CANDIDATURE DE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE
a Quelques électeurs, jaloux de connaître personnellement. . . Louis-Napoléon Bonaparte... ont eu avec lui une longue conversation... et ils en ont rapporte la conviction profonde que l'adoption de Louis-Napoléon Bonaparte pour candidat est un excellent choix. Louis-Napoléon a étudié... toutes les questions d'administration, de gouvernement et d'organisation sociale qui ont été soulevées de nos jours. Il n'est pas une doctrine sur laquelle il ne se soit appesanti et qu'il ne discute avec sagacité. Rapportant les opinions émises par les diflérents partis, il les pèse, les apprécie, et fait bonne et sévère justice de ce qui lui paraît faux ou controuvé. 11 a suivi avec une attention extrême les discussions à l'Assemblée nationale et en parle comme s'il les possédait de mémoire. Le crédit public et les divers systèmes de finances ont été, de sa part, l'objet des plus sérieuses investigations. Louis-Napoléon a surtout exposé avec une grande lucidité d'idées et une grande sûreté d'expressions la situation du crédit au moment de la révolution de Février. Il était, dès cette épocpie, au courant du malaise de la France. La liévolution seule, a dit le prince, pouvait conjurer le mal. Si le gouvernement provisoire avait... décrété la création d'un vaste établissement de crédit... le pays était sauvé... Au lieu de cela, on a laissé le crédit s'affaisser, les maisons de ban(|ue qui fournissaient A la circulation (>() à 80 millions par mois ont suspendu tout à coup leurs opérations. Toutes les sources de ralimentalion du travail... se sont taries à la fois, «•t l'on n'a rien fnit |)our romédi<M' A cela... f/uiie des personnes présentes ayant fait observer (jue peul-étrc il eût été dungCHMix (ravcnturer des capitaux dans un pareil moment, bien peu de maisons étant solides alors, Louis-Nupob'on a répondu que dans un lemps de crise nulle maison n'est soii»!»*, ninin que ri''.lat n'en doit pan moins venir en aide nu (^rtfdil.
C'est une très jjrande catastroplie que la chute de cinq ou six cents établissements... l'État doit tout l'aire pour en conjurer ou eu atténuer les effets. Perdre 40 ou 50 millions n'eût été rien : on les eût retrouvés décuplés au budget des recettes. Dans un État où le commerce est compté pour quelque chose, le crédit est d'ordre public, et un gouvernement qui sait son métier ne doit pas permettre qu'il s'arréle un instant. Louis- Napoléon a [)arlé de l'agriculture en homme qui en a étudié les divers systèmes en Suisse, en Allemagne et en .Angleterre... En France, tout est à organiser pour le crédit. Mais que faire? Il faut renverser cette maxime : On ne prête tiuau riche, et la remplacer par celle-ci : On ne prête qu'an pauvre. Un homme est toujours solvable s'il est moral et s'il travaille... Il faut que l'on s'habitue à prêter au travail... Les profits du petit commerce et des petites industries sont dévorés par les escompteurs qui prêtent à 12 pour 100... Louis-Napoléon a successivement parlé de l'armée et de la marine. Il a ajouté : Ne craignez pas la guerre. Messieurs, l'armée et la marine françaises, si dévouées, si remplies de courage et de patriotisme, sont les plus sûrs garants (jue nous puissions avoir de la paix européenne. Les vices de notre organisation judiciaire ne lui ont pas échappé. Il s'est exprimé à cet égard en légiste consommé.. . Les frais de procédure sont trop élevés, a-t-il dit, ce qui rend la justice inaccessible aux classes pauvres. . . Le tribunal de commerce de la Seine rend 75,000 jugements par an... C'est un impôt de 4 à O millions prélevés sur le commerce souffrant et malheureux, ce qui est une iniquité. Mes efforts à l'Assemblée nationale tendraient à faire cesser cet abus. Sur toutes les questions Louis-Napoléon s'est exprimé avec la même netteté et la même franchise, et a constamment révélé un esprit droit et convaincu (1). »
Les élections eurent lieu les 17 et 18 septembre, et le prince fut élu par cinq départements, dans la Seine par 1 10,752 voix
(1) Imprimerie Silineiilcr, rue d'Eiftirth.
(262,000 volante, i06,89(J inscrits), dans la Moselle par 17,813 voix (lOijOOG inscrits, 36,480 votants), dans l'Yonne par 42,086 voix (108,4.70 inscrits), dans la Charente-Inférieure par 39,820 voix (47,332 votants, 137,174 inscrits), dans la Corse par 30,193 voix (32,968 votants). En ontre, il obtenait dans le Nord 19,685 suffrages, dans l'Orne 9,734, dans la Gironde 3,426.
A Paris, quand le scrutin eut été dépouillé, la proclamation du nom de Louis Bonaparte fut accueillie sur la place de l'Hôtel de ville (1) par les fanfares des musiques de la {jarde nationale (jui se mirent à jouer l'air connu : Veillons an salut de i Empire. Puis une partie de la foule poussa de nombreux cris de : Vive Napoléon ! Vive C Empereur! Le gouvernement, avisé que cette manifestation bonapartiste devait se reproduire dans la soirée sur les boulevards où l'on voulait dans une retraite aux flambeaux faire une ovation retentissante au prince (2), prit d'importantes mesures de sûreté pour maintenir la tranquillité dans la capitale.
«« Cette élection nous afflige, s'écrie le Journal des Débats {^)^ nous ne comprenons pas; comme disait Montaigne, tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien. » Il trouve cette « nomination extraordinaire... w « un caprice... une énigme... un X... « Le Constitutionnel (4) se contente de dire qu'elle « n'a pas encore un sens bien défini ». Suivant V Union (5), « l'iinporlance du chiffre de voix obtenues par Louis-Napoléon donne un caractère particulier à son élection... Est-ce une protestation contre la |{épid)liqne au profit d'une tentative de restauration impériale? Est-ce une candidatnre A la présideiu'e de la Hépuhlique?... Le nouvel élu n'est... pas un représentant de plus... il eHt posé devant l'Assemblée et devant le pouvoir comme une menace... (^e fait est certainement le phis (tonsi-
(I) Voir le* Dehatt ilii SI ■cptcinltrc.
(S) (lairttr dr* l'iihuimux <lti 2't •o|>(ciiilir(!.
(3) 22 iir|)|riiiltrr.
(4; 21 •(•|»i<iiiil»i)', (5) thid.
LA SECONDE ÉI-ECTIOIN DTT PRINCE. Vtl
dérable depuis la révolution de Février... Le souvenir des tentatives de Strasbour^jf et de Boulogne suscitera toujours des appréhensions. » On ne pouvait envisager la situation présente et parler de l'avenir avec plus de clairvoyante intelligence.
Le Commerce (1) ne veut pas prendre le prince au sérieux. « Louis Bonaparte, s'écrie-t-il, le héros boulfon des échauffourées de Strasbourg et de Boulogne! L'inintelligent et burlesque plagiaire de l'épopée impériale! »
Le Bien public (2) donne la même note : « Il y a aujourd'hui un parti nouveau en face de la Républitjue... c'est le parti militaire moins la gloire, c'est l'Empire civil dans ime parade de Franconi, c'est l'humiliation de la France ^ans la décadence du Bas-Empire. Ce parti ne nous effraye pas, il a pu éblouir un instant le peuple par le prestige du petit chapeau et de l'épée d'Austerlitz. Mais ce n'est qu'un chapeau sans tête, et de celte glorieuse épée, tombée des mains du héros de Strasbourg dans le greffe de la cour d'assises, il ne reste que le fourreau... mais il nous est impossible de ne pas nous attrister d'un résultat qui place la République entre M. Louis Bonaparte et M. Raspail, entre l'Empire et la Terreur. »
L'Ere nouvelle dit, pour expliquer le succès du prince, qu'il est dû au petit commerce souffrant et découragé, aussi à l'armée et enfin aux électeurs de la banlieue, et ajoute (|ue c'est là ce qui « constitue pour le gouvernement de la République la gravité de la situation » .
En Angleterre, le Times ne croit pas à l'avenir du parti bonapartiste et traite le prince de marionnette.
(1) Septembre 1848.
(2) //.iV/.
Le 25 septembre, le prince vient prendre séance à l'Assemblée. — Il arrive de Londres. — Son admission. — Son discours. — Appréciation des journaux : les Débats, V Evénement, la Presse, le National, l'Union. — Entrevue du prince et des représentants de la Montagne et du socialisme, notamment avec Proudlion. — Il s'assure aussi le concours du docteur Véron, directeur du Constitutionnel. — Rapport de Marrast sur le projet de constitution. — Le Siècle combat le système de la nomination du président de la U(''pnbli<|ue par l'Asscmblce, ainsi que l'Union, la Gaielte de France, l'Univers, le Bien public, le National. — Brocbure de M. de Cornienin dans le même sens. — Au contraire, les journaux ronges, comme la Démocratie pacifique, la Réforme, ne veulent pas de l'élection par le suffrage universel. — Le Journal des Débats ne prend pas parti. — 5 octobre, l'Assemblée discute la question de la nomination du l'ouvAr exécutif. — Félix Pyat ne veut pas de président. — M. de Toc(|uevillc tient pour l'élection par le peuple. — Prophéti(jue discours «le M. de Parieu en sens contraire. — MM. Fresncau, Lasteyrie, de Lamartine, Dufaurc, Victor Lefranc opinent dans le même sens que M. de Tocqueville; MM. Grévy, Flocon, Martin de Strasbourg, Leblond, dans le même sens que M. de Parieu. — Rejet d'un amendement de M. Grévy c|ui confie le pouvoir exécutif au conseil des ministres. — L'Assemblée vote l'élection par le suffrage universel direct. — Kmile de Girardin approuve. — Les Débats raillent la gauche de se défier du suffrage populaire. — Amendement .Vntony Tliourct tendant à rendre inéligiides il la présidence les membres des familles ayant régné en France. — .M. Voirliaye le <-ond)at, ainsi (jue MM. Coqnerel et Laca/.e, <pii interpelle le prince. — Geliii-<i déclare qu'il n'est pas prétendant. — M. de Ludrc. — l>é<'|;irali(m «rAntony 'l'Iiouret, (|ui relire son amondement. — Rtîjet de l'amondeinent de Liidre tendant aux mêmes tins. — Appréciation des journaux : la Patrie, {'(luion, le National. — .Abrogation de la loi du 10 avril 1832 prononi;ant le bannissement contre la famille l5onnparte. — Le Siècle. — Séance »lu 12 octobre : Amendement Mathieu de la DrAujc donnant à l'.Vssembléo le droit de suspendre lo président <le la Républicpie aux deux tiers des voix, repoussé •ur l'intervention «le .M. Vivien et du |;énéral Cavaignac. — Obligation imposée au président de la llépubli<|ui- de prêter serment, c<U)traircmcnt îk l'opinion de (Irémicux, innis conformément à l'avis de l'évéqne d'Orléans. — RéHexi»ms d'Odilon Itarrot dans ses Mémoires. — llej(>t d'une proposition d'ajourner l'clecliun présidenlicllc. — Ce <|ue disait M. l>uj)in.
Lo 25 g(>|)t(?nil)rc, h TAsscmblée nationale, la séance était coititnencL'c depuis quolcpie liMiips déjA, lors(|iril se i'iiit loiit h coup, ver»i le milieu du coté {;aiu:lie, iiu-dossiis du banc où »iè{;c M. de Lamartine, un mouvement inaccontunu^. M. Marrnfitf le prétiidcnt, réclame le Hilcncc. On lui nipond par une manœuvre de lor(;ncllci si générale et exécutée avec Imil <!<<
L'ELEVATION A LA PllESIDENCE. 349
précision que lui-même s'arme aussi de sa grande jumelle qu'il braque dans la môme direction... (rétait lui (1)! Le journal la Presse, auquel nous empruntons ce récit, ajoute encore : Il était entré incognito, sans tambour ni trompette, il supporte avec une impassibilité parfaite l'inquisitoriale avidité de tous ces regards, et les représentants du peuple constatent « qu'il est de taille moyenne, d'une physionomie douce, d'une attitude modeste, et qu'il n'a avec l'Empereur aucune espèce de ressemblance » . Le prince avait fait son ap{)arilion accompagné de M. Vieillard, et était allé s'asseoir sur un banc de la gauche (2), entre celui-ci et M. Havin.
Le président donne alors la parole à M. Clément pour rendre compte, au nom du 9* bureau, des élections du tlépartement de l'Yonne. Après un rapport (3) de quelques lignes, l'admission du prince est prononcée par l'Assemblée tout entière. Il demande la parole, et, comme il semble vouloir parler de sa place, on crie de toutes parts : « A la tribune ! à la tribune! » Il s'exécute sans hésiter, tire un papier de sa poche, et, au milieu d'un profond silence, lit la déclaration suivante d'un ton très ferme : « Citoyens représentants, il ne m'est pas permis de garder le silence après les calomnies dont j'ai été l'objet. J'ai besoin d'exposer ici hautement, et dès le premier jour où il m'est permis de siéger parmi vous, les vrais sentiments qui m'animent et qui m'ont toujours animé. Après trente-trois ans de proscription et d'exil, je retrouve enfin ma pairie et mes concitoyens. La République m'a fait ce bonheur, que la République reçoive mon serment de reconnaissance et de dévouement, et que mes généreux compatriotes qui m'ont honoré des suffrages qui m'ont amené dans cette enceinte, soient bien convaincus qu'ils me verront toujours un des plus
(1) Louis-Napoléoa (voir la Patrie du 27) aurait quitté Londres le 23 au soir, et, après avoir traversé la Hollande, serait arrivé par le chemin de fer du Nord le 2'i- à sept heures du soir. Il serait descendu 27, boulevard des Italiens, chez M. de Rassano. (Voir la Presse du 10 juillet 1849.)
(2) Sur le septième banc »le la troisième section de gauche.
(3) A la grande hilarité de l'Assemblée, il y était dit : » ...Sur la liblo électorale étaient inscrits cent huit mille quatre cent septante électeurs. »
aôO NAPOLEON 111.
dévoués à cette double tâche qui est la nôtre à tous : au maintien de la tranquillité, ce premier besoin d'un pays, et au développement dos institutions démocratiques dont le peuple a besoin et qu'il a le droit de réclamer. Longtemps je n'ai pu consacrer à la France que les méditations de l'exil et de la captivité. Aujourd'hui la carrière où vous marchez m'est ouverte; recevez-moi dans vos rangs, mes chers collègues, avec le sentiment d'affectueuse sympathie qui m'anime moi-même. Ma conduite, vous ne devez pas en douter, sera toujours iiispirée par le devoir, toujours animée par le respect de la loi. Ma conduite prouvera que nul ici plus que moi n'est dévoué à la défense de l'ordre et à l'affermissement de la République. »
L'Assemblée fit le meilleur accueil à cette déclaration. dont la lecture fut suivie d'une approbation unanime (1).
Les Débals disent dédaigneusement : « M. Louis Bonaparte est venu lire un petit discours qui a semblé généralement convenable. »
L' Événement (2) montre plus de bienveillance : « Son discours d'introduction est simple et, nous le dirons avec plaisir, sans prétentions. lia salué fort poliment ses collègues, et, comme tout homme de bonne compagnie le doit en entrant dans un salon, il a tout d'abord présenté ses respects à la maîtresse de la maison, la République. L'Assemblée l'a écouté avec beaucoup de bienveillance. « — La Presse montre la faute qui a été commise : « Quel inconvénient aurait en en juin cette admission proclamée en scj)tcmbrc? Le gouvernement n'a-t-il pas commis une maladresse insigne en donnant lui-même à ce cauchemar de ses nuits, à ce fantôme de ses jours, les proportions colossales dont il s'est fait ensuite un argument? Ne doil-il j)as regretter aujourd'hui tout cet étalage de mauvais vouloir, toutes ces velléités de proscription qui
(1) Un« foule roiiiidcruMr itri'upnit loua loi .ilxtrilii dn |iiiliiiM ilc l'Aiiioiiiblée nnltoiiiilr ili'jtuii iiiitli |M(iir fiiiri' iiiiu iiviilion un priiii'c, i|iii, ne voiilaiil tloiiiior ■UL'un tiinltru|{c uu |{iiiivc'riiriii<-iii, |iiirviul ù y ri-hiippcr ù «itii jirrivt'i; coiiiiiic à «tiii «Impart.
1) Vi«-ior liiigM al Vaei^uerie
ont produit une agitation fâcheuse qu'il eût été si Facile d'éviter? Au mois de juin M, Louis-Napoléon avait été nommé par trois départements, il arrive aujourd'hui avec une quadruple élection. Ne voilà-t-il pas un beau résultat?» — Le National^ qui soutient le général Cavaignac, se montre méfiant, méprisant et irrité : « Cette gloire d'emprunt a fait son entrée dans l'enceinte républicaine, sans tambour ni trompette, ni plus ni moins que si elle eût été ce qu'il y a au monde de plus obscur et de plus vulgaire. Nous n'aurons pas le courage d'escorter d'ironie cette entrée dont la modestie forcée était peutêtre aussi un calcul. L'Assemblée en l'accueillant n'a voulu songer qu'à une chose, qu'il arrivait de l'exil et (jue probablement il ne l'oublierait pas. » — Et la Presse de dire : « O égarement de la peur! Gomment vouliez-vousdonc qu'il y entrât? » — L'Union est bienveillante : « Il est impossible d'être à la fois plus simple, plus modeste, plus convenable que le citoyen Bonaparte. » C'était la note juste. Ce journal ajoute : « C'est un homme de taille ordinaire, à la démarche un peu embarrassée, au visage immobile et sans autre distinction qu'une paire de longues moustaches abondamment pourvues... La Chambre est restée calme et n'a montré d'autre sentiment que celui delà curiosité... » Puis il dit, plein de confiante illusion en sa propre cause (l)et sans avoir perçu la force latente du sentiment bonapartiste : « Le prétendu parti impérialiste a été dissous aujourd'hui. Désavoué par son chef, il ne saurait relever la tête sans aller se briser au reproche d'hypocrisie le plus odieux, le plus sanglant de tous dans ce pays de France, façonnée à la religion de l'honneur. »
La première pensée du prince qui se considérait déjà, ipso facto, comme candidat ù la présidence de la République fut de se mettre en rapport avec des représentants autorisés des socialistes et des montagnards, espérant que le bonapartisme serait de nature à leur donner satisfaction et qu'il pourrait rallier à lui un grand nombre de suffrages du parti avancé. Le
(1) Légitimiste
lendemain de son arrivée, il faisait prier Proudhon, Schmelz, Joly, ami intime de Ledru-Rollin, de venir le voir chez M. de Bassano. Ceux-ci, le jour même, 20 septembre, se rendaient à cette invitation. Louis Bonaparte parla peu (l), écouta Proudhon avec bienveillance et parut d'accord avec lui sur presque tout. Ainsi il reconnaissait que les socialistes étaient calomniés ; il blâmait la politique de Cavaifjnac, les suspensions de journaux, l'état de siège ; il trouvait ridicules les projets financiers des Garnier-Pagès, Goudchaux, Duclerc. Proudhon admettait qu'il se portât candidat à la présidence, mais il estimait qu'il Ferait sagement de déclarer qu'il n'entendait en aucune façon se prévaloir du sénatus-consulte de 1804 ; que si, à une autre époque, il avait pu revendiquer une couronne à laquelle la volonté de l'Empereur lui donnait plus de droits que l'élection de la Chambre de 1830 n'en créait à Louis-Philippe, aujourd'hui que la France s'était librement constituée en République il ne devait plus avoir d'autre ambition que de donner à tous l'exemple de l'obéissance à la souveraineté du peuple et du respect à la Constitution. Le prince répliqua en protestant d'une manière générale contre les calomnies répandues sur son compte, mais sans s'expliquer d'une manière catégoricjue. Proudhon et ses amis furent persuadés qu'il n'avait plus rien de commun avec le conspirateur de Strasbourg et de Boulogne, et (ju'il était possible que «comme la République avait péri autrefois par la main d'un Bonaparte, elle fut fondée de nos jours parla main d'un autre Bonaparte» . Il leur parut bien intentionné, avoir un(> u tête et un cduir clicvuleresques n , être « plus plein de la gloire de son oncle que d'une forte andiition » , et, somme loule, présenter « un génie médiocre « qui ne ferait point « grande fortune » . Pas plus que les autres, IMoudhon ne sut dégager l'intrinsèque de son interlocuteur, qui (si l'on peut dire qu'il y eût une partie engagée dans cet entretieu) la {;n{[na haut la main sur lui. Lu traité d'alliance était conclu. Le priiu'e cuU'vait au
i iuiil t-ci-i ont l'klniit «l'iiiK Ifllrc ilc I'iuiiiIIkhi, l'iiilc <|i- la (lonrit r{;i'iii', eu juillirl 184U, il Liiiilc do (Mianliii. (Voir l.i i'rviiv du lU juillet iU\).)
parti républicain socialiste nombre de voix, et, pour l'instant, c'est tout ce qu'il pouvait désirer.
Il voyait en même temps le docteur Véron, personnage important par sa situation de directeur du Consiitittionnel (1). Il lui avait écrit la lettre suivante : « Monsieur, désirant voir de près toutes les personnes distinguées de mon pays, j'avais naturellement l'envie de faire votre connaissance. Aujourd'hui qu'un ami commun m'assure que vous voudriez bien accepter chez moi un dîner d'auberge, je m'empresse de saisir cette occasion qui me permettra de causer avec un homme dont j'ai souvent entendu parler... » Pendant ce dîner, le prince lui déclara qu'à son sentiment il fallait asseoir la société sur ses bases éternelles, faire revivre dans tous les coeurs le respect des lois, de l'ordre, de la propriété, de la famille, avant de songer à d'importantes innovations et à de grands progrès.
C'est alors que s'ouvrirent les débats sur la Constitution. Armand Marrast avait déposé un rapport sur le projet de la commission où il disait, traitant le point capital de l'élection du président de la République : « La minorité (2) pensait qu'en le faisant nommer directement par le suffrage universel on courait le risque de placer en face de la représentation nationale un pouvoir égal, quoique différent; qu'on pouvait ainsi établir une rivalité dangereuse; donner à la souveraineté deux expressions au lieu d'une; rompre l'harmonie, toujours nécessaire, entre l'autorité qui fait la loi et le fonctionnaire qui en assure l'exécution ; que, dans ce pays surtout, le suffrage universel concentré sur un seul homme lui donnait une puissance toujours sollicitée par des tentatives fatales à la liberté. La minorité aurait donc désiré remettre à l'Assemblée, déléguée de la souveraineté du peuple, la nomination du président de la République ; elle croyait par là concilier à la fois ce qu'exige la rigueur des principes^ et ce que commande la situation d'un régime nouveau. Cette opinion n'a pas prévalu.
(1) Voir le Constitutionnel da 2't septembre 1850.
(2) Constituée par lui seul, Marrast, qui faisait preuve en ces quelques lignes d'une grande intelligence politique.
La majorité a été convaincue que l'une des conditions vitales de la démocratie, c'est la force du pouvoir. Elle a donc voulu qu'elle reçût cette force du peuple entier qui seul la donne, et qu'au lieu de lui arriver par transmission intermédiaire, elle lui fût donnée par communication directe et personnelle. Alors il résume sans doute la souveraineté populaire, mais pour un ordre de fonctions déterminé, l'exécution de la loi. La majorité n'a pas craint qu'il abusât de son indépendance, car la Constitution l'enferme dans un cercle dont il ne peut pas sortir. L'Assemblée seule demeure maîtresse de tout système politique; ce que le président propose par ses ministres, elle a le droit de le repousser; si la direction de l'administration lui déplaît, elle renverse les ministres; si le président persiste à violenter l'opinion, elle le traduit devant la haute cour de justice et l'accuse. Contre les abus possibles du pouvoir exécutif la Constitution se prémunit en le faisant temporaire et responsable. Le président, après une période de quatre ans, ne peut être réélu qu'après un intervalle de quatre autres années. Il n'a aucune autorité sur l'Assemblée; elle en conserve une toute-puissante sur ses agents. Il ne peut jamais arrêter ou suspendre l'empire de la Constitution et des lois; il ne peut ni céder un pouce du territoire, ni faire la guerre, ni exécuter un traité sans que l'Assemblée y consente; il ne peut pas commander en personne les armées ; il ne peut nommer les hauts fonctionnaires dépendant de lui (|u'cn conseil des ministres; il ne peut révoquer les agents électifs (|ue de l'avis du Conseil d'État; l'Assemblée nationale choisit seule les membres de la Cour suprême; et, sauf les magistrats du parquet, le président de la Hépubli(jue ne peut nommer les juges que d'nprès les conditions (liHcrminécs parla loi. »
Le journal le Siècle combat la nomination par TAsscmblée, parce qu'il faut que « l'autorité de l'Assemblée reste intacte et respectée dans lu querelle des prétendants ii la présidence... Quelle est aujourd'hui on l'rnnrela base du droit public? Évidemment, c'est la souveraineté du peuple exprimée par le sulfra0e universel. De quelle source émanent les pouvoirs de
r Assemblée constituante? Du suffrage universel. Si l'Assemblée elle-même a foi dans ce principe, qui est son principe de vie, elle doit sans contredit confier au suffrage universel la nomination du président de la République... On se défie donc de la sagesse de la nation. Qu'est-ce autre chose que mettre en suspicion le suffrage universel que nier le droit souverain sur lequel s'appuie le gouvernement nouveau, que porter moralement un coup presque irréparable à la République?... Non, croyons au bon sens, au patriotisme de la majorité nationale. » Voilà les pitoyables raisons, voilà les sophismes sur lesquels s'étayait l'opinion favorable à l'élection du prince par le peuple. Dans son numéro du 5 octobre, le Siècle dit encore : « Nous espérons que le gouvernement, avant de heurter l'immense majorité du pays, avant de mettre en suspicion le principe sur lequel reposent les institutions démocratiques qu'il se propose de fonder, pèsera les conséquences de sa détermination. Le choix du président par l'Assemblée est absolument injustifiable en principe, il est en fait d'un immense danger. (Cela revient à dire) que le peuple est incapable de faire un bon choix, qu'il est juste de le traiter en mineur ; c'est tout simplement consommer une usurpation, c'est substituer sa propre sagesse à celle de la nation, l'autorité de quelques-uns à celle de tous, la volonté arbitraire des délégués du peuple à la volonté souveraine du peuple luimême... La majorité sera faible, et l'élu de cette fraction, de cette petite majorité, n'aura jamais l'influence ni le prestige qui appartient à l'élu véritable de la nation. »
M. de Gormenin, dans une brochure, soutient la même thèse : « L'Assemblée... n'a pas plus le droit de nommer le président qu'elle n'aurait le droit de nommer les députés, et pourtant si elle peut nommer le représentant du pouvoir exécutif, pour quelle raison ne pourrait-elle pas nommer les membres de la législature? ...Les députés défont le lendemain les lois qu'ils ont faites la veille, et ils ne pourraient pas dénommer le président qu'ils avaient nommé? Un président élu par le peuple est un homme indépendant, mais responsable de
droit et de fait... Mais une Assemblée de sept cents membres est un être collectif et irresponsable de droit et de fait... Si l'Assemblée nomme le président, si elle tient les rênes, si elle fouette les chevaux , si elle embourbe le char de rÉtat, on ne s'en prendra qu'à elle de l'indolence du laquais qu'elle aura fait monter derrière sa voiture... Le peuple doit faire lui-même tout ce qu'il peut faire... C'est le droit naturel, imprescriptible, inaliénable de la souveraineté. Or, le peuple ne peut pas faire lui-même les lois, mais il peut faire lui-même un président. Concluez... Le peuple, notre maître à tous, est-il donc un traître pour qu'on le regarde en dessous? Est-il un sot pour qu'on se croie plus d'esprit que lui? Est-il un aveugle pour qu'on se permette de le conduire? Est-il un égaré pour qu'on prétende à le ramener? Est-il un sujet pour qu'on se donne avec lui des airs de souverain?... Le président nommé par l'Assemblée basculerait sans cesse de la majorité h la minorité. Il n'aurait à lui ni autorité propre, ni initiative propre, ni politique propre, ni gouvernement propre, ni responsabilité que la menteuse et nominale responsabilité d'un valet de pouvoir qui parade dans une antichambre... Et... si la majorité était changée, diriez-vous que le président de la Uépul)li(]ue, nommé par vous, qui n'exprimeriez plus le pays, le représenterait à son tour véritablement? »
C'est aussi V Union (1), journal légitimiste, qui préfère l'élection du président par le peuple, la nomination par l'Assemblée offrant « tles dangers infiniment plus graves; et en pareil cas, de deux maux il faut choisir le moindre » . C'est encore le Bien public (2), organe conservateur : « Il y a, dit-il, dans trois millions de suffrages, lorsqu'ils se portent sur un nom, une puisKancc qu'aucune Assemblée ne saurait commùniquor à son préHidcnt. L'élection est une auréole de popularité. Dans une république la popularité est une condition de gouvernement. Elle impose le rexpect aux partisans, le silence aux advcr-
(1) Numrro du 7 octobre 1S48.
(f) Kum^ro ilii 0 octobre 1848. (Lamnrtini*.)
saires. Le pays se reconnait dans son premier magistrat, comme il se reconnaît dans l'Assemblée. Chaque citoyen peut se dire : Je l'ai nommé... j'ai passé en quelque sorte en lui; je suis en essence et en volonté dans sa volonté et dans son essence. Il est moi, je suis lui... Nous ne connaissons pas de plus sûr moyen de populariser et de forliSer la présidence que de l'extraire du sein des masses comme la personnification de leur volonté. Le peuple sera d'autant plus attaché à la République qu'il nommera lui-même les deux pouvoirs... » il en est de même de V Univers et de la Gazette de France. Le National, qui soutient le général Gavaignac, finit par accepter l'élection du président de la République par le suffrage universel, mais il préférerait que le principe inscrit dans la Constitution ne fût pas appliqué pour la première élection présidentielle.
Les journaux avancés tiennent pour l'élection par l'Assemblée. (D'ordinaire ils vantent la sagesse du peuple; pour un peu ils proclameraient son infaillibilité; mais au fond ils se méfient des entraînements populaires, et ils n'ont pas tort.) « Le devoir d'un gouvernement républicain, dit la Démocratie pacifique [V), est de maintenir la République, et non pas de s'agenouiller devant tous les caprices, devant tous les entraînements souvent éphémères d'un corps électoral qui fait son apprentissage. » La Réforme (2) s'exprime ainsi : ^ Élu parle suffrage universel, il élèvera en face de l'Assemblée pouvoir contre pouvoir. Au lieu d'avoir créé un gouvernement, vous aurez préparé une lutte. Élu par l'Assemblée, le président pourra toujours être détruit par un vote de l'Assemblée. En principe, il est dangereux de nommer un président. Élu par le suffrage universel, c'est la dictature en fleur. Élu par l'Assemblée, c'est un roseau. » Les Débats [Z] déclarent que pour eux la lumière n'est pas encore faite. « Ne nous faisons pas d'illusion, disent-ils, l'abolition de la royauté a laissé un vide
(1) Journal de V. Considérant.
(2) Rédacteur en chef : de Ribeyrolles.
(3) 6 octobre 1848.
S58 ]!«APOLEON III.
immense dans le royaume de saint Louis et de Louis XIV,
dans l'empire de Gharlemagne et de Napoléon On a aboli
la royauté, on n'a pas aboli la nature des choses qui veut un pouvoir exécutif et qui le veut fort et indépendant... Si le pouvoir exécutif est faible, on tombe dans l'anarchie; s'il est fort, on sera toujours à la veille d'une usurpation... Le trône est renversé, mais ce trône renversé a été debout pendant quatorze siècles... Si c'est la Chambre qui nomme le président, que sera ce fantôme de président? Quelle indépendance aura-t-il? Ne sait-on pas que tout pouvoir nommé est dans la dépendance de ceux qui le nomment?... De l'autre côté, (on dit ;) Si c'est le peuple qui nomme le président, voyez quelle carrière ouverte aux partis!... Ce sera une guerre civile... Vous aurez beau dire : C'est un président qui est à nommer, d'autres diront ou penseront : C'est un empereur! c'est un roi! Ne croyez pas avoir borné l'ambition du pouvoir exécutif en ayant ^borné ses attributions et sa durée... Vous connaissez bien mal le cœur humain si vous croyez qu'un président, appuyé sur des millions de votes, se contentera longtemps de tenir la première place dans les réunions publiques et d'être la représentation humble et méprisée de ce qui fut la royauté de France! »
C'est le 5 octobre que, dans la discussion du projet de constitution, fut abordée j)ar l'Assemblée nationale la grave question de la nomination du pouvoir exécutif. Félix Pyat, qui parle d'abord, ne veut point de président : « Les corps à deux tètes «ont dos monstres, et les monstres ne vivent pas... Un président nommé par la majorité absolue des suffrages aura une force immense et presque irrésistible. Une telle élection est un sacre bien nutremcnl divin que l'huile de Reims et le sang de saint liouis... L'homme; ainsi investi do cotte magistrature pourra dire ù rAssombléc : .le suis A moi seul le
peuple entier... J'ai six millions (1) de suffrages... Je vaux à moi seul plus que toute l'Assemblée, je représente mieux le
(1) Il ne pentait pai ti bien prédire.
peuple, je suis plus souverain que vous. Citoyens, il y a là un danger, un danger véritable... Hors de l'unité, collision sourde ou flagrante. . . duel infaillible entre les deux parties représentatives de la souveraineté. Tous ces inconvénients tombent si le pouvoir exécutif est ce qu'il doit être, le bras de TAssemblée ; le bras obéira à la tête... Ajoutez le mot héréditaire au président de votre Constitution, et vous avez un roi véritable... » Ce discours fit une profonde sensation dans l'Assemblée, et on le comprend, car c'est la vérité politique même qui parlait par laboucbe de l'orateur. Chose singulière, c'est M. deTocqueville qui lui succéda à la tribune pour soutenir l'élection par le peuple, lui que son passé, ses études, son milieu, sa rare intelligence auraient dû préserver de cette erreur; mais, comme bien d'autres de son bord, il était obsédé, hypnotisé par la peur de la démagogie et par la nécessité d'un pouvoir exécutif fort, et cela passait avant tout. « Le conseil des ministres, ditil, qui ne peut être nommé qu'avec votre concours, est un frein immense... l'Assemblée nationale, au sein de laquelle le conseil des ministres est pris, peut toujours donner le pouvoir exécutif... (celui-ci) n'est que l'agent (de l'Assemblée), mais nous voulons lui donner une certaine force... (^inon) il n'a rien, il ne sera qu'un instrument passif qui sera obligé d'obéir au moindre caprice de l'Assemblée... Eh bien, un système de celte nature, ce n'est que le système de la Convention... Une Convention... est-ce cela que l'Assemblée a voulu? Je ne crois pas qu'elle ait voulu faire une Convention... [Mouvement.) Est-ce que le peuple, est-ce que la nation française n'est pas nourrie dans cette idée qu'elle doit nommer le pouvoir exécutif? Est-ce que pour un grand nombre de citoyens la République ne consiste pas dans cet acte? »
M. de Parieu n'a pas de peine h faire justice de cette argumentation. Il prononce un remarquable discours plein de bon
sens et de sagesse politique « Les membres de l'Assemblée,
dit-il, sont bien plus capables que les électeurs d'apprécier l'aptitude du citoyen qu'il s'agit de porter à la première magistrature de la République... Si la nomination du président a
lieu par le suffrage universel, croyez-vous qu il n'y a pas à craindre un retour vers les souvenirs puises dans les anciennes formes de gouvernement? Et s'il est vrai que ce péril puisse être à craindre, pourquoi vous y exposer? Si quelque prétendant voulait faire valoir ses prétentions sur la France, vous lui auriez préparé à l'avance le cadre de ses adhérents. [Sensation.) Ce que nous voulons, c'est un pouvoir fort envers ceux qui doivent obéir à la loi, un pouvoir faible contre ceux qui font la loi... Quand un président aura été nommé par le suffrage universel, comment l'empécherez-vous de s'agiter, de se débattre contre les chaînes fragiles de la Constitution et de les rompre?... La Convention n'avait pas à côté d'elle un pouvoir exécutif; elle administrait elle-même, elle gouvernait par ses comités... S'agit-il de donner une direction capitale au pays? non; c'est nour exécuter les lois, pour être le premier magistrat de la République que le président sera nommé. Est-ce qu'il y aurait quelque chose d'exorbitant à ce qu'une pareille nomination soit faite par l'Assemblée?... »
D'après M. ^Fresneau, si l'on nomme en un quart d'heure un président de la République par un coup de majorité, on aura fait un président qu'on ne pourra pas prendre au sérieux. D'après 3/. Grévfy «l'Assemblée, qui a été toute-puissante pour l'organisation du pouvoir législatif, scrait-cllc moins puissante pour l'organisation du pouvoir exécutif?... S'il est nommé par la nation, il aura de plus pour lui la force immense que donnent des millions de voix. Or qu'on ne l'oublie pas, ce sont les élections de l'an X qui ont donné à Uonaparte la force de relever le trône pour s'y asseoir. »> M. de Lasiejrie est pour l'ëlection populaire. « On voudrait que celui qui est chargé de représenter le pays n'ait aucune puissance propre, aucune indépendance, aucune règle autre que les délibérations de l'Asiicmbléc nationale clle-nièine. Ce serait la perle île l'ascendant de la France, la mort de sa liberté... Si l'Assemblée venait a changer d'opinion, il faudra donc que celui qu'elle 0 invcHli de sa confiance change comme elle, (^ù sera la liberté du président?... Si le pouvoir exécutif est iuible vis-
à-vis de vous, il ne peut être que faible au dehors... Sous la République, nous voulons que le suffrage universel soit une vérité. La première règle de tout gouvernement, c'est d'être fidèle à son principe. 55 M. de Lamartine vient apporter à cette thèse l'appui de son incomparable éloquence... « Si le président est nommé par l'Assemblée... on dira qu'il n'est que le favori d'un favori. {Sensation.) Votre prérogative à vous, c'est le pouvoir irresponsable... Vous devez vouloir que le pouvoir responsable ait aussi l'origine de sa prérogative dans le peuple tout entier, autrement ce ne serait plus un pouvoir, ce serait une aiguille destinée à marquer l'heure de vos caprices et à reproduire vos oscillations. ( Vive sensation.) Vousavec donc un autre motif d'hésitation dans vos pensées. Eh bien! je vais soulever autant qu'il est en moi le poids secret (jui pèse sur la pensée et sur la conscience de l'Assemblée. (Mouvement général.) A une autre époque, quand il nous a paru qu'il y avait inopportunité entre la situation de la République et des noms d'individus dont le crime est leur gloire [longue interruption)^ nous vous avons apporté ici... un ajournement à la jouissance des droits de citoyen. Ces temps sont changés ; vous qui êtes souverains, vous en avez décidé autrement!... Eh bien!... on craint qu'un fanatisme posthume {sourires) ne s'attache aux héritiers... et n'entraîne la nation dans un danger. Ce danger est-il possible? Je ne le nierai pas; je ne dis ni oui ni non; je ne sais pas lire plus que vous dans les ténèbres de l'avenir {mouvement)^ mais cependant je ne puis m'empêcher de dire que pour arriver à des usurpations... (et ici je ne parle pas des hommes mêmes, je les respecte trop pour leur supposer de pareils projets; moi, je crois à la parole des honnêtes gens; je suis convaincu, comme ils l'ont dit à cette tribune, qu'ils consacreront leur vie à la défense de la République, mais je parle de leurs partis). Eh bien! je dis que si ces groupes, ces factions tentaient une usurpation, elles seraient trompées dans leurs espérances; je dis que pour arriver .à des 18 brumaire dans le temps où nous sommes, il faut deux choses : il faut de longues années de terreur en arrière, et il faut des Marengo
et des victoires en avant, [Applaudissements. — Seiisation, longue interruption...) Est-ce qu'on est bien venu à nous proposer de dire à ce pays, déjà trop refroidi, trop ralenti dans son mouvement vers les institutions populaires : Nous te privons de ta part dans la souveraineté que nous avons à peine écrite, nous t'exilerons de ta propre République? {Agitation.) Est-ce là le moyen de recruter les forces intellectuelles de la confiance, de la foi à la République que nous voulons fonder et que nous ne pouvons fonder qu'avec le concours unanime de ce peuple? Je sais bien que si je voulais glacer davantage l'esprit du peuple, je n'inventerais pas un plus liabile et plus funeste moyen. [Mouvement prolongé .. .) Je ne connais pas sur terre de moyen plus efficace de rattacher la volonté de tous à la forme de la République que d'inviter cette volonté, son vote et sa main, à la nomination du pouvoir exécutif... Voilà un citoyen qui, au lieu de sortir de l'urne avec des millions de voix qui attestent des millions de points d'appui... sortira peut-être... à une majorité quelconque du sein de l'Assemblée... où sera sa force, ou sera son autorité?... Je dirai que le président pourra sortir du scrutin de l'Assemblée avec la suspicion de quelques brigues. Eh bien! de quel respect voulez-vous que celte autorité soit entourée quand on pourra dire à ceux qui l'auront nommé : Toi, tu l'as nommé parce qu'il était ton parent et que tu voulaisgrandir avec lui. [Sensation.) — Toi, tu l'as iioinuié j)arce qu'il était ton ami et (juc tu voulais grandir ta fortune par la sienne [mouvement prolonge,, toi, tu l'as nommé parce qu'on t'a promis une ambassade. {Nouveau mouvement. — Longue interruption. — La séance est suspendue pour donner ii l'agitation générale le temps de se calmer...) En recourant au stiffrajje universel, vous craignez de créer un pouvoir exécutif dont la force pourrait dégénérer en usurpation. Est-il bien temps de porter de la force excessive du pouvoir au moment où un trône vient de rouler dans la poussière?... Lu prudence véritable... est de cherchor par tous les moyens... à créer pour le pouvoir cette force (|ui ne •era jamais de trop d*ici ù longtemps. En mettant dans la
main de chaque électeur le gage de sa participation h la souveraineté, vous lui donnez le droit et le devoir de se défendre contre l'usurpation, et vous ôtez à l'ambition ses plus grandes chances... Si la République venait à succomber par suite d'un fatal conseil que j'aurais pris sur moi de lui donner, je ne m'en consolerais jamais. Mais s'il y a danger à ce que les multitudes se lèvent quelquefois fascinées par certains noms qui les entraînent comme le mirage entraîne les troupeaux, j'ai foi aussi dans la maturité d'un pays que cinquante-cinq ans de vie politique ont façonné à la liberté; et si cette confiance devait être trompée, je dirais encore qu'il y a des époques où il faut dire comme les anciens : Aléa jacta est^ le sort en est jeté! Il faut laisser quelque chose à faire à la Providence qui sait mieux que nous ce qui nous convient... Nous périrons peut-être à l'œuvre, mais nous aurons la gloire d'avoir péri par votre principe... Si le peuple veut qu'on le ramène aux carrières de la Monarchie, s'il veut quitter les réalités de la République pour courir après un météore qui lui brûlera les mains, il en est le maître, après tout il est le roi actuel, il est son propre souverain ; il ne nous restera plus qu'à dire comme le vieux Gaton : Vixlrix causa dus plaçait, sedvicta Catoni. Cette protestation serait Téternelle accusation de cette nation assez imprudente pour sacrifier une liberté si chèrement acquise, et serait notre absolution devant le tribunal de la postérité ! » [Profonde sensation.)
" L'occasion était trop belle pour M. de Lamartine, dit Odilon Barrot dans ses Mémoires (1), de montrer une fois de plus tout ce que son jugement a de faux en politique, et il n'y manqua pas... Il s'est reproduit tout entier dans ce discours où le talent de l'orateur n'est égalé que par les inconséquences et les énormités de l'homme d'État. Les applaudissements, était-ce à l'artiste de paroles ou à l'homme politique qu'ils s'adressaient? L'orateur avait-il mérité l'enthousiasme reconnaissant des républicains pour avoir répandu le faux éclat de
(1) Tome II, p. 447.
son éloquence imagée sur Tarrèt de mort de la République ? pour avoir solennellement livré les destinées de son pays au hasard d'un coup de dé ? pour, après avoir signalé Técueil, y conduire sciemment le vaisseau de l'État? enfin, pour avoir couronné tant de folies par le découragement et le fatalisme ? Oh ! peuple artiste, amoureux et admirateur avant tout de la forme! »
Le premier amendement mis aux voix fut celui de M. Grévy, qui confiait le pouvoir exécutif à un conseil des ministres. Il réunit 158 suffrages et fut rejeté par 643. L'amendement Flocon et Leblond, donnant à l'Assemblée la nomination du président, vint ensuite en discussion. « L'Assemblée, dit M. Flocon, réunit tous les pouvoirs du peuple souverain; dans mon système, elle en délègue une partie et retient l'autre... Le grand danger, c'est de voir la liberté devenir victime d'une usurpation, et je dis qu'avec le système que je combats, une usurpation serait toujours h craindre. En j)résence des deux pouvoirs, il faut un modérateur en cas de conflit; si le pouvoir exécutif est nommé par l'Assemblée, le conflit est impossible; mais quand le pouvoir exécutif est nommé par le suffrage universel, quand les deux pouvoirs procèdent de la même origine, du suffrage universel, où sera la véritable volonté du peuple? C'est pour cela que je crois qu'il y aurait un immense danger à ce que le pouvoir exécutif fût nommé par le suffrage universel. Je ne puis pas admettre la doctrine qui consisterait à remettre les destinées de la Héj)ublique au hasard d'un coup de dé. {Très bien!) Il est facile, quand il se présente une (juestion difficile, d'en renvoyer la solution au peuple en disant : Je m'en lave les mains! {Sensation.) Beaucoup de personnes veulent le |)Ouvoir exécutif éclatant; moi, je le veux modeste et utile. On parle l)('aur()U|) de la nécessité d'avoir un gouvernement fort; moi, je crois (jue le premier besoin d'un pays est d'avoir une bonne administration. Dans mon opinion, le pouvoir exécutif ne doit être que le premier serviteur de l'Etat. Pour conférer à ce pouvoir un rrtlc secondaire, |)()iirquoi faire intervenir le souverain? Il M. Martin {<lc Strasbourg) intervient
au nom de la minorité de la commission et soutient que la raison et la logique s'opposent à la nomination du président par le peuple. « C'est pour la République une question de vie ou de mort. [Exclamation.) La pondération des pouvoirs nous conduit h un conflit, à une impasse, et, au bout, il y a une usurpation ou une révolution. Ce système nous donne un roi électif, il nous donne plus qu'un roi ; dans aucun pays, dans aucim temps, aucune dictature n'a été constituée d'une manière aussi formidable... » M. Dufaure n'éprouve pas ces craintes : « Vous avez un pouvoir chargé de faire les lois, vous avez un autre pouvoir chargé de les exécuter. D'où viendra le conflit? Pourquoi le danger sera-t-il plus à redouter de la part du président nommé par l'Assemblée et irrévocable que de la part du président nommé par le suffrage universel et irrévocable? Nous avons l'exemple de la nomination du pouvoir exécutif par l'Assemblée : c'est la Constitution de Tan III. Qu'en est-il résulté? Quatre années les plus terribles, les plus vides, les plus stériles en vertus, en grandes choses, qui aient paru depuis cinquante-cinq ans. Qu'en est-il résulté ensuite? Que ce pouvoir affaibli a tendu la main à un parti pour envoyer ses adversaires à Sinnaraari! Qu'en est-il résulté enfin? Qu'au 18 brumaire, la France, fatiguée de ce gouvernement, a applaudi à l'attentat et s'est jetée dans les bras du despotisme ! [C'est vrai! c'est vrai!) Quand le chef du pouvoir exécutif aura été nommé par ses concitoyens, il y aura encore des dangers. Comment y pourvoir? Parla constitution, en définissant nettement les limites de l'un et de l'autre pouvoir. » [Très bien ! très bien !)M. Victor Lejranc parle dans le même sens. L'amendement Flocon et Leblond est rejeté par 602 voix contre 21 1 (1). Puis est adopté, par 627 voix contre 130, l'article 43 de la constitution, ainsi conçu : « Le président est nommé, au scrutin secret et à la majorité absolue des votants, par le suf-
(1) Proudhon avait déposé un amendement ainsi conçu : « Dans le cas où le suffrafje universel n'amènerait pas une majorité absolue pour un des candidats à la présidence de la République, la nomination... sera faite par le peuple de Paris. »
frage direct de tous les électeurs des départements français et de l'Algérie. »
« L'intrigue, — dit la Presse (1), — a été battue... 602 voix viennent de lui crier : On ne passe pas!... Il n'y a en présence que deux svstèmes sérieux : celui qui repousse le président comme une superfétation et un danger, et celui qui, instituant un président, le fait nommer par le suffrage universel. Entre les deux systèmes il n'y a place que pour une inconséquence, un contresens, une absurdité. Vous nommez un président qui a aujourd'hui une majorité; mais si cette majorité change, le destituera-t-elle? Non, car il est irrévocable... Qui cédera? personne. Voilà donc la guerre déclarée. Le pouvoir exécutif à l'époque du Directoire était nommé par les Chambres...; (alors) la France ne trouve que des motifs de honte et de tristesse. . . , (et,) succombant sous le poids de son ignominie, il finit par sauter par les fenêtres, aux applaudissements de la France indignée. » Le Journal des Débats (2) continue à se tenir sur la réserve, mais il dit aux membres de la gauche : « Et vous aussi, républicains de la veille, vous avez donc peur du sui^ frage universel! Vous avez trouvé le peuple bon pour vous nommer représentants, vous ne le trouvez plus bon pour nommer un président de la République ! Vous vous défiez des masses, vous redoutez leur cntraincment, leur inexpérience, leur légèreté ! »
Dans la séance du 9 octobre, M. Antony Thouret monte à la tribune pour soutenir un amendement ainsi conçu : « Aucun membre des familles qui ont régné sur la France ne j)0urra être («lu président ou vico-président tic hiHépuhli(|ue. » — « Vous avez le droit, dit-il, de les exclure des deux hautes ma(;islrature8 de la Ilépubli(|uc, où ils seraient si commodément placé» pour la renverser... Mon amoiuUMUonl sera défendu, d'une part, par les graves enseignements de l'histoire; de l'autre, par la sagesse des représentants <|ui m'écoulcnt et dont le devoir est de défendre la Hépublicpic contre ceux que
(1) Kumnro du 8 octobre 18V8.
(S) tbid.
l'histoire me donne le droit d'appeler les ennemis naturels de la République. » — M. Voirhaye lui succède : « Il est évident pour tous qu'une naissance royale ou impériale n'est pas un bon moyen de faire son éducation républicaine; il est évident pour tous que, quand une République vient de s'établir dans un pays qui a été longtemps monarchique, où les citoyens qui sont nés sur les marches du trône... ne peuvent peut-être pas avoir puisé dans leur naissance, dans leur éducation, l'amour de la République, c'est une chose sage, juste, de les tenir dans je ne sais quelle suspicion patriotique; ce n'est pas aux princes qu'il faut demander un enseignement républicain. Quant au parti qu'il y a à prendre, nous différons d'avis avec M. Antony Thouret; faut-il (et voilà toute la différence), faut-il dire au peuple — qui sans doute n'est pas disposé à confier à un homme qui a été prince les destinées d'une République nouvelle, — faut-il dire au peuple dans la constitution : Il y a interdiction, — ou bien faut-il s'en rapporter à l'admirable bon sens du peuple? faut-il s'en rapporter à ses instincts démocratiques? [Agitation.) ...Nous croyons que l'instinct démocratique qui est en France n'ira pas chercher un ennemi de la République pour le placer à sa tète. »
M. de Ludre déclare qu'il a confiance dans l'instinct du peuple, mais qu'il veut, précisément parce qu'il le respecte, lui épargner toute occasion de faire fausse route. (Sourires.) — Pour M. Coquerel, « on demande quoi? Une loi contre un homme! {Rumeurs.) Avec un peuple comme le peuple français, une exclusion est une désignation! » [Sensation.) M. Lacaze parle aussi contre l'amendement : « Quant à celui qui pourrait affecter des prétentions à la souveraineté, il est là, qu'il s'explique! Il a protesté de son dévouement pour la République; devons-nous le juger capable de manquer à cet engagement solennel? »
A ces mots, tous les regards se portent sur le prince, qui se
lève et demande la parole. L'Assemblée entière lui crie :
u Parlez ! parlez ! »
« Je ne viens pas parler, dit-il, contre l'amendement. Ger-
tainement j'ai été assez récompensé en retrouvant mes droits de citoyen pour n'avoir maintenant aucune autre ambition. Je ne viens pas, non plus, réclamer pour ma conscience contre les calomnies qu'on m'a prodiguées et... {l'orateur s'arrête un instant) le nom de prétendant qu'on me donne. Mais c'est au nom de trois cent mille électeurs qui m'ont élu que je viens réclamer [il s'interrompt de nouveau)^ et que je désavoue le nom de prétendant qu'on me jette toujours à la tête! » Sur. ce, le prince quitte brusquement la tribune et retourne à son banc. L'Assemblée reste quelques instants sous le coup de la surprise causée par la brièveté de cette déclaration péniblement formulée. Évidemment le prince n'était pas prêt, mais il n'avait pas cru pouvoir garder le silence devant la mise en demeure si impérieuse du précédent orateur. L'impression était celle de la déception, et, précisément à cause de cela, à cause de cet insuccès oratoire, M. Antony Thouret remontait à la tribune et déclarait insolemment à haute et intelligible voix qu'après ce qu'il venait de voir et d'entendre il retirait son amendement comme désormais inutile. Et l'Assemblée (1), partageant sans doute ce sentiment, rejetait un amendement de M. de Ludre^ tendant aux mêmes fins. Parce que le prince s'était monlré'piètre orateur, on concluait que l'homme n'était pas ù craindre. O légèreté française!
« M. Bonaparte, dit la Patrie (2), s'est exprimé avec un embarras qui démentait mieux que toutes les protestations cette qualité de prétendant!... n — « D'un air timide et embarrassé, dit V Union (li), — jusqu'à l'humilité; d'une voix fortement émue et qui s'harmonise assez mal avec une accentuation germanique fortement prononcée, M. Louis Bonaparte déclare : H qu'il repousse cette qualification de prétendant... » , puis,
(1) Une (grande partie de l'Aiicmblce orcueillit cette insolcnro pur dts ('clnts de rire. Celui i|ui en était l'ubjct opposait ù cette iniidtc son vi8a|<c impasBililo ot ton regard terne; peut-être couvait-il en ce moment, dani Ici repli* de «n pouKéc, l'éclaUnte revanche qu'il devait prendre plui tord. » (Odilun lUnnuT, Mémoirts, I. II. p. 451)
(1) Kuméro du 10 octobre 1848.
(3} Ibid
comme l'écolier qui n'est pas bien certain d'avoir récité sa leçon tout entière, il promène sur l'auditoire un œil mal assuré, hésite, se consulte et finit par rejoindre ce bon M. Vieillard, son maître bien-aimé, qui l'attend sur son banc comme Mentor attendait Télémaque à la suite de leur naufrage. Est-ce donc un naufrage que la démarche de M. Louis Bonaparte? Nous laissons à l'Assemblée encore stupéfaite le soin de prononcer... M. Antony Thouret aura assurément, comme esprit malin et caustique, tous les honneurs de cette journée. On n'est pas sans pitié avec plus d'égards et de goût... « — Le National n'est pas moins impitoyable : « Il s'est dirigé lentement et avec une émotion mal déguisée vers cette tribune si fatale aux médiocrités et aux impuissances. Il a dit à peine quelques paroles, et pourtant la voix lui a manqué plus d'une fois... Laborieuse allocution, prononcée avec un accent étranger qui excuse les fautes de langage de l'orateur (?). Nous sommes forcés de traduire, car ce n'est pas précisément en français (ju'il s'est exprimé... Il ne manquait à ce pauvre spectacle que les électeurs qui ont nommé M. Louis Bonaparte. Nous ne voulons pas être trop cruels envers un homme condamné à cet accablant contraste en sa propre personne, d'une telle insuffisance et d'un tel nom! » — Fallait-il que le National jugeât cet homme redoutable pour oser conclure — et dans quel langage! — d'un insuccès de tribune à une incapacité notoire! Le journal ajoute : « ...Tant que vous ne vous découronnerez pas vous-même de cette auréole d'emprunt dont vous affublent des partisans officieux, vous serez à bon droit suspect au républicanisme français, et vous resterez pour lui un prétendant qui n'ose pas s'avouer... Quels sont vos mérites, vos services? Nous interrogeons votre passé, et il nous répond par ces deux mots, qui sont toute votre histoire : Strasbourg! et Boulogne!... L'Assemblée a rendu un solennel hommage au peuple français en refusant d'inscrire dans la Constitution une précaution quelconque contre les prétendants... » La question du bannissement de la famille Bonaparte était restée en suspens. Dans sa séance du H octobre, l'Assemblée T. I. 24
adopte, sans discussion, et par assis et levé, la proposition dont voici le texte : « L'article 0 de la loi du 10 avril 1832, relative au bannissement de la famille Bonaparte, est abrogé. ?>
« A partir de la révolution de Février, dit le Siècle, le décret de bannissement de la famille de Napoléon avait été lacéré, comme les traités de 1815; il était, comme eux, une représaille de l'étranger contre nos vingt-cinq années de victoire; il était imposé à la France au même titre que notre rançon, que l'interdiction de relever les fortifications d'Huningue et que tant d'autres humiliants sacrifices... L'Assemblée a voulu arracher du recueil de nos lois une page néfaste qui rappelait les plus mauvais jours de la Restauration. »
Dans la séance du 12 octobre, la discussion de la Constitution continue, et M. Mathieu de la Drame propose un amendement disposant que l'Assemblée a le droit de suspendre aux deux tiers des voix le président de la République. « Certes, dit-il, une usurpation n'est pas à redouter... Mais ce qu'on peut redouter, ce sont des tentatives... L'Assemblée nationale a droit de mettre le président en accusation, mais c'est là une garantie qui est vaine... S'il faut des preuves... ; des preuves, on n'en aura jamais!... « L'amendement est repoussé, après celte réponse de M. Vivien « que la crainte des conflits était chimérique, les pouvoirs étant essentiellement distincts, puique l'Assemblée fait les lois et que le président les exécute (i) » . Le général Gavaignac avait dit (2) : « Il y a huit mois, la mesure avait un caractère de sûreté générale ; aujourd'hui, elle en aurait un tout personnel. Ce serait une mesure de circonstance contre un homme, l'interdit jeté sur le choix d'un peuple; le désir que j'ai de connaître enfin le choix de la nation est devenu une soif ardente. »
L'Assemblée vote l'oblijfation du sermciil pour le président de lu République. M. Crcinicux l'avait combaltuc en rappelant
(1) ■ Toujours cetle admirable •implicite, celte même niuitcric politique, inconetvable ches (loi liommc* il'ctprit et d'expérience. •< (Odilun IhniioT, Mémoires, . II. p. 451.) (S) Odilun Uaiiiiot, Mémoire$, t. Il, p. 47S.
que le gouvernement provisoire l'avait abolie comme une cause d'immoralité. M. Vévêque d'Orléans lui répondit que faire paraître le président devant Dieu, la main étendue, lui promettant de garder la Constitution inviolable et de consacrer sa vie à la défendre, c'était placer la Constitution sous la plus puissante des sanctions, celle de la religion. « Qui se trompait, ajoute Odilon Barrot dans ses Mémoires (1), du Juif ou de l'évêque catholique? L'événement a répondu, et il était facile à pressentir. Ce qu'il était plus difficile de prévoir, c'est que ceux-là mêmes qui invoquaient la religion du =orment comme la plus puissante des garanties, et qui faisaient intervenir Dieu dans les engagements d'un homme, seraient les premiers à bénir et à glorifier au nom de ce même Dieu le parjure éclatant de cet homme. »
Une proposition d'ajourner l'élection présidentielle, fixée au 10 décembre, fut repoussée par 587 voix contre 232. « La France a soif d'un gouvernement! » disait M. Diipin. L'impatience de la majorité était telle qu'on parla même de faire procéder à cette élection avant que la Constitution fût promulguée.
A(>itation bonapartiste. — Le mouvement se prononce en faveur du prince. — Journaux napoléoniens, le Petit Caporal, etc. — Bruit d'un soulèvement bonapartiste; 24 octobre, lettre du prince Napoléon-Jérôme qui le dément; 25 octobre, déclaration de M. Dufaure à l'Assemblée; le prince Napoléon; Clément Thomas; tumulte. — Clément Thomas remonte à la tribune et accuse le prince Louis d'être un candidat à l'Empire; nouveau tumulte. — Dépit du National. — Le prince assiste rarement aux séances de l'Assemblée; réflexions d'Odilon Barrot dans ses Mémoires. — 26 octobre, discours du prince Louis à l'Assemblée. — Grand effet. — La légende de sa nullité s'effondre. — Réponse de Clément Thomas. — Singulière attitude de l'Assemblée. — Presque tous les journaux parisiens combattent la candidature du prince, V Union, le Constitua tionnel, le Bien public (Lamartine), la Révolution démocratique et sociale (Delescluze), le Peuple (Proudhon), la Liberté de penser (Jules Simon), les Débats, le Siècle, qui soutient le général Cavaignac; i« National surtout aussi,
(1) Tome II, p. 473.
qui accuse le prince d'avoir rempli à Londres les fonctions de policeinan; la vérité sur cette légende. — La Presse, par la pluuie d'Emile de Girardin, apporte un appui considérable au prince, qui a encore pour lui la Gazette de France, la Liberté, V Assemblée nationale, et enfin le Constitutionnel, qui finit par se rallier sous l'inspiration de M. Thiers. — La presse de province; un très {p"and nombre de journaux soutiennent la candidature princière : le Courrier du Havre, le Journal de l'Aisne, le Capitofe de Toulouse, le Mémorial des PyrénéeSy le Journal du Loiret, VÉctio de VOise, V Hebdomadaire de Réziers, VAube de Troves, le Mémorial bordelais, la Gazette du Languedoc, V hclaireur de r Hérault, le Périgord, V Opinion du Gers, la Province de la Haute-Vienne, V Argus soissonnaîs, l'Union franc-comtoise, le Journal de Rodez, VÉcho de Vésone, Vlndicateur de l'Hérault, le Journal de Maine-et-Loire, le Journal de ta Nièvre, etc. ; la combattent : le Messager du Nord, le Moniteur de l'armée, la Gazette du Midi, le Peuple du Puy-de-Dôme, le Breton, le Courrier du Nord, la Démocratie des Huutes-Pjrénées, le Courrier de Nantes, la Fraternité de l'Aude, le Franc-Comtois, le Bien public de la Haute-Marne; ['Impartial de la Meurlhe, VÉcho du Nord, etc. — Les journaux étrangers : le Heraldo, la Espana, l'Émancipation de Bruxelles, le Moming-Post, le Morninq-llerald, le Northen-Star, le Globe, presque tous contraires à la candidature du prince.
— Opinion du journal belge l'Observateur. — Les journaux comiques : le Charivari, la Bévue comique, V Assemblée nationale ccmique. — Chansons, brochures, lettre», affiches et comités électoraux. — Attitude des hommes politirpies, de Cormcnin, Ferdinand Barrot, Boulay de la Meurthe, Léon Faucher, Thiers, Bugeaud, Changarnier, Mole, Odilou Barrot, Berryer, Falloux, Montalembert, Guizot, duc de Broglie, Victor Hugo, Crémieux, tous pour le prince;
— contre : Etienne Arago, George Sand. — L'évèque d'Orléans, membre de l'Aisemblée, et le cardinal de la Tour d' .Auvergne, évèipie d'Arras, se prononcent pour Cavaignac; mais l'évèque de Langre» et l'abbé Leblanc, députés, te prononcent pour le prince avec la grande majorité du clergé. — .\ttitude de l'aruu'ïe; outre Changarnier, Bugeaud, les généraux Bedeau, Bulhières, Oudinol, Lcbrcton, Baragucy d'Ililliers jirennout parti pour Louis-Napoléon. — Lettre du général Stourm en faveur ilu prince. — Déclaration «lu prince aux délégué» du congre» de» journaux de proviiu'c; sa lettre aux ouvriers charpentier» de Troye»; »a lettre au Constitutionnel sur Ir» affaires »le Hume, 2 tléceinbrc IHVS; »a lettre nu nonce du l'apc, où il se prononce poiu' le maintien du pouvoir (enqiorcl. — Déclaration du cardinal .\ntonelli sur la résolution du l'apc de ne pn» chercher un refuge en France, où le chef du gouvj'rueuu'ut est le fil» d'un régicide. — MM. Thier», .Mole, Berryer veulent réiliger le mitnirestc du prince; celui-ci iinpo»e le sien. — Circulaire Aristide Ferrère. — .Altitude du général Cavaignac; lettre du banquier Odicr; répi)n»o du mini»tre do l'intérieur, Dufauri-, (|ui fait l'éloge de Cavaignac; intervention des autres ministres dan» la lutte élcittorolc; de» brochures favorables ù Cavaignac, de» portrait», de» biographie» sont répandus .'i profusion ju»(|uc dans le» casernes. — Odilou Itarrol, dan» ic» Mémoires, tiéclare (|uc l>avaignac n'a rien négligé pour assurer le »uccè» do »on élection. — \lanifeittationK de 1» place Vendôme. — Aviuit ht fin de nuvrudtre, le prince s'occupe ilc la formation de »on premier ministère.
— La (|uc»tion d'argent c«t un de »e» souci»; vaine préoccupation. — Le» ancien» militaire» sont pour lui de merveilleux agrutu électoraux (pii ne lui coAtont rien. — Le» révélation* faite», en noùl 1H51, par le joiu'ual le Messager Je i'Aitemblée »ur ce qu'aurait fait le priru'e en novembre IKVS pour se prorurcr de l'argent. — Élection du 10 déceudirc. — I<e Journal ilit Débats. — C« <|tt« dUont Berryer à la réunion de la rue de l'oiticr», Loniarline dnus le
Bien public, de Girardin dans la Presse; ce que disait plus tard Félix Pyat. — Les journaux anglais. — Lettre de Léon Faucher à un ami sur la valeur de Louis-Napoléon. — Les journaux rouges parlent de coup d'Etat. — La Patrie, — Préoccupation du président de l'Assemblée, M. Marrast; réponse attribuée à Changarnier. — Le peuple avait élu non un président de la République, mais un empereur.
Dès que la question du pouvoir exécutif eut été réglée, l'agitation bonapartiste recommença. L'idée d'un pouvoir fort s'était emparée de l'esprit de la nation. Tous les renseignements qui arrivaient des départements annonçaient (1) qu'il se faisait un grand travail dans l'àme des masses, et que le mouvement napoléonien se prononçait de plus en plus.
Les journaux bonapartistes rentraient en scène. Le Peut Caporal écnvait^ dans son numéro du 15 octobre : « Qu'est-ce que l'épée d'Austerlitz? Vous le savez, vous qui utilisiez les loisirs de votre prison en traitant de la constitution de l'artillerie et de l'extinction du paupérisme. Est-ce le glaive envoyé à Clovis par l'empereur Anastase?Non! Le fer de Clovis, ébréché par l'assassinat, fut brisé comme un verre à la défaite d'Arles! L'épée de Gharlemagne? Non! Elle repose près du «grand empereur dans le caveau d'Aix-la-Chapelle. Celle de Philippe-Auguste? Elle fut brisée à Bouvines. Celle de saint Louis? Non! les tronçons en furent enfouis sous les ruines de Carthage. Celle de François 1"? Non, le roi chevalier la rendit à Pavie. Celle de Henri lY? Les favoris de la Reine en firent un poignard, dont ils armèrent le bras de Ravaillac. Non! toutes celles-là furent ensanglantées, et l'épée d'Austerlitz est vierge. L'épée d'Austerlitz... c'est l'intelligence, c'est le génie qui, après trente ans, rayonnent sur la France, c'est le regard paternel jeté par l'Empereur sur les invalides de son armée, sur les souffrances de l'ouvrier; c'est la vaste intelligence qui comprenait tous les besoins du pays... qui créait le Code... c'est le génie qui se leva sur le chaos révolutionnaire et illumina quinze ans la patrie. Prince, vous êtes l'héritier de l'épée d'Austerlitz! » Dans le numéro daté 16 au 22 octobre
(1) Odillon Baiirot, Mémoires, t. II, p. 465.
1848, le Petit Caporal s'écrie : « On l'aime : saluant respectueusement les blessés prussiens, hommage rendu au courage malheureux ; donnant un parterre de rois au génie de Talma ; brûlant les preuves qui devaient envoyer le comte d'Hadzfeld à l'échafaud pour ne pas faire pleurer une femme, une mère; détachant la croix pour en décorer un brave, oublié par ses officiers; partageant le modeste repas de ses grenadiers au bivouac d'Austerlitz ; jetant son manteau aux épaules d'une cantinière sous l'âpre vent de la Bérésina; embrassant son armée sur la joue du général Petit, à l'heure des adieux de Fontainebleau ; relevant le courage de la veuve et assurant le sort de l'orphelin, apparaissant soudainement dans la cabane du pauvre... Prince, vous aussi, vous avez été touché des misères du peuple et, prisonnier, vous avez écrit un livre sur l'extinction du paupérisme... »
En novembre, il dit : « En descendant au fond de sa conscience, le prince Louis y aura rencontré la mémoire de l'œuvre napoléonienne, et, communiant sous les mêmes espèces, l'oncle et le neveu se seront trouvés face à face dans le sanctuaire des mystères psychologiques. Alors le prince aura courbé la tête et recueilli pieusement les sublimes leçons du grand homme : la République est aujourd'hui le seul gouvernement possible: aveugle qui le nierait; opérez cette œuvre de fusion qui sera l'éternelle garantie de l'ordre... amnistie complète... Votre cœur s'est ému déjà au spectacle des souffrances de la classe laborieuse; éludiez i\ nouveau cette question... F/association doit sauver le monde... Laissez h In pensée sa liberté... l'aigle ne veut point de chaînes; plus de guerre; encouragez l'industrie; protégez l'agriculture, ces deux mamelles de n'Uni; In pnix pnrtout, la paix toujours, a nioins que..,? Renseignez le peuple..., appelez i\ vous les capacités les plus hautes, les intelligences les plus nobles, les dévouements les plus désintéressés... L*armée votera tout entière pour Louis-Nnpoléon; Louis'Napoléon, c'est Télu de MarengOf d'Austerlit/, de \Va{[ram, deChanipnubcrl. Au nom de Napoléon Tarniéc doit toute sa gloire, toute sa popularité;
au général Gavaignac que doit-elle? Quelques croix d'honneur ramassées sur les barricades!... «
La candidature du prince à la présidence de la République se posait d'elle-même. La France entière prononçait le nom de Napoléon.
Le 24 octobre, les journaux publiaient la note suivante, qui leur était envoyée par le prince Jérôme-Napoléon Bonaparte : « Des personnes bien informées ayant averti le représentant Louis-Napoléon Bonaparte que des insensés travaillaient dans l'ombre à préparer une émeute en son nom dans le but évident de le compromettre aux yeux des hommes d'ordre et des républicains sincères, il a cru devoir faire part de ces bruits à M. Dufaure, ministre de l'intérieur. Il a ajouté qu'il repoussait énergiquement toute participation à des menées si complètement opposées à ses sentiments politiques et à la conduite qu'il a tenue depuis le 24 février. »
Le lendemain, à la Chambre, M. Dufaure disait : « J'ai lu avec un profond étonnement cette note... J'ai déclaré immédiatement à notre collègue que les personnes qui se disaient bien informées étaient très mal informées {rires); que je pouvais assurer que dans la capitale il y a des éléments de désordre, mais de toute autre couleur {nouveaux rires) ; qu'il ne se préparait aucune émeute en son nom. {Hilarité et appro' bation.) Je regrette que notre honorable collègue, M. Louis- Napoléon Bonaparte , en faisant imprimer la lettre dont je viens de parler, n'ait pas jugé à propos, pour rassurer un peu l'opinion, d'ajouter aux renseignements que lui avaient donnés des personnes qu'il dit bien informées les renseignements très positifs que le ministre de l'intérieur lui donnait. {Très bien ! bravo !) Il en est résulté que contre sa volonté, certainement, il a inspiré des inquiétudes qu'il aurait ainsi calmées. » {Nouvelle approbation.)
Le prince Jérôme-Napoléon Bonaparte monte alors à la tribune. De toutes parts on crie : « Non ! . . . pas vous ! . . . Louis ! . . . Louis ! . . . l'autre ! . . . l'autre ! « — «J'ai demandé la parole» , commence-t-il... Toute l'Assemblée l'interrompt : «L'autre! Louis!
Louis ! » Tous les regards se dirigent vers le banc où siège d'ordinaire le prince Louis, mais il est absent. Le prince Jérôme recommence : « C'est moi... » Pour la troisième fois, on l'accueille de même : « Pas vous ! Louis ! l'autre ! » Enfin il parvient à prononcer cette phrase : « C'est moi qui ai adressé aux journaux la note dont il s'agit... » M. Clément Thomas se lève alors et dit : « Ce n'est pas la première fois que je constate l'absence de M. Louis Bonaparte... [Un membre s'écrie : Il n'y estjamais ! — On rit.) D'où vient donc qu'on ait la prétention de se présenter comme candidat... « L'Assemblée, irritée de voir l'orateur s'engager sur un terrain comme celui-là, l'interrompt longuement par de vives rumeurs. Mais il continue à foncer, comme le taureau, droit devant lui : «... Vous ne pouvez pas nier qu'il y a des personnes qui vont se présenter comme candidats à des fonctions très élevées ; eh bien! je dis, moi, que ce n'est pas en ne se présentant pas aux séances, en s'abstenant dans les votes les plus significatifs, ce n'est pas en évitant de se prononcer dans les questions qui intéressent le plus le pays, ce n'est pas en évitant de dire ce qu'on veut, où l'on va, qu'on peut prétendre gagner la confiance d'un pays démocratique comme la France. [Très bien !.. . — S'adressant alors au prince Jérôme quil' interrompt :) Je lui demanderai s'il n'est pas vrai que des agents parcourent les départements en proclamant la candidature de son cousin, je lui demanderai si ce fait n'est pas vrai et si on ne s'adresse pas pour cela à la partie la moins éclairée de la population et en appuyant sa candidature des promesses les plus absurdes. {Mouvement.) 8i cela est vrai, cette candidature est des plus singulières. [Bruit.) Je demanderai à M. Napoléon Bonaparte à quel litre son cousin peut se présenter comme candidat A la j)r(''si(leiice do la Bépubliquc. [Nouveau tumulte .) .\ii\ii regarde comme un bon citoyen, mais je dis que pour prétcn<Irc à une position si élevée, si importante, il faut s'appuyer sur des titres réels... » [Lonrjue interruption.) M. Pierre Boiuipartc s'approche de la tribune et interpelle avec violence l'orateur. Des cris : A l'ordre! s(« ("ont entendre de toutes parts. Un grand nombre de nirnd)rL's <piil-
tent leur place et descendent dans riiémieycle. Le tumulte est intense durant quelques minutes. Le prince Jérôme-Napoléon Bonaparte remonte à la tribune : « Je ne viens pas, dit-il, répondre à M. Clément Thomas, je croirais manquer aux convenances si je le suivais sur le terrain où il s'est placé si malencontreusement. [Rires.) Il n'avait pas le droit de venir poser ici une candidature quelconque. Je demande à l'Assemblée, par un ordre du jour motivé, de déclarer que M. Thomas est sorti de son droit. [Exclamations générales.) Sinon cette tribune ne serait plus qu'une arène de luttes personnelles, ce qui serait indigne d'une grande Assemblée. •» [Assez! l'ordre du jour !) M. Clément Thomas veut jouer jusqu'au bout son rôle d'enfant terrible : « Le citoyen Jérôme Bonaparte a ditque j'étais venu porter à cette tribune une candidature. Ce n'est pas là ce que j'ai fait. J'ai rempli un devoir, parce que celui dont il est question et qui se porte candidat à la présidence n'est pas un candidat à la présidence, mais un candidat à l'Empire. » [Exclamations.)
Le iVfl//or?a/(l), rendant compte de cette séance, dit à propos du discours de Dufaure : « Nous donnerions difficilement une idée de la gaieté que ces paroles ont fait éclater dans l'Assemblée... C'est une réclame ! criait-on à la fois de tous les côtés. Et les rires recommençaient de plus belle. M. Louis Bonaparte n'assistait pas à la séance, c'est assez son habitude; en général il ne se prodigue pas, et l'on dirait qu'il se plaît à envelopper dans un nuage mystérieux l'éclat de son nom et la majesté de ses secrètes espérances... L'incident dont il a été l'occasion lui aurait appris que tous les moyens ne sont pas bons pour occuper de soi le public, que la nation française est railleuse de sa nature, et que le charlatanisme a chez nous peu de chance de succès quand il est assez maladroit pour se faire prendre en flagrant délit. M. Jérôme Bonaparte a fait d'inutiles efforts pour relever son cousin de cet état piteux. 11 y a des fautes irréparables. » Le National sentait déjà monter le flotdubona-
(i) Numéro du 26 octobre.
partisme; pourtant il ne se résignait pas à se l'avouer à soimême, et il prenait son désir pour la réalité. Le prince, en effet, ne venait pas régulièrement à l'Assemblée; il s'y montrait le moins possible, et, en cela, il faisait preuve d'habileté; il sentait qu'il était nécessaire de garder sa distance et de ne pas se mêler trop souvent au commun des martyrs. « Ceux des représentants, dit Odilon Barrot (1), qui, en admettant Louis- Napoléon comme représentant, avaient espéré qu'une fois assis sur les bancs de l'Assemblée, ils auraient tous les jours l'occasion de l'interpeller, de l'attaquer et de l'amoindrir, furent déjoués dans leurs calculs. Louis-Napoléon n'assistait, en effet, que bien rarement aux séances (2), et lorsque, par accident, il s'y élevait quelque débat à son sujet, ses cousins se chargeaient de parler pour lui. Il savait bien que ce n'était pas là qu'était sa force; ses chances étaient ailleurs, et il n'en négligea aucune. « Après ce qui s'était passé à la séance du 25 octobre , le prince ne crut pas pouvoir garder le silence, et le lendemain même il venait lire à la tribune de l'Assemblée le discours suivant : «Citoyens représentants, l'incident regrettable qui s'est élevé hier à mon sujet ne me permet pas de me taire. Je déplore profondément d'être obligé de parler encore de moi, car il me répugne de voir porter sans cesse devant cette Assemblée des questions personnelles, alors que nous n'avons pas un moment A perdre pour nous occuper des intérêts de la patrie. {Adhesiotis.) Je ne parlerai pas de mes sentiments et de mes opinions; je les ai déjà exprimés, et jamais personne n'a pu encore douter de ma j)an)le. Quant ii ma conduite parlementaire, de môme que je ne me pormeltrai jamais de demander compte ù aucun tic mes collègue»» de ciflle (ju'il entend tenir, de même je ne reconnais i\ aucun le droit de m'interpcllcr sur la mienne. Ce compte, je ne le dois (|u'ii mes commettants. De quoi m'accuse-t-on'? D'accepter du sentiment j)()pulairc une candidature que je n'ai po» recliercliéc et <|ui m'honore. l'Ji bien! oui, je l'accepte, cette
(1) Mémoiret, I. III, p. 18.
(I) Il t'éuil fait iiuuriro au Coinilâ do l'inilruclion publique. (Voir la Presse du 10 octobre 1848.)
candidature, parce que trois élections successives et le décret unanime de TAssemblée nationale contre la proscription de ma famille m'autorisent à croire que la France regarde mon nom comme pouvant servir à la consolidation de la société ! {Réclamations nombreuses et énergiques.) Ceux qui m'accusent d'ambition connaissent peu mon cœur... [Sourires.) Si un devoir impérieux ne me retenait pas ici, si les sympathies de mes concitoyens ne me consolaient pas de l'animosité de quelques attaques et de l'impétuosité même de quelques défenses, il y a longtemps que j'aurais regretté l'exil... (//<^em//^^/on.) Il n'est permis qu'à peu de personnes d'apporter ici une parole éloquente au service d'idées saines et justes. N'y a-t-il donc qu'un moyen de servir son pays? Ce qu'il lui faut surtout, ce sont des actes; ce qu'il lui faut, c'est un gouvernement ferme, intelligent et sage, qui pense plus à guérir les maux de la société qu'à les venger. Ce gouvernement sera à même de repousser, par sa seule force, mille fois mieux qu'avec les baïonnettes, les théories qui ne sont fondées ni sur l'expérience, ni sur la raison. Je vois qu'on veut semer mon chemin d'écueils et d'embûches. Je n'y tomberai pas. Je suivrai la voie que je me suis tracée sans m'irriter des attaques et 'montrant toujours le même calme. Rien ne me fera oublier mes devoirs. Je n'aurai qu'un but : celui de mériter l'estime de l'Assemblée, et avec elle la confiance de ce peuple magnanime qu'on a si légèrement traité hier. [Nouvelles réclamations.) Je déclare à ceux qui voudraient organiser contre moi un système de provocation que dorénavant je ne répondrai à aucune interpellation, à aucune espèce d'attaque de la part de ceux qui voudraient me faire parler quand je veux me taire. Je resterai inébranlable contre toutes les attaques, impassible contre toutes les calomnies. » La réponse était faite de main de maître. Elle était pleine de crânerie, comme d'habileté politique. Cet homme n'était donc pas le minus habens,\e piètre sire (1) qu'on disait. Mais on lui
(1) C'était pour ces profonds politiques de l'Assemblée, qui devaient se faire rouler par lui, non seulement un incapablç, mais un homme taré. Un député d'alors, un de ceux, — et non des moindres, — qui devaient plus tard être
avait fait cette réputation-là, et les grands esprits de la majorité conservatrice de l'assemblée, par un aveuglement qui confond, Tacceptèrent longtemps comme parole d'Évangile. Ils croyaient sans doute qu'il ne faisait que lire ce qui avait été écrit par son ancien précepteur M. Vieillard.
M. Clément Thomas monte à la tribune : « Je voulais savoir, dit-il, si ce qu'on raconte partout de la candidature de M. Louis Bonaparte, des démarches qui sont faites dans les départements pour pousser à cette candidature, n'étaient pas aussi un complot organisé dans le but de le rendre suspect à tous les partisans de la liberté en France. [Rires.) Je lui avais demandé de quels titres il l'appuierait, il nous a dit que c'est sur son nom. Eh bien! il nous reste à savoir si les Français, après avoir combattu pendant soixante ans pour la liberté, trouveront cette garantie suffisante. » — L'orateur descend de la tribune. Pas un mot n'est prononcé. Aucun mouvement ne se produit dans l'Assemblée. Tous ces hommes semblent paralysés et accablés par le sentiment de l'inéluctabilité de l'événement qui se prépare. Le président se lève et déclare que le procès-verbal est adopté.
La presse parisienne presque tout entière attaque le prince et combat passionnément la candidature qu'il vient de poser.
L'Union déclare que Louis Bonaparte n'est qu'un nom et que sa cause est un fétichisme. Néanmoins elle reconnait qu'il a les plus grandes chances. « C'est ( 1 ) une honte, c'est une misère, c'est un mystère, c'est une folie, c'est tout ce qu'on voudra ; c'est un fait!,.. Fn France, il y a un sentiment qu'on n'avoue pas, et il est pourtant universel, c'est le besoin du pouvoir... Louis- Napoléon (2)... parait plus propre à recevoir une impulsion dans le sens de la majorité ; pour les uns, il est un but, un terme,
iiiiiiittrcii <lc< rKiiiitirc, iliiiiil il mil iiirrc, Mme liiirriii, (|iii lui (IciiiiiiKliiil co <|iril |irn(iiil (lu |iriiiro Louii : « J'en |i('nic (|iio «*'('*l une ntitouillc ! » CV-tiiit auHsi iiijiitlc (|u'inc|ilc, iiinit nom tlcvoiii h la véritn liiii(oi'ii|U(' do ne rien Diiicllro pour liieti iiiar<|iicr j'oiiinion liet lioiiimci (liri|[cnuti de itcUc rpoijiK! sur lu valeur de celui qui allait joiirr un «i grand r^dc.
(1) NuMiiiro du 6 nuvemliro 18V8. (Ilédaclour en chef : Laurentie.)
(t) Kuniéro du 10 novembre.
un repos; pour les autres, il n'est qu'un moyen d'échapper à Texploitation d'un parti installé au pouvoir par surprise et déterminé à s'y maintenir par tous les moyens imaginables, au prix des plus affreux malheurs... Louis-Napoléon n'est pas le vrai Napoléon ; ... le grand, l'oncle, celui-là est mort ; n'importe, dès qu'il s'appelle Napoléon, il est bon! qu'il soit nommé au plus tôt! Et là-dessus les votes s'apprêtent. » — Quelques jours après (l) : « ...Ce n'est pas nous (2) qui avons provoqué ce nom à sortir de son silence; ce n'est pas nous, c'est la République! C'est elle qui a ravivé les souvenirs d'impérialisme, identifiés le plus souvent depuis 1815 avec... le libéralisme; c'est elle qui a eu des ovations pour l'empereur Napoléon ; c'est la République qui a ravivé l'idée bonapartiste, c'est elle qui a fait la candidature de Louis-Napoléon... Le peuple a pris au sérieux l'apparition de ce nom qui résume la force, la grandeur, l'activité et le génie, et ne s'enquérant pas si ces grandes choses s'étaient transmises avec le nom, ni même d'où venait le nom, il l'a pris comme une puissance de salut. Louis Bonaparte n'est pas un candidat de parti; la preuve, c'est qu'en France il n'y a pas de parti bonapartiste. Le parti bonapartiste de 1815 est devenu tour à tour le parti libéral de la Restauration, le parti orléaniste de 1830 et le parti républicain de 1848. La candidature de Louis-Napoléon est la manifestation par un nom propre d'idées et de tendances diamétralement contraires à la politique qui s'est levée sur la France depuis huit mois. . . » Suivant le Constitutionnel, « le prince est un jeune homme encore inconnu qui porte un nom immortel, le plus grand nom de nos annales. Le nom et la descendance suffisent en fait d'hérédité monarchique, mais un président de la République ne doit-il pas être l'une des capacités les plus éprouvées? Toutefois... il paraît certain qu'il existe... un grand entraînement vers cette candidature... » Cette opposition du Constitutionnel y alors inspiré par M. Thiers , devait bientôt cesser , comme nous allons le voir.
(1) 28 novembre.
(2) Légitimistes.
Le Bien public, qui soutient la candidature de Lamartine, écrit (1) : « M. Louis Bonaparte offre à la France son nom. Cela veut dire que M. Louis Bonaparte doit être président de la République, parce qu'il est le neveu de son oncle. Cette théorie nous paraît peu républicaine, c'est tout simplement la théorie de rhérédité monarchique. Pourquoi avons-nous fait trois révolutions en soixante ans? Précisément parce que nous avons pensé que le gouvernement d'une grande nation ne devait pas être un nom... Le nom que porte M. Louis Bonaparte n'est pas un principe... Le génie n'est pas héréditaire... Ce qu'il faut à la République, ce n'est pas un nom, mais un homme. » — Le journal précité ne disait pas assez; la vie d'une nation ne dépend ni d'un nom, ni d'un homme. — La même feuille ajoutait (2) un peu plus tard : « ...l^es partis... n'osant pas se montrer eux-mêmes ont construit une machine. . . composée de toutes les illusions, de toutes les déceptions, de tous les contresens, de tous les faux souvenirs, de tontes les fausses promesses, de tous les cliarlatanismes dont il soit donné à l'idolâtrie de se forger une idole. Il y a de la gloire pour les soldats, des exemptions d'impôts pour les propriétaires, de l'impérialisme pour les amis d'un pouvoir fort, des 18 brumaire pour les ennemis de la liberté, de l'esprit de conquête pour les ambitieux, de la légende pour la crédulité populaire, de l'audace pour les hommes d'esprit, de la niaiserie pour les imbéciles, et de tous ces métaux de mauvais alliage'ils ont pétri cette figure cju'ils appellent Napoléon ressuscité du tombeau, et ils disent au peuple : Prends! c'est la République. . C'est le fantôme de la monarchie, mais ce n'est pas elle; c'est le fantôme de la liberté, mais ce n'est pas elle; c'est le fantôme de la gloire, mais ce n'est pas elle; c'est le fanlôuu! de la concorde, mais 00 n'est pas elle; c'est le fantôme de la l{éj)ubli(|ue, mai» ce n'est pus elle encore. C'est moins que la Républi(jue, moins que la gloire, moins que la monarchie, moins que lu concorde, moins que la liberté, c'est le néant! »
(1) Numi'ro <lii SH (ii'tdltrr.
(t) Article ilo Lamartine tant dout«.
La Révolution démocratique et sociale, rédigée par Delescluze, s'écrie (1) : « Nous ne comprendrons jamais, pour notre part, qu'après avoir proclamé la République démocratique, une et indivisible, l'Assemblée nationale ait condamné la France à se donner un maître. Pourquoi les bons citoyens ont-ils combattu l'institution de la présidence ? Parce qu'ils y voyaient une cause d'affaiblissement pour la République et une sorte de gage donné au rétablissement de la royauté. Maintenant qu'ontils à faire, si ce n'est de demander au vote une atténuation de l'abus consacré par la constitution en portant leurs suffrages sur le citoyen qui peut leur offrir le plus de garanties?... Louis-Napoléon (2) est l'indigne héritier d'un grand homme, le continuateur obligé d'une politique antidémocratique, l'allié nécessaire des despotes et des rois... Napoléon est mort tout entier; il n'avait pas d'ancêtres, il n'a pas laissé de descendants... Qui donc vous donne le droit de parler en son nom? Il a fait de grandes choses, mais il a tué la liberté, usé le sang de la France au service de son insatiable ambition ; c'est par lui que l'invasion étrangère a deux fois souillé le sol sacré de la patrie ; nous lui devons la honte et les malheurs d'une double restauration... Répondez, Altesse Impériale... où sont vos travaux, vos services? Vous vous êtes donné la peine de naître... Que vous ayez endossé le harnais de policeman {sic), c'est le passe-temps de princes... Ailleurs, vous avez voulu vous déguiser en puritain, vous avez abjuré votre patrie, comme si la patrie était un vêtement qu'on dépose ou reprenne à volonté. Plus tard... vous vous rappelez l'issue de cette honteuse échauffourée sur la plage de Boulogne, vous n'avez conquis que le ridicule... Vous n'êtes pas plus Français que républicain... A en croire les preneurs de la candidature impérialiste le peuple tout entier va donner son suffrage à l'imbécile et impuissant restaurateur du régime napoléonien. »
Proudhon (3), dans le journal le Peuple, fulmine contre le
(1) Numéro du 8 novembre. — Elle soutient Ledru-Rollin.
(2) Numéros des 11 et 12 novembre 1848.
(3) 27 octobre 1848.
prince : « Quoi! cet écervelé veut régner sur la France!... Lui qui, en entrant un matin dans Strasbourg en culotte jaune et en petit chapeau... se laissa prendre dans un cul-de-sac..., comme un blaireau dans son terrier! Lui qui, coupable du même crime que le duc d'Enghien, aurait dû être traité comme le duc d'Enghien... Lui que plus tard nous avons vu revenir en France par Boulogne un aigle sur le poing, comme un valet de fauconnerie!... Lui qui s'évada de prison, déguisé en blouse, une planche sur l'épaule, et cassa sa pipe en passant sur le pont-levis... Lui qui, depuis, fut sergent de ville à Londres! qui joua la comédie à Eglinton!... Il est drôle le Napoléon avec sa pipe cassée! avec son aigle! avec sa culotte de peau!... Je demande à M. Louis Bonaparte s'il renonce aux droits que lui conférait certain sénatus-consulte de 1804, invoqué par lui sous Louis -Philippe... Vous serez tous soldats, soldats à vie, comme Napoléon sera président. Vos femmes seront cantinières, vos garçons tambours, vos filles à douze ans feront l'œil aux tourlourous. — Ah! vous vous plaigniez des quarante-cinq centimes de la Bépublique! vous payerez quatre-vingt-dix avec V Empereur. Ah! vous trouviez que c'était trop lourd un budget de mille huit cent quarante millions? vous l'aurez de deux milliards, plus la communauté de la gamelle... Viens donc, Napoléon, viens prendre possession... de ce peuple de courtisans... Ils disent de toi que tu n'es qu'un crétin, un aventurier, un fou... Tu as fait la police et joué la comédie... Viens, tu es l'homme qu'il nous faut... Viens... les apostats de tous les régimes sont là qui t'attendent, prêts A te faire litière de leurs consciences comme de leurs femmes!... Viens terminer nos discordes en prenant nos libertés, viens consommer la honte du peuple français! Viens! viens! viens! la France est en folie, il lui faut UN homme! «
M. Jules Simon écrit, dans le journal la Liberté de penserai) : u ...Ces deux tentatives de Strasbourg et de Boulogne, quel
(1) S7 octobre.
en est le sens? Vous avez voulu, par deux fois, être empereur: c'est un passé peu rassurant pour nous... Si aujourd'hui, ne voulant pas plus de l'Empire que nous n'en voulions alors, nous armons nous-mêmes ce prétendant de Strasbourg et de Boulogne sur ce seul fondement qu'il nous promet de ne plus vouloir, étant puissant, ce qu'il a voulu deux fois étant impuissant, ne serons-nous pas les plus insensés de tous les hommes?. , . Du côté de la sincérité, vous n'avez rien à nous donner que votre parole, et nous avons, nous, à vous opposer votre propre histoire. Voilà ce que nous pensons de votre caractère, ce que nous pensons de votre capacité ! . . . Vous ne savez pas parler en public, même médiocrement. Vous n'êtes pas jurisconsulte... Où seriez-vous devenu général? Vous avez commandé en chef deux armées, dont la plus nombreuse n'avait pas quinze soldats... Ce sont là toutes vos campagnes, à moins que vous ne comptiez aussi celle que vous avez faite à Londres, dans les rangs de la police, un bâton de constable à la main... Seriez-vous donc un homme d'État?... personne n'en sait rien. Vous avez publié quelques petites brochures : c'est un mince bagage qui vous ouvrirait à peine les portes d'une académie de province. Vous n'oserez pas les donner sérieusement comme une preuve de capacité politique. Si ces brochures, que je n'ai pas lues (1), avaient quelque valeur, on en saurait quelque chose dans le monde; il faut qu'elles soient bien profondément médiocres. Puisque vous avez passé votre vie à enseigner le maniement du fusil à quarante soldats thurgoviens, à rêver pour la France des guerres civiles impossibles, ou à mener à Londres la vie efféminée de l'aristocratie anglaise, vous n'avez jamais pu donner la mesure de votre capacité comme homme politique... Pour beaucoup d'esprits — et des meilleurs — vos deux ridicules tentatives sont une
(1) Il juge un homme sans avoir pris la moindre connaissance de ses œuvre»! De ce que des écrits sont peu connus (comment ceux-là ne l'étaient-ils pas!) s'ensuit-il pour un esprit sensé qu'un écrivain est sans valeur? S'il avait lu, il aurait pu traiter le prince de rêveur, d'utopiste, d'illuminé; mais il aurait appris (ce qu'il n'aurait pas dû ignorer) qu'en tout cas il n'avait certes pas en face de lui un homme ordinaire.
preuve d'incurable ineptie... Vous êtes votre propre idole, vous ne songez qu'à votre grandeur, vous jouez la France pour votre ambition, vous n'avez que des convoitises, vous n'avez pas une idée... Vous êtes le membre le plus négligent et le plus inepte de l'Assemblée... Gomme Français, comme moraliste, je vous demande compte de cette audacieuse exploitation de l'ignorance et des passions hostiles, dont nous donne le spectacle un prétendant deux fois vaincu, un représentant infidèle et incapable!... En deux mois de législature, vous désertez dix-huit fois l'urne du scrutin... On dit aux paysans et aux ouvriers que vous avez des richesses immenses, que vous les emploierez en largesses; que, grâce à vous, les impôts seront diminués, le commerce relevé, le travail partout repris, la crise financière terminée. Les misérables qui colportent de tels mensonges vous servent-ils à votre insu?... Si cela est, en vous taisant vous devenez leur complice; il s'agit là de tout votre honneur... Tout ce qui est à la fois intelligent et honnête est contre vous... Qui est-il? de quoi est-il capable? que croit-il? que veut-il? Personne ne le sait; personne même ne peut le soupçonner... La confiance n'attendait pour renaître que l'élection d'un président dont le caractère est inconnu, la capacité inconnue, la volonté, la croyance, la foi politique inconnues? Est-ce sérieusement que l'on parle ainsi?... On croit rêver quand on assiste à de tels spectacles. Car, enfin, remontons jusqu'à Strasbourg, ou seulement jusqu'au mois de mai dernier, je conjure tous les esprits sincères d'avouer que januiis ils n'avaient pris M. Bonaparte au «érieux... Après Strasbourg, quel était, je le demande, le sentiment de la France entière? Cette conspiration, si ridiculement avortée, ne parut-elle pas d'un enfant ou d'un fou? Quand il revint à Houlo{;ne avec un aigle apprivoisé, si j(> ne me trompe, épisode burlesque... on ne daigna pas davantage •'occuper de cette fantaisie obstinée de devenir empereur... Lorsque, tout récemment, nous entendîmes ce nom, tout le monde se dirait : Ce prétendant-IA est le ])rétcn(lant ridicule... •
Le Journal des Débats (1) accueille avec dédain la déclaration du prince : « ...M. Louis Bonaparte ne se fait pas d'illusions vaniteuses, c'est son nom qu'il offre à la France, son nom seul. Il s'appelle Louis-Napoléon Bonaparte, voilà son titre unique. M. Louis Bonaparte veut bien oublier sa campagne de Strasbourg et son expédition de Boulogne; il est le neveu de l'Empereur, et on lui doit encore des remerciements pour la modération qu'il montre en bornant son ambition au simple poste de président de la République... Ce nom rappelle d'immenses victoires, mais il rappelle également d'immenses défaites, et l'Europe tout entière conjurée contre la France. Ce nom est un nom d'ordre, mais c'est un nom de despotisme, et Dieu nous garde, pour notre honneur, d'avoir la parodie de l'Empire après avoir eu celle de la Terreur!.,. Le souvenir que ce nom éveille n'est pas le souvenir de Marengo et d'Austerlitz. N'exagérons rien, ce n'est pas non plus le souvenir du 18 brumaire. Il faudrait une grande puissance d'imagination pour voir les grenadiers de l'oncle derrière le neveu, débitant d'un air embarrassé les phrases qui sont écrites sur son papier. C'est un mélange de prétention et d'impuissance. » Trois jours après (2), il ajoute : « Depuis que la France a été amenée, le 24 février, à courir une aventure..., elle est prête à courir toutes les autres... L'Assemblée nationale représente fidèlement ce$ sentiments du pays; elle met intrépidement à la loterie... On pouvait faire nommer le président par l'Assemblée, cela eût mis dans le gouvernement une sorte d'unité; cela n'eût pas tout livré au hasard, mais le hasard est le seul Dieu que la France adore... En faisant nommer le président par le pays, tout est obscur et inconnu. Tant mieux, c'est là ce qui nous plait et ce qui nous attire. Personne ne peut savoir ce que nous serons demain. Dis ignotis! le sort s'accomplira! le dé est jeté!... Nous ne croyons tant au destin que parce que nous ne croyons plus en nous-mêmes. Ne voyant de port nulle part, nous demandons
(1) Numéro du 27 octobre 1848.
(2) Numéro du 30 octobre 1848.
aux vagues de se presser et de se hâter les unes sur les autres, afin qu'elles nous jettent quelque part, à l'est ou au nord, peu importe!... Le président (1) prêtera serment de fidélité à la République. Faible garantie! Qui viole les lois ne s'embarrasse guère d'avoir, de plus, un serment à violer... Mais enfin, si le président est un ambitieux qui se mette au-dessus des lois, s'il dissout la Chambre, s'il en appelle à la force?... Le président sera de plein droit déchu de ses fonctions; les citoyens seront tenus de lui refuser obéissance; la Haute Cour se réunira d'elle-même et mettra le président en accusation... Oui, si le président se laisse mettre en accusation. Franchement, n'est-ce pas un peu puéril, et croit-on que l'homme du 18 brumaire, par exemple, après avoir fait sauter par les fenêtres les représentants du peuple, serait venu humblement subir la justice de cinq juges et de douze jurés?... Qu'est-ce (2) qu'une constitution pour un homme que l'élection a tiré de pair et qui se voit prêt à retomber dans la foule, s'il ne brise pas les liens que la loi met à son pouvoir?... La République française (3), par la voix de son prophète et de son rapsode, a choisi pour son Dieu tutélaire... le hasard. Jacta est aléa; le mot est dans toutes les bouches, comme la pensée dans tous les cœurs. . . La France joue ; elle veut jouer ; les yeux bandés, elle tire le gâteau des rois. Où est le port? Où est le pilote? Où est l'étoile lumineuse qui doit nous guider dans ces ténèbres insondables? »
Le Siècle ne se contente pas, comme les Délais, de combattre la candidature du prince, il patronne celle du {jciiéral Cavaignac : « Si la nution (i) rélléchit, si elle veut rentrer dans le repos, au lieu de s'exposer à de nouvelles aventures; si elle tient compte du mérite éprouvé et des droits véritables ; si elle juge, en un mol, au lieu de se livrera rcnjjoueniont, certes, son rhoix ne sera pas difficile, elle nommera le général (lavai-
(1) 4 novembre IKVS.
(S) 0 novembre IKVH.
(3) 10 «lAccmlirr lH4(i.
(4) S7 octobre 1848.
gnac. Sur quoi (1) se fonde la confiance qu'inspire Louis-Napoléon? Peuvent-ils croire à son habileté? L'issue des équipées de Strasbourg et de Boulogne les en empêche. Peuvent-ils garantir ses opinions républicaines? Nous n'entendons pas, quanta nous, les contester; mais les cris de Vive l'Empereur ! au milieu desquels il a essayé deux fois sous le dernier gouvernement de saisir le pouvoir, laisseront à d'autres quelques doutes. Héritier de l'Empire, on lui en demanderait la gloire; l'armée ne comprendrait jamais qu'on la forçât de rester l'arme au bras, immobile témoin d'une guerre européenne. Celui-ci devrait atout risque soutenir le nom qu'il porte. Voter pour lui le 10 décembre, ce serait donc probablement, qu'on le voulût ou non, voter la guerre. « Il dit encore (2) : « L'avènement de Louis Bonaparte, c'est l'inconnu, c'est l'inquiétude, c'est peut-être une révolution ; c'est le réveil des passions populaires et de la politique des prétoriens ; c'est l'avènement au pouvoir d'un homme dont on ne connaît ni les vues, ni les engagements, ni la position, ni la portée d'esprit. Lui remettre les destinées de la France, n'est-ce pas les confier au hasard lui-même? Notre principal motif (3) pour repousser cette candidature, c'est qu'elle cache toute sorte d'embûches et qu'en soi elle n'est qu'un mensonge. Qui osera soutenir en effet que par luimême et pour ses propres mérites Louis-Napoléon peut réunir une majorité? Voyez comment les partis le jugeaient en 1840. Ceux-ci le nommeront parce qu'ils espèrent être déchargés de leurs impôts, ceux-là parce qu'ils regrettent le dernier gouvernement, d'autres parce qu'ils s'imaginent qu'on peut refaire l'Empire sans l'Empereur; d'autres, enfin, parce qu'ils sont impatients de traverser les épreuves qui doivent les ramener à la légitimité monarchique. . . Pensez-vous que tous ceux qui se seront unis un moment avec des vues diverses... se mettront aisément d'accord pour maintenir sur le siège de la présidence l'homme dont le nom aura été surtout un mot de ralliement
(1) 6 novembre 1848.
(2) 17 novembre 1848.
(3) 18 novembre 1848.
contre la République?... Ils s'entendront après l'élection pour pousser à un autre résultat. Supposez qu'une insurrection... éclate tout à coup au cri de : « Vive l'Empei-eur ! » qui aura mission de la réprimer? qui? Celui-là même que la multitude ameutée voudra faire monter à un rang plus haut, qu'elle voudra faire asseoir sur le trône de Napoléon ! Vous figurezvous l'homme qui sera l'objet de ces désirs, de ces vœux, de cette ovation, contraint d'y résister par la force, luttant contre l'entraînement des masses, qui se prononcera en sa faveur, obligé de combattre à outrance et peut-être à coups de canon ses amis et son parti ! Nous lui supposerons toutes les vertus républicaines que vous voudrez, mais nous n'en aurons pas moins de peine à concevoir qu'il déploie une grande, une formidable énergie pour empêcher la chute de la République, c'est-à-dire sa propre élévation. On va faire à Louis Bonaparte une situation impossible! »
Qu'on lise et qu'on retienne toutes ces réflexions pleines de sens et tous ces pronostics qui s'imposent déjà avec tant de force.
Le même journal dit encore (1) : « Tous ceux qui portent M. Louis-Napoléon à la présidence sont, ou républicains, ou impérialistes, ou partisans de quelque restauration. Aux républicains nous demandons si la République sera plus en sûreté entre les mains du prétendant malheureux et impuissant de Strasbourg et de Boulogne qu'entre celles du général Gavaignac. Aux impérialistes, pour ne pas faire de querelle avec eux, nous ferons volontiers cette concession qu'il ne manque à l'Empire qu'un honuno : rFmpereur; à la contre-révolution... nous ne demandons (pic de nous instruire sur deux points : Où vat-ellc? Par quels moyens se propose-t-elle d'arriver à son but? K«t-ce ù la régence qu'elle aspire?... est-ce a la monarchie de droit divin?... Maintenant, par où va-t-on à ce but, quel qu'il puisse être?... On ne peut aller a une contre-révolution (ju'à travers la banqueroute et lu guerre civile... Il est vrai que les
(I) S déetnibre 1S48
Bonaparte, à ce qu'on assure, sont destinés à essuyer les plâtres de la reconstruction. C'est quelque chose, mais que coûtera au pays leur règne et leur chute?... » « Par un choix (1) aventureux, téméraire, auquel auront concouru les passions les plus opposées, allons-nous tout remettre au hasard?... On marche vers l'inconnu, même vers les abîmes; vous demandez de nous confier à quoi? à une circulaire ! à un programme ! . . . Et les républicains? On va les faire disparaître !... Et les royalistes?,.. On les satisfera sans peine!... mensonge ou illusion!... Louis Bonaparte le candidat des restaurations (2)!... On ne le prend pas pour ce qu'il a fait... on ne le prend pas pour ce qu'il fera... on ne le prend que sur la foi de ce qu'il est capable de laisser faire... le renversement de la République, la fin du bonapartisme et une restauration. C'est à une restauration que l'on va. A laquelle?... Votre moyen, c'est le règne de quelques jours de M. Louis Bonaparte. Vous attendez deux choses de M. Louis Bonaparte : la première, que ne pouvant vivre avec la République, son parti, aidé du vôtre, l'écrasera; la seconde, que son insuffisance étalée perdra à tout jamais la cause du bonapartisme en France. » Le National fait rage (3) : « Quelques personnes pensent qu'il est impolitique de s'occuper de M, Louis Bonaparte, attendu, disent-elles, que c'est lui donner une importance qu'il n'a pas. Elles auraient raison... si M. Louis Bonaparte par ses manœuvres ou par celles de ses adhérents , par les fanfares impériales qui retentissent en son honneur, par l'exploitation de souvenirs historiques... par sa tactique de silence au moyen de laquelle il cherche à suppléer à son insuffisance, n'avait pris à la face du pays un rôle à la fois éclatant et sournois, public et mystérieux qu'il ne suffit pas de taire pour l'annuler... Un nom ! voilà donc ce que M. Louis Bonaparte apporte à la France comme solution des grands problèmes du moment. Un nom!
(1) 6 décembre 1848.
(2) 7 décembre 1848.
(3) 27, 28, 29 octobre. — Organe de Cavaignac. — Rédacteur en chef : Léopold Duras.
8»f ISAPOLEON III.
voilà son titre à la plus haute dignité de la République ! . • . Ne parlez pas de mérite personnel, d'une longue expérience acquise dans la pratique des affaires, de ces œuvres éclatantes de la pensée qui immortalisent les grands esprits, de services politiques, administratifs, militaires, de tout ce qui dans une République nous paraissait à nous bonnes gens devoir créer les candidatures légitimes; M. Louis Bonaparte a changé tout cela. Il répond à tout par cette raison sans réplique : son nom! c'est le Sans dot de Molière dans toute sa vérité. Oh! qu'on a bonne grâce à invoquer le nom de son oncle sous une République !... Comment ne souriez-vous pas vous-même à ces ridicules préjugés?... Vous vous arrangez une gloire postiche; vous vous placez sous le patronage non de vos actes, mais d'un passé qui ne vous appartient pas... C'est d'ailleurs d'un merveilleux à-propos que d'en appeler dans un pays qui a brisé la monarchie sous toutes ses formes à ces fictions surannées d'hérédité en matière politique... Nous savons comme tout le monde que M. Louis Bonaparte est parfaitement innocent (I), sinon du fond, du moins de la forme de tout ce qu'on lui fait dire ou écrire. Or cette forme nous paraît singulièrement maladroite... La candidature de M. Louis Bonaparte est une insolente contradiction de ce grand mouvement historique qui n'est lui-même que la marche progressive... de la raison humaine : c'est un privilège de race mis à la place du mérite personnel, c'est un imbécile préjugé cherchant à triompher des vérités conquises par tant de luttes douloureuses. Quant à nous, nous avons toujours méprisé, toujours combattu, nous mépriserons, nous combattrons toujours ces in({ualiHables préjugés qui s'inclinent soltonient devant le prétendu prestige d'un nom^ d'une descendance quelconque, qui sont un ridicule outrage A l'éj^alité, et qui placent la source du droit au pouvoir dans nous ne savons ({uclle piobldinatique filiation du sang et dans tl'èijuivoqucs mystères d'alcôve... (2). »
(1) Toujours le iiiAine ivouglement oti 1» in/'inc iiuiiivniiic foi! (S) Alluaion m ropinïoD généraleiiieiil ré|taiiiliiti que le prince était le fil* de l'amiral Verhuel.
Le National ne gardait plus aucun ménagement et allait jusqu'au bout... « On met en avant son nom ! mais ne voit-on pas que c'est avouer pour lui la plus déplorable indigence de mérite ? Et puis, quel merveilleux topique à appliquer aux maux passagers de la France qu'un nom ! . . . (Dans son factum) . . . le prince prend en quelque sorte sous sa protection le peuple. . . Ceci est de l'insolence... Le peuple n'a pas besoin de la protection d'un prince, fût-il cent fois plus Bonaparte que M. Bonaparte lui-même. Et l'Assemblée dans laquelle revit la majesté du peuple tout entier n'a pas besoin qu'un ancien constable anglais ( 1 ) vienne à cet égard lui donner des leçons... Il a fait contre Strasbourg une première campagne dont l'univers sait le résultat; puis il a tenté sur Boulogne une expédition maritime où il a eu la gloire de tuer (2) de sa main un soldat français... Évidemment le citoyen Louis Bonaparte brille à la fois par le conseil et l'exécution, consilio manuque, comme Figaro ! Mais quelque génie administratif et
(1) Encore une légende! On n'a cessé pendant lon{;temps de jeter à la tête du prince qu'il avait fait partie de la police anglaise. C'était un mensonge; mais, ainsi que dans l'histoire de l'aigle, il y avait un fait vrai que la passion politique s'acharna à exploiter calomnieuseinent contre lui. En Angleterre, il est admis qu'un citoyen peut, sous certaines conditions, prêter aide à l'autorité pour contribuer au maintien de l'ordre public, et les hommes les plus distingués s'honorent d'accomplir ce devoir civique comme s'ils n'étaient que de simples mortels. Il y a dans ces mœurs quelque chose de très démocratique, de très égalitaire et de trè» républicain. Et au lieu d'en faire un grief, voire un crime, au prince, il n'eût été que juste de l'honorer grandement d'avoir daigné, dans sa situation, accomplir à l'occasion le métier de constable. A cet éjjard, il y a lieu de citer le document suivant : « Londres, paroisse de Saint-James. — Au bureau de police de Marlborough-Slreet, le 6 avril 1848, le prince Louis-Napoléon, demeurant n° 3, King- Street, Saint-James, a prêté seraient comme constable spécial pour deux mois, entre les mains de S. P. Bingham, esquire, et a commencé ses fonctions le 10 avril comme constable pour la paroisse de Saint-James, pendant les meetings cliartiftes, sous les ordres du comte de Grez. « (Extrait des re{;i8tres de la police de Mariborough-Court.) On remarquera les mots que nous avons soulignés. — La Liberté (novembre 1848) répond à ce sujet au National, à la Ré/orme, à la République, que les gentlemen et les hommes d'État les plus éminents de l'Angleterre se font inscrire sur les listes des coustables volontaires; que l'Angleterre n'ayant pas de garde nationale, tout homme du monde croit s'honorer (ainsi)... Que dirait-on, ajoute le journal, de lord Russell ou de Palmerston, s'ils se fussent trouvés à Paris pendant les journées de Juin et si, accusés de fomenter des troubles, ils se fussent offerts pour marcher dans les rangs de la garde nationale?
(2) Blesser seulement.
militaire qu'il ait déployé dans ces deux rencontres, et quelques succès qu'il y ait obtenus, il n'a pas encore acquis une assez haute renommée pour bouleverser la France, disperser l'Assemblée nationale et mettre la constitution dans sa poche... Le prince (1) porte un nom immortel?... qu'importe! l'étiquette du sac change-t-elle rien au contenu?... Battre en retraite, voilà toute sa stratégie (2); se taire, voilà toute son éloquence; subir, tristement subir sans un seul mouvement de fierté, sans un seul élan du cœur, les attaques les plus poignantes à la fois et les plus méritées, voilà ses Marengo et ses Austerlitz!... Ce qu'il vaut (3) réfute ce qu'il veut... Il a dit : Je suis un nom, une agrégation de syllabes, quelque chose comme un son, un écho historique, un souvenir ou plutôt un prétexte de souvenir... Il ne nous est pas donné de comprendre à quoi peut travailler un nom. Un nom est-il par hasard capable d'administrer? de parler à une Assemblée? de combiner les mouvements d'une armée sur le champ de bataille?... Que signifie ce nom ? En politique extérieure il signifie conquêtes, coalition de l'Europe, en un mot, la guerre, avec tous ses hasards... On aura beau faire, le nom de M. Louis Bonaparte rappellera l'Empire à l'Europe et semblera indiquer de la part de la France la volonté de recommencer une ère glorieuse, mais funeste; seulement ce serait l'Empire moins le génie de l'Empire... A l'intérieur... le système impérial est antipathique au génie de la démocratie. L'élection de M. Louis Bonaparte serait un non-sens et un danger. La France ne se laissera pas prendre à cette ridicule piperie d'un nom... M. Bonaparte (4) est une menace pour la Hc'publicjuc ; la dernière espérance des partisans secrets des restaurations monarcliicjues... ses traditions de famille, son propre passé, les conseils intéressés des ambitieux et des flatteurs qui l'entourent, tout l'invite h l'usurpation. Sa nomination serait la honte éternelle et
(i) 1" ooveniltre 1848.
(f) 4 novnmhrn IM48.
(3) 0 iiuvciiihrt! IM^M.
(4) 10 novembre 1848.
la ruine temporaire de la France... » « Il ne s'est rendu célèbre (1) que par des entreprises extravagantes et des échecs ridicules. Son seul exploit militaire a été de blesser dangereusement un soldat français, La seule fonction publique qu'il ait jamais exercée est celle de limier de la police anglaise. Il n'a jamais donné aucune preuve de capacité. Il ne nous a rendu aucun service... avec lui... la liberté est compromise, l'ordre et la paix sont menacés, la confiance se retire, le travail chôme, l'industrie s'arrête, le commerce est mort... Ce nom retentit aux oreilles de l'Europe comme une fanfare impériale qui sonne une marche en avant sur le Rhin et sur nos frontières des Alpes. « — « Il a daigné écrire (2) ou... on a écrit pour lui. Qui lui?... le paladin d'Eglinton, le constable de Londres, l'ex-citoyen de Thurgovie , le puissant orateur parlementaire, le représentant assidu à ses devoirs, l'héritier collatéral de glorieuses syllabes , la personnification de la redingote grise, le petit chapeau fait homme, ce candidat d'une chimère, d'une impossibilité, ce je ne sais quoi, ombre projetée par un passé illustre, énigme vivante, rêve de superstitions posthumes, fantôme évoqué par le souvenir, qu'on appelle le prince Louis Bonaparte... Il y a dans ce manifeste des flatteries à tous les partis... On ne peut imaginer une quête de suffrages plus humblement prosternée, plus mendiante... l'ambitieux besacier adore les saints de toutes les paroisses... C'est fin et c'est naïf, c'est belliqueux et pacifique, c'est démocratique et impérial; en un mot, c'est ceci et c'est aussi cela... à moins que ce ne soit autre chose encore, c'est tout et rien, tout ce que vous voudrez, rien de ce que vous ne voudrez pas... Le prince commence par mettre sa candidature sous l'invocation de son oncle... Que disaient donc les comédies en parlant de ces coquins de neveux? Le prince Louis réhabilite cette profession si longtemps calomniée et ouvre une ère nouvelle pour cet intéressant degré de parenté... Son nom, avoue-t-il, est son seul titre... Ce serait donc un nom
(1) 22 novembre.
(2) 30 novembre. — Au sujet du manifeste du prince que nous allons reproduire.
qui gouvernerait, un nom qui administrerait, un nom qui ferait les traités.., un nom qui nommerait aux emplois, un nom enfin qui pourvoirait à tout, et non pas une pensée, une expérience, un homme... Il s'appelle Bonaparte! et ces syllabes magiques lui donnent toute espèce de mérites et de droits... Voulez-vous rétablir Tordre?... rien de plus simple... il s'agit tout uniment de ramener la confiance. . . Mais comment? Vous êtes bien curieux. Inclinez-vous et croyez ; il n'y a que la foi qui sauve... Vous ne verriez pas sans plaisir protéger la propriété... il y a... une recette infaillible... c'est maintenir l'indépendance et la sécurité de la possession... Gela prouve qu'il n'y a pas de pertes irréparables en ce monde, pas même celle de cet infortuné M. de la Palisse... Savez-vous qu'il est capable d'admettre toutes les économies nui sans désorganiser les pouvoirs publics permettent la diminution des itnpôts les plus oiiéreux au peuple? On n'avait pas... trouvé cela avant M. Louis Bonaparte... Il ne verrait nulle difficulté à fonder le bien-être de chacun sur la prospérité de tous ; sublime axiome économique trop longtemps ignoré par Thumanité... A la fin le bouquet... Il veut... convier à Tœuvre commune, sans distinction de partis, les hommes que recommandent à l'opinion publique leur haute intelligence et leur probité. Quel admirable appel ! Et comme chacun doit s'y trouver naturellement désigné ! Qui est-ce qui ne se croit pas plus intelligent et plus probe que son voisin? Ambitieux de tous les étages, de toutes les insuffisances, de toutes les incapacités, non, certes, vous ne sifflerez pas, vous applaudirez... Monarchistes de tous les systèmes et de toutes les dynasties, sectaires des idées les plus antisociales,... déguisent sous le masque de cette candidature leurs regrets, leurs espéninccs, leurs j)rojct8 réciproquement hostiles, et réunis pour la bataille n'attendent pour se diviser que la victoire qu'ils espèrent remporter ensemble; c'est une coalition de rancunes... contre la itépnblique... Étrange coalition (I), qui donc trompe-l-on ?... Kl» ! mais, tout le monde !... » — Le Na-
(1) 4 (Uoembrt.
tional (l) revient sur le manifeste du prince que l'on trouvera ci-après : « Après avoir donné seulement... la fine fleur de la mouture princière , nous en donnerons tout aujourd'hui : la farine, le son même, et nous viderons jusqu'au fond du sac... Feuilletons donc un instant la préface du manifeste... Voici la parade carnavalesque d'Eglinton où l'homme des mascarades napoléoniennes chevaucha si agréablement. Tournons cet autre feuillet, nouveau changement de costume, il ne s'agit plus d'uniforme de l'Empire, d'armure du moyen âge, mais simplement du bâton de constable : le descendant de Napoléon est une espèce d'officier de police anglais... Son nom! il ne sort pas de là ! son nom! c'est sa force; son nom ! c'est son mérite ; son nom! toujours son nom! c'est son droit... S'il se place ainsi sous le patronage de ces syllabes historiques, c'est parce qu'en faisant oublier sa personne elles évoquent dans les souvenirs du peuple une de ces glorieuses personnalités qui n'ont pas plus d'héritiers que d'aïeux et qui sont les seules de leur race. Par cet artifice il s'absorbe lui-même dans ce magique rayonnement d'une gloire défunte. Candidat d'une illusion d'optique qui fait apparaître aux regards superstitieux des masses le fantôme de l'Empire, il demande que l'on vote en sa personne l'intronisation d'un souvenir, d'une ombre... Cette candidature n'est rien que la conspiration d'un rêve contre les invincibles réahtés du temps... Le nom impérial est un symbole d'ordre et de sécurité? d'ordre par le despotisme... de sécurité par la guerre. Cessez donc de faire mentir ce nom; il signifie la gloire, qui le nie? mais la gloire ruineuse ; il signifie une domination jalouse 1... il signifie la liberté de la presse confisquée, la tribune esclave, la pensée muette et enchaînée. . . Le prince ajoute qu'il ne faut pas qu'il y ait d'équivoque entre lui et les électeurs... L'équivoque est entre ses actes et ses paroles, entre son passé et son présent... L'équivoque est dans sa candidature même qui invoque l'Empire et le désavoue... qui considère comme un titre à la présidence d'une
(1) 6 décembre
démocratie un droit dynastique ; l'équivoque est dans l'adulation à tous les partis, dans cette position ambiguë de créature de toutes les volontés, de tous les espoirs, ce qui ne peut l'amener qu'à être un président d'impuissance, de bascule et de mystification... Ce que le prince ne dit pas, c'est que, quoi qu'il puisse arriver, quel que soit l'avenir, il ne profitera pas d'une défaillance accidentelle de l'esprit public... pour modifier la constitution, pour tenter de transformer son autorité à terme en autorité viagère ou même héréditaire... Que signifient ces banalités sentencieuses, etqui pourrait les prendre au sérieux? Bonnes gens qui vous payez de mots, saluez !... Promesses à la Bourse, saluez, agioteurs!... Des aphorismes de vaudeville ne sont pas de la politique. »
Si le prince est ainsi injurié par les uns et attaqué violemment par d'autres, son étoile lui amène un puissant et merveilleux auxiliaire en la personne d'un journaliste hors de pair, Emile de Girardin, qui épouse avec passion la cause bonapartiste. Dans la Presse du 27 octobre il écrit : « Un seul candidat a la certitude d'obtenir plus de la moitié des suffrages exprimés, et au moins deux millions de voix, c'est M. Louis-Napoléon Bonaparte, nommé quatre fois en juin dernier... et cinq fois en septembre. M. Louis-Napoléon Bonaparte aura l'immense majorité dans les campagnes et dans beaucoup d'ateliers, où le nombre des années écoulées, les revers de 1814 et de 1815 et la captivité de Sainte-Hélène semblent avoir plutôt grandi que diminué l'omljre, le prestige, le souvenir de l'Empire! Il aura les votes de beaucoup de légitimistes (|ui, ne croyant pas à la durée de la Bépublique, disent que, comme il faudra inévitablement passer sur la planche na])oléonienne pour en revenir il une troisième restauration, le plus court est d'y passer tout de suite... Il aura la voix de tout ce (|ui, dans le commerce et l'industrie, n'aperçoit pas une autre issue pacifi({uc pour sortir du provisoire... 11 aura enfin la voix de tous les hommes sensés et prévoyants (|ui raisonnent ainsi... il détend la siUiution trop fortement tendue; il aplanit les difficultés, il n'en crée pas; il facilite les solutions dans l'avenir, il n'en
complique aucune; il n'a pas eu de commandement militaire qui doive inspirer la crainte d'un ascendant sur l'armée dont il serait tenté d'abuser. Plus la majorité qui l'élira sera considérable, et plus elle lui rendra la tâche facile, en lui donnant la force de résister à toutes les exigences... Ainsi, plus la pyramide est large dans sa base, et moins elle est aisée à ébranler et à renverser. Il ne saurait donc y avoir d'hésitation. Toutes les classes, toutes les opinions doivent se réunir pour n'avoir qu'un seul candidat, afin que l'épreuve qu'il nous reste à traverser soit décisive. Or, s'il est un candidat dont le nom se prête MIRACULEUSEMENT, il faut le dire, à cet accord de toutes les opinions et de toutes les classes, c'est le candidat qui s'appelle Louis-Napoléon Bonaparte... C'est l'avenir... Il simplifie tout et n'exclut rien ! »
Il n'exclut rien : c'était bien, comme nous le verrons, la pensée, la conviction des principaux hommes politiques du grand parti conservateur, qui se montraient dès le commencement de novembre favorables à la candidature du prince.
Aussi la Presse (I) dit-elle bientôt : « Elle a trouvé, tout à coup, des concours inattendus... Les hommes politiques dont le nom a le plus d'autorité s'y rallient; ils comprennent que l'élection de M. Louis Bonaparte est la seule voie de salut... que s'il reste à la France un moyen de conjurer les périls suspendus au-dessus d'elle, c'est en faisant servir au rétablissement de l'ordre, du crédit et du travail, à la pacification des esprits le sentiment populaire qui porte les masses vers l'héritier de Napoléon. Il n'y a plus en France ni pouvoir, ni liberté... Qui nous les rendra?... Napoléon est le poète du peuple; les noms des batailles qu'ils ont gagnées et perdues ensemble sont dans la mémoire de tous les vieillards et dans l'imagination de tous les enfants... Que signifie (2) ce nom (de Cavaignac)?... c'est l'état de siège. L'état de siège, c'est la banqueroute. La banqueroute, c'est la misère. La misère, c'est une révolution nouvelle. Une révolution nouvelle, c'est le
(1) 1" novembre 1848.
(2) 7 novembre 1848.
retour à la guillotine. » Elle répond au National {l) : « Est-ce que M. Louis-Napoléon puise dans la caisse des fonds secrets? Est-ce qu'il a des croix de la Légion d'honneur à jeter par centaines? Est-ce qu'il a quatre-vingt-six préfets à ses ordres, et une légion de sous-préfets et de fonctionnaires de toutes classes? Est-ce qu'il a neuf ministres occupés tous d'assurer le succès de sa candidature? Est-ce qu'il a dans les mains ce ressort plus puissant encore que la séduction des promesses, la crainte des destitutions? De quelles ressources dispose-t-il? Parlez, vous qui accusez 1... » Elle s'adresse (2) aux débris de la vieille armée {sic) : « ...Généraux, colonels, officiers, soldats de l'Empire, dans chaque département, comptez-vous! prenez vos dispositions ; arrêtez votre plan ; adressez à tous vos anciens compagnons d'armes un fraternel appel; distribuez-vous les rôles dans chaque canton ; n'épargnez aucun effort, et que tous ceux qui ont la croix sur laquelle sont inscrits ces mots : Honneur et patrie, lui demandent le 10 décembre de les inspirer et de les soutenir. . . Le peuple criera (3) : Vive Napoléon! avec les transports que la multitude éprouve à faire entendre un cri longtemps étouffé. »
La Presse dit enfin (4) : « Nous nous sommes attachés à la candidature de Louis Bonaparte, comme on s'attache à la branche, dernier espoir de salut de l'homme qui se noie, comme on s'attache au mât brisé quand le vaisseau va sombrer, comme on s'attache à la pierre qui vous arrête dans la chute au fond de l'abîme, comme on s'attache à la plus légère tracequi sert à vous guider dans l'immensité du désert, comme on s'attache enfin A la plus faible lueur dans l'obscurité profonde... n
(1) Î3 novcinlirc IKVK.
(S) 1" (iôccnilirr IKVH.
(3) 4 (lé<:oii>l>rc IHVH.
(4) Klle fait tli-clio ilc tout hoii. Dans lo nuiiirro du |.'> novcinhri', ollo intèro une Lettre d'un octiujénairr, où il e*t dit : « (Ciiviii|[iia(-) i'i''|iulilii'aiii ilc naiM- •(ini'c ! I.ciir |iroiiii(!ro jruncvtc (iloi iMifaiilii lluvai^nuc} (o |)Hi*a ilaii* I nnticliaiiiliro «lu roi Mural, ilcrricrn la voilure (lui|u<>l ji< Ici ai vu» |;riiM|u;r, aui|ucl je le» ai vn« donner dei luioUot pondant ton diiicr, duipiol iU [xirlaicnl lu livii-c^'/)... »
La Gazette de F?'ance soutient aussi la candidature du prince. Déjà, à la suite de la séance du 26 octobre, elle s'était fait honneur par son sang-froid et son impartialité. Elle disait alors (1) : « Nous ne pouvons nous empêcher de blâmer l'inconvenance de ces hostilités systématiquement organisées contre un collègue. La dignité de l'Assemblée est singulièrement compromise par de tels écarts d'inconvenance et d'impolitesse... (Il a parlé) avec une dignité et une convenance qu'il est impossible de ne pas reconnaître. Nous ne sommes pas suspects de partialité pour lui, mais nous pouvons dire qu'il a pris... le premier rang parmi les hommes qui aspirent à la présidence élective. » Puis elle prend parti pour lui : « Louis-Napoléon (2) n'est pas un nom, c'est une situation. Sa nomination nous arrache à un pouvoir exécutif né de l'insurrection... Il n'est pour nous qu'un chef... qui veut sincèrement l'appel à la nation... Nous sommes impérialistes, oui, comme le peuple qui va nommer Napoléon (contre) Cavaignac (parce que celui-ci) ne veut pas de l'appel au peuple... » Elle accuse le général Gavaignac (3) de mettre abusivement au service de sa candidature tous les rouages gouvernementaux... tt Pour se cramponner au pouvoir qu'il sent échapper à ses mains inhabiles, devant quels moyens recule-t-il? Despotisme, intimidation, corruption, flatteries, tout est employé pour forcer le vote en sa faveur. Les journaux qui soutiennent et prônent sa candidature descendent à l'injure la plus grossière contre son compétiteur. Tout ce que la haine peut inventer de plus perfide et de plus odieux est mis en œuvre pour flétrir et repousser un concurrent redoutable; sa vie privée est attaquée ; à défaut d'actes, on incrimine les intentions qu'on lui prête; la caricature officielle le poursuit de ses crayons mercenaires, déverse la risée sur sa personne. A entendre les salariés du pouvoir, Louis-Napoléon est un idiot, un dissipateur, un aventurier auquel les fous et les im-
(1) 27 octobre 1848.
(2) 24 novembre 1848.
(3) 3 décembre 1848.
béciles seuls peuvent accorder leurs suffrages ., . Contraints... (d'abandonner) la légitimité, unissons-nous en faveur d'un candidat dont le nom est... une protestation vivante contre les tendances de l'anarchie et du désordre; cédons à l'entraînement populaire... » Elle dit encore (1) : « Entre M. Cavaignac et Louis-Napoléon, nous n'hésitons pas. . . M. Cavaignac représente l'insurrection... M. Louis-Napoléon, c'est le vote universel... Nous marchons à un but comme au milieu de flots de lumières. La France va reprendre la direction de ses destinées... «
A la fin de novembre, elle estime qu'en votant pour Louis- Napoléon on vote contre la prolongation de l'Assemblée, qu'on amène sa dissolution; qu'en amenant cette dissolution, on fait naître l'appel au peuple qui , par ses choix libres, composera une nouvelle Assemblée conforme au sentiment du pays.
Le journal la Liberté dit : « Cavaignac, c'est la dictature et l'état de siège; Lamartine, c'est la faiblesse et l'indécision; Ledru-Rollin, c'est la violence et l'illusion; Raspail, c'est la présomption et le charlatanisme; Louis-Napoléon, c'est l'ordre et l'avenir. »
Le Constitutionnel y vers le milieu de novembre, se prononce pour le prince. A la date du 15, il publie un article émanant de M. Thiers (2) : « ...Nous pensons que les suffrages modérés se concentreront sur le nom de M. Louis-Napoléon Bonaparte, nous approuvons nettement cette disposition du parti modéré. Si le choix à faire eût dé|)endu de nous seuls, nous aurions, il est vrai, préféré pour candidat un des hommes émincnts... dont les talents ont pu rendre d'éclatants services (3)!... Mais il était facile de se rendre compte qu'au moment où se posait lu (jucstion des candidatures, une partie considérable de la population était déjà décidée en faveur de M. Louis- Napoléon. Parmi ceux (pii cultivent les campagnes ou qui
(1) Nuiii/tu du 0 itéccniliro IKVK.
(1) Voir lu il^flaratiun «lu Constiiutionnet en dote du 31 juillet 1851, ti|;iu'-o du docteur \é. Vériiii. — Voir iiuivi le Conxtitiitinnnel du SV icpternlii-f 1H5U : • Ton» l«*ii ortirlci qui ii|i|niyt>rcnt l.i fiiiididaturo du |>rinei' ne furent intûrût qa'«|>rÀt avoir été lu» et approuvé* pnr M. Tliicri. * (L. Véron. )
(3) i'ar ricuipic, M. Thicri!
travaillent dans les ateliers, un très grand nombre avait fait choix d'avance de M. Louis-Napoléon, sous l'influence de deux sentiments presque instinctifs : le souvenir d'un grand nom, le désir d'ôter le gouvernement de la république des mains de la minorité qui le possède depuis huit mois... EssQver de détourner vers un troisième candidat les votes nombreux acquis à M. Louis Bonaparte, c'est tenter une chose impossible... Il n'y avait de politique et de sage qu'une seule résolution : accepter le candidat déjà porté par beaucoup d'électeurs et concentrer sur cette candidature toutes les voix de la population amie de l'ordre... Le général Gavaignac est aux yeux du pays le représentant de cette minorité dont les doctrines produisent alternativement l'anarchie et la dictature. Nous avons opté pour M. Louis Bonaparte, que les républicains du socialisme, ceux de la Montagne, ceux de l'anarchie, ceux de la dictature attaquent avec un ensemble et une ardeur qui justifient tout à fait la préférence des modérés... »
Le Constitutionnel dit encore (1) : «... On peut être républicain en votant pour M. Louis Bonaparte. Dire que sa présidence serait une restauration impériale... le manifeste parfaitement clair du prince et le bon sens protestent contre cette supposition... On choisit (2) ce candidat pour un nom. dites-vous? Est-ce qu'il n'était pas banni pour un nom? Le peuple dit à un citoyen dont le nom immortel est resté cher à son cœur : A cause de ton nom, les monarchies t'ont mis hors la loi ; à cause de ton nom, je te confie pour quatre ans l'exécution de la loi. Il y a là un noble exemple de la piété du peuple. C'est un acte qui sort du cœur [et de l'âme de la' France... Ce nom de Napoléon signifie l'ordre!... M. Louis Bonaparte (3)
(1) l" décembre 1848, toujours par la plume de M. Thiers.
(2) 2 décembre 1848. {Ibid.)
(3) 5 décembre 1848. (M. Thiers.) A cette date, en feuilleton, sou» la signature : Barthélémy, le Constitutionnel publie la pièce de vers suivante :
Vax populi, vox Dei !
Il faut un nom! un nom populaire et sublime, Assez grand pour combler la grandeur de l'abîme.
n'est pas un homme de génie, c'est vrai; c'est un homme droit, sensé, instruit, modeste, parfaitement calme; il n'a pas gagné les batailles de Marengo et de Rivoli ; il n'a pas fait le Code civil, c'est encore vrai..., mais avec lui c'est la République sage... »
Le journal l'Assemblée nationale écrit à la date du 8 décembre : «... Il est impossible de méconnaître dans tout cela le doigt de la Providence. En effet, comment expliquer ce qui se passe par le raisonnement humain? Une candidature a surgi tout à coup. D'abord regardée comme impossible, elle agrandi peu à peu, sans efforts, sans secours; tous les obstacles se sont aplanis, toutes les oppositions indépendantes l'ont acceptée ou bien ont cessé de lui être hostiles... Les popu-
Uii nom dont le poids seul, quand le peuple le lance,
Précipite avec lui la douteuse balance;
Un nom que peut l'histoire à peine contenir
La gloire du passé, l'essor de l'avenir,
Un de ces rares noms rohau'isés de mystère,
Que de mille eu mille ans Dieu fait luire à la terre,
Un nom qui soit connu de tout liomme vivant,
Qui soit solennisë par un culte l'erveui.
Qui soit comme une base li l'ère «pii se fonde,
Tel que Napoléon, le premier nom du moude!
Or, ce magique nom, ce nom ressuscité,
Le travailleur le mcle au bruit de ses marteaux i Il sort de nos cités, il sort de nos hameaux ; Il se dresse ù travers le pavé de la rue, A traven les tiilout que creuse la charrue;
Le peuple l'a gardé pour «od Dieu domestique.
L'image impériale offre In même empreinte Que le jour où tomba cet empereur liian, I^ plus grand naufrage c|u'rmporia l'Océan ; Kt |Kiuri|uoi? D'oîi 1(11 vient ce ruilc impérissable?
C'est parce que, planant d'une double hauteur, Non moiut que grand guerrier il fut législateur.
C'en qu'il sut, au milieu de laiii d'erreurs écloiet, Concevoir et fonder un grand ordre île choses; C'est parce i|u'appnrii dans des jours désastreux, Où les parti» rivaux %r ilévoraiiMit entre eux, Il atservil au frein l'rcumanle nunrchir. Qu'il posa le lalou sur la telp llrrliie; C'est qu'au char de l'fc^iat il rendit son essieu El {irotégea les droit* de tout, mémt de Dieu...
lations des campagnes sont devenues enthousiastes, la plupart des hommes modérés se sont rattachés à cette candidature... La présidence de Louis-Napoléon, d'abord considérée par beaucoup comme un inconnu plein de périls, est devenue une espérance chargée de promesses. Oui, la Providence le conduit par la main. Tout lui réussit, tout tourne à son avantage, pendant que chaque pas de son adversaire devient une chute. >»
Quelle était l'attitude des journaux de la province? Un très
La France veut un terme ans ijoiileiirs de neuf moif. Courafje! il n'est pas loin, ce terme qu'elle implore; Le nom qui la sauva peut la sauver encore! L'instinct tlu peuple est sur, il s'en est souvenu. Et ce nom jaillira des flancs de l'inconnu.
Avec nul de» partis il n'a fait de traité ;
Son drapeau, c'est celui de la France, c'est le nàtre ;
Son maître, c'est le peuple, il n'en connaît point d'autre.
Veut craignei. dites-vous, qu'en ce suprénne olBce, Le saiiq de l'Empereur en lui ne se trahisse... Il croit qu'on peut marcher par un autre chemin. Qu'on se peut faire grand comme par des victoires En conquérant des biens plus vrais, moins transitoires.
Quand on fait circuler sur sa terre flétrie Des fleuves de travail, de luxe, d'industrie. Qu'on rallume des arts le consolant flambeau. Il croit qu'un pareil rôle est encore assez beau.
Les traits maternels dont il est l'héritier Reproduisent le front, le type tout entier De cette Joséphine, idole de la France...
On ne s'est pas armé d'une autre calomnie : On l'a destitué de sens et de génie...
Le malheur
Lui donna, pour former son cœur et sa raison. Trente-trois ans d'exil et six ans de prison.
Oui, nous honorerons l'oncle dans le neveu;
Oui, nous ajouterons cette oeuvre à notre culte;
Oui, nous épargnerons cette poignante insulte
A celui qui mettait les rois à ses genoux,
A l'Empereur défunt, toujours vivant pour nous.
Qui sur le piédestal oi'l le soutient sa garde,
D'un œil plus flamboyant aujourd'hui nous regarde
Et semble s'écrier de sa voix de canon :
France que j'aimais tant, souviens-toi de mon nom!
grand nombre soutient la candidature du prince. C'est le Courrier du Havre : « Au moins avec l'inconnu avons-nous l'espérance. Hélas! avec le connu la boîte de Pandore s'est vidée sur la France de tous les maux qu'elle a pu contenir... Le déluge a fondu sur nous ; pourquoi ne verrait-on pas dans le nom de Napoléon providentiellement revenu aux conseils de la nation un arc-en-ciel qui annonce à notre pays que les eaux dont il a été couvert vont se retirer pour ne plus revenir?... » C'est le Journal de f Aisne : « Ce qui nous a fait nous prononcer pour M. Louis Bonaparte, c'est que le nom qu'il porte, c'est que tout le passé et l'histoire de sa famille le lient invinciblement à la cause de l'ordre, des vrais intérêts de la société. Un nom comme le sien est une garantie d'ordre... Les généraux ne peuvent supporter l'idée de cetavancement frauduleux d'un officier (1) qui n'a gagné ses grades sous la monarchie que par des alternatives de bouderies républicaines et de servilisme monarchique ; d'un général qui n'a pas remporté une victoire, si ce n'est celle qu'ont gagnée pour lui les braves généraux Négrier, Duvivier, Bedeau, Lafontaine, Bourgouin, Bréa, aux dépens de leur vie... L'armée est fatiguée de ce régime honteux qui nous donne toutes les charges de la guerre sans nous en donner les gloires... » C'est \e Capitale de Toulouse, pour qui le prince est « le seul homme possible dans le présent et dans l'avenir « . C'est le Mémorial des Pyrénées : « Les uns nommeront Louis Bonaparte parce qu'il s'appelle Napoléon, les autres parce que son nom est synonyme d'ordre et de force; ceux-ci parce qu'il n'a point de passé politicpie et peut accepter tous les concours... ceux-lj\ pour i)ien d'autres raisons encore. » C'est le Journal du Loiret : « Ce vœu populaire, on le sent partout, il nous pénètre de toutes parts; il est dans l'air <|uc nous respirons; il sera irrésistible. [jOuis-Napoléon n'est pas l'homme d'un parti, il sera riiommc du pays... Avec un président qui appuiera son autorité sur «le glorieux souvenirs et sur l'amour des masses, l'action des partis n'est
(1) I^ grnrrnl Cavai(|nac.
plus dangereuse... Dans de telles conditions le président n'aura pas besoin d'armée à l'intérieur; il sera libre soit de la licencier s'il est en paix avec l'étranger, soit de l'employer au dehors si l'étranger nous attaque. Parmi les candidats, Louis- Napoléon seul peut rallier en une masse compacte toutes les fractions du grand parti patriote, rétablir le crédit et prévenir la banqueroute... Avec lui la République s'assied dans son calme et dans sa force; la France est sauvée! » C'est VÉcho de VOise, qui déclare que Louis-Napoléon ne pactisera jamais avec l'anarchie et défendra toujours et avant tout la religion, la famille et la propriété. C'est le Courrier du Havre, qui revient à la charge : «Aujourd'hui, ce candidat est un crétin, un idiot; demain, ce même candidat, s'il est élu, menace la France d'un 18 brumaire... Un 18 brumaire pourtant ne se fait guère par des imbéciles... On l'accuse d'être un symbole de guerre?... Que devient l'article de la Constitution qui... réserve à l'Assemblée le droit de déclarer la guerre?... Le président ne respectera pas la volonté de l'Assemblée nationale? Pourquoi cela? Parce que son oncle n'a pas respecté celle du Conseil des Cinq-Cents? C'est donc le nom qui vous fait peur? Alors pourquoi user votre encre et votre papier à dire sur tous les tons qu'un nom n'est rien?... » C'est encore le Capitole de Toulouse : «M. Louis- Napoléon serait-il à la tribune tel qu'on nous le présente, ne serait-il rien autre chose que le neveu de son oncle... que nous le préférerions à tous ces aventuriers politiques... Derrière le nom historique de Napoléon il y a pour nous des idées. La démocratie d'abord... le pouvoir ensuite, c'est-à-dire précisément ce qui nous manque... Ses titres? Eh! mon Dieu! il n'en a pas de meilleurs que cet assentiment général et populaire. . . il les tient du hasard et de la naissance tout autant que de son mérite personnel; mais enfin ces titres n'en sont pas moins des titres réels, évidents, irrécusables, imposants, puisqu'il les doit aussi aux sentiments les plus intimes et les plus généreux de la France. 11 n'a pour lui que son nom; mais ce nom , c'est celui de Napoléon, le nom cher à la France. »
Un peu plus tard, il dit : « Est-il vrai ou faux que les recettes diminuent, tandis que les dépenses s'accroissent; que les valeurs ont subi une dépréciation de vingt milliards ; que la propriété étouffe sous le poids de l'impôt ; que le riche s'est appauvri et que le pauvre est sans asile; que nous touchons enfin d'une part à la misère et de l'autre à la banqueroute ? Est-il vrai ou faux que nous avons essayé de tous les systèmes depuis la licence jusqu'au despotisme, que nous sommes descendus de chute en chute, de M. de Lamartine au général Gavaignac. . . Que conclure?... Qu'il faut en finir avec tous ces vieillards cacochymes du gouvernement provisoire... Qu'il faut surtout réhabiliter le pouvoir... Être ou ne pas être, toute la question est là... M. Louis Bonaparte est la seule issue naturelle, la seule issue possible. Voilà tout le mystère de sa popularité. » C'est V Hebdomadaire de Béziers : « Qui sera le président de la République? Toute la France a répondu sans hésiter : Louis- Napoléon Bonaparte! Lui seul simplifie la question et laisse entrevoir un terme à toutes les agitations qui depuis Février ruinent notre malheureux pays. Les révolutionnaires ont fait leur temps... leur incapacité, leur hypocrisie, leur ambition... n'inspirent plus que le dégoût... Le peuple... a sifflé les acteurs de Février ; il est temps enfin que le rideau tombe sur leur ignoble parade, il est temps qu'une ère nouvelle se lève, que la confiance renaisse, que l'agriculture écoule ses produits, que le commerce et l'industrie reprennent leur activité; il est temps enfin d'avoir un gouvernement fort et puissant! » C'est V Indépendant de l'Ouest : « L'élection de cet homme {Cavaignac) serait une honte et une calamité pour la patrie... Accusé d'avoir cherché à se faire do la j)lus horrible des insurrections un marciicpied h la dictature, il n'a rien répondu... il a mis sous ses pied» tous principes et toute légalité... il a renié ses déclarations les plus formelles... il n*a eu ni une conviction, ni une opinion raisonnable, ni une idée... il n'a rien fait |)our relever le crédit, pour rasHuror les esprits... 8a polilicpic au dehors u été déplorable et niisérable... Ce n'est qu'un ambitieux peu scrupuleux sur les moyens à employer... Nous redoutons
qu'il ne livre la France en curée à cette nuée de vautours rouges qui ne veut que san{j et destruction. » Accusations injustes qui montrent à quel ton la polémique était montée. Au sujet de la cérémonie de la promulgation de la Constitution, on va jusqu'à reprocher à Cavaignac d'avoir caché son uniforme sous un caban d'Afrique ! d'avoir eu peur de s'enrhumer, alors que les généraux Lamoricière et Ghangarnier ne prenaient pas tant de précautions; et on rappelle que le 15 décembre 1840 le prince de Joinville, depuis Gourbevoie jusqu'aux Invalides, suivait le corbillard impérial, tête nue et en simple uniforme, par un froid de plus de 15 degrés. La Presse renchérit encore en ajoutant qu'à la cérémonie des victimes de Juin, Cavaignac avait inie tenue d'écurie. — C'est l'^ute de Troyes : « Il est l'inconnu?... mais où allez-vous donc avec les éléments dont se compose aujourd'hui le gouvernement? à la banqueroute et peut-être à l'anarchie... >» C'est le Mémorial bordelais : «Les services publics sont désorganisés, nos finances épuisées, la source de l'impôt est tarie, l'emprunt impossible, le travail arrêté, la confiance perdue, le commerce anéanti, l'industrie éteinte, les propriétés ont perdu une grande partie de leur valeur, la guerre sociale est imminente... Le milieu qui entoure le général Cavaignac, les souvenirs de famille, ses propres entraînements le portent vers les hommes les plus avancés... Le prince Louis-Napoléon, au contraire, par ses traditions de famille, est naturellement enclin à servir la cause de l'ordre et de l'autorité, dont le nom qu'il porte est le plus glorieux symbole; sa candidature est le signal d'un retour vers ces principes salutaires, bases éternelles des sociétés; ceux qui les premiers l'ont proclamée, ce sont les travailleurs des campagnes... dont il est dit : La voix du peuple, c'est la voix de Dieu!... La confiance ne peut renaître, le crédit revenir, le commerce reprendre, l'industrie rouvrir ses ateliers, la société se rasseoir... que par la constitution d'un pouvoir fort et durable. Louis-Napoléon, élevé au pouvoir suprême par un acte de religion populaire, PREND UN CARACTÈRE SACRÉ... » C'cst la Gazette du Lan-
guedoc (1) : «... Les nouvelles des départements sont unanimes pour annoncer qu'un torrent irrésistible se forme en faveur de Louis-Napoléon. « C'est V Éclatreur de V Hérault : « M. Louis Bonaparte... réunira l'immense majorité des suffrages... Dans les populations urbaines... certains voteront pour s'affranchir de la République rouge, d'autres pour s'accrocher à une idée monarchique, d'autres pour s'allier à un candidat dont les antécédents ne blessent ni les susceptibilités dynastiques ni les traditions reçues de la centralisation. Quant à nos populations rurales, le nom seul de Napoléon a réveillé en sursaut toutes les gloires de l'Empire, et les sympathies les plus vives, les plus chaudes, les plus ardentes sont déjà acquises à l'héritier du nom de l'Empereur. Le 10 décembre... sera un véritable jour de fête pour nos cultivateurs. La noble figure apparaîtra comme aux grands jours de sa puissance; elle dominera le scrutin comme elle dominerait sur tous les champs de bataille, elle sera là comme sur le plateau d'Austerlitz; grands et petits, jeunes et vieux viendront déposer dans l'urne l'expression de leur pensée intin>e. Un immense hourra d'acclamation retentira sur les avenues de chaque canton, et Télection de Louis-Napoléon est inévitable ! » Et encore : « La présidence de la République sera dévolue à Louis-Napoléon, et ce sera le grand flot populaire qui va se charger du scrutin. » C'est encore V llebdomadaire de Béziers : a C'est aujourd'hui une véritable candidature d'enthousiasme... Le peuple a un admirable instinct qui le trompe rarement... il comprend ceux qui «ont ses véritables amis, et il se jette dans leurs bras au moment du dnugcr. lia Providence semble avoir fait surgir tout ù coup le nom de Napoléon pour nous sauver. « C'est le Périfford : « ... Les paysans en niasse proclament à l'avance Louis-Napoléon Ronaparlc président de la Républi(pie... Les hommes d'ordre... cssaycraicnl-ils de s'ojiposer i\ ce mouvkmknt liuth'.si.STinLK KT i'iioviDKNTiKi., (pi'ils s'y briseraient impuissants et confondus. Quand on ne peut pas arrêter un {;rand mouve-
(1) L« ménia journal dit encore : ■ La candidature de I^uuit-Nupuléun oit né» dea entraillea du peuple... •
ment populaire, il est de première règle politique de tâcher au moins de le diriger... Ce n'est point la bannière du prince Louis Bonaparte que nous prenons en main, c'est la volonté de la population agricole que nous acceptons!... » C'est VOpi' nion du Gers : « L'élection de Louis-Napoléon n'est pas seulement pour la France un gage de bonheur et d'espérance, elle assure la paix européenne, elle fonde au dehors la prépondérance pacifique de notre pays... Les traités de 1815 seront refaits à l'avantage de la France ; il est dans les destinées du nom de Napoléon d'assurer la grandeur de la patrie dans la paix comme dans la guerre. » C'est la Province de la Haute- Vienne : « Louis-Napoléon est adopté par le pays comme un symbole d'ordre, de paix, de conciliation ; on voit en lui ce principe d'autorité que les hommes de Février se sont efforcés de renverser, et en dehors duquel cependant aucun gouvernement n'est possible... Son nom, en sortant de l'urne, sera une grande protestation contre lesprincipes révolutionnaires. Louis- Napoléon résume l'autorité forte, la liberté bien ordonnée... » C'est V Argus sotssonnais, qui fait remarquer que sur 380 journaux départementaux il en est 100 au plus pour le général Cavaignac. C'est V Union franc-comtoise : «... Avec Louis Bonaparte le peuple possédera deux forces qui ont manqué aux précédents gouvernements : le peuple et l'armée... L'exil l'a rendu forcément étranger à nos divisions et à nos luttes : il n'appartient à aucun parti, seul il se trouve donc libre pour choisir les hommes de gouvernement à droite, à gauche, au centre... Avant tous les partis; en dehors de tous les partis, malgré tous les partis, le peuple a prononcé en faveur de Louis Bonaparte. » C esile Journal de Rodez : « Il est impossible de méconnaître que soit par un besoin instinctif d'ordre et d'autorité qui se personnifient dans de glorieux souvenirs, soit pour écarter définitivement des affaires la minorité violente et ultra-révolutionnaire qui depuis huit mois a si gravement compromis les destinées du pays, une fraction de plus en plus considérable des hommes qui représentent l'opinion modérée tend à porter ses suffrages pour la présidence de la
République sur la personne de Louis-Napoléon Bonaparte. » C'est Y Écho de Vésone [Dordogne) : « La candidature de Louis Bonaparte... est dans l'air; elle naît sans effort dans nos campagnes par son élan spontané sans qu'on se soit concerté, de telle sorte que ses partisans ont pu dire que c'était une inspiration CÉLESTE, une RÉVÉLATION SURNATURELLE, Un ENSEIGNEMENT d'eN
HAUT, -n C'est V Indicateur de l'Hérault : « Le nom de Louis-Napoléon se propage de proche en proche, de bouche en bouche. . . » C'est le Journal de Maine-et-Loire : « Le nom de Louis Bonaparte est pour tous l'ancre de salut qui doit les sauver du naufrage... » C'estlejournal/eLoiVe/, qui dit encore: «Louis-Napoléon ne veut pas jeter aveuglément son pays dans les horreurs d'une guerre qui serait inutile... Si les puissances étrangères veulent nous déclarer la guerre, elles nous la déclareront tout aussi bien... avec tout autre... Louis-Napoléon moins que personne serait une cause de troubles et de désordres, parce que personne n'est entouré d'une aussi grande popularité. Nous avons plus de confiance dans ce merveilleux instinct de la nation que dans la raison des hommes d'État du jour. » Et (|uelques jours après : « Quand nous voyons du milieu de nos tempêtes révolutionnaires s'élever la candidature d'un homme qui n'a pris part à aucun de ces événements sinistres, que la captivité ou l'exil ont tenu à l'écart des rancunes et des dissensions; un homme qui, s'il est prince par le hasard de la naissance, est démocrate et républicain par le cœur; un homme enfin qui a souffert, qui a étudié, qui a écrit pour le peuple, qui a l'amour des classes souffrantes au fond du cœur, et dont le nom majestueux et populaire rayonne au-dessus de nos troubles civils comme un symbole de concorde et de prospérité, n'êtcs- V0U8 pas des aveugles de le repousser?... » C'est \q Journal de la Nièvre : «... C'est parce que le nom de Napoléon est pour les masses le symbole de la force, <le l'autorité et de l'ordre, le symbole de l'éclat et de la dignité dans le pouvoir ({u'on les voit s'attacher à ce nom avec une confiance inébranlable... Ouif peuple, c'est toi qui dans ta sagesse instinctive, providentielle... dictes aujourd'hui ii la France le seul nom qui
puisse la sauver de l'abîme. Ce nom... immortel, qui depuis un demi-siècle a constamment grandi dans les souvenirs et que grandiront encore les siècles à venir, ce nom qu'un trait de lumière divine t'a montré pour le salut du pays... tu sauras le faire triompher... parce qu'il est à toi, parce qu'il t'appartient... » C'est encore la Gazette du Languedoc : « Les paysans comptent bien qu'une fois président, M. Louis Bonaparte cassera les reins à la République. »
La moitié environ des journaux de province (1) soutient ainsi avec la même ardeur, avec le même lyrisme la candidature princière. Ceux qui tiennent pour Gavaignac, ou pour un autre, comme Lamartine, ou Ledru-Rollin, ou Raspail, ne la combattent pas avec moins de passion. C'est, par exemple, le Messager du Nord : « Ouvriers français, vous dont le prince sollicite les suffrages avec tant d'acharnement, voterez-vous pour celui qui de ses royales mains bétonnait dans les rues de' Londres les ouvriers anglais demandant de justes réformes? » C'est le Moniteur de l'armée : ci C'est à la France à juger si elle peut compter sur les sentiments patriotiques d'un Bonaparte qui a servi tantôt la Suisse comme capitaine, tantôt l'Angleterre comme constable, et dont tous les exploits consis-
(i) Notamment encore : Y Assemblée nationale de Dijon, VOce'an de Brest, l'Impartial de la Bretagne, le Journal de Toulouse, le Mémorial agenais, la France centrale, le Journal de Rennes, la Gazette d'Auvergne, l'Ami de l'ordre d'Amiens, l'I'cho du Midi, la Foi bretonne, la Bretagne, le Journal de Coutances, le Journal d' Avranehes, VAbbevillois, la Bourgogne, l'Etoile du peuple de Rennes, le Courrier de la Gironde, Y Indépendant de Toulouse, In Revue du Havre, le Courrier de la Somme, le Réformiste de Douai, le Courrier du Pas-de-Calais, l'Étoile du peuple de Nantes, l'Opinion d'Auch, le Mémorial de Rouen, l'Union dauphinoise, la Gazelle de Cambrai, l'Ordre de Limoges, l'Écho de l'Aveyron, l'Hermine de Nantes, le Charentais, l'Intérêt public de Caen, le Courrier de l'Eure, la Province de Limoges, le Journal d'hpernay, l'Impartial de Rouen, le Mémorial des Pyrénées, le Républicain de Tarbes, l'International des Basses- Pyrénées, le Journal de Lot-et-Garonne, le Journal d' Indre-et-Loire, le Journal de la Marne, l'Indicateur des Côtes-du-Nord, le Phare de la Manche, l'Union du Mans, le Journal de Nevers, le Mémorial de Moulins, la Vérité des Ardenne^^ le Conciliateur AelAmoQQi, la Liberté du Morbihan, la Sentinelle de Saint-Etienne, le Courrier du Gard, l'Abeille de Chartres, le Journal du peuple de Rayonne, Y Émancipateur de Cambrai, l'Indépendant de la Charente-Inférieure, le Commerce de Dunkerque, la Gazette de Flandre, la Liberté de Lille, l'International de Rayonne.
tent dans un coup de pistolet tiré à Boulogne, au pied de la colonne (1), sur un soldat français, et le gourdin de police mis dans ses mains pour assommer les démocrates de Londres. » C'est la Gazette du Midi : «Louis Bonaparte, c'est-à-dire le candidat de l'ignorance, des affections aveugles, ce mannequin traîné à l'Assemblée par M. Vieillard, épelant assez mal ses leçons écrites, se sauvant comme un écolier et qu'on ne retrouve jamais quand il faudrait répondre... (2). » Cestle Peuple du Puy-de-Dôme : «... Il y a de par le monde un aventurier sans esprit, sans talent, sans mérite d'aucune sorte, tour à tour soldat obscur en Suisse, constable volontaire à Londres, inepte conspirateur honteusement pris et plus honteusement relâché, si étranger à la France qu'il en peut à peine bégayer la langue. Le hasard de la naissance a fait l'injure au plus grand capitaine du siècle d'égarer son nom glorieux sur la tête de ce ridicule personnage, et voilà que les intrigants de tous les régimes, les plus vils histrions s'assemblent autour de ce nigaud comme l'a justement qualifié la spirituelle princesse Clémentine, et après l'avoir coiffé du tricorne impérial et hissé sur un brancard de foire, ils s'en vont promenant ce trompe-l'œil à travers les carrefours des villes et des campagnes. » C'est le Breton : « Sait-elle, la bourgeoisie, ce que cache ce nom? un ambitieux ou un incapable. Dans le premier cas nous sommes menacés du despotisme, dans l'autre cas de l'anarchie... N'est-il pas à craindre qu'il ne prenne cette manifestation de la faveur populaire pour un désir de retour vers une époque de gloire militaire et de despotisme? D'ailleurs, qu'il veuille ou non la guerre contre l'Europe, il la fera, ne fût-ce que pour échapper aux agitaliouH intérieures et parce que le nom qu'il porte est une menace pour toutes les nationalités. » C'est le Courrier du Nord, dont le rédacteur en chef écrit à Odilon Barrot : « Le pays voudrait d'un niannc(iuin richement vêtu, d'un comédien
(1^ Erreur t lir^ dan* la caMrnfl.
(f) • i'érarte rc nom <|iir j'/iiliiiirr, dit im peu pluit tiinl M. Poiijoiilnt «liiim vo Journal; ...il n'eat (lu'iinii illuRion pour lot un», une iiiai-liinc <!<> Diioiro pour lot aalr«i... Aux yeux di; tout pentcur prévoyant, co nom cil un uru(;c de plim cl non pat une tolulion... ■
habillé en empereur, et il faudrait le lui donner sans même lui crier qu'il se trompe... Ne nous résignons que lorsque sa guérison sera devenue impossible. Dans le camp où vous allez fourvoyer votre haute probité... c'est un mélange peu édifiant de passions et d'intérêts inconciliables ; de partisans de Henri V et du comte de Paris, de l'Empire et de la présidence héréditaire; des hommes sans affection et sans confiance pour le candidat qu'ils patronent, disposés à exploiter son incapacité ou son inexpérience, les uns au profit de leur ambition personnelle, les autres au profit d'un prétendant dont cette incapacité doit préparer la venue. » C'est la Démocratie des Hautes- Pyrénées : «... A tous ceux qui s'aveugleraient au point de croire... au républicanisme de l'incurable prétendant, de cet empereur de parade, de cet Arlequin qui n'a pas même réussi à singer le geste du grand homme, nous crierons : ... On veut vous faire voter pour un ridicule pasquin que tous les partis feront mouvoir à leur gré... ^ C'est le Courrier de Nantes : « ... A peine peut-il lire à l'Assemblée les médiocres discours que lui composent ses amis politiques ; ses services envers la France sont nuls ; il est plus connu comme Anglais ou comme Suisse que comme Français. Loin d'avoir rendu des services à la mère patrie, il a deux fois apporté sur notre sol la guerre civile... w C'est la Fraternité de l'Aude : «Louis-Napoléon est le candidat des nobles, des usuriers, des ambitieux... » C'est le Franc-Comtois : « Avec M. Louis Bonaparte... il y aura une cour, une meute toujours affamée, une presse subventionnée, choses qui coûtent beaucoup d'argent. » C'est le Bien public de la IJaute-Marne : « M. Louis Bonaparte, pendant une vie de quarante ans, n'a fait preuve que de légèreté, d'incapacité et de sottise... » C'est V Impartial de la Meurthe : « Je ne veux pas voter pour cet homme (L.-N.) . . . parce que je ne veux pas voter pour un Suisse ni pour un dandy anglais, ni pour un parjure, ni pour un assassin d'un soldat français, ni pour le Don Quichotte de Boulogne et de Strasbourg, ni pour un mannequin ou l'héritier d'une redingote grise, ni pour un cosmopolite qui sur quarante ans de vie n'a passé que peu de temps en
France, ni pour un orateur qui en est réduit à lire des discours composés par son conseil de tutelle. » C'est YÉcho du Nord : n II y a en ce moment un homme qui peut vous rappeler les services, la gloire de Napoléon; cet homme, ce n'est pas le neveu de l'Empereur, c'est le général Gavaignac... Lui aussi s'est illustré en Afrique... Gomme Napoléon... il a triomphé dans Paris... d'une révolte tout autrement formidable que celle de V^endémiaire... Gavaignac a un avantage que n'avait pas Napoléon... il ne songe qu'au bien de la France (1)... »
Dans la presse étrangère nous relevons cette déclaration du journal espagnol le Heraldo : « Louis-Napoléon a posé sa candidature en termes modestes, pleins de dignité, sans orgueil, sans fanfaronnade, sans bassesse, sans hypocrisie... Un nom est une garantie et un programme... Son nom est synonyme de gloire, de prospérité... » Un autre journal du même pays, la Espaha (2) de Madrid, écrit : « Louis-Napoléon a un nom qui produit toujours un effet électrique sur les Français, et il est impossible, que tous ceux qui ont pleuré l'héroïque victime de Sainte-Hélène ne votent pas pour lui, ne serait-ce que comme protestation en faveur d'une grande infortune nationale... La nation n'a pas oublié Tliomme qui a succombé avec elle à Waterloo, et... il y aurait une étrange injustice à
(1) Les principaux journaux de province (|ui coinhnttenl In caiulidnturc du prince et appuient celles de Cavtiiijnac ou de l.cdru-Kotiin, <|uel(|ucfois relies de Lamartine ou do Itospail, sont encore les suivants : le Citoyen de Dijon, le LonKj de .Montatgis, le franc liépublitain d'Âucli, la Voix du ficuplf de Maocille, le Hépublicain de Vauclute, le 'l'rafailleur de Nancy, l'/'.V/io de la J{e/>uldi<iiic de FAin, \' Indépendant dn lAtiret, fe llaro «le Oaen, le Libéral du Nord, la Démocratie tatinoise, le Journal de la Meuse, le National de l'Oucitt, le Hépublicain de ta Dordugne, lo Constituant de Toulouse, le l'cupic du Puy-de-Dùmc, lo l'ulriote de la Meurtlte, le l'roijrès d'Indre-et-htire, c|ui dit : « Lori(|u'il *c rend nu milieu de tes amis, .M. Louis lionapartc se fait précéiler d'un cliaMseur en |;randc livrée qui annonce son cnln-e |iar ces mots solennels : l^e prini'c! Aussilùl les dames se lèvent et forment In linie. Le prince, une muin derrière le dos et l'antre dans son gilet, par imitation de son oncle, s'avance en distriliiianl les saints el les sourires à la cour, li>nc!linnts préludes aux graves fonctions de présitlenl de la llépublique el «|ui montrent condiien le candidat de la Prcsic est pénétré de 1 esprit do •on •iiele et des mirurs «le nuire peys. »
(S) 9 BOVeioLro 1848.
reprocher à Louis-Napoléon de n'avoir pas d'antécédent dans sa patrie... Il n'a pas passé son exil dans une inaction coupable... il a publié un Manuel d'artillerie^ et les six années... deHam... ont été consacrées à son livre sur l'E-r/mc^o/i du paupérisme et à plusieurs travaux de politique et d'administration qui lui ont valu les éloges de tous les hommes impartiaux. L'objection la plus grave contre (sa) candidature, c'est qu'elle peut amener la restauration du régime impérial... Si les institutions républicaines sont les seules que la France veuille accepter, si c'est là le vœu national et universel, peuton craindre sérieusement qu'un homme se mette en opposition avec cette force imposante devant laquelle l'Empereur lui-même échouerait aujourd'hui, s'il voulait recommencer le 18 brumaire... La France est fatiguée de l'état où elle vit depuis Février, elle veut en sortir le plus tôt possible. En votant pour Louis-Napoléon, les commerçants, les manufacturiers, les propriétaires et les agriculteurs croiront voter le rétablissement de la confiance... Louis-Napoléon offre de grands avantages ; il a d'abord un nom qui jouit d'une immense et incontestable popularité. Ensuite il est naturellement placé dans une situation qui ne peut éveiller dans l'esprit de personne ces petits sentiments d'envie et de jalousie qu'il est si difficile d'étouffer dans le cœur d'un ancien camarade et d'un supérieur. C'est maintenant à la France de comprendre... qu'il faut aujourd'hui pour consolider les institutions républicaines naissantes choisir un homme... qui soit la. vérité de la situation, la transition rationnelle et indispensable du régime monarchique... à une constitution républicaine... » — h' Émancipation de Bruxelles raille les adversaires du prince qui ressassent l'éternel refrain qu'il n'a pour lui que son nom : « Le prince Napoléon a le droit de demander à son tour si M. Emmanuel Arago est àBerlinpardroitdeconquéleoupardroitdenaissance. M. Emmanuel Arago est fils de son père, il n'a pas d'autre titre M. Garnier-Pagès n'est devenu un personnage que parce qu'il a usurpé le nom de son frère, ce qui est terriblement féodal... Voilà de singuliers démocrates! C'est-à-dire que les primitifs T. I. 27
de l'Église républicaine font commerce du nom de leur père ou du nom de leur frère, ou du premier nom venu, pour s'élever aux plus hautes fonctions, et le seul nom auquel ils prétendent barrer le passage, c'est le nom de Napoléon. "
En revanche, la presse anglaise presque tout entière lui est défavorable. C'est ainsi qu'on lit dans le Morning-Post [\) : « La bibliothèque de Louis-Napoléon a été vendue aux enchères. Parmi ses livres était une belle édition, reliée en maroquin, du poème de Jocelyn de Lamartine. Il y a sur cette édition ces mots écrits de la main du prince en français : « Entrepris la « lecture de ce livre à Florence, le dimanche 5 mai 1837. — Aban- « donné cette lecture^ l'ouvrage étant trop sublime pour moi. — a Recommencé la lecture une deuxième fois, le lundi 6, sans être u plus heureux. — Recommencé par un nouvel effort le 9 et abana donné définitivement. » Dans un moment où l'auteur et le critique sont en présence comme candidats rivaux à la présidence de la République, l'anecdote n'est pas sans intérêt. » Voici maintenant le Morning Herald : «... Sans vouloir rien dire de trop sévère à cet Adonis de quarante ans, nous pouvons bien insinuer que ses antécédents, pour nous servir d'un mot français, sont particulièrement désastreux... ; pour montrer à quel point ce fardeau (du poids d'un empire) était peu mesuré à ses forces, il se laissa... aller à toutes sortes de folies et d'escapades. Soit comme officier badois, soit comme compilateur d'un manuel d'artillerie, comme sujet suisse, comme aventurier an service de la Pologne, comme conspirateur et l'auteur d'insurrections ù Strasbourg , comme conspirateiM' et fauteur d'insurrections A Houlogne, avec son aigle apprivoisé (2), son cortège de muilresscs, su légion de cuisiniers, lia toujours été... également ridicule... » \,q Fs'orthcrn Sun- le
(Ij Nuiii/to iIii 0 ilc'ccinliri' IHVK,
(S] l<o Murninij-Cliriiniflt; répoixi à loii ('oiifrôri' iiii|jliii« de fi\(;oii à itclriiire celtr légende ''maii Ict légende* |tcuvnnl-cllc> jiiinaiii iliit|*iirailrL'?) : « L'aigle nvuit éié lr<Miv<^ par l'un île »0f uriicicra qvx rciii|iorlii à honl, coiiiiik* un oitouii do bo» angora... On lo trouva dunt;.,. «|niind lit Viiistciiti fut prit, niui» il n'cil iiullvmeiil e.vnvt do prétendre <|iio le |irini'o uit idiurdô asav. lui. «
couvre d'injures : « Il y a quelques chances pour l'élection de Louis-Napoléon, le plus méprisable.-, de tous les candidats. La seule marchandise que cet aventurier jette sur le marché, c'est un nom, le nom d'un despote qui étrangla la 'première République, effaça les derniers vestiges de la liberté et mit la France à la veille de sa ruine. En dépit de tous ses crimes, Napoléon impose encore à la France; son nom continue à être un talisman pour la multitude des campagnards ignorants. Son neveu ne se présente ni avec la renommée d'un guerrier, ni avec l'éloquence d'un orateur, ni avec les qualités intellectuelles d'un homme d'État. Un garçon de charrue ferait un meilleur président que lui... Il est dans sa quarante et unième année, et il est passé en proverbe qu'un fou à quarante ans reste fou... » Le Globe fait remarquer « que Louis-Napoléon conserve le titre de prince, et qu'il n'en serait pas ainsi s'il n'avait pas des vues ultérieures... »
Citons enfin V Observateur belge, qui déclare « qu'il a contre lui... lui-même et le bon sens « . Parlant d'une entrevue que le prince a eue avec les membres du congrès de la presse départementale, le même journal dit encore : « Les explications du prince étaient tellement vagues, données en termes si confus, si embarrassés, que les personnes présentes sont sorties... bien convaincues de sa complète nullité... Cette nullité est peut-être à leurs yeux le mérite le plus réel du prince... »
A Paris, ce n'est pas seulement la plupart des journaux politiques qui le combattent; les feuilles comiques et satiriques l'attaquent sans relâche. Le CAarryan s'acharne après lui. Il narre, par exemple, la Journée du prince : le matin, M. Vieillard lui donne des leçons de prononciation française; on laisse l'orthographe de côté, le prince n'en ayant pas besoin... On lui fait ensuite répéter les mots charmants et les reparties heureuses qu'il doit prononcer le jour de son avènement : Rien n'est changé en France, il n'y a qu'un Suisse de plus... Il s'obstine à dire : Rien n'est chanché en Suisse, il n'y a;re qu'un Vranzais de blus... A onze heures arrive le profes-
seur d'histoire. « Quel est le fondateur de la monarchie française? — Napoléon. — Comment s'appelait le roi qui gagna la bataille d'Arbelles? — Napoléon. — Qui est-ce qui lit les fortifications de Paris? — Napoléon. — Par qui Pompée fut-il défait? — Par Napoléon... » Le Charivari raconte une visite du prince aux Invalides : « Prince, lui disait Vieillard, voilà le moment de dire à ces vieu.x braves... les quelques mots que je vous fais apprendre depuis huit jours. Commencez, je vous soufflerai... — Bas engore, bas engore... Che attends d'afoir vu la grande marmite où on fait le pouillondes invalides. — Demandez à goûter le bouillon, lui disait Vieillard, cela flattera beaucoup les glorieux débris. — Che ne brends jamais rien entre mes repas et je n'aime pas le pouillon... — Il faut que nous partions... — Bas engore, bas engore... — Que vous reste-t-il encore à voir? — L'infalite à la tête de pois... » — Il publie (I) une gravure représentant le petit chapeau sur un fût de colonne, flanqué à droite et à gauche d'un grenadier et d'un paysan qui saluent les yeux bandés, avec ce titre : Le chapeau d'un capitaine suisse, hommage renouvelé de Gessler.\\ écrit (2) : tt Nous trouvons le manifeste napoléonien très bien rédigé, et tous les rédacteurs du Charivari prennent l'engagement solennel de voter pour le j)rince Louis, s'il parvient à apprendre ce morceau par cœur d'ici au 10 décembre et à le réciter d'une façon à peu près convenable à la tribune... C'est lit un travail difficile, mais les cinq voix du Charivari valent bien cela... » « Les chevaliers d'industrie (3) les plus compromis, les agents d'affaires les plus mal famés se vantent, faussement sans doute, quoiqu'il n'y ait pas lieu de s'en vanter, d'être les agent» électoraux de Louis-Napoléon... »
Le Journal pour rire fait paraître une suite de charges : C'est un aveugle tendant la nuûn cl guidé par un aigle qu'il lient avec une chaîne. — C'est le prince (avec le j)elil chapeau enfonce jusqu'au cou et portant cette inscription : Avis
(1) Cil lMiili|i|»<Mi. fondateur, 23 novembre 1848. (S) S9 novciiiltro 18^8.
•- (8) 90 iiovciiil>rc 1848.
L'ELEVATION A LA PRESIDENCE. 4îi
IMPORTANT (1), il y a quelque chose là-dessous) qui dit un : Petit Empire, s*il vous plaît ! Au bas de la gravure : Ne le ci'oyez pas, il n'y a rien sous ce chapeau-là. (Note de l'éditeur.) — C'est Napoléon Scapin marchant à grandes enjambées au trône de France. — C'est un invalide qui, dans un jardin devant la statue de Napoléon I", dit à un jeune tourlourou : « Ne te laisse pas emberlificoter, cadet, ces plantes-là ne laissent jamais de graines. » — C'est (2) Louis-Napoléon dans un soleil , coiffé du petit chapeau sur des oreilles d'âne, que des badauds regardent, avec cette légende : Voilà donc le peuple qui s'intitule le plus spirituel de la terre. — C'est le prince affichant lui-même ses proclamations, avec cette exclamation de Napoléon I" : Allons ! le voilà encore qui fait des siennes. — C'est le prince sur un baudet avec le costume de son oncle, sous le titre : Ce que nous verrons l'an prochain si Louis-Nopolëon est nommé président. — C'est notamment un groupe de paysans qui, croyant à la suppression des impôts, reçoivent le percepteur à coups de fusil. — Ce sont des voltigeurs de la vieille garde qui se jettent sur les bureaux de tabac et sur les bureaux de poste... — C'est un char entrant à l'hôtel de la Présidence et traîné par des gens qui ont les yeux bandés. Dedans se trouvent : Louis-Napoléon à cheval sur les épaules de Napoléon I", avec une cage contenant un aigle; Emile de Girardin jouant de la grosse caisse, Thiers soufflant dans un cornet à piston, etc. Des légitimistes et des orléanistes, ayant aussi un bandeau sur les yeux, poussent les roues. Le titre est le suivant : L'un portant l'autre. L'un prônant l'autre. L'un traînant l'autre. L'un poussant l'autre. — C'est Louis-Napoléon porté sur le pavois par des paysans poussés par des légitimistes, avec cette légende : Pauvres niais, voyez donc qui vous pousse. — C'est un paysan qui s'écrie : « Pisqu'il y aura pus ni conscription, ni impositions, ni rien du tout à payer quand la République aura Napoléion pour roi, je votons pour Napoléion. Vive Napoléion! » — Sous le titre : Deux vrais farceurs, c est le prince
(1) 18 novembre 1848.
(2) 25 novembre 1848.
assis, les mains derrière le dos; Thiers, à moitié dissimulé, tient une plume et écrit, faisant croire que c'est Louis-Napoléon. Légende ,: Monseigneur improvisant un petit discours manifeste, pas si bête que de coutume. — C'est Thiers, Odilon Barrot, Montalembert, jetant sur un précipice une planche représentant Louis-Napoléon, avec cette légende : Ils jettent une planche sur la mer Rouge... les imprudents! Sur l'autre bord, les armées étrangères protestent. — C'est une procèscession, — le jubilé des culottes de peau. — Thiers en évêque, Girardin portant en bannière la redingote grise et le petit chapeau, bénissent, l'un et l'autre, la foule agenouillée.
La Revue comique (1) publie les caricatures suivantes : Le prince (2) est coiffé du petit chapeau. Un costumier lui montre le masque de Napoléon 1" et lui dit : u II ne vous manque plus que le masque, mais ne prononcez pas un mot. » — Déranger présente un bonnet de coton au prince qui vient de se coiffer du petit chapeau : « Viens, mon petit, en voilà un qui t'ira mieux, il est moins lourd. » — Un portemanteau est habillé des habits de Napoléon 1", avec cette légende : L'habit ne fait pas le moine ; dans le fond, la République accourt, tenant un martinet. — Louis-Napoléon, avec un corps d'aigle, le chapeau de Napoléon I", un faux nez, est monté sur une roulette que Iraine un vieillard. — Sur une locomotive se trouvent un aigle h la tète du prince et un gamin au bonnet phrygien armé d'un fouet, avec cette légende : Route de Londres; l'oiseau reconduit par un gamin de Paris. — La statue (3) de Napolôon 1", avec ce» mots : Austerlitz, Marcngo; en face celle du |)rii)ce, avec celle inscription : Strasbourg, Boulogne; connue titre : L'homme de bronze et f homme de plâtre. — Napoléon 1*'('4), grandeur nature, est assis; ii ses pieds le prince, tout petit, en grenouille. — Louis-Napoléon en panier percé dont les anses
(1) Caricature* oiUraîU* du Puppet-Sliow do Londrc» (î) Ibùi.
(Z) ILiil.
{h) Ibid.
sont tenues par des cocottes. — En oie avec le petit chapeau et le grand cordon de la Légion d'honneur, sur la colonne Vendôme, qui porte cette inscription : L'effet que ça ferait ! — L'expédition de Strasbourg : Il offre un verre de vin à une sentinelle : « Mon pon ami, che souis le fils de l'Empereur et che fou nomme maréchal de France. Pufez cette fer de rhoum, être bien pon! » — Encore l'expédition de Boulogne. États de service : Il tue un soldat d'un coup de pistolet. — Il emporte (1) le chapeau, les bottes, l'épée de Napoléon V\ qui, soulevant la pierre de son tombeau, crie : Au voleur! au voleur! — Un renard coiffé du petit chapeau essaye en vain d'atteindre des raisins portant : Austerlitz, Marengo, etc. — Un àne est coiffé du petit chapeau au-dessus de ces vers :
On prétend que Caligula
Fit son cheval consul de Rome.
Quoi d'étonnant à cela?
En France, on va bien au delà.
Puisque d'aucuns veulent qu'on nomme.
Se basant sur ce précédent
D'une autorité fort antique,
Un âne comme président
De notre jeune République.
Thiers est représenté coiffé du petit chapeau ; et on lit ces vers :
Ce petit foutriquet, dont la France se moque,
A du bonapartisme arboré le drapeau.
Des brillants souvenirs qu'avec bruit il évoque,
Aux campagnards séduits il présente l'appeau ;
Et pour mieux soutenir son candidat baroque,
Astucieux serpent, iL a changé de peau.
Du vainqueur d'Austerlitz il a pris la défroque,
La redingote grise et le petit chapeau.
(1) Extrait du Puppet-Show.
Ce pygmée, affublé d'un harnais de bataille. Espère en vain grandir sa misérable taille: Mais ce n'est que le tiers d'un faux Napoléon!
Un aigle mord le prince. — « Pour préparer le prince à ses hautes destinées et lui apprendre tout ce qui concerne son état, on lui enseigne h apprivoiser un aigle ; mais l'aigle n'aime pas ces gens-lk, le mord, et crânement, « — La Revue comique fait suivre cette caricature des réflexions suivantes : H Quand quelque héros de hasard, à la tète d'une bande de valets et d'intrigants, s'en viendra dire en arborant un drapeau quelconque : « Citoyens! reconnaissez en moi le fils ou «le neveu du grand prince un tel; aux armes! marchons u sur les Tuileries! » — les citoyens lui répondront tout simplement : « Vous êtes avant tout notre ennemi ; vous venez tt nous voler notre liberté et notre repos , et votre appel tt aux armes devant amener l'effusion du sang à votre profit, « c'est une tentative d'assassinat que vous faites sur chacun « de nous. Or on prend les assassins et les voleurs, et on les « traduit en cour d'assises. Il n'y a aucune différence entre vous tt et Uinaldo-Rinaldini, Mantirin, Cartouche, Scliinderanes et « les autres héros de grands chemins. » — Le prince empaille un aigle, avec cette légende : «Z,e parti cref in n et ce commentaire : Il y a un grand nombre d'individus en France qu'un motif singulier rend partisans décides de Louis-Napoléon. — « l'ourcpioi volez-vous pour lui? — Parce qu'il est un homme nul. — Et vous? — Parce que c'est un niais. — Et vous? — Parce <|uc c'est un imbécile. »» Ces gens-là sont convaincus que le salut do la Hépubliquc exige impérieusement (ju'on place un crétin à sa télc... Un Marrot vous dira lui-même que le jeu des institutions constitutionnelles exige un homme parfuitemcnt nul. Nous votons, dites-vous, pour le soliveau, vous vous trompez, c'est j)<)ur une autre fable. — Laquelle, s'il vous |»lnlt? — Pour le cluit et le singe; rappele/.-vous les marrons du feu.
La Revue comique public, en outre, des historiettes, facéties, chantons. En voici quelques-unes : Ce qnr dit M. Thicrs
quand il dort ; « D. Pourquoi appuyez- vous le prince Louis? — R. Parce que son incapacité est notoire; parce qu'il est impossible; parce que c'est la révolution à refaire; avec le prince Louis, c'est la lutte qui recommence, et avec la lutte tontes les incertitudes, mais aussi toutes les espérances de l'avenir. » — Conversatioti d'un bourgeois et d'un garde national.» En 1848, nous avions Louis-Philippe; si Louis Bonaparte nous arrivait en 1849... 1849 serait Pan pire... Hi ! hi ! hi ! »
LE NEVEU DE LA COLONNE Chanson. — Ain : J' suis né paillasse.
Quoique je sois votre Empereur
Par le droit de naissance, Je veux bien de chaque électeur
Tenir la présidence.
Dam ! cela durera
Tant que ça pourra !
Si vous n'avez plus le héros, Vous aurez sa défroque.
Dans mon portemanteau J'ai son petit chapeau, Sa culotte collante...
Je connais très bien Marenço Par les poulets d'auberge, Austerlitz, léna.
J'ai bien mieux que cela Dans ma vie éclatante...
A Strasbourg, portant mon drapeau.
Je singe le grand homme.
Grandes bottes, petit chapeau.
Lorgnettes-, habit vert-pomme.
A Boulogne plus tard.
Je plonge comme un canard.
Avec l'aigle expirante...
L'Empire étant tombé dans l'eau Et l'aigle hors de service.
A Londres, je mets le manteau D'un agent de police.
Après ces glorieux hauts faits,
France, je conjecture Que tu vas faire le succès
De ma candidature.
Six cent mille francs de plus,
Ça n'est pas de refus, Quand la bourse est en souffrance.
BOUTADE d'un RÉPUBLICAIN Air : Allez-vous-en, gens de la noce.
Pour trôner à la présidence.
Napoléon est désigné;
Bien qu'un César de bas étage Ne vaille pas un Laridon, Nommez-le donc !
L'Empire n'est point à sa taille, Et pourtant, rouvrant les tombeaux.
Il va sur les champs de bataille Jeter vos enfants les plus beaux.
Vive la guerre universelle!
Bons paysans, noniuto/.-le donc!
Pa{jes, iiienins, dames d'atour, Ou chambellans à large panse, S'étaleront sur l'édredon.
Le |)euple paiera la dépense, Bons paysans, nomuiez-le donc!
11 va de titres et de grades
Affubhïr plus d'un favori;
A lii ciibale (|iii le pr6nc
11 réparlini maint cordon,
El vous siMire/. ce qu'en vaut l'aune.
lions paysans, nomme/.-le donc!
VOTONS POUR BONAPARTE Ain : Gai, gai, marions-nous.
A la France, on peut dire Quel sera son bonheur, Car elle aura l'Empire Complet... moins l'Empereur, La guerre sans la victoire, Le nom sans le héros.
Nous n'aurons pas la gloire, Nous aurons les impôts.
Avènement :
Désigné par le choix d'une foule égarée, Sur un char triomphant, en costume éclatant, L'héritier d'un grand nom va faire son entrée; Vous le verrez, le char l'attend !
Un autre journal, V Assemblée nationale comique (1), publie des plaisanteries et des charges du même genre. En voici un échanlillon. Un représentant s'écrie : « Je suis certain (i d'avoir vu tantôt notre collègue le prince Louis dans la salle « des conférences; allez le chercher, il ne nous manque que « lui pour être en nombre. » Le vénérable Duponceau, chef des huissiers, s'élance lui-même et rencontre effectivement le prince qui regardait les mouches voler. « Monsieur le prince « Louis, lui dit-il, pourquoi n'entrez-vous pas? — Che beux « pas, che beux pas. . . on m'affre oublié dans cette local debuis « ce matin... Terteifle! che suis empêté, mais che beux pas « entrer toute seule... — Qui donc vous en empêche, mon- " sieur le prince?... les chemins sont ouverts. — Ya... che «les gonnais... mais ch'attends le brudente Fieillard... On « m'affre voulu décha faire endrer dedans, mais c'être un « pièche bour me faire barler. — Prince, vous avez le droit de
(1) Auguste Lireux, rédacteur en chef.
« garder le silence. — Ya. — M. le président ne souffrira pas « qu'on vous force de parler. — Ya. — Le scrutin vous « attend. — Che le gonnais bas... — Je veux dire qu'on vous « prie de voter. — Che vote jamais tute seule. — Eh bien, « c'est de la part de M. Vieillard que je viens vous chercher. tt — Ya!... oh!... terteifle ! . . . alors che volais bien endrer « dedans... pour mettre la belite garte dans le boîte. »
Une foule de chansons paraissent encore ; toutes ou presque toutes tournent le prince en ridicule.
Les trois chapeaux (1) :
Je viens savoir si son chapeau Pourrait convenir à ma tête.
Mais, mon prince, ce chapeau-là Est un peu grand pour votre tête.
Je ne puis combler votre vœu Soit pour le fond, soit pour la forme, Tellement do ronde au neveu La différence est énorme...
Histoire de M. Louis Bonaparte, racontée par Alhanase Pied^ ford, sergent à la 2* du '.V du l", à Jérôme Gauvin, conscrit du Calvados :
A prosnilicr, v'Ià qui s' livre, Ambitionnant I' titr' d'auteur.
Il accoucha d'un p'tit livre Qui cherche encore un lecteur.
Histoire du prince racontée par F aigle de Boulogne avant qu II fût empaillé :
J'expie, hélnx! nu fond d'une nrnioirc, 1.0 triHto honneur de l'avoir escorté.
(1) De Chnrln iVtWc.
O destinée Infortunée!
Ai[fle oublié, Faut-il vivre empaillé!
Le neveu de mon oncle (l)
D'un nom fameux, vomi par la tempête, Tu veux en vain te parer aujourd'hui.
Tuis, faible aiylon, la sainte humanité Ne veut s'unir qu'avec la Liberté!
Reflet d'un grand soleil, tu n'es point le Messie Qui doit sauver l'humanité.
Descendant d'un grand capitaine.
Pourquoi viens-tu salir son nom?
N'espère jamais que la France Raccommode un sceptre brisé; On pourrait te croire en démence; Le règne des rois est passé, Qui le nie est un insensé.
Dis-nous les actions de gloire Qu'il faut graver sur ton blason.
J'ai beau consulter ma mémoire, Strasbourg, Boulogne et ta prison S'offrent toujours à ma raison.
Du grand homme aimé de la foule, Partout l'aigle fut respecté:
Ton aigle à toi n'est qu'une poule!
Ah! respecte la liberté!
Désistement de M. Louis Bonaparte (2) :
A grands pas vers le Louvre J'avançais triomphant.
(1) Par Louis Voitelain, ouvrier imprimeur, et Eugène Petit.
(2) Par Little Jestir.
Alors, une voix crie :
Holà ! mon cher neveu, Approchez, je vous prie.
Que je vous parle un peu :
Foi de Napoléon, Tu n'es qu'un polisson.