A L'ARMEE DE LIGNE AUX OUVRIERS. — AUX GOUVERNANTS DÉMISSIONNAIRES
« Citoyens soldats, nous sommes tous égaux, libres et FRÈRES... Vous ne devez à vos chefs l'obéissance aveugle et passive que lorsque vous êtes en face de l'ennemi; mais... dans nos rues... en face de vos frères... vous ne voudrez pas agir comme des machines... La République... seule peut vous donner... l'avancement légitime dû t^ vos services et à votre dévouement. Ils ont encore un grand intérêt à rétablir la monarchie qui les maintiendra à vos dépens dans les privilèges, grades supérieurs et autres avantages dont la royauté vous a toujours frustrés. On va donc tendre des pièges aux soldats qui sont sortis du peuple... afin de les exciter à frapper leurs
frères... Si les représentants... osent faire des lois... contre les réunions paisibles... refusez d'obéir aux ordres de chefs criminels qui oseraient vous commander de violer le droit de RÉUNION... Le véritable ennemi du peuple, c'est le chef militaire ou aristocrate qui commande aux soldats de tirer sur les citovens qui veulent jouir du droit de réunion... >>
Dans un second numéro, daté du mercredi 14. au vendredi IG juin 1848, Napoléon I" prend encore la parole : « ...Je désirerais pour le peuple français l'admiration de l'Europe et du monde... Français, veillez... Le czar de toutes les Russies que Dieu nous a infligé dans son courroux est prêt, nouvel Attila, à se ruer sur nous avec ses hordes barbares... Quand la rouille de l'or ou du vil intérêt vous aura {jan^jrenés, le vautour du Nord fondra sur nous, le nom français périra, et alors se réalisera, si vous le permettez, ma prophétie de Sainte-Hélène : «Avant 1850, l'Europe entière sera républicaine ou cosaque!» Puis on lit une nouvelle proclamation : «Français!... Le vieux système est à bout, le nouveau n'est point assis. La révolution de Février... a pour mission de prévenir la lutte entre le |)ouvoir et le peuple, en orjjanisant la Commune, en associant le capital au travail, en augmentant le bien-être de tous, en réalisant l'harmonie des intérêts. La véritable égalité est «laiis l'association du maître et du salarié... il n'y a pas de fraternité possible sous V esclavage du salaire... «
« A la {jardc bourgeoise. Braves gens! vous jouez aux vieux soldats d'une manière étonnante. En voyant votre di.scipline, votre belle tenue, votre propreté, vous le dirai-je? vous me rappelez ma vi(Mlle jjardo... .le ne comprends pas ce garde bourgeois (|iii voit dans un frère r(!vélu d'une blouse un factieux, un anarchiste, un (ennemi, une bète fauve bonne A
trafjucr »
iJans un troisième numéro (I), Napoléon r's'c'crie : «Français! essayez donc et sans hésitation d'accorder <'ntrc eux le libre ei fré(|uent exercice du suffrage universel avec la mise;
(1) f(um«ru du voiidrcili lA au tlinianrlio 18 juin.
en lumière d'un homme qui soit tout à vous, comme je le fus... Quelle réponse fis-je à David, votre peintre républicain, lorsqu'il me consulta pour avoir à me peindre d'une manière caractéristique : « David, lui dis-je, représentez-moi calme sur « un cheval l"ou{jueux! » L'histoire a soulevé la pierre de mon tombeau, l'Europe ne m'y refoulera pas.
Suivent des aphorismes comme ceux-ci : « Entre le peuple et son élu pas d'intermédiaires qui s'arrogent le droit de les remplacer l'un et l'autre. » — « C'est au profit de l'unité d'action que la souveraineté populaire enjjendre son chef. « — « Les assemblées ne doivent être que des moyens de simple consulte au milieu des jours d'embarras. » — « Amasse les charbons ardents de la confiance sur le front de la responsabilité. » — « Peuple, ne fais pas le pouvoir petit, de peur qu'il ne te le rende. « — « La souveraineté populaire et son aller ego ont à se contre-balancer dans un perpétuel tête-à-tête. »
Le dernier numéro [cette publication bonapartiste fut supprimée le ii7 juin par le gouvernement (1)] est du dimanche 18 au mercredi 21 juin et contient une allocution prononcée par Napoléon I" du fond de sort tombeau... « Plus d'une fois, la nuit, la main sur le front, le panorama du pays s'est développé dans ma tête... Gomme le père de famille, je ne pensais qu'à vous... »
On peut mentionner Y Aigle républicaine, qui parut deux fois avec cette épigraphe : « Jamais je n'ai cru, jamais je ne croirai que la France soit l'apanage d'un seul homme ou d'une seule famille; jamais je n'ai invoqué d'autres droits que ceux de citoyen français.
« Napoléon-Louis. »
u Hépublicains de la veille, s'écrie-t-elle, républicains du
(1) Ainsi que les autres.
lendemain et du surlendemain, s'il en existe, rassurez-vous tous, le prince Louis-Napoléon ne doit vous donner aucun ombrage. Républicains de toutes les couleurs, de toutes les nuances, depuis le bleu douteux jusqu'au rouge foncé, soyez sans aucune crainte, le neveu du grand homme ne veut point jeter le bâton impérial dans les roues de votre char démocratique. Lisez plutôt... ces lignes... (citées comme épigraphe)... Voilà qui est clair, je pense, d'une clarté à interdire toute équivoque; douter maintenant des intentions du prince Louis, ce serait lui faire injure, ce serait douter de sa bonne foi... En arrivant sa première parole a été, dit-on, celle-ci : « Rien n'est changé en « France, il n'y a qu'un républicain de plus. » Voilà certes une
profession de foi des plus satisfaisantes Quel doit être
l'avenir du prince Louis-Napoléon au milieu de la République française? A cette question nous n'avons rien autre chose à répondre, sinon qu'il est des secrets que Dieu seul connaît. »
On trouve aussi dans ce numéro une chanson qui aurait été composée lors de l'évasion de llam :
Fermez la cage, l'aigle est p.irti.
Te voilà libre! ai^jle, poursuis ta route, Dans ton beau ciel voya{fe à prompts relais; Et cepciulant prête l'oreille... écoute, Kt tu pourras entendre nos souhaits!
l'uis on trouve un article où il est dit : « Que ni!in(jUo-t-il à sa renommée? Ne nous rcvient-il pas portant au front la double auréole d'un double martyre?... Aux victimes les plus obscures on s'intéresse, comment ne pas s'intéressera l'homme qui a j)our litre : Neveu du grand Napoléon? »
l?ii Hccoud numiMo public le portrait du prince et l'article Huivnnl :
PAROLES D'un; revenant, ou lettre de L'EMPEIIEUR A SON NEVEU LOUIS-NAPOLÉON.
» 19 juin 1848.
« De mon nouveau palais des Invaliiles.
«Les morts vont vite! vous le savez... Paris républicain mérite d'être observé. Ma belle colonne de bronze, voilà mon observatoire : cet observatoire-là m'appartient, c'est mon œuvre, et je ne pense pas qu'on songe encore à m'en déshériter. C'est là que chaque nuit j'aime à étiiblir mon quartier général. Bertrand et Duroc m'accompagnent; à eux deuv ils forment mon état-major; quanta mon armée, elle est là autour de moi. Vous devinez maintenant pourquoi je ne veux pas quitter Paris : l'amant craint de s'éloigner de sa maltresse, et ma maîtresse à moi, c'est la France; elle le sait bien; je ne lui ai jamais donné d'autre rivale que la gloire ! . . . La France dans ce moment cherche; elle tâtonne, elle ressemble quelque peu à Diogène cherchant un homme à l'aide de sa lanterne allumée en plein midi. L'histoire ne dit pas si Diogène trouva ce qu'il cherchait... Quant à la France, elle trouvera, soyez sûr... D'ici là, je vous approuve de lui souhaiter une république sage, grande et intelligente... Tout vient à point à qui sait attendre (1). »
Ces publications bonapartistes, l'affluence ininterrompue de curieux sur la place de la Concorde pour voir passer le prince qui ne paraît pas et qui se fait ainsi d'autant plus désirer, entretiennent une grande agitation qui absorbe toute l'attention du public comme celle des hommes politiques. Louis-Napoléon prend une importance considérable. « Nous ne croyons pas, disent les Débats (2), que tant d'efforts n'aboutissent qu'à faire retomber la France sous la dictature d'un souvenir! La France n'a pas aboli les privilèges, la
(l) On peut citer encore la Républujue napoléonienne, etc. (î) Numéro du 16 juin 1848.
noblesse , la royauté héréditaire elle-même pour se courber devant un nom, quelque glorieux qu'il soit... L'Empereur est couché dans sa tombe, il n'a légué son génie à personne, et ce génie, d'ailleurs, ne l'oublions pas, était le génie du despotisme... »
tt Les ambitions rivales, dit la Vraie République (1), s'émeuvent du singulier succès, si imprévu, que le prince Louis Bona parte, le prétendant au trône de France, vient d'obtenir... par une conspiration inexplicable... Que signifie cette apparition subite et ce triomphe improvisé... quand le prince avait été expulsé de F'rance il y a deux mois, quand personne n'avait pensé à lui aux premières élections? Et comment donc, tout à coup, cette candidature occulte que ne recommandaient ni la publicité des journaux, ni la connivence ouverte d'aucun parti, ni les antécédents personnels, a-t-elle réussi avec tant d'éclat? 11 y a certainement là-dessous une intrigue très secrète, mais très étendue par de puissantes ramifications. Il faut éclaircir ce mystère devant la France étonnée, car il semblerait que le prince a dû avoir le concours de certaines influences très prépondérantes pour remuer ainsi à la fois et sans paraître, ni lui ni ses agents, des populations entières... Qui donc avait donné le mot d'ordre à huis clos et l'avait fait circuler jusque dans les villages? Qui donc a enrégimenté les paysans de l'Yonne, de la Mayenne, de la Sartlic, de la Charente, et même les électeurs de Paris? Cela ne s'est pas fait en un jour, et personne n'a aperçu la main mystérieuse qui écrivait sur 200, 000 bulletins h; nom impi-rial... De (picl côté vicMit le complot? Ce n'est pas (pu>l(|ue minisire pour conserver son portefeuille sous la prénidcncc du futur empereur ! Scruit-cc M. Thiers. . . (qui) . . . n'est peut-être pas très éloigné de l'Fjnpire?... Nnpoh'on est le seul homme du dix-neuvième siècle (|ui Tait empêché de dormir. N'y aurait-il pas moyen de refairt; IKnipire et d'être le Hiclielicti impérial d'un Louis XIII sans valeur polilicpu;?... Sitôt In Conhlitution bAcIée, on ferait passer \c |irifice président de
(1) Niiin^rii (lu Ifl juin.
la République, toutes conditions réglées à l'avance, M. Thiers grand vizir et ses amis ministres. . . Nous espérons que ce secret sera découvert un jour. Le triomphe momentané du prince Bonaparte est une menace pour la République... Assurément si la République doit avoir un président nommé... par une élection directe et universelle, il se pourrait que le nom éclatant de Bonaparte réunît la majorité des voix... »
Cet article constitue un document précieux, car il précise et confirme trois points historiques du plus haut intérêt : le premier, c'est que l'élection du prince lut bien pour tout le monde une surprise profonde ; le second, c'est que le nom seul de Napoléon fit tout; le troisième, c'est que l'Empire (I) apparut immédiatement aux yeux de tous comme un événement possible et même probable.
C'est alors que le prince, pour calmer l'émotion produite par l'agitation bonapartiste, crut devoir adresser à l'Assemblée nationale la lettre suivante, qui fut lue par le président dans la séance du 15 juin :
u Londres, 14 juin 1848.
« Monsieur lk président,
«Je partais pour me rendre à mon poste, lorsque j'apprends que mon élection sert de prétexte à des troubles déplorables et à des erreurs funestes. Je n'ai pas recherché l'honneur d'être représentant du peuple, parce que je savais les soupçons injustes dont j'étais l'objet; je rechercherais encore moins le pouvoir. Si le peuple m'impose des devoirs, je saurai les rcnqilir; mais je désavoue tous ceux qui me prêteraient des intentions ambitieuses que je n'ai pas. Mon nom est un symbole
(1) « Le prince Louis!... qu'il soii député, puisqu'un noiubrc suffisant d'électeurs lui a donné ses suffrages... mais qu'où en ait peur; qu'on lui suppose les chantes de faire un 18 bruu>aire et de prendre la place de son oncle!... Allons donc! L'Empire est dans notre histoire une glorieuse parenthèse, mais elle est ferniée ! Le prince Louis sera redoutable si vous l'écartcz île la Chambre... Laissez-le venir... Lui-même se chargera tic vous tlébarrasser tle lui. Il a donné sa mesure; laissez-le la dt)nner encore. » (Alphonse KAitit, tes (luèpes, 1848.)
(l'ordre, de nationalité et de gloire, et ce serait avec la plus vive douleur que je le verrais servir à augmenter les troubles et les déchirements de la patrie. Pour éviter un Ici malheur, je resterais plutôt en exil; je suis prêt à tous les sacrifices pour le bonheur de la France. Ayez la bonté, Monsieur le président, de donner connaissance de cette lettre à mes collègues. Je vous envoie une copie de mes remerciements aux électeurs.
« Hecevcz l'assurance de mes sentiments distingués.
« Louis-Napolkon Bonapartk. »
L'effet produit par cette lettre lut désastreux. Elle contenait en effet une phrase malheureuse, qui, quoique précédée et suivie des déclarations les plus sages et les plus élevées, souleva dans l'Assemblée un toile général. Quand le président lut ces mots : « Si le peuple tn impose des devoirs, je saurai les remplir n , ce ne fut sur tous les bancs qu'un cri de colère et d'indignation. Le «/e/iera/Cayrt/^/woc, ministre de la guerre, s'élance à la tribune : « ...L'émotion, dit-il, qui m'agite ne me permet pas d'exprimer, comme je le désirerais, toute ma pensée. Mais ce que je remarque, c'est que dans cette pièce qui devient historique, le mot de « République » n'est pas prononcé. [Mouvements d'indignation.)
[De toutes parts : Vive la Hépublique! Vive la République!)
« Je ni(î borne A siguahîr cette pièce A l'attention de l'Assemblée nationale, à l'allenlion et au souvenir de la nation entière. » [Applaudissements . )
[De toutes parts : Vive lu République !)
Le citoyen Baunc succède au générai Cavaijfnac : « Citoyens représentants, je viens à mon tour, au nom de la Hépubliipie, protester contre lu déclaration de guerre d'un prétendant. [Très bien I très bien !) Nouh ne craignons pas un 1 8 brumaire ! » [Non ! non! Voix nombreuses : Qu'il essaye! qu'il vienne!) — Lecitoy(;n Aniony 77io//r/'/ n'écrie : « ...Toutes les prétentions, de (]U('lquc iiréiendanl que ce Hoit, disparaîtront devant vos mépris ! »
{Acclamations générales. Oui! oui ! Très bien !) — Le citoyen Glais- Bizoin : « Qu'il vienne ici ! il faut qu'il vienne ! » — Le citoyen linynal : u. Il faut qu'il vienne! >» — Le citoyen Antony Thouret continue : « ...Je demande à vous si{jnaler une phrase décisive dans la lettre de Louis Bonaparte... « Si le peuple m'impose « des devoirs, je saurai les remplir... « ...Je considère cette phrase comme un appel à la révolte [Oui! oui!) contre la République française. En conséquence, je demande qu'il soit décrété à l'instant que Louis Bonaparte est traître à lu patrie! » (Oui! oui! Non ! non !) — Le citoyen ministre de la guerre demande à l'Assemblée de remettre au lendemain la suite à donner à cet incident. — Le citoyen Jules Favre déclare n qu'il n'y a dans l'Assemblée qu'un sentiment, c'est l'indignation exprimée par le citoyen ministre de la guerre... S'il arrivait, ajoute-t-il, que , par une inconcevable folie, il vint le lendemain du jour où son admission a été prononcée, non pas pour lui, — grand Dieu! — mais par respect pour le principe de la souveraineté électorale et de l'égalité de tous devant la loi, (ju'il vint porter à la souveraineté populaire, représentée par l'Assemblée nationale, un insolent défi [Très bien!), soyez sûrs que c'est dans le fond de nos cœurs que nous devons puiser les moyens d'y répondre. Je ne crois pas que l'Assemblée doive se séparer sans avoir pris une résolution [mouvement)... qui indique au pays qu'unanimement, sans aucune espèce de division, si elle respecte le droit, elle est aussi le défenseur vigilant de l'ordre public, qu'elle est unanime à condamner, à réprouver, à s'armer contre les prétentions insensées d'un homme qui ne la respecterait pas... Dès l'instant qu'un soupçon, un indice, quelque chose de plus grave, se révèle, nous devons au pays, nous nous devons à nous-mêmes, par une résolution unanime, d'ordonner que la lettre et la pièce qui l'accompagne, seront déposées entre les mains du ministre de la justice pour qu'il y donne telle suite qu'il avisera. » — Malgré ce discours, l'Assemblée se rangea à l'avis du gouvernement et renvoya la discussion au lendemain.
Le Siècle rendant compte de la séance dit : i Sur l'an-
320 ÎSAPOLEON IIÏ.
nonce d'une lettre adressée au président par Louis Bonaparte, tous les représentants, sur le point de quitter leurs places, ont été tout à coup frappés d'immobilité. » Ceci montre bien quel événement considérable avait été l'élection du prince. — Et le journal ajoute : « Il serait difficile de décrire l'émotion qui a éclaté de toutes parts lorsqu'à retenti cette phrase : « Si le peuple... » Les exclamations se croisaient de tous côtés. « C'est un prétendant! C'est un prétendant! »
Uneadresseau.xélccteurs, jointe à la lettre au président, était ainsi conçue : « Citoyens, vos suffrages me pénètrent de reconnaissance. Cette marque de sympathie, d'autant plus flatteuse que je ne l'avais point sollicitée, vint me trouver au moment où je regrettais de rester inactif alors que la patrie a besoin du concours de tous ses enfants pour sortir des circonstances difficiles où elle se trouve placée. Votre confiance m'impose des devoirs que je saurai remplir; nos intérêts, nos sentiments, nos vœux sont les mêmes. Enfant de Paris, aujourd hni représentant du peuple, je joindrai mes efforts à ceux de mes collègues pour rétablir l'ordre, le crédit, le travail, pour assurer la paix extérieure, pour consolider les institutions démocratiques et concilier entre eux les intérêts (\\ù semblent hostiles aujourd'hui parce cpi'ils se soupçonnent et se heurtent au lieu de marcher ensemble vers un but uni(pie : la prospérité et la {jrandeur du pays. Le peuple est libre depuis le 24 février, il peut tout obtenir sans avoir recours A la force brutale. Ilallions-nous donc autour de l'autel de la patrie, sous le drapeau de la Hépubli({ue, et donnons au monde le grnud Hpcctucle d'un peuple (|ui se régénère sans violence, sans guerre civile, «an» anarchie. — Hccevcz, mes cliers concilovenii, TusHurance de ma sympathie et de mou dévouement... »
Dès que le prince eut coniuiissancc du désastre causé par sa lettre, il n'hésitu pas, et pour prévenir la proscription, sacrifiant le préKent afin de sauvcjjarder l'avenir (pi'il ne (croyait pan si proche, il écrivit au président de l'Assemblée une nouvelle lettre ninKi conçue, «pii fut comuuiniquée aux représtui-
tants dans la séance du 16 juin (l) : « Monsieur le président, j'étais fier d'avoir été élu représentant du peuple à Paris et dans trois autres départements. C'était à mes yeux une ample réparation pour trente années d'exil et six ans de captivité. Mais les soupçons injurieux qu'a Fait naître mon élection, mais les troubles dont elle a été le prétexte, mais l'hostilité du pouvoir exécutif m'imposent le devoir de refuser un honneur qu'on croit avoir été obtenu par l'intri^jue. Je désire l'ordre et le maintien d'une république sajje, grande et intelligente, et puisque involontairement je favorise le désordre, je dépose, non sans de vifs regrets, ma démission entre vos mains. Bientôt, j'espère, le calme renaîtra et me permettra de rentrer en France comme le plus simple des citoyens, mais aussi comme un des plus dévoués au repos et à la prospérité de son pays (2). » Et le Moniteur ajoute simplement qu'après la lecture de ce document l'Assemblée passa à l'ordre du jour. Cette lettre si simple et si touchante, et dans laquelle, pour répondre au général Cavaignac, il faisait explicitement acte d'adhésion à la République, c'était un coup de maître. « Elle est, dit la Patrie du 17 juin, conçue en termes convenables, et la vérité nous force à dire qu'elle respire même une certaine dignité. Comment juger cette retraite soudaine? Est-
(1) Comment le prince, s'il était à Londres, a-t-il pu faire parvenir à la séance du 16 juin une lettre déterminée par la séance du 15? On prétendit alors, non sans vraisemblance, qu'il était à Paris, et on précisa même en disant qu'il avait logé d'abord rue Basse-du-Rempart, puis rue de Varennes. « C'est, remarque dans son numéro du 18 juin la Vraie Bépublique, la seule explication possible de l'à-propos inexplicable de cette seconde lettre. » — D'après la légende, quand il arriva à Paris, on défaisait les barricades, et, comme il était à pied, une femme lui dit : « Allons, jeune homme, remettez un pavé en place », et le prince de répondre en s'exécutant de bonne grâce : « Mais, ma brave femme, je ne suis venu à Paris que pour cela! >> (J. Ricu\ro, Comment on a restauré l'Empire, p. 27.)
(2) Elle fut réalise le 16 à midi et demi au président Sénart par M. Frédéric Briffault, homme de lettres, duinicilié à Londres depuis plusieurs années et descendu à Paris, Hôtel de Hollande, rue de la Paix, qui venait d'arriver deux heures auparavant de Londres, d'où il était parti la veille dans la soirée, u Elle était écrite sur papier bleuâtre, commun, sans armoiries (dit, pa{;e 92, l'Assemblée nationale comique, par A. l^iREUx) ; il n'y avait pas de ponctuation; des mots étaient raturés ; l'rcriture était celle d'une femme, tremblée, mais lisible; le cachet de cire portait un soleil, et au-dessous cette devise : Je crois et j'espère. Voilà le signalement de la pièce curieuse. »
T. I. îl
ce désintéressement?... Est-ce calcul? Bien faible et bien misérable serait la République si... elle avait encore peur de l'ombre d'un despote et de la présidence d'un enfant sans génie et sans consistance. Pauvres grands hommes qui nous gouvernent! Il n'en a pas fallu plus pourtant pour faire pâlir leur astre qui décline. Le souvenir du 18 brumaire, le souvenir de Napoléon, une chimère, un fantôme, voilà ce qui les destitue. . . Vous avez grandi celui que vous vouliez fouler aux pieds. Quatre départements envoyaient à l'Assemblée l'héritier d'un gprand nom populaire, vous deviez vous incliner devant cet arrêt de la souveraineté électorale... Les exils ne tuent pas les prétendants, ils les ennoblissent, ils les désignent... Sous une forme ou sous une autre, soit pour la représentation nationale, soit pour la présidence (car toute autre prétention serait par trop audacieuse et par trop folle), nous risquons de voir prochainement cette candidature renaître de ses cendres. » — Le même jour, la Pahie dit encore : « ...Le pays inquiet... cherche un homme... N'a-t-il pas été sur le point... devant Louis-Napoléon... de s'écrier, comme Archimède : « Je l'ai « trouvé! » Par bonheur, l'aigle vivant de Boulogne n'a pu retenir un cri de joie, le pays s'est retourné à ce cri et n'a plus vu qu un enfant déguisé en Napoléon et laissant trahicr à terre les pans de sa redingote grise beaucoup trop grande pour sa taille... » — Le 18 juin, la Patrie ajoutait : u La lettre que M. Louis Bonaparte a adressée hier A rAssend)lée pour donner sa démission ne manque pas d'une certaine dignité... Tout porte à croire qu'A l'occasion M. Louis Bonaparte peut trouver un secrétaire précieux... La démission... est un acte d'une grande habileté... Mais que les populations ne s'y laissent pas tromjjer... Dans les élections nouvelles qui vont avoir lieu plus tard, lorstju'il s'agira de nommer un président i\v' la Hépublique, le parti de M. Louis Bonaparte no manquera pas de mettre tout en œuvre pour agir sur les populations des campngneH (jnc nouH ne cesserons de |)rémnnir <'()n(rc un fA<'.liciix entraînement... Le langagi; de Louis Bonaparte est (^eliii que touH leH prélendanlK passés, présents et futurs ont lenii et tien-
(Iront en exil... Le citoyen Louis Bonaparte, qu'on ne l'oublie pas, cachera toujours le prince Louis-Napoléon. »
Le Siècle regrette la tournure que les événements ont prise : « Nous aurions beaucoup mieux aimé voir (le prince) ...venir prendre possession d'un mandat non contesté et choisir à côté des trois membres de sa famille une place où... il aurait exercé sa neuf" centième part de souveraineté... La démission... contribue à rehausser la position de celui dans lequel on a maladroitement afiecté de voir un prétendant redoutable : il conserve le prestige de l'éloignement et il y ajoute le mérite du sacrifice ; afin de ne pas fournir un aliment aux soupçons et un prétexte aux désordres, il décline un honneur dans lequel il voyait la compensation de trente années d'exil... (ensuite il fait) des vœux pour le maintien d'une république sage, grande et intelligente, ce qui n'est peut-être pas exempt d'habileté. N'avions-nous pas raison de soutenir que le plus sage était d'ouvrir à deux battants, pour Louis-Napoléon, les portes de l'enceinte législative? Nous ne voyons dans l'histoire d'aucun peuple que l'usurpation ait jamais germé sur ce terrain : ce n'est ni dans le sénat romain, ni dans le parlement britannique, ni dans le conseil des Cinq-cents que César, Gromwell et Bonaparte ont gagné les éperons de leurs dictatures. »
La Vraie République ( 1 ) insère une lettre signée Savary, ouvrier cordonnier et employé au gaz, où il est dit : « ... Il n'est plus permis d'en douter, Louis Bonaparte nourrit la pensée d'une usurpation de la souveraineté du peuple qui dans son ingénuité a cru qu'un prince pouvait se contenter d'être son reprétant. Les antécédents de Louis-Napoléon, ses deux tentatives, ses maximes de gouvernement contenues dans sa brochure les Idées napoléoniennes, la réserve qu'il garde dans ses déclarations... tout le prouve jusqu'à l'évidence. A l'heure qu'il est, tout ce qui ne peut vouloir d'une république sociale et populaire se groupe autour d'un nom déjà si fatal à la liberté et aux droits du peuple, et ne pouvant faire de la monairchie avec
(l) Numéro du 17 juin 1848.
Henri V ou avec d'Orléans, ils rêvent d'en faire avec un Bonaparte. »
Malgré la démission du prince, la campagne bonapartiste continue. Le journal l Unité nationale (1) soutient qu'avec la République il faut de la gloire, qu'il faut un nom réveillant d'anciens souvenirs. « Certes, nous ne voulons pas un empereur, tout le monde s'y opposerait. La France entière est républicaine, mais elle doit désirer avant tout à la tète de son gouvernement un borame qui représente un principe. Le grand Napoléon est tombé parce qu'il a organisé le despotisme, son neveu a une belle tâche à remplir, qu'il inscrive sur la bannière de la France le mot Fraternité, et tous nos maux cesseront... Le suffrage qui honore le neveu de l'Empereur est une belle et noble pensée nationale... Cette élection est pour tous les Français une première revanche de la Sainte-Alliance de 1815.»
Le journal le Bonapartiste (2) donne cet extrait de la Liberté : a ... Le peuple français ne veut ni de roi, ni d'empereur, mais encore une fois il lui faut à la tête du gouvernement un citoyen ayant une immense popularité. A nos yeux, Louis Bonaparte est le seul homme qui puisse sauver le pays de l'anarchie. L'empereur Napoléon a comblé le pays de gloire et de puissance. Ses prospérités et ses infortunes furcMit des proHpérités et des infortunes nationales. Tout ce qu'il y a de bon et de grand en France : administration, armée, codes, routes, moninnents, canaux, Légion d'honneur, etc., se ressent encore de l'inlluence du phis beau génie des temps modernes. Personne plus que l'empereur Naj)<)léon n'eut ce qu'il appelait laHbre populaire; Henri IV fut son seul rival... Napoléon, poursuivi par des rois imbéciles et abandonné par des amis in{;ratK, tomba grand et mourut pnuvre... I^e souvenir de Napoléon hc Irouvnnl partout sur nos monnaies, sin' nos |)liiccs, au coin de non niCH, douK les produits des urts et de la littérature, dung IcK |»alaisdu riche, dauHlcHchaumièresdu pauvre. . .
(I) Voir le Bonapartitte «lu 17 juin I84K. (S) Nuiiirr<i (lu 17 juin IM^H.
comment a-t-on pu se montrer étonné de ce que ce même souvenir, (glorieux et impérissable, ait protégé son plus proche parent, l'héritier le plus direct de son nom?... L'Assemblée nationale a compris Napoléon; elle a communié avec le peuple dans ce pur sentiment de nationalité reconnaissante, elle s'est montrée impériale et juste... Ce Louis-Napoléon si ridiculement attaqué, persécuté, si follement grandi, se trouve en ce moment l'un des candidats à la présidence de la République de par la grâce de ses ennemis. . . »
Le prince est hors de France, le prince a dû résigner sou mandat de député : cela ne lait rien! il est marqué providentiellement au front pour être le chef de l'État!
L'élection de la Corse ne fut connue qu'après la démission. Le prince adressa alors la lettre suivante au président de l'Assemblée nationale :
« Monsieur le Président,
« ,1e viens d'apprendre que les électeurs de la Corse m'ont nommé leur représentant à l'Assemblée nationale malgré la démission que j'avais déposée entre les mains de votre prédécesseur. Je suis profondément reconnaissant de ce témoignage d'estime et de confiance, mais les raisons qui m'ont forcé à refuser les mandats de la Seine, de l'Yonne et de la Charente- Inférieure subsistent encore; elles m'imposent un autre sacrifice. Sans renoncer à l'honneur d'être un jour représentant du peuple, je crois devoir attendre pour rentrer dans le sein de ma patrie que ma présence en France ne puisse, en aucune manière, servir de prétexte aux ennemis de la République. Je veux que mon désintéressement prouve la sincérité de mon patriotisme, je veux que ceux qui m'accusent d'ambition soient convaincus de leur erreur. Veuillez, Monsieur le Président, faire agréer à l'Assemblée nationale ma démission, mes regrets de ne point encore participer à ses travaux et mes vœux ardents pour le bonheur de la République, etc.
« Louis-Napoléon Bonaparte. «
Cette nouvelle lettre de démission venait confirmer la première de la façon la plus heureuse ; il était impossible de se tirer d'un mauvais pas avec plus de décision, plus de tact, plus d'habileté, plus de sens politique. Il marquait nettement aux électeurs son désir de se voir à nouveau élu à l'Assemblée nationale, et en même temps il adhérait chaleureusement à la République.
Répondant à la Gazette de France, le Siècle (1) dit : « Malheureusement ou heureusement pour la Gazette, son président héréditaire, ce n'est pas du tout à celui-ci qu'on paraît songer. Dans les campagnes le nom de Napoléon continue à produire son effet comme s'il s'agissait d'une résurrection du grand empereur. Un voyageur nous contait aujourd'hui que dans une réunion très nombreuse de paysans de la Vienne l'opinion que le véritable Napoléon de Rivoli, de Marengo, d'Austerlitz, venait de reparaître, avait trouvé presque tous les esprits crédules. Ces homvies-là ne meurent pas, disaient les paysans, ou bien : Ils reviennent toujours à propos. A Paris, un ouvrier à qui son interlocuteur disait que Louis Bonaparte « serait un mauvais président de la République '> , répondit l'autre jour, sans se déconcerter : «S'il est bon, je veux l'avoir; « s'il est mauvais, je veux le savoir. »
« Non! s'écriait le Petit Caporal (2), dans son cpiatrième numéro daté du 22 au 25 juin 1848, le p'tit Caporal n'est pas mort; c'est le Christ de la gloire... Qu'avez-vous t\ lui reprocher? d'avoir, enfant parricide, égorgé la Républi(jue sa mère; mais la République elle-mèni(; lui avait dit : t'eri ventrem, frappe le ventre! tant elle rougissait de sa dégradation. Ce n'était plus la forte fenuue aux puissantes mamelles, au bras courageux, un cœur vaillant, mais une sorte de Mcssalinc qui, vétuc d'un tÎHgu... 8« vautrait dans le boudoir de Barras. Non, le p'tit Ca|>oraI ne mourra pas! Comme le Christ est présent
(1) Nniti^nt (lu 10 juin 1R4K,
(X) Joiirniil <li* lii jeune et vieille ijiirde. Jiiittiee, l.ihorli', ('.léineiiee, l'ij'n- \hé. Union, Krnlernilé. ItéiidrliMim : ICiiiile M.iri'icS.iinl-lliliure, WnlowHlii , d'Altranlé*, Thierry, Kiigènn Winttyn, Galvani, Charlei Doityi, Klio Horthot, olc.
dans l'hostie, il est présent, lui, dans toute idée de jjloirc et de grandeur, et le peuple communie avec lui ! »
Dans les premiers jours de la seconde quinzaine de juin il y avait, tous les soirs, des rassemblements assez considérables sur les boulevards et surtout sur la place de l'Hôtel de ville; on criait : « Vive Napoléon! Vive [Empereur ! « et on forçait les passants à proférer les mêmes cris.
On ne se sentait pas gouverné, on avait peur; Louis-Napoléon apparaissait tout à coup comme une planche de salut, la seule.
A l'Assemblée, la commission (1) chargée d'élaborer un projet de Constitution procédait à son travail. Plusieurs points étaient d'une extrême importance. Le pouvoir exécutif serait-il nommé par le suffrage universel direct ou par l'Assemblée nationale, ou encore par le suffrage universel sur des candidatures limita tivement désignées par l'Assemblée? Le président serait-il rééligible? Aurait-il le droit de dissolution? Les princes des anciennes maisons régnantes seraient-ils éligibles? On se tromperait fort si l'on pensait que ces graves problèmes furent longuement examinés et discutés. « On aura peine à croire, dit M. de Tocqueville (2) , qu'un sujet si immense, si difficile, si nouveau, n'y fournit la matière d'aucun débat général ni même d'aucune discussion fort approfondie. On était unanime pour confier le pouvoir exécutif à un seul homme. « Le système de l'élection par le peuple avait été soutenu dans les bureaux par MM. Thiers, deRémusat, Berryer, de Gormenin. Ce dernier disait (3) : « Autant donc qu'il sera possible de faire appel à la souveraineté du peuple, on sera plus à fond et à flot dans le principe... Le peuple français s'est réservé le droit de se choisir un chef de son propre choix... Où le peuple peut faire nous n'avons point à faire. Or le peuple peut faire un président tout aussi facilement qu'un
(1) Nommée le 19 mai 1848. (Coniicnin, Mairast, de Tocqueville, Lamoiinai», Vivien, Dufauie, Martin, Woiriiaye, Coqiierel, Uiipin, Corhon, Tourret, Odilon Harrot, île ISeaiimont, Considérant, Pages, Dornès, Vaulabelle.)
(;2) Mémoires, p. 273 à 279.
(3) Voir les Débats du 16 juillet 1848.
8f8 NAPOLEON III-
député... Ne dites pas que vous savez mieux que le peuple souverain ce qui convient au souverain... vous seriez des insolents... Si vous nommiez... le président, vous fouleriez aux pieds le suffrage universel... Vous pourriez ne nommer qu'un personnage de coterie, une illustration de couloir, un barbouilleur de tribune; le peuple choisira l'homme de la situation, son homme à lui qui pourrait très bien n'être pas le vôtre... » M. Gustave de Beaumont disait : « Le chef du pouvoir exécutif ne sera fort en présence de l'Assemblée unique qu'à la condition d'avoir une même origine, c'est-à-dire de procéder comme elle du suffrage universel et direct. . . Quelques membres paraissent craindre que le pouvoir exécutif ne soit trop puissant; j'aurais bien plutôt une crainte opposée. Quant à l'antagonisme que 1 on croit devoir se produire entre l'Assemblée et le président, issus tous les deux d'une source commune, c'est une chimère dont il est puéril de s'effrayer. Cette lutte ne saurait s'établir naturellement entre l'Assemblée qui a seul tout le pouvoir législatif et le président qui n'a absolument que le pouvoir exécutif... »
M. Pagnerre était du même avis : « On craint trop de fortifier le pouvoir exécutif; pour moi, je crains de le trop affaiblir. . . je ne voudrais pas que, par son origine même, il se trouvât placé sous la dépendance du pouvoir législatif... Il est bien vrai que le président réunira plus de suffrages que chacun des membres de l'Assemblée pris A part, mais il en aura beaucoup moins que l'Assemblée tout entière. Il n'est que l'expression de la majorité, tandis que rAssend)lée dans son ensemble est l'expression de l'universalité des citoyens... On craint encore, si on donne une origine identi(]ue au président et à l'Assemblée, de produire un antagonisme... ce danger est beaucoup moins grave qu'on ne le pense. Il ne faut pas se laisser tronijjcr par les réminiscences du passé... i^a Oonslitution actuelle proclame la séparation des pouvoirs... L^antagonisme ne pourrail naître entre des pouvoirs si nettement définis (pie |)!)r l'iiHiirpation. Or, si je ne vois pas «pie l<< président soit hien défendu contre les usurpations de rAssembléc, je vois, au
LA PllEMIÉllE ÉLECTION DU PRINCE. 329
contraire, que l'Assemblée est puissamment armée contre les usurpations du président. »
Léon Faucher soutient très judicieusement la thèse contraire : « Aux États-Unis... la nomination du premier magistrat... émane du sulTra^je indirect de l'élection à deux de[;rés... Le suffrage direct et universel appliqué à l'élection du président me paraît constituer le danger le plus sérieux. En effet, vous mettrez en présence deux pouvoirs qui auront la même origine, qui croiront avoir les mêmes droits, mais contre lesquels la force résultant de celte origine et de ces droits ne se distribuera pas dans une mesure égale. Le pouvoir exécutif, qui a l'avantage de l'unité, qui délibère seul et qui ne compte qu'avec lui-même, l'emportera bientôt sur l'Assemblée qui se partage nécessairement en majorité et en minorité. Tout conflit (et les occasions de conflit ne manqueront pas) aboutira donc à l'abaissement de l'Assemblée, et le président de la République obtiendra quand il le voudra la dictature... Le peuple français sort à peine du moule de la monarchie. Nos mœurs sont monarchiques et militaires... Si vous appelez le peuple entier à choisir le président de la République, il choisira, sous le nom de président, l'équivalent d'un roi ; il fondera peut-être une nouvelle dynastie. 11 se laissera séduire par la puissance du sabre ou par l'éclat d'un nom historique. Il fera ce qu'il a fait sous le Consulat et sous l'Empire, il choisira, non pas entre les illustrations parlementaires, mais entre les prétendants... Si vous voulez fonder une république, confiez à l'Assemblée le choix du président. Si vous invoquez l'intervention du suffrage universel, sachez-le bien, vous allez établir un gouvernement qui ne sera pas la République. i> Ces déclarations font le plus grand honneur à Léon Faucher, qui, au milieu de l'aveuglement général, montra supérieurement de la clairvoyance et de l'esprit politique. Il tint là le langage d'un homme d'État, un laugage vraiment prophétique (i).
(1) Quelques bureaux adoptèrent un nniendeuient excluant de la présitlence tous les princes appartenant à des familles ayant régné sur la France; d'autres, un amendement imposant trois ans ou même dix ans de domicile aux candidats à
Dans le sein de la Commission M. de Cormenin apporta un « petit article tout rédigé » par lequel le président devait être élu directement par le peuple. Marrast seul s'y opposa. Ledit petit article « fut adopté sans difficultés (l) » . Avoir — surtout en France — un chef d'État élu par le peuple, c'est un monarque à brève échéance ou c'est un dictateur. On reste confondu quand on voit que « ces vérités ne furent point exposées (2) » , que M même elles furent à peine entrevues dans le sein de la Commission (3) » . Le fameux « petit » article fut voté par elle quelques jours avant l'élection du prince. Au lendemain du 4 juin, un esprit avisé remit la question sur le tapis, mais c'était voté, et l'on passa outre. On tremblait (4), on redoutait une révolution sociale; on ne se trompait guère, puisqu'on était à la veille des journées de Juin, et on n'avait alors qu'une idée : «» arriver rapidement à placer un chef puissant à la tête de la République (5)« , et on ne rendit point inéligibles les membres des anciennes familles régnantes, parce que, pour beaucoup, ce « chef puissant » ne pouvait être qu'un prince. En revanche, la Commission n'accorda pas au chef de l'Ltat le droit de dissolution. On trouvait que l'élection populaire lui donnait une toute-puissance suffisante; c'était une grande faute, car en cas de conflit il n'y avait plus de solution. En outre, la Commission .se prononça pour la non-rééligibilité du président. «Grande erreur » , dit Alexis de Toccpieville dans ses Souvenirs (G), qui ajoute : « Du moment où il avait été décidé que ce seraient
1.1 |in>si<lcri«*c. lU ne ilcviiicnl pnit iihoiilir; l'opinion pul)lic|iic! no ItMir lUait pas fuvonihlc, et <lnni» l'Anneinhlé»; niitionule le» clôniocratcii no vonlaicnl pas mettre (l'entraves à la lilierir iln snfrra{;c, laiwiis ipie les conservateurs avaient, tous, des arrièrt^-pensftei île ri^stauration nionarcliiqnc.
(1) Souvenirs de M. de Toct/ueviUe.
(«) Ibid.
(3) thid.
(4) •< Quand il pleut, dit le journal In Liberté, on no s'inf(»ruie pas à qui peut appnrtenir le parapluie ijui vous est offert. *
(5) •• I.fl l'onvernenient est toinlié dans le mépris. I.u poptdarité de Louis-Napoléon n'a pas d'autre musc. S'il y avait un |;ouvernement en l'Vnnee, il n'y aurait pas de pr^lrndanl... » (Lettre du IH juin de l.éon l-'auelier il M. Natlialis hriavoino.)
'6) l'a,;es t7U cl fHO.
les citoyens eux-mêmes qui choisiraient directement le président, le mal était irréparable, et... c'était l'accroître que d'entreprendre témérairement de gêner le peuple dans son choix (1). »
Le journal la Vraie République (2) attaque vivement le travail de la Commission : u La présidence a passé d'emblée... Pour qui est-elle?... Ce que vous craignez du prince Bonaparte, héritier de Napoléon... c'est le prétendant à la présidence. Mais pourquoi faites- vous exprès cette présidence?... Il n'y a qu'un pas de la présidence à l'Empire. Gomment s'est donc appelé Napoléon avant d'être Empereur? Directeur, Consul, premier Consul, Consul à vie... Vous voyez bien que les noms ne font rien à la chose... Un 18 brumaire est bientôt fait, et ce n'est pas l'héritier de Bonaparte qui s'en générait. La belle puissance qu'une assemblée de parleurs, nommés isolément par quelques milliers de provinciaux, tandis que le président est nommé par toute la France, et qu'il tient dans sa main le sabre... la bourse... tous les fonctionnaires... Le président le plus incapable ou le plus faible sera toujours le niaitre de la France, et forcément il trouvera bien vite que cette fiction de la séparation des pouvoirs est absurde et impraticable ; en réalité, que la lutte instituée par la Charte [sic) paralyse l'action gouvernementale, et qu'il faut de l'unité dans la vie d'un peuple; et cette unité, il l'établira à son profit, parce qu'il sera plus fort que l'Assemblée... »
(1) « Dana le comité de constitution (voir Odilon Rabrot, Mémoires) , M. de Cortncnin proposait que le président fût rééligiljle une fois. M. Voirhaye appuyait. Il importe, disait-il, de ne pas se priver des services d'un homme aimé par la nation; il est nécessaire de rendre la Constitution assez éla8ti(|ue pour ne pas l'exposer à être brisée par les impossibilités qu'elle impose. » M. de Beaumont et M. de Toccfueville opposèrent à cette proposition le danjjer de trop intéresser le président à employer tous les moyens dont il disposerait pour s'assurer une réélection... « Le seul palliatif, ajoute Odilon Barrot, que la commission crut devoir apporter au danger de cette élection directe fut d'exiger que l'élu réunit au moins deux millions de suffrages; mais le remède aggravait plus qu'il n'atténuait le mal, car c'était précisément le trop grand nombre de suffrages et les prétentions cjui en devaient naturellement dériver qui créaient le tianger si ju^stement redouté pour la République. »
(2) Numéro du 18 juin 1848.
L,e National (1) voit aussi le danger et le signale avec un grand sens politique : « Il serait plus raisonnable et plus efficace (au lieu de faire nommer le président pour la première fois — svstème mixte — par l'Assemblée) de décréter que pendant un laps de temps qui pourrait être fixé de quinze à vingt ans et même plus, aucun des membres des dynasties qui ont régné sur la France ne pourrait être élu président. Qu'on ne vienne pas crier à la proscription , on n'interdit pas à ceux des membres des anciennes dynasties... le droit de servir leur pays... Il leur sera permis de se rendre utiles, mais non pas au premier rang... D'ailleurs, ils crient si fort et si haut qu'ils ne demandent qu'une chose : d'être simples citoyens français, qu'il faut bien satisfaire à leurs plus chers désirs et leur donner cette occasion éclatante d'être uniquement ce qu'ils paraissent vouloir être... »
Le Siècle (2) blâme le National : « On voudrait exciter l'imagination du peuple sur cette candidature et en augmenter les chances, qu on ne s'y prendrait pas autrement. Si le prince Louis Bonaparte conspire, et (ju'on ait saisi des preuves, il faut les produire au grand jour... àSi, au contraire, il demeure étranger à toutes les agitations... ne doit-on pas craindre que l'apparence d'une proscription... ne l'entoure d'un nouveau prestige? Et si, malgré le vote d'un décret d exclusion, la France réalisait vos craintes, quelle autorité alors pourrait infirmer la puissance du suffrage universel? »
Lo Journal pour r/re (li) publie une caricature qui obtient un grand succès sur les candidats A la présidence, le prince de .loinville et Louis-Napoléon. Tous l(>s deux, la main sur le cœur, Tuii tenant un coq, Taulre tenant un aigle, s'écrienf, le premier : « Je »uii» l'oncle de mon neveu » ; le second : « .le suis le neveu de mon on(*le. >>
Pui», lout disparait devant les torribKts journées de Juin; l'agitation bonapartiste cesse, et le silence se fait sur le prince.
(1) SI juin.
(S) SS juin, i3; 1{^ juin.
Il faut aller jusqu'au 15 août 1848 pour trouver dans les journaux la mention du service célébré en l'Hôtel des Invalides en l'honneur de la mémoire de Napoléon, et la manifestation d'un certain nombre de vieux soldats en uniforme venant place Vendôme déposer au pied de la colonne des couronnes d'immortelles, dont l'une portait l'inscription suivante : Veille sur nous du haut des deux !
A cette occasion, le Petit Caporal s'écrie : « Lundi soir, le 15 août, Paris célébrait à la fois l'anniversaire de la naissance du Petit Caporal et de l'Assomption de la Viei*ge. Marie et Napoléon, rapprochement providentiel... Le peuple n'oublie pas Napoléon... il a pardonné à l'Empereur ses fautes pour ne se rappeler que les bienfaits du Petit Caporal... »
Le prince va bientôt faire parler de lui (1).
(1) Louis Blanc, dans ses liévélaltons hisloritfueit, t. II, donne la lettre suivante, qui aurait été tenui^ et lue par les {généraux Cavaignac, Laiiioricière, Bedeau, le colonel Gharras, etc., et qui semble prouver que le prince aurait vu tout de suite l'avenir à lui réservé :
Il i4u général Rapatel.
• Laii(lr<rs, 22juin 1848.
« Général, je connais vos sentiments pour ma famille. Si les événements qui se préparent tournent dans le sens qui lui soit favorable, vous êtes ministre de la {juerre. »