S NAPOLEON III
caporal infirmier auquel il dit : « Qu'il n'est pas moins glorieux d'affronter ainsi la mort sans gloire de l'hôpital en secourant ses semblables que la mort du champ de bataille. » Il se rend aussi aux hôpitaux Beaujon, du Gros-Caillou, Saint- Louis.
Le Moniteur du 2 juillet insère une adresse du conseil général de la Seine-Inférieure au Président, au sujet des événements du 13 juin, pour le féliciter et pour lui exprimer la reconnaissance du département. « Pendant que la France, encore émue des dernières tentatives des factieux, vous voyait d'un œil plus calme marcher avec fermeté et prudence à la réalisation des espérances que l'élection du 10 décembre a fait naître, l'insurrection armée la plus audacieuse est venue tout à coup menacer la propriété, la famille, la religion, la civilisation tout entière. Elle éclate le 13 juin. Le 13 juin, vous en triomphez avec une résolution et un courage dignes du grand homme qui vous a laissé son nom et son exemple. Grâces vous soient rendues au nom des principes et des droits sacrés qui allaient périr dans le naufrage des lois, au nom de nos familles... au nom de ces populations laborieuses que cette guerre impie aurait plongées dans l'oisiveté et la misère... Poursuivez, Monsieur le Président, la mission presque divine qui vous est confiée. Vous avez déjà conquis l'estime et la reconnaissance de la France ; les six millions de suffrages qu'elle a donnés à votre nom, dans lequel elle voyait un symbole d'ordre et de paix, elle vous les donne aujourd'hui à vousmême. Persévérez, vous êtes dans la voie des grandes choses... vous pourrez, suivant vos desseins, fonder la République sur des bases inébranlables, gloire immortelle plus précieuse à vos yeux que les vains honneurs d'une couronne fi'agile et que le laurier sanglant des batailles. »
Le G juillet, le Président de la République assiste à l'inauguration du chemin de fer de Paris à Chartres. Il répond au toast du maire de cette dernière ville : «... C'est à Chartres que saint Bernard vint prêcher la deuxième croisade, magnifique idée du moyen âge, qui arracha la France aux luttes
intestines et éleva le culte de la foi au-dessus du culte des intérêts matériels. C'est aussi à Chartres que fut sacré Henri IV, c'est ici qu'il marqua le terme de dix années de guerres civiles en venant demander à la religion de bénir le retour à la paix et à la concorde. Eh bien! aujourd'hui, c'est encore à la foi et à la conciliation qu'il faut faire appel : à la foi qui nous soutient et nous permet de supporter toutes les difficultés du jour; à la conciliation qui augmente nos forces et nous fait espérer un meilleur avenir. Ainsi donc : à la foi! à la conciliation! à la ville de Chartres (1)! » Après les tentatives d'insurrection qui s'étaient produites à Paris et en province, et qui avaient jeté le trouble et l'effroi dans la population tout entière, ce langage si élevé et si sage venait avec un admirable à-propos rassurer le pays; c'était pour l'âme de la nation effravée par les proclamations enflammées de la Montagne, par les appels aux armes et par la guerre civile, un indicible rafraîchissement (2).
L'Assemblée vote (3), le 7 juillet, par 332 voix contre 148, une proposition de M. de Montalembert, tendant à l'abrogation de 1 art. 67 de la loi du 22 mars 1831 qui interdisait le cumul du commandement de la garde nationale et de la troupe de ligno à Paris et dans le département de la Seine. Dans la discussion, le général Baraguav d'Hilliers avait dit : « Que sera le ministre de la guerre devant le général commandant à Paris une force de 300,000 hommes? Que sera le chef du pouvoir exécutif? Que sera même l'Assemblée? L'histoire nous fournit d'assez fréquents exemples des dangers que court le pouvoir législatif de la part du pouvoir exécutif... pour que cette hvpotlièse puisse être faite... N'a-t-on pas vu des assemblées sauter par les fenêtres?... Si l'ordre est menacé aujourd'hui, la liberté
(1) « ...flots de populations pour voir et acclamer le Président... Les toits, les arbres, les terrasses étaient couverts de monde... chapeaux a{;ités en lair, cris enthousiastes... » (Voir le DLv Décembre, numéro du 7 juillet 1849.)
(-) Quand le Président, allant à Chartres, passa à Rambouillet, le sous-préfet, M. Peschiews-Bisson, lui adressa une allocution qui contenait ces paroles : « Le wagon qui porte César et sa fortune.» Le lendemain, M. Dufaure le destituait.
(3) Le 19 mai, l'Asfemblée nationale avait voté en sens contraire.
peut l'être demain... Vous détestez l'anarchie, je ne la déteste pas moins que vous, mais je ne veux pas davantage du despotisme... » «Le ministre, dit le représentant Lagrange, vient nous déclarer qu'il répond du général qui sera nommé... Il V a cinquante ans, il y avait aussi un ministère et un gouvernement responsables, et un général a fait le 18 bru-
maire
Le 15 juillet, le Président se rend à Amiens pour présider à la distribution de drapeaux aux gardes nationales de la Somme. Il y en avait (1) qui avaient fait plus de quinze lieues pour assister à cette cérémonie. Depuis la vieille blouse gauloise jusqu'à la tunique moderne, depuis le vieux casque du sapeur-pompier jusqu'au shako des levées de 1792 et de 1813, depuis la pique nationale de 1791 jusqu'au mousquet, c'était un long défilé qui s'effectuait aux cris incessants de : Vive Napoléon! Vive le Président de la République! Chaque garde national portait dans le canon de son fusil un petit drapeau tricolore où l'on voyait le portrait du Président de la République, et levait son shako sur la pointe de son sabre en passant devant le chef de l'État. Après la revue, celui-ci, dans son trajet jusqu'à la cathédrale, est l'objet d'une ovation continue, et il y arrive « après une marche véritablement triomphale » . Et le soir, quand il retourne à l'embarcadère, accompagné par la population entière, les rues où il passe sont « littéralement jonchées de fleurs » .
Le 22 juillet, il arrive à Ham, où il assiste à un banquet qui est donné en son honneur. Le maire lui adresse les paroles suivantes : « La ville de Ham... se rappelle avec reconnaissance votre bonté inépuisable à laquelle les malheureux n'ont jamais fait appel en vain... La France entière vous doit une reconnaissance éternelle pour tous vos efforts à rétablir l'ordre que de mauvaises passions avaient ébranlé jusque dans ses fondements... ^ Le curé se lève à son tour : tt ... Vous avez conquis le dévouement et l'amour des habitants de cette
(1) « Cent cinquante mille personnes étrangères à la ville étaient venues assister à cette réception. » {Gazette de France, numéro du 19 juillet 1849.)
paroisse aux jours d'épreuve; ils s'associent avec le plus vif enthousiasme à votre élévation et à votre triomphe... Ils aiment à se rappeler les œuvres de charité et de bienfaisance que votre main généreuse a répandues ici de toutes parts... ils saluent en vous l'élu de la divine Providence qui veille sur notre belle patrie... » Ce discours est un document historique qui a son importance, car il nous montre 1 homme généreux que fut toujours Louis-Napoléon. Il donnait sans compter; il donnait alors, et il était pauvre, et il ne puisait pas dans la bourse de 1 État. Aux toasts du maire et du curé, le Président fait cette réponse, qui eut un grand retentissement : ^ ... Aujourd hui que, élu par la France entière, je suis devenu le chef légitime de cette grande nation, je ne saurais me glorifier d'une captivité qui avait pour cause l'attaque contre un gouvernement régulier. Quand on a vu combien les révolutions les plus justes entraînent de maux après elles, on comprend à peine l'audace d'avoir voulu assumer sur soi la terrible responsabilité d'un changement. Je ne me plains donc pas d'avoir expié ici par un emprisonnement de six années ma témérité contre les lois de ma patrie, et c'est avec bonheur que dans les lieux mêmes où j ai souffert je vous propose un toast en l'honneur des hommes qui sont déterminés malgré leurs convictions à respecter les institutions de leur pays (l). » Il y avait là de sa part une condamnation pleine de crànerie des affaires de Boulogne et de Strasbourg, condamnation singulière, car il les avait autrefois déclarées légitimes, en se fondant sur ce que Louis-Philippe, porté au trône par une insurrection, était resté sans titre pour régner, attendu que son avènement n'avait jamais été consacré explicitement et directement par la nation entière. Peut-être voulait-il, en faisant amende honorable et en reniant tout procédé révolutionnaire, convier les conservateurs de toutes nuances à se rallier sous son drapeau. Sur ces entrefaites, quelques députés déposent une propo-
(1) " L effet produit par le discours de Ham est immense. Tous le» doutes sont aujourd'hui dissipés... L'histoire a rarement fourni de tels exemples de noble sincérité. » (Dix Décembre, numéro du 26 juillet.
sition de prorogation de l'Assemblée. Un certain nombre de journaux prétendent qu'elle n'a d'autre but que de permettre au Président de faire un coup d'État, auquel il est entraîné par les ovations du voyage d'Amiens. D'après la Gazette de France (1), l'Assemblée avait été très émue par les faits qui s'étaient passés dans cette ville. « Le public (2), dit-elle, commence à se préoccuper de la probabilité d'une nouvelle crise dont l'ovation d'Amiens a fait entrevoir l'imminence et la portée. Une rumeur générale nous apporte les mots de coup d'État, d'intronisation soudaine, de 18 brumaire, d'aigle venant d'Alsace et volant comme au 20 mars de clocher en clocher. On sent que l'Assemblée ne peut plus contenir le pouvoir exécutif dans les rails d'une constitution décrétée. Ces rumeurs ont-elles leur cause dans l'ambition d'un parti qui... espère qu'un nouveau coup de vent venant aussi des campagnes l'élèverait plus haut encore?... Il y a quelque chose qui pointe à l'Elysée... Serait-il vrai (3) qu'il existe un parti dont l'idéal est la reconstitution de l'Empire? Nous sommes autorisés à le croire... (Que sera-ce alors?)... L'Empereur fera des levées d'hommes et d'argent par décrets . . . Les conscriptions seront sans fin et sans limites... Il aura une garde impériale de 40,000 hommes, et des mameluks seront les plus près de sa personne. Il fera même la conscription des filles les plus belles et les mieux dotées de son empire pour les donner en mariage à ses officiers. Si quelques jeunes conscrits osent (déserter), il enverra sa gendarmerie. . . pour arrêter les père et mère, les sœurs, les tantes, les marraines, les amantes de ces réfractaires... Si le clergé se montre indocile... on arrêtera les cardinaux, les évêques, les vicaires généraux... on enverra des séminaires entiers dans les dépôts des conscrits réfractaires... Il faut aussi préseziter au peuple les prestiges de la gloire militaire et envahir chaque année un royaume ou une province pour ne pas laisser à la servitude le temps de
(1) 19 juillet 1849.
(2) 22 juillet 1849.
(3) i" août 1849.
respirer et de réfléchir... Avec qui et avec quoi voudrait-on refaire le ci-devant Empire?... Vous n'auriez qu'un gouvernement d'opéra. Cette longue révolution, commencée par la tragédie, finirait par une bouffonnerie qui serait sifflée par toute l'Europe, v compris la France. » — U Opinion publique remarque avec surprise que le Dix Décembre, « le Moniteur officieux de (l'Élvsée), s abstient scrupuleusement de chercher à dissiper les inquiétudes assez graves que les ovations bonapartistes inspirent à beaucoup de personnes » , et estime que les journaux de l'Elysée devraient bien « prendre la peine de rassurer ceux qui ne pensent pas que l'Empire soit une solution » . Ce journal dit encore (1) : « Où voulez- vous en venir?... Personne, j'imagine, ne songe à ressusciter l'Empire? L'Empire dort dans le sépulcre des Invalides avec le grand Empereur. Il vous faut une idole, et le Président de la République ne peut faire un pas sans que vous allumiez la flamme éternelle de votre enthousiasme à chaque borne de la route pour y brûler l'encens de votre idolâtrie! Vous battez des mains, vous êtes ivres de bonheur et vous nagez dans la joie. Tout est fini, plus de nuages au ciel, il ne reste plus qu'à dormir sur la foi des zéphvrs, en se plaçant dans la barque qui, comme le disait ce classique sous-préfet, porte César et sa fortune. Faites-nous donc grâce de vos bouquets composés de vieilles immortelles fanées, de vos feux réchauffés, de vos regains d'enthousiasme et de vos lieux communs courtisanesques puisés dans tant d'épopées dynastiques passées de mode. » Quelque temps auparavant, le Siècle (2) disait déjà : « Le gouvernement serait appelé à remplir la même tâche qu'après le 18 brumaire... Et d'abord le 18 brumaire a été fait par un homme que son génie et sa gloire plaçaient déjà au-dessus de tous ses contemporains. Le Consulat sans le premier Consul n'est pas moins ridicule que ne le serait l'Empire sans l'Empereur. Fort heureusement pour la France, il n'y a point à organiser les préfectures, à relever les tribunaux, à négocier un
(1)7 juillet.
(2) 25 juin.
concordat avec le Pape, à gagner les batailles de Marengo et de Hohenlinden... à dicter la paix d'Amiens à l'orgueilleuse Angleterre... » Et plus tard (1) il écrit : «Un coup d'État demain... ou dans deux ans!... Cette cruelle alternative, il dépend d'un seul homme de la faire disparaître; cet homme, c'est vous, Monsieur le Président... Vous partez... pour parcourir les provinces de l'Ouest, vous savez quelles sont les intentions qu'on prête à ce voyage. Nous n'y croyons pas. Dites... que vous déjouerez toutes les conspirations. Ne croyez pas vos flatteurs qui vous disent que... vous serez plus grand quand vous aurez échangé le titre légal de Président contre le titre usurpé d'Empereur... Rappelez-vous qu'on est plus grand le jour où l'on descend du pouvoir que le jour où l'on y monte... Rappelez-vous les paroles que vous prononciez vousmême il y a huit jours à peine. . . Ces paroles forment un engagement moral auquel vous ne pourriez manquer sans déshonneur... » La Liberté (2) continue à reprocher au prince de n'être pas bonapartiste : « Au profit de qui se ferait la Restauration?... Qui donc aurait intérêt aujourd'hui à désirer l'Empire? l'Empire avec les Falloux! l'Empire avec les Thiers ! l'Empire avec les Fould! l'Empire avec les boursicotiers de Louis-Philippe! Taillé sur le patron du dernier règne, l'Empire deviendrait épicier. Il ne manquerait que ce dernier outrage au grand nom de Napoléon ! » Le discours de Ham la révolte (3) : « Que signifie ce mot de légitime tiré du vieux répertoire delà Restauration?... Avant d'être au pouvoir, faire de l'opposition, invoquer les grands et nobles sentiments qui font vibrer le cœur du peuple, et puis, une fois au pouvoir, condamner son passé, poursuivre ses amis, trahir ses principes et ses propres intérêts, et se déclarer soi-même coupable!... Nous pensons bien (4) que MM. Yaudrey, Persigny, Conneau, et les autres compagnons de Strasbourg et de
(1)29 juillet.
(2) 17 juillet.
(3) 25 juillet.
(4) 26 juillet.
LE PRÉSIDENT ET L'ASSEMBLÉE LEGISLATIVE. i05
Boulogne qu'il a décorés... vont renvoyer leurs décorations, car on n'a jamais été décoré pour un crime, et le discours de Ham ne permet plus d'équivoque à cet égard... A cinq ans (1) de distance, il sera permis d'appeler régulier un gouvernement contre lequel on a fait trois volumes et deux insurrections. A cinq ans de distance, il sera permis de se précipiter aveuglément dans les bras des mêmes hommes qu'on livrait à la risée de la France et de l'Europe... A cinq ans de distance, il sera permis de retourner humblement au lieu même où on a écrit ces pages étincelantes de vérité et de les désavouer publiquement!... Quand on a soi-même contribué au renversement (d'une) constitution, quand on a travaillé à l'expulsion d'une dvnastie, quand on l'a supplantée et remplacée, venir faire son éloge funèbre et exhaler des regrets posthumes en invitant tout le monde à respecter le gouvernement établi parce qu'on représente soi-même ce gouvernement, c'est rappeler trop naïvement cette remarque judicieuse d'un auteur contemporain : L ordre, c'est ce que tout conspirateur demande quand il est arrivé au pouvoir... Reconnaître (2) en 1849 que le gouvernement de Louis-Philippe avait droit au respect de tous, c'est reconnaître que ce qu'on a voulu changer satisfaisait au besoin de la situation, c'est déclarer qu'on va l'imiter... L'Empire pour renouveler et continuer le règne de Louis-Philippe, mais à quoi bon?... L'orateur de Ham... a voulu montrer... que son nom ne représentait plus rien... En reniant ses ouvrages, il a réfuté d'un mot les Idées napoléoniennes... On voit ce que promettent les prétendants et comment ils tiennent leurs promesses... » Sous la signature vraie ou supposée du général R..., vieux soldat de la vieille garde (sic), la Liberté ajoute : « Cette malheureuse déclaration aboutit... à la restauration des Bourbons... En effet, si c est un crime de renverser un gouvernement établi, le grand Napoléon est coupable d'avoir fait le 1 8 brumaire qui sauva la France! Il est coupable d'avoir substitué l'Empire à là
(1) 27 juillet.
(2) 28 juillet.
République! Il est coupable à son retour de l'île d'Elbe d'avoir chassé de la France la royauté de Louis XVIII ! Ainsi le grand homme est accusé par son neveu de ce triple attentat!... Ce n'est pas tout! Au compte du Président, le peuple est coupable d'avoir pris la Bastille au 14 juillet, d'avoir détrôné Louis XVI, d'avoir, complice de l'Empire, expulsé le roi donné par la Sainte-Alliance, d'avoir brisé la couronne de Charles X en 1830, d'avoir démoli dans une heure le trône de Louis-Philippe, d'avoir rappelé la famille de Bonaparte (1). » — Pour la République (2), " on ne fait pas un empereur à propos de rien... on fait un empereur au retour d'Aboukir ou de Marengo, on ne fait pas un empereur au retour de Chartres ou d'Amiens ». Pour la Presse (3), il n'y a pas à s'inquiéter. Les réceptions les plus enthousiastes ne signifient rien. Sur ce même chemin, peu de temps avant la révolution de Février, Louis-Philippe fut reçu avec des acclamations telles que le soir même il écrivit à M. Guizot : « Mon cher ministre, soyez béni! » Les acclamations trop bruyantes font qu'on n'entend pas ce qu'il faudrait entendre. Le Constitutionnel (4) proteste : « On disait que Louis-Napoléon, sous prétexte d'inaugurations de chemins de fer, allait chercher en province des encouragements à l'inauguration d'une dictature, et qu'après avoir recruté des suffrages pour. . . un nouveau 18 brumaire il ne manquerait pas de rapporter l'Empire ou tout au moins la Présidence à vie dans son wagon. La Montagne peut prendre ses vacances sans inquiétude. Les populations... n'ont pas voté un 18 brumaire... Il n'y a eu que des acclamations parfaitement constitutionnelles. » — « Nous ne saurions, disent les Débats (5), attacher une grande impor-
(1) La Liberté rappelle qu'à la mort du duc de Reichstadt le prince, pour se conformer aux volontés de l'Empereur, sijjua du nom de Napoléon-Louis et s'écria : « Pourquoi dérojrer aujourd'hui à cet usage? Sacrifier le nom de Napoléon à celui de Louis indique des tendances rétrogrades qui ont une bien triste signification ! «
(2) 27 juillet.
(3) 20 juillet.
(4) l-^' août.
(5) 29 juillet.
tance aux bruits de coups d'État... M. Dufaure a parlé de ces rumeurs avec le plus grand mépris, et il les a signalées comme des inventions absurdes, indignes d'occuper les hommes sensés, comme des commérages ridicules (1). » A l'Assemblée, M. Dufaure (2), en effet, dans la discussion relative à la prorogation, s'exprimait ainsi : «Il y a un danger, nous dit-on. Vovez un peu les bruits de coup d'État qui circulent... Il est vrai que nous lisons tous les jours, que nous entendons tous les jours que des coups d'État se préparent, que c'est un empire qu'on veut restaurer... Ai-je le besoin de dire qu'il n'y a pas le moindre fondement à tous ces bruits?... De bonne foi, le pouvoir ministériel n'est pas dans des mains qui aient donné lieu de croire qu'elles se prêteraient facilement à un coup d'État... » Et comme on crie au ministre : « On le fera sans vous ! On vous enverra à Vincennes ! ^ il ajoute : « Il n'y a pas plus d idée, de désir de coup d'État dans quelque portion du gouvernement que ce soit que dans le ministère... Le discours de Ham n'est-il pas une énergique protestation? Messieurs, quand on a pris des engagements pareils... on devrait être à 1 abri de tous les soupçons etde toutes les calomnies... »
(1) Néanmoins, le Moniteur insère une note, évidemment émanée du ministère, où il est dit : « Le Président de la République ne peut qu'être Uatté de recevoir les félicitations des autorités, mais il serait de beaucoup préférable que les adresses lui fussent remises sans être prononcées. »
^2) Séance du 28 juillet. "^Voir le Moniteur.] Danâ cette séance, M. Pascal Duprat dit : « Je n'accuse pas le Président de la République; je crois à sa loyauté, je crois qu'il respectera le pacte fondamental qu'il a juré, car si je crois à la parole humaine, j'v crois surtout quand elle prend dans un serment public le caractère même d'une parole religieuse... Mais il v a aujourd'hui à Paris une société qui s'adresse aux ouvriers, à l'armée, à la bourgeoisie, et qui dit : Pesez sur l'Assemblée, adressez-lui des pétitions; il faut que la Constitution soit changée. En voici les statuts. Préambule : Une cause incessante de crainte et de trouble dans les esprits et dans les affaires... servant à encourager les plus mauvais projets, les plus coupables espérances, c'est le peu de durée du pouvoir exécutif; il le faudrait à vie... Article 4. Le bureau devra : 1° faire circuler dans Paris et présenter à domicile des listes imprimées... portant le nom, la profession de l'adhérent, son vœu sur les titres à réclamer, président ou consul ; 2» envoyer ces listes dans tous les départements ; 3" répandre des brochures sur la nécessité d'élire à vie le pouvoir exécutif, etc. » Et l'orateur reprend : « Il ne s'agit plus ici de simples rumeurs... Oui. la République est assiégée, et lorsqu'on vous demande de vous proroger, on dit à la République d'abandonner la forteresse où elle se défend contre ses ennemis... «
Le citoyen Théodore Bac ne partage pas la manière de voir du ministre : « N'y a-t-il pas un Comité de pétitionnemeni pour V appel à la nation? Le journal le Pays ne dit-il pas : De toutes parts s'élève un cri qui a acquis depuis quelques jours une force imposante ; finissons-en, le travail fait défaut, la confiance ne renaît pas, le crédit est languissant, toutes les affaires sont en souffrance, finissons-en!... Il en est de ceci comme de toutes les expressions comprimées d'un besoin irrésistible, il grandit à chaque instant et se fortifie par la résistance même qu'il rencontre... Ce cri est national... la situation ne l'indique que trop, il la résume. — Ce système a déjà réussi une fois... après avoir renversé l'Assemblée constituante sous les efforts des pétitions, on espère renverser son œuvre, la Constitution... «
L'Assemblée suspend ses travaux du 13 août au 30 septembre.
Les journaux anglais se font l'écho des bruits de coup d'État. «Le discours (d'Amiens), dit le Morning Chronicle, a produit une vive sensation à Paris ; on regarde ce discours comme un prologue du mouvement impérialiste dont nous entendrons plus longuement parler avant peu... » Suivant le Times, «la courte prorogation de l'Assemblée est signalée... comme une preuve convaincante de l'existence d'un projet de coup d'État impérialiste. On nous dit qu'un de ces beaux matins, au saut du lit, nous verrons les murs de Paris couverts de placards annonçant qu'il a été jugé absolument nécessaire d'établir une forme solide et permanente de gouvernement... On ajoute que... (l'on a fabriqué) une grande quantité d'aigles en bronze (pour) les troupes... qui, semblables aux anciennes gardes prétoriennes, proclameront empereur le neveu de leur ancien chef. On fixe au 15 du mois prochain, jour anniversaire de la naissance de Napoléon, l'exécution de ce grand projet. » Louis Blanc écrivait (1) alors de Londres, dans une revue intitulée le Nouveau Monde : •• Entre deux grands pouvoirs, de même origine et de nature diverse, il est impossible que tôt
(i) Numéro du 15 juillet 1849.
LE PRESIDENT ET L'ASSEMBLEE LEGISLATIVE. lO'J
OU tard la lutte ne s'engage pas... Lorsque le pouvoir flotte au hasard entre un homme et une Assemblée, on peut tenir pour certain que cette Assemblée porte avec elle un 10 août, et que cet homme a derrière lui un 18 brumaire. De quel vertige ont donc été saisis les inspirateurs de cette Constitution?.,. Ils ont codifié l'anarchie... Un homme qui s'appuie sur le suffrage universel, qui dispose de l'armée, qui distribue les emplois, ne se laissera-t-il pas aller aisément à regarder la Constitution comme une toile d'araignée?. .. (Néanmoins) l'œuvre historique de 1 Empire estaujourd hui terminée. Non, non, il n'est pas de main qui puisse désormais soulever la pierre de ce tombeau. Est-ce l'œuvre de votre oncle avec la guerre... ? Il faut pour cela une autre Europe et un second demi-dieu. Est-ce l'œuvre de votre oncle moins la guerre? Mais c est le despotisme moins la gloire, ce sont les grands seigneurs tout couverts de broderies moins les soldats tout couverts de cicatrices; ce sont les courtisans sur nos tètes moins le monde à nos pieds; c'est un grand nom moins un grand homme; c'est lEmpire moins 1 Empereur. « Lamartine, dans le Conseiller du peuple (1), examine et traite longuement la question d'un coup d'État : tt Qu'entendez-vous dire depuis six semaines? Le gouvernement va faire un coup d'État... Il va un beau matin entourer le palais de l'Assemblée de troupes fanatisées par une vieille ombre d Empire endormie depuis trente-trois ans dans les catacombes des Invalides... On ira chercher le Président, on le proclamera Empereur héréditaire... On fera appel au peuple pour ratifier... Voilà le plan... absurde que la calomnie des uns, les espérances secrètes des autres, la bêtise de tous prêtent... au Président... Je n'en crois pas un mot... j'ai été de tous les Français le plus ombrageux, pendant qu'on faisait la Constitution, contre le nom de Bonaparte... je craignais que l'introduction d'un homme... qui... avait manifesté dans sa première jeunesse des prétentions au trône... n'offrît un chef à une faction de plus... je demandai moi-
(1) Kuméro du 29 juillet 1849.
même la continuation de l'exil... Je ne connaissais pas personnellement le prince. . . les années l'avaient mûri. . . les adversités l'avaient transformé... J'ai vu, j'ai lu, j'ai écouté, j'ai observé, j'ai connu depuis le Président, (et)... j'ai cru apercevoir... un homme à la hauteur de ses devoirs envers le pays... un homme d'État d'un coup d'œil juste et serein, un bon cœur, un grand bon sens, une sincère honnêteté d'esprit, une modestie qui voile l'éclat et non la lumière... Je crois que la République a eu la main heureuse et qu'elle a rencontré un homme là où elle cherchait un nom! La Providence a mis sa main dans le scrutin. (On peut lui dire :) Quoi! vous vous appelez Bonaparte, et vous ne briseriez pas ces liens de Lilliput?... et vous vous arrêteriez devant ce crime éblouissant et pardonné d'avance que le lendemain transforme en vertu ou en empire et qu'on appelle un 18 brumaire?... Et vous redescendrez humblement du pouvoir... pour vous perdre dans les rangs des citoyens vulgaires?... Mais pourquoi donc êtes-vous monté si vous vouliez redescendre ? Mais vous savez bien que de pareils noms ne redescendent pas! Mais vous voyez bien que le pays lui-même a su ce qu'il faisait en vous tentant par son élection! Il vous a dit tacitement : La République m'inquiète... je te mettrai si près d'un sceptre que tu n'auras qu'à étendre la main pour le prendre... Tu seras coupable devant la Constitution. Oui. Mais je veux que tu sois coupable ! Ose! prends ! règne ! je ne t'ai placé à la tête de la République qu'à la charge... de la confisquer! C'est l'escabeau que j'ai mis moi-même sous tes pieds pour atteindre au trône (1)... — Préférer une misérable parodie du 18 brumaire, un calque de gloire derrière la vitre de l'Elysée, un plagiat sans honneur d'empire à la gloire... de dévouer un grand nom à un grand peuple, de contribuer à fonder la liberté moderne... je ne l'en soupçonne pas... je le soupçonne de ce qui est sensé et non
(1) Il ne faut pas se lasser de le dire, quelque contrariété qu'on en éprouve. Ce que Lamartine donne comme une erreur était pourtant la vérité même : le 10 décembre 1848, ce n'est pas un président de la République que le peuple avait élu, mais un empereur!
de ce qui est absurde, de ce qui est grand et non de ce qui est misérable... Tous les rêves sont possibles... Qu'après sept ans d'anarchie, de terreurs, de proscriptions, d'échafauds, de supplices... un jeune général, couvert de gloire, attendu et appelé comme le second Messie, (fasse un coup d'État et réussisse, cela se comprend)... Mais à quelques mois d'une révolution de quelques heures... qui s'est faite d'elle-même... (alors que) la République n'a coûté ni une goutte de sang, ni une proscription, ni une confiscation, ni un centime extorqué, ni un cheveu dérobé à la tête d'un seul citoven... (alors que) le peuple consulté a élu le pouvoir exécutil, et que celui-ci d'accord avec l'Assemblée travaille à reconstruire l'administration... Que dans une telle absence de raisons ou de prétextes l'armée vienne dire : « Vous voulez la République, je « veux l'Empire. » Non, je ne le croirai jamais avant de l'avoir vu!... Et croient-ils donc, ces rapsodes de coup d'État, que l'armée soit sans conscience, sans réflexion, sans respect... sans honneur? L'armée n'est plus... une milice vénale... recrutée parmi les étrangers et les vagabonds... elle obéit, mais elle raisonne son obéissance... (D'ailleurs,) si dans trois ans le pays trouve que la période de durée du pouvoir exécutif est trop limitée, (la revision n'est-elle pas là?)... Pourquoi donc alors demander au crime ce que la légalité... assure? aux coups d'État ce que permet la Constitution?... » Rien de plus juste que cette dernière réflexion. Le prince, étant donnée sa popularité, devait alors espérer que la revision aurait lieu et qu'elle le mènerait un peu plus tôt ou un peu plus tard, sinon tout de suite, à l'Empire, au moins au Consulat. Qui ne l'aurait pas cru à voir le cours des événements? Mais cet acharnement de la presse à parler toujours d'un coup d'État, s'il n'en a pas donné l idée au Président, a pu grandement v habituer son esprit et y préparer l'opinion publique.
A la fin de juillet, le Président inaugure le chemin de fer d'Angers à Tours. Le Moniteur (1) rapporte qu'une immense
(1) Gazette de France du 2 août : « ...Une population nombreuse et enthousiaste n'a cessé de l'accompagner de ses vivats. » — 3 août : « La tribune se
population, accourue de tous les points du département du Loiret, s'est portée à sa rencontre, que les acclamations les plus enthousiastes n'ont cessé de se faire entendre, et que depuis Orléans jusqu'à Angers la voie était bordée par une haie humaine. « Ces ovations, dit-il, sont une nouvelle consécration de son élévation à la présidence et prouvent d'une manière éclatante qu'il a su justifier par ses actes les suffrages de la France entière. » A Angers, l'évéque adresse au prince une allocution où l'on remarque ces mots : «i En ce moment, sur une autre terre, votre nom encore est béni, et aux accents de tout un peuple arraché à l'oppression se mêle la voix auguste du Pontife vénéré que la Ville éternelle réclame. » Au banquet qui lui est offert par la municipalité de cette ville, il montre, dans sa réponse au toast du maire, le désir de fusionner toutes les opfnions politiques à l'abri de son drapeau : « Vos acclamations s'expliquent parce que je représente ce système de modération et de conciliation inauguré par la République, ce système qui consiste non à implanter cette liberté sauvage permettant à chacun de faire ce qu'il veut, mais la liberté des peuples civilisés, permettant à chacun de faire ce qui ne peut pas nuire à la communauté. Sous tous les régimes il y aura, je le sais, des oppresseurs et des opprimés; mais tant que je serai Président de la République, il n'y aura pas de parti opprimé ( 1 ) .» Malgré le mauvais temps, toute la population d'Angers assiste à l'embarquement du Président pour Nantes. Les quais, les ponts, les parapets sont couverts de monde dans toute la longueur de la ville. Au signal du départ, une immense acclamation s'élève des deux côtés du rivage : Vive Louis-Napoléon ! Les populations riveraines de la Maine et de la Loire se portent en foule sur le passage du bateau à vapeur et sans cesse font entendre le même cri. A défaut d'artillerie, le son des cloches
tait, comme pour laisser la parole aux ovations présidentielles. La vie semble passer d'un pouvoir à l'autre... »
(1) D'après le Siècle (numéro du 1" août 1849), le prince montait à Angers le cheval qu'avait monté le duc de Nemours dans une circonstance analogue. — La Cour d'Angers salue son élection comme « une inspiration providentielle des comices populaires » .
et les décharges de mousqueterie saluent le chef de l'État (levant chaque ville, devant chaque bourg, devant chaque village. A Saint-Florent, le prince fait arrêter le bateau à vapeur, et se découvre devant le monument élevé en l'honneur de Bonchamp, le héros vendéen. Quand il arrive à Nantes (1), il est salué par les acclamations frénétiques d'une foule immense qui se presse sur ses pas, à ce point qu'il a peine à se frayer un passage, et cela malgré une pluie torrentielle... Il se rend au banquet qui lui est offert et répond au toast qui lui est porté : « Le vovage que j'ai fait pour venir ici... restera profondément gravé dans mon cœur, car il a été fertile en souvenirs et en espoir. Ce n'est pas sans émotion que j'ai mi ce grand fleuve derrière lequel se sont réfugiés les derniers glorieux bataillons de notre Grande Armée ; ce n'est pas sans émotion que je me suis arrêté devant le tombeau de Bonchamp ; ce n'est pas sans émotion qu'aujourd'hui, assis au milieu de vous, je me trouve en face de la statue de Gambronne. Tous ces souvenirs, si noblement appréciés par vous, me prouvent que si le sort le voulait, nous serions encore la grande nation par les armes! Mais il y a une gloire tout aussi grande aujourd'hui, c'est de nous opposer à toute guerre civile et à toute guerre étrangère, et de grandir par le développement progressif de notre industrie et de notre commerce... Sovons unis, oublions toute cause de dissension... et bientôt nous serons encore la grande nation par les arts, par l'industrie, par le commerce. " Était-il possible d'offrir au pays une politique plus séduisante? Ne parlait-il pas le langage de la raison même? A Angers, il ouvre les bras à tous les partis; à Nantes, il répudie toute idée belliqueuse et se pose en Napoléon essentiellement pacifique dont la mission sera de maintenir Tordre et de tra-
(i) « Le Président a été accueilli avec un véritable enthousiasme, aux cris de : Vive Napoléon! Il y a eu aussi des cris nombreux de : Vive l'Empereur! " {Journal des Débats, numéro du 2 août 1849. — Le Pays, 3 août.) « A Nantes, dit le Siècle (voir aussi le Pajs du 3 août;, quelques cris de : Vive l'Empereur! » D après le Siècle (7 août), le ministre de l'intérieur avait enjoint aux fonctionnaires de ne crier que : Vive la République! Vive la Constitution! rien de plus; le cri de : Vive Napoléon! était proscrit.
T. II. g
vailler au développement des grands intérêts du pays. — Mais les journaux républicains ne sont pas contents. « Il est impossible, dit le Siècle, à ce qu'il paraît, de faire sortir de la bouche de M. Louis-Napoléon Bonaparte le mot de République.» — De Nantes, après s'être arrêté à Saumur, où il déclare que « l'esprit militaire est dans les temps de crise la sauvegarde de la patrie » , il arrive à Tours ( 1 ) , où l'affluence des populations environnantes est considérable. Le Président y prononce un discours destiné à un grand retentissement : « Les acclamations dont je suis l'objet me touchent bien plus qu'elles ne m'enorgueillissent. J'ai trop bien connu le malheur pour ne pas être à l'abri des entraînements de la prospérité. Je ne suis pas venu au milieu de vous avec une arrière-pensée, mais pour me montrer tel que je suis, et non tel que la calomnie veut me faire. On a prétendu, on prétend encore aujourd'hui à Paris que le gouvernement médite quelque entreprise semblable au 18 brumaire. Mais sommes-nous donc dans les mêmes circonstances? les armées étrangères ont-elles envahi notre territoire? La France est-elle déchirée par la guerre civile? Y a-t-il quatre-vingt mille familles en émigration? Y a-t-il cent mille familles mises hors la loi pour la loi des
(1) Odilon Babrot [Mémoires, t. III, p. 361, 362) raconte que le prince avait emmené dans ce voyafje, comme dans les autres d'ailleurs, une femme qu'il avait connue à Londres, dont il avait plusieurs enfants, et qui s'était fixée non loin de l'Elysée; qu'arrivée à Tours, elle avait été logée dans la maison du receveur général M. André, alors aux eaux, et que celui-ci s'en était plaint dans une lettre à Odilon Barrot, où il disait : « ...Serions-nous donc revenus à cette époque oîi les maîtresses des rois promenaient leurs scandales à travers les villes de France! » — Cet incident ne mérite d'être rapporté qu'à cause de la lettre écrite par le Président à Odilon Barrot, qui lui avait soumis celle de M. André : « Je m'avoue coupable de chercher dans des liens illégitimes une affection dont mon cœur a besoin. Cependant, comme jusqu'à présent ma position m'a empêché de me marier, comme au milieu des soucis du gouvernement je n'ai, hélas! dans mon pays dont j'ai été si longtemps absent ni amis intimes, ni liaison d'enfance, ni parents qui me donnent la douceur de la famille, on peut bien me jiardonner, je crois, une affection qui ne fait de mal à personne et que je ne cherche pas à afficher. « Cette lettre ne révèle-t-elle pas lumineusement la nature intime du prince, faite de douceur et de bonté? Que d'autres, à sa place, auraient vertement remis à sa place le Joseph Prudhomme d'Odilon Barrot, ou tout au moins n'auraient pas écrit cette épître étonnante d'humilité, semblable à celle qu'un fils soumis et repentant écrirait à son père !
suspects? Enfin la loi est-elle sans vigueur et l'autorité sans force? Nous ne sommes pas dans des conditions qui nécessitent de si héroïques remèdes... Confiez-vous donc à l'avenir, sans songer ni aux coups d'État ni aux insurrections. Ces coups d'État n'ont aucun prétexte, les insurrections n'ont aucune chance de succès... Ayez confiance dans l'Assemblée nationale et dans vos premiers magistrats qui sont les élus de la nation, et surtout comptez sur la protection de TÉtre suprême... v — u Son passage à Tours, dit M. de Lamartine dans le Conseiller du peuple (1), est marqué par un discours qui a été un coup d'État de loyauté et de patriotisme contre le coup d État d'usurpation dont le poursuivait la crédulité publique. Dans ce discours, le Président a pour ainsi dire renouvelé à la face du pays le serment qu'il a prêté à la République devant l'Assemblée constituante. Après une si solennelle déclaration, toute défiance serait une injure, et tout soupçon une calomnie. » Le Moniteur, en reproduisant le discours présidentiel, vante la noblesse et l'élévation de la pensée, le ton de franchise et de modestie qui régnent d'un bout à l'autre, la loyauté, la fermeté et la sagesse de la politique qui y est exposée. Pour la Presse, le toast et l'article du Moniteur que « tout le monde lira ont l'importance d'un véritable événement politique... et suffisent pour nous inspirer la plus absolue confiance et la sécurité la plus entière... » L'Assemblée nationale {2) infère des manifestations populaires que a la France veut être gouvernée » . « On aura beau nier l'évidence, dit-elle, on aura beau expliquer à sa manière et dénaturer la signification de ces cris, de ces faits, on ne pourra les détruire, on ne pourra les arracher de la mémoire de nombreux témoins, on ne pourra étouffer les germes qu'ils contiennent pour la revision de la Constitution. . . Les discours du Président ont donné un éclatant démenti à d'injutes accusations. Le Président a déclaré nettement qu'il n'y aurait point de coup d'État. . . Ce qui nous frappe le plus dans ce voyage, c'est la pensée d'union qui semble avoir
fl) 4 août 1849.
(2} Ibid.
présidé à toutes les paroles, à tous les actes du Président... C'est remplir une mission féconde que de travailler à la fusion de tous les partis. « Pour le Pays (1), « il n'y aura de révolution ni par en haut ni par en bas... Demandez au pouvoir s'il lui est nécessaire d'en appeler à la force pour asseoir une autorité que tous implorent comme le navigateur aspire après le port. Demandez au chef de l'État s'il n'a pas trouvé dans l'accueil des populations, à Troyes, à Amiens, à Chartres et sur les bords de la Loire, tous les éléments de l'avenir... Laissez donc au National, au Siècle et aux autres journaux rouges le privilège des coups d'État... L'élection du 10 décembre a signalé à la France le port du salut ; au jour dit elle saura en franchir l'entrée, et l'acclanlation nationale qui saluera sa délivrance n'aura rien de révolutionnaire... » — h' Union (2) loue la modération et la modestie du prince.
Le Président revient à Paris par Rennes, où l'adjoint au maire le supplie de persister avec courage dans le devoir impérieux de défendre le pays contre les fureurs des partis anarchiques, puis par Blois, où l'évêque l'appelle « l'élu providentiel 5) , et le tribunal de commerce « le sauveur de la patrie » . Le Moniteur fuit suivre la relation de ce voyage de la Loire des réflexions suivantes : « Ce voyage présenté comme le prélude d'une violation prochaine de la constitution donne au contraire le démenti le plus éclatant aux bruits absurdes dont l'opinion publique était émue. Le Président a prononcé des paroles qui feront disparaître l'inquiétude que, par d'indignes manœuvres, l'on s'efforce de répandre. Il est impossible de se défendre d'une pensée amère contre ces hommes qui, spéculant sur l'anxiété publique, répandent des bruits de complots imaginaires. Tout le monde reconnaît que l'événement caché dans le mot mystérieux de coup d'Liat serait le signal de la guerre civile dans cinquante départements. Ce n'est point là de la passion politique, ce sont des armes que les lois de l'honneur, les notions les plus simples delà morale
(1^ 4 août.
(2) 2 août.
interdisent. Les hommes qui se font de cette sorte un jeu de la tranquillité et de la prospérité de la France sont répudiés par tout ce qui est honnête; c'est la lie des partis..., ce sont les enfants perdus de l'intrigue...; la langue n'offre pas de termes assez énergiques pour les caractériser. "
A cette époque, la Gazette de France (1) publie un curieux article où elle déclare que tous les projets vrais ou faux de coups d'Etat, de revision de la constitution, de prorogation avortent par la divulgation du plan véritable de M. Thiers et de ses amis, qui est (2) d'arriver par une présidence de dix ans à la majorité du comte de Paris... « On sait, ajoute-t-elle, que dix années de la république actuelle sont plus que suffisantes pour user le pouvoir présidentiel. Ainsi le peuple est averti que derrière la présidence de dix ans il y a l'usurpation orléaniste. Ce n'est pas à l'Empire qu'on pousse la France, c'est au régime d'arbitraire, de corruption et d'exploitation renversé en février 1848. C'est ce qui explique comment les orléanistes favorisent les velléités napoléonistes... » Rien n'était plus vrai ; pour les conservateurs en général, pour l'orléanisme et M. Thiers en particulier, le Président /awaîV le jeu et devait se montrer bon prince (3).
Après avoir descendu le cours de la Loire, le Président descend le cours de la Seine, il se rend à Rouen (12 août). Il est vêtu de l'uniforme de général de la garde nationale et est accompagné de Changarnier. Aux environs de Poissy, les gardes nationaux font la haie sur un si long parcours que le Président fait arrêter le train et les passe en revue. Les musiques jouent l'air : Veillons au salut de F Empire, et le cri de : Vive Napoléon! sort de toutes les bouches. Dès qu il est arrivé à Rouen, la première chose qu il fait est de se rendre à la cathédrale pour v entendre la messe. Il est reçu par
(1) 3 août 1849.
(2) Souligné [sic).
(3) C'est à cette époque qu'Alfred d'Almbert publie chez Furne, 22, boulevard Montmartre, et Goubaud, 43, rue Vivienne, le Dictionnaire politique napoléonien : opinions, pensées, maximes extraites des ouvrages de Louis-Napoléon.
l'archevêque, qui lui dit : « Nous sommes heureux de voir vos premiers pas dans notre ville se diriger vers la maison du Sei,<Tneur. C'est un gage des pieux sentiments qui vous animent et qu'on aime à trouver dans le chef d'un grand peuple. Vous avez rendu la paix à la patrie en associant heureusement l'ordre et la liberté. Vous avez rendu la joie à l'Église en relevant par l'effort de vos [sic] armes l'autorité temporelle de son saint et bien-aimé pontife. Que de motifs pour faire éclater notre reconnaissance ! Que de motifs pour multiplier nos prières!... » De la cathédrale, le Président se rend à la préfecture, traversant (1) « les flots d'une population enthousiaste » . Le soir, il assiste au banquet de l'hôtel de ville, où le maire, M. Fleury, lui porte un toast où il fait l'éloge du premier Empire et qu'il termine ainsi : « A Napoléon ! A son neveu appelé aussi pour sauver la France et la civilisation , et qui justifie si bien les espérances de la patrie... (2). » Le Président répond : « Ce qui empêche notre prospérité de se développer, c'est que le propre de notre e'poque est de nous laisser séduire par des chimères au lieu de nous attacher à la réalité... Plus les maux de la société sont patents, et plus certains esprits sont enclins à se jeter dans le mysticisme des théories... 11 s'agit de donner à la société plus de calme et de stabilité. Vous avez bien jugé en pensant que le neveu de l'homme qui a tant fait pour asseoir la société sur ses bases naturelles, ne pouvait pas avoir la pensée de jeter cette société dans le vague des théories, -n
Le Siècle (3) ne peut accepter le toast du maire de Rouen.
(1) Voir le Moniteur.
(2) Mots soulijjncs clans le Moniteur. — « Tous ceux qui le haranguaient ne •manquaient jamais de saluer en lui le sauveur de la France, de rappeler l'exemple
du premier NapoKon, et de glorifier le coup d'Etat du 18 brumaire comme pour l'inviter à en faire autant. » (Odilon Barkot, Mémoires, t. III, p. 360.) Le premier président de la Cour de Rouen, M. Franck-Carré, celui qui avait requis contre le prince à la Chambre des pairs dans l'affaire de Boulogne, le saluait en ces termes : « ...Vous prouvez à tous... qu'une prédestination mystérieuse réserve au grand nom de Napoléon la gloire de sauver deux fois la France du désordre et de l'anarchie... n
(3) 14 août 1849.
« Ainsi, dit-il, la France était perdue, irrévocablement perdue, si, les affaires de Boulogne et de Strasbouqj prenant des proportions sérieuses, M. Louis Bonaparte avait pavé sa tentative de sa vie. Ainsi la France était perdue, irrévocablement perdue, si Louis-Philippe n'avait pas été généreux. En vérité, il est temps d'en finir avec ces exagérations toutes faites qui servent à tous les princes. Lui dire qu'il est indispensable au salut du pays, c'est le tromper... Qui empêche notre prospérité de porter tous ses fruits? C'est quiconque rêve des chimères , comme, par exemple , un empire sans TEmpereur. »
De Rouen (1), le Président se rend au Havre. Sur toute la ligne, là encore, les populations bordent le chemin de fer et saluent d'acclamations enthousiastes. A Graville (2), il monte en voiture; jusqu'au Havre, la route est occupée des deux côtés par une file de gardes nationaux dont les fusils sont décorés de drapeaux imprimés du portrait de l'Empereur ou de bouquets multicolores. A Bolbec, il trouve la garde nationale musique en tète, les pompiers, les douaniers; plus de sept cents hommes sont sous les armes. A Ingouville, le clergé l'attend sous un dais; à son arrivée, des voix s'élèvent et appellent sur lui les bénédictions du ciel. (C'était, dit le Moniteur, un spectacle émouvant qui amenait des larmes bien douces dans tous les yeux.) A sa sortie d'Ingouville, il passe sous un arc de triomphe. Xu Havre, cinquante mille personnes sont sur pied. Toutes les fenêtres sont ornées de drapeaux, toutes les rues sont garnies d'arbustes fleuris, tous les navires sont pavoises . A la revue, aux régates, au banquet, le Président est acclamé. Partout où il passe, les femmes agitent leurs mouchoirs et le couvrent de fleurs. Dans sa réponse au toast du maire, il insiste sur ce que « sans la stabilité,. il ne peut y
(1) A Rouen, il remet la croix à un soldat du 4* léger qui veut se mettre à genoux; il l'en empêche en lui disant : « Un soldat ne doit se mettre à genoax que devant Dieu ou dans les fenx de peloton. »
(2) Adresse du curé : « Nous bénissons la divine Providence qui nous donne la grâce de contempler et de féliciter aujourd'hui le protecteur de la religion et le libérateur de l'auguste chef de l'Église. »
avoir de prospérité publique » . Il va à Elheuf; avant l'entrée de la ville, une centaine de Sœurs sont agenouillées le long de la route, ont les mains jointes, et prient sur le passage du Président. Il passe en revue les gardes nationaux de la région. Quatorze mille ouvriers des fabriques environnantes y assistent, entourent le prince et l'acclament sans discontinuer. Il visite ensuite une de ces fabriques, celle de M. Victor Grandin, où un ouvrier en blouse le harangue : « Au 10 décembre, nos ateliers étaient déserts, nos souffrances inouïes. La volonté nationale vous place à la tète de l'État, et cette heureuse inspiration ramène, avec l'ordre et la confiance, l'activité de l'industrie qui nous fait vivre... Acceptez notre profonde reconnaissance, comptez sur nos bras et sur nos cœurs. " A Louviers, nouvelle revue, où figurent quelques vieux braves de l'Empire. Y,e Moniteur , en relatant la réception faite par cette ville, ajoute : « Ce qui n'a pu passer inaperçu, c'est que le portrait de Louis-Napoléon est dans chaque atelier. «
Le journal du président du conseil, V Ordre, apprécie ainsi le voyage du prince (1) : « Il restera toujours de ces démonstrations spontanées auxquelles d'innombrables populations et plusieurs de nos grandes citées industrielles et commerciales viennent de prendre part, un encouragement précieux pour l'homme qui a si noblement commencé une tâche grande ef difficile. » Les feuilles dévouées à la présidence vont plus loin et se demandent pourquoi l'homme qui est acclamé comme un sauveur et reçu partout comme un triomphateur, cesserait après quatre années d'être le chef de l'Etat, et par quels motifs la constitution ne serait pas revisée. « Cet homme, dit le Pays (2), ce chef qui a été placé à la barre par un équipage sur le point de périr, il est là, debout, fort de la confiance et de la sympathie du pays ; il veut et il peut beaucoup ; on croit en lui, on le voit, on l'écoute, on lui parle; il se montre, il voyage, il visite nos villes manufacturières. De l'Est à l'Ouest
(1) 15 août.
'2^ Ibid.
les ouvriers et les gardes nationales, l'armée, la magistrature se pressent autour de lui, l'accueillent avec sympathie, avec effusion. Ces symptômes deviennent graves et ne font pas l'affaire des vieux partis. La reconnaissance populaire, la mémoire des services rendus, l'espoir d'un temps calme succédant à un temps d'orage, tout cela détruit bien des calculs, met à néant bien des ambitions. Comment, cette position se fortifierait! Ce rôle, qui ne devait être que le rôle d'un jour, grandirait encore! Il ne s'agirait plus seulement de conjurer la foudre, mais d'asseoir l'autorité, de la faire vivre et durer? Halte-là, s'il vous plait ! »
De son côté, le Dix Décembre (1) s'exprime ainsi : « Non, pas de coup d'État, pas de 18 brumaire; à quoi serviraient-ils"? L'Assemblée connaît les désirs, les tendances, les nécessités de la France, et sa conduite prouve qu'elle entend leur donner satisfaction. Donc, pas de 18 brumaire, pas de coup d'Etat, puisque le pays, les représentants et le chef de l'Etat ont des pensées et des espérances communes... (qui) se résument dans une amélioration de ce qui est, et principalement dans une re vision de la constitution. Quoique étranger aux études politiques, le peuple des campagnes sent qu'il faut au pays un pouvoir fort et stable, et il voit très bien que la constitution ne le lui donne pas. Ce qui le révolte surtout, c'est la nécessité d'exclure du pouvoir dans trois ans 1 homme providentiel qui a sauvé la France du chaos du 10 décembre, et dont la fermeté a vaincu le communisme au 13 juin... L'idée de tout remettre en question de quatre ans en quatre ans... est donc une idée extravagante, ruineuse, anarchique... N'est-il pas clair que la clause portant qu'il ne peut pas être réélu, indépendamment de ringratitude monstrueuse qu'elle consacre, rejette la France dans tous les hasards révolutionnaires dont elle a tant de peine à sortir?... Comme rien au monde n'oblige un homme ni un pavs à se tuer, la France a le droit incontestable d'écarter ce qui fait obstacle à sa vie... Pense-t-on (2)
(1) 11 août 1849.
(2) 15 août.
que ce soit inutilement que de 1815 à 1848 les années impériales aient envoyé ces infatigables missionnaires qu'on appelle les vieux soldats et qui prêchent nos campagnes pendant les longues veillées de l'hiver ou les loisirs de la moisson?.,. A côté du légionnaire de Marengo, d'Austerlitz, qui conduit la charrue, mettez donc le chevalier de Saint-Louis..., puis vous demanderez au contingent rangé en bataille sur le tertre du village, dans un moment où l'ennemi menacera nos frontières , quel est celui des deux hommes qu'il écoutera au milieu du sifflement des balles... « Et le Dix Décembre ajoute, s'associant à ceux qui demandent que le 15 août soit consacré à fêter Napoléon P' : « Chacun n'aurait que des applaudissements à donner à l'entraînement qui pousserait la France à se réunir pour célébrer la fête du héros impérial. Jamais chef a-t-il joué un rôle plus grand dans le monde que Napoléon? Jamais guerrier a-t-il rendu plus de services à sa patrie, sans parler de l'auréole lumineuse dont il a entouré son nom? Les finances ruinées rétablies, le commerce protégé et développé, l'agriculture encouragée, les sciences, l'industrie, les arts donnant des moissons fécondes, la paix intérieure assurée, l'ennemi rejeté loin du sol français..., que de motifs pour rendre le nom du captif de Sainte-Hélène cher aux fils de ceux qui ont reçu ses bienfaits ! La destinée de ce grand homme a été de sauver son pays à deux reprises. Mort comme vivant. Napoléon est présent parmi nous... à défaut de sa personne, sa mémoire combat pour nous et nous protège... d Le journal légitimiste l'Opinion publique (1) répond au Dix Décembre : " Le Napoléon de la guerre, où est-il? Quant au Napoléon de la paix, Louis-Philippe a usé de ce nom et escompté ce rôle... L'Empire, c'est léna, c'est Austerlitz, c'est Wagram, c'est Marengo... Oui, voilà l'Empire vu dans le lointain,.., mais
(1) Numéro du 15 août. — 11 dit encore à ce sujet : « Tandis que tous les remueurs de pavés, les destructeurs de gouvernements et les héros de coins de rue ont eu leurs fêtes... leurs apothéoses insolentes, Napoléon, la {[loire, la grandeur de la France, le sauveur de la civilisation, l'organisateur de la société, celui-là même qui du fond du tombeau semble nous avoir encore protégés, Napoléon n'a eu qu'une messe basse aux Invalides... »
approchez de plus près du tableau..., {juerre h l'orient, guerre à l'occident, guerre au midi, guerre au nord, guerre partout, son règne n'est qu'une guerre incessante, qui ne laisse en paix ni la France, ni l'Europe. Sa gloire est semblable à cette statue de Moloch dans le corps d'airain de laquelle on jetait les générations naissantes. Il vit de la mort. La conscription, cet insatiable Minotaure, sans cesse assouvi, toujours affamé, est debout à sa droite, réclamant chaque jour une nouvelle proie. La Police, divinité ignoble, se tient à sa gauche, enveloppant dans son filet taché de boue et de sang toutes les libertés, épiant les secrets des familles..., recourant à tout, même à la torture... C'est ainsi qu'il gouverne. L'aigle descend de la nue pour s'allier à la fouine... Voilà aussi l'Empire... Une terrible malédiction s'attache à Napoléon, la malédiction des mères... Leurs enfants, elles savaient qu'elles les élevaient pour la mort... Un pauvre enfant du peuple mourant avant 1 âge disait à ses parents désolés : Pourquoi pleurezvous? Encore quelque temps, il m'aurait fallu mourir de fatigue, de faim ou de froid sur quelque champ de bataille... Je meurs entouré de vos soins, cela ne vaut-il pas mieux pour vous et pour moi? — Les demeurants de cette époque ont conservé le souvenir de cette lutte affreuse, impie, des préfets contre les familles. La population était mise en coupe réglée. Les hommes manquaient, on faisait partir les enfants... C'est là ce qu'il ne faut jamais oublier quand on parle des gloires de l'Empire. Ces lauriers qui semblent si beaux vinrent sur un fumier de cadavres. Le monde est bouleversé, ensanglanté, pour que Naples, Rome, Madrid, la Westphalie, la Hollande, reçoivent les frères de Napoléon, sorte de caporaux couronnés. Il ne peut gouverner que par le prestige de la gloire et le joug de la police; aussi le niveau moral de la conscience descend, toutes les têtes s'inclinent, la pensée perd son indépendance, et la parole sa liberté... Il n'v a plus qu'un homme libre dans l'empire, c'est l'Empereur!... Un seul revers suffit pour tout abattre! La France de Louis XIV est entamée... Enfin quand l'Empire finit, l'Europe est à Paris. Les chevaux des
Baskirs boivent l'eau de la Seine!... Voilà l'Empire (1) !... » Le Dix Décembre (2) n'accepte pas le terrible réquisitoire de V Opinion publique : «... Les nécessités de guerres héroïques, ignorez-vous qu'il les subissait par votre faute, ce demi-dieu qui, après avoir terrassé l'anarchie, allait porter à l'univers l'idée du devoir et de la liberté étouffée par vous depuis mille ans?... Les mères, dites-vous, l'ont maudit... Oui, c'est vrai, la France a eu un jour de lâcheté et d'ingratitude, jour affreux, jour infâme dont il faudrait effacer le souvenir avec le plus pur de nos larmes ! Oui, la France a eu un jour fatal où, comme a dit le poète, nos femmes étalaient leur poitrine au regard d'un Cosaque et faisaient flotter leur mouchoir au vent de la folie et de l'ingratitude pour saluer ces jeunes officiers en corset, vos alliés, tout ensanglantés de notre sang! Oui, la France a eu ce jour de lassitude comme le Christ est tombé sur les genoux en portant sa croix... Mais vous, vous étiez les bourreaux qui insultiez ce nouveau Christ à la veille de son agonie ! . . . Vous applaudissiez... à la patrie meurtrie et déchirée, et folle à force de douleur. Son martyre était votre joie... Ouvrez la porte des chaumières et voyez quelle image est suspendue au-dessus du foyer avec une branche de buis bénit, et ne vous hâtez pas de parler de la malédiction des mères! » Il dit encore (3) : « ... Le fond du gouvernement de Napoléon ne fut... pas le prestige de la gloire, qui le poursuivit plutôt comme une fatalité ; ce qui fut la base de l'idée napoléonienne, ce qui sera son éternel honneur, c'est la facilité avec laquelle tous les talents trouvaient leur place dans son système de gouvernement. Le fond même de son gouvernement fut
(1) Le journal le Temps (10 août) disait : « Qu'on ne parle plus de l'Empire militaire, c'est un anachronisme aussi vieux pour le moins que l'épopée carlovingienne... (Alors) comment s'y prendra-t-on pour fonder le despotisme à l'intérieur?... Concevez-vous en plein dix-neuvième siècle un empereur... disant au peuple : C'est moi qui penserai, qui parlerai, qui agirai pour toi. Je confisrjue ta liberté, ta dignité, ta puissance, et en échange tu n'auras rien, pas même un peu de gloire. Allons donc, cet empereur-là serait la plus grossière des anomalies, la plus grotesque des absurdités... »
(2) 16, 17 août.
(3) 22 août.
l'accès impartial du pouvoir au mérite et au talent. » Le Moniteur du soir, organe du ministère, dément les bruits de coup d'État, d'appel au peuple, et notamment d'une campagne de revision entamée avant le temps légal. La Gazette de France (1) résumait ainsi ce qu'elle appelait le programme de la camarilla de V Elysée : V vœu des conseils générau.x^ de voir prolonger de dix ans les pouvoirs du Président; 2° vote par l'Assemblée de la présidence décennale; 3° présidence à vie ; 4* Empire. Le Moniteur du soir (2) déclare qu'une agitation en faveur de la revision serait un acte révolutionnaire, et espère que les conseils généraux, composés d'hommes intéressés au maintien de l'ordre, ne voudront pas donner le signal du mépris et de la violation des lois. La République est le gouvernement de la France, ajoute-t-il; dans notre ferme conviction, c est son gouvernement définitif, et bien abusés sont ceux qui, s'imaginant qu'un grand peuple a fait un pareil pas pour reculer, révent une autre forme de gouvernement.
Par décret du 15 août étaient nommés dans la Légion d honneur, au grade de commandeur : le lieutenant-colonel Laborde (3), le commandant Mésonan; d'officier : le chef descadron de Bruc ; de chevalier : Brifaut, ancien capitaine de cavalerie; Aladenize, commandant le 6' bataillon mobile en Corse. Le prince avait auprès de lui Forestier comme trésorier. Bure comme intendant, et Thélin comme premier valet de chambre.
Affaire de Rome. — Lettre à Edgard Ney. — Ingratitude incroyable du gouvernement papal. — La politique qu'on aurait toujours dû suivre à l'égard de l'Italie. — Inconstitutionnalilé de la politique personnelle du Président. — Les journaux, sauf le Siècle et les feuilles bonapartistes, opinent dans ce sens. — Les journaux anglais et la Presse de Vienne approuvent la lettre présidentielle. — Il en est de même de Dufaure, de Lamartine. — Banquet de l'Expo-
(1) 21 août.
(2) 18, 19 août.
(3} 19 août.
sition; discours du Président. — Septembre, inauguration du chemin de fer de Paris à Épernay; le Siècle, la Gazette de France, la Démocratie pacifique. — Inauf'uralion du chemin de fer de Paris à Sens; réponse du Président au curé de la cathédrale de Melun; allocutions de l'archevêque, du maire de Sens; réponse du Président. — Les Débats : sur les cris de : Vive l'Empereur! — Le Crédit, la Galette de France ne croient pas à un coup d'Etat; la majorité des feuilles départementales ne regardent pas comme possible le rétablissement de l'Empire. — Lanjjage provocant du Dix Décembre, qui fait entendre que le peuple a voté l'Empire. — 13 septembre, allocution du Président à la cérémonie de la distribution des récompenses aux artistes. — Fin septembre, la Société du 10 décembre; ce qu'en dit la Liberté. — Octobre, revue au Champ de Mars; inspection de la caserne du quai d'Orsay; visite d'ateliers au faubourg Saint-Antoine. — 1" octobre, l'Assembiée reprend ses travaux; discussion sur les affaires de Rome; M. de Tocqueville, M. Mathieu de laDrôme. — MM. Thiers et Bixio. — Lettre du prince à M. Odilon Barrot; ce que dit celui-ci dans ses Mémoires . — Le prince veut secouer la tutelle des chefs des anciens partis ; le journal la Mode, la Démocratie pacifi(/ue. — Réflexions de la Gazette de France sur une correspondance d'un journal belge, VEurope m.onarchique , où il est dit qu'on s'attend partout à un coup d'Etat, qui d'ailleurs s'impose. — Revue de Saint-Germain en Laye. — Message du 31 octobre 1849. — Sa portée. — Grand effet. — Chant de victoire des journaux bonapartistes, cri d'alarme des autres. — La presse de province. — Le nouveau ministère, sa déclaration devant l'Assemblée; le Dix Décembre et le Constitutionnel sont seuls à le soutenir; sarcasmes des journaux. — La déclaration explicite de la responsabilité du chef de l'Etat par la Constitution était une faute, parce qu'elle était inutile et qu'elle prêtait à la manœuvre du parti bonapartiste de soutenir la légalité du gouvernement personnel. — Le prince a le pays pour lui. ^ La lutte s'engage entre le prince soutenu par la nation, et l'Assemblée soutenue par la presse.
De Gaète le Pape avait, en attendant son retour, envoyé à Rome une commission de gouvernement composée des trois cardinaux Délia Genga, Altieri et Vannicelli. Les mesures prises par elle ne comprenant aucune concession au libéralisme, et, dès lors, ne répondant pas aux vues du prince, celui-ci de son propre mouvement adressa (1) au lieutenantcolonel Edgard Ney, son officier d'ordonnance, en mission à Rome, la lettre suivante : « Mon cher Ney, la République française n'a pas envoyé une armée h Rome pour y étouffer la liberté italienne, mais au contraire pour la régler... et pour lui donner une base solide en remettant sur le trône pontifical le prince qui le premier s'était placé hardiment à la tête de toutes les réformes utiles. J'apprends avec peine que les intentions
(l) 18 août. (Insérée au Moniteur du 7 septembre.)
bienveillantes du Saint-Père, comme notre propre action, restent stériles, en présence de passions et d'influences hostiles. On voudrait donner comme base à la rentrée du Pape la proscription et la tyrannie. Dites de ma part au général Rostolan qu'il ne doit pas permettre qu'à l'ombre du drapeau tricolore on commette aucun acte qui puisse dénaturer le caractère de notre intervention. Je résume ainsi le rétablissement du pouvoir temporel du Pape : Amnistie générale, sécularisation de l'administration, code Napoléon et gouvernement libéral. J'ai été personnellement blessé, en' lisant la proclamation des trois cardinaux, de voir qu'il n'était même pas fait mention du nom de la France, ni des souffrances de nos braves soldats. Toute insulte faite à notre drapeau ou à notre uniforme me va droit au cœur, et je vous prie de bien faire savoir que, si la France ne vend pas ses services, elle exige au moins qu'on lui sache gré de ses sacrifices et de son abnégation. Lorsque nos armes firent le tour de l'Europe, elles laissèrent partout, comme trace de leur passage, la destruction des abus de la féodalité et les germes de la liberté; il ne sera pas dit qu'en 1849 une armée française ait pu agir dans un autre sens et amener d'autres résultats... »
Le prince ne pouvait contenter tout le monde, A vouloir concilier des choses incompossibles, à vouloir marier l'eau et le feu, on risque d'échouer ou de ne réussir qu'à moitié, et finalement de se nuire grandement à soi-même; c'est ce qui arriva, c'est ce qui devait arriver encore sous l'Empire avec ces malheureuses affaires d'Italie. Une politique sage, avisée, vraiment française, non sottement inspirée par un don quichottisme humanitaire, n'aurait jamais dû consister vis-à-vis de C3 pays que dans une neutralité bienveillante, mais favorable au maintien du fédéralisme... Quoiqu'il en soit, on croyait devoir verser le sang de la France pour la papauté, et la papauté n'avait pas un mot de remei'ciement pour nous ! Il est vrai que si on rendait au Pape ses États, ce qui était probablement peu de chose, on lui demandait quelques réformes libérales, ce qui était sans doute énorme. De là le silence, de là le mécon-
128 ISAPOLEON III.
lentement. Les Italiens nous montraient déjà qu'ils élevaient l'ingratitude à la hauteur d'une vertu nationale. En France, les catholiques ardents faisaient mauvais accueil à cette lettre, et les répuhlicains avancés n'y trouvaient aucune satisfaction. En définitive, dans les deux pays personne n'était vraiment content.
D'un autre côté, cette lettre du prince était l'affirmation d'une politique personnelle, ce qui n'était pas constitutionnel. Cette incorrection flagrante était relevée par la presse. La Gazette de France (1) disait : « La publication dans le Moniteur de la lettre à M. Edgard Ney... engage la France... Les intérêts d'une nation de trente-cinq millions d'âmes ne peuvent pas dépendre d'une action individuelle... La forme impérialiste de cette lettre, la position personnelle qu'elle fait prendre à son auteur, la nature des sympathies et des passions auxquelles elle s'adresse visiblement mettent ce document plutôt en harmonie avec les projets attribués... à une certaine camarilla qu'avec les négociations diplomatiques... C'est une lettre dans laquelle le pouvoir exécutif se pose en pouvoir gouvernemental et quasi en empereur... La publicité (2) donnée à cette lettre est une faute grave... c'est une usurpation... » La Patrie elle-même reconnaît que le Président n'a pas respecté les prescriptions de la Constitution en ne prenant pas l'avis du conseil des ministres, he National (3) remarque la prétention déjà affichée par le Président « de couvrir de sa personne la figure universelle de la France... On n'a pas oublié, ajoute-t-il, l'émotion que produisit au sein de l'Assemblée et dans le public la lettre adressée au général Oudinot. On la considéra comme une usurpation... M. Barrot affirma que c'était... une lettre privée... (Celle) d'hier... n'engaget-elle pas la politique du gouvernement? Certes ! Mais alors qu'on nous dise pourquoi elle a paru sans la signature d'un ministre... La pensée que révèle cette seconde intervention
(i) 9 septembre.
(2) 8 septembre.
(3) 9 septembre.
du Président éveille les soupçons, justifie les alarmes... Le pavs n'a pas substitué la République à la monarchie pour voir de nouveau ses alTaires dirigées par un seul» homme... » La République demande si le Président a le droit de prendre seul des mesures qui peuvent conduire à la guerre, et lui reproche de trop se mettre en scène : « Il s'étonne ! il est personnellement blessé! il espère! il veut! il fait remercier l'armée en son nom! Tout cela sent d'une lieue le conquérant, l'autocrate!... y> U Univers (1) abandonne le Président : « Depuis le 10 décembre, dit-il, et même depuis le 25 février 1848, M. Louis Bonaparte, donnant à ses antécédents le plus glorieux démenti, n'avait pas commis une faute politique! Sa conduite e.Kcitait l'étonnement du monde et justifiait sa fortune. Un grand acte surtout lui était dû. L'expédition de Rome... le plaçait à la tête des plus énergiques et des plus intelligents défenseurs de l'ordre social. En restaurant le Pape, M. Bonaparte maintenait la clef de voûte de l'édifice européen et s'ouvrait à lui-même un immense avenir de gloire. Cet avenir, il le ferme aujourd'hui. Que ceux qui ont été tentés de croire aux destinées de M. Louis Bonaparte... fassent comme nous, qu'ils renoncent à ce rêve... » \J Opinion publique demande :
« Qu'est-ce donc que cette lettre personnelle du Président de la République à un de ses aides de camp, au lieu d'une démarche régulière de gouvernement à gouvernement? Pourquoi cette mise en scène napoléonienne? » La Liberté (2) s'écrie : «... Il était plus simple et moins dangereux de rester ce que vous étiez (du moins dans vos écrits), un bon et franc démocrate, un socialiste pratique, un patriote courageux, au lieu de vous mettre à la suite de toutes les vieilles coteries royalistes des vieux voltigeurs de Gand et des vieilles dévotes du faubourg Saint-Germain. . . « Pour Xo. Démocratie pacifique (3) :
u La lettre du Président doit apprendre au grand parti de l'ordre combien ses bases étaient fragiles, combien était
(1) 8 septembre.
(2) 9 septembre.
(3) 10 et 12 septembre.
éphémère cette coalition que le souffle de M. Louis Bonaparte ébranle et qui tombera demain comme un château de cartes... Vou« avez habitué le pouvoir présidentiel à s'affranchir du contrôle des assemblées dont il devait être l'instrument docile; vous l'avez applaudi quand il s'est joué de l'Assemblée constituante, et quand, le lendemain d'un vote de blâme contre l'expédition romaine, il a, dans une lettre fameuse, excité l'armée à poursuivre en lui promettant des renforts. Eh bien! ce pouvoir individuel absolu que vous avez créé se retourne aujourd'hui contre vous... Vous êtes ridicules d'inconséquence en vous plaignant de cette candidature. Vous avez trouvé charmant que la République s'absorbât dans un homme tant que cet homme a paru servir vos préjugés et vos passions rétrogrades. Aujourd'hui, vous êtes malvenus h vous plaindre de ce gouvernement personnel qui dédaigne votre majorité. . . La Gazette se plaint ! . . . Quand elle épaulait de tous ses efforts la candidature de M. Louis Bonaparte, elle savait bien qu'il faudrait s'attendre à quelques réminiscences impériales... A voir l'aigreur des journaux religieux... on est obligé de croire que M. de Montalembert ne ferait plus à M. Louis Bonaparte l'honneur de le comparer à un tronc d'arbre arrêtant le char de l'État sur la pente du précipice. C'était une image tracée avant la lettre Le parti catholique (1) est bien ingrat de se tant courroucer pour une lettre qui ne rallie pas au Président un seul républicain sérieux. » Le Siècle est un des rares journaux qui approuvent la lettre à Edgard Ney : «... Cet orgueil du drapeau, cette sollicitude hardie pour les intérêts extérieurs et la dignité de la France, répondent aux meilleurs instincts de notre pays (2)... » Lamartine (3) qualifie la fameuse lettre de « parole franche, nette, impérieuse, (éclatant) au milieu des réticences et des
(1) 19 septembre.
(2) \j Assemblée nationale dit (8 septembre) : « M. Dufaure fait écrire dans son Moniteur du soir qu'il « est impossible d'cxpriiiier dans un plus simple et « fier langage les libérales intentions de la France... et que cette lettre honorera « éternellement celui qui l'a signée... »
(3j Le Conseiller du peuple (septembre), p. 345, 346.
arguties diplomatiques de la petite cour de Gaète... d'amendement, de remords de l'affaire de Rome... (ce qui) relève l'attitude de notre armée, sépare la cause de la France du despotisme clérical, pose au gouvernement du Pape des conditions fermes et libérales comme une sommation de l'esprit moderne à l'absolutisme » .
La presse anglaise est presque tout entière favorable au prince. Pour le Moming-Post : " ... L attitude prise par M. Louis Bonaparte est digne... la politique indiquée dans la lettre... est précisément celle qui convient le mieux pour réhabiliter llionneur de la France et pour assurer le bien-être et la tranquillité de Rome... » Pour le Globe : «... La lettre au colonel Nev est sous tous les rapports un document remarquable, mais au point de vue constitutionnel elle peut soulever des objections... -^ Pour le Times : « L'effet produit... est bon... les ultra-réactionnaires et les légitimistes seront fort désappointés... tu Le Daily -yews ne pense pas que le prince dans sa position ait tort de rechercher la popularité et le pouvoir. « Jusqu'à présent il a flotté entre les libéraux et les conservateurs... il n'a pu se concilier la sympathie... des hommes sérieux d'aucun parti. Il a repris le rôle de Louis-Philippe sans avoir cette puissance qui lui permettait de jouer le Machiavel; une pareille répétition d'un rôle usé ne saurait réussir, et, d'après la lettre au colonel Edgard Nev, nous croyons que le Président commence à s'en apercevoir... Il a entrepris l'expédition de Rome surtout pour se concilier l'influence des catholiques... et maintenant il est obligé de tourner la force de son armée contre le clergé pour recouvrer sa popularité. . . « Quant au Morniny-Herald , il condamne l expédition romaine « qui a rendu odieux le nom de la France " . Le Standard dit que <^ tout Français approuvera la lettre au fond, bien qu'il puisse trouver à redire sur le ton impérial du Président » . Citons en6n la Presse de Vienne, pour qui la France ne saurait parler autrement, à moins de renier tous ses principes.
Le Président assiste à un banquet donné à l'occasion d'une
Exposition de l'industrie, et il en profite pour affirmer dans un toast ses idées de paix : «... On se console d'être arrivé à une époque à laquelle est réservée une autre gloire que celle des armes... Aujourd'hui, c'est par le perfectionnement de l'industrie, par les conquêtes du commerce qu'il faut lutter avec le monde entier... n II ajoute, d'une part pour répondre à l'accusation de socialisme portée contre lui, et d'autre part pour marquer sa sollicitude en faveur des classes laborieuses : « ... N'oubliez pas de répandre parmi les ouvriers les saines doctrines de l'économie politique; en leur faisant une juste part dans la rétribution du travail, prouvezleur que l'intérêt du riche n'est pas opposé à l'intérêt du pauvre (1)... »
Au commencement de septembre, il inaugure le chemin de fer de Paris à Épernay. A toutes les stations les gardes nationaux sont sous les armes, et une foule nombreuse borde les deux côtés de la ligne. Quand le convoi passe en ralentissant sa marche, les tambours battent aux champs, les clairons sonnent, un universel cri de : Vive Napoléon ! se fait entendre. A Lagny, le Président passe en revue dans la cour de la gare la garde nationale et les pompiers ; à la F erté-sous-Jouarre et à Château-Thierry , où l'évêque de Soissons, Mgr Garsigny, vient le saluer , on ezitend quelques cris de : Vive l Empereur (2) ! A Meaux, le Président avait été complimenté par l'évêque, Mgr Allou. «Nous avons recueilli, disait-il, avec consolation les paroles pleines de foi que vous avez fait entendre en plusieurs occasions, et nous aimons à nous confier dans la sagesse d'un gouvernement qui comprend que la religion est la seule base solide de l'ordre social et la plus sûre garantie du bonheur
(1) M. Biétry, président du Goinité de l'Exposition, lui avait porté un toast : Il A l'élu de la nation! Puisse-t-il par son patriotisme donner à la France autant de bonheur et de prospérité que son cœur le désire, que l'auteur de son nom, dont la mémoire est chère aux Français et respectée du monde entier, lui a donné de gloire et d'honneur. »
(2) « En historiens fidèles, dit la Gazette de France du 4 septembre, nous devons ajouter que sur son passage, le cortège a été accueilli par des cris de : Vive Napoléon! Vive l'Empereur! »
des peuples (1). » — Plus on avance dans la Champagne, plus I enthousiasme semble augmenter. Les souvenirs des gloires de l'Empire vivent encore tout entiers dans le cœur des populations. A Épernay, Tëvéque de Châlons, Mgr Prilly, dit au prince : « ... Soyez béni, vous qui prenez pour nous tant de soins et qui faites tous les jours de si grandes choses! Le souvenir en vivra à jamais dans tous les cœurs, et surtout celui de cette magnifique expédition de Rome dont vous fûtes le premier auteur et qui a comblé de joie la France et le monde chrétien... » — «« Dans ce dernier voyage, dit le Siècle (2), M. le Président n'a pas encore prononcé le nom de la République. Nous n'aurions pas la puérilité de le remarquer, si un grand nombre de personnes ne continuaient de s'étonner de ce véritable tour de force; elles aimeraient mieux avoir à résoudre ce fameux problème d'écrire une longue lettre sans a ou sans quelque autre voyelle. Peine perdue dans les deux cas... n
Quelques jours après, le Président inaugure le chemin de fer de Paris à Sens (ligne de Lyon). A Brunoy, il passe la revue des gardes nationaux, au milieu de cris enthousiastes, u- dans une prairie ornée d'oriflammes, de banderoles tricolores et d'immenses jardinières chargées de fleurs (3) » . A Melun, il répond au curé de la cathédrale : >< ... C'est avec confiance que je place mon gouvernement sous la protection de Dieu. Ces voyages me fournissent aussi l'occasion de connaître le clergé et d'apprécier ses vertus, n A Fontainebleau, à Montereau, il passe devant le front de plusieurs milliers de gardes natio-
(1) « ...Nous avons été surpris... du titre de Monseigneur donné par le Président à tous les prélats... Nous ne croyons pas qu'aux premiers siècles de l'Église on eût l'habitude de dire : Monseigneur saint Pierre. Le représentant de la légalité républicaine aurait peut-être bien fait de se rappeler que la loi organique du culte catholique (art. 13, loi du 26 messidor an IX) défend aux évèques et archevêques d'ajouter à leur nom toutes qualifications autres que celles de citoven ou de monsieur. L'obéissance à cette disposition eût été d'autant plus naturelle que le Concordat est une idée napoléonienne. » (Voir la Démocratie pacifique, septembre 1849.^
•^2} 11 septembre.
(3) Moniteur du 12 septembre.
naux qui racclament avec frénésie. A Sens, terme du voyage, l'archevêque, Mgr Mellon de Joly, le salue en ces termes : " Bénissez, mon Dieu, celui qui par vous a obtenu six millions de suffrages librement exprimés. 5) Le maire, au banquet, dit en parlant du Président qui l'écoute : «... Voyez! sa seule présence ici a déjà réveillé dans nos patriotiques populations toutes les idées de gloire, tous les nobles sentiments d'un passé dont l'immortelle tradition doit faire à tout jamais l'orgueil des fiers enfants de la France. Et c'est son nom, son nom seul, qui exerce ce prestige, cette sorte de fascination qui rappelle tous les glorieux souvenirs, qui remue si profondément dans tous les cœurs ces élans d'éternelle reconnaissance pour le grand homme... dont le génie tout-puissant sut faire de la nation française le premier peuple du monde... Il y a des souvenirs qui ne meurent jamais!... » Le Président répond: « Il y a un an, à pareille époque, j'étais exilé, proscrit... Aujourd'hui, je suis le chef reconnu de la grande nation... Qui a produit ce changement dans ma destinée?. . . c'est le département de l'Yonne. . . Vous vous êtes dit que, étrangère tous les partis, je n'élais hostile à aucun, et qu'en réunissant sous le même drapeau tous les hommes dévoués à notre patrie je pourrais servir de point de ralliement dans un moment où les partis semblaient acharnés les uns contre les autres... Je ne vous remercie pas de m'avoir donné le pouvoir. Le pouvoir est un lourd fardeau. Ce dont je vous remercie, c'est de m'avoir ouvert les portes de ma patrie... »
Les Débats (I), au sujet des cris de : Vive l'Empereur! font cette réflexion : « Après les excès de l'anarchie, le peuple se jette dans les excès contraires, et quand on l'a saturé de désordre, il finit par demander plus que de l'ordre. A qui la faute ? »
Dans le discours de Sens, le Président faisait appel à la concorde, à la fusion des partis, à la continuation de la trêve. Il ne pouvait tenir un langage plus sage, plus politique. Dans
(i) 10 septembre.
celte tâche si ingrate et si difficile de concilier des éléments paraissant inconciliables, ne semblait-il pas réussir? La France a le repos, la sécurité; elle dort tranquille et sûre du lendemain; les affaires reprennent. Dès là que le prince a été élu président, pourquoi ce régime bienfaisant se terminerait-il à brève échéance? Pourquoi ce provisoire ne se perpétuerait-il point? Pourquoi, tout au moins, un nouveau bail ne serait-il point fait avec le principat de Louis-Napoléon? Au fond, c'est là ce que l'immense majorité du pays se disait, et c'est là ce que le prince se disait à lui-même.
Mais les cris de « Vive l'Empereur! -n ravivent cette question toujours brûlante du rétablissement de l'Empire et d'un coup d'État. «Pourquoi, dit le journal le Crédit (1), M. Louis Bonaparte voudrait-il jouer le rôle d'un despote? Pourquoi imaginer que le Napoléon de 1849... va recommencer l'Empire? Après ce qu'il nous a fait connaître de lui, depuis le 10 décembre, après ses lettres, ses discours, une pareille supposition n'a... aucune vraisemblance... (Nous devons) (2) rendre justice au bon sens, à la droiture qu'il a montrés... depuis le 10 décembre... Non! nous ne croyons pas au danger d'une usurpation!... Nous prenons très au sérieux la déclaration spontanée (faite) à Ham... Cette déclaration a été un engagement solennel... Pourquoi... trahirait-il la République?... Nous croyons (3) désormais injurieuse et ridicule toute crainte d'entreprise illégale, de coup demain, d'usurpation. Imaginer qu'aujourd'hui... l'armée pourrait abdiquer ses droits, fouler aux pieds ses serments et servir les hallucinations... dun fou, d'un démoniaque qui, après la déclaration de Ham, mériterait d'être conduit à Charenton, et penser que la France le souffrirait, c'est méconnaître l'esprit du soldat et du travailleur. » La Gazette de France (4) ne redoute pas un coup d'État ; elle estime que cette tentative ne pourrait avoir d'autre résultat
{1} 12 septembre.
(î) 29 septembre.
(3) 30 septembre.
(4) 25 septembre.
que la chute à jamais définitive de la famille Bonaparte, et que le Président ne voudra pas certainement risquer un pareil enjeu. Elle ajoute que les républicains de toute nuance descendraient dans la rue, et que peut-être ils ne s'y trouveraient pas seuls! Pour elle, M. Louis Bonaparte est trop honnête homme pour commettre un pareil crime. Le serment qu'il a prêté, ses paroles à Ham, son honneur, sa position même le lui interdisent... La garde nationale n'appuierait pas une pareille folie. L'armée ne s'engagerait pas contre l'Assemblée nationale. . . A supposer que cette tentative insensée ait réussi. . . l'heureux révolté de la veille verrait commencer son martyre... Il aurait presque tout le monde contre lui, car il ne lui resterait plus que quelques invalides passés à l'état de momies et quelques orléanistes toujours disposés à accepter les faits accomplis... La présidence décennale pour atteindre la majorité du comte de Paris, voilà le plan de la coalition...
La presse départementale traite aussi d'une façon continue cette question de l'Empire. En grande majorité, reflet de la presse parisienne, elle combat avec acharnement cette idée de voir en Louis Bonaparte un successeur de Napoléon I". U Etoile du Roussillon nous offre un échantillon de cette polémique : « Dix armées d'empire ont valu au pays dix années de servage, sept milliards de dépenses publiques et le sacrifice de quatre cent mille héros. A ce cruel tableau ravissez son cadre de gloire... écartez l'image du colosse... et dites si vous acceptez, cédant au seul prestige du nom, l'éventualité d'une pareille somme de revers et de sacrifices. A qui faudrait-il rappeler qu'au jour où Napoléon le Grand prit le diadème de la France, sa tête était déjà parée d'une autre couronne, couronne épaisse de laurier dont chaque feuille portait le nom d'une grande victoire, Montenotle , Castiglione, Millesimo, Arcole, Rivoli, Moîidovi, les Pyramides, Aboukir, Montehello , Marengo? Quel pendant offrir aujourd'hui à une usurpation environnée de tant de splendeurs? »
Il faut dire que le langage des journaux bonapartistes était bien fait pour exciter les défiances, faire naître les soup-
çons et justifier les colères. Le Dix Décembre (l) notamment ne disait-il pas : (^ La Vierge représente tous les dévouements, toutes les miséricordes, par la même raison que Napoléon réunit en sa personne le talent démocratique arrivé à son apogée et revêtu du prestige d'une autorité incontestable... h' Opinion publique^ dit encore le Dix Décembre (2), a eu le malheur d'écrire ce matin cette phrase monstrueuse et ridicule : « Au moment où on s'efforce de réhabiliter l'Empire... » Sérieusement, peut-on répondre quelque chose à ces paroles dictées par une incroyable folie? Réhabiliter l'Empire! c'està-dire réhabiliter la gloire, la grandeur, la liberté, l'honneur national, le dévouement, le respect des lois et des traités, l'égalité devant les récompenses, l'orgueil abaissé, le génie tiré de l'obscurité, l'anarchie vaincue, et la France placée comme un phare éclatant au-dessus des destinées du monde... La Gazette, continue le Dix Décembre (3), oublie le vote du 10 octobre. Ce jour-là, la nation fut réellement consultée; ce jour-là, qui l'empêchait d'écrire sur ses bulletins le nom de Henri de France?... A qui la faute si, à cette heure grave du vote universel, le même éclair passa tout à coup devant les yeux de six millions d'hommes et leur fit revoir dans un rêve soudain Arcole, léna, Marengo, Austerlitz, l'empire de Charlemagne fondé pour la seconde fois, la France élevée comme un phare au-dessus du monde ébloui, et enfin Sainte-Hélène, ce calvaire du géant par qui grandirent encore les destinées du Christ des batailles?... La nation a parlé!... // est dans l histoire de ces moments où. le vœu de tous et la Destinée visible désignent une tête marquée pour porter V avenir des peuples ; à ces moments-là tout s efface, et cette tête prédestinée est alors, en dépit de tous, la seule possible et vraiment légitime. » Il dit encore : n De même que le oui ou le non d'un juré veut dire quelquefois plus que oui ou non^ de même le nom seul qui sort de l'urne électorale a souvent une signification immense en
(1) 2 septembre.
(î) 9 septembre.
(3) 15 septembre.
dehors même de la question posée et que le votant n'est pas libre de modifier à son gré. Nous n'avons pas à en dire davantage... Seulement le vote du 10 décembre a prouvé d'une façon péremptoire que tous les souvenirs, toutes les espérances, toutes les sympathies de la patrie se concentraient sur la famille de Napoléon, et que s'il s'agissait defoiider à nouveau un pouvoir stable, ce n'est pas aux descendants des Bourbons qu'elle s'adresserait... Qu'a de commun Napoléon avec Charlemagne? Demandez-le aux peuples et aux poètes de tous les pays qu'un sublime instinct a poussés à associer ces deux noms que l'avenir ne séparera pas... Les ombres de la gloire de Napo.léon... sont comme les taches du soleil: elles n'empêchent pas l'astre-roi d'échauffer, d'éclairer et de féconder le monde (1). »
Le 13 septembre, le Président se rend à l'Exposition des beaux-arts et procède h la distribution des récompenses aux artistes. Il prononce une allocution où il déclare qu'il n'a voulu céder à personne le plaisir et le droit de remettre les récompenses;... que la plus douce prérogative du pouvoir, c'est d'encourager le mérite partout où il le rencontre;... qu'il a admiré les chefs-d'œuvre offerts au public;... qu'il faut encourager, honorer les beaux-arts, car ce sont eux qui adoucissent les mœurs, élèvent l'âme, consolent dans les mauvais jours et embellissent les jours prospères.
A la fin de septembre, on voit se former une association dite de secours mutuels et dénommée Société du Dix Décembre, mais ayant en réalité pour but de soutenir le Président, de faire de la propagande bonapartiste, d'entretenir une agitation en
(1) Dans sa campagne cnflaininée de propagande impérialiste, le Dix Décembre n'oublie pas l'anecdote : « ...Louis-Napoléon se promène, en compagnie de M. Lacrosse, dans le jardin de l'Elysée. Un ouvrier terrassier vient à lui, ancien soldat de l'Empire, à la main mutilée. Il a la croix, mais il n'a pas de pension, et il remet une pétition au prince pour en obtenir une. » Donnez-moi votre demande, « mon vieil ami, dit Louis-Napoléon en serrant la main rude et vénérable du Il terrassier, je m'en charge, et en attendant, buvez à ma santé. » Et il lui glisse trois louis... Ces détails... peignent l'admirable bonté du Président et témoignent de l'intérêt constant et presque religieux qu'il porte aux vieux soldats de son oncle. Mais aussi comme ils l'aiment, et comme leurs yeux se mouillent en parlant de lui!... »
faveur de la prorogation des pouvoirs et de concourir aux manifestations se produisant lors des sorties ou des déplacements du prince. Elle comptait parmi ses membres : MM. Abbatucci, de Padoue, le général Bar, Bataille, Louis-Lucien Bonaparte, Ferdinand Barrot(l), Belmontet, Brisson, BriffauU{1\ le colonel Bajieux, Bonjean, Conneau , Tabbé Coquereau, Delcro, Dubrac, Delessert, Desasart, le général Exelmans, Guillouet, Gauguier, Gonon, Godeaux, le général Hulot d'Osery, Hvrvoix, Laùy (3), le colonel Laborde , le colonel Langlois, Lucas, Laloue, Lepic (4), le général Montholon, le colonel Ney de la Moskowa, Nogent Saint-Laurens, Ornano, de Persigny (5) , le général Piat, Peauger, Pascal (6), Poney, Patorny, le général Perrot, le général Raoul, de Saint-Georges, Sari, le colonel Thérion, le colonel de Tocqueville, le colonel Vaudrey (7), Wolowski .
tt Pour les pauvres, s'il vous plaît ! dit la Liberté. Le Français, né malin, pourra bien trouver quelque peu extraordinaire qu'on n'admette dans une société de bienfaisance que de» bonapartistes notoirement connus ou des personnes attachées au service de la présidence. La curiosité publique pourra bien se demander si ce manteau de charité n'a pas été imaginé pour couvrir un complot impérialiste... Ressusciter l'Empire aujourd'hui... Allons donc!... »
Le Président, au commencement d'octobre, passe, au Champ de Mars, une revue de l'infanterie de Paris; il est acclamé par les troupes. Le 10 octobre, il va inspecter un régiment de dragons à la caserne du quai d'Orsay, où il reçoit un accueil enthousiaste. Le 15, accompagné du commandant Fleurv et du capitaine Laity, il visite plusieurs ateliers du faubourg Saint- Antoine, notamment ceux de MM. Buron, opticien; Durenne, fabricant de machines; Masson, fabricant de
(1) Secrétaire général de la présidence.
(2) Chef du secrétariat de la présidence.
(3, 4, 5) Officiers d'ordonnance du Président. (6) Attaché au cabinet du Président.
{7] Aide de camp du Président.
faïences; Krieger, fabricant d'ébénisterie. Il tient à se mettre en contact avec les ouvriers et à montrer sa sollicitude pour les intérêts du commerce et de l'industrie. Le 19, il visite, dans le IP arrondissement, une cité ouvrière organisée sous son patronage.
L'Assemblée législative avait repris ses séances le l"octobre. Dans la séance du 13, M. Thiers donne lecture de son rapport sur une demande de crédits supplémentaires destinés à l'expédition de Rome. Dans la séance du 18, M. de Tocqueville, au sujet de la discussion de ces crédits, est amené à s'expliquer sur la lettre du Président au colonel Edgard Ney : « On nous a demandé, dit-il, si la politique exprimée par cette lettre était la nôtre... Je suis bien aise de répondre publiquement ici... que cette politique était exactement celle de nos dépêches... (Cette) lettre... nous ne l'avons jamais désavouée et nous ne la désavouerons jamais (1)... »
M. Mathieu de la Drôme monte à la tribune pour appuyer le ministère et pour donner toute son approbation à la lettre du Président. Il était de ceux que révoltait la politique suivie par M. Thiers à l'égard du Président, qu'on avait la prétention de diriger et de tenir en tutelle, et auquel on ne pouvait permettre aucun acte d'indépendance. A un moment, il s'écrie : « Ce n'est pas nous qui serons suspects de partialité en défendant le Président de la République, ce n'est pas nous qui lui avons prodigué tour à tour l'outrage et la louange. Ce n'est pas nous qui avons dit, à une certaine époque, que l'élection de M. Bonaparte serait une honte pour la France. . . » Plusieurs membres à droite demandent : " Qui a dit cela? » On répond à gauche : « M. Thiers! M. Thiers! » M. Mathieu de la Drôme continue : « J'ai entendu attribuer ces paroles à l'honorable M. Thiers. — S'il les dément, il n'en sera plus question. » — Et le Moniteur porte : « M. Thiers : Je les démens ! — M. Bixio : Je l'ai entendu ! {Sensation tnar-
(1) M. de Tocqueville ne dit pas un seul mot qui puisse être considéré même comme une simple réserve sur la correction constitutionnelle de la lettre du Président.
quée.) » — M. Mathieu de la Drame poursuit : « Je dis : Ce n'est pas nous qui ensuite avons embouché les trompettes de la renommée en faveur de la candidature de M. Bonaparte, et cependant nous sommes prêts à défendre cette lettre... Elle est inconstitutionnelle, dit-on, parce qu'elle n'est pas revêtue du contreseing ministériel... Vous vous en êtes aperçus un peu tard. 11 fallait dire cela quand vous avez vu nos soldats marcher sur Rome ; vous avez trouvé bon que le pouvoir exécutif fît de sa propre autorité la guerre à Rome, trouvez bon qu'il règle aussi de sa propre autorité les conditions de la paix... Ah! je comprends maintenant pourquoi certains hommes votèrent le 10 décembre en faveur de Napoléon Bonaparte, pour le neveu de celui qu'ils appelaient autrefois Y usurpateur, Y ogre de Corse. Ces hommes voulaient, et ils veulent encore, faire du neveu la victime expiatoire de la gloire de l'oncle... En supposant que le Président voulût reculer, le pourrait-il en face des insinuations calomnieuses des journaux soi-disant religieux? Ils ont dit que M. Bonaparte avait écrit sa lettre pour se mettre bien dans 1 esprit de l'armée; ils ont dit que M. Bonaparte avait voulu conquérir un peu de popularité auprès des démagogues; ils ont dit que la lettre était une réclame! Et vous voudriez que le Président de la République acceptât ces odieuses accusations de charlatanisme, ces arrogantes leçons? Mais alors, je vous en conjure, défendez-lui de s'appeler Napoléon Bonaparte. »
Dans son rapport, M. Thiers ne disait rien de la lettre à Edgard Ney. Ce procédé avait irrité le Président, qui écrivit alors (1) à Odilon Barrot : « Monsieur le ministre... jamais, vous le savez, il n'est entré dans ma pensée de profiter de la présence de nos troupes à Rome pour imposer violemment nos volontés au Saint- Père. Ma lettre au lieutenant-colonel Edgard Ney n'était que le résumé des intentions généreuses manifestées par Pie IX lui-même à nos ambassadeurs. Nous
(1) Odilon Barrot, Mémoires, t. III.
142 NAPOLEOjN III.
avons donc le droit de demander la réalisation des espérances qu'on nous a données. Deux grands intérêts, d'ailleurs, sont à sauvegarder à Rome : l'un, c'est d'aCfermir par notre appui et d'attacher à la France par les liens de la reconnaissance le chef vénérable de notre religion; l'autre, c'est de ne pas laisser affaiblir la puissance de notre drapeau. Pour obtenir ce double avantage, il est nécessaire que nos troupes restent à Rome aussi longtemps que nos intérêts l'exigeront. Vous n'avez pas oublié, Monsieur le ministre, avec quelle persévérance j'ai secondé l'expédition romaine, alors qu'un premier échec sous les murs de Rome et une opposition formidable à l'intérieur menaçaient de compromettre notre honneur militaire. Je mettrai la même constance à soutenir contre des résistances d'une autre nature ce que je considère comme l'honneur politique de l'expédition. » Et Odilon Barrot dans ses Mémoires, après avoir donné cette lettre, accuse le Président d'avoir cherché plutôt l'opposition que le concours de l'Assemblée. Ce n'était pas son sentiment alors qu'il était au pouvoir, sinon il ne serait pas resté ministre; du moins il faut le croire pour son honneur. Non, le prince n'avait pas comme objectif une lutte avec l'Assemblée. Il espérait, au contraire, s'entendre avec elle, mais il avait, avant tout, les yeux fixés sur le pays et voulait suivre une politique qui aurait l'approbation de la grande majorité des électeurs. Il pensait donner satisfaction et aux conservateurs catholiques et aux libéraux.
La lettre à Edgard Ney, les voyages triomphants, les revues acclamées, tout cela avait peu à peu refroidi considérablement les sympathies de la majorité de l'Assemblée pour le prince, qui, de son côté, était impatient de secouer le joug d'un ministère composé d'hommes trop éloignés du bonapartisme par leurs antécédents politiques et surtout de se dégager de la tutelle des Thiers, des Mole, des Changarnier, et voulait enfin suivre sa ligne politique, avoir des collaborateurs dévoués, se sentir et être libre. Un journal légitimiste, la Mode, disait alors: n ... On va jusqu'à affirmer le propos du Président : Je com-
mence à voir que Ton ne m'a fait venir que pour tirer les marrons du feu, mais qu'on y prenne garde!... » La Démocratie pacifique (1) écrivait : ^ M. Louis Bonaparte commence à s'apercevoir enfin qu'il a été dupe des monarchiens, il se révolte contre le rôle passif et ridicule que prétendent lui imposer MM. Thiers et C. Il ne consent pas à servir d'instrument bénévole à la restauration rêvée par les chevaliers de Frohsdorf. De leur côté, les légitimistes ne se font aucun scrupule d'annoncer tout haut leur rupture avec l'Elysée. Ils déclarent sans détour que l'élu du 10 décembre ne leur inspire plus de confiance. Ils ne craignent pas d'avouer qu'ils comptent sur un coup de tête analogue à ceux de Strasbourg et de Boulogne... On nous hait, disent-ils, mais on nous craint; on voudrait renverser Changarnier, mais on n'ose pas ; on est furieux contre le ministère, mais on ne sait comment s'y prendre pour le changer. Un beau jour, on se mettra en fureur, on cassera les vitres; alors... nous sommes prêts. En vérité, on dirait qu'il n'y a plus qu'à se baisser pour ramasser le drapeau blanc et le hisser au balcon des Tuileries. Ce vieux parti légitimiste est bien toujours le même, pétri d'orgueil, de folie, d insolence et de présomption. Ces hommes sont bieu les fils de ces émigrés qui quittaient gaiement la France en recommandant à leurs intendants de tenir leurs appartements disposés pour leur retour après la campagne. Quant à M. Louis Bonaparte, la position embarrassée, inextricable peut-être, dans laquelle il se trouve aujourd'hui est le juste prix de ses fautes. Il s'est jeté dans les bras de ces hommes qui ne l'appelaient sur leur poitrine que pour mieux l'étouffer. Toute la meute perfide se tourne contre lui et lui montre les dents. Élu du 10 décembre, c'est vous qui avez fortifié, caressé, servi cette coalition... On vous a averti... Eh bien! tirez-vous maintenant des griffes des amis de l'ordre! »
Ce n'est pas seulement en France, c'est encore à l'étranger qu on a le pressentiment dune rupture entre le Président et
(1) 27 octobre 1849.
l'Assemblée. Le journal belge V Europe monarchique écrit : «... Un coup d'État peut donc seul sauver encore la société; mais trois choses sont nécessaires au succès de cette mesure extraordinaire : c'est que le coup d'État ne soit pas trop tardif, qu'il se propose l'Empire pour but, et que le prince s'élève à toute la hauteur de ce but suprême... Un très grand nombre d'esprits éminents s'attachent à l'idée du coup d'État, malgré toutes les difficultés , comme à la dernière espérance de salut qui nous reste, et je ne doute pas que le coup d'État ne soit accueilli par l'immense majorité du pays avec les mêmes acclamations enthousiastes qui saluèrent jadis le 18 brumaire. L'Empire seul pourrait tout sauver. . . Le nom de Napoléon possède cet heureux privilège d'être à lui seul toute une charte. . . »
On le voit, cette question d'un coup d'État, de l'Empire, revient sur le tapis à toute occasion. On l'agite sans cesse. La Gazette de France (I) apprécie ainsi l'article ci-dessus : « Tout cela n'est que le rêve des ombres. Il manque à l'Empire un élément indispensable, c'est un empereur. On ne supplée pas à un homme tel que Napoléon par un nom. Il ne se trouverait pas dix hommes de valeur qui voulussent s'associer à un pareil régime par crainte des sifflets du monde entier. La gloire, qui couvrait d'un grand prestige tout l'édifice de despotisme que Bonaparte avait fondé, manquerait aujourd'hui à ses successeurs; ses imitateurs ne seraient que des parodistes. L'Empire ne serait que la carcasse d'un feu d'artifice vue en plein soleil le lendemain de la fête. On ne refait pas un gouvernement avec des souvenirs... »
Le 28 octobre, le Président passe à Saint-Germain en Laye la revue de plusieurs bataillons de la garde nationale de Seineet-Oise et du 1" régiment de cuirassiers. Le Moniteur (2)
(i) Voir la Gazette du 26 octobre 1849.
(2) Le Moniteur (29 octobre) ajoute : « Au moment où la voiture du Président entrait dans la cour de l'Elysée, une malheureuse femme s'est précipitée au-devant des chevaux en poussant des cris déchirants. On l'arrête. Le Président donne l'ordre de l'introduire près de lui. Elle venait implorer la grâce de son fils détenu sur les pontons de Belle-Isle. Le Président accorde sa grâce immédiatement. La malheureuse mère s'est retirée en versant des larmes de joie et en bénissant le
annonce « qu'il a été reçu avec le plus vif enthousiasme par la garde nationale, par les troupes et par une nombreuse population accourue de Paris et des environs, et qu'il a parcouru successivement le front de chaque ligne au milieu des cris unanimes de : Vive Napoléon ! »
Le 31 octobre, coup de théâtre. Le Moniteur annonce la démission du ministère, la constitution d'un nouveau cabinet, et insère un message du Président à TAssemblée législative : « Dans les circonstances graves où nous nous trouvons, l'accord qui doit régner entre les différents pouvoirs de l'État ne peut se maintenir que si, animés d'une confiance mutuelle, ils s'expliquent franchement l'un vis-à-vis de l'autre. Afin de donner l'exemple de cette sincérité, je viens faire connaître à l'Assemblée quelles sont les raisons qui m'ont déterminé à changer le ministère et à me séparer d hommes dont je me plais à proclamer les services éminents et auxquels j'ai voué amitié et reconnaissance. Pour raffermir la République menacée de tant de côtés par l'anarchie, pour assurer l'ordre plus efficacement qu'il ne l'a été jusqu'à ce jour, pour maintenir à l'extérieur le nom de la France à la hauteur de sa renommée, il faut des hommes qui, animés d'un dévouement patriotique, comprennent la nécessité d'une direction unique et ferme et d'une politique nettement formulée, qui ne compromettent le pouvoir par aucune irrésolution, qui soient aussi préoccupés de ma propre responsabilité que de la leur et de l'action que de la parole. Depuis bientôt un an, j'ai donné assez de preuves d'abnégation pour qu'on ne se méprenne pas sur mes véritables intentions; sans rancune contre aucune individualité comme contre aucun parti, j'ai laissé arriver aux affaires les hommes d'opinions les plus diverses, mais sans obtenir les heureux résultats que j'attendais de ce rapprochement. Au lieu d opérer une fusion de nuances, je n'ai obtenu qu'une neutralisation de forces. L'unité de vues et d'intentions a été entra- Président de la République. » Je savais bien, disait-elic en sortant aux nombreux « témoins de cette scène, que le Président aurait pitié de mes larmes, et qu'il me « rendrait mon enfant. ■
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vée, l'esprit de conciliation pris pour de la faiblesse; à peine les dangers de la rue étaient-ils passés qu'on a vu les anciens partis relever leurs drapeaux, réveiller leurs rivalités et alarmer le pays en semant l'inquiétude. Au milieu de cette confusion, la France, inquiète parce qu'elle ne voit pas de direction, cherche la main, la volonté de l'élu du 10 décembre. Or cette volonté ne peut être sentie que s'il y a communauté entière d'idées, de vues, de convictions entre le Président et ses ministres, et si l'Assemblée nationale elle-même s'associe à la pensée nationale dont l'élection du pouvoir exécutif a été l'expression. Tout un système a triomphé le 10 décembre. Car le nom de Napoléon est à lui seul tout un programme. Il veut dire : à l'intérieur, ordre, autorité, religion, bien-être du peuple; à l'extérieur, dignité nationale. C'est cette politique inaugurée par mon élection que je veux faire triompher avec l'appui de l'Assemblée et celui du peuple. Je veux être digne de la confiance de la nation en maintenant la constitution que j'ai jurée. Je veux inspirer au pays par ma loyauté, ma persévérance et ma fermeté, une confiance telle que les affaires reprennent et qu'on ait foi dans l'avenir... Relevons donc l'autorité sans inquiéter la vraie liberté, calmons les craintes en domptant hardiment les mauvaises passions et en donnant à tous les nobles instincts une direction utile. Affermissons le principe religieux sans rien abandonner des conquêtes de la révolution, et nous sauverons le pays, malgré les partis, les ambitions et même les imperfections que nos institutions pourraient renfermer. »
Ce message avait une portée considérable. Le prince signifiait aux représentants des anciens partis que le temps des équivoques devait cesser (1), que l'élu de six millions de suffrages voulait remplir son rôle, être réellement le chef de l'État, en un mot, non pas régner, mais gouverner, qu'il fallait en finir avec les protections hautaines, qu'il n'était pas là, lui
(1) « Le parti conservateur... dissimulait mal ses tendances vers une restauration monarchique, sans toutefois pouvoir s'entendre... De la défense il était passe ù l'agression... sans but déterminé (Odilon Baurot, Mémoires, t. IV, p. 2.)
Napoléon, pour faire le jeu du comte de Chambord ou du comte de Paris. Il montrait à M. Thiers qu'il n'entendait être régenté par personne; à M. Odilon Barrot, qu'il n était pas homme à borner son rôle au port « d un pantalon à bandes rouges T> ; à M. Changarnier, qu'il ne pouvait se contenter de o faire des cocottes en papier » à la table du conseil des ministres, et que le « perroquet mélancolique » avait des serres d'aigle; à tous les trois, surtout à ce dernier, que l'imbécile, le niais, ce n'était pas lui.
Les journaux, sans distinction de nuances, sont profondément impressionnés par le document présidentiel. Les quelques feuilles bonapartistes chantent victoire, les autres poussent un cri d alarme. Le Dix Décembre estime qu il vient de se produire un événement d'une portée immense. « La vraie politique du Président, dit-il, a pris un nouvel essor..., l'heure est passée des intrigues politiques, des coteries parlementaires... Le mal empirait chaque jour, la France tiraillée, inquiète, se tournait vers l'élu du 10 décembre, lui demandait son salut. Son message respire à la fois l'intelligence la plus complète des besoins de la situation et le dévouement le plus sincère aux intérêts nationaux et populaires. Jamais le mal n'a été sondé avec plus de sagacité, signalé avec plus de vigueur ; c'est dire que le remède est prêt et que les plaies sociales recevront leur guérison... L'effet des paroles du Président a été profond, les cœurs ont tressailli... Cette pensée qui tombait de si haut éveillait sur les bancs de la Chambre des échos de grandeur. Un frémissement approbateur, avant-coureur de l'enthousiasme du pays, parcourait et agitait les représentants du peuple, courbait les tribunes, et tenait l'Assemblée dans un silence attentif. Le message du Président est gros d'avenir... » Pour le Crédit, . il n'y aurait rien de surprenant à ce que lassé, découragé par les intrigues des ambitieux, par les prétentions démasquées des factions monarchiques, par la mollesse, le vide et l impuissance des travaux de l'Assemblée, et justement inquiété des progrès du socialisme, il entreprit d'agir en dehors de la majorité actuelle . dùt-il lutter contre elle ,
comme il a su lutter contre la majorité de l'Assemblée constituante « .
Mais la presse presque tout entière condamne le message. « Prince, d'iiï Assemblée nationale {l), le mot de coup d'État se trouve dans toutes les bouches. Il est prononcé partout, de l'atelier au salon, de la place publique à l'Assemblée; il se murmure jusque dans les salons de l'ÉIysée. Votre seule force est dans la majorité... ; en voulant vous séparer d'elle, on vous trahit. La forme du message (2) rappelle trop une confidence faite à un aide de camp, et les récriminations comme les avertissements menaçants s'adressent sans doute aux factions de la rue, et non pas aux diverses nuances de l'Assemblée. Ce ne peut être devant le drapeau de la majorité que l'on prétend dresser le drapeau du 10 décembre; ce ne peut être la volonté de l'Assemblée que l'on veut faire ployer sous la main, sous la volonté, sous le drapeau de l'élu du 10 décembre. L'Assemblée nationale est l'expression, la délégation de la volonté du peuple. Il n'est point nécessaire de demander séparément 1 appui de l'Assemblée et l'appui du peuple. Tout cela n'est sans doute qu'un malentendu... La lecture du message, écoutée au milieu du plus religieux silence, a jeté l'Assemblée dans une stupeur profonde. « Le Pays lui-même est loin d'être satisfait. Il voit dans le message l'affirmation du gouvernement personnel, et il estime que le Président s'engage dans une voie pleine de périls... « Un nom, dit-il, que signifie un nom au milieu des populations qui s'agitent, des misères qui s'aggravent? Un nom! mais c'est moins qu'une digue! Un nom! mais c'est pour celui qui le porte un mirage perfide. Un nom ne calme pas une souffrance, ne remplit pas une bourse, ne satisfait pas une conscience. Un nom disparait, et l'histoire l'inscrit avec blâme ou avec éloge, puis tout est dit; un nom, mais ce n'est qu'un danger, un nom trouve des flatteurs qui l'encensent, des courtisans qui l'exploitent, des niais qui l'applaudissent; il s'enivre, il s'élance, il atteint peut-être les
(1) 31 octobre.
(2) !'"■ novembre.
nuages dorés des rêves, mais ce n'est que pour retomber de plus haut. Il n'est point de nom qui puisse résister à l'épreuve du gouvernement personnel... n Le Constitutionnel reconnaît qu il respire dans le message, comme dans tous les actes du Président, un vif désir de répondre à l'élection du 1 0 décembre ; mais si d'assez grands services n'ont pas encore été rendus au pays, il estime qu'il ne serait pas juste d'en faire tomber la responsabilité sur le ministère et la majorité. La Gazette de France n'admet pas que le Président invoque le nom de Napoléon comme le type du régime qu'on veut réaliser, ni qu il fasse des allusions à la durée de son pouvoir, allusions étranges de la part d'un magistrat qui n'a plus que deux années à rester en fonction. « Ce que, dit-elle, il reproche aux anciens partis, il le fait lui-même... Son manifeste n'a pas d'autre objet que d'arborer le drapeau napoléonien. Comment le Président a-t-il brisé si nettement avec la droite quand il ne pouvait aller à gauche? Voilà l'énigme dont tout le monde cherche le mot. Pour faire un coup d'État, il faut s'appuver sur quelque chose. Sur quoi donc s'appuie le Président? On nous répond : Sur le vote du 10 décembre. Mais qui oserait dire que ce terrain n'est pas fondu aux trois quarts?... »
La Presse (I) déclare que le Président n'a pas le droit d'avoir une politique personnelle; qu'il ne s'arrêtera pas à son message ; que tout pas fait en arrière par lui le sera afin de prendre plus d'élan et de franchir plus sûrement tout obstacle à son but, et que la situation est infiniment grave. Pour la République (2), le message est un fait considérable. L'alliance avec la droite est rompue. Le Président a vu qu'il n'était qu'une transition pour les corvphées de l'intrigue royaliste. Louis Bonaparte a franchi le Rubicon. « Vous vous sentez menacé, prince, — dit-elle, par la plume de Pierre Leroux, — voilà pourquoi vous sortez aujourd'hui de votre silence. Voyant que les partis réactionnaires se sont joués de vous qui prétendiez vous jouer d'eux, c'est ce qui vous force à dépouiller enfin ce
(1} 3 et 4 novembre, (2) 2 et 4 novembre.
que VOUS appeliez votre abnégation... Est-ce un coup de tête pour arriver à un coup d'État?... Est-ce une aspiration au pouvoir absolu? Est-ce de la bonne foi? Est-ce de la ruse? Nous demandons comme dans la Folle Journée : Qui diable trompe-t-on ici?» Le National (l) continue sa guerre sans merci : « Le but qu'il poursuit, le résultat qu'il veut atteindre se trahissent à chaque ligne du message. Jamais, depuis les fameuses proclamations de Strasbourg et de Boulogne, la pensée impériale n'a été plus hautement, plus nettement affichée par un prétendant. Tout est menace pour la République dans cette déclaration superbe. S'il fallait mesurer l'énergie de l'action à la hardiesse de la parole, demain, de ce manifeste sortirait un despote. La France est avertie... Est-ce donc un 18 brumaire que l'on prépare? Des éventualités dont nous éloignions de notre esprit la pensée même prennent à dater d'aujourd'hui un caractère de probabilité que l'on ne saurait nier. Inconséquence (2) inexplicable ou dessein secret qu'on n'ose encore avouer, telles sont les deux seules interprétations que l'on puisse donner au message du Président. » Quant à l'organe d'Odilon Barrot, VOrdre^ il ne peut en croire ses oreilles. 11 revient de loin! «La majorité, dit-il (3), a témoigné sa stupéfaction par un silence significatif. La Montagne a salué par des éclats de rire les déclarations du Président, c'est un acte extraordinaire... Il a la prétention de gouverner, et il entend que cette prétention soit notoire. C'est son droit; mais s'il a le mérite du succès, il portera le poids de ses fautes. Qu'il agisse donc puisqu'il le veut, mais la France désormais (4) est inquiète et l'Assemblée veillera!... Nous craignons qu'il n'y ait plus d'impatience et d'humeur aventureuse que de hauteur de vues dans le brusque revi-
(1) l'' novembre.
(2) Numéro du l""" novembre 1849. — II rapporte que Louis-Pliilippe, après un juste hommage aux services rendus à la cause de l'ordre par Louis-Napoléon, aurait ajouté en souriant : « On m'a beaucoup reproché, à moi, de trop parler; il devrait, ce me semble, lui, prendre garde de trop écrire. »
(3) 2 novembre.
(4) 3 novembre.
rement dont le spectacle a été donné... Nous espérons qu'il n'y a jusqu'ici aucun plan prémédité de désaccord et d'agression. Toutefois les indices sont graves... Nous crovons (I) que les bruits de coup d'État sont erronés, parce qu'il n'est pas un homme de valeur, ni dans le ministère, ni dans l'Assemblée, ni parmi les chefs de l'armée, qui veuille prêter son concours à un coup d'État, parce que Louis-Napoléon à diverses reprises et récemment encore a promis solennellement de rester fidèle à la constitution, et que, sur la foi de tous ceux qui l'ont approché, nous le regardons comme un honnête homme... Le Président (2) a voulu tout à coup élever aux regards de la France et de-lEurope son gouvernement personnel, ce gouvernement que la France n'a point toléré dans ses rois, et qu'elle croyait assurément avoir anéanti (avec) une constitution républicaine... (Il) se pose en face de la nation comme ayant seul la volonté et les moyens d assurer son repos, son salut, sa grandeur. G était vraiment bien la peine que cette grande et noble nation française consacrât tant d'efforts, tant d'années à la conquête et à l'affermissement du gouvernement représentatif (3). » La Démocratie pacifique s exprime ainsi : "M. Bonaparte, après s'être quelque temps compromis pour ces amis perfides (les royalistes), a senti le besoin de les quitter le premier pour n'être pas quitté par eux... Répugnant à l'idée de n'être qu'un écolier sous les mains habiles de MM. Thiers, Mole et Berryer, il essaye de s en affranchir par
^1) 7 novembre 1849.
f2) 15 novembre.
(3) Le National (8 novembre) fait impitoyablement observer à Odilon Barrot qu'il avait bien changé en quelques heures. « Si VOrilre ne partageait pas anjourd hui les craintes qu'il raillait et au besoin injuriait il v a quelques jours à peine, chercherait-il à démontrer à l'homme (qu'il ne permettait pas même de soupçonner) les difficultés et les périls de toute tentative contre la Constitution? Surtout l'accablerait-il de cette comparaison écrasante entre son oncle et lui qu'il lui jette avec autant de vérité que d'ironie pour lui prouver que ce que la gloire et le génie ont pu faire, la médiocrité et l'obscurité ne le pourraient?... Quant au coup d'Etat que l'Ordre commence à craindre, nous ne pourrions nous en préoccuper qu'au point de vue de la tranquillité publique et de la reprise du travail, car nous savons assez quelle serait l'issue d'une aussi criminelle tentative... La démocratie veille, et Vincennes serait prêt! »
un coup d'audace. Y réussira-t-il? Nous ne le pensons pas. Ses maîtres sont hommes à reconquérir tous les droits de la ruse sur la confiance de la présomption. Par son message il a tout à coup acquis un immense ascendant sur la majorité, et en même temps il a dissipé tous les brouillards, toutes les illusions dans lesquelles s'enveloppaient à plaisir les partis royalistes. Déjà ils chantaient victoire, déjà ils accordaient à Bonaparte déchu je ne sais quelle fiche de consolation (un bureau de tabac, a dit plaisamment le Charivari^ comme neveu d'un ancien militaire), déjà Henri V était aux portes de Paris. M. Bonaparte a dissipé ce rêve d'un seul mot en se montrant prêt à résister aux velléités factieuses des royalistes, et à en appeler à la France ; M. Bonaparte s'est rendu maître de l'Assemblée... Nous n'avons pas à examiner si lui-même n'a pas d'arrière-pensée, mais son avantage sur un grand nombre de royalistes est au moins d'avoir caché son secret en lui-même... « Le Peuple[\) dit: «Ou nous sommes dupes d'une illusion profonde, ou il n'y a dans cet acte qu'une seule chose, il y a un engagement pris devant le pays de respecter dans son entier le pacte constitutionnel et d'abandonner tout projet de coup d'État... Quoi! il aurait condamné le parti légitimiste comme factieux, le parti orléaniste comme factieux, le parti ultramontain comme factieux, le parti doctrinaire comme factieux, le parti jacobin comme factieux ! Et lui-même songerait à devenir à son tour factieux! Nous ne pouvons le croire. Tant de folie ne serait jamais entrée dans lu tête d'un homme! »
Pour V Union (2), « il aurait mieux valu que ce message n'eût pas vu le jour; c'est une faute grave que de venir ainsi inopinément jeter tout un programme de politique personnelle... Nous ne disons rien (3) de bien hardi en prononçant le mot à' Empire après tous ceux qui en rêvent la réalité. L'Empire!... que les entrepreneurs d'usurpation daignent y
(1) 3 novembre 1849.
(2) 1" novembre.
(3) 4 novemlire.
songer : la France peut se prêter à tout, excepté au ridicule. G est bien assez de l'empereur Soidouque pour fournir aux épigramnies. et la Révolution française doit finir autrement que par des persiflages et des quolibets. » La Réforme dit (1) : « On réveille les souvenirs du Consulat et de l'Empire, et l'on invoque le nom de Napoléon qui à lui seul est, dit-on, tout un programme. Ce programme, les républicains le connaissent depuis longtemps. Ils n'ont pas oublié que ce nom, c'est la servitude... c'est la négation de la République... au profit d'une famille et de la vanité d'un homme... Par tous les movens possibles on veut arriver à la consécration du fait impérial. — On continue à 1 Elysée à se jouer de la France. A quand la fin? » h' Opinion publique (2) estime que la forme du message est insolite, moins insolite encore que le fond. « Il existe (3), dit ce journal, une tendance chez M. Louis Bonaparte à marcher seul, à tout rapporter à lui, à se croire une mission exceptionnelle en dehors de laquelle resterait l'Assemblée. II y a là un danger grave... l'esprit de la Constitution est violé!.,. Il faut être vigilants et attentifs... Nous ne dénonçons rien, nous ne soupçonnons rien, mais... le Président de la République est sous l empire d'une tendance fâcheuse qui peut le conduire plus loin qu'il ne le veut. Que les amis du pays se tiennent donc pour avertis. » Pour la Revue des Deux Mondes, le 31 octobre est une tentative de gouvernement personnel, ce qui assurément n'est pas une illégalité, car la Constitution de 1848 veut le gouvernement personnel, et même elle l'impose.
La presse de province est bien plus favorable au prince que celle de Paris. Un certain nombre de feuilles départementales, et non des moindres, approuvent la politique inaugurée par le message. Le Coum-ier de la Gironde : a Dans la crise où se trouvent la France et la société, tout bon citoyen a lobliga-
(1) 6 novembre 1849. — Depuis la fin de septembre, RibcyroUes, rédacteur en chef, avait été remplacé par Lamennais.
(2) 1" novembre.
(3) 4 novembre.
tion de donner aide et appui à l'autorité; or l'autorité se montre nettement dans le message du Président. « Le Mémorial bordelais : « Votre rôle, hommes d'ordre, consiste à soutenir très énergiquement l'élu du 1 0 décembre. . . Nous le félicitons de vouloir gouverner la'France. Partout, avec l'admirable bon sens dont elles ont fait preuve lors de l'élection du 10 décembre, les populations rurales ont témoigné la vive satisfaction que leur faisait éprouver le langage si net, si explicite, si digne, en un mot, du premier magistrat d'une grande nation, sérieusement préoccupé des devoirs que lui impose la mission qu'il doit accomplir dans l'intérêt général. » Le Courrier de Lyon : « L'opinion publique, celle du peuple proprement dit, est généralement favorable au changement qui vient de s'opérer dans les hautes sphères de la politique. Le peuple sent, en effet, que la première de toutes les conditions pour le gouvernement, c'est d'être fort, c'est de protéger efficacement les intérêts qui se placent naturellement sous son égide et de réprimer énergiquement les attaques dirigées contre son existence. » Xu' Alsace : « Le gouvernement n'a qu'à persévérer dans la voie qu'il s'est ouverte; qu'il s'entoure de toutes parts d'hommes dévoués et énergiques, non seulement il restera maître de la situation, mais il conquerra bientôt toutes les sympathies des populations. » La Voix du peuple de Colmar : « Le message a produit dans les départements un effet généralement favorable. » Le Courrier de Nantes : « En manifestant la volonté de prendre part personnellement au gouvernement de la France, le Président de la République a commencé à conquérir la confiance des hommes qui mettent le bonheur de la France bien au-dessus des satisfactions et des intrigues des partis. » Le langage du Mémorial de Rouen, du Journal de Verdun est le même.
Quel est le sentiment de la presse étrangère? h'Opinio7ie dit : « Cette pièce est écrite avec la morgue d'un empereur et la présomption d'un homme qui croit être sîir de son avenir. L'encens de ses flatteurs enivre Louis-Napoléon, et l'audace rajeunie de ses partisans le pousse sans cesse vers
des tentatives non moins hasardeuses que celles de Strasbourg et de Boulogne. » La Legge : « De tous les mots, de toutes les svUabes de ce manifeste il résulte que le Président songe à inaugurer un système politique tout personnel et à se soustraire à la tutelle de conseillers impérieux. » Le Resorgimento : « Louis-Napoléon, en se séparant de la majorité royaliste et de la minorité républicaine, a reconquis sa liberté, et maintenant, entouré d'un seul parti, il va marcher vers le but auquel il a toujours tendu. S'il sait agir à propos, il se conciliera certainement la partie indifférente, le caput moriuum de la nation, et comme la République n'a pas de racines dans les masses, son parti, dans un avenir plus ou moins éloigné, sera assez puissant pour réduire au silence rovalistes et républicains, et le suffrage universel pourrait fort bien porter le président actuel sur le trône de saint Louis. » La Gazette des Postes de Francfort : a Si le Président peut compter sur l'armée, le moment n'est pas éloigné où il portera la main sur la couronne impériale, n Le Times : « Le Président a jeté le gant... La Constitution, qui a créé deux pouvoirs suprêmes et indépendants, les a institués pour leur destruction mutuelle, et, dès que leur naturelle opposition en vient à une hostilité ouverte, il n'y a d'issue que dans un changement peut-être violent des bases fondamentales de l'État. La question reposerait alors éventuellement sur les dispositions de l'armée... Louis Bonaparte s'est placé entre un succès complet couronné par le pouvoir absolu et sa destruction. Un homme comme l'oncle atteindrait le premier but, un homme médiocre comme le neveu n'est certes pas éloigné du second. Son message est impolitique, mais il est hardi (1). n Le Daily yeivs : « Le message aurait très bien pu sortir de la bouche de Louis XIV lorsqu'il entra au Parlement le fouet à la main... Si les chefs du club monarchique de la rue de Poitiers ont fait de Louis-Napoléon un instrument, ce dernier ne devait-
(1) Le Times dit encore : " On ne peut nier que Louis-Napoléon était arrivé a un point qui exigeait de sa part un mouvement vigoureux pour lui éviter une homiliante annihilation politique. »
il pas tâcher de sortir de cette ignoble position?... S'il veut s'émanciper, ce désir est bien naturel, mais son moyen est insensé, mal conçu, impossible à réaliser; ce sera une seconde édition de la farce espagnole dans laquelle la reine Isabelle a essayé de renverser Narvaëz sans avoir la force de faire prévaloir sa volonté. Le résultat tournera certainement au détriment du Président et par des voies légales ou illégales préparera sa chute, » Le Standard apprécie tout différemment la situation : « Le renvoi du ministère est une mesure que l'on devait attendre du courage et de la fermeté montrés jusqu'à ce jour par Louis-Napoléon. C'est la meilleure chose qu'il pouvait faire pour sauver son pouvoir et la France des malheurs que leur préparaient les intrigues d'une coterie. « Le Globe : « Il est certain que Louis-Napoléon fera tous ses efforts avant l'expiration de ses pouvoirs pour maintenir son autorité. Il a souvent déclaré dans l'intimité qu'il resterait à la tête de la nation française tant qu'il vivrait, n'importe sous quel titre. Il a grand besoin de voir augmenter ses émoluments, il a des dettes considérables, près de deux millions, et ses amis travaillent vainement à escompter pour 60,000 francs de traites signées par lui. » Le Morning Herald : « La tâche de l'élu du 10 décembre était terriblement difficile, et, en considérant les circonstances dans lesquelles il a vécu, c'està-dire l'exil et les conspirations permanentes , en considérant l'entourage d'aventuriers , de clercs d'huissier et de maréchaux de logis qui le circonviennent, on peut s'étonner de ce qu'il n'a pas commis plus de fautes. » Le Morning Clironicle : « Le message est conçu en termes qui sont rarement sortis de la bouche d'un roi constitutionnel... Il signifie que M. Louis Bonaparte veut prendre en main le gouvernement de la France... On a fait rarement à la législature d'un pays libre une communication plus imprudente, soit en la forme, soit au fond... La France a fait un grand pas vers une prochaine révolution. « Pour le Sun, le manifeste est un coup hardi.
Le nouveau ministère était composé de M . le général
d'Hautpoul, à la guerre; de M. de Rayneval (1), aux affaires étrangères; de M. Ferdinand Barrot, à l'intérieur; de M. Rouher, à \a justice; de M. Bineau, aux travaux publics ; de M. de Parieu, à l'instruction publique; de M. Dumas, à l'agriculture et au commerce; de M. Achille Fould , aux finances; du contreamiral Romain Desfossés, à la marine.
L'ancien ministère ne revenait pas de sa surprise (2). Rien n'avait pu lui faire supposer qu'il avait cessé de plaire au prince, ni qu'il serait remercié si brusquement. Odilon Barrot, si pénétré de son importance , de sa qualité d'homme nécessaire , indispensable, était anéanti (3). Il avait reçu du Président de la République une lettre où se trouvait notamment ce passage (4) : «Dans les circonstances actuelles, je crois qu'il faut absolument que je domine tous les partis en prenant des ministres qui n'en représentent aucun. « Odilon Barrot dans $es Mémoires (5) nous dit que ses collègues étaient furieux; il ne l'était pas moins lui-même, à en juger par ses récriminations contre le prince qui, d'après lui, se montrait bien ingrat envers un ministère lui ayant rendu les plus grands serA ices. Il avait eu, d'ailleurs, la dignité de refuser le grand cordon de la Légion d honneur que le colonel Edgard Ney lui avait apporté avec la lettre de renvoi.
(i) Puis, M. de Ravneval n'acceptant pas, de M. de Lahitte. La Libellé dit, au sujet de cette nomination : « M. de Lahitte, ancien aide de camp du duc d'AnfjouIèine, vient d'être appelé au ministère par un Napoléon ouLdieux de l'histoire comme du sentiment national. Cette préférence injustifiable, accordée sur tous les anciens militaires de l'Empire à l'un des déserteurs du drapeau tricolore, excitera dans toute la France une juste indignation; c'est un nouveau défi jeté par le neveu du grand homme aux patriotes qui ont si bien servi son oncle, c'est une rupture éclatante... avec les anciens bonapartistes... »
(2' Queltjue temps auparavant, devant le prince, Odilon Barrot avait offert de» portefeuilles à MM. Thiers et MoIé. Ceux-ci refusèrent. Quand ils furent partis, le Président dit à Odilon Barrot : « Crovez-vous, monsieur Barrot, que si M. Thiers vous eût pris au mot et avait consenti à devenir ministre, j'aurais consenti, moi, ;i lui confier un portefeuille? Si vous l'avez cru, vous vous seriez étrangement trompé. ■ (Odilon Bakrot, Mémoires.)
(3) Le journal lu Presse est sans pitié. II raconte qu'Odilon Barrot a appris son renvoi i an moment où il essavait la simarre neuve qu'il s'était fait faire pour la cérémonie de l'institution de la magistrature, et où il recevait le menu définitif du grand diner qu'il devait donner ce jour-là ■ .
(4) Mémoires, t. III, p. 476.
(5) Page» 481, 482.
Le 2 novembre, le général d'Hautpoul (1) faisait à l'Assemblée, au nom du ministère, la communication suivante : « Le programme contenu dans le message... est assez nettement formulé pour marquer hors de toute équivoque la politique qu'il (le prince) nous a appelés à suivre. Lorsqu'il a bien voulu nous demander notre concours, il avait déjà cru devoir user de son initiative constitutionnelle. Le nouveau cabinet n'est pas formé contre la majorité de cette Assemblée [légères rumeurs) ; au contraire , il développera avec énergie ses principes avoués; elle n'en a et ne peut en avoir d'autres. Il faut maintenir l'union de toutes les nuances dans un seul parti, celui de la France à sauver. On y parviendra par l'unité dé vues, parla confiance en la force du pouvoir élu au 10 décembre, appuyé sur la majorité de l'Assemblée... •>■> {Mouvevients divers. — Rires sur quelques bancs de l'extrême gauche.)
— Les journaux accablent de leurs sarcasmes le ministère : « Louis-Napoléon, dit la Presse (2), a congédié les chefs de parti; il a pris des commis... au lieu d'être couvert par la responsabilité de son cabinet, il a entendu couvrir son cabinet de sa responsabilité! Voilà le sens du message... La fierté du message avait irrité l'Assemblée. L'humilité du programme ministériel ne l'a pas désarmée... Dieu seul sait où va la France!... » La Démocratie pacifique (3) déclare : « Que hors le Dix Décembre il n'y a pas un seul parti, une seule fraction parlementaire, un seul organe politique qui revendique l'honneur de défendre cette combinaison ministérielle et qui ajoute foi à sa vitalité... Ministère d'antichambre, dit M. Dupin... Ministère de commis, dit le National... La formation de ce ministère n'est qu'un coup de tête, mais ce coup de tête n'est pas plus illégitime, plus irrationnel ni plus dangereux que les coups de partis de la majorité!... L'antagonisme franc et sincère dans les positions fausses nous paraît de beaucoup prété-
(1) II n'avait pas la qualité de président du conseil des ministres, qui, à V Officiel, n'avait été attribuée à aucun des nouveaux ministres.
(2) 3 novembre.
(3) 2 et 3 novembre.
rable à d'hypocrites efforts d'union et de conciliation... Après un tel coup de tête... nous défions bien qu'on n'en arrive pas à une éclatante rupture... » Pour la Liberté (1), il n'y a là qu'une liste de commis chargés d'obéir à la volonté présidentielle. Un peu plus tard (2) elle dit ; « Il fallait qu'un neveu de l'Empereur vînt gouverner la France pour que des hommes, imposible» sous Louis-Philippe et même sous Charles X, fussent appelés à l'étrange honneur de servir la République... Les dix mois que nous venons de traverser auront plus contribué à pervertir l'esprit public que les dixhuit années du règne de Louis-Philippe. Quand l'apostasie est érigée en système, quand les renégats seuls ont part aux faveurs; quand la fidélité au drapeau est honnie et repoussée, quand le chef du pouvoir est le premier à renier ses écrits... quand il donne tout aux ennemis à qui il ne doit rien, quand il laisse persécuter tous ceux qui ont travaillé à son élection... comment croire encore au bien?... Louis-Napoléon a livré le pouvoir aux blancs!... » La République (3) apprécie ainsi le programme ministériel : « Un silence d'étonnement, suivi d'assez nombreux éclats de rire, a fait justice de cet incroyable non-sens. Évidemment le Président est encore une fois mystifié... Évidemment le citoven d Hautpoul s'est moqué, ou du Président qui l'a nommé, ou de l'Assemblée dont il réclame le concours, et, dans tous les cas, du pays qui prête l'oreille avec un mélange d'indignation et de mépris à ces parades indécentes, à cette politique de carnaval. M. d'Hautpoul est venu enterrer le message... On ne se moque pas des gens plus lourdement, et, si le Moniteur de demain ne donne pas congé au cabinet d Hautpoul, M. Louis Bonaparte est couvert d'un ridicule ineffaçable... Pourquoi changer d hommes si on ne change pas de système? Pourquoi annoncer un changement de système lorsque ceux qui doivent l inaugurer viennent en votre nom vous démentir à la tribune
(1) i" novembre.
(2j 3 novembre.
(3) 20 novemLre.
et promettre à vos adversaires de marcher sur les traces des ministres que vous venez de renvoyer? Vit-on jamais plus de légèreté mêlée à plus de mauvaise foi?... Nous rougissons de voir le mensonge officiel et la parade politique installés comme à poste fixe à la tribune nationale, nous gémissons de cette honteuse prostitution de la parole humaine et du pitoyable spectacle qui fait passer sous nos yeux le gouvernement des eunuques et des prétoriens; triste réminiscence du Bas- Empire!... » Le National (1) dit que, « pour exécuter ses volontés, il fallait à M. Bonaparte des instruments... des commis, et que ceux choisis sont tels qu'il a le droit de compter sur leur docilité « . Pour le Temps, le ministère n'a aucune force, aucune signification, et ne peut avoir aucune durée. Suivant les Débats, le prince a renvoyé son [ministère parce qu'il n'avait pas su conserver son indépendance vis-à-vis de la majorité de l'Assemblée, et parce que des changements nécessaires n'auraient pas été faits dans le personnel administratif et diplomatique. La Tribune des peuples qualifie le cabinet de ministère domestique. "L'Ordre, le journal d'Odilon Barrot, déclare « que le message est une œuvre de caprice et de désordre, et qu'il a renversé toutes les idées, toutes les traditions de la vie constitutionnelle; que d'après cette politique nouvelle les ministres doivent être de simples commis, que décidément Louis XIV était un pauvre sire de s'être entouré de ministres comme Louvois et Golbert, qu'il ne faut à l'autocratie du Président que des instruments dociles, en quelque sorte impersonnels, manœuvrant à volonté, sans que jamais leurs propres convictions, leurs engagements, leur honneur soient un obstacle!... » Parlant dans ses Mémoires (t. III, p. 483) des nouveaux ministres, Odilon Barrot dit : « C'est à raison même de leur parfaite insignifiance que Louis-Napoléon les a choisis. » Le Moming Herald les traite ainsi : « Hommes d'épée sans influence, hommes de paroles sans talent, journalistes de cinquième rang, avo-
(i) 1" novembre 1849.
LE PRESIDE:ST et L'ASSEMBLEE LEGISLATIVE. 161
cats de douzième ordre... comme M. Ferdinand Barrot, financiers comme M. Achille Fould qui ont tout juste le mérite d'un commis de banque ou d'un agent de change. »
Le Constitutionnel et le Dix Décembre sont presque les seuls journaux qui soutiennent le prince. « Le Président de la République, dit le premier (1), est responsable. Son droit d'intervention directe se fonde... sur sa responsabilité... Il désire que la France qui a compté sur lui voie son nom et sa main. C'est, selon nous, un dessein très louable... une dictature, c'est bien là le danger qui nous menace! Ce que le pays craint, ce n'est pas que le pouvoir puisse aujourd hui pécher par un excès de force... Le gouvernement personnel de Louis-Napoléon, c'est le gouvernement de la personne élue non pas par l'Assemblée, mais par cinq millions et demi de Français. Le gouvernement personnel du Président est le gouvernement électif... L'impulsion part de lui parce que du haut de son nom et de son élection colossale il a pour faire accepter les transactions une autorité, une popularité que personne n'a au même degré que lui... La Constitution l'a fait responsable. Il tire les conséquences de cette responsabilité. Cette résolution l'expose à des chances, mais en quoi intéresse-t-elle la dignité de l'Assemblée ? Il ne s'agit après tout que de la puissance executive, et elle lui appartient; mais elle rencontre des limites dans le droit de contrôle et dans les votes de la puissance législative. Ces limites légales, personne ne songe à les déplacer... Ce serait une chose profondément impopulaire, une chose qui soulèverait le cri de la France entière que de recommencer contre le gouvernement personnel et légal du Président de la République cette lutte parlementaire dirigée contre le gouvernement personnel irresponsable d'une royauté héréditaire qu'on regardait comme indestructible. La Constitution, le parti modéré, la presque totalité de la France a... voulu que le Président... fût quelque chose de très considérable dans le gouvernement du pays, et on voudrait maintenant qu'il ne
(1) 16 et 17 novembre 1849.
fût rien... Louis XIV disait : L'État, c'est moi. Aujourd'hui, c'est l'immense majorité de la France qui dit : « Le Président « de la République, c'est nous! »
La Constitution n'eut pas déclaré le Président responsable que les droits du pouvoir exécutif eussent été les mêmes. Cette déclaration de responsabilité était inutile et ne pouvait être que dangereuse, ainsi que le prouvent celte polémique et surtout l'attitude du prince. Le Président, comme tout fonctionnaire grand ou petit, par cela même qu'il y a exercice d'une fonction, se trouvait, ipso facto^ encourir une certaine responsabilité. Qu'était-il besoin de le dire? l'Assemblée constituante, en faisant nommer le chef du pouvoir exécutifpar le suffrage universel direct, n'avait voulu qu'une chose, c'était lui donner la plus grande force morale possible pour maintenir l'ordre et tenir en respect la démagogie. Quoi qu'il en soit, cette thèse du Constitutionnel et du parti bonapartiste était détestable à tous les points de vue.
Le Dix Décembre disait (1) : « Le président en changeant son ministère et en écrivant son message n'a pas fait autre chose qu'un acte d'autorité... L'autorité... qui doit sauver la liberté! Il est temps que le Pouvoir marche en avant, il est temps qu'au lieu d'incertitudes, de tergiversations et d'escarmouches, de coteries, le Pouvoir se mette au travail... Le pays (2), fatigué des luttes stériles et des discours des avocats, en était à désespérer de la solution du problème social; Louis- Napoléon, rencontrant une fois encore le sentiment national, a su prononcer ce mot qui était dans la pensée de tous... Le pays est-il, oui ou non, tout à fait las du régime parlementaire? La France, par l'accueil qu'elle a fait au message du Président, a déjà suffisamment su répondre à cet égard. » Cette observation était vraie. Si le Président avait et allait avoir de plus en plus contre lui et la presse et l'Assemblée, il avait pour lui le pays dans ses masses profondes ; ses six millions d'électeurs lui restaient fidèles, décidés à le suivre aveu-
(1) 2 et 3 novembre 1849.
(2} 8 novembre.
{T;lémeiit jusqu'au bout. Le Dix Décembre ajoutait encore (1) :
Nous ne saurions... trop louer le Président de Tinitia-
tive glorieuse qu'il a prise en forçant les ministres à délaisser les luttes parlementaires pour se consacrer entièrement aux travaux de l'administration... Le vœu (2) de la France appelle au gouvernement un nom illustre, un grand penseur, dont la jeunesse s'est passée à poursuivre la solution des problèmes les plus chers au peuple, et l'on tente encore d'émousser d'aussi heureuses qualités en le frappant d'impuissance... Le Président pour faire tomber les misérables calomnies... ne veut répondre à ses détracteurs que par des travaux importants qui fassent connaître en même temps son haut savoir et la bonne foi qu'il désire apporter dans la direction des affaires. »
Au résumé, après le message du 31 octobre, l'avenir de la France se trouvait être l'enjeu d'une lutte acharnée qui s'engageait entre l'Assemblée législative soutenue par la presse presque tout entière et le Prince soutenu par la Nation.
(i; 10 novembre 1849.
(2' 27 novembre.