuse. Tout le monde rit. On raconte que tout a été prévu, jusqu'à un train spécial qui doit chauffer à la gare du Nord en cas d'insuccès. F.-V. Hugo, dans \ Événement (1), reproche aux amis du prince de ne pas le défendre contre des bruits déshonorants : « Un 18 brumaire ne serait pas seulement monstrueux, il serait le comble du grotesque. Le gouvernement qui sortirait de là s'écroulerait le lendemain sous les éclats de rire de l'Europe. » Xi les Débats <2)y ni V Ordre (3) ne croient au coup d'État. Cette dernière feuille a foi « dans Thonneur même du Président... Ce serait commettre le parjure le plus éclatant... D ailleurs, un coup d'État militaire est désormais impossible en France... « Il en est de même du Siècle (4) : «... (Il manquerait) à la fois à ses serments, à la reconnaissance, à sa position, à son pays et à l'histoire... Où prendrait-on les exécuteurs du coup d'État? Nos généraux et nos soldats sont des hommes d'honneur... Ce n'est point parmi eux que 1 on trouverait des traîtres... Et puis, lors même que ce coup d État impossible à rêver, impossible à exécuter, trouverait des instruments... après? est-ce que la loi n'est pas là? est-ce que nous n'avons plus de magistrats? est-ce que la commission de permanence n'est pas à son poste? est-ce que l'armée n'obéit plus à la voix de ses chefs? est-ce que la garde nationale est licenciée? est-ce que nous ne veillons pas tous? enfin, est-ce que dans un pays de raison comme le nôtre, un coup d'État ne serait pas une simple saturnale d'un jour? Il faut, en vérité, que les gens qui répandent... ces bruits... aient une grande confiance dans la crédulité universelle. Quoi!... en présence des pouvoir.s constitués, du peuple, de la garde nationale, de l'Europe, on essayerait de confisquer la République ? Allons donc ! C'est de la folie d'v penser, c'est de la folie de le craindre, c est presque de la folie de le discuter... (Il n'y a qu'à)

(1) 5 septembre.

(2) 23 septembre.

(3) 13, 16 septembre.

(4) 14-, 15 septembre.

rire (1)... î^lapoléon lui-même ne pourrait, clans les circonstances présentes, accomplir un 18 brumaire... »

Les bruits de coup d'État avaient passé le détroit et même faisaient en Angleterre Tobjet de toutes les conversations, à ce point que le ministre de l'intérieur disait alors à M. Ilouher (2) : « On m'a assourdi à Londres de ces prétendus projets du prince contre l'xVssemblée. Tout le monde y croit en Angleterre, quoi que j'aie pu leur dire, mais décidément ces bruits sont ridicules. Je lais surveiller l'Elysée très attentivement; mes agents n'ont pas aperçu le moindre indice . Décidément, il "n'y a rien . »

Le ministre se trompait. Il y avait quelque chose.

D'ailleurs, le 15 septembre, en posant la première pierre du deuxième pavillon des Halles, le prince passait sous silence les bruits de coup d'Etat et parlait comme un homme qui a de longs jours devant soi : «... Je me livre avec confiance à l'espoir qu'avec l'appui des bons citoyens et avec la protection du ciel, il nous sera donné de jeter dans le sol de la France quelques fondations sur lesquelles s'élèvera un édifice social assez solide pour offrir un abri contre la violence et la mobilité des passions humaines. »

Ce n'était pas seulement M. Léon Faucher qui se trompait, c'était le ministère tout entier qui était convaincu que rien ne se tramait, et notamment le ministre du commerce, M. Buffet, qui, au Comice agricole de Mirecourt, répondait à un toast : « ... La peur? Qui donc a peur? Et de qui et de quoi aurait-on peur? Est-ce que ce sera la violence qui sera appelée à dénouer la situation? Est-ce qu'une surprise est possible? Ce ne sera, M. le Président de la République l'a déclaré avec l'assentiment du pays, ce ne sera ni la violence, ni la surprise qui disposerait de nous malgré nous. »

Les amis du prince, les intimes, depuis le rejet de la revision, ne cessaient de lui dire qu'il n'y avait plus rien à espérer (3),

(1) 28 septembre.

(2) Grameh de Cassagkac, Souvenirs du second Empire, p. 151.

(3) Voir les Mémoires de M. de Maupas sur le Second Empire, p. 223 et suiv., passim ,

que la volonté nationale ne faisait pas l'ombre d'un doute, qu'il fallait en finir. MM. de Morny, Rouher, Granier de Cassagnac, Abbatucci, de Casabianca, deTurgot, Fortoul, Bineau, Ducos, de Heckeren, d'autres encore, et le premier de tous, M. de Persigny, revenaient constamment sur la nécessité d'un coup d'État, qui s'imposait d'une façon pressante et inéluctable au patriotisme du Président, en face d'une Assemblée impuissante à faire le bien du pavs et insurgée contre le vœu du peuple. Le prince écoutait, parlait peu et ne se prononçait point. Personne n avait le droit de dire : Le prince veut faire un coup d'État. Il céda enfin, crovant ainsi répondre tout à la fois à la voix de la nation, — ce qui est certain, — et à la voix de Dieu, ce qui l'est moins. Et, tout en sauvegardant la souveraineté populaire dans sa pensée par une ratification ultérieure, il fixa le coup d'État au 17 septembre (1), en ne mettant dans la confidence que trois personnes, le préfet de police M. Carlier, et les généraux Magnan et de Saint-Arnaud. Au dernier moment, l'hésitation du préfet de police, et surtout l'avis émis par les deux généraux, notamment par le général de Saint- Arnaud, qu'il valait infiniment mieux attendre le retour de l'Assemblée qu on aurait ainsi sous la main, décidèrent le prince à reculer l'exécution du coup d'État (2).

Le ministère, moins impatient que l'entourage du prince, estimait que la question de la revision n'était point enterrée et conservait l'espoir que la force des choses triompherait de

(1) Voir GataiER oe Câssacsâc, Souvenirs du second Empire, p. 159.

(2) Trois seiiiaiaes après, l'Indépendance belge (19 octobre} pariait avec une exactitude surprenante du projet de coup d'Etat et de ce qui venait de se passer : i 11 n*a échoué que par le refus de concours des généraux... Le plan consistait à occuper militairement... Paris... pendant la nuit, puis à répandre au jour un manifeste présidentiel qui, se fondant sur la résistance de l'Assemblée aux vœux révisionnistes exprimés par de nombreuses pétitions et par les vœux de quatrevingts conseils généraux, déclarait cette Assemblée dissoute. Aux termes du même manifeste, le suffrage universel était rétabli et les collèges électoraux devaient être convoqnés dans un bref délai pour statuer sur le maintien du Président ao pouvoir pendant dix ans, sa rééligibilité indéfinie, etc., etc. Tel est le plan superbe qui n'a manqué que par lai faiblesse des généraux, comme dit M. de Persigny; il a été ajourné à des temps plus propices... » — Ce fut bien là tout le coup d'Etat du 2 décembre.

toutes les résistances. C'est pourquoi, le 25 septembre, M. Léon Faucher disait au Comice de Châlons : «... Vous vous rappelez de quelle hauteur la France tomba dans l'abîme de Février. Vous savez comment la Providence, prenant Louis-Napoléon par la main, s'est servie de lui pour rétablir l'ordre. Une dernière barrière nous retient; ce ne sera pas trop des efforts persévérants et patriotiques de tous les bons citoyens pour la détruire... C'est de Châlons même qu'est parti en 1 849 le premier cri de revision, ce cri qui a trouvé pour échos, en 1851, les signatures de un million sept cent mille pétitionnaires et les votes de quatre-vingts conseils généraux (1). La France est majeure, et aucun obstacle ne peut arrêter, ni aucun lien enchaîner sa volonté... »

Le Constitutionnel (2), par la plume enflammée de M. Granier de Cassagnac qui connaissait depuis quelques jours les résolutions du prince, sonne la charge contre la Constitution. «S'il est vrai que la ruine du pays ne puisse être conjurée que par la revision, et c'est là. une vérité incontestable, et si l'on est résolu à ne demander cette revision qu'à une légalité stricte et formaliste, on n'aura pas cette revision, et la France doit se résigner à périr. Il devrait être superflu de démontrer l'impossibilité de gouverner et de sauver le pays avec une Constitution qui nous vaut les transes dans lesquelles nous vivons depuis trois ans, que la France repousse, qui arrête et tue les transactions, qui en trois ans réduirait l'agriculture et l'industrie au néant, qui nous affaiblit à nos propres yeux et aux yeux de l'Europe... En résumé, la France meurt de la Constitution. La France est-elle résignée à périr plutôt que d'être sauvée en dehors du texte des règles qu'elle n'a d'ailleurs ni

(i) « Les conseils généraux se sont prononcés avec un élan, avec un ensemble dont ils n'avaient peut-être jamais offert l'exemple. » (Les Débats, 26 septembre.)

Le Times (12 septembre) : « On peut sûrement inférer de ce vote (des conseils {jénéraux) que ces départements ont voté de fait pour quelque chose de différent de la République... Il demeure démontré que le peuple français vit sous des institutions condamnées et répudiées par les seize dix-septièmes de la population... »

(2) 25 septembre 1851.

faites ni sanctionnées? » Un journal, le Bulletin de Paris (I), parle, de son côté, « de l'émotion immense, du frisson universel qui frappent la France à la pensée du changement possible du chef de son gouvernement, et qui paralysent ses mouvements, ses facultés et son travail... Un écrivain disait aujourd'hui qu'il n'y a pas de Gharenton pour les peuples ; nous croyons qu'il fatidrait en bàlir un pour la France, si, voyant et touchant du doigt le remède à tous ses maux, le préservatif de tous les désastres qui la menacent, elle se laissait égarer par quelques intrigants ambitieux jusqu'au point de dédaigner ou de rejeter son salut, v A cela le Siècle (2) répond : « On n'a certes jamais rien dit aux royautés le plus grandes qui approche de ces prodigieux coups d'encensoir. Ni Louis XIV ni Louis XV n'en ont reçu de pareils... Cela ne rappelle-t-il pas le temps où les Césars étaient divinisés vivants? Car que dirait-on de plus d'un dieu?... A qui fera-t-on croire que la nécessité de conserver tel ou tel homme à la tête du pouvoir... vaille non pas une goutte de sang, mais une goutte d'encre? Qu'est-ce que cette prétendue nécessité des hommes à laquelle la tuile de Pvrrhus, la tortue d'Eschvle ou le grain de sable de Gromwell mettent fin tout à coup? Si la Providence avait voulu créer des hommes nécessaires, elle les eût faits immortels... Pétitionnez de suite auprès de la Providence et demandez pour lui un brevet d'immortalité... Nous nous demandons comment il se trouve des esprits assez naïfs pour croire à un coup d État. Comme si, dans le temps où nous sommes, un homme, quel qu'il fût, pouvait pétrir une grande nation comme un morceau d'argile ! . . . Est-ce qu il pourrait. . . en vingt-quatre heures transformer à l'aide de sa signature les destinées de 33 millions d individus?... » Le ?iational (3) dit aussi dans le même sens : « Si les détestables passions d'une coterie factieuse 1 entraînaient à faire une tentative insensée..., le peuple et l'armée... (en)... auraient bien vite raison. On peut croire à un coup de

(1) 2 octobre.

(2) 2, 15 octobre.

(3j 14 octobre 1851.

tête; personne ne croit plus aux coups d'État...» Ce qui n'empêche pas le Constitutionnel (1) de continuer de plus belle : « Seul, Louis-Napoléon, par la popularité de son nom, par la source de son pouvoir qui sort des entrailles mêmes des populations, peut lutter avec avantage contre les principes destructeurs de la société; seul il peut dépopulariser le socialisme..., seul il peut abattre le terrorisme, les conspirations, les sociétés secrètes; seul, le neveu de l'Empereur... peut sauver les églises et les châteaux menacés par une immense guerre de sauvages (2). »

Dans la dernière semaine d'octobre, des bruits de crise ministérielle se répandent. On prétend que le prince veut à tout prix le rappel de la loi du 31 mai 1850, qui a supprimé environ trois millions d'électeurs, et que le ministère s'y oppose absolument. C'était vrai. N'ayant plus rien à attendre de l'Assemblée, il rompait avec elle; il répondait au rejet de la revision par une proposition de retour au suffrage universel. Il avait consenti au vote de la loi du M mai, mais à son corps défendant, par condescendance pour la majorité ; il avait commis là, par ambition, au regard de ses convictions intimes les plus chères, de sa foi dans la souveraineté populaire, un acte de faiblesse des plus regrettables. Quoi qu'il en soit, sa volonté de revenir au suffrage universel qui l'avait sacré, comme pas un homme ne le fut et vraisemblablement ne le sera jamais, était un coup de maître. S'il était voté, tout l'honneur lui en reviendrait; et s'il était rejeté, l'impopularité de l'Assemblée serait poussée à l'extrême.

Le 27 octobre, le ministère, déjà démissionnaire depuis plusieurs jours et composé de MM. Baroclie, Rouher, Buffet, Léon Faucher, Magne, Fould, Chasseloup-Laubat, de Grou-

(i) 20 octobre 1851.

(2) « Pouvons-nous, en bonne justice, reprocher à M. Louis Bonaparte de n'être ni un homme de génie ni un héros? Or il aurait eu besoin de génie et d'héroïsme pour échapper aux difficultés dans lesquelles l'a enlacé le parti conservateur. II veut rester au pouvoir, et ce n'est pas d'aujourd'hui. Bien d'autres à sa place auraient eu cette pensée et l'auraient moins légitimement. » {Univers, 16 octobre 1851.)

seilles, Randon, était remplacé par un nouveau ministère composé de MM. Daviel (1) à la justice, Turgot{'2) aux affaires étranjjères, Giraitd 3) à rinstniction publique, de Thorigny (4) à 1 intérieur, de Casablanca [o] à l'agriculture et au commerce, Lacrosse (6) aux travaux publics, Fortoul (7) à la marine, Blondel (8) aux finances, le général Leroy de Saint-Arnaud à la guerre. En outre, M. de Maupas (9), préfet de la Haute-Garonne, était nommé préfet de police en remplacement de M. Cartier. Le Président savait qu'il pouvait compter sur le dévouement absolu de M. de Maupas. Quelques jours avant le 27 octobre, il lui disait (10) : « J'apprécie à toute leur valeur les hommes qui me servent en ce moment; je suis plein d'estime pour leur talent, mais ils pensent autrement que moi ; ils voient le salut du pays là où je vois sa perte. Se traîner à la remorque de cette Assemblée et perdre en vaines querelles le temps qui nous sépare de 1852, c'est marcher en aveugles à une catastrophe inévitable. Il faut en finir, il faut agir, il faut à tout prix sauver ce malheureux pays qui va droit aux abîmes... La situation actuelle est trop tendue pour pouvoir se prolonger au delà de quelques semaines; si je n'agis pas, mes adversaires prendront les devants; ils n'ont ni l'autorité nécessaire pour entraîner l'armée à leur suite, ni l'appui de 1 opinion; ils sont divisés ; leur tentative de coup de force avorterait ; la guerre civile en serait la conséquence inévitable; ce malheureux pays serait livré à l'anarchie ; nous verrions revenir les horreurs de 1793. Il n"v a que mon nom qui soit une force suffisante pour rassurer le pays, pour entraîner l'armée... Plus que jamais aujourd hui je suis décidé à agir... Je me

(1) Procureur général à Rouen.

(2) Ancien pair de France.

(3) Membre de l'Institut.

(4) Ancien avocat général à Paris.

(5) Député.

ÇI)Id.

(8) Inspecteur général des finances.

(9) Ancien sous-préfet de Beaune, puis de Boulogne. Préfet de l'Allier.

(10) Mémoires, p. 188, 189.

vois au bord d'un large fossé plein d'eau ; il est sans doute difficile à franchir, mais je vois sur l'autre rive le salut de mon pays. Je vous donnerai l'exemple, je serai à votre tête, je me jetterai le premier à la nage; mais, pour Dieu, suivezmoi, elle pays sera sauvé... »

Le nouveau ministère est accueilli par les huées de la presse opposante. « C'est, dit le Siècle (1), traiter l'Assemblée avec un sans-façon un peu trop cavalier que de lui offrir cette collection de nullités uniquement destinées à masquer la politique personnelle. Le Président a groupé autour de lui des doublures afin de se réserver le rôle principal... » IS Ordre (2) déclare que ces nominations ont produit « ...un double sentiment d'ironique dédain et de douloureuse indignation, et que tout d'abord on s'est pris de rire en voyant cette étrange collection de noms inconnus, d'incapacités notoires..* i) Le surlendemain, ce journal ajoute : « ...La folie du parti élyséen est aujourd'hui tellement manifeste que la présence même de ministres sérieux ne suffirait pas à rassurer l'opinion... » Suivant les Débats (3), «à la salle des conférences, à la Bourse, dans les salons, dans la presse, l'étonnement est universel, la confusion et l'incertitude sont à leur comble » . h'Union (4) écrit que « le divorce est consommé, que la rupture est faite... Tout le monde en apprenant ces nominations disait: Est-ce bien sérieux?... L'ébahissement est devenu presque universel... L'Elysée vient de jeter le premier cri de guerre. . . L'étoile bonapartiste, voilà donc le salut ! . . . » hOpinioti publique [b) traite le ministère d'incolore, de complaisant et de subalterne, y voit un amoindrissement considérable du pouvoir et constate que la responsabilité présidentielle passe sur le premier plan... L'idée (6) de substituer l'arbitraire d'un seul... d'un nom au pouvoir d'une grande

(1) 28 octobre.

(2) 29, 31 octobre..

(3) 29 octobre.

(V) 27, 28, 31 octobre.

(5) 28 octobre.

(6) 31 octobre.

Assemblée, ne nous parait pas seulement abjecte, elle nous parait insensée... » Quant à la loi du 31 mai, Louis-Napoléon

tt la voulait (1) il y a un an parce qu'il espérait obtenir de la majorité la prorogation, il n'en veut plus parce qu'il ne l'espère plus aujourd hui; l'opinion change parce que l'intérêt change...; c'est une pitié, et vous préparez d'inépuisables gaietés à l'histoire. Non, nous n'avons pas besoin de sauveurs, ils coûtent trop cher...; nous nous sauverons nous-mêmes... » Le Paj s (2) s'écrie par la plume de M. de la Guéronnière :

« . . .Nous ne doutons pas qu'il ne préfère glorifier son nom dans la fondation d'un gouvernement libre que de le compromettre dans une aventure... Nous aimons mieux croire à la probité qu'à l'intrigue, au bon sens qu'à la démence... Parce qu'on a l'honneur d être le chef d'un gouvernement, cela ne veut pas dire que l'on soit nécessairement un fou ou un aventurier...; jusqu à preuve du contraire, nous persistons à penser qu'il peut y avoir un honnête homme dans un grand nom... n ; puis par celle de M. de Lamartine (3) : « ...Un coup d'État?... Nous ne répondons qu en levant les épaules depuis trois ans..., nous ne croyons ni à la folie, ni au crime, ni à l'impossible. . . " Les journaux publient la lettre suivante, adressée (-4) par Félix Pyat au Président : u J'ai à cette heure l'amère satisfaction du : Je l'avais bien dit! ... Il est prouvé, ainsi que je l'affirmais à la tribune le 5 septembre 18 i8, que la présidence... avec une base électorale si large..., c'était une vraie royauté, grosse d'ambitions et de périls; que, indépendante et rivale de l'Assemblée, elle recommencerait à coup sûr... le duel des royautés contre les parlements...; que le pouvoir exécutif — les mots disent les choses — ne devait être que l'agent du législatif;... que les corps à deux tète? sont des monstres... Cela fit beaucoup rire dans le temps M. de Tocqueville et les autres Américains ; ils n'ont plus si envie de rire aujourd'hui. . .

(l) 21 octobre.

(2'i 31 octobre.

(3) i" novembre — Voir aussi le Conseille^ du peuple, par Lamartine.

(4) 30 octobre.

A voir l'engouement de la France pour le grand nom que A'ous portez, à voir votre candidature voler de clocher en clocher avec l'essor même de l'aigle impériale, votre élection s'étendre d'un horizon à l'autre avec la promptitude invincible de la foudre... comme une sorte de choléra national... ; devant cette unanimité prodigieuse d'opinion... vous avez pu et dû (avoir) le vertige, vertige concevable, excusable, car il était général; vous avez expliqué votre succès immense, inouï, unique dans les fastes de l'histoire, par un retour d'idolâtrie. . . pour la monarchie, dans votre personne... Il y avait de quoi certes tourner la tête à de moins princes que vous; il y avait de quoi conclure. . . que la France était bonapartiste. . . C'était là votre erreur. Monsieur!... Votre élection a été un acte révolutionnaire... L'Empire, c'était une partie de la Révolution... L'Empereur lui-même, c'était un parvenu. . . Un lieutenant passé Empereur, un clerc d'huissier roi de Suède, un palefrenier roi de Naples, vingt-quatre soldats maréchaux d'empire, le peuple devenant souverain..., voilà le mot de l'énigme. Monsieur... ; voilà ce qui a fait votre élection... Sous la monarchie, le peuple en dix siècles n'avait compté que deux des siens devenus maréchaux, Fabert et Ghevert; sous l'Empire, en dix ans il ne comptait pas deux nobles devenus maréchaux. L'Empire exaltant le peuple, bouleversant le vieux monde, déplaçant nobles et rois, mettant la France et l'Europe sens dessus dessous pour introniser les plus braves, ce n'était donc pas tout à fait l'ordre, la conservation... c'était tout le contraire, c'était la révolution!... Quels étaient vos droits à l'estime (des conservateurs)?... Le nom de Bonaparte, deux insurrections, un livre communiste, n'étaient pas des titres (auprèsd'eux)... Vous n'étiez pas leur homme... (mais)... ils ont flairé... le pouvoir frais, et, chevaux de Darius, ils ont salué le soleil levant... ; ils vous ont élu malgré eux, entraînés par le courant populaire et dans l'intention de le dominer...; ils vous ont embrassé pour vous étouffer. Ils ont voulu faire du prétendant un pont, une planche à passer de la Répubhque à la Régence et à la Royauté. . . L'Empire est impossible. . . parce

que pour chasser une Assemblée il faut revenir d'Egypte et non de Versailles... L'Empire même du véritable Empereur était un régime monstrueux, inhumain, impossible. . . ; c'était le droit brutal de la force, le règne du sabre; c'était la tyrannie au dedans et au dehors, c'était l'Europe opprimée par la France, la France opprimée par un homme. . . L'Empire. . . c'est la dictature d'abord et l'invasion ensuite. . . L'invasion. . . a condamné à jamais l'Empire... Ne vous immolez pas...; nous nous passerons d'holocauste ; le temps des Messies mâles ou femelles, des Jésus ou des Jeanne d'Arc, n'est plus. La France n'a pas besoin d'être si sauvée que vous le croyez... il n'y a personne de nécessaire... faute d'un prétendant la France ne meurt pas. Ne nous sauvez pas malgré nous, de grâce!... »

L'émotion causée par la composition du nouveau cabinet n'était pas calmée qu'une circulaire du ministre de la guerre, à peine installé, vint l'exalter encore. Elle était adressée aux généraux commandant les divisions territoriales et ainsi conçue : « La confiance que l'armée inspire, elle la doit à sa discipline, et nous le savons tous, général, point de discipline dans une armée où le dogme de l'obéissance passive ferait place au droit d'examen. Un ordre discuté amène l'hésitation, l'hésitation la défaite. Sous les armes le règlement militaire est l'unique loi. La responsabilité qui fait la force et 1 autorité militaire ne se partage pas; elle s'arrête au chef de qui l'ordre émane, elle conserve à tous les degrés l'obéissance et l'exécution. Dans les luttes intestines, la discipline assure le triomphe de l'ordre... Soyons prêts à tout, et soit qu'il faille un jour soutenir au dehors l'honneur de nos armées, soit qu'au dedans la société en péril cherche en nous son plus ferme appui, que ces sentiments qui m'animent et qui sont aussi les vôtres, entretenus dans les rangs de l'armée, la maintiennent à la hauteur de sa double mission... »

Ce document militaire, qui en toutes autres circonstances eut passé inaperçu, ou même eût été trouvé très correct, fait une impression énorme. On v voit le coup d'Etat; c est le général qui prévient les soldats qu'ils devront obéir aveu-

glément. Le Siècle (1) le considère comme ayant une gravité excessiA'e. «...Supposons que le Président... ordonne d'expulser de l'Assemblée les représentants... Les généraux, dans la doctrine de M. de Saint-Arnaud, sont évidemment tenus d'obéir sans examen... Si l'expulsion se fait heureusement, c'en est fait en un tour de main du pouvoir parlementaire et de la liberté du pays. Le dogme de l'obéissance passive livre à celui qui dispose de la force toutes les positions, toutes les places, toutes les lois... Il y a dans la Constitution divers articles qui font à l'armée une nécessité absolue du droit d'examen... La discipline n'est pas l'arbitraire du commandement... L'armée devrait (donc) apprendre à n'avoir plus de conscience... qu'il n'y a plus ni lois, ni droit, ni justice...; qu'il n'y a que des chefs aux ordres desquels il faut obéir, quels que soient ces ordres... (L'armée) n'est point instituée pour devenir l'humble prétorienne du premier ambitieux... L'ère des Césars ne reviendra pas... » Pour le National(2), la circulaire est un outrage flagrant aux principes constitutionnels.

Dans la séance du 4 novembre, l'Assemblée reprenait ses travaux et entendait la lecture d'un message présidentiel, dont voici les principaux passages : «... Une vaste conspiration démagogique s'organise en France et en Europe ; tout ce que les partis renferment d'insensé, d'incorrigible... s'est donné rendez-vous en 1852, non pour bâtir, mais pour renverser... Partout le travail se ralentit, la misère augmente, les intérêts s'effrayent et les espérances antisociales s'exaltent, à mesure que les pouvoirs publics affaiblis approchent de leur terme... Mon devoir n'a pas changé, c'est de maintenir l'ordre inflexiblement, c'est de faire disparaître toute cause d'agitations, afin que les résolutions qui décideront de notre sort soient conçues dans le calme et adoptées sans contestations. Ces résolutions ne peuvent émaner que d un acte décisif de la souveraineté nationale, puisqu'elles ont toutes pour base l'élection populaire. Eh bien! je me suis demandé s'il fallait en

(1) 2 novembre.

l'2) 2, 3 novembre.

présence du délire des passions, de la confusion des doctrines, de la division des partis, alors que tout se ligue pour enlever à la morale, à la justice, à l'autorité leur dernier prestige, s'il fallait, dis-je, laisser ébranlé, incomplet, le seul principe qu'au milieu du chaos général la Providence ait maintenu debout pour nous rallier... Je me suis demandé si, lorsque des pouvoirs nouveaux viendront présider aux destinées du pavs, ce n'était pas d'avance compromettre leur stabilité que de laisser un prétexte de discuter leur origine et de méconnaître leur légitimité. Le doute n'était pas possible, et sans vouloir m'écarter un seul instant de la politique d'ordre... je me suis vu obligé, bien à regret. . . (de) choisir un autre (ministère). . . qui (voulût) admettre la nécessité de rétablir le suffrage universel. . . [Agitation contenue.) Il vous sera donc présenté un projet de loi qui restitue au principe toute sa plénitude en conservant de la loi du 31 mai ce qui dégage le suffrage universel d'éléments impurs. . . {Mouvement.) . . .Je n'entends pas renier l'approbation que j'ai donnée... à l'initiative prise parle ministère qui réclama des chefs de la majorité, dont cette loi était l'œuvre, l'honneur de la présenter. [Mouvements ; exclamations.) Je reconnais même les effets salutaires qu'elle a produits. [Sourires; agitation. )F.D. se rappelant les circonstances... on avouera que c'était un acte politique... une véritable mesure de salut public... (qui ne doit avoir) qu'un temps limité... La loi du 31 mai... a même dépassé le but... personne ne prévoyait la suppression de 3 millions d'électeurs dont les deux tiers sont habitants paisibles des campagnes. [Chuchotements.) ...Cette immense exclusion a servi de prétexte au parti anarchique qui couvre ses détestables desseins de l'apparence d'un droit ravi à reconquérir... Défectueuse... lorsqu'elle est appliquée à l'élection d'une Assemblée, (la loi du 31 mai) l'est bien davantage lorsqu'il s'agit de la nomination du Président (rire* ironiques prolongés à droite et à gauche)^ car si une résidence de trois ans dans la commune a pu paraître une garantie de discernement imposée aux électeurs pour connaître les hommes qui doivent les représenter, une résidence aussi prolongée ne

saurait être nécessaire pour apprécier le candidat destiné h gouverner la France. {Rumeurs, chuchotements.) .. .Autre objection grave... La constitution exige pour la validité de l'élection du Président... 2 millions au moins de suffrages, et s'il ne réunit pas ce nombre, c'est à l'Assemblée qu'est conféré le droit d'élire. La Constituante avait donc décidé que sur 10 millions de votants... il suffisait du cinquième pour valider l'élection. Aujourd'hui, le nombre des électeurs se trouvant réduit à 7 millions, en exiger deux, c'est intervertir la proportion, c'est-à-dire demander presque le tiers au lieu du cinquième, et ainsi dans une certaine éventualité ôter l'élection au peuple pour la donner à l'Assemblée. C'est donc changer positivement les conditions d'éligibilité du Président.. . Enfin le rétablissement du suffrage universel. . . donne une chance de plus d'obtenir la revision... (Celle-ci, disaient les adversaires de la revision,) œuvre d'une Assemblée issue du suffrage universel, ne peut pas être modifiée par une Assemblée issue du suffrage restreint... Il est bon de pouvoir dire à ceux qui veulent lier le pays à une constitution immuable : Voilà le suffrage universel rétabli; la majorité de l'Assemblée soutenue par des millions de pétitionnaires, par le plus grand nombre des conseils d'arrondissement, par la presque unanimité des conseils généraux, demande la revision : avez-vous moins confiance que nous dans l'expression de la volonté populaire?... On objecte, je le sais, que, de ma part, ces propositions sont inspirées par l'intérêt personnel. Ma conduite depuis trois ans doit repousser une allégation semblable. Le bien du pays sera toujours... le seul mobile de ma conduite. Je crois de mon devoir de proposer tous les moyens de conciliation... pour amener une solution pacifique, régulière, légale, quelle qu'en puisse être l'issue... La proposition que je vous fais n'est pas une tactique de parti, ni un calcul égoïste, ni une résolution subite; c'est le résultat de méditations sérieuses et d'une conviction profonde... Rétablir le suffrage universel, c'est enlever à la guerre civile son drapeau, à l'opposition son dernier argument... Ce sera fournir à la

France la possibilité de se donner des institutions qui assurent son repos... u

En dehors de la popularité cherchée, le Président espérait-il aussi que cette abrogation de la loi du 31 mai 1850, tout en ne changeant rien aux dispositions révisionnistes de la majorité, lui ramènerait les voix opposantes, auquel cas le projet de coup d'État pourrait être abandonné ou du moins ajourné? Quoi qu'il en soit, l'accueil fait au message, et par la presse, et par l'Assemblée, dut lui enlever sur-le-champ les illusions qu'il pouvait avoir.

Les membres de la majorité disaient (1) : Les raisons qu'il donne pour abroger la loi du 31 mai existaient lorsqu'elle a été présentée; tout cela n'est que mensonges répétés et perfidie prolongée; il se moque de nous! il est cynique! Il nous trompe et il nous outrage! C'est la guerre!

En dehors du Constitutionnel^ de la Patrie et du Pays (cette dernière feuille revenait au prince), la presse ne montrait pas moins d'indignation. Y, Opinion publique (2) dit : « Depuis de bien longues années jamais ou n'avait vu le gouvernement d'un grand pays prendre une telle attitude, parler un semblable langage. Ce serait à n'y pas croire si on ne l'avait vu de ses propres yeux, entendu de ses propres oreilles... Le message, c'est la décadence... Pas un aperçu neuf, pas une idée... La puérilité, la naïveté, l'égoïsme dans ce qu'il a de moins acceptable, la témérité, la vanité dans ce qu'elle a de plus effréné... 11 termine en disant qu'on aurait tort de penser qu'il entre dans sa résolution l'ombre d une pensée personnelle. Pas un membre à ces mots n'a pu conserver son sérieux... » Ce journal publie dans ses numéros des 4, 5, 7 novembre un article intitulé : Comment se fit le coup d'État de Fructidor. — Les Débats 1 3j exposent que « l'effet produit sur l'Assemblée a été déplorable... La majorité n'a pas voulu se laisser convaincre qu on a la ferme intention de marcher

(1) Voir Odiion Barrot, Mémoirety t. IV, p. 173.

(2) 5 novembre 1851.

:3) Jbid.

d'accord avec elle, au moment même où l'on vient lui proposer de se désavouer elle-même en détruisant l'acte le plus important de sa carrière... celui qu'elle considère comme la base essentielle de sa politique... (C'est) le déplorable abandon des principes qui avaient maintenu jusqu'à présent l'union (des pouvoirs)...; c'est un défi jeté (1) à la Chambre... » 'L'Union (2) s'écrie : « Le message, c'est la guerre! c'est l'acte le plus éclatant de rupture avec la majorité. » L'Assemblée nationale (3) estime « que le pouvoir exécutif vient de rompre avec la majorité. II n'est plus possible de se faire illusion sur le sens de cette inconcevable attaque... Jamais un ministre, jamais une royauté n'avaient traité une Assemblée avec aussi peu d'égards; jamais l'intérêt privé... ne s'était montré avec tant de cynique franchise; c'est un manifeste adressé à la nation pour accuser le pouvoir législatif... Le seul but du message est de quêter la popularité... Si des ennemis mortels avaient voulu perdre le Président... auraient-ils imaginé un plus incroyable tissu de non-sens, de contradictions, un plus maladroit plaidoyer contre la loi du 31 mai, contre le drapeau du parti de l'ordre, un plus pauvre manifeste de réélection?. . . Le Président. . . a pour allié la Montagne! ...» La Patrie (4), au contraire, « déclare qu'il faut plus que jamais un gouvernement d'ordre... Si les bases de ce gouvernement ne se trouvent ni dans le parti légitimiste, ni dans le parti orléaniste, ni dans le parti démocratique, ces trois partis doivent à leur conscience, à leur honneur, à leur devoir, ils doivent au pays de le chercher et de le choisir en dehors d'eux... S'il existe un autre homme que Louis-Napoléon pour établir ce gouvernement d'ordre, assez populaire pour s'appuyer sur la nation, nous l'adopterons; mais vainement nous cherchons

(2) 5 novembre 1851.

(3) Ibid.

(4) Odilon Barrot fait dire par Y Ordre : « Il est bon que le pays et l'Assemblée gâchent que cette idée (d'un coup d'Etat) n'est pas abandonnée... et (qu'on) se promet d'y revenir quand tous les autres moyens seront épuisés... Nous vivons sous un fjouvernement oîi tout est possible... »

autour de nous cet autre sauveur des lois, de la famille, de la propriété et de la religion; nous ne le voyons pas... « Dans le Pays (1), M. de la Guéronnière considère le message comme un acte de réparation.

A l'explosion de mécontentement causée par le message vient se joindre la persistance de plus en plus grande et obstinée des bruits de coup d'État. La situation se tend chaque jour davantage, devient impossible; les esprits s'irritent et s'exaltent; on sent la bataille imminente, on a la persuasion que d'une façon ou d'une autre la fin de ce qui existe est fatale et proche. Les membres de la majorité jettent un cri d'alarme; ils disent que le prince est à la veille de consommer un attentat contre la Représentation nationale; que tout le monde le proclame; que c'est l'évidence même; qu'il faut prendre les devants. Ils sont décidés à se défendre, et parmi les plus résolus se trouvent précisément les trois questeurs, Baze, général Le Flô et de Panât. Et comme il peut exister des doutes sur les conditions d'exercice du droit de défense reconnu à ceux qui représentent l'Assemblée nationale, ils déposent une proposition de loi ainsi conçue : Article premier : Le président de l'Assemblée nationale est chargé de veiller à la sûreté intérieure et extérieure de l'Assemblée ; il exerce au nom de l'Assemblée le droit conféré au pouvoir législatif par l'article 32 de la Constitution de fixer l'importance des forces militaires pour sa sûreté, d'en disposer et de désigner le chef chargé de les commander. A cet effet, il a le droit de requérir la force armée et toutes les autorités dont il juge le concours nécessaire. Les réquisitions peuvent être adressées directement à tous les officiers commandants ou fonctionnaires, qui sont tenus d'y obtempérer immédiatement, sous les peines portées parlaloi..4?•/^c/e </eM.rzeme; Le président peut déléguer son droit de réquisition aux questeurs ou à l'huissier. Article troisième : La présente loi sera mise à l'ordre du jour de l'armée et affichée dans toutes les casernes sur le territoire de la République.

(1) 6 novembre 1851.

Le Constitutionnel {l) TâïUe : « Le ministre de la guerre. .. pourrait... (céder sa place) à M. le questeur Baze, ce spirituel avocat de Lot-et-Garonne, mais qui n'a jamais fait la guerre qu'au Président de la République. M. Baze pourrait aussi de son autorité privée retenir sous ses ordres le préfet de police, le préfet de la Seine, tous les commissaires de police, tous les officiers de paix, tous les sergents de ville et jusqu'à la gendarmerie... M. Baze... pourrait aussi devenir le chef du pouvoir exécutif. ...La réquisition (2) directe... par le pouvoir législatif serait, de soi, une mesure à ce point révolutionnaire qu'elle aurait pour effet immédiat de dissoudre la société. Croit-on qu'il se trouvât des colonels pour faire afficher dans les casernes une loi portant que l'armée devrait désormais obéissance à deux chefs distincts et séparés, le Président de la, République et le président de l'Assemblée? Il ne s'en trouverait pas un!... Si l'Assemblée prend la moitié du pouvoir exécutif, nous avons l'anarchie ; si elle le prend tout, nous avons une Convention... Il faudrait mettre dans un hôpital de fous ceux qui veulent donner à l'Assemblée le droit de requérir directement la force publique. Et tout cela, mon Dieu! pour ne pas vouloir vivre avec le pays, pour ne pas vouloir écouter ses vœux, ses prières, sa volonté... Quelques écervelés (3) de l'Assemblée ne se préoccupent pas de se défendre contre la démagogie et le socialisme, et ne A-eulent s'armer que contre le Président. Le pays prendra en pitié... de si folles imprudences... Qui donc a préservé la société en 1848? Qui donc a ramené l'ordre? Qui donc a relevé le pouvoir par ce merveilleux accord de six millions de suffrages?... La France entière, par la voix de deux millions de pétitionnaires, par la voix du plus grand nombre de conseils d'arrondissement, par la voix de quatre-vingts conseils généraux, a demandé la revision. Voilà le vœu du pays. » Les Débats (4) condamnent la proposition

(3) 17 novembre 1851.

(4) 10 novembre 1851.

des questeurs : u. Gomment concilier la situation que l'on veut créer avec le principe salutaire de la discipline et de la séparation des pouvoirs? Si le président de l'Assemblée a le droit de requérir directement la force armée... il est évident que l'on met deux armées en présence, l'armée de l'Assemblée et l'armée du président... C'est la guerre civile organisée. La mesure proposée sera considérée comme une mesure de vengeance et de colère, comme un acte de représailles!... m Ils ajoutent(l) que la Constitution est suffisamment claire et formelle; que dans le cas d'un attentat du pouvoir exécutif, ses attributions passeraient de plein droit à l'Assemblée; que si l'armée ne veut pas comprendre la Constitution, ce ne sont pas les développements qui lui en rendront l'intelligence plus facile. M. de la Guéronnière (2), dans le PaySj affirme que l'indépendance parlementaire ne court pas le moindre risque, que personne ne rêve un 18 fructidor, qu'il n'v a ni un pouvoir exécutif assez audacieux pour l'oser, ni des généraux assez ambitieux pour le seconder; que la France n'est pas assez dégradée pour ne pas trouver son salut en elle-même, et que les bruits de coup d'État ne sont plus que ridicules et risibles. M. de Lamartine ajoute bientôt (3) dans le même sens : « Quos vult perdere Deus dementat. Quand Dieu veut perdre un parti, il lui enlève le bon sens. Nous ne croyons pas que depuis qu'il existe des Assemblées dans le monde, on ait jamais présenté sérieusement au nom d une majorité une proposition aussi attentatoire au sens commun, aussi puérile et aussi révolutionnaire à la fois. Elle restera comme un monument de l'aberration... Quant aux résultats matériels de la proposition, la pensée se refuse à les analyser. La moitié d'un gouvernement la main levée contre l'autre ! Une armée du président sur la rive droite de la Seine, une armée de l'Assemblée sur la rive gauche... Dans la seule proposition (il y a) un outrage au pouvoir exécutif. Depuis quand un outrage n'est-il pas un commencement

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