LA PREMIÈRE ÉLECTION DU PRINCE A L'ASSEMRLÉE NATIONALE
La révolution du 24 février prend le prince au dépourvu. — Sa situation. — H vient a Paris. — 28 février, sa lettre au {jouvcrneinent provisoire; son sentinjent intime. — Il re(;oit l'ordre de repasser la frontière; seconde lettre du prince au {{ouverneinent provisoire. — Sentiments de Persigny et de Vaudrey. — Aux élections d'avril, il n'est porté dans aucun collège. — Pourquoi? — Sa lettre du 11 mai. — Ses partisans. — Comité bonapartiste. — 24 mai, nouvelle missive du prince à l'Assemblée sur le projet de loi de bannissement des familles ayant régné en France. — 26 mai, discussion; Vignerte, Napoléon Ronaparte, Ducoux, Sarrut, le président. — 2 juin, proposition Pietri abolissant les lois de bannissement contre la famille Bonaparte; Crémieux, ministre «le la justice, déclare (pi'elles ont été anéanties par la révolution de 1848. — Valeur de l'exception faite en faveur îles Ronaparte seuls. — Observations judicieuses de (élément Thomas. — L'Assendiiée abroge explicitement l'article 6 de la loi «le 1832. — Silence unanime de la presse sur la candidature du prince aux élections complémentaires de juin 1848; afKcbes; élection du prince dans (juatre départements. — A part la Gazette, silence persistant des journaux, aucune émotion publique. — Le 8 juin, jour de la proclamation du scrutin à Paris, changement à vue; le nom de Napoléon est dans tontes les bouches; l'Union; Lamennais dans le Peuple comttituant ; le liirn public, le Constitutionnel; le Peuple de Proudhon ; la Vraie République, les Débats. — Dès la première heure, le mot Empire est prononcé. — La nation a peur du socialisme. — La provini'e. — L'Assemblée «-onslituante est profondément impressionnée par l'élection «lu prince. — Le Journal tli's Débats. — Journée du 10 juin. — Le gouvernement prépare une demande d'application «le la loi «le 1832 conlro le |)rinc<'. — Proi-lamalion «lu général Piat. — Séance de l'Assemblée; le prince Napoléon IttMiaparle; le minislrt; l''l«>««>n. — Le général Clément Tliomat sur la place «le la (Concorde; coups de feu; Lamartine dépose In prup«»ition relative à la loi «!«• 18;J2; «liscours «le i'ierre et de Napoléon Jtonapnrlc; les Débuts, la Vraie Hépubliijue,\v Siî'vlr, li /'d/nV blâment «'elle prop«>sition. — (^uid de leur thèse? — La pros«ription ne «levait-elle pas être maintenue <;unlre le prince? — (<urieux article «lu Charivari. — Séance du 13 juin; le citoyen Drt/ousér ; Jules Favrc, rap|M)rleur «le réle«'lion «le la Charente-Inférieure, •«MilienI l'admission; ifuid «le son disc«>urH. — lluchcz, rap- |i(irlcur do l'élerlion «le I» Seine, con«-lut à In non-admission. — Drsntares, rapfHirleur de réleitiiui «le l'Yonne, propose ra«lmission. — I discussion : Kif»7larJ; itfxrc/Ki/ parle en hiunnie politique ; l-'resneau; Clément Thomas; Urpellin; l^tuif Itlanr est pour l'ndmiinon, tout en envisageant le pn-mier l'éventualité de la caniliilalure du prime .'i la présidence «le la llépidilirpu' ; l'afcal Dufirat répon<i It Louis Hlniif; de Laittyrit cti pour l'iidiuissi i Imlloe par Lcihu-
Rollin au nom du gouvcrneaient, dans un discours d'une remarquable dialectique. — M. Bonjean donne lecture de la lettre du prince en date du 24 mai.
— Jules Favre. — Admission votée par assis et levé à une grande majorité. — Agitation ù Paris, rassemblements. — Ledru-Rollin donne sa démission de membre du gouvernement. — Les Débats critiquent et le Siècle approuve la décision de l'Assemblée. — Bruit de l'arrestation des amis du prince. — Contre-ordre relatif à l'arrestation du prince. — Le Charivari, le Représentant du peuple (Proudhon), la Réforme, la Vraie République, la /^af;ie jettent un cri d'alarme. — La Gazette de l'Yonne. — Le Napoléon républicain, V Aigle républicaine, etc. — Agitation bonapartiste. — Mémorable article de la Vraie République sur l'élection du prince. — Lettre du prince à l'Assemblée; effet désastreux; le général Cavaignac, Baunc Antony Thouret, Glais-Bizoin, Raynal, le ministre de la guerre, Jules Favre; renvoi de la discussion au lendemain. — Le Siècle. — Adresse du prince à ses électeurs. — Séance du 16 juin, déniiision du prince. — La Patrie. — La Vraie République dénonce le prince comme un futur usurpateur. — Campagne bonapartiste; V Unité nationale ; le Bonapartiste pose la candidature <lu prince à la présidence de la République. — Election de la Corse; lettre du prince; son habileté. — Ce que dit le Siècle des électeurs des campagnes. — Le Petit Caporal; rassemblements sur les boulevards. — La constitution de 1848 et la présidence; discussion dans lei l)ureaux ; Thiers, de Rémnsat, de Cormenin, de Beaumont, Pagnerre tiennent pour l'élection par le peuple; Léon Faucher, pour l'élection par l'Assemblée.
— Dans la commission, M. Marrast est le seul commissaire opposé à l'élection par le peuple. — Les journaux.
La révolution du 24 février 1848, éclatant comme un coup de foudre, prit le prince au dépourvu. Il n'était pas prêt. D'ailleurs, il n'était pas riche et ne comptait que quelques rares partisans. Pourtant il n'hésita pas une minute, et le lendemain même de la chute de la monarchie orléaniste il arrivait à Paris et descendait rue du Sentier chez son ancien précepteur, M. Vieillard (1).
Le 28, il écrivait (2) au gouvernement provisoire :
« Messieur.s, « Le peuple de Paris ayant détruit par son héroïsme les der-
(1) « ...Lorsque la révolution de 48^ éclata, il n'y eut ni un cri, ni une manifestation quelconque en faveur des Bonaparte... » (Odilon Barbot, Mémoires, t. I, p. 216.)
A la fin de mars, il (Louis-Napoléon) n'avait aucun plan nettement arrêté... Un seul club, VAvenir, cour des Miracles, annonçait une tendance napoléonienne. {^Histoire de la révolution de 1848, par Garsikk-Pacès, t. IV, p. 102.)
(2) Lettre qui aurait été apportée à l'Hôtel de ville par M. de Persignv. (Taxile Dei.ord, Histoire du second Empire.)
niers vestiges de rinvasion étrangère, j'accours de l'exil pour me ranger sous le drapeau de la République qu'on vient de proclamer.
«Sans autre ambition que celle de servir mon pays, je viens annoncer mon arrivée aux membres du gouvernement provisoire et les assurer de mon dévouement à la cause qu'ils représentent, comme de ma sympathie pour leurs personnes.
«« Agréez, Messieurs, l'assurance de mes sentiments.
« Louis-Napoléon Bonaparte. »
Il acceptait la République, oui, avec un dévouement sincère, mais en la fondant sur les idées napoléoniennes, mais à la condition qu'elle vivrait sous sa présidence, ou plutôt sous son consulat, mieux encore sous la forme d'un second Empire dont il serait le chef. Il y avait donc un mot de trop dans cette lettre quand il ajoutait : « Sans autre ambition que celle de servir mon pays. « Prétendant, il l'était dans l'àme. C'était son honneur de l'être. Un nouveau règne napoléonien, c'était toute sa foi, le cri d'espérance de sa vie entière. Il n'avait lutté, il n'avait souffert, il n'avait joué son. existence que pour cela. Lui, un simple soldat de l'armée républicaine! Sa destinée n'était pas celle-là (I). Ces protestations républicaines furent fiiitcs en pure perte; le gouvernement provisoire lui
(1) Cv»l pourtant ce «ciiliiiicnl cxcltisivemenl n'pnitlicuiii (|(ii aniiDail alors Pertifjny et Vnnclrcy, cl (|iii leur iiiii|iirait Ion profoHflioiiM de foi HiiivantcH : u Aux rlcctciir» (Itr la I.oirc, IK iiinm 1K48... liior, je cruyaiit Hincèretiieiit i|iie, entre des hal>itn<Ic« iiionnrelii(|iieit <le huit itièeIeH et la forme répul>li<'aine, l)Ul naturel de ton* Ici pcrfertioiiiieineulit |)(ditii|ueH, il fallait encore uu<' pliane inlerinZ-diaire, et je |N!n*ai» ijiic lu «an^ de Napoléon, inoeulé aux vcincH de la l'Vance, pouvait, mieux cpio tout autre, la préparer au ré|;iuie complet de» liltertés pulilii|ucii; nuii» après Ici grond* événement» <pii viennent de s'accomplir, je déclare tpio la république ré|;idièrcnicnt constituée pourra «-ouiptcr sur mon dévouement le plus ■bs^du. Sii/tie : Kui.iN-PK.nsir.MY (*"•), • — • Aux élei-teurs de la (iAte-d'Or. Ilijon, 21 mars 1H4K.., Vous cuiinaisscx mes couvicti<uis démocratitpu'N; un (;ouvarnemenl répuldicain pour la l''ran('« a été le révo et l'espérance dn toute ma rimCt). Aujourii'liui non* avons ce (jouvernoment, mais il vient de naitre... Il faut, |MMir affermir h jamais son élaltlissement, n'envoyer à l'Assenddée <pie des hoinnics aux convictions répuldic.iines tléj.'i éprouvées... Si voire confiance m'est acquise, hwnorci-nioi de vu* suffra|{Cf. Vivo la llépuldiipic ! Siyne : VtiJonKV. »
intima l'ordre de repasser immédiatement la frontière (1). Il adressa alors cette seconde lettre aux membres du gouvernement :
u Paris, le 29 février 1848.
« Messieurs,
« Après trente-trois années d'exil et de persécutions,je croyais avoir acquis le droit de retrouver un foyer sur le sol de la patrie. Vous pensez que ma présence à Paris est maintenant un sujet d'embarras, je m'éloigne donc momentanément. Vous verrez dans ce sacrifice la pureté de mes intentions et de mon patriotisme.
«Recevez, Messieurs, l'assurance de mes sentiments de haute estime et de sympathie.
« Louis-Napoléon Bonaparte. »
Aux élections du mois d'avril à l'Assemblée constituante, le prince ne fut porté dans aucun collège. Son expulsion était trop récente, et d'autre part ses amis n'avaient pas encore eu le temps en quelques semaines d'improviser une organisation sérieuse du parti. Il sentait d'ailleurs la nécessité de préparer le terrain à sa réapparition sur la scène politique, et c'est à cette fin que fut communiquée à la presse la lettre suivante :
« Londres, le 11 mai 1848.
« Mon cher Monsieur Vieillard,
«i Je n'ai pas encore répondu à la lettre que vous m'avez adressée à Saint-Lô parce que j'attendais votre retour à Paris et l'occasion de vous expliquer ma conduite.
« Je n'ai pas voulu me présenter comme candidat aux
(1) Le journal Express de Londres annonce, le 2 mars, que le steamer Lord- Warden a ramené Louis-Napoléon à Folkestone.
270 r^APOLEON III.
élections (1) parce que je suis convaincu que ma position à l'Assemblée eût été extrêmement embarrassante. Mon nom, mes antécédents ont tait de moi, bon gré, mal gré, non un chef de parti, mais un homme sur lequel s'attachent tous les regards des mécontents. Tant que la société française ne sera pas rassise, tant que la Constitution ne sera pas fixée, je sens que ma position en France sera très difficile, très ennuyeuse et même très dangereuse pour moi.
tt J'ai donc pris la résolution de me tenir h l'écart et de résister à toutes les séductions que peut avoir pour moi le séjour de mon pays.
« Si la France avait besoin de moi, si enfin je croyais pouvoir être utile à mon pays, je n'hésiterais pas à passer sur toutes ces considérations secondaires pour remplir un devoir; mais dans les circonstances actuelles je ne puis être bon à rien; je ne serais tout au plus qu'un embarras.
« D'un autre côté, j'ai des intérêts personnels graves à surveiller en Angleterre. J'attendrai donc encore quelques mois ici que les affaires prennent en France une tournure plus calme et plus dessinée.
« J'ignore si vous me blâmerez de cette résolution ; mais si vous gaviez combien de propositions ridicules me surviennent, même ici, vous comprendriez combien davantage à Paris je serais en butte à toutes ces intrigues.
« Je ne veux me mêler de rien; je désire voir la République se fortifier en sagesse et en droits, et, en attendant, l'exil volontaire m'est très doux, parce que je sais qu'il est volontaire.
« Hecevez, etc.
u Louis-Napoléon Bonaparte. »
Cette lettre est Ires curieuse en ce qu'elle in(Ii({uo que le prince, à la date du II mai 1H48, c'est-à-dire trois semaines
(1) La v^TÏIé eti que le prinrc av.-iit «ii la pcn«''c do to prcucntcr. I>c 12 innrs IH/fH, Odilon Itarrol rc(;oit U vitile da M. <lr. Pcraigny, (]iii vient, <iii nom du prinrc, lui demander ce qu'il faul faire. (Voir Odilun IIakhot, Mémoires, t. 111, p. l'SOO.)
avant les élections complémentaires du 4 juin, rendues nécessaires par suite de démissions ou d'élections multiples (1), c'est-à-dire à la veille du scrutin, ne songeait pas à se porter candidat, à devenir membre de l'Assemblée nationale. Il ne voulait que rassurer sur ses intentions et ménager l'avenir. L'heure ne lui paraissait pas encore venue. Il se trompait. Les apôtres de la religion bonapartiste, les fervents de la première heure, les amis quand même, étaient allés de l'avant, plus napoléoniens que le prince, espérant contre toute espérance, et se mettant immédiatement h l'œuvre pour préparer l'avènement du nouveau Messie. Au mois d'avril, un comité bonapartiste avait été formé par Persigny, — la cheville ouvrière, l'âme de cette entrée en campagne, si audacieuse, si aventureuse, — par Laity, par Bataille et (|uelques autres des échauffourées de Strasbourg et de Boulogne : une poignée d'hommes, toujours les mêmes! auxquels étaient venues se joindre un très petit nombre de personnes, comme MM. Hyrvoix, Laloue, le journaliste Trerablaire, sous la présidence du général Piat.
Vers le milieu de mai, on discute dans les bureaux de l'Assemblée un projet de décret bannissant la famille d'Orléans, et le bruit se répand qu'on doit y englober la famille Bonaparte, ou tout au moins le prince Gharles-Louis-Napoléon Bonaparte, qui adresse alors à l'Assemblée la lettre suivante :
» Londres, le S4 mai 1848.
« Citoyens représentants,
« J'apprends par les journaux du 22 qu'on a proposé dans les bureaux de l'Assemblée de maintenir contre moi seul la loi d'exil qui frappe ma famille depuis 1816. Je viens demander aux représentants du peuple pourquoi je mériterais une sem-
(1) A Paris, douze élections nouvelles, par suite de l'annulation de l'élection de M. Schniitz, de la démission de MM. Béraojjer, Caussidière, et de l'option pour un autre département de MM. Bastide, Pagnerre, Marrast, Dupont de l'Eure, Cavaignac, Crémieux, Lasteyrie, Bethmont, Recurt.
blable peine. Serait-ce pour avoir toujours publiquement déclaré que dans mes opinions la France n'était l'apanage ni d'un homme, ni d'une famille, ni d'un parti? Serait-ce parce que, désirant faire triompher le principe de la souveraineté nationale qui seul pouvait mettre un terme à nos dissensions, j'ai deux fois été victime de mon hostilité contre le gouvernement que vous avez renversé (l)? Serait-ce pour avoir consenti par déférence pour le gouvernement provisoire à retourner à l'étranger, après être accouru à Paris au premier bruit de la Révolution? Serait-ce enfin pour avoir refusé par désintéressement les candidatures à l'Assemblée, qui m'étaient proposées, résolu de ne retourner en France que lorsque la nouvelle Constitution serait établie et la République affermie (2)? Les mêmes raisons qui m'ont fait prendre les armes contre le gouvernement de Louis-Philippe me porteraient, si on réclamait mes services, à me dévouer à la défense de l'Assemblée, résultat du suffrage universel. En présence d'un roi élu par deux cents députés, je pouvais me rappeler être l'héritior d'un emj)irc fondé sur l'assentiment de quatre millions de Français; en présence de la souveraineté nationale, je ne peux et ne veux revendiquer que mes droits de citoyen français; mais ceux-là, je les réclamerai sans cesse avec l'énergie que; donne à un cœur honnête le sentiment de n'avoir jamais démérité de la patrie. « Recevez, etc. »
Dans la séance du vendredi 26 mai, le décret de bannissement <lc la famille d'Orléans vient on discussion. FjO citoyen Vigncrlc s'écrie : « (Juaiit à la famille Napoléon, nous 1 admettons provisoirement panx» qu'elle n'est pas dangereuse... » Le citoyen Napoléon Bonaparte (3) demande la parole : « Il y u, dit-il, un mol contre lequel je réclame avec toute l'énergie
(1) Crtlc Ictlro fui lue |iiir M. llnnjiMii iliiiiit lu «l'-iiiirc- ilii I!} juin il l'Aiiiioiiihli'-o, •éancfl iloiit tiiiitt iillonii rrnilrn ('oiii|itc. A ro |tii«iiii|[(', l« Moniteur iiorlc rctic inenlioii : On rit.
(S) l.e Miinileur : (Alt! ah! Interruption prolongée.)
(3) FiU (le JérùiiiD.
de mes sentiments froissés, c'est le mot de situation provisoire. » ( Voix nombreuses : Très bien !) — Le citoyen Ducou.v intervient : « Je combats de toutes les forces de mon âme l'assimilation qu'on a voulu établir entre la famille Bonaparte et la famille d'Orléans. La famille Bonaparte n'a plus aujourd'hui que la signification d'une valeur historique, elle n'est plus que la tradition d'une glorieuse époque que nous pouvons admirer sans doute, mais que personne ne peut avoir la folie de tenter de recommencer. » — Le citoyen Sarrui propose un amendement tendant à l'abrogation de l'art. 6 de la loi d'avril (10-11) 1832, interdisant à perpétuité le territoire de la France et de ses colonies aux ascendants et descendants de Napoléon, à ses oncles et tantes, à ses neveux et nièces, à ses frères, à leurs femmes et à leurs descendants, à ses sœurs et à leurs maris. Le président fait alors cette observation : u Relisez le projet de décret, et vous abandonnerez votre amendement. » Et l'Assemblée de rire. En effet, le décret ne mentionnait que le bannissement prononcé contre la famille des Bourbons, sans rappeler celui de la famille Bonaparte, qui rentrait, dès lors, dans le droit commun, par suite de cette abrogation implicite. Il était ainsi conçu : « Le territoire de la France et de ses colonies, interdit à perpétuité à la branche aînée des Bourbons par la loi du 10 avril 1832, est interdit également à Louis-Philippe et à sa famille. »
Néanmoins, les bonapartistes n'étaient pas tranquilles, et ils désiraient une abrogation explicite des lois de proscription du 16 janvier 1816 et du 10 avril 1832. C'est pour cela que M. Pielri, dans la séance du vendredi 2 ju'a, vint déposer une proposition dans ce sens : <« La Républiqvîf^, dit-il, ne saurait maintenir la proscription prononcée par la légitimité et la quasi-légitimité contre la famille Bonaparte qui a expié pendant trente-trois années d'exil la gloire et les malheurs de la France. La révolution de Février a donné raison à la prophétie de Napoléon, et tous les membres de sa famille ont salué avec enthousiasme l'ère nouvelle de la République. Pour eux comme pour nous, la grande époque impériale ne rappelle T. I. 18
plus un trône, mais la puissance et la grandeur de la France. Aussi n'ont-ils pas hésité à faire acte d'adhésion à la République, et leur présence à Paris dans les moments les plus critiques a prouvé que leur adhésion était toute française, et que la République... peut compter sur leur patriotisme. »
Le citoyen Crémieux^ ministre de la justice, se lève alors : ce II n'est pas, dit-il, besoin de revenir sur la loi de 1832, elle est abolie par le fait et par le droit. . . La gloire de Napoléon appartient à la France. La renommée de Napoléon reste comme un de ces souvenirs immenses qui s'étendent sur l'histoire d'un peuple et la couvrent d'un éclat immortel. {Très bien!) Tout ce qu'il y a de populaire dans cette gloire, nous l'acceptons avec empressement; la proscription de sa famille serait pour la France actuelle une honte. {Oui! oui!) Déclarer que la loi de 1832 a pu survivre une heure au triomphe de nos barricades de février, ce serait presque commettre un crime; je demande donc qu'on déclare, par un ordre du jour motivé, qu'il n'y a pas lieu d'anéantir la loi de 1832. » {Appuyé.)
Ainsi les mêmes hommes qui proscrivaient les Bourbons et les d'Orléans épargnaient les Uonaparte ! Dès l'instant qu'on admet en principe la proscription, les raisons données pour ne pas frapper la famille de Napoléon étaient pitoyables. Et le général Clément Thomas répondait judicieusement au citoyen ministre Crémieux : « Parmi les membres de la fiimillc Bonaparte, il s'en trouve un qui a fait des tentatives pour rétablir, non la République, mais l'Kmpire; eh bien! si les portes de la France lui sont ouvertes, qu'il se rappelle que nous l'acceptoHH comme citoyen, mais qu'il renie un passé (|ue nous n'accepterons jamais. »
L'Assemblée prend alors en considération par un vole à peu près unanime la proposition Pictri, ainsi conçue : «L'art. (> de la loi du 10 avril IH32 relatif au bnnnisscm«?nl de la bimille KonapnrU^ esl abrogé » , prc-férant «m'Hc Kululiun il ('<>ll«' qui iivail élé inditpK'c piir \o uiinlstrc (h; la jiuilice.
Il est probable qu'elle n'ignorait point alors que le prince était, de par sa volonté ou celle de ses fanatiques amis, candidat à la députation au moins dans le département de la Seine. Elle pensait sans doute que cette candidature, qui n'était point posée par le prince lui-même, ne pouvait être sérieuse; mais il peut parfaitement se faire qu'elle n'en ait pas eu vraiment connaissance. Si l'élection à la présidence de la République fut prodigieuse, celle du 4 juin 1848 fut plus extraordinaire encore, attendu que pas un journal (l) non seulement ne soutient, mais ne mentionne même la candidature du prince. Le silence unanime de la presse devait la tuer dans l'œuf. Les fîiits et gestes du comité bonapartiste dont les membres faisaient de la propagande auprès des amis, des connaissances, des domestiques et des fournisseurs, restaient inconnus. Il a suffi de quelques mauvaises affiches d'un format bien modeste (2), et sans doute aussi d'une distribution de bulletins faite intelligemment, par des agents dévoués, aux abords des scrutins, pour que le nom de Napoléon, à la stupeur générale, sortît triomphant des urnes. Nous donnerons ici trois de ces affiches curieuses :
« l"jnin 1848.
«Nommer Napoléon-Louis Bonaparte membre de l'Assemblée nationale,
« C'est protester contre les traités de 1814 et de 1815, et c'est faire acte de protestation contre l'étranger qui a proscrit Napoléon et sa famille.
« En nommant Napoléon- Louis Bonaparte, les ouvriers témoigneront de leur reconnaissance d'avoir pensé à eux alors qu'il était dans les cachots de Ham s'occupant de l'améliora-
(1) l'our s'en convaincre, on n'a qu'à parcourir les feuilles de l'époque dans les jours qui précèdent celui do l'élection.
(2) Afh('lic8 de 30, 40 centimètres. Papier rose. — C'est le général Montholon notanunent qui s'occupa des affiches et des bulletins. Pour soliler les dépenses, il Ht de nombreux billets. (Voir Papiers et correspondance de la famille impériale, 1871.)
lion du sort de la classe ouvrière, en faisant publier son ouvrage sur le paupérisme, ouvrage saisi par la police de Louis-Philippe.
« Citoyens ! nommons donc à l'Assemblée nationale Napoléon-Louis Bonaparte, enfant de Paris.
« Vive la République!
a Pour une réunion d'ouvriers,
tt Rey,
« rue Sainte-Hyaciiitlic, n" 8.
« Mavi.de et Rbnoit, impriiiicurs. »
On remarquait encore cette autre affiche :
CANDIDATURE DE NAPOLÉON-LOUIS BONAPAIITE tt Aux ÉLECTEURS DE PaIIIS.
« Citoyens,
« La réaction ne se cache plus; elle vous propose de nommer à l'Assemblée nationale le prince de .Toinvlllo, le fils de Louis-Philippe, chassé par vous, il y a trois mois.
« Deux fois ramenés par les baïonnettes étranjjères, les Bourbons ont été quatre fois expulsés de France. La nation n'en veut plus.
tt II est un autre nom f|ui ftit toujours associé i\ nos triomphes ci A nos nialhours. Cii't'ud ii<>^ drapeaux victorieux (lodaient à Vienne, h Berlin, ù Moscou, l'Huipcrcur était ù notre tête, les Bourbons maudissaient nos victoires. Quand les hordes élraii{{èrcK inondaiiriil notre territoire, les Bourbons triompbaienl, risnipcrctir iill.ill mourir i^ Sainlc-llélène.
I>I(0N0NCI{% et jugez
• Nous vouH pro|)OHoiiK de nommer à rA8Kend)lée notre concitoyen Nnpoléon-Loiiis Bonaparte, enfant de Paris. Il >*cst formi* il In rude école de l'oxil et d(> la (*a|itivité. Soldat
de rindépendance italienne en 1831, il voulut plus tard, à Strasbourg et à Boulogne, arracher la France au joug de la honte en proclamant la souveraineté du peuple. Il a payé de sept ans de captivité l'honneur d'avoir précédé l'héroïque population de Paris.
« On l'a rangé parmi les prétendants. Il repousse loin de lui cette qualification, car il sait que le général Bonaparte était le plus grand citoyen de la France avant d'en être le premier magistrat, et qu'aujourd'hui, comme alors, le pouvoir doit être au plus digne.
« Envoyez Napoléon-Louis Bonaparte à rAssend)lée. C'est un des nobles enfants de la France. Nous vous en répondons.
« Vive la République!
« Signé : Un in'eiix républicain de 92, soldat de Zurich et de Waterloo (1). — Un ouvrier combattant des barricades de Février. «
Puis celle-ci :
CANDIDATURE DE NAPOLÉON-LOUIS BONAPARTE « Aux ÉLECTEURS DE LA SEINE.
« Citoyens,
M Nous avons encore un membre de la famille Napoléon, éloigné de la France. Souvenez-vous, citoyens, que ce ne sont pas les Français qui ont exilé le glorieux martyr de Sainte- Hélène, mais les baïonnettes étrangères qui sont venues imposer une famille odieuse qui a constamment travaillé à la ruine de notre patrie.
M Rappelons-nous tous lès bienfaits de Napoléon et de sa grandeur infinie.
« Rappelons-nous aussi les bienfaits et la grandeur d'àme de Joséphine, la bien-aimée de la France.
(1) C'était ArmaDd Laity.
« Nommons tous Napoléon-Louis Bonaparte, petit-fils de Joséphine, neveu du grand Napoléon; il est digue de son oncle par son courage et par ses idées démocratiques.
m Lisez V Extinction du paupérisme qu'il a écrite à la prison de Ham. Je suis sûr que vous saurez apprécier son cœur, ses talents et son amour du peuple.
« Vive la République !
« Salut et fraternité !
« Damkuval, « Ancien militaire, « aujourd'hui ouvrier vannier.
« 17, ù la Halle aux blés.
" l'aris, iiiipriiiiori).' cI'Aubi'S^on, passa{>e des Paiioraiiius, IG. »
Le dimanche 4 juin, le prince était élu par 84,420 voix. Il arrivait le cinquième et avant-dernier. Avec lui étaient nommés Caussidière, par 157,000 voix; Ghangarnier, par 105,539; Thiers, par 07,394; Victor IIugo,par 8G,9()0, et Pierre Leroux, par (>7,000.
On apprenait bientôt qu'il avait été élu aussi par l'Yonne, par la Charente-Inférieure et par la Corse. En outre, dans plusieurs départements, il avait réuni un certain nombre de suffrages (I).
La presse enregistre ces élections sans faire de réflexions. Avant le scrutin, clic ne parlait pas du prince; après, elle n'en parle pas davantage, du moins dans les premiers jours qui suivirent. Kn ciuM'cliant bien dans les journaux de Tépcxpie, on trouve |)ourlanl ceci dans la dazette de Irunce du 5 juin : « Ht maintenant, M. Louis iionaparte se présente et vous dit : Je HuiK héritier selon les constitutions de ri<'mpirc ; j'apporte les trois millions de voles que l'eu mon oncle Napoléon le (yrand a recueillis, puis(]u'on ne compte plus les six millions de vote» donnés à Louis XVI et à sa dynastie en 1789. (Jue
(I) liant l'Euro, noUinmonl, il réunit 4,700 auffriiKc»; liaiiit lu Sarlliu, li),UlH).
quelqu'un en montre autant que moi, et je lui cède la place. » Et le journal d'ajouter : « Va donc pour M. Louis-Napoléon. En fait de prétendants, il en vaut un autre. » Mais, en définitive, l'élection du prince ne cause aucune émotion; tout d'abord on n'y fait pas attention ; ce n'est qu'un Bonaparte de plus qui vient se joindre aux trois Bonaparte, déjà membres de l'Assemblée nationale. Tout d'un coup la situation change complètement. Le 8 juin, on procède à l'Hôtel de ville à la proclamation du nom des élus parisiens. Les acclamations les plus vives (l) accueillent celui de Louis Bonaparte; les chapeaux s'agitent, et un grand nombre de gardes nationaux lèvent la crosse en l'air en témoignage de leur sympathie. Alors c'est comme une traînée de poudre dans Paris et dans la France entière, cette élection dont on ne disait rien devient le sujet de toutes les conversations. Le nom de Napoléon vole de bouche en bouche. Désormais il remplit la presse. Cette situation extraordinaire, cette situation prépondérante acquise par le prince, on peut dire, en quelques heures, cette importance énorme, éclose d'une façon foudroyante, est un des phénomènes les plus curieux, les plus saisissants et les plus invraisemblables de notre histoire.
Lamennais écrit dans le Peuple constituant : « Le nom de Louis Bonaparte est le drapeau d'une conspiration. Depuis longtemps des rêves d'ambition remplissaient la tète de ce jeune homme qui nous apportait d'Angleterre, il y a quelques années, l'aigle de l'Empire dans une cage. L'Empire est mort avec l'Empereur, il était l'Empire tout entier; mais l'ombre même de cette grande gloire peut réveiller au fond de certaines âmes souffrantes de nos hontes passées et de nos hontes présentes, des sentiments dont la générosité même serait en ce moment dangereuse pour la République. »
Ainsi, dès la première heure, le mot à' empire est prononcé.
Le Bien public s'écrie : « M. Louis Bonaparte est l'homme des surprises. Il arrive on ne sait pas par quelle porte ni à
(1) Voir la Patrie du 9 juin 1848.
quel moment... ; à la stupéfaction générale il sort trois fois du scrutin. Par quelle alchimie électorale, par quelles objurgations occultes trois départements se sont-ils entendus pour jeter ce défi à la République? Est-ce pour récompenser les parades en petit chapeau et en redingote grise, qu'un jeune écervelé est venu jouer deux fois devant l'Europe?.., Est-ce sa captivité? Est-ce la gloire de son oncle? C'est bien assez pour cela de la colonne Vendôme, de l'Arc de triomphe et du mausolée des Invalides. Est-ce la politique impériale? Nous devons la démentir. Est-ce la puissance militaire? Nous ne saurions trop la repousser. Est-ce la restauration d'une dictature? Alors caveant consides... Ce nom de Louis Bonaparte vient à surnager sur la houle des partis... Paris fermente; on entend crier : Vive Napoléon!... Quel est le mystère de toute cette intrigue? Est-ce que par hasard la famille Bonaparte se croirait appelée deux fois en un siècle à escamoter la République?... Nous n'avons à ce sujet aucune inquiétude. «»
On voit avec quelle netteté la question est posée tout de suite, avant que le prince ait paru.
« Louis-Napoléon, dit VUnion du 10 juin, reste ce qu'il est, un prétendant à l'Empire... Lorsqu'on a proclamé le nom de Louis-Napoléon à l'Hôtel de ville, il y a eu un hourra qui a ému les voûtes et est allé se perdre en échos retentissants dans la place publique. Peuple et soldats jetaient en l'air leurs chapeaux; les tambours ont battu aux champs... M. Bonaparte jeté comme une espérance dans la Républi({ue! Quoi! M. Bonaparte! ce nom de despotisme armé, que de 1812 à 1814 toutes les mères de France sans exception avaient maudit! Justement. On ne sait pas de quoi est capable un p(>uple (|ui a peur de rnnarcliic. Et Bonaparte est nommé par (|ualre département». » L'f/nibn donne le mot de l'énigme. Le pays avait peur. liC prince se présentait avec son nom prestigieux. C'était le Huuveur!
m Tout le monde, ajoute VlJmon, en présence de l'élection du citoyen LouiH-Napoléon, se fait aujourd'hui cette question :
Le nouveau Directoire évitera-t-il un nouveau 18 brumaire (1)? »
Napoléon, coup d'État, Empire, tout cela ne fait qu'un forcément, fatalement. Voilà la thèse.
Le Constitutionnel se contente de faire cette déclaration : M On s'explique peu le succès inattendu du citoyen Bonaparte. »
« Il y a huit jours, le citoyen Bonaparte, dit le Peuple de Proudhon, n'était qu'un point noir dans un ciel en feu ; avanthier, ce n'était qu'un ballon goutté de fuuiée ; aujourd'hui, c'est un nuage qui porte dans ses flancs la foudre et la tempête. »
La Vraie Républit^ue (2) fait remarquer u que les républicains ont été tout à fait surpris par cette élection, dont \e secret sera sans doute connu avec le temps » .
Les Débats (3) « déclarent qu'une nomination qui a produit une vive sensation est celle de M. Louis Bonaparte. Quelle portée faut-il y voir? Est-ce une manifestation impérialiste? On parle de sourdes intrigues... de conspirations napoléoniennes. »
En province, l'effet produit n'est pas moins grand. A la date
du 9 juin, le Propagateur des Ardennes écrit : " On a trouvé cette
nuit, placardées sur les murs de Gharleville, un grand nombre
de proclamations excitant à la révolte. Nous nous sommes
procuré une de ces affiches : « Français, après avoir de nou-
« veau chassé la tyrannie qui nous avait trompés en juillet,
« nous nous sommes encore laissé tromper par une tyrannie
« plus hypocrite et plus infâme en ce qu'elle se cache sous le
« voile de la démocratie; au lieu d'un roi qui nous dépouil-
« lait, nous en avons plusieurs qui s'engraissent à nos dépens.
« Ardennais, courons donc aux armes, brisons nos fers, mon-
« trons un exemple que la France se hâtera de suivre , et plaçons
(1) Union du 10 juin 1848.
(2) Numéro du 12 juin 1848. — Thoré, rédacteur en chef (George Sand, Barbe». Pierre Leroux).
(3) Numéro du 9 juin 1848.
« à notre tête le seul homme qui en soit digne. Plaçons-y « Louis-Napoléon.
« Vive l'Empereur ! »
Déjà !
Le journal ajoute (I) : « Vous vous pressez trop, messieurs les réactionnaires, l'heure d'un 18 brumaire n'a pas encore sonné, et Louis-Napoléon n'est pas de taille à jeter les représentants du peuple par la fenêtre. Les menées des ennemis de la République nous étaient depuis longtemps connues, nous savions qu'on travaillait dans notre département en faveur de Louis-Napoléon ; nous savions qu'on exploitait les souvenirs glorieux de l'Empire... Toutes ces tentatives échoueront devant le bon sens public. »
\j' Indépendant de Saintes, du 8 juin, dit : «... Les élections qui viennent d'avoir lieu ont fourni un bien petit nombre de votants... mais nous sommes persuadés que sans la candidature de Louis-Napoléon qui s'est produite au dernier moment, il y aurait eu moins de votants encore. Ce nom, lancé nous ne savons par qui et dans quelle intention, a trouvé aussitôt de vives sympathies parmi les habitants des campagnes... On nous assure que des communes entières, munies de bulletins portant Pnillct, ancien dépidé, les ont déchirés et remplacés par ceux de Louis-Napoléon. Plusieurs, dit-on, portaient : Vive l'Empereur! A bas la République ! Vainement, on s'est efforcé de faire comprendre aux électeurs que Louis-Napoléon était banni du territoire français, et (]u'il iw pouvait être nommé représentant, ils répondaient : « l*^st-ce (jue le peuple « n'est pas souverain? Est-ce que la volonté du peuple (pii le « fera rc|)résenlant n'est pas plus forte que celle des hommes tt qui l'ont banni? — Mais, leur disait-on, l'Assemblée natio- ■ iialc casKcra l'élctîtion. — Eh bien ! nous le renommerons « une seconde fois, et il faudra bien à la Hn (|u'on rac(u>p(e! »
L'uccucil enthousiaste fait ù la proclamation du scrutin de
(i) Journal dei Oébati, 11 juin IMVH.
Paris, à l'Hôtel de ville, impressionna profondément l'Assemblée nationale. A la séance du lendemain, 9 juin, une émotion extraordinaire (1) régnait sur tous les bancs; on était indi{jné des cris qui avaient été proférés, et le Journal des Débats, pour traduire le sentiment des représentants du peuple, s'écriait : « Tous ceux qui pourraient s'être abandonnés à des rêves insensés ont pu recueillir, dès le premier jour, dès la première heure, l'expression de la volonté du pays. »
Le 10 juin, une foule nombreuse se presse aux abords de l'Assemblée, à l'heure de l'ouverture de la séance. Elle veut voir Louis-Napoléon. Jusqu'à quatre heures de l'après-midi elle attend le prince pour l'acclamer. Dans la crainte que l'ordre ne fût troublé, le gouvernement avait massé des troupes de ligne et des bataillons de garde mobile sur le pont de la Concorde et devant le palais de l'Assemblée.
Le soir (2), la commission executive et les ministres se réunissent au palais du Luxembourg en séance extraordinaire et décident que, le lundi 12, il serait présenté à l'Assemblée nationale des mesures d'urgence contre l'élection de Louis-Napoléon .
Le lundi matin, une proclamation du général Piat est affichée sur les murs de la capitale. Elle invite les ouvriers à ne pas écouter les factieux qui se servent du nom de Napoléon pour les engager dans une insurrection (3). Néanmoins, des groupes se forment sur les boulevards, sur la place de la Concorde et devant le péristyle du palais de l'Assemblée. On crie surtout : « Vive Napoléon (4) ! »
A la Chambre, le citoyen Napoléon Bonaparte (5) demande la parole : « Louis-Napoléon Bonaparte, dil-il, a été nommé
(1) Journal des Débats du il juin.
(2) Voir la I atrie du 11 juin.
(3) Voir la Gazette de France des 12 et 13 juin.
(4) lJc8 cris de : Vive Napoléon/ Vive l'Empereur! sont partis de quelques détachements de la garde nationale et de la ligne. Les placards, les biographies en faveur de Louis Bonaparte sont répandus avec profusion. Des honnnes à cheval et en voiture parcourent les principales rues en répandant des imprimés et en criant : Vive Napoléon! {Gazette de France des 12 et 13 juin. — Voir la l'atrie du 13 juin.)
(5) Moniteur des 12 et 13 juin. — Fils de Jérôme.
représentant du peuple dans plusieurs départements; il a été nommé dans le département de la Seine. Son élection fait l'objet de toutes les préoccupations... Je suis son parent, son ami, je ne viens pas me faire l'apologiste de son passé politique ; ce passé m'est complètement étranger, citoyens, et je ne comprendrais pas que vous lui en fissiez un crime, il est des lois de justice, de loyauté, d'opportunité politique que vous devez observer envers lui comme envers tout citoyen qui n'a jamais rien entrepris contre la République. Quoi de plus naturel que des gens qui veulent attaquer la République s'arment contre elle de ce nom sous lequel ils cachent leurs coupables intrigues ? Est-ce une raison pour vous, citoyens, de rendre Louis Bonaparte responsable des agitations que son nom soulève ? Le citoyen Bonaparte est parti... il est retourné h Londres, où il est resté parfaitement étranger à toutes les menées qui se font en son nom depuis quelques jours... Il a refusé positivement, nettement, plusieurs candidatures... Son élection a été inopinée; personne ne s'y attendait; elle a étonné tout le monde et moi tout le premier ; elle a surpris Louis Bonaparte lui-même. »
C'était vrai ; mais il y avait eu le nom magique de Napoléon ! Mais si le prince n'avait rien fait par lui-même, quelques amis, prodigieux d'activité, de résolution et de foi, avaient agi sul- Hsammcnt pour que la candidature de Louis Bonaparte, héritier de l'Empereur et passionnément dévoué aux intérêts démocratiques, frappât et retint l'attention des électeurs.
Le citoyen Flocon, ministre du commerce, répondu Napoléon Bona|)arlc (juo le gouvernement, comprenant toute la gravité (pii peut s'attacher à la situation présente, prend et prendra toutes les mesures nécessaires pour que la sécurité de la Hé|)ubli(pie, pour que rindépendance et la liberté de la nation lu- puissent j)as être A un moment compromises.
L'incident clos, M. de Lamartine prend la parole pour luire un discours sur la p<)liti(|ue intérieure.
A l'extérieur, la foule était grande aux abords de l'Assemblée, toujours dans l'espérunce de voir passer le prince. On
crie : « Vive Napoléon ! » A deux heures, on bat le rappel; de nomi)reux pelotons de la garde nationale arrivent place de la Concorde; en outre, deux régiments de cavalerie et un régiment de ligne entourent et protègent le palais de l'Assemblée. Toute la police est sur pied. Le bruit du tambour ne cesse de se faire entendre et retentit jusque dans la Chambre, qui ne prête qu'une oreille distraite au discours du grand orateur. Le ministre de la guerre et les membres de l'Assemblée qui sont militaires ou officiers dans la garde nationale ont revêtu leur uniforme.
Le flot populaire grossissant toujours (1), M. Clément Thomas, commandant en chef de la garde nationale, monte à cheval, accompagné par les questeurs de la Chambre, les généraux de division Cavaignac et Négrier, et donne à la garde nationale l'ordre de faire évacuer la place. Comme le refoulement ne s'effectue que très lentement et très péniblement, le général Clément Thomas perd patience et s'écrie, en s'adressant aux troupes : « Chargez-moi toute cette canaille ! «• A ce moment, plusieurs coups de feu sont tirés, et un capitaine de la garde nationale est blessé.
Ces nouvelles se répandent dans l'Assemblée. Lamartine interrompt son discours. « Pendant que je parlais, dit-il, un coup de feu, plusieurs coups de fusil, assure-t-on, étaient tirés, l'un près le commandant de la garde nationale de Paris, l'autre sur un des braves officiers de l'armée, un troisième enfin sur la poitrine d'un officier de la garde nationale. {Sertsaiion.) Ces coups de fusil étaient tirés aux cris de : live l'Empereur ! Messieurs, c'est la première goutte de sang qui ait taché la révolution, éternellement pure et glorieuse, du 124 février. Gloire à la députation, gloire aux différents partis de la République. Du moins. ce sang n'a pas été versé par leurs mains ; il a coulé non pas au nom de la liberté, mais au
(1) Journal V Assemblée nationale : u A trois heures, une colonne de trois à quatre nulle personnes se ilirijje sur la Clianibre, au cri de : Vive Napoléon II! A quatre heures, la place est couverte de groupes nond>reux criant : Vive Napoléon ! (^Junlé^o du 13 juin.)
nom du fanatisme des souvenirs militaires et d'une opinion naturellement, quoique involontairement peut-être ennemie invétérée de toute ré^^ubVique. {Bravo! bravo ! )... Lorsque l'audace des factions est prise en flagrant délit et prise la main dans le sang français, la loi doit être appliquée d'acclamation. [Oui... oui!) Voici la déclaration que le gouvernement... »
Le citoyen Larahit : « Je proteste contre le vote par accla- M mation. » {Longue agitation).
u Considérant que Charles-Louis Bonaparte est compris dans la loi de 1832 qui exile du territoire français les membres de la famille Bonaparte ;
« Considérant que s'il a été dérogé de fait à cette loi par le vote de l'Assemblée nationale, qui a admis trois membres de cette famille à faire partie de l'Assemblée, ces dérogations tout individuelles ne s'étendent ni de droit ni de fait aux autres membres de la même famille (1) ;
« Considérant que la France veut fonder en paix et en ordre le gouvernement républicain et populaire sans être troublée dans son œuvre par les prétentions ou les ambitions dynastiques de nature à former des partis ou des factions dans l'État et, par suite, à fomenter même involontairement des guerres civiles ;
« Considérant que Charles-Louis Bonaparte a fait deux fois acte de prétendant en revendiquant une république avec un empereur, c'est-à-dire une république dérisoire au nom du sénatus-consulte de l'an XIII ;
u Considérant (jue des agitations attentatoires à la réj)ubhqiie popiihiire que nous voulons fonder, compromcltanles pour la sûreté des institutions et pour la paix publique, se sont déjà révélées au nom de Charles-Louis-Napoléon Bonaparte (et nous parlions avant le fatal incident);
u Considériinl «pie ces a{[italions, symptômes de m:in(i^uvre» coupables, pourraient créer une dilHculté dangiM-euse ii rétablisgement pa(;iH(pie de hi Bépul)li({uc, si elles étaient
(1) Ma|)4)lé(>n Huiiaparli*, hU «le .lôrôinc; l.iicii'ii lliiiiii|iiirlr, Pierre lli)n;i|ii(rle.
autorisées par la négligence ou la faiblesse du gouvernement ;
« Considérant que le gouvernement ne peut accepter la responsabilité des dangers que courraient la forme républicaine des institutions et la paix publique s'il manquait au premier de ses devoirs en n'exécutant pas une loi existante justifiée plus que jamais pendant un temps indéterminé par la raison d'État et le salut public,
« Déclare qu'il fera exécuter, en ce qui concerne Louis Bonaparte, la loi de 1832 jusqu'au jour où l'Assemblée nationale en aura autrement décidé. » {Bravo ! bravo ! Applaudissements redoublés. Toute l'Assemblée se lève comme un seul homme en agitant les mains et en criant : Vive la République ( 1 ) .')
Après une pareille manifestation, le prince semble irrémédiablement perdu.
Le citoyen Bonaparte (2) (Pierre-Napoléon) monte à la tribune au milieu d'un profond silence : u Représentants du peuple, tous ceux qui portent mon nom flétrissent et flétriront l'attentat qui vient de se commettre. Il est possible que ceux qui l'ont commis crient : Vive l'Empereur ! mais ils sont bien coupables, en versant le sang français, d'avoir profané le nom de l'homme qui avait tant d'horreur de la guerre civile, de l'homme qui, pour l'éviter, en 1815, a sacrifié sa couronne et sa famille. {Marques d'as s sentiment.) Les vieux soldats de la Loire le savent, la France le sait. Pour ma part, je ne comprends pas des soupçons que je ne mérite pas... A la première nouvelle de notre heureuse révolution, je suis accouru de l'exil, j'ai prêté spontanément, entre les mains du gouvernement provisoire, mon serment de fidélité à la République; je n'en prêterai jamais d'autre. {Bravo ! bravo !) La main sur la conscience, je puis dire que je suis républicain de père en
fils. {Très bien ! très bien !) Si la République était attaquée
par des réactionnaires ou des anarchistes, je suis également prêt à quitter ces bancs pour me porter au premier rang de ses défenseurs. {Marques unanimes d'assentiment.) La Répu-
(1) Mention du Moniteur.
(2) Fils de Lucien.
bliqiie, je la veux inviolable, elle est mon idole; je ne ne veux qu'elle, et j'aimerais mieux mourir que de voir autre chose, n [Bravo ! bravo ! Applaudissements prolongés.)
Le fils du roi Jérôme, le citoyen Napoléon Bonaparte, vient dire à son tour : «... L'Empire est un souvenir que la fjrande majorité des Français respecte comme une grande époque, mais que personne de nous, sachez-le bien, n'entend invoquer ici pour le présent ni pour l'avenir; c'est une chimère que l'Empire; aujourd'hui c'est une grande époque dans l'histoire... » II termine en protestant contre toute corrélation entre les troubles qui sont commis et le nom contre lequel on demande un décret de proscription (I).
tt Nous n'entendons pas, dit le Journal des Débats^ porter un jugement contre M. Louis-Napoléon. Qu'il soit étranger à ces mtrigues, comme l'ont affirmé avec énergie M. Napoléon Bonaparte et M. Pierre Bonaparte, c'est possible. Il est possible que le parti démagogique cherche à s'emparer d'un nom glorieux . . . La mesure prise... contre M. Louis Bonaparte est une mesure de prudence et de nécessité peut-être. La France veut décider elle-même de son sort. Elle n'acceptera un gouvernement que de l'Assemblée qu'elle a nommée... La France ne reconnaît pas de prétendants. Elle a des droits, et personne n'en a qu'elle. Nous n'avons pas de rois ou d'empereurs à taire! »
o Au milieu de la foule, dit la Vraie République [2)^ on a crié : Vive r empereur Napoléon!... L'agitation a pour drapeau le nom d'un prince... Donc elle est faite contre la Bépublicpie... w
Le Siècle{\\) est d'avis que le {jouvernenient fait fausse route. « Nous doutons que la réflexion soit favorable A l'expédient dont lu (Muninission a voulu faire un bouclier pour la Hépubli(|ue. La Itépublirpie nous parait assez, forte pour n'avoir pas besoin de s'abriter «lerrière une loi de pioseription que r.VKsenibléc nationale avait déchirée de ses propres mains en
^1) Fait •iti|;iitirr, ilnnt «-rtln •/•itn<-r «In liinili 11 juin, l'AMOinlilôo no Htiitiic p«t sur la |>r(>|iii«ili<in du |>iiuv<'rii< imi ni (S) NiimiTii lin 15 jnin.
(3) Nomrroi lin* IS et 13 juin.
LA PUEMIÈKE ÉLECTION DU PIllISCE. 289
proclamant l'abolition des traités de 1815 et en admettant dans son sein trois membres de la famille de Napoléon. » Est-il prudent, est-il sage de vouloir aujourd'hui exhumer cette loi de bannissement? Et lorsque, sur la foi de cette abrogation, proclamée par les votes de l'Assemblée elle-même, trois ou quatre départements ont porté leurs libres suffrages sur un quatrième membre de cette famille, prétendre lui fermer par cette invocation posthume d'une loi d'exil les portes de la représentation nationale, n'est-ce pas aller contre le but qu'on veut atteindre, et grandir soi-même le péril contre lequel on s'efforce de se prémunir? Ne s'expose-t-on pas à voir les populations relever l'espèce de défi qu'elles peuvent croire ainsi porté à leur libre suffrage? Et ne serait-il pas possible que d'ici à un mois on se trouvât en présence des mêmes difficultés accrues et compliquées parla persistance des citoyens à réélire
le candidat repoussé? Ne vaudrait-il
pas mieux laisser Louis-Napoléon venir s'asseoir au sein de la représentation nationale? De deux choses l'une : ou il est innocent des desseins qu'on lui prête, et alors sa conduite déconcertera les machinations auxquelles il prête à son insu le concours de son nom; ou ce nom est pour lui le principe secret d'une ambition coupable , et alors l'inviolabilité du mandat populaire ne le protégera pas contre la responsabilité des complots (|ue la loi atteint partout. On peut même ajouter qu'un prétendant vu de près deviendrait beaucoup moins dangereux; le public serait bien plus vivement frappé de la disproportion qui peut exister entre l'homme et le rôle. »
La Patrie (1) condamne aussi la déclaration faite à l'Assemblée par le gouvernement : u La commission executive a tort... Boulogne et Strasbourg sont là pour nous édifier sur ce qu'on doit attendre du prince Louis. Que la commission executive et que l'Assemblée nationale surtout y prennent garde. Le prince Louis peut avoir d'excellentes intentions, et nous voulons le croire; mais permettez-lui... d'entrer à la Chambre, et
(i) Nuuiéro tlu 13 juin 1SV8.
de lui-même il donnera la mesure de sa véritable valeur. La tribune laissée libre au prince Louis ne montrera, nous le croyons, qu'un obscur représentant du peuple ; défendez-lui cette même tribune, elle deviendra pour lui le marchepied d'un prétendant. »
Ce raisonnement était faux à l'égard d'un homme qui s'appelait Napoléon et qui, par le fait de son entrée au Parlement, de sa présence à Paris, allait se trouver en cor. tact intime et journalier avec la population si inflammable de la grande ville, où il devait, à cette époque si troublée et si désorientée de notre histoire, enfanter un irrésistible courant napoléonien. Louis Blanc se trompe donc aussi quand, dans ses Révélations historiques, après avoir écrit « qu'au mois de juin (l) personne en France ne connaissait M. Louis Bonaparte autrement que comme le neveu de son oncle et l'auteur de deux folies fameuses..., » il ajoute : « La commission executive le fit vivre à force de le craindre. Les discussions soulevées par son élection au sein de l'Assemblée nationale le mirent en vue. » Par cela seul qu'il avait été élu et plusieurs fois élu, il devenait tout-puissant, d'autant plus que cette toute-puissance se révélait dans un coup de foudre.
« Le prince Louis, dit le Charivari [^)y a poussé de terre en quarante-huit heures; il se montre aux yeux étonnés comme un phénomène de végétation. — Demandez le portrait du prince Louis, un sou! Demandez le Napoléon républicain {?i), un sou! V Aigle républicaine [\), un sou, toujours un sou! Il y a encore le Napoléonien [ît)... Refusez le portrait, on vous le met de force dans la main ; rejetez le Napoléon républicain, on VOU8 le glisse dans la poche. L'aigle napoléonienne vole sur la foule, de chapeau en chapeau, ne pouvant comme autrefois voler (h; clocher en ("hx^her. Hier, on distribuait (hî petits drapeaux Incolores avec cette inscription : Vive le prince Louis ! liCH passants n'en voulaient pas, on les leur mettait de
^l/iuiii< il, |.. I7U. I.ri|i/i|;, Diirr, IK9U.
(S) Nuimro* «!«)• 12 ot i«) juin.
(3, 4, 5) Jouraiiiii dont il vu Alri< (|ii«<iition.
LA PREMIERE ELECTION OlîT PRINCE. 291
force à la boutonnière. On se demande quelle rosée bienfaisante a tout à coup luit éclore ces fleurs du bonapartisme. D'où vient cet amour subit.., pour un inconnu?... Le prince Louis ne lait rien comme tout le monde, il ne lui arrive que du surnaturel. Le prince Louis a complètement négli^^é d'édifier les hommes sérieux sur ses mérites réels. Qu'a-t-il fait? Qu'a-t-il pensé? Qu'a-t-ii écrit? Quand a-t-il donne la mesure de sa personne? A quoi a-t-il employé les heures oisives de son exil?... Le prince Louis (n'est pas) autre chose pour les gens raisonnables qu'un capitaine suisse... »
Sottise ! — Mais c'était bien là la note de la classe dirigeante, la note des hommes politiques, qui, à la première heure, à l'heure décisive, ignorant ce qu'ils auraient dû connaître, à savoir les écrits du prince et par conséquent la grande valeur de l'héritier de Napoléon, parlaient comme le Charivari et allaient, dans leur profonde habileté, le faire ou du moins le laisser monter au fauteuil de la présidence de la République, croyant innocemment n'y mettre qu'un chapeau!
Dans la séance du mardi 13 juin, l'Assemblée nationale allait statuer sur l'élection du prince. Le citoyen Degotisée, convaincu que la cause de celui-ci, à la suite de ce qui s'était passé la veille, était perdue, voulut faire la part du feu et prit les devants. « Citoyens, dit-il, le 2 de ce mois nous avons déposé une proposition demandant l'abrogation de l'article 6 de lu loi du 10 janvier 1832, relative au bannissement de la famille Bonaparte... Les circonstances graves qui ont surgi me font un devoir de présenter un amendement ainsi motivé :
« Néanmoins ces dispositions sont provisoirement maintenues en ce qui concerne le citoyen Gharles-Louis-Napoléon Bonaparte, à raison des deux tentatives faites par lui pour établir en France un gouvernement dynastique, tentatives qui se renouvellent aujourd'hui en son nom, — et je crois sans sa participation; mais enfin, dans les circonstances graves où nous sommes, quand hier soir encore, pour rendre libres les abords de ce palais, nous avons été obligés, à neuf heures du
soir{l), de faire faire par le commissaire de police des sommations réitérées et de les faire suivre par des charges de cavalerie, et quand à la vue du palais national, au milieu des représentants, nous entendions le cri de : « A bas la République ! Vive tt l'Euipereur ! d nous croyons que ce n est pas le cas d'admettre le citoyen Louis-Napoléon ; et nous le croyons assez bon citoyen lui-même pour s'abstenir provisoirement. Je me suis servi du mot provisoirement parce que j'espère que sous peu, dans quinze jours ou un mois, l'abrogation complète de l'article 6 de la loi de 1832 aura lieu. »
Les dernières paroles de l'orateur se perdirent dans le bruit, la conclusion si bienveillante de celui-ci ne cadrant pas avec la sévérité de ses observations.
C'est alors que le citoyen Jules Favre monta à la tribune pour rendre conq)te au nom du 7' bureau des opérations électorales du département de la Charente-Inférieure, où le prince avait été élu par 23,022 voix. « La loi de 1832, dit-il, aux yeux du pays tout entier, vous l'avez déclarée abrogée par votre ministre de la justice. Le citoyen Bonaparte n'est plus un simple citoyen, ce n'est plus un prétendant, c'est un élu du peuple. Dès lors cette consécration souveraine change sa situation ; si elle lui im|)ose de grands et solennels devoirs, elle lui crée aussi des droits qui, je pense, trouveront ici autant de défenseurs que de représentants... Vous demandez contre lui une mesure exceptionnelle; au nom de quel fait? Le citoyen Louis Bonaparte s'est-il montré mêlé à ces agitations? Avez-vous lu sa correspondnncx»? Avez-vous surpris sa main semant l'or dans ces groupes or(>anisés (pii meuaceni la tran^piiliité publique? Oh! ulors rAs8end)lée tout entière se joindra à vous... pour faire triompher la lilxu'té contre l'étendard dérisoire d'un cm|)ire impossibU*.. . {7'rès bien !) La position du citoyen T^ouis Konapurte est celle d'un simple citoyen (pii a été élu par le peuple; s'il a couiiiiis un crime, qu'on le poursuive; mais si on ne prciul pas sa main dans le conq>l<>t, ou u'ii |>.-)s le droit de
(1) Ainsi luulo In juiirnéo du 12, jiiKin'ii iiiiu heure nvanoéc de lu iiuii, l;i |i|jic« de lu CcMii-ortIc et Ict aliorili ilc l'Atiiciiilil^f furent onvnliiii |>iii' ta foule.
porter atteinte à son inviolabilité. Voilà ma pensée clairement résumée. Maintenant vous venez au nom de la raison d'Etat... prétendre que le fait seul de la présence du citoyen Louis Bonaparte, même innocent, même étranger à ces manilestations coupables qui ont amené hier un déplorable attentat, que sa présence, dis-je, peut être une cause de trouble inquiétante pour la paix publique. Eh bien! messieurs, je dis que quand bien même cette éventualité serait certaine, comme c'est nous qui l'avons faite, comme c'est nous qui avons, pour ainsi dire, provoqué, toléré, encouragé la souveraineté nationale, nous devons la subir et nous ne devons pas laisser écrire dans une déclaration que la République que nous avons fondée est tellement chancelante que la présence d'un seul homme peut la mettre en danger. [Très bien! tj'i's bien!) Quant à moi, j'ai la conviction profonde du contraire ; j'ai la conviction profonde que dans un zèle excessif et mal entendu la commission executive a mal à propos grandi la persomialité du citoyen Louis Bonaparte, et qu'elle a laissé croire que l'État populaire français pouvait être renversé par le souffle d'un pygmée ! [Mouve- Dtent...) Le lieu de son combat, ce sera la tribune, et... ce qu'il y avait de plus politique et de plus sage, c'était de l'y convier. {C'est vrai...) Est-ce que vous ne comprenez pas... que si le citoyen Louis Bonaparte était assez fou, assez insensé pour rêver à l'heure qu'il est une sorte de parodie de ce qu'il a fait en IS40, il serait couvert par le mépris de ses concitoyens et celui de la postérité ? (^<7/7^///o?i en sens </jVer6\) Cependant cet homme... irait changer la position que lui a faite le suffrage populaire contre le misérable rôle d'un factieux qui serait mis hors la loi et traîné au bout de vingt-quatre heures sur la claie ; non, cela n'est pas possible... Croyez-vous qu'il soit dangereux de le voir paraître à cette tribune?... Ne le redoutez pas plus que je ne le redoute moi-même !... Il n'y peut paraître qu'à la condition de mettre à l'instant même sous ses pieds toutes ses folies. . . de se grandir. . . en dépouillant cette misérable parodie du manteau impérial qui ne va pas à sa taille... Le citoyen Louis Bonaparte paraissant à cotte tribune et y faisant entendre
les paroles généreuses qui ont été prononcées par l'un des membres de sa Famille, paroles qui, quant à moi, m'ont ému jusqu'aux larmes [chuchotements et bruits dwers), tuerait d'un seul coup ce qu'on appelle le parti bonapartiste... {Mouvements prolongés.) Le citoyen Louis Bonaparte, en France, n'y sera rien qu'un citoyen ; le citoyen Louis Bonaparte, repoussé, au contraire, par votre vote, sera rejeté dans sa qualité de prétendant, et il repassera la mer avec quelques centaines de mille de suffrages des électeurs, qui jusqu'à un certain point lui donneront une sorte de légitimité. {Réclamations nombreuses.) Voilà le danger que je veux éviter, voilà la politique à laquelle je ne veux pas m'associer. Cette pensée, messieurs, a été celle de la majorité de votre bureau; en conséquence, j'ai l'honneur de vous proposer l'admission du citoyen Louis Bonaparte. »
Discours d'avocat et de rhéteur, ce n'était pas là le langage d'un homme d'État qui connaît le tempérament national et l'histoire de son pays.
Le citoyen Bûchez, rapporteur de l'élection de la Seine au nom du lO*" bureau, vient présenter des conclusions diamétralement opposées : « Parle fait des circonstances... Télec-
tion de Louis Bonaparte amène chez nous un nouveau prétendant. Que s'est-il passé depuis l'élection? Ce ne sont pas de simples cris de : Vive Bonaparte ! qui ont été seulement prononcés; il en a été prononcé d'autres qui étaient autre chose qu'un appel à des souvenirs, qui étaient plus (juc cela... L'Assemblëe nationale doit suivre la ligne politique qui est indiquée, (|ui est déterminée, (|ui est décidée par les circonstances... l'ouve/.-vous douter qu'il s'n{;isgc ici d'un prétondant lorsqu'il s'est présenté deux l'ois, non pus pour renverser un gouvernement qui pesait sur la France, mais pour réclamer l'Kmpirc en son nom, en vertu d'un sénatus-consultc ancien, comme étant l'héritier direct du troue impérial? {C'est cela !)... N'n-t-on pas crié : Vive l'Empereur !... C'est un prclcndant... Vous dites (pie vous pouvez le recevoir ici. Oui, mais il sera accompagné de rucclamalion populaire, tpii le (p'andira Ions lo» jours!» {Humeurs confuses.) {^\\\i\\i la vérité mênu>, et le
citoyen Bûchez parlait en homme politique, n'écoutant que la froide raison.
Le citoyen Desmares, rapporteur, au nom du G*" bureau de l'élection de l'Yonne, déclare, sans autre discours, que celui-ci a conclu à l'admission du citoyen Louis Bonaparte.
Le citoyen Vieillard vient défendre la cause du prince : « On a dit que sa triple élection était le résultat d'un complot, et que, transportant la conspiration du collège électoral dans la rue, c'était lui qui soudoyait avec je ne sais quel trésor emprunté à je ne sais quelles puissances, tous ces attroupements, toutes ces manifestations criminelles dont vous avez été témoins depuis deux jours. Je donne à ces assertions le plus formel démenti ; je le donne en son nom parce que je le connais ; son élection a été le résultat tout simple, tout naturel du nom qu'il porte, »
Les Persigny, Laity et G'* durent déployer une activité prodigieuse avant les opérations électorales, mais seulement au point de vue des moyens matériels de faire aboutir cette élection : affiches, bulletins, etc. Le silence universel de la presse est la preuve de la vérité de la déclaration de M. Vieillard, à savoir que le nom seul a tout fait, dans les conditions psychologiques où se trouvait le corps électoral. M. Vieillard donne ensuite lecture de la lettre du prince en date du 1 1 mai 1848, déjà citée, et il ajoute : « Le citoyen Louis Bonaparte ne prétend à rien qu'à être citoyen français, membre de l'Assemblée nationale, et à venir ici jouir de toutes les immunités que le suffrage universel lui a conférées. »
Le citoyen Marchai répond : « Celui qui frappe à notre porte est un prétendant. S'il ne l'est pas aujourd'hui, il l'a été ; par deux fois il a fait acte de prétendant; rappelez- vous Strasbourg; rappelez-vous Boulogne... Me fît-il maintenant les déclarations les plus formelles, les protestations républicaines les plus énergiques, je n'en persisterais pas moins à lui refuser l'entrée de cette salle et le territoire de la République... S'il ne porte plus le drapeau de prétendant, des factieux voudront encore l'en couvrir, et il ne dépendra pas de lui que des enne-
mis de la République ne se servent de son nom etde sa personne pour fomenter des troubles... Rappelez-vous enfin que c'est à Louis Bonaparte que d'anciennes constitutions rattachent les éventualités de l'héritage impérial. »
Le citoyen Fî-esneau ne veut pas que des subtilités puissent prévaloir contre le sentiment populaire qui vient de se faire entendre dans quatre départements... « Y a-t-il une raison d'État suffisante, une conspiration assez sérieuse pour que le langage des électeurs dans quatre départements ne soit pas entendu?... Il vous a envoyé un descendant de l'Empereur, parce qu'il aime l'Empereur {agitation)\ le pays vous l'a envoyé en toute confiance, parce qu'il a foi dans sa souveraineté. »
Le citoyen Clément Thomas, qui commandait la garde nationale, déclare que le prince ne saurait être rendu responsable du coup de fusil qui a été tiré.
Le citoyen Repellin s'écrie : « Si les mouvements tumultueux qui s'accomplissent dans la rue au nom de : Vive VEmpereuv .'. prennent de la consistance, un jour viennent à acclamer Louis Bonaparte dictateur ou empereur... {Allons donc !) y a-t-il un de vous qui puisse dire qu'il ne se rencontrera pas ici et partout enfin bien des gens pour excuser ce 18 brumaire et pour le colorer d'un prétexte de bien public? Cela s'est fait toujours, et cela peut se faire encore. «
Le citoyen Vieillard se lève pour protester.
Louis Blanc apporte l'appui de l'extrême gauche au prince : a L'embarras pour la Ré|)ul)li(|ue existerait si, par le décret qu'on vous propose, vous en veniez à irriter les sym|)alhics fpie |)cut avoir excitées celui rpic vous appelez un |)r(''tcn(lant, à donner une importance néfaste à des agitations factices peutêtre, soldée» peut-être, dont le mépris public fera justice. Ne grandisse/, pas les prétendants par l'êloignement ; il nous convient de les voir de prés, parce que, alors, nous les mesurerons mieux. (7'r<'i bien !) L'oncle de Louis-Napoléon, que Jinait-il? Il (lisait : « La Hépublicjue est comme le soleil. » Luisse/, le neveu de l'Empereur s'approcher du soleil de notre République, je suis sûr (pTil disparaîtra dans s(>s rayons
[Mouvement.) Je ne crains pas, quant à moi, les prétendants, je ne les crains pas. Et quelles seraient donc les prétentions du neveu de TEnipereur? J'ignore ce qu'il veut, ce à quoi il aspire ; mais il serait vraiment peu digne du bruit qu'on fait autour de son nom, s'il s'imaginait qu'aujourd'hui l'Empire est à refaire. .. Non ! L'Empire ne sera pas refait, parce que le temps des empereurs et des rois est à jamais passé... Il viendrait faire concurrence avec un nom h une République qui est précisément la grande victoire de la raison humaine et de l'égalité snr le prestige des noms, sur le respect imbécile des majestés de convention. Qu'il vienne donc faire concurrence à l'égalité ! Il n'y a pas à la République que nous avons fondée, qui s'appuie sur des millions de suffrages... de concurrence sérieuse... Ne faites pas dire que la République a peur d'un homme... Si la candidature du citoyen Louis Bonaparte (à la présidence de la République) pouvait être posée, elle le serait précisément par nos débats et par nos terreurs. {C'est vrai !) Voulez-vous empêcher Louis Ronaparte d'arriver à jamais comme président de votre République? Écrivez dans la Constitution l'article (jue voici :
« Dans la Républitpie fondée le 24 février 1848, il n'y a « pas de président. »
« Faites cet article-là. vous tuez la candidature du citoyen fjOuis-Napoléon. » [Rires et bruit.)
Le citoyen Pascal Duprat répond à Louis Blanc : « ... Ce n'est pas le nom que je viens accuser ici. On vous a dit qu'il ne fallait pas craindre un nom; ce nom, vous ne l'avez pas craint..., vous l'avez introduit ici, parce que ce nom, alors, n'était pas une faction, parce que ce nom, alors, n'était pas menaçant pour la République, parce que, autour de ce nom, quand vous l'avez admis, il n'y avait ni complot, ni sédition, ni rumeurs publiques. Ainsi donc, en admettant ce nom, vous avez rendu un hommage juste et légitime au passé ; si ce nom eût été repoussé, j aurais réclamé moi-même pour qu'on l'admît, quoiqu'il y eût peut-être une certaine justice à ce que ce nom qui a tué la liberté subît une expiation. [Rumeurs.)
Mais ici ce n'est pas le nom que vous repoussez. Voyez ce qui se passe autour de vous. Est-ce que vous n'avez pas partout sur vos places publiques, dans la foule qui vous environne, la physionomie de la guerre civile?. .. ,1e ne dis pas que le citoyen Louis Bonaparte ait mis sa main dans ce complot, je ne dis pas qu'il soit le chef et l'âme de cette sédition qui se prépare, ou qui plutôt éclate autour de vous ; mais enfin c'est peut-être le malheur de son passé. Pouvez-vous le dégager du passé qui, hier encore, dominait vos esprits et vos consciences? Pouvezvous oublier qu'il a été deu.\. fois le prétendant à un Kmpire impossible, je le veux, mais enfin le prétendant à l'Empire?... En repoussant Louis Bonaparte, ce n'est pas le nom que vous proscrivez, c'est la République que vous défendez ! »
L'Assemblée venait d'entendre le langage de la raison même.
Le citoyen Ferdinand de Lasteyrie monte alors à la tribune pour exposer les idées d'une partie de la droite : « Citoyens, je ne suis pas bonapartiste; les souvenirs de l'Empire devant lesquels je m'incline ne m'insj)irent aucune sympathie... Si je viens soutenir les conclusions de votre commission, c'est au nom de la souveraineté nationale... Je croirais manquer à mon devoir si je ne venais protester au nom de ce grand principe... Il y a quelque chose de plus haut que la loi... les principes... ils sont au-dessus de nous... [Marques d'assentiment.) Ce^^i nw nom de la République de 1848 qu'on rappelle les lois que deux dynasties de Bourbons avaient forgées dans le sentiment de leur impopularité pour se défendre contre la dynastie de Bonaparte... Dans !(.'s tentatives du citoyen Bonaparte il n'y avait rien de ré|)ublicain, j en conviens. Il avait j)u rêver, en préftmicc d'une dynastie qui n'étiiit pas du goût do la France (elle l'a bien j)rouvé depuis), il avait pu rêver que sa propre dynastie avail (piel(|nif chance. Insensé, si de pareils rêves se renouvelaient aujonrd'inii. Parle-t-on des faits plus récents... faits déplorableti... criniineln?... Trop (1(î doutes planent encore... Qu'il vienne ici, et alors s'il est reconnu coupable, ne craigne/ poN de demander l'autoriKation de le poursuivre. Mais s'il est innocent, vous auriez fait un nbns de pouvoir inqualifiable en
frappant par avance un innocent... Si Louis Bonaparte se présente ici en bon citoyen, il a droit à ce que chacun de nous lui tende fraternellement la main... »
Le gouvernement intervient alors en la personne de Ledruliollin : « Une loi existe Il n'y a pas d'argument, si développé qu'il soit, qui puisse prévaloir contre un fait... On vient dire : Vous violez la souveraineté du peuple... Gomment! vous reconnaîtriez que un, deux, trois départements constituent la souveraineté du peuple?... ÇTrès bien! très bien! Réclamations.) Les auteurs de la Déclaration des droits de 1793... déclarent que la souveraineté du peuple existe dans l'ensemble et ne peut exister dans un individu seulement... Autrement, c'est du protestantisme; ce n'est pas la foi dans la souveraineté du peuple. La souveraineté du peuple existe dans l'universalité, dans l'absolu. Autrement... il peut convenir à un département de nommer un prétendant... Il peut convenir à un département de nommer le comte de Paris ou Henri V. Quel est celui d'entre vous qui viendrait soutenir qu'un département ainsi égaré et protestant pèse lui seul dans la balance autant que l'ensemble de la nation?... {Mouvement prolongé.) Endroit et en fait, quand la souveraineté du peuple, qui est l'universalité que vous représentez, décide que le département s'est mépris, vous ne pouvez pas dire qu'on attente à la souveraineté, car la majorité de la nation constitue, dans son essence, la souveraineté entière, absolue, indivisible du peuple... Ce qu'il faut respecter, c'est l'ensemble de la nation, et non pas le vœu isolé d'un département. Voilà les principes. On a laissé entrer dans cette enceinte des membres de la famille Napoléon... Je considère cela comme un acte de magnanimité... mais ces membres n'avaient pas dans leurs précédents de conspirations... A Paris, des embauchages ont eu lieu pour former une nouvelle garde impériale... il y a eu de l'argent distribué, il y a eu sur la place publique du vin versé à profusion... à tout le monde, au nom de l'empereur Napoléon ; un attentat a été commis près de nous au cri de : Vive Napoléon empereur ! Hier, vous avez tous entendu, comme moi,
entre la porte Saint-Denis et la porte Saint-Martin, des cris de Vive Napoléon ! vive VEmpereiir (l) ! Il y a plus, trois journaux ont été fondés en quatre jours... déclarant qu'il faut élire un président à l'instant même et nommer Louis Bonaparte... annonçant qu'une grande partie de la banlieue allait se rendre au-devant de lui pour lui former un immense cortège, une entrée triomphale! N'est-ce rien que cela?... Nous avons fait nolredevoir, faites le vôtre ! . . . {Mouvement prolongé.) Prévenir pour conjurer des malheurs probables, telle est notre pensée. [Très bien! très bien!) Avant tout nous sommes des hommes d'État; nous ne pouvons pas nous laisser guider seulement par des sentiments, nous avons à maintenir l'ordre... L'émeute sévit; on s'est battu hier; on peut se battre ce soir, cette nuit; une loi existe; pourquoi ne l'exécuterions-nous pas?... On avait proscrit à jamais, et nous venons demander l'exécution provisoire!... Deux fois il a été prétendant, deux fois il a parlé au nom des droits héréditaires de l'Empire. Eh bien! depuis qu'il est nommé, est-il venu dire : Je m'incline devant la République... Je mourrai simple citoyen de la Hépubli(]ue que ce peuple a glorieusement fondée. [Applaudissements .) A-t-il dit cela? Qu'il le dise, et alors votre loi... pourra être modifiée ! »
De toutes parts on crie : Vive la République ! L'Assemblée est profondément agitée par ce discours d'une si puissante dialectique. Le sort du prince parait compromis. C'est alors que le citoyen Bonjean s'élance h la tribune : « Il n'est pas exact de dire, «'('crie-t-il, (ju<î le prince Louis n'a j)as fait acte d'adhésion A la R(''|)ubli({ue. » i^t il donne lecture do la loltrcî du 24 mai IHiK «pie nous avons reproduite (!2).
(I) Si lo« JDiirnniix relatent lièii »oiiiiiiiiireiiienl l'iiiiiileiit ilii Itiiiilevanl, iiit n'y parle ni «l'urijenl iliilriltnô, ni «In vin vcriti't.
(S) Voir |t. 272. « Diin* eello rirronutiinco, l'orai'** (|ni «'était foiin/'hur hu tt'^tc et (|ni •eniltliiit devoir le ronilriiyvr ii'évnnonit coinine \y,\r eneliiinteinent devant f'rll<< »ini|>le lellre; de tont le liriiit (|no l'AimeinMée avail fiiil, <l(; liinteH Ich <idèi'eii du piirli r/'iinldiejiin il ne rentnit i|iie le rclrnliitiienirnt «In nom de Napulcon, l'ekidliilion de m |Miiii«iini:e Kn|)|ioiié<', «on iinla|;oni«nio ouvert avec une ré|Mililii|ne Mt.'iiidile |wir une ijrMnde purtie île lu nation; toim i'cn vaitiH et inntileN éel.ilN dn gouvcriirinciit n'aviiirnt «ervi ipie d'éi-lio* et de IrnrIirnieniN 'i r;iinliiliiiii iln
Jules Favre revient à la charge en faveur du prince : « Je demande si la loi peut avoir ses préférences, ses exclusions, si admettre un pareil principe, ce ne serait pas pervertir la morale publique et faire descendre de cette tril)une une doctrine funeste qui pourrait enjjendrer mille périls. Lorsque trois membres de la famille Bonaparte ont été admis au milieu de vous, la loi de 1832 a été formellement abrogée. {i\'on! non!) Le citoyen Louis Bonaparte a par deux fois troublé la tranquillité publique... Ces faits existaient lors de la discussion de la prise en considération de la proposition du citoyen Pielri, ils étaient acquis à l'histoire... Cependant vous n'avez pas élevé la moindre objection contre l'abrogation de la loi de 1832 en ce qui touche le citoven Louis Bonaparte... Les affiches apposées dans l'aris, annonçant la candidature du citoyen Louis Bonaparte... vous les avez respectées... Ce que vous demandez à l'Assemblée, c'est l'arbitraire dans l'exécution de la loi. {C'est vrai!) Que reste-t-il? Un seul fait... c'est celui qui s'est produit hier... Pouvez-vous insinuer que de près ou de loin le citoyen Louis Bonaparte soit coupable de pensées pareilles? [Mouvement en sens divers.) Dès l'instant que le citoyen Louis Napoléon a été élu représentant du peuple, il ne pourrait, sans être taxé d'infamie, conserver les souvenirs en vertu desquels il ferait revivre des droits qui, grâce à Dieu, sont éteints. Il est impossible sur une simple fiction, sur une insinuation, lorsque rien n'est prouvé, de décréter, par une mesure de suspicion, qu'un représentant du })euple ne sera pas admis. » {Mouvements en sens divers. Aux voix !)
L'Assemblée vote l'admission du prince, à une grande majorité (1).
prélcndaiil... J^o preuiior pas venait d'«'l'rc fait vers l'Empire... » (Oclilon Baiuiot, Mémoires, t. I, p. 231.)
(i) « La masse des conservateurs était fort peu touchée des périls de la République, et, de plus, les répui>licains mécontents, comme MM. Louis Rlanc, Jules Favre, Créniieuv et beaucoup d'autres, se faisaient du bonapartisme une arme contre la Commission executive; ajoutez les partisans de la famille Bonaparte, ceux qui lui étaient liés par les intérêts ou même le» simples souvenirs, ou ceux
Paris ce jour-là était agité ; il y avait foule sur la place de la Concorde et sur les terrasses des Tuileries. Un certain nombre de curieux portaient à leur chapeau une petite plaque figurant un aigle (1). Des forces considérables avaient été mises sur pied et occupaient tous les abords de l'Assemblée. On dégagea la place de la Concorde et on fit évacuer les Tuileries. C'est alors qu'une tentative de barricade fut faite rue du Mont- Thabor, au coin de la rue Castiglione ; des arrestations eurent lieu, mais les personnes arrêtées furent délivrées par la foule. Au coin de la rue de Rivoli, un sieur Savary, gardien de la paix, fut assailli et blessé aux cris de : Vive Louis-Napoléon! Vive l'Empereur!
Les murs se couvrent de placards en faveur du prince, contenant, par exemple, une constitution de l'Empire napoléonien. A la porte des Tuileries on vend une médaille à l'effigie de Louis-Napoléon avec la date de sa naissance et celle de son élection ; des hommes promènent daus les rues son portrait gravé, collé sur une planche portée au bout d'un bâton (2) .
La Patrie annonce qu'après le vote d'admission Ledru- Rollin a donné sa démission de membre de la Commission executive.
« Ouel est au fond, disent les Débats (3), le sens de ce vote? C'est que la souveraineté réside dans une fraction autant que dans l'ensemble, qu'elle est aussi entière dans une partie que dans le tout. M. Louis-Napoléon, exclu du territoire de France par une loi qui subsiste encore, devient l'élu d'un département, et cette élection a le pouvoir d'abroger, d'oblitérer et d'abolir la loi. La (|uestion a été très nettement posée eu ces
i|tii «<' nillinicnt .î i-ltr |»iir li'« itup/Tiini-o» de l'avenir, et on iio H'rtontKM'a ptix (|tic lu (Iliiiniltrr ait volt' |*iir aiiix et Ivi'r, à iiiic intix'/. fiirlo iiiajurili', riiiliiiiHMiun do l.oiii« lli>nii|iiirl('. " (Oïlilmi KAiiimi, Mémoiift, I. I, p. 220, 227.)
(I) Uélntt* <in IV juin,
{i) I>ét»il% ilii tV juin. — l)c« uuvrii'i'K ilr lu ntaiMir.ii'tni'c de lidi.ii' Icnlcnl d'enlrninor leur* iiiniiinidrri iiu rri di* : Vinf Nupulron ' (tii tiniioni r l'ani-Mliition de Laily, {Sièvlr, IV juin,)
(3) Numéro du 14 juin.
termes... L'interprétation donnée... par l'Assemblée à la doctrine de la souveraineté nationale nous paraît être le renversement de tous les principes connus et possibles. » On ne pouvait mieux dire.
Le Siècle (1), au contraire, estime que M. Jules Favre a établi jusqu'à la dernière évidence que, dans l'opinion de la Chambre tout entière, il ne restait plus rien delà loi de 181 G... « Le 2 juin, le langa(»e du ministre de la justice (déclarant que la loi de 1832 n'avait pu survivre une heure aux l)arricades de Février) était ratifié par des acclamations unanimes ; non seulement il ne provoquait aucun désaveu de la part de la commission executive, mais le gouvernement par sa conduite en acceptait la solidarité. P2st-on bien venu aujourd'hui à opposer cette loi de 1832 comme une fin de non-recevoir à la volonté souveraine des électeurs qui, sur la foi des actes de l'Assemblée nationale et du pouvoir exécutif luimême, ont cru cette loi nél'aste ensevelie sous les barricades de Février? — M. .1. Favre n'a pas traité avec moins de vérité et de talent le côté politique de la question; il ne lui a pas été difficile de prouver que la générosité avait la valeur d'un bon calcul; le moyen de grandir un prétendant, c'est d'afficher la crainte qu'il inspire, c'est de lui donner le double prestige de l'éloignement et de la persécution, c'est surtout de personnifier en lui la violation d'un principe aussi imposant que celui de la souveraineté nationale. Ce que la politique conseille bien plutôt, c'est de convier le citoyen dont le nom pourrait avoir une influence dangereuse à venir s'asseoir au foyer de la représentation nationale et se soumettre au niveau de la loi commune. La tribune est un mauvais terrain pour les prétendants; les regards du public les mesurent à leur taille
réelle L'effet du vote d'admission a été immense. Si nos
secrètes pensées, si nos vœux intimes se rattachaient à l'absurde chimère d'une parodie de l'Empire, au lieu de nous réjouir de la résolution de l'Assemblée, nous nous associerions
(1) Numéro du 14 juin.
aux regrets et au dépit que semblaient éprouver un certain nombre de républicains de la veille. Car nous sommes convaincu profondément qu'un prétendant ne saurait vivre et respirer longtemps dans l'atmosphère de la représentation nationale et en face de la tribune. Selon nous, l'Assemblée a fait acte de sagesse et de déférence bien avisée pour la souveraineté nationale... Selon l'expression de M. de Lamartine, elle a conspiré avec le prétendant, comme le paratonnerre conspire avec les nuages pour en dégager la foudre. Le gouvernement s'égarait, l'Assemblée l'a contenu, elle l'a redressé, elle a mieux aimé se montrer généreuse, confiante, que de rendre force à un vieux décret de proscription qu'elle a implicitement aboli il y a un mois. Il faut la féliciter sans réserve de cet acte de raison et de courage. Les acclamations de la garde nationale l'ont déjà accueillie au sortir de la séance; à ces acclamations vont répondre, nous en sommes sur, celles de la France entière, car la France se souvient que les lois d'exception, que les lois de salut ne l'ont jamais préservée d'aucun péril. «
Dans son numéro du 15 juin le Siècle développe la même thèse : " ...Pourquoi les Bonaparte ont-ils été exclus du territoire français par les Bourbons? Évidemment parce (jue sous les principes monarchiques on admettait que les Bonaparte pouvaient croire tenir de leur naissance un droit au trône, et que la France ne voulait pas, à ses risques et périls, ouvrir lui conflit entre deux dynasties. Cette exclusion avail-cllo encore un sens (pielcouipie contre les Bonaparte après la proclamation de la Hépubliquc et l'abolition explicite et formelle de tout privilège de naissance? Certainement non. Les Bonaparte sont de 8inq)les citoyens français, et nous ne sachions pas qu'ils réclament d'autres titres et d'autres droits. Mais, dit-on, Louiii Bonaparte en ({ualité de prince français a tenté deux foin de 80 faire proclamer enq)ereur. .. Nuire opinion sur ces deux Icnlalives <>sl aujourd'hui ce qu'elle était lors(pie nous nvouH eu ii les (|ualiiier, nuiis nous ne conq)nMions pas (|iu' la Bé|Mibliquc puitirtc si; <tire ou se voir blessée |»ar un elToit Icnlé pour interroger le peuple 8ur In validiic- de réleclioii de la
dynastie d'Orléans. Les organes de la République, avant et après le 24 février, n'ont-ils pas toujours soutenu que cette élection a été surprise au peuple, qui ne l'a jamais formellement ratifiée? Par la proclamation du principe républicain la loi du bannissement contre les Bonaparte a été virtuellement abrogée... Est-il une abrogation plus formelle, une désuétude mieux constatée que celles qui ont frappé la loi de bannissement contre les Bonaparte, le jour où l'Assemblée souveraine a dit : 11 n'y a plus de rois, plus de princes, plus de monarchie... Il n'y a aucune similitude entre la position d'un Bourbon et celle de Louis Bonaparte. La loi qui bannit la famille des Bourbons a été rendue par la République... par une Assemblée sortie du suffrage le plus universel, le plus direct qui ait jamais été pratiqué chez aucun peuple. ■»
Puis, par une contradiction inexplicable avec la thèse à notre sens erronée qu'il vient de soutenir, le Siècle ajoute sans réflexions : « Un journal a pensé que la citation suivante des Mémoires de l'empereur Napoléon ne manquerait pas aujourd'hui d'opportunité : « Lorsqu'une déplorable faiblesse et une u versatilité sans fin se manifestent dans les conseils du pouvoir, « lorsque, cédant tour à tour à l'influence des partis contraires u et vivant au jour le jour sans plan fixe, sans marche assurée, « il a donné la mesure de son insuffisance, et que les citoyens « les plus modérés sont forcés de convenir que l'Etat n'est plus « gouverné, lorsqu'enfin à sa nullité au dedans l'administration « joint le tort le plus grave qu'elle puisse avoir aux yeux d'un « peuple fier, je veux dire l'avilissement au dehors, alors une Il Inquiétude se répand dans la société, le besoin de conservation « l'agite, et promenant sur elle-même ses regards, elle semble « chercher un homme qui puisse la sauver. Ce génie tutélaire, « une nation nombreuse le renferme toujours dans son sein... « (Jue le sauveur impatiemment attendu donne tout à coup un « signe d'existence, l'instinct national le désire et l'appelle, les « obstacles s'aplanissent devant lui, et tout un grand peuple « volant sur son passage semble dire : Le voilà! » {Mémoires df Napoléon P\ (r volume, 18 brumaire^ pages 49 et 50). T. I. 20
Les journaux annoncent l'arrestation de M. de Persigny, cet incomparable agent du prince qui avait si merveilleusement fait réussir l'élection du 4 juin, et celles de Mme Éléonore Gordon, de M. Tremblaire, journaliste dévoué à la cause bonapartiste, de M. Thomassin, l'imprimeur de la brochure, de Laity, etc. ; mais, en admettant qu'elles aient eu lieu, il n'apparaît point qu'aucune d'elles ait été suivie de poursuites, sans doute, à cause de l'admission du prince; ce qui amena aussi le ministre de la justice à expédier un contre-ordre à la résolution qui avait été prise de rechercher et d'arrêter celuici. Le 12 juin, à une heure du soir, le ministre de l'intérieur avait, en effet, envoyé aux préfets et sous-préfets la dépêche suivante :
« Par ordre de la Commission du pouvoir exécutif faites arrêter Charies-Louis-Napoléon Bonaparte, s'il est signalé dans votre département. Transmettez partout les ordres nécessaires. — Signalement : âge de 40 ans, taille l mètre 70, cheveux et sourcils châtains, yeux petits et gris, nez grand, bouche moyenne, lèvres épaisses, barbe brune, moustaches blondes, menton pointu, visage ovale, teint pâle. Mar(jues particulières : tète enfoncée dans les épaules, épaules larges, dos voûté (1). »
(1) Voir la Gazelle de France et la l'atrie de juin. Tous le» préfet» lancent de» proclamation». Coiiunc éclinntillnn, voici celle de M. Mnrc DufrnixBe, préfet de l'Indre : • Citoyen», deux foi», à Stra»l)()iir{; et à nouI<>(;ne, In fullc andiilion d'un prétendant » tenté de précipiter duiii lu |;uerrc civile la France (pii le repoii88ait juatenieot de ion «ci n. I)enx fuis »c« complot» oditMix ont échoué... La royauté décliuc... ac rendit complice de» attentat» du préliMidant impérial. L'impunité d'aliord, pui» la m(dlca»c de la réprcHtion «>nt euliardi le cœur vid{;aire de co concpirotcur in»en»é. li'lionneur in(i|;nc, mais immérité, que viennent de lui «iéeerner ipjelipie» liommc» é|;nré», coupable» peut-être, a ranimé »c» pensées d'usurpation et ravivé »cit espérances iM-iminelle» effrontée». Votre indi(;nation légitime, écliitante, apprendra à CliarlcR-Loui»-Mapidéon Itonapnrte <pu< le peuple froni.ai», magnanime jusipi'au pardon, jusipi'à l'ouldi des forfailn di|;ne» du cliàlîmcnt le plu» Bévèrc, nu se ré»i|,'nera jiunai» à laiK»er relever un triuK^, <pi<>l rpu) soit le nom de l'ouducieux, de l'imprudent ipii aspire à y nuuiter, et cpu- la llépui)li(|ue n<ii»»nnto ne craint pas le IK brumaire <le l'an VI; <pie i>i le fuj'ilif toinliait entre vu» main» pnlriute», amene/.-le devant vos maipslrats ri'publicain» et livnv.-le •an» pitié 4 la justice de la révolution. Salut et fraternité. « — Le préfet du (lard, de •un <:ôlé, dit aui liubitanl» de Mimes : •• Les ennemis de la ltepiililii|u<' repaudrnl Ir brtiil(|ur Loui»-Nnpolnon a été proclamé empereur. Ili«n n'est plus faux... »
La presse n'est occupée que du prince. « Que trois mois après la révolution républicaine de février, lit-on dans le Charivari (1), il se présente un homme pour vous dire : Je suis le fils de mon père ou le neveu de mon oncle, ainsi ouvrez-moi les Tuileries, portez-moi sur le pavois dans la salle du trône... et criez : ... Vive l'Empereur ! voilà de quoi confondre les ima^jinations les plus accessibles au merveilleux. Et pourtant le fait arrive. 0 prodige des prodiges! Il s'est trouvé parmi les oisifs, les badauds, les tragiques refusés au théâtre de l'Odéon..., de (|uoi former un parti bonapartiste... Vive le prince Louis!... Voilà un homme. Quarante ans, une campagne dans l'Helvétie, rien que le grade de capitaine suisse et pas la croix. On lui a fait des injustices, il a droit à l'avancement. Vive l'Empereur! — Mais on la dit un peu négligée, l'éducation politique de votre empereur... Le prince Louis entend l'éducation de l'aigle et du canard de barbarie; c'est royal, mais c'est insuffisant. Parlez-lui d'économie politique, d'administration, d'alinéas, de l'air des Lampions, de la première chose venue qui ne se rattache pas à l'éducation de l'aigle et du canard, et vous le collerez immédiatement. »
A cet homme d'une intelligence exceptionnelle on fait tout d'abord la réputation d'un imbécile, et le Charivari n'est que l'écho des propos qui courent dans le monde politique. Gomme aussi, dès la première heure, on prononce le mot d'Empire. « En faisant subir, dit la Gazette de France (2), à son acte de naissance une modification, en prenant le nom de Napoléon au lieu de celui de Louis, apparemment pour ne pas devenir Louis XIX, ne semble-t-il pas s appuyer sur la constitution impériale? » « Le citoyen Louis Bonaparte, dit le Représentant du peuple{^), a été admis malgré ses antécédents impérialistes, malgré sa qualité officielle de prétendant, malgré la conspiration flagrante et les aveux formels de ses partisans ; il a été admis comme il avait été élu... parce que prince, parce que
(i) Numéro du 14 juin.
(2) Numéro du 15 juin.
(3) Proudhon, r«''(laclonr en chef.
neveu de l'Empereur, parce qu'il porte en lui l'espoir d'une présidence dynastique, d'une monarchie constitutionnelle... Il y a huit jours, le citoyen Bonaparte n'était qu'un point noir dans un ciel en feu; avant-hier, ce n'était qu'un ballon gonflé de fumée; aujourd'hui, c'est un nuage qui porte dans ses flancs la foudre et la tempête... » La Réforme {\) s'écrie en parlant de l'Assemblée : « Son vote la tuera tôt ou tard. » — Les prévisions de la Vraie RépulLiqne {H) sont les mêmes : « Quelles que soient les protestations qui ont été faites dans l'intérêt du prince Louis Bonaparte pour limiter son rôle à celui de représentant du peuple, il est très évident que telle n'est pas sa pensée. Il a d'autres projets. S'il aimait sincèrement la République... il se serait abstenu d'intervenir pour s'exposer aux funestes conseils des fauteurs de tyrannie, qui ne manqueront pas de l'entourer de leurs flatteries. Qu'on lise les journaux établis tout exprès dans l'intérêt de sa personne, on y verra qu'il est offert au peuple comme Y homme de la situation (3), le seul qui puisse tirer l'Etat du péril où l'ont mis trois mois de révolution... Les espérances de ses partisans sont hautement avouées; il sera placé à la tête de la République. » La Patrie {A) n'est pas moins nette : « La candidature de Louis-Napoléon a excité de vives sympathies parmi les ouvriers et les cultivateurs. La popularité du neveu de l'Empereur est grande, surtout dans la banlieue de Paris !... Nous ferons tous nos efforts pour que cette popularité n'aille pas au delà du respect qu'on doit à un {jrand souvenir... Les populations des camj)agnes se sont vivement émues à ce nom magique de Napoléon. Dans la chaumière et dans l'atelier l'image du vaincjueur d'Austcrlitz est religieusement conservée avec la redingote grise de rigueur et le petit chapeau Iraditionnel. Les enfants entourctnt la vieille qui HIe sa (|uenouille et lui disent : » Parlez-nous de lui, grainl'- « luére ! •» Conserve/, toujours cette pieuse adoration pour le
(i) Ribeyrollet, ri>ila<-tciir m rlirf.
(^ Thuré, r«dac;(rur en rlicf, 15 juin 1K4H.
(3) Moulignr (iant le Inile.
(4) 16 juin 1H4H.
LA PllEMIÈnE ÉLECTION DU PRINCE. 309
martyr de Sainte-Hélène, braves travailleurs de Paris et de la banlieue. Mais n'oubliez pas que sous la redingote grise se cachait le manteau de César et sous le petit chapeau la couronne de l'Empereur... L'Empire est un grand poème. Il n'est pas de voix assez puissante pour entonner de nouveau ce chant grandiose dont le bruit sut étouiïer jusqu'à la liberté... »
En province la note est la même qu'à Paris : « Une inspiration soudaine, dit la Gazette de l'Yonne, et comme instinctive, a propagé de commune en commune et de canton en canton le nom de Louis Bonaparte, et sans aucun concert antérieur, sans affiches, sans bulletins imprimés et par un vote silencieux, 14,G00 voix environ ont élu le candidat impérial... Cette élection est l'œuvre unique des habitants de la campagne et des ouvriers... Il faut l'expliquer comme exprimant le besoin d'un gouvernement homogène et fort. Le vote s'adresse plutôt à une idée qu'à un homme... »
Quelques jours après l'élection du prince, des journaux bonapartistes apparaissent. Ils sont de petit format, contiennent le portrait de l'Empereur ou celui du prince, et chantent les gloires de l'Empire. Il y a le Napoléon rëjmhlicain, dont le premier numéro ainsi daté : Dimanche 1 i au mercredi 14 juin 1848, porte comme épigraphes : Le peuple est le seul souverain. Abolition de la peine de mort, et contient sous la rubrique : Républicaine ou C<>sa(fue, l'article suivant : « Français (c'est l'Empereur qui parle), j'avais désiré que mon corps reposât au bord de la Seine, au milieu de ce peuple français que j'ai tant aimé. Dieu a exaucé le plus cher de mes vœux. Mon âme est toujours avec vous. Je reviens après un quart de siècle, mûri par le malheur, la retraite et la méditation... Je l'ai dit du rocher de l'exil : la démocratie, comme la corruption, coule à pleins bords; avant 1850 1a France-, l'Europe entière, sera républicaine ou cosaque ! — Démocratie ou monarchie ! Vertu ou vice! République ou esclavage! Régénération ou dégradation! Vie ou mort! Peuple français, et vous Italiens, Prussiens, Autrichiens... voilà ce qui vous est offert! — Ennemis des peuples, despotes encroûtés, aristocraties corrompues, vous avez élevé
310 NArOLEOîS III.
contre moi toutes les puissances de la fourberie. .. afin de m'absorber dans l'œuvre militaire, de faire diversion, de m'ôter le temps d'organiser la démocratie révolutionnaire... Je n'étais pas né pour la guerre : mon expédition d'Egypte l'a bien prouvé. J'avais de fortes vocations scientifiques; je voulais que la science, l'art pénétrât partout;... je voulais que l'ouviuer
FUT heureux et GAGNAT SES SIX FRANCS PAR JOUR (1) ;... je VOulais
organiser la Commune, ce grand problème, cette question de vie ou de mort des sociétés modernes. Les despotes, les parasites, les fainéants, les repus, les cochons à l'engrais (mot de Bonaparte consul), aperçurent vite que... le mérite, la vertu, le progrès, la démocratie... allaient être à l'ordre du jour;... que l'intrigue, le vice, la corruption qui forment la base des vieilles sociétés européennes allaient être forcés dans leurs derniers retranchements ; que par la force des choses le peuple révolutionnaire allait conquérir le monde... Alors ils déchaînèrent contre moi toutes les puissances de la calomnie... ils me forcèrent d'accepter la guerre que je ne voulais pas, . . parce qu'un pouvoir démocratique... ne peut vouloir la paix a tout PRIX (2). Dès lors la coalition des despotes forma le vœu impie d'anéantir l'Empire français, de faire une guerre acharnée, incessante, au pouvoir qui était le produit de l'élection tacite des masses, à l'homme qui était l'incarnation du principe révolutionnaire, qui représentait et réalisait autour de lui le triomphe du mérite personnel sur la naissance ou l'intrigue, (le l'égolitë relative sur le privilège, de l'élément populaire 8ur l'aristocratie. — Alors, j'ajournai mes plans de régénération intérieure, je m'absorbai dans l'étude de la gu(Mrc, j'ontrej)riR de conserver intacte cetic {jrande nationalité française. Il me fallut... faire marcher le peuple français i\ la conquête de la paix par la destruction des dynasties féodales, h
DauR un autre article intitulé : In lypuhliijur hourfjrnise, c'crtt en(!orc Na|)ol(''on 1" (|ui parle : « La (coalition a refait la monarchie... principe une. Elle ne réussit «pi'à introniser
(1) Sic, Houlî|{né en |(ruitM» IcUron (lnn« le texte. (S) MiV/.
l'aristocratie bourgeoise, ce régime des médiocrités, qui avait prétendu confisquer les conséquences de la grande révolution de 89. La Restauration coûta un milliard à la France. Louis le Gros, mon successeur, passa son règne à traduire les auteurs latins, à puiser dans Horace des billets obscènes pour ses maîtresses. La moralité de son règne fut la découverte de mets perfectionnés auxquels il donna son nom (les côtelettes à la Louis XVIII, etc., etc.). Charles X..., homme stupide et bigot... Louis-Philippe..., homme corrupteur, s'entoura de corrompus. Toutes les formes hideuses de la spéculation et du trafic des consciences se résumèrent dans ce règne... Pas une idée, pas un élan généreux... dans ces dix-huit années de corruption... «
Un troisième article a pour titre : Aux hommes purs qui gouvernent la France, u La république que vous voulez, c'est la courtisane usée qui donne de l'or pour des caresses à ses nombreux amants... Le peuple, votre maître, vous chassera... Et toi, peuple, lorsque tes commis violent le mandat que tu leur as donné, souviens-toi du drapeau rouge du Champ de Mars et du courage de tes pères en 1793... »
Vient ensuite une proclamation :