CHAPITRE XIII
LE PRÉSIDENT ET L'ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE JUSQU'AU MESSAGE DU 31 OCTOBRE 18V9
Composition de l'Assemblée législative. — Petit nombre de bonapartistes. — Comment concilier ce résultat et l'élection du 10 décembre. — 28 mai, première séance de l'Assemblée. — Incident à la séance du 29; MM. Landolphe, de Ségur. — 30 mai, interpellation sur la nomination des officiers préposés à la garde du palais de l'Assemblée; Ledru-Rollin. — Nomination de M. Dupin à la présidence de l'Assemblée. — MM. Dufaure, Lanjuinais, de Tocqueville remplacent MM. Faucher, Buffet, Drouyn de Lhuys. — Ce que rapporte M. Odilon Barrot sur la nomination de M. Dufaure. — Message du prince; appréciation des journaux ; violence inouïe des feuilles rouges ; la Prease de Girardin a rompu avec le Président; opinion de Lamartine; la Liberté reproche au Président de ne pas brusquer la solution. — Affaire de Rome; ultimatum, attaque de la ville par l'armée française. — Les journaux rouges réclament la déchéance du Président. — 11 juin, la Montagne, par l'organe de Ledru-Rollin, demande sa mise en accusation et celle des ministres; Odilon Barrot; Ledru- Rollin. — 12 juin, l'Assemblée rejette la proposition de la Montagne. — 13 juin, proclamation de la Montagne; insurrection; répression de l'émeute; le prince est acclamé sur les boulevards. — Saisie des journaux rouges; proclamation du Président; mise de Paris en état de siège; poursuites contre un certain nombre de représentants. — Lois sur les clubs, sur la presse. — Mort du maréchal Bugeaud; le choléra; le Président visite les hôpitaux. — Adresse du conseil général de la Seine-Inférieure. — Inauguration du cheuiin de fer de Chartres; discours du Président. — 7 juillet, l'Asseudjlée abroge l'article 67 de la loi du 22 mars 1831; discours de Baraguay d'Hilliers. — 15 juillet, distribution de drapeaux à Amiens. — 22 juillet, visite et discours du Président à Ham. — Bruit de coup d'État. — Les journaux discutent la question de l'Empire. — La Liberté s'indigne du discours de Ham. — Discours de M. Dufaure sur les bruits de coup d'État; Théodore Bac; les journaux anglais; article de Louis Blanc dans le Nouveau Monde. — L'Assemblée se proroge du 13 août au 30 septembre. — Inauguration du chemin de fer d'Angers à Tours; discours du prince; Lamartine dans le Conseiller du Peuple; le Moniteur, la Presse > l'Assemblée nationale, l'Union, le Pays, la Gazette de France. — 12 août, voyage des bords de la Seine. — Les feuilles bonapartistes et la revision; elles demandent aussi que le 15 août soit consacré à la fête de Napoléon. — h' Opinion publique attaque l'Empire; le Dix Décembre coiupare Napoléon au Christ.
— La Gazette île France. — Le Moniteur du soir soutient qu'un vœu des conseils généraux en faveur de la revision serait un acte révolutionnaire. — 15 août, nomination et promotion dans la Légion d'honneur de compagnons de Strasbourg et de Boulogne.
L'Assemblée législative comptait 750 membres : 200 montagnards, 50 républicains modérés, 500 conservateurs se décomposant en 200 légitimistes et en 300 représentants qui étaient, soit des hommes sans antécédents politiques et cherchant leur voie, soit des amis du gouvernement de Juillet, soit des catholiques groupés autour de M. de Montalembert, soit enfin des bonapartistes en petit nombre, dontPersigny, Lucien Murât, Ney, etc., qui devaient bientôt former ce qu'on appela le parti de l'Elysée.
Les espérances que le prince avait pu concevoir étaient complètement déçues. Les élections n'avaient pas fourni le fort contingent bonapartiste qui était attendu. Le parti napoléonien n'avait aucune force dans l'Assemblée. Toutes ces voix du 10 décembre, ces millions de voix, s'étaient dispersées sur des légitimistes, des orléanistes ou des républicains. Et cependant elles étaient restées absolument, aveuglément fidèles au prince, à son nom, à sa personne. Tout à la fois elles entendaient avoir Napoléon comme chef de l'État, et puis, cédant aux influences locales, aux relations de voisinage, elles choisissaient pour députés des partisans de la légitimité, de l'orléanisme, de la République, votant alors non pour ces régimes, mais pour les hommes qui les représentaient, parce que ces hommes dans le pays étaient estimés et considérables. On les nommait non parce que, mais quoique légitimistes, orléanistes ou républicains; on les nommait, du reste, parce que conservateurs, et, dès lors, susceptibles de se rallier au gouvernement du prince.
L'Assemblée législative tient sa première séance le lundi 28 mai sous la présidence de M. de Kératry, président d'âge. Tout se passe dans le plus grand calme. Aucun cri de : Vive la République ! n'est proféré. Le lendemain 29, un.nouveau représentant, M. Landolphe, monteà la tribune pour se plaindre de
cet oubli. La droite reste d'abord silencieuse, mais après un discours de M. de Ségur l'Assemblée tout entière répète le cri de : Vive la République ! Le 30 mai, le ministère est interpellé sur le remplacement, effectué le 27, du lieutenant-colonel Gauvain, commandant militaire du palais de l'Assemblée, et surtout sur la substitution du général Forest (celui-là même qui avait refusé d'obéir au décret de 1848) au questeur le général Lebreton dans le commandement des troupes chargées de la défense de ce palais. C'est Ledru-Rollin qui porte la parole. Il trouve dans ces nominations des menaces de coup d'État, il craint de voir l'Assemblée envahie et dispersée par la force. La police de l'Assemblée ne doit pas appartenir au pouvoir exécutif; les représentants doivent être protégés par des officiers de leur choix... Au président de Kératry qui déclare qu'il a ratifié les changements dont il s'agit, l'orateur répond : « Je dis qu'il n'est pas possible que votre président vienne ratifier postérieurement une chose qui a été faite sans son aveu... Le changement a eu lieu le 28, et c'est seulement aujourd'hui 30 qu'il a donné ses ordres de ratification. Il n'a pas autorisé, on a agi sans lui, on a méconnu son autorité, et c'est postérieurement que par complaisance il a ratifié ce qui a été fait... Ce n'est que deux jours après que, cédant à de pressantes sollicitations, vous avez fini par ratifier ce que vous n'aviez pas commandé... Vous ne pouvez pas, à peine d'abdiquer, laisser à une autorité étrangère le soin des dispositions militaires à prendre pour la sûreté de l'Assemblée, i' Odilon Barrot répond que le successeur du colonel Cauvain a été désigné parle général Changarnier [Ah! ah! à gauche), mais qu'il a été agréé par le président M. de Kératry. Sur la nomination du général Forest, il ne dit rien. L'ordre du jour est voté.
Le l"juin, M. Dupin est nommé président de l'Assemblée par 336 voix. Le 3, le Moniteur publie la composition du nouveau ministère, dans lequel ne figurent ni M. Faucher, ni M. Buffet, ni M. DrouyndeLhuys, remplacés par MM. Dufaure, Lanjuinais et de Tocqueville. Président du conseil et justice :
Odilon BaiTot ; Intérieur : Dufaure (l); Affaires étrangères : de Tocqueville; Guerre : général Rulhières; Marine : deTracy; Instruction publique : de Falloux ; Travaux publics : Lacrosse ; Agriculture et commerce : Lanjuinais.
Le 7 juin, le Président de la République adressait un message à l'Assemblée législative. ^ Mon élection, disait-il, avait fait naître des espérances qui n'ont point encore pu se réaliser. Jusqu'au jour où vous vous êtes réunis dans cette enceinte, le pouvoir exécutif ne jouissait pas de la plénitude de ses prérogatives constitutionnelles. Dans une telle position, il lui était difficile d'avoir une marche bien assurée. Néanmoins, je suis resté fidèle à mon manifeste. A quoi, en effet, me suis-je engagé?... A défendre la société audacieusement attaquée, à affermir une République sage, grande, honnête, à protéger la famille, la religion, la propriété... à effacer les traces de nos
discordes civiles Le premier devoir du gouvernement
était de consacrer tous ses efforts au rétablissement de la confiance... Pour atteindre ce but, le gouvernement n'a eu qu'à... (montrer) à tous que sans sortir de la légalité il emploierait les moyens les plus énergiques pour rassurer la société. Partout aussi il s efforça de rétablir le prestige de l'autorité en mettant tous ses soins à appeler aux fonctions publiques les hommes qu'il jugeait les plus honnêtes et les plus capables, sans
(1) Odilon Barrot raconte dans se» Mémoires (-t. III, p. 277) qu'après l'élection de l'Assemblée législative^il avait remis au Président de la République une note où il disait : « Si l'on veut éloigner des esprits toute défiance, toute idée de coup d'Etat..., il faut prendre des hommes qui rassurent par leurs antécédents et leur caractère... » Le Président lui aurait répondu par une contre-note ainsi conçue : u ...Il [faut choisir des hommes dévoués à ma personne même, depuis les préfets jusqu'aux commissaires de police... 11 faut surs-eiller tous ceux avec lesquels M. Dufaure a été au pouvoir... il faut destituer la plupart des agents qu'il a nommés... il faut enfin réveiller partout, non le souvenir de l'Empire, mais de l'Empereur, car c'est le seul sentiment avec lequel on puisse lutter contre les idées subversives. Pour remplir ce but, je ne crois pas que M. Dufaure soit l'homme approprié à la situation... à l'intérieur je veux un homme énergique et dévoué... Ainsi donc, si M. Dufaure consent à entrer à un ministère quelconque, j'en serai très reconnaissant; mais sinon, non! J'étais opposé à l'adjonction de M. Dufaure; vos raisons m'ont convaincu, mais je n'ai consenti à son entrée dans le ministère qu'autant qu'il ne serait pas ministre de l'intérieur. " Sur l'insistance d'Odilon Barrot, le Président finit par céder.
s'arrêter à leurs antécédents politiques. C'est encore afin de ne pas inquiéter les esprits que le gouvernement a dû ajourner le projet de rendre à la liberté les victimes de nos discordes civiles... Néanmoins j'ai usé d'indulgence partout où elle n'a pas eu d'inconvénients... Une commission s'est mise à l'étude de la question des colonies agricoles; le désir du gouvernement était de trouver le moyen le plus efficace de venir au secours des classes laborieuses en ramenant les ouvriers des villes aux travaux de la campagne, et... d'utiliser au profit des pauvres la mise en valeur des terres incultes... » Puis le Président fait riiistorique de la question romaine, expose les faits et défend la politique suivie par la France. Il mentionne ensuite les luttes engagées dans le centre de l'Europe, celle du Danemark contre l'Allemagne à la suite de l'incorporation du Schleswig dans la Confédération germanique; les efforts de l'Assemblée de Francfort en faveur de l'unité allemande et la résistance de plusieurs États fédérés; enfin la guerre de l'Autriche contre la Hongrie révoltée et soumise grâce à l'intervention de la Russie. Cette partie du message était précédée d'une profession de foi en matière de politique extérieure, à laquelle plus tard l'Empire, hélas ! ne devait guère se conformer. Elle était ainsi conçue : « L'état de la civilisation en Europe ne permet de livrer son pays au hasard d'une collision générale qu'autant qu'on a pour soi d'une manière évidente le droit et la nécessité... Il faut qu'une nation comme la nôtre, si elle s'engage dans une lutte colossale, puisse justifier à la face du monde, ou la grandeur de ses succès, ou la grandeur de ses revers. . . « Revenant à la politique intérieure, il ajoutait : «... Fort de votre appui et de celui de la nation, j'espère m'élever à la hauteur de ma tâche en suivant une marche nette et précise. Cette marche consiste, d'un côté, à prendre hardiment l'initiative de toutes les améliorations, de toutes les réformes qui peuvent contribuer au bien-être de tous, et, de l'autre, à réprimer par la sévérité de lois devenues nécessaires les tentatives de désordre et d'anarchie qui prolongent le malaise général. Je ne bercerai pas le peuple d'illusions et
d'utopies qui n'exaltent les imaginations que pour aboutir à la déception et à la misère. Partout où j'apercevrai une idée féconde en résultats pratiques, je la ferai étudier, et, si elle est applicable, je vous proposerai de l'appliquer. La principale mission du gouvernement républicain, surtout, c'est d'éclairer le peuple par la manifestation de la vérité, de dissiper l'éclat trompeur que l'intérêt personnel des partis fait briller à ses yeux. . . Ce n'est pas pour l'application de théories inapplicables ou d'avantages imaginaires que la Révolution s'est accomplie, mais pour avoir un gouvernement qui, résultat de la volonté de tous, soit plus intelligent des besoins du peuple et puisse conduire, sans préoccupations dynastiques, les destinées du pays. Notre devoir est donc de faire la part entre les idées fausses et lesidées vraies qui jaillissent d'une révolution ; puis, cette séparation faite, il faut se mettre à la tête des unes et
combattre courageusement les autres n II annonce : une
loi sur les institutions de secours et de prévoyance a6n d'assurer aux classes laborieuses un refuge contre les conséquences de la suspension des travaux, des infirmités et de la vieillesse; une loi sur le régime hypothécaire (pour) féconder l'agriculture en lui apportant d'utiles ressources, en facilitant ses emprunts, (pour) préluder à la formation des établissements de crédit (agricole); une loi sur l'abolition de la prestation en nature; sur les subventions aux associations ouvrières; sur la défense gratuite des indigents... « dont les droits et les intérêts ne sont pas assez protégés » ; sur l'amélioration des pensions de retraite des sous-officiers et soldats Il termine
ainsi : « Vous voulez comme moi travailler au bien-être de ce peuple qui nous a élus, à la gloire, à la prospérité de la patrie; comme moi, vous pensez que les meilleurs moyens d'y parvenir ne sont pas la violence et la ruse, mais la fermeté et la justice... J'appelle sous le drapeau de la République et sur le terrain de la Constitution tous les hommes dévoués au salut du pays; je compte sur leur concours et sur leurs lumières pour m'éclairer, sur ma conscience pour me conduire, sur la protection de Dieu pour accomplir ma mission. »
On ne pouvait que louer Thabileté, la belle tenue, l'éloquence de ce message, dont la fin était si heureuse. Les journaux l'appréciaient fort diversement, mais ils étaient en très grande majorité hostiles au Président. Le Dix Décembre (1) est enthousiaste : «... Cette pièce aura sa date dans l'histoire; c'est la première manifestation de la politique appropriée au dix-neuvième siècle... » La veille, il disait (2) : « Lassée par de longues et vaines expériences qui ne lui avaient donné que l'ordre sans gloire et sans progrès, qu'une prospérité mercantile où les grandes fortunes pouvaient naître, mais où les masses ne sentaient pas leur condition améliorée ; surprise par une tempête politique dont le fracas n'avait engendré que ruine et anarchie, que phrases vides et rêves insensés, la France s'est souvenue du nom qui représentait tout l'inverse. Elle a rompu résolument avec le passé ; elle a relégué les dynasties dans l'histoire, et ce qu'elles n'ont pu lui donner, elle l'a demandé à l'héritier de Napoléon le Grand. Elle savait son courage, sa constance, sa fermeté; elle savait ses travaux, ses études sérieuses sur les questions nouvelles...; elle était sûre avec lui d'échapper aux restaurations de privilèges détruits, aux satisfactions d'intérêts, aux retours d'ambitions vieillies. En l'élevant au premier rang, la France a dit : Je veux l'ordre. . . mais je veux que tout ce qui souffre espère... » « C'est, dit Y Assemblée nationale (3), une pièce calme, honnête, sérieuse... Plus les attaques des rouges sont haineuses, plus les injures sont grossières, et plus il faut rendre justice aux déclarations du premier magistrat de la République... " D'après les Débats [^), " le mérite essentiel du document. . . est d'être ce qu'il doit être, de parler comme il doit parler, c'est d'obéir au vœu de la Constitution, littéralement, sans prétention et sans détour, sans emphase et sans faiblesse... C'est une œuvre de bon sens et de bonne foi. Nous n'y voyons, quant à nous qui ne sommes pas
(1) 8 juin.
(2) 5 juin.
(3) 9 juin.
(4) 8 juin.
suspects, que des intentions droites, loyales, patriotiques. Au milieu (1) de tout ce qui s'imprime d'ambitieux sophismes, la lecture de ce document repose véritablement Tesprit... » Pour V Union, u le message est satisfaisant, les questions y sont touchées avec sobriété et traitées avec prudence; c'est un programme convenable de la politique d'ordre, de liberté et de progrès». Pour le jSadonal (2) : «... La France n'éprouvera qu'une immense déception... elle s'étonnera de tant d'insuffisance devant une tâche si haute.-.; (c'est) une œuvre informe, vague, confuse... c'est un rapiéçage rétrospectif de lambeaux pris au Moniteur... Point d'idée mère, point de pensée d'ensemble, point de plan d'avenir... Rien... En somme, un programme d'impuissance... » Pour le Siècle : « Ce message est destiné à redoubler l'inquiétude qui pèse aujourd'hui sur tous les esprits. . . » La République (3) qualifie le message d' « étrange factum )i ; elle n'a jamais rien lu de plus insignifiant. Les matières y sont classées péle-méle... Le style peut être présidentiel, il n'est pas français.., (c'est) un long et fastidieux pot pourri... Y a-t-il là une mvstification de quelque scribe du ministère? Jamais plus pâle pauvreté n'a été débitée dans un stvle plus nul... (c'est un) document scandaleux... Pour le Peuple (4), le Président a commis une » insolence » en le faisant purement et simplement insérer au Moniteur sans en donner préalablement connaissance à l Assemblée... w Le message (5) n'est point seulement une compilation misérable, c'est un outrage en trente feuillets à l'Assemblée, à la Constitution, au pays ! . . . Il v avait dans ce message de quoi motiver. . . une mise en accusation... -n Pour la Révolution démocratique et sociale (6), tt le message... est une déclaration de guerre à la révolution de Février, c'est une menace pour la République, c'est le désaveu de tous les principes démocratiques... (c'est) une œuvre indi-
(1)9 juin.
(2) 8 juin.
(3) Ibid.
(4) 7 juin.
(5) 8 juin.
(6) Ibid.
geste. Un roi constitutionnel y eût mis plus de réserve et d'humilité. » La Vraie République s'écrie (1) : «... Le prince de Boulogne... le prince Louis dix-neuf... n'est parvenu (2) au pouvoir que pour abolir la République française. Il est clair, d'après le manifeste de FÉlysée, que la souveraineté du peuple est confisquée... Le nouvel aspirant au despotisme... espère en finir promptement avec... l'anarchie...; c'est à nous de choisir entre la liberté et l'oppression... C'est la rougeur au front que tout républicain lit le royal message où M. Bonaparte vient se réjouir de l'abaissement de la France... Il n'y a plus à hésiter, il faut que la déchéance soit prononcée, sinon il faudrait se résigner de nouveau à dix-huit années de honte... » La Réforme (3) accuse le Président d'avoir « livré la République à ses plus implacables ennemis ; d'avoir refait l'Olympe des faunes et des traîtres qui avaient marqué dans toutes nos hontes et tous nos malheurs ; d'avoir rappelé dans le gouvernement le personnel de Louis-Philippe et de Charles X ; d'être infidèle à sa parole et à sa signature; d'avoir renié l'amnistie promise quand il fallait escalader le pouvoir. Il croit être le maître...; l'Assemblée... n'est qu'un bureau d'enregistrement... Son exposé... n'est qu'un bilan de fantaisie, un ensemble informe de statistiques à l'aventure ; aucun éclair, aucune pensée supérieure, aucune notion de valeur... La politique (4) de M. Bonaparte... viole effrontément la Constitution, et, brutal jusqu'au cynisme, il se vautre dans le flagrant délit... M. Bonaparte, frappé de déchéance, doit être livré à la justice compétente comme coupable de haute trahison... » La Presse a rompu avec le prince : « ...Vainement nous avons cherché... un aperçu, un mot, un éclair qui fussent une indication de la politique de la France dans l'avenir... pas un éclair, pas un mot, pas un aperçu... »
(1) 8 juin.
(2) 9 juin.
(3) Ibid.
(4) Ihid.
M. de Lamartine (1) apprécie ainsi le message : « Il est empreint de cette sagesse simple, calme, ferme et patriotique qui caractérise les messages de la présidence américaine. Il est la promulgation officielle des sentiments d'ordre, de courage, de confiance, de sollicitude pour les souffrances et les intérêts populaires qui animent la volonté et le cœur de la France. Il ne cherche pas à éblouir l'imagination du peuple d'illusions et de chimères, mais il pose résolument quelques-uns des plus graves problèmes du progrès social, et il les résout par le bon sens. La France tiendra ce que son premier magistrat a promis en son nom. L'approbation unanime que la conscience pubUque a donnée à cette loyale ouverture de sa pensée et de ses intentions en est le gage... »
La Liberté (2), plus bonapartiste que le prince, lui adresse la lettre suivante : « Quand nous vous avons rappelé de l'exil, vous n'étiez pas seulement pour nous le parent de l'Empereur... vous étiez, pour tout le monde en France, l'adversaire acharné du système détesté qui avait pesé dix-huit ans sur la France, ce système de la résistance au dedans et de la couardise au dehors... que vous avez combattu par vos actes, par vos écrits et par une double insurrection... Qu'avez- vous fait depuis le 10 décembre? Vous avez dormi... en abandonnant la direction des affaires à ces mêmes hommes que vous appeliez très justement dans vos écrits les traîtres de 18 15 et les bourreaux du maréchal Ney... Le juge inexorable du maréchal Ney est votre conseiller intime (3) ; 1 auteur (4) impitoyable des lois de septembre... est votre premier ministre m partibus... Quel homme étes-vous donc si des adversaires politiques à qui vous avez fait la guerre pendant dix-huit ans, non seulement par des écrits, mais par des conspirations, vous ont si facilement et si promptement retourné?... Que dirait-on de l'avocat qui, chargé de défendre une cause, céderait aux pre-
(1) Le Conseiller du peuple, par Lamartise.
(2) Numéro du 9 juin.
(3) M. MoIé.
(4) M. Thiers.
mières paroles de son contradicteur?... Qu'eussiez-vous dit vous-même si les défenseurs de votre procès de Boulogne se fussent humblement inclinés devant le procureur général Frank-Carré et n'eussent pas trouvé un mot de réponse à ses insultantes apostrophes?.,. On vous a défendu cependant... et vous n'avez pas su défendre contre M. Thiers ou M. Mole ni votre cause, ni votre parti, ni vos partisans, ni vos idées, ni vos convictions, ni vos écrits, ni votre passé, ni votre nom... Il ne vous reste plus qu'à faire amende honorable à ce vieux roi qui a pris votre place en Angleterre et dont vous occupez la place à Paris... »
— A la suite du vote de l'Assemblée qui invitait le ministère à ne pas détourner l'expédition française du but primitivement assigné, M. de Lesseps (1) est envoyé à Rome pour mettre fin pacifiquement à la question romaine. Il suspend les hostilités. Un armistice est conclu. Des négociations sont entamées avec le triumvirat. Celui-ci repousse l'ultimatum suivant : « Les États romains réclament la protection de la République française. Les populations se prononceront librement sur la forme de leur gouvernement. Rome accueillera l'armée française comme une armée de frères. » De nouvelles tentatives d'entente échouent, et le P"" juin (2) le général Oudinot reçoit l'ordre d'attaquer.
Les journaux rouges déclarent que le chef de l'État est un traître qui doit disparaître : « Malgré la France, dit la Iraie République (3), malgré l'Assemblée, malgré la Constitution, le général de l'Elysée a bombardé Rome, il finit par l'assassinat d'une nation... Il s'agit aujourd'hui de savoir qui l'emportera de la volonté du peuple ou du bon plaisir d'un homme... Il y a crime de haute trahison. La déchéance est de plein droit. » La Révolution démocratique et sociale (4) s'écrie : «... Les
(1) Ancien consul à Barcelone, où il avait fait preuve de courage et d'intelligence dans des démêlés avec Espartero; chargé par le gouvernement provisoire de représenter la France à Madrid.
(2) Le 30 juin, Rome se rendait à discrétion.
(3) 11 juin.
(4) 12 juin.
traîtres qui forment la majorité de TAssemblée ont déchiré la Constitution en sanctionnant par un vote infâme la trahison de M. Bonaparte... Que la Monta^jne... prononce la mise hors la loi de Bonaparte, de ses ministres et des représentants félons de la majorité royaliste... Il faut que Todieux guet-apens de Rome soit payé par le châtiment des coupables... Que d'un bout de la France à l'autre tous les bons citoyens se lèvent. »
L'Assemblée, le 11 juin, vote l'ordre du jour pur et simple par 361 voix contre 203 sur une interpellation de Ledru- Rollin, relative aux affaires de Rome. «... Il est certain, disait l'orateur de l'opposition, que nous avions promis sous la Constituante de protéger son indépendance (de Rome); il est certain que par la Constitution nous avons déclaré que jamais nous ne porterions atteinte à la souveraineté, à la nationalité, à la liberté d'aucun peuple ; il est certain que par le vote du 7 mai l'Assemblée a décidé que l'expédition d'Italie ne pourrait pas être détournée plus longtemps du but qui lui avait été assigné par elle... Le gouvernement a manqué au plus sacré de ses devoirs; il a violé la Constitution... ; une mise en accusation est le seul acte qu'on puisse diriger contre lui... » Odilon Barrot répond : «... Laisser... consommer... à Rome une contre-révolution sous l'influence de l'Autriche?... si la France l'eût fait, elle se serait en quelque sorte dégradée... elle eût menti à son origine; déserter ainsi tous ses devoirs, tousses intérêts, toute son influence en Italie... personne... personne ni dans l'Assemblée, ni hors de l'Assemblée, ne Fa proposé... Nous allons à Rome (disions-nous) parce que la République romaine ne peut pas vivre, . . . (pour) devancer l'Autriche, afin de prévenir une réaction et une restauration sans condition... La cause que nous soutenons à Rome, c'est celle de la liberté romaine... » Ledru-Rollin remonte à la tribune et insiste sur ce fait que si le gouvernement français a déclaré qu'il ne reconnaîtrait pas la République romaine, qu'il ne la défendrait point, il a en même temps affirmé qu'il ne l'attaquerait pas. Il termine ainsi : "Je dis que vous avez au front
une tache de sang. {Sensation.) L'Assemblée a déclaré que vous n'étiez là que de simples observateurs, pour empêcher les Autrichiens, s'ils venaient, d'abuser de leur pouvoir... La Constitution a été violée ; nous la défendrons par tous les moyens possibles, même par les armes ! (1) » {Tumulte.)
Le 12 juin, l'Assemblée rejette la proposition déposée par la Montagne et tendant à la mise en accusation du Président de la République et des ministres.
Le 13 juin, dans la matinée, les murs de Paris se couvraient d'une proclamation adressée par la Montagne (2) au peuple français : « ... Le Président de la République a déclaré la guerre à Rome sans le consentement de l'Assemblée nationale. . . II a employé les forces de la France contre la liberté du peuple romain. Cette double violation de la Constitution est éclatante comme la lumière du soleil... La minorité de l'Assemblée (par suite du rejet de l'acte d'accusation) n'a plus qu'à rappeler au peuple, à la garde nationale, à l'armée, que l'art. 110 confie le dépôt de la Constitution... à la garde et au patriotisme des Français... Peuple, le moment est suprême. Tous ces actes révèlent un grand système de conspiration monarchique contre la République (3). » Des attroupements considérables se formaient sur la place du Château d'Eau ; des représentants du peuple se mettaient à la tête de plusieurs milliers de manifestants qui crient : «Vive la Constitution! Vive la Montagne! Vive la République romaine! » Des barricades s'élèvent. Le général Ghangarnier, à la tête de deux régiments de cavalerie et de plusieurs bataillons d'infanterie, a facilement raison de cette manifestation. A la même heure, Ledru-RoUin et un certain nombre de représentants montagnards se rendaient au
(1) Le National : « Dans un discours sobre, concis et nerveux, l'orateur de la {jauche a fait justice des incroyables arguments du commis principal de M. Bonaparte... »
(2) Proclamation portant cent vingt-deux signatures.
(3) La Montagne adressait à la démocratie allemande une adresse où on lisait : « ...Frères, espoir et persévérance! bientôt, dans une fraternelle étreinte sur les ruines des trônes et des privilèges, deux grands peuples pourront s'écrier, pleins du saint enthousiasme de la victoire : Allemagne et France! pour la paix et le bonheur de l'humanité ! »
Conservatoire des arts et métiers pour y proclamer la déchéance de Louis-Napoléon et constituer un gouvernement provisoire. Des barricades sont construites dans les rues avoisinantes. La troupe, qui arrive bientôt, les enlève après une courte résistance et s'empare du Conservatoire. Sept représentants : Maigne, Lamazière, Fargin, Fayollc; Pilhes, Deville, Vauthier, sont arrêtés. Les autres, dont Ledru-Rollin, se sauvent par les fenêtres. L'émeute était vaincue (1). A la fin de la journée, le Président de la République parcourt à cheval la ligne des boulevards, où il est acclamé. Il l'est à ce point que le lyrisme du journal le Dix Décembre (2) ne connaît plus de bornes, et qu'il écrit le lendemain : « ... L'enthousiasme populaire se révèle à nous dans toute sa magnificence... Il passe emporté dans l'acclamation du peuple et de l'armée comme dans un tourbillon triomphal... Un long cri d'amour roule et se prolonge; l'ardent soleil de juin semble sacrer d'une auréole nouvelle l'élu de six millions de Français, qui veut, qui doit être le sauveur de la nation aux trente-six millions d'àmes. L'armée le suit, aimantée par ce nom qui résume toutes les gloires et toutes les garanties, et les citoyens le montrent en disant : Voilà l'espérance du pays qui passe!... (3). »
Les journaux rouges : le Peuple, la Révolution démocratique et sociale, la Réforme, la Vraie République, etc., sont saisis et poursuivis. Leur publication est suspendue.
Le Président de la République adresse à la nation une proclamation : « Quelques factieux, dit-il, osent encore lever
(i) Comme elle l'était partout en province et notamment à Lyon, où la lutte dura six heures et où 80 militaires et 150 insurgés furent tués ou blessés.
(2) Numéro du 14 juin.
(3) <« Accompagné de sept ou huit généraux et escorté d'un piquet de lanciers... A son apparition sur la place de la Concorde... la foule se pressa autour de lui , tellement compacte que le cortège ne pouvait avancer qu'au petit pas; des vivats enthousiastes étaient poussés de toutes parts... Le Président rentra à l'Elvsée à six heures du soir, enchanté et peut-être enivré de 1 accueil que lui avait fait la population. 11 répondait moitié sérieusement, moitié en riant, au général Changarnier, qui le complimentait sur le succès de la journée : « Oui, général, la journée a été bonne, très bonne, mais vous m'avezfait
" passer bien rapidement devant le» Tuileries. » (Odilon Barbot, Mémoires, t. III» p. 302.)
l'étendard de la révolte contre un gouvernement légitime, puisqu'il est le produit du suffrage universel. Ils m'accusent d'avoir violé la Constitution, moi qui ai supporté depuis six mois, sans en être ému, leurs injures, leurs calomnies et leurs provocations. La majorité de l'Assemblée elle-même est le but de leurs outrages. L'accusation dont je suis l'objet n'est qu'un prétexte, et la preuve, c'est que ceux qui m'attaquent me poursuivaient déjà avec la même haine, la même injustice, alors que le peuple de Paris me nommait représentant du peuple et le peuple de la France président de la République. Ce système d'agitation entretient dans le pays le malaise et la défiance qui engendrent la misère. Il est temps que les bons se rassurent et que les méchants tremblent. La République n'a pas d'ennemis plus implacables que des hommes qui, perpétuant le désordre, nous forcent de changer la France en un camp, nos projets d'amélioration et de progrès en des préparatifs de lutte et de défense. Élu par la nation, la cause que je défends est la vôtre et celle de vos familles, comme celle de vos propriétés, celle du pauvre comme du riche, celle de la civilisation tout entière. Je ne reculerai pas. »
« La France entière, dit le Dix Décembre (1), partagera l'élan que ces nobles et fermes paroles ont excité ce matin dans Paris. La France comprendra, plus qu'elle ne l'a fait encore, le sens intime de cette grande élection du 10 décembre, expression providentielle de l'instinct du peuple. Louis-Napoléon vient de donner le gage éclatant qui complète aux yeux .du pays le caractère de sa mission si élevée. La nation sait maintenant ce qu'elle a fait en saluant ce grand nom par un pressentiment sublime... La présentation (2) des lois annoncées par le message va clore dignement cette chute d'anarchistes... Personne plus que le chef de l'État n'a médité sérieusement sur les questions qui intéressent la classe pauvre. Sa longue captivité s'est passée à cette sévère étude. La première application qu'il en fait aujourd'hui... ne sera pas le terme de
(1) 15 juin.
(2) Ibid.
la mission qu'il s'est donnée. C'est en lui que le peuple peut croire et espérer, car il a en lui un défenseur convaincu dont la loi ne s'est jamais démentie. »
Le jour même de l'insurrection, l'Assemblée avait voté par 30 i voix contre 82 la mise de Paris en état de siège. Elle autorise en outre successivement le gouvernement à poursuivre les représentants Ledru-Rollin, Victor Considérant, Boichot, Rattier, Landolphe, Ménand, Rougeaud, Jannot, Heitzmann, Rolland, Avril, Pflieger, Baume, Roujat, Boyer, Kopp. Hauffer, Anstlett, Louriou, Martin, Bernard, Gambon, James Demontry, Brives, Cantagrel, Kœnig, Commissaire... Quelque temps après, elle vote une loi autorisant le gouvernement à interdire les clubs pendant un an, puis une loi restreignant la liberté sur la presse.
Le 10 juin, le maréchal Bugeaud était mort du choléra, après avoir reçu la visite du Président de la République, auquel il dit ces paroles rapportées dans tous les journaux : « Je suis bien aise de vous voir, vous avez une grande mission à remplir. Vous sauverez la France avec 1 union et le concours de tous les gens de bien. Dieu ne m'a pas jugé digne de me laisser ici-bas pour vous aider. Je me sens mourir. »
Le Président va visiter les principaux hôpitaux de Paris : l'Hôtel-Dieu (1), le Val-de-Grâce, la Salpétrière. Il parcourt les salles occupées par les cholériques, auxquels il adresse des paroles de consolation et d encouragement, les interrogeant sur leur position et leur promettant de s'intéresser à eux et à leur famille. « Nous avons vu, dit le Moniteur, des larmes de reconnaissance couler des yeux de plusieurs d entre eux, et il a quitté les salles au milieu des bénédictions de tous. » A sa sortie de l'Hôtel-Dieu, une foule « innombrable » l'acclame. Au Val-de-Gràce, il décore un voltigeur blessé le 13 juin et un
(1) Il parait alors sur cette visite à l'Hôtel-Dieu une chanson en cinq couplets avec gravure représentant Louis-Napoléon au chevet d'un malade :
Dieu fit ton âme et confiante et bonne. Avec grand cœur on a toujours beau jeu. Elu du peuple, espoir de la patrie.
Vers le bonheur, oui, tu nous conduiras!