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ÉLECTION DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

Nommons :

Loiiis-Aapoléon Bonaparte.

C'est l'enfant de Paris.

C'est l'élu du département de la Seine.

C'est relu du peuple français.

Le Comité des quatorze arrondissements du département de la Seine. — Union républicaine et démocratique pour l'élection du citoyen Louis-Napoléon Bonaparte.

Signé : Le président : Moutonnet. Les vice-présidents : De Saliennes, général de brigade, commandeur de la Légion d'honneur; Delcro père, propriétaire. Les secrétaires : Bertrand, capitaine en retraite, officier de la Légion d'honneur; Chaland, architecte; Lesèiile de Saillet, ingénieur civil. Les délégués : Delamahe, mgénieur géographe; J. DE Faces de Vaumale, propriétaire; Gaudon, sous-inspecteur général de la Poste aux commissions; Laciioix, ancien militaire.

Une société des vrais amis du peuple signe l'affiche suivante :

• ÊLËCTEUBSl

• Lu misère nous gagne clia(|uc jour davantage... Le malheureux meurt de faim... L'ouvrier est sans ouvrage; le cul-

tivateur ne trouve plus récoulement de ses produits ; le commerçant ne vend rien ; le propriétaire ne reçoit plus ses revenus; le capitaliste n'ose plus mettre ses fonds dehors, faute de sécurité. La France qui était si riche, dans quel état est-elle? La banqueroute du gouvernement est h craindre et nous menace. Pour que la confiance, source de la prospérité de la nation, se rétablisse, il nous faut à la tète du pouvoir un homme qui ait les sympathies du pays. Napoléon sauva la France de l'anarchie à la première révolution. Le neveu du grand homme avec son nom magique, avec sa fortune personnelle, nous donnera la sécurité et nous sauvera de la misère. C'est ainsi que l'a compris une partie considérable de la nation... Qu'on appelle ce peuple laborieux et honnête dont il est dit : La voix du peuple est la voix de Dieu... Nous faisons appel aux commerçants qui désirent voir reprendre les affaires ; aux cultivateurs qui ont besoin de vendre leurs récoltes à un prix raisonnable; aux ouvriers qui ne peuvent vivre sans travail ; aux pères de famille qui veulent assurer le présent et l'avenir de leurs femmes et de leurs enfants; à l'armée qui ne sera jamais sourde au nom de Napoléon, aux électeurs de toutes les opinions qui veulent le salut de la patrie... »

C'est une lettre écrite à la Presse (1) par quatre ouvriers : « Jamais la naissance de M. Bonaparte ne sera une faute à nos yeux. Sa parenté avec l'Empereur est son premier titre à notre douce amitié et à l'espérance que nous mettons en lui. Il en est de même de son nom, ce nom sera toujours le plus aimé, le plus connu, le plus respecté du peuple. Il sera toujours le plus lumineux, le plus pur, le plus glorieux de notre histoire ; c'est le nom dont s'enorgueillira l'humanité dans son magnifique avenir. C'est le nom écrit dans le cœur de la France; nom universel et vénéré dé tous les peuples... Nous voterons pour M. Bonaparte, parce que nous le croyons grand et digne,

(1) C'est l'assertion de ce journal (numéro du 19 novembre 1848). La lettre est signée : Pierre Cauvet, Auguste Mettra, Théophile Defouriueaux, Charles Sauly; mais elle doit être d'Emile de Girardin.

parce que nous le savons bon, patient et simple, parce que nous avons lu son beau livre de l'extinction du paupérisme, livre daté du fort de Ham, labeur du noble prisonnier, suite des grandes idées de l'Empereur, dont la plus belle, la plus constante et la plus sainte fut la destruction de la pauvreté. Nous savons que lorsqu on évoque la vie de M. Bonaparte pour la retourner contre lui, on oublie toujours ces bonnes pages écrites en faveur du peuple souffrant; mais nous autres qui pleurons et qui avons eu faim, nous ne les oublierons jamais... Nous voterons pour M, Bonaparte, parce que nous aimons plus Austerlitz que la guerre civile, parce que nous préférons les campagnes d'Egypte, d'Italie, d'Allemagne, de Russie et d'Espagne aux campagnes de Juin, et que les beaux souvenirs à rappeler et à mettre en avant sont, selon nous, les victoires, les capitales conquises, les rois vaincus, les forfaits pardonnes, les églises ouvertes, les blessures cicatrisées, les aigles couvertes de poudre, mais pas de souillures, et non les massacres, les ignominies, les fusillades, les spoliations et les vengeances. Nous voterons pour M. Louis Bonaparte, parce que M. Bonaparte est non seulement un homme, mais est encore un principe, et que ce principe est pour lu France la gloire dans le passé, la concorde pour les jours qui viennent. Nous voterons pour M. Louis Bonaparte, parce que nous appartenons à la génération qui nuit, et que tout ce qui est jeune doit aimer ce qui est franc... Nous volerons pour lui, la pensée pleine de cette France formidable qu'avait rêvée son oncle, et si son nom sort de l'urne, nous sentirons en nous la joie la plus palrioti(|ue, lu plus haute. Nous serons prêts à donner notre vie pour M. Bonaparte..., certains d'avance que cette vie servira a la grandeur du pays!... » — C'est une brochure intitulée : Paroles impériales prononcées par V Empereur à Sainte-Hélène et réunies par un croyant ^ où l'on trouv(! notainnicnt les citations suivantes (I) : « L'opinion pul)li({ue est une puissance invisible, « inystéricuMe, A laquelle rien ne résiste... Avant mon arrivée

(l; Va^n 17. S8, 44.

« (retour de l'île d'Elbe), toute la France était déjà pleine d'un « même sentiment... La France était mécontente, j'étais « sa ressource, voilà toute la clef de ce mouvement élec- « trique... Il n'y eut pas de conspiration, et tout le monde « s'entendit... Je ne suis pas seulement l'Empereur des sol- « dats, je suis celui des plébéiens... Aussi, malgré tout le « passé, vous voyez le peuple revenir à moi... Des élections •« libres, des discussions publiques? La liberté? Je veux « tout cela; la liberté de la presse, surtout; l'étouffer est « absurde... Je suis l'homme du peuple; si le peuple veut a réellement la liberté, je la lui dois, j'ai reconnu sa souve- « raineté... »

Les publications en sens contraire étaient plus abondantes encore et d'une violence extrême. Voici la Lettre d'un républicain du lendemain, électeur des départements, à ses concitoyens sur la candidature de Louis Bonaparte à la présidence delà République[\) : «Est-elle donc sérieuse, cette candidature? Veut-on se moquer de nous?... Est-il possible qu'il faille relever cette bouffonnerie? Si Louis Bonaparte est élu, le second terme de la prophétie de Sainte-Hélène s'accomplira, nous serons Cosaques!... Où sont-elles, les belles choses qu'il a faites? Quelque grande pensée le recommande-t-elle à notre admiration? Il a plus de quarante ans ; à cet âge, on a fait ses preuves; où sont les siennes? A-t-il un passé qui nous garantisse son avenir?... A-t-il vécu parmi nous? Parle-t-il français seulement? Gonnait-il nos besoins, nos vœux, nos espérances?... A-t-il dans ses mains notre salut? Son nom! son nom!... Mais il n'a donc que cela?... Et encore l'a-t-il su porter?... Vous dites qu'il est du sang de l'Empereur?... S'il ressemble à quelqu'un, ce n'est sûrement à personne de la famille de Napoléon... Je n'entends bourdonner autour de son hypothétique fortune que de suspects courtisans... des intrigants... des hommes de tapage et de forfanterie, sans conviction, sans moralité... des hommes à expédients, perdus de plaisirs et de dettes, des compagnons de

(1) Chez Martinon, rue du Coq-Héron, 5

table, des oisifs et des besogneux, des aventuriers... Supposons Louis-Bonaparte président. Où est l'homme de cœur, l'homme d'esprit, l'homme de raison, qui se fera sa caution devant l'Europe qui le connaît mieux que nous?... Président ou empereur, Louis-Napoléon fera la guerre... A l'en croire, il est homme d'ordre!... Se persuade-t-il que nous avons oublié ses tentatives de Strasbourg et de Boulogne? Son aigle... son petit chapeau, ses domestiques déguisés en soldats, ses mascarades, ses proclamations, son échec au milieu d'un immense

éclat de rire, voilà le côté ridicule Le titre d'empereur

usurpé, un coup de pistolet tiré à bout portant sur un brave capitaine, un brave grenadier blessé de sa main, quelques hommes entraînés, jugés et condamnés, une grâce humblement acceptée pour lui-même et si mal reconnue, sa parole donnée et violée : voilà le côté odieux de sa double aventure. . . Le voyez-vous, ce conquérantinconnu...? Est-ce bien ce même gentleman dont les danseuses de Londres se disputaient les bonnes grâces, qui, le casque en tête, la lance au poing, les couleurs de sa dame à la boutonnière, chevauchait au tournoi d'Eglington... un fier apprentissage de l'Empire!... Souffrirezvous qu'une intrigue vous impose ce bourgeois suisse, ce constable anglais?... » — Voici L.es candidats à la Présidence, par Ernest Bersot, professeur de philosophie au lycée de Versailles []) : « Deux candidats sont en présence. Qui l'emportera? C'est une question, et cette question est notre honte. Le succès de M. Louis Bonaparte!... Nous serons la fable de l'Europe ot le scnndah; de 1 histoire... Pour([uoiM. Louis plutôt que M. .h'rônie ou M. Lucien?... M. Jérôme est l'omteur de la famille â la place de ce pauvre M. Louis, A qui il manque encore pour parler quelques idées et quchpies leçons de français. Mais ni M. liUcien, ni M. Jérônu? n'ont fait les équipées de Strasbourg et de Boulogne; ils n'ont point apporté d'Angleterre un aigle vivant!... iU n'ont pas été reçus par des douaniers comme des empereurs de contrebande...; ils n'ont point demandé

(i) î4 novniilirf liiipriincric de IJcuu jeune, rue de Salory, 28, à Vcruainc».

pardon à Louis-Philippe; aussi ils ne seront jamais que de simples représentants... M. Louis... à la bonne heure!... En 1840, à Boulogne,... (il)... perce la gorge d'un malheureux soldat, d'un soldat français, d'un de vos frères ou de vos enfants... voilà ses titres à votre amour! Des agents parcourent les campagnes, annonçant que le prince possède des millions, qu'il remboursera l'impôt des 45 centimes et payera les dettes de la nation... voilà les simples pour M. Louis Bonaparte ! Voici les doubles maintenant, et leur calcul : . . . L'homme étant nul, à peine élevé on le ruine, on substitue au fantôme un personnage réel, et nous voilà revenus au 22 février 1848 ou au 26 juillet 1830 Un manifeste, signé : Louis Bonaparte, a paru. L'auteur promet de tout concilier : la paix et la guerre, l'ordre et la liberté, la franchise du commerce et le monopole, la centralisation et la décentralisation ; il promet aux loups qu'ils vivront dans l'abondance, et aux agneaux que les loups ne les mangeront plus... Détournons les yeux de ces honteuses misères!...» — Dans une affiche signée F. C. de Damery, et intitulée : Abdication du parti légitimiste en faveur de Louis-Napoléon Bonaparte, il est dit : « L'Empire, moins le bras et le génie de Napoléon, c'est chose impossible, parce que l'Empire, ce n'est pas un principe, mais un homme, et qu'il n'est donné à personne de recommencer avec des décors passés, des costumes fripés et vieillis, des figurants éclopés et des acteurs cacochymes, ce drame dont le héros du 18 brumaire avait seul le secret. L'Empire, d'ailleurs, c'est la tyrannie se substituant au double principe de l'hérédité monarchique et de la souveraineté populaire. Ce n'est ni la royauté, ni la démocratie, c'est le régime du sabre et la dictature militaire. C'est la guerre commençant par la conquête et finissant par l'invasion. . . Pousser Bonaparte au pouvoir pour le renverser plus tard..., compter sur son insuffisance et lui tendre la main pour le trahir... voilà ce que je ne saurais approuver, et le parti des traditions chevaleresques a bien dû se faire quelque violence pour se résigner à un pareil rôle... » — Dans une brochure qui a pour titre : Louis-Napoléon traité comme il le

mérite (1), on lit : « Tout ce que M. Louis parut avoir tiré de ses études fut un goût prononcé pour les occupations frivoles, pour le àons. farniente qu'il emprunta à l'Italie... Nous croyons qu'il eût été bien plus facile de trouver dans la bibliothèque du prince Y Art de bien mettre sa cravate et le Manuel du parfait sportsman, que V Histoire de l'Empire et le Gode Napoléon; se lever à midi, après avoir pris son chocolat dans son lit, avoir un nègre pour groom, se faire habiller par Staub, porter des bottes de Sakoski et des gants de Jouvin, étudier les poses du comte d'Orsay, crever des chevaux de louage à New-Market, boire beaucoup et avoir une loge à l'Opéra, souper en téte-àtéte avec les faciles bayadères de Drury-Lane et ouvrir le premier quadrille aux soirées du duc de Wellington, voilà le bulletin officiel de la jeunesse du prince ! . . . (De retour à Londres,) il fut bien et dûment enrôlé constable de la ville de Londres, c'est-à-dire, profi pudor! qu'il fut chargé de veiller à la sûreté des bourgeois dont les familles avaient jadis soudoyé les bourreaux de l'Empereur, et à l'entretien des monuments qui perpétuent le souvenir du glorieux désastre de Waterloo!!! ... Il ne lui reste plus qu'un vœu à faire accomplir, un seul ... le serat-il? Oui, si la France, comme une prostituée, dénoue sa ceinture de vertu et foule j\ ses pieds dix siècles d'immortalité. Non, si la France songe encore à se découvrir quand elle passe devant la colonne... »

Que résulte-t-il de cette longue revue par nous faite des principales productions de la plume ou du crayon? C'est que le procès i\u prince a été instruit aussi complètement (]u'il était possible devant le tribunal populaire, et (]uc le pcuplcroi n'n pas été pris en (raitro, qu'il a vote en parfaite connaissance de cause, qu'il a su pertinemment quel était l'homme qui lui demandait \o. pouvoir suj)rênie, et «pi'il a, — nuilgré tout, malgré nn passé (|ui dénotait un caractère aventureux, une imagination d'une envolée audacieuse, une foi aveugle dans •on étoile, et qui révélait lui catéchisme politique et social

(l) Par llafai-l I'ki.»./.. IHVH. l'Atc./. I.ciloycn, (;alcrip «l'Orlénnii.

aussi hardi que dangereux, — désiré quand même, voulu quand même, acclamé quand même ce nom prestigieux de Napoléon, qu'il aimait, qu'il adorait, et que, peut-être aussi dans un sentiment de fierté patriotique, il entendait laver et venger de toute la boue dont on venait de le couvrir, de toutes les ignobles injures dont on avait osé l'accabler!

Il s'était formé plusieurs comités pour soutenir la candidature du prince. Nous citerons le Comité napoléonien [l)^ composé du général Piat, Persigny, Laity, Pietri, etc., qui tenait ses séances au manège Fitte, rue de la Chaussée d'Anlin. Le 24 novembre, un de ses membres, M. Jules Bertin, prononça le discours suivant : « Si mon ardent désir est de voir le citoyen Louis-Napoléon le premier citoyen de France..., c'est parce qu'il est bon, d'un caractère noble et généreux; c'est parce qu'en fils reconnaissant il chérit sa mère patrie et ne voit en nous que des frères, c'est parce que chaque instant de sa vie a été consacré au progrès, à combattre les coutumes qui s'opposent au bonheur des masses, que, malheureux luimême, le malheur a toujours été l'objet de sa plus tendre sollicitude, et qu'enfin il est aimé de tous, et que tous ne verront bientôt en lui que la seule main qui peut nous tirer de l'espèce de chaos dans lequel des ambitieux et des incapables nous ont plongés. Louis-Napoléon a vécu comme le plus modeste des hommes; ses nuits n'ont point été interrompues par l'archet joyeux et le fracas des plaisirs; le travail et toujours le travail a été son unique loisir... Républicain et dans la forme et dans le fond de son cœur, la République (une République honnête) a toujours été ses plus beaux rêves ! Du fond de sa prison ou plongé dans l'exil, il la voyait descendre resplendissante des cieux... Citoyens! rendons à ce beau pays et sa splendeur et sa gaieté, si nous ne voulons pas la voir périr. Que nous faut-il pour cela? un homme autour duquel nous puissions nous rallier... Cet homme, vous l'avez déjà nommé... Louis-Napoléon Bonaparte !... » — Il y avait aussi le Comité du faubourg

(1) Le premier en date, remontant au mois d'avril 1848, est composé des intimes du prince, Persigny, Laity, Bataille, Treuiblaire, lliivoix, Laloue, Piat.

444 >'APOLEO]S III.

Montmartre^ qui fusionne avec le Comité napoléonien pour former le Comité central électoral (1), qui était dirigé surtout par un sieur Patorni et qui siégeait soit boulevard Montmartre, n° 10, soit au manège Fitte, soit salle Valentino, rue Saint-Honoré, n° 359(2). A une des séances, le sieur Patorni s'exprimait ainsi : « ...Pourquoi cet exil? Parce qu'il était du sang de Napoléon, de Napoléon l'élu de la France, de Napoléon tombé victime de l'étranger... Dès qu'il put penser, dès qu'il put aimer, il pensa à sa patrie, il aima la France... Cet exil... devait peser au cœur du jeune Louis-Napoléon, lui qui aurait voulu servir la France, ne fût-ce que comme simple soldat... (En Romagne,) il se mit à la tète de l'insurrection... les forces autrichiennes eurent raison de cette poignée de braves... Louis-Napoléon n'en paya pas moins sa dette à la sainte cause des peuples opprimés... (Il aurait voulu aller combattre en Pologne.) Encore une dette payée à la cause des peuples aux prises avec leurs tyrans. {Applaudissements prolongés.)... Les Bonaparte, sortis comme nous tous des rangs du peuple, n'ont jamais oublié leur origine. Chez eux règne la bonté la plus exquise : nulle morgue, nul orgueil, toujours affable, toujours compatissant avec l'infortune. Malheureux, on apprend à plaindre le malheur. (Quand Marie-Louise revendiqua l'épée d'Austerlilz : ) Jamais l'épée de mon oncle, s'écria Louis-Napoléon, ne sortira de nos mains! Jamais l'Autriche ne pourra se vanter de posséder ce joyau de notre gloire, cet instrument de ses défaites! [Cris d'enthousiasme.) Un procès sur l'éjjée de Napoléon? Eh bien, nous le soutiendrons, et la France tout entière le soutiendra avec nous, comme une question d'honneur national! — Et l'on a osé dire que Louis-Napoléon s'était fait Suisse? Savcz-vous ce qu'il a fait pour rester Français? Il a refusé la main de dona Maria, reine de Portugal... la main de la princesse Olga, la seconde fille de l'emporeur do Russie... Louis- Philippe a rétabli Nnpoléon sur la colonne et ramené

(1) Piui lartl Soi-iclé du 10 ili-ifinliro.

(1) It y nvail nutii ilci r/Minioiit Ixiiinpartiiitot, pr(l'si(l/:c'R par un ouloiicl ZcnowiU, (]ui to louaient jim Miiin<'(;c I)u|iliol. ^Voir lu Presse du 12 novcinhru 1840.)

les cendres... par calcul, au profit de sa popularité évanouie; on faisait de l'hypocrisie, on rendait hommage à un mort et on laissait dans l'exil les vivants. Or, de cette hypocrisie sortirent légitimement les tentatives de Strasbourg et de Boulogne. Gloire à l'homme de cœur qui les tenta... Honneur au courage malheureux!... S'est-il présenté comme empereur? Erreur... (Lisez) ses proclamations. Est-ce là le langage d'un prétendant?... N'est-ce pas celui d'un franc démocrate? {Oui! oui!) Le suffrage universel a été proclamé par lui dès 1836 et 1840. Les hommes de 18 48 n'ont été que des imitateurs. (C'esr vrai! cest vrai! Acclamations.) Il est condamné à un emprisonnement perpétuel. Que répond-il? J'aime mieux la prison en France que la liberté sur la terre étrangère. Et voilà l'homme à qui l'on conteste sa qualité de Français! {Applaudissements.) Prisonnier, il emploie les longues heures de la captivité à l'étude... il épuise toutes les matières;... et voilà l'homme que le National... veut faire passer pour un ignorant et un incapable. {Rire général.) Louis-Napoléon aime-t-il le peuple? Le peuple sait bien que oui, car c'était de ses souffrances et de ses misères qu'il s'occupait à Ham dans cet admirable petit livre, intitulé : lExlinction du paupérisme .. . Douterez-vous encore, citoyens, des sentiments et des sympathies de notre candidat en faveur du peuple? {Non! non! Vive Louis- Napoléon!)... En nommant Louis-Napoléon, nous appelons à la tête du pouvoir le plus honnête homme de la République. . . » Quelle était l'attitude des hommes politiques les plus marquants? M. de Gormenin écrivait dans une brochure : «Louis- Napoléon Bonaparte est un nom qui est un souvenir et une espérance. Il a vu deux fois quatre départements et Paris le prendre à l'exil pour le rendre à l'Assemblée. Louis-Napoléon Bonaparte sera élu président, parce que, libre du passé, dégagé du présent, il tient l'avenir; parce que son nom, c'est la confiance ; parce que son nom, c'est la démocratie organisée ; parce que son nom, c'est le peuple. . . Le peuple a l'instinct plus sûr, la vue plus nette et le cœur plus grand que les sophistes et les journaux.. . En nommant Louis-Napoléon, il reconquiert le suffrage

universel , la seule et vraie conquête , il assoit sa souveraineté. La nation prend sa robe virile. La campagne le portera parce que, aux yeux des paysans, la France qui s'est appelée Austerlitz se nomme encore Waterloo. Avec Louis-Napoléon il ne craint plus les assignats et les Cosaques : les deux terreurs... » M. Ferdinand Barrot(l) écrit à M. Ghambolle, rédacteur en chei: du Siècle : « ...(Vous dites) qu'aucun homme de bon sens et de bonne foi ne peut adopter et soutenir la candidature de M. Louis Bonaparte... (qu')il n'y a pas une bonne raison à produire en faveur de cette candidature ridicule, (que) son succès serait la honte et la ruine de la France... Le premier mouvement auquel j'ai obéi en adoptant Louis-Napoléon Bonaparte pour mon candidat, a été, je l'avoue, décidé par les sympathies toutes personnelles qu'il m'inspire... Tous ceux qui le connaissent un peu l'aiment beaucoup; c'est qu'en effet il n'y a pas d'homme plus naturellement bon, plus fidèle dans ses amitiés, plus oublieux des injures personnelles (2)... Un mot d'abord pour repousser toutes les allégations d'incapacité. L'exil et la prison lui ont conseillé l'étude; depuis vingt ans il sent leur rude conseil, et, appliqué aux recherches les plus approfondies, aux méditations les plus sérieuses, il y a peu de questions agitées dans la presse et à nos tribunes, dont il n'ait attentivement cherché les solutions... Qu'on demande aux hommes spéciaux, qu'on demande à M. François Arago ce (|u'il pense, ce qu'il disait de V Histoire de l'artillerie... J'en suis encore ii cette vieillerie politique : JjO voix du peuple est ta voix de Dieu. On me dit (ju'il y a une majorité acquise dès aujourd'hui ù la candidature de Louis-Naj)oléon Bonaparte, dès lors j'incline de ce côté... Le peuple n'a pas de ces engouements irréfléchis et subtils; ses instincts sont sûrs; ceux qui le gouvernent j)euvcnl quelquefois le tromper; livré à lui-même, il ne 86 trompe juniais(3)... J'ai eu peur du suffrage universel...

(I) Frrrfl irOtlilim Barrot, r«préionUnt ilii peuple. (Voir lu Presse du 20 uovembrr 1848.)

(S) Iticinir plu* juilP(|(iorc* deux li|{ri«», i|ui |ioi(;ucnt lulinirahlcinciillo prince. (3j N'o((-cc pal là, en effet, rc (pi'il fnut dire dôt Ion qu'ui) n pour tout principe

combien j'avais tort ! . . . Au lieu de chercher uniquement dans la séduction des souvenirs la raison de cette propension générale vers Louis-Napoléon, il serait raisonnable de la chercher et on la trouverait dans la situation même des choses. Ce sont les fautes accumulées, ce sont les désastres et les menaces qui préoccupent l'opinion, ce sont les doutes que chaque jour accroît et dont s'assombrit l'avenir qui ont fait la fortune de la candidature de Louis-Napoléon Bonaparte... Un nom! dit-on; faire d'un nom un titre au suffrage du pays; n'invoquer qu'un pareil titre, quelle insolence!... Pourquoi méconnaître l'influence des noms, et comment guérir l'esprit humain de cette faiblesse? Le nom n'est pas une illusion, c'est une présomption de nature; le nom, ce sont les traditions de famille, les exemples et les préceptes du foyer... Que promet donc le nom que l'on évoque et que l'on salue? Le despotisme? Qui donc aujourd'hui croit au despotisme après cette révolution de Février... Le besoin le plus pressant, c'est la liberté... Ce nom, dit-on, veut avant tout dire guerres et conquêtes? Il veut dire la gloire et ses douloureux sacrifices... En ce temps où nous vivons, la guerre de peuple à peuple est-elle possible?... Le nom de Napoléon signifie un gouvernement national, une organisation féconde, une puissante administration. Il signifie les capacités appelées sans esprit d'exclusion, les talents glorifiés, les coteries impuissantes. Il signifie la propriété défendue, la société régulière, l'industrie et le commerce ravivés, encouragés et récompensés... Oui, il arrivera... salué par l'enthousiasme qu'inspirent de grands souvenirs; oui, il aura cette puissance qu'on appelle la popularité... Les hommes d'ordre et d'intelligence discerneront le moyen de salut en faisant céder, au besoin, leurs affections particulières; ils s'engageront au milieu du courant populaire pour le

politique, pour tout inécanisiuc gouverneuiental le suffrage universel direct? Reste à savoir si l'organisnie gouvernciucntal ne doit dériver que de l'élection populaire qui n'incarne (|ue les intérêts et les volontés du moment, et s'il ne devrait pas y avoir à côté, en contrepoids, d'autres sources du pouvoir qui répondraient aux volontés et aux intérêts peruiancnts.

régler... Ce qui, à mes yeux, est une raison puissante de décider en faveur de Louis-Napoléon Bonaparte, c'est qu'il n'a d'engagement avec aucun parti, qu'il n'a épousé aucune de nos querelles; qu'en arrivant au pouvoir il n'y amène aucune coterie; c'est enfin que personne ne peut aussi bien que lui fonder un gouvernement national... un gouvernement qui appelle également au service des grands intérêts de la France les hommes les plus éminents de tous les partis... Enfin... la présidence de Louis-Napoléon serait la plus sûre défense de notre société républicaine, non seulement contre les attaques de la démagogie, mais contre les tendances rétrogrades et monarchiques. Les nécessités mêmes de sa situation et le soin de sa propre gloire l'éloignent autant d'un 18 brumaire que d'un 3 juin. Le grand Napoléon lui-même vivrait de nos jours, qu'entre toutes les œuvres qu'il pourrait entreprendre, il y en aurait une qui, plus qu'aucune autre, tenterait son génie, ce serait de fonder la République française, de la fonder malgré toutes les résistances... Relier à cette époque impériale, où tant d'efforts ont été faits pour la gloire de la France, notre époque républicaine, où une si large carrière s'offre aux efforts pacifiques, ne serait-ce pas... écrire dans l'histoire la plus belle page des temps modernes?... S'il est donné à Louis-Napoléon Bonaparte de mener à fin une telle œuvre, n'aura-t-il pas largement payé sa dette de reconnaissance à la République qui lui a rendu sa patrie et le titre de citoyen français?... » — M. H. Boulay de la Mcurthe(I) écrit par la voie des journaux la lettre suivante à l'un do ses commettants : « ...Je volerai pour Louis-Napoléon Bonaparte... parce qu'il est incontestablement le candidat de cette immense majorité qui, n'avant Iialé ni de ses efforts, ni même de ses vœux, ruvèiienienl de la Hépubli(|ue, l'a néanmoins loyalement accueillie, à la condition ({u'clle serait honnête et modérée; parce que, étant resté étranger à nus divisions antérieures, il est plu» qu'aucun autre en mesure de faire appel A tout ce

!l) Dr(iiili' ilct Voi)>r«. I.oUrc du 1" ilci:oiiibro 1848,

qu'il y a d'élevé et de pur dans les partis pour en composer un grand et glorieux parti national ; parce que lui seul aujourd'hui peut ramener à la République tant de cœurs que les républicains exclusifs lui ont aliénés; parce qu'il est le seul dont la nomination ne doive humilier personne; parce que nul n'offre autant que lui de garanties à la réconciliation, à la paix, à l'ordre, à la sécurité; parce que ses ouvrages attestent les études les plus sérieuses et les plus variées; parce que sa longue captivité témoigne d'une grande force d'âme, et que sa conduite, depuis la révolution de Février, ne respire que sagesse, dignité et patriotisme...; ...parce qu'il porte honorablement le nom le plus glorieux de France ; parce que, héritier de ce nom, il comprend que le seul moyen d'y ajouter un nouveau lustre, ce n'est pas la guerre, ce n'est pas l'Empire, c'est le salut de la République ; parce que dans son héritage il trouve aussi cette prédiction qui a déjà plus de trente ans de date et qui assigne ses destinées à l'Europe : ...dans trente ans cosaque ou républicaine...; parce que sa candidature plait au peuple; parce qu'il y a là quelque chose de providentiel, et que cette acclamation populaire du grand nom de Napoléon, qui se perpétue depuis un demi-siècle, semble vraiment la voix de Dieu... » — M. Léon Faucher ne cachait pas ses sympathies pour le prince. Il écrivait à ses amis (1) : « On s'oppose inutilement au succès; Louis-Napoléon sera nommé. Le parti modéré l'adopte, comme il adopterait M. de Joinville si cela était possible, pour balayer la faction qui exploite le pays... Nous voulons l'ordre et la paix; en adoptant cette candidature, nous lui donnons le sens qu'elle doit avoir et qu'elle gardera... Louis-Napoléon (2) sera infailliblement élu... (C'est une) candidature que tous les hommes éminents du pays appuient... — (Il) est (3) fermement et loyalement résolu à maintenir la République... — Il est très probable (4) que je voterai pour

(1) Lettre à M. Henri Reeve, esrjuire, 8 novembre 1848.

(2) Lettre à M. le docteur Malveau, 18 novembre 1848.

(3) Biocjraphie et correspondance, t. I.

(4) Ibid.

Louis-Napoléon... Cela dit que je vois de ce côté le salut du pays... M. Louis-Napoléon n'est nullement l'être ridicule que se plaisent à peindre les calomniateurs officiels... Le hasard ou son choix l'ont placé derrière moi dans l'enceinte législative ; nous causons souvent, et il ne fait voir qu'un jugement très sain^ une instruction étendue et les sentiments les plus nobles. Pas plus que M. Gavaignac, il n'est un homme ordinaire; tout l'avantage que l'un obtient à la tribune, l'autre le regagne dans la conversation et dans les méditations du cabinet... Louis-Napoléon connaît bien l'Europe, ce qui est un grand avantage en France quand on est appelé à prendre part au gouvernement. . . Tous les hommes éminents du pays, à quelque nuance d'opinions qu'ils appartiennent, s'accordent à penser que la candidature de Louis-Napoléon est une planche de salut que la Providence nous envoie dans le naufrage. Oui, MM. Berryer, Montalembert, Mole, Thiers, Odilon Barrot font cause commune avec les paysans et avec l'armée. Les uns font par réflexion ce que les autres font par instinct. C'est sagesse des deux côtés . M . Louis-Napoléon ne donnera là aucun prétexte à la guerre civile, car il ne porte pas ses vues au delà du poste que la Constitution, s'il est nommé, lui assigne (1). »

M. Thiers se posa d'abord en adversaire du prince; c'est quand il espérait qu'on penserait à lui pour la présidence de la Ilépubli(}ue. Il disait alors (2) : « La présidence de M. Louis Bonaparte serait humiliante pour la France. » Mais il changea bientôt, et, dès la première quinzaine de novembre, à la réunion conservatrice de la rue do Poitiers, il déclarait {'^) qu'il ne connaissait ni le général Gavaignac, ni le prince Louis Bonaparte; qu'il n'était animé û leur égard d'aucun sentiment de haine; ou d'affection; (|u'il cherchait seulement A discerner lc(|uel, dauH l'avenir, pourrait faire le bien ou le mal du pays.

(1) Diographi» 9t lorreipondanve , l. I.

(f ; Dérlaration ilfl .MM. Ancnl, maire ilii Navre; Mil. Ilcydcllcl; Lmiiii Vidiil, «ire (le Gravillo. (Voir lo National du (l dt-reiiibrc 1851.) (3) Voir U Journal d«% Débati (lu 7 nuveialiro 184'8.

Il ajoutait : « Le ,£jénéral Gavaignac paraît avoir une politique indécise qui peut verser. . . d'un côté autre que le parti modéré . . . En ce moment, le pays est entraîné vers le prince Louis Bonaparte... Pour l'arrêter, il faudrait faire un effort qui ne serait pas motivé, car on n'a pas assez de confiance dans le général

Gavaignac pour se dévouera sa candidature (Une troisième

candidature diviserait les voix du parti modéré, dont une portion resterait inévitablement au prince.) Alors, aucun des candidats n'ayant la majorité absolue, l'élection serait... déférée à l'Assemblée nationale, qui nommerait incontestablement le général Gavaignac... Si c'est la nomination du général Gavaignac qu'on veut, il faut le dire. Alors, on traitera avec lui... Pas de candidature au nom des modérés, car c'est l'élection du général Gavaignac par l'Assemblée, et sans conditions ... Il faut laisser le pays suivre son penchant ! . . . On se plaint de l'entraînement du pays, on dit que nous devrions y résister; et pourquoi?... Est-ce nous qui l'avons créé?... La France blessée, alarmée, appauvrie, cherche le nom qui lui parait être le plus grand démenti opposé à tout ce que nous voyons, et c'est parce motif qu'elle adopte Louis Bonaparte. La faute n'est pas à nous, mais à ceux qui ont gouverné la France pendant huit mois. Quant à nous, nous n'y pouvons rien. Pour moi, je ne connais pas le prince Louis, je n'ai rien de commun avec lui, je ne travaille pas pour lui; mais lui opposer un concurrent, ce serait, je le répète, mener le triomphe du général Gavaignac, sans avoir obtenu de lui aucune garantie rassurante. Je conclus à ce que nous n'ayons aucun candidat qui nous soit propre, et que chacun de nous recommande celui qu'il croira devoir préférer. »

Le maréchal Bugeaud, dont il avait été question pour la présidence, etqui s'était désisté par une lettre du 6 novembre, afin « de ne pas diviser les suffrages des modérés » , écrit, le 3 décembre, au rédacteur en chef du Constitutionnel, « qu'il se rallie à l'opinion de la masse des hommes d'ordre » , et déclare « qu'il votera pour Louis-Napoléon Bonaparte » . Mais, en même temps, dans une lettre adressée au colonel Lheu-

reux (1), il estimait que « choisir Louis-Napoléon Bonaparte était bien aventureux » ; que cependant « il préférait encore cette solution à la domination de cet infâme National » . Le Constitutionnel, à la date du 27 novembre, déclare que le général Ghangarnier votera pour Louis-Napoléon (2) . Le Courrier de la Somme (3) annonce que M. Mole fera de même. M. Odilon Barrot écrit (4) : « J'aurais préféré toute autre candidature, mais, après bien des hésitations, je me prononcerai pour Louis- Napoléon, par la raison que n'étant engagé avec aucun des partis politiques qui ont fait la révolution, il lui sera plus facile de prendre partout les hommes capables, sans acception d'origine, et de faire ainsi de la vraie conciliation... L'avènement de Louis-Napoléon... fera probablement cesser ces antagonismes si dangereux entre la classe ouvrière et la classe bourgeoise... »

Berryer avait d'abord été hostile à la candidature du prince, car il écrivait dans le courant de novembre à la Gazette du Midi: «Quanta M. Louis Bonaparte, pour l'avenir, pour la conduite, pour le système, pour le caractère et les tendances des hommes qui seraient appelés autour de lui s'il devenait président, il n'y a qu'un immense inconnu. Tout est vague et confus dans l'assemblage des idées populaires qui semblent assurer le succès de cette candidature... J'ai réuni un grand nombre de mes amis politiques; d'accord avec la majorité d'entre eux, j'ai exprimé l'opinion (ju'il était nécessaire d'indiquer aux hommes honnêtes... un candidat ({ui ne fût ni M. Cavaignac uvcc son républicanisme exclusif, ni M. Bonaparte nvcc sa grande insuffisance et l'inconnu de sa situation. »

(1) Citée par M. d'Idkvillk diins «a Vie du maréchal Bugcaudy t. III, p. «iKS.

(S) La Démocratie (mai 1840} tlit : « Avant i'nlcction prrititlciitifllo, Cliiiii(;nroicr aurait «lit à un purent : « I)iint (|iiin/.<' jouit Nupuiroii, daiiH dix mois lloiiri V. »

'3) Voir lu l'retie du 21) novonibn* 18VK. — Qucl(|uut «cuiaincft iiuparavnnt, d'aprr* lo Siècle du 4 dt-irnibn-, \L Moli- aurait ilit : « Si la Franco noniniait Louit'Napidt'rMi, p||r irrait la ri*i'ri> de riCiintpc. ••

[k) Voir ta J'rirtie du 25 novfndtn- IKVH. Lettre a M. Eu|p<nc d'Arrun, rii<- de CrrnelIc-.Sdint-llfuior^S n* S3. — Cependant noui duvon* nnlrr (pi'Odilon Itiirntt dan» •<-• Mémoire*, I. III, p. 27, dit ecci : <• De* ('fforl» furent failt pour nu- faire prononrrr «n fav«ar d« l'un dea deux candidats... Je m'y refuini uhttitiénient...

Quelques jours après, les dispositions du grand orateur étaient changées; il fallait céder, il fallait s'incliner devant la popularité de plus en plus grande du prince. M. de FalloiiXy M. de Montalembert, M. GuizotÇl), \e duc rfe ^ro^/i'e (2), faisaient de même. Ainsi les hommes considérables de l'époque, les chefs du parti (3) de l'ordre, les légitimistes et les orléanistes les plus influents et les plus éminents portaient le prince à la présidence, mais évidemment ils faisaient contre fortune bon cœur. La situation de celui-ci allait grandissant chaque jour; un vent de popularité s'était levé en sa faveur, si puissant et si

(1) Voir lettre de Léon Faucher à M. Henri Reeve, esquire, 17 décembre 1848. {Correspondance de L. Faucher.)

(2) Voir l'avant-propos des Mémoires d'Odilon Barrot, signé : Dlvercikr de Hacranne, où il est dit : « Odilon Rarrot fut de ceux qui adoptèrent et soutinrent la candidature de Louis-Napoléon Roiiaparte; c'était un mouvement général dans ce qu'on appelait les vieux partis, et hien peu d'entre nous surent y résister. Je m'honore d'avoir été de ceux-là avec mon ami M. de Rémusat... »

(3) Quelques hommes politiques de la gauche acceptaient la candidature napoléonienne, comme Victor liugo, comme Crémieux qui le déclarait dans une lettre adressée au Siècle. La masse des représentants républicains la repoussaient. Dupont (de l'Eure) écrivait à un ami : « Je préfère mille fois le général Cavai{>nac à Louis- Napoléon, qui, bien qu'il soit le neveu de l'Empereur, n'en est pas moins sans aucune valeur personnelle. Sa nomination pourrait être... une véritable calamité pour la France. » Le journal la Réforme (numéro du 27 octobre 1848) rapportait la conversation suivante entre Etienne Arago et le prince : « Si nous vous repoussons, c'est que, voulussiez-vous rester dans le giron républicain, vous seriez forcé par tout ce qui fait cohue derrière vous de marcher vers une monarchie, car ce qui vous pousse en avant, c'est l'ignorance des campagnes... et le fétichisme impérial... » Et, comme Louis Bonaparte lui répond qu'il faudra bien s'incliner devant la volonté de la majorité, son interlocuteur ajoute : « Et c'est pour cela que je voudrais retarder l'élection du président, atin qu'on pût dire à la nation que vous n'avez aucun titre, ni personnel, ni emprunté, à la présidence de la Républi(|ue; que le reflet de l'astre éteint dont vous cherchez à vous éclairer ne serait (ju'un reflet monarchique. » Enhn il oppose à cette observation du prince : n II est possible de puiser dans le passé de nton oncle des souvenirs républicains » , (|iie le consul se transforma bien vite et que les monarchies n'avaient laissé survivre que la mémoire de l'Empereur. — George Sand écrivait de Nohant, le 1" décembre 1848, au rédacteur en chef de la dévolution démocratique et sociale : « M. Louis Bonaparte, ennemi par système et par conviction de la forme républicaine, n'a point le droit de se porter candidat à la présidence. Qu'il ait la franchise de s'avouer prétendant... qu'il ne se serve pas d'une institution républicaine pour travailler au renversement de la Républi([ue. Or, jusqu'ici, son silence comme représentant du peuple, son abstention dans les votes les plus significatifs pour le peuple, les réticences de son manifeste, les promesses insensées dans les campagnes... voilà de quoi éclairer sur ses intentions et sur l'avenir que cette candidature nous réserve... »

W* NAPOLEON m;

impétueux qu'il devait renverser tous les obstacles et balayer toutes les résistances. LesThiers, les Berryer, les Mole sentaient le flot populaire monter, monter encore, monter toujours, prêt à les culbuter et à les pulvériser sans effort. Ne valait-il pas mieux suivre le courant ou plutôt le diriger? D'ailleurs, on n'avait pas le choix. C'était la carte forcée. On avait de l'expérience, on était rompu aux habiletés de la politique, on finirait bien par gagner la partie. Gomment, au surplus, la perdrait-on avec un aussi piètre adversaire que Louis-Napoléon? Il n'était pas de taille à lutter avec tous ces burgraves, avec M. Thiers en particulier ; on en ferait ce qu'on voudrait, on s'en débarrasserait quand il ne serait plus nécessaire; on manœuvrerait de façon à lui faire faire le jeu des légitimistes ou des orléanistes. ^I. Thiers répondait du succès! Il connaissait à fond l'héritier de Napoléon ! C'était un honnête homme enclin aux illusions, plus près des rêves que de la réalité. Élevé dans l'exil, étranger aux mœurs, au tempérament du pays, il n'avait aucune des conditions qui permettent de prendre de l'autorité. La science du gouvernement lui faisait défaut, il serait contraint de recourir aux lumières des hommes expérimentés. Il paraissait accessible aux conseils, et l'influence pouvait ainsi s'acquérir facilement sur son esprit. En résumé, il semblait plutôt fait pour la subordination que pour la résistance; on en pouvait faire un instrument; on n'avait point à redouter sa prépondérance (l). Tel était le plan de campagne. En vérité, on reste atterré devant tant de naïveté, (an! de candeur, tant d'aveuglement. On ne parvient pas à conq)rendre coniniont de» hommes d'État aient pu se faire de pareilles illusions et te tromper aussi lourdemcut. Les écrits du prince ne révé- Inicnt-ils donc pas une intelligence peu commune et surtout une grande envolée d'imagination? Le passé ne dénotait-il point d'une façon lumineuse (|u'on avait d(ï\anl soi, non un fantoche, un misérable mannequin, mais un être bien vivant, mais un homme résolu, audacieux, plein de courage

yl; \ ifit il». M4i'rt«, Atrmoirei lur te lecond !\m/>ire, p. 3U.

et de sang-froid, fort d'une idée fixe, animé d'une foi irréductible dans le nom de Napoléon, croyant à sa mission providentielle? Gomment pouvait-on supposer que celui qui n'avait pas craint, à deux reprises, de jouer sa tête pour renverser le gouvernement et pour faire reconnaître ses droits d'héritier de Napoléon, consentirait bénévolement, après avoir été sacré par le suffrage populaire, à descendre du pouvoir, alors surtout que la volonté du peuple pourrait être contraire à cette abdication? Dès l'instant qu'on n'avait pas maintenu la proscription de la famille Bonaparte, il fallait, bon gré, mal gré, accepter franchement la situation, telle que les circonstances l'avaient faite, avec toutes les conséquences qui pouvaient logiquement se produire. Ces hommes politiques avaient depuis quelque temps des rapports assez suivis avec le prince, s'appliquant à l'étudier et cherchant à pénétrer ses idées et ses vues. Mais plus ils le pratiquaient, plus leurs illusions augmentaient. Très simple d'allures, très modeste, il accueillait affablement tous les interlocuteurs et écoutait avec une infatigable patience et une bienveillance extrême toutes les communications qu'on venait lui faire. Sa politesse, sa parfaite urbanité ne se démentaient jamais. Il paraissait timide, craintif, embarrassé. Il parlait fort peu, se tenant aux généralités; mais les autres péroraient, croyant tout lui apprendre et produire une impression durable. Cette attitude encourageait, et on en abusait; on commençait par lui donner des conseils, puis on allait jusqu'à lui faire la leçon, on daignait le protéger. Il poussait la bonté jusqu'à ne pas avoir l'air de s'en apercevoir et même jusqu'à paraître reconnaissant de tant de dévouement et de tant de sollicitude. Quand on le serrait de trop près, il répondait d'une façon évasive, déclarait qu'il entendait accueillir tous les bons vouloirs et avoir comme objectif une conciliation générale. Somme toute, il était impénétrable et montrait une douceur telle que l'insistance était impossible (I).

(i) Voir DE Macpas, Mémoires sur le second Empire, et le comte de Falloux,

Quelle était l'attitude du clergé? Un représentant du peuple, l'abbé Fayet, ancien curé de Saint-Rocli, évéque d'Orléans, adressait le 11 novembre 1848 à tous les évéques et archevêques de France la lettre suivante (I) : « Monseigneur, peutêtre serez-vous bien aise de connaître la pensée unanime des évéques et des ecclésiastiques de l'Assemblée nationale dans la grave circonstance où se trouve l'Église de France. Après les plus mûres réflexions, il nous a semblé que le choix du général Cavaignac, pour la présidence de la République, offrait à la religion plus de garanties et au pays plus de calme et de stabilité que toute autre candidature... » Dès que cette missive parut dans les journaux, Mgr Parisis, évéque de Langres, écrivit au journal le Bien public : « Je crois devoir, en mon nom et au nom de ceux de mes collègues ecclésiastiques avec lesquels j'ai pu en conférer, déclarer qu'un mandat de cette nature n'a été et n'a pu être confié à personne, les ecclésiastiques ne pouvant agir en semblables circonstances qu'à titre de simples citoyens... » De son côté, un autre ecclésiastique de l'Assemblée, l'abbé le Blanc, adressait à V Univers une protestation contre la lettre de Mgr Fayet. Le clergé était donc divisé (2), mais pour la grande majorité Louis-Napoléon était le candidat sympathique (3).

Dans l'armée, le nom de Napoléon remuait l'âme du soldat, et, s'il y avait beaucoup d'officiers républicains, le nombre de ceux qui étaient tout prêts à acclamer le prince était plus con-

le Parti catholique, ce qu'il a tUe, ce qu'il est devenu. (Paris, Ainhroinc Hiny, libraire-éditeur, 1856.)

(1) Voir le Sntional dn 16 novembre.

(î) Ln l'reite cite, h l'nclrctitc du cli-rpé fnvornble au (fcnéral Cnvnignnc, le foit que voici : I>ariigoyte, député à la Convention, Kt bri'kicr h Aucb nu plein lond)creau d'iinngct et do reli(|ue* en diintiint la oarinagnolv autour de ee brasier patriotîiiuc. Le père de Cavni{;nn«', ipii rn<-e()ni|i:)|;niiit, écriviiil «lorH (|u'm il secondait l'oputtolat philosophique de I>nrli|{oytc en brûlant dans un tunibereau deux Vierges !» miracles et luio foule de saints et de reli(|ues ».

^3, Dans une lettre aux eur^>s de son diocèse, rar«'lievA(|ue de l'arin (;arde la ■Mtralil^ et déclare (|U0 les prières doivent consulter leur conseienee et (-boisir etlui aui leur paraîtra le plus di|'nc. — Au ccmtraire, le cardinal de la Tour d'Au- Y*fglM»^^<{ued'Arras, soutient In candidature du|;énéral Cavaignac. (Il n'oubliera • In délivrance <le l'insurrection île juin, et il volera pour un sabre! »)

sidérable encore. Outre le maréchal Bugeaud et le général Changarnier, les généraux Bedeau, Rulhières, Oudinot, Lebreton, Baraguay d'Hilliers se déclaraient pour lui. Les journaux publiaient le document suivant : u Un grand nombre d'officiers généraux et d'officiers de tous grades se sont réunis et ont arrêté cette résolution... : Vu les glorieux souvenirs de l'Empire, la mémoire du génie qui vivra éternellement, la grandeur de son époque; vu le sacrifice que l'Empereur fit deux fois de sa couronne, de sa famille, de sa fortune et de sa personne à la France qu'il a tant aimée; vu les malheurs, la probité, l'exil, le courage, les vastes connaissances dans les codes, les lois, les sciences et l'art militaire, l'administration, les mœurs de la France, les intentions pures et honnêtes, le manifeste si éminemment français, les nobles engagements de Louis-Napoléon Bonaparte, neveu de l'Empereur, envers le peuple et l'armée... sont d'avis, devant Dieu et devant les hommes, que l'armée... doit repousser la candidature d'Eugène Cavaignac... et voter pour Louis-Napoléon Bonaparte. « Pour et au nom des officiers réunis :

« Le général baron Stourm,

« 26, rue de Rivoli. »

La Gazette de France du 2 décembre publiait, de son côté, la lettre suivante, adressée à un ancien colonel de l'Empire :

« Berne, 24 novembre 1848.

« J'ai rencontré en lui (le prince) un grand et noble

caractère, des sentiments élevés dignes du nom qu'il porte, une rare loyauté, un désintéressement peu commun, un patriotisme ardent et sincère; en un mot, toutes les qualités qui commandent l'estime... Ouvrez ses ouvrages, et jugez; ils sont nombreux et variés. Vous y reconnaîtrez le penseur profond et l'écrivain distingué. Il a écrit sur les sciences militaires, sur la politique, sur l'histoire, sur les questions économiques et indus-

trielles, etc., etc., toujours avec une supériorité marquée, etsi une chose peut me surprendre, cest que tout cela soit si peu connu en France... Un temps viendra où on lui rendra justice... Je pourrais... parler de ses qualités militaires, de son courage, de sa fermeté, d'actions dont bien d'autres s'honoreraient et qu'il veut laisser dans l'ombre... J'en ai assez dit... pour montrer que Louis-Napoléon Bonaparte est plus qu'un homme ordinaire.

« Le général G. H. Dufour (1). »

Dans la lutte électorale qui est engagée, le prince commence à donner de sa personne. Aux délégués du congrès des journaux de province qui soutiennent sa candidature, il fait cette déclaration (2) : u. On me fait les reproches les plus bizarres et les plus contradictoires; tantôt on m'accuse d'être communiste et de vouloir le renversement de l'ordre social, moi le neveu de Napoléon qui compte parmi ses plus beaux titres de gloire celui d'avoir rétabli la société sur ses bases ! tantôt on m'accuse de vouloir renouveler le despotisme impérial, de rêver des guerres sans fin, des envahissements de territoires : ces deux calomnies se détruisent l'une par l'autre. Je suis de mon époque et de mon pays; la guerre n'est plus une nécessité de la société moderne, et l'ordre social doit être fermement maintenu et fortifié. Je voulais rester dans la retraite, mais, honoré de» suffrages de cin(] départements, je n'ai pas cru devoir refuser plus longtemps la mission qui m'était confiée. Maintenant que le vœu populaire veut me déférer un honneur bien plus grand, je tâcherai de m'en rendre digne, et je ne prendrai jamais mon appui que parmi les gens d'ordre et les amis d'une sage liberté. « En réponse A une lettre des ouvriers charpentiers ileTroyes, il écrit (;i) : « ... Répondez à ceux qui vous parlent de mon ambition que j'en ai une grande, en effet,

(1) Géni^ral en chef do l'tirinfle tuiMe.

(S) Voir la l'rtt$e du 15 novemlire, qui cite («journal l'Àulie.

(8) 10 novoHibro.

celle d'arracher la France au chaos et à l'anarchie, et de la rétablir dans sa grandeur morale en même temps que dans sa liberté. Les ouvriers de Troyes, dont vous êtes les interprètes, doivent savoir que dans l'exil et dans la prison j'ai médité sur les grandes questions du travail qui préoccupent les sociétés modernes. Ils doivent croire que de telles études ont laissé en moi d'ineffaçables traces, et que d'aussi sérieux intérêts me seront toujours chers... »

A Rome, la Révolution faisait son œuvre, et, le 15 novembre, le chef du gouvernement pontifical, le ministre Rossi, était assassiné. Le gouvernement français, qu'approuve l'Assemblée nationale, ordonne l'envoi de trois frégates à Givita- Vecchia et charge notre ambassadeur, M. de Corcelles, d'assurer la liberté de Pie IX et de lui offrir un asile en France. Le prince s'était abstenu de voter, comme il s'abstenait presque toujours, ayant pris, dès le principe, la résolution de ne s'engager sur aucune question. Vivement attaqué à cause de cette abstention, il écrit alors au Conslitutioimel : «Paris, 2 décembre 1848. — Monsieur le rédacteur, apprenant qu'on a remarqué mon abstention dans le vote relatif à l'expédition de Civita- Vecchia, je crois devoir déclarer que, tout en étant décidé à appuyer toutes les mesures propres à garantir efficacement la liberté et l'autorité du Souverain Pontife, je n'ai pu approuver par mon vote une démonstration militaire qui me semblait dangereuse, même pour les intérêts sacrés qu'on voulait protéger, et de nature à compromettre la paix de l'Europe. Recevez, etc. Louis-Napoléon Bonaparte. » — Puis, comme un de ses cousins, le prince deCanino, pactisait avec les révolutionnaires romains, il écrivait en même temps au nonce du Pape : « Monseigneur, je ne veux pas laisser accréditer auprès de vous les bruits qui tendent à me rendre complice de la conduite que tient à Rome le prince de Ganino. Depuis longtemps je n'ai aucune espèce de relations avec le fils aine de Lucien Bonaparte, et je déplore de toute mon âme qu'il n'ait point senti que le maintien de la souveraineté temporelle du chef vénérable de l'Église était intimement lié à l'éclat du catholi-

cisme, comme à la liberté et à l'indépendance de l'Italie. Recevez, etc. Louis-Napoléon Bonaparte. » — Quelques jours après, la Presse publiait cette déclaration, qui aurait été faite par le cardinal Antonelli (1), à savoir que, si Sa Sainteté devait quitter l'Italie, ce ne serait pas « pour aller dans un pays plein de révolutions et où le chef du gouvernement était le fils d'un régicide » .

Le prince devait, comme candidat, faire une profession de foi. MM. Thiers, Mole, Berryer, etc., depuis qu'ils avaient pris parti pour le prince, le voyaient fréquemment, et, dans ces entrevues, s'appliquaient à lui indiquer le langage qu'il avait à tenir; bientôt ils firent mieux, ils précisèrent les termes dans lesquels il devrait s'adresser à la nation; enfin, abusant de la patience angélique de leur interlocuteur et abusés sur son caractère, sa valeur et son ambition, ils allèrent jusqu'au bout, et, un beau matin, ils arrivèrent avec un projet de manifeste, rédigé par M. Thiers. Le prince le prit et promit de l'examiner. Le lendemain, il se rendait rue d'Alger, chez son oncle le roi Jérôme, où il avait l'habitude de rencontrer Conti, Abattucci, Casabianca, Vieillard, Chabrier et quelques autres amis, et il donnait lecture de deux projets de manifeste. Le premier, très développé, soigné de style, redondant, un peu pompeux, eut un grand succès ; le second était plus simple, plus net, plus court, écrit d'un style moins orné ; il eut un succès encore plus grand que le premier, et ù l'unanimité on lui donna la préférence. Le premier manifeste était de M. Thiers ; le second était l'œuvre du prince (2). Quand MM. Tliiers, Mole, Berryer revinrent (3), le prince se contenta de prendre dans le tiroir de son bureau son propre manifeste, et, de sa voix lente, grave et calme,

(1) Voir Souvenirs du second Empire, p. Sït, par GniMiRn dk Cahsaonac, qui tenait cet détaiU du prince lui-même.

{%) Ibid.

(3; Non tculpincnt MM. Thirr» pl Mk!/* voiilfiiciit (|up Io prince ncooplAt un manifeitc tout r/'ilig«>, iiinii ili .-iviiimt In pr/ïlcntion do r(''|;i'iilcr I,rtni«-NapoIpon jutqu'il lui iiiipotpr Ip lacrificn dr «et nidumurlipt. Dimtnt un jour clic/. M. MoIé •vcc le prince, M. Tliicr» dit ii rclui-ci : » Voun allp/. Ire» ccrtaiucuicul *trc élevé M U préiidpncp dr ta lU-puldiipic. Kli lii^n! pour rcpundrc à l'clal et aux tcMidauccB il« 1,1 >iiiii'ii- iK-tucllr, Mol/- Il iiHii uiiuii catiniont que voui devez couper vos

il le lut à ces messieurs. L'impression fut profonde. Les yeux commençaient à se dessiller. On avait devant soi un penseur, un politique, un homme. La forme du document fut unanimement louée. Quelques légères observations furent présentées sur le fond. Le mot d'ailleurs^ placé en tète de la dernière phrase, fut seul l'objet d'une critique sérieuse. Le prince maintint son mot, et, allant remettre son manuscrit dans le tiroir, il indiqua ainsi que la discussion était close. Ce manifeste était ainsi conçu : «Pour me rappeler de l'exil, vous m'avez nommé représentant du peuple. A la veille d'élire le premier magistrat de la République, mon nom se présente à vous comme un symbole d'ordre et de sécurité. Ces témoignages d'une confiance si honorable s'adressent, je le sais, bien plus à ce nom qu'à moimême, qui n'ai rien fait encore pour mon pays. Mais plus la mémoire de l'Empereur me protège et inspire vos suffrages, plus je me sens obligé de vous faire connaître mes sentiments et mes principes... Je ne suis pas un ambitieux qui rêve tantôt l'Empire et la guerre, tantôt l'application de théories subversives. Élevé dans des pays libres, à l'école du malheur, je resterai toujours fidèle aux devoirs que m'imposeront vos suffrages et les volontés de l'Assemblée. Si j'étais nommé président, je ne reculerais devant aucun danger, devant aucun sacrifice, pour défendre la société si audacieusement attaquée ; je me dévouerais tout entier, sans arrière-pensée, à raffermissement d'une république sage par ses lois, honnête par ses intentions, grande et forte par ses actes. Je mettrais mon honneur à laisser, au bout de quatre ans, à mon successeur, ce pouvoir affermi, la liberté intacte, un progrès réel accompli (1). Quel que soit le résultat de 1 élection, je m'inclinerai devant la

moustaches. Si lui ou uioi nous étions nommés présidents, nous n'en porterions pa8(!). » (Voir les Souvenirs de Gbimeii de Cassagsac (p. 51), qui tenait ce récit de la bouche inèiiie du prince. 1

(1) A ces mots, M. ïhiers l'interrompit : « Qu'allez-vous faire? Biffez, biffez cette phrase imprudente. Gardez-vous bien d'engagements de cette sorte. N'engagez rien, réservez tout! " Le prince consulta ensuite M. de Girardin, qui lui répondit : « Voulez-vous, en effet, mettre votre honneur à laisser, au bout de quatre ans, à votre successeur, le pouvoir affermi... conservez la phrase; ne le voulez-vous pas, oh! alors, biffez-la bien vite. » Il ne biffa pas la phrase. 11 était

volonté du peuple, et mon concours est acquis d'avance à tout gouvernement juste et ferme qui rétablisse l'ordre dans les esprits comme dans les choses, qui protège efficacement la religion, la famille, la propriété, bases éternelles de tout ordre social, qui provoque les réformes possibles, calme les haines, réconcilie les partis, et permette ainsi à la patrie inquiète de compter sur un lendemain. Rétablir l'ordre, c'est ramener la confiance, pourvoir par le crédit à l'insuffisance passagère des ressources, restaurer les finances. Protéger la religion et la famille, c'est assurer la liberté des cultes et la liberté de l'enseignement. Protéger la propriété, c'est maintenir l'inviolabilité des produits de tous les travaux, c'est garantir l'indépendance et la sécurité de la possession, fondements indispensables de la liberté civile. Quant aux réformes possibles, voici celles qui me paraissent les plus urgentes : admettre toutes les économies qui, sans désorganiser les services publics, permettent la diminution des impôts les plus onéreux au peuple ; encourager les entreprises qui, en développant les richesses de l'agriculture, peuvent en France et en Algérie donner du travail aux bras inoccupés; pourvoir à la vieillesse des travailleurs par les institutions de prévoyance ; introduire dans nos lois industrielles les améliorations qui tendent non à ruiner le riche au profit du pauvre, mais à fonder le bien-être declincun sur lu prospérité de tous; restreindre dans de justes limites le nombre des emplois qui dépendent du pouvoir et qui souvent font d'un peuple libre un peuple de solliciteurs; éviter cette tendance funeste (jui entraîne l'État A exécuter lui-môme ce que les particuliers peuvent faire aussi bien et mieux que lui ; la centralisation des intérêts et des entreprises est dans la nature du despotisme; la nature de la République repousse le monopole ; enfin préserver la liberté i\o. la presse des deux

iiuiviiiiii II lin il IIP ni-r.iii j.iiniiiii a< ciilii à iino iinui'piition (lu pouvoir; il iio ilniUoit pat (|u'iiii f-iiii|» (t'Iitat fut itiuliln |iiiMr f.iiri' aluiiitir co (|ui était, iiprôs tout, lu vulonliî certaine ilo In h'rurirr, lo rrtuiir à rKiiipire. (Voir l'ortniit.i ixilitiifuei eontempnraini i tMitit-yu/toIroti ihtna imite, piir A. OK l.A (iiiKiiOJ<MKiii:, 1851. — Voir «uitt le journal /a Preste, numéro «lu lU nvril IK51.)

excès qui la compromettent toujours : l'arbitraire et sa propre licence. Avec la guerre point de soulagement à nos maux; la paix serait donc le plus cher de mes désirs. La France, lors de sa première révolution, a été guerrière parce qu'on l'avait forcée de l'être. A l'invasion elle répondit par la conquête. Aujourd'hui qu'elle n'est pas provoquée, elle peut consacrer ses ressources aux améliorations pacifiques, sans renoncer à une politique loyale et résolue. Une grande nation doit se taire ou ne doit jamais parler en vain. — Songer à la dignité nationale, c'est songer à l'armée dont le patriotisme si noble et si désintéressé a été souvent méconnu. Il faut, tout en maintenant les lois fondamentales de notre organisation militaire, alléger et non aggraver le fardeau de la conscription. Il faut veiller au présent et à l'avenir non seulement des officiers, mais aussi des sous-officiers et des soldats, et préparer aux hommes qui ont servi longtemps sous les drapeaux une existence assurée. La République doit être généreuse et avoir foi dans son avenir; aussi, moi qui ai connu l'exil et la captivité, j'appelle de tous mes vœux le jour où la patrie pourra sans danger faire cesser toutes les proscriptions et effacer les dernières traces de nos discordes civiles. — Telles sont, mes chers concitoyens, les idées que j'apporterais dans l'exercice du pouvoir, si vous m'appelez à la présidence de la République. La tâche est difficile, la mission immense, je le sais ; mais je ne désespérerais pas de l'accomplir en conviant à l'oeuvre, sans distinction de partis, les hommes que recommandent à l'opinion publique leur haute intelligence et leur probité. D'ailleurs, quand on a l'honneur d'être à la tête du peuple français, il y a un moyen infaillible de faire le bien, c'est de le vouloir (l). »

Ce manifeste était très remarquable; habile, politique, heureusement présenté, il produisit un grand effet.

Auparavant (12 novembre), la circulaire suivante avait été adressée dans tous les départements par les amis du prince aux personnes connues pour être à même par leur situation

(1) 27 novembre 1848.

d'exercer une influence dans l'élection présidentielle : « Messieurs, en présence de tant de souffrances causées par neuf mois de provisoire et qui n'espèrent un soulagement que dans l'élection d'un pouvoir exécutif fort et puissant, vous voudrez bien excuser la liberté que je prends de m'adresser aux personnes qui, comme vous, jouissent d'une si légitime influence dans le pays pour les engager à augmenter la majorité qui est acquise aujourd'hui à Louis-Napoléon. Sa position est exceptionnelle et des plus favorables. Étranger à tous les partis, il peut les concilier tous... Son intention est d'appeler à lui toutes les capacités, sans distinction de leur passé... Son nom est pour tous un symbole d'ordre et de stabilité ; il a une influence immense et incontestable sur les masses, ce qui lui donnera les moyens de protéger efficacement la société contre les attaques dont elle est menacée. Plus la majorité que nous lui donnerons sera grande, plus il aura de force... C'est donc guidé par le sentiment le plus désintéressé que je sollicite votre concours pour la nomination de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République... A. F., 134., faubourg Saint-Honoré. »

De son côté, le général Gavaignac ne restait pas inactif, et le gouvernement travaillait en sa faveur ( 1 ) . Le 17 novembre 1 848 , M. Dufaure, ministre de l'intérieur, se faisait écrire par un grand banquier d'alors, M. James Odier, une lettre dans liKjuelic celui-ci lui demandait si, une fois nommé président de la Hc|)iil)lique, le général Gavaignac pratiquerait une politique d'ordre et de progrès, antipaliu(|ue à tout mouvement brus({ue dans le sens des partis extrêmes. M. Dufaure lui répondait à la date du 22 novembre :<>... J'ai pu voir de près, j'ai observé a loisir depuis quatorze ans tous les hommes d'État

(I) La Preue (18 niar* 1840) peint ninti l'intervention tlii gouvernement : • Action ilc (|u.ilre-vin|{t-«iK préfeli et de iloiix riMit i|uiitor7.r •oun-prrfrl» cl «l'une nuée Un fonctiiuinnirr» liattunl Ici (-iiiii|>ii|>iicii m tout »et\» pour diiK-rrilitc'r lo OBodiilalurc de Luuit-Nopulr'ui lti)uii|iiirli>. .. ; drlxirdcnioiit d'<'-|>i)|)(''cit iiiipudcntc*, Ûê cariraturr* niUrifc», d'iifticlirt (>niriclli'i pjiyéen «ur le* fundi «ccri'l* du uiiniiitèr«; action <ic dcuk centi reprétciitnnli piirtit ît tirc-d'uilc pour rcudre ]durt impoMnte la majorité du chef du pouvoir exécutif... »

de ce temps-ci; je n'en ai pas connu qui eût la parole plus sincère, le cœur plus droit et plus désintéressé, l'esprit plus juste et plus net que M. le général Cavaignac. Je le tiens pour le vrai républicain de nos jours, républicain sage, ferme et convaincu. Le général Cavaignac sait aussi bien que vous et moi que le gouvernement républicain, comme tout autre, serait impossible en France s'il ne se faisait pas un devoir absolu de respecter religieusement tous les droits, de protéger toutes les libertés, de maintenirénergiquementl'ordrepublic. Jem'étonne vraiment que ses intentions puissent être douteuses pour qui voit comment depuis cinq mois il a su maintenir l'ordre dans les circonstances les plus difficiles... Je ne concevrais pas l'ombre d'un doute chez ceux qui peuvent lire au fond de son cœur. » Dès le 2 novembre, M. Dufaure avait adressé à tous les préfets une circulaire qui n'était en définitive, sous prétexte d'affirmer la neutralité du gouvernement, qu'un acte, sans franchise, d'intervention officielle et énergique en faveur du chef du pouvoir, le général Cavaignac. « Le rôle du gouvernement, disait-il, se réduit à assurer la liberté, la pureté de l'élection. . . le gouvernement doit laisser chaque citoyen apprécier dans la parfaite indépendance de sa réflexion le mérite des candidats. Ce n'est pas que je songe à vous interdire des rapports volontaires avec vos administrés. Je désire, au contraire, que vous entreteniez chacun des vrais intérêts de la République. On comprendra sans peine... que la nation doit... se confier à un passé sans reproche, à un patriotisme incontestable, à une résolution mâle, énergique, déjà éprouvée au service de la République, plutôt qu'à de vaines et trompeuses promesses... » Les autres ministres agissaient chacun dans la sphère de ses attributions. M. Freslon, ministre de l'instruction publique (I), le recommandait discrètement aux instituteurs. M. Vivien, ministre des travaux publics, rappelait aux ouvriers toute la sollicitude du gouvernement pour la classe des travailleurs. M. Trouvé-Chauvely ministre des finances, déposait

(1) Voir Histoire de ta seconde République française, par M. Pierre de la GoRCE, t. I, 1887. Pion, éditeur.

un projet de loi réduisant des deux tiers l'impôt sur le sel. Des brochures en faveur de Gavaignac, des biographies ainsi que des portraits du général sont répandus en grande quantité dans la France entière (1). A la quatrième page de tous les journaux, même de ceux qui sont le plus hostiles à cette candidature, on lit cette annonce-réclame en gros caractères (2) : « Le général Cavaignac devant V Assemblée nationale. Édition avec portrait^ h francs le 100. Librairie du Commerce, rue Dauvhine, 24.. En ajoutant 6 francs déplus, on recevra 1 20 exemplaires assortis de 30 publications nouvelles qui concernent l'élection. » Le général Cavaignac, tout en ayant une attitude absolument correcte et digne, paye de sa personne et ne néglige rien pour se rendre sympathique. Il assiste à un grand banquet à l'Hôtel de ville; il passe en revue la garde mobile; il visite les prisons et les établissements publics; il assiste au départ de colons pour l'Algérie ; il use largement de son droit de grâce en faveur des insurgés de Juin et des condamnés ordinaires; enfin il donne un gage d'importance au parti de l'ordre en dînant à Tarchevéché. Odilon Barrot dit (3) : « Le général Cavaignac ne négligea aucun des avantages qu'il pouvait tirer de la possession du pouvoir et de l'action dévouée du monde officiel. Il aurait pu, peut-être, s'en servir avec plus d'habileté, mais on ne peut pas lui reprocher de n'en avoir pas usé. »

Bien avant le 1 0 décembre, l'enthousiasme était si général (4) , le courant bonapartiste était si prononcé que l'élection du

(1) On lui reproche d'expédier aa biographie i\ chaque régiment cl de la faire lire duiit le* chuiiibréo*.

(î) Voir lei Débats «lu 10 déce»d)re.

(3) Mémoiiitt. — Il avait préiV-doiiiment (le 12 novembre) invité ù dincr les ecclétîa*lif|Uet niondirr» de rAaneiubléc.

(4) • On ne te rappelait di'jà plim eu «pravaicnt coâté de lorniet et de tnng ce* victoire* ipii ne lont plu» (pie des «ouveniri iniinortclB... \,a malédiction do merci pleurant leurs lili emcvelis dan* le* neige* <le Mo*con, la tristexte de* cam[>agne* privée* de* bru* (|ui fécondent le «ol ; li< poid* toujours *i lourd à porter de la dicUtufi! niilitiiire, même [i|uand cette dictature s'appelle Napoléon, tout cela •'était effacé do la mémoire du peuple. Il ne reniait plu* ipie lu grand empereur, lo béri>* de cent bataille*... Luui*-Napuléon a été cette légende vivante, et *ou élection si unanima •'e*l faite plutôt par entraînement que pur réflexion... • (Porlraitt piilitiifuei contemporaini, par A. hk i.a OuKnoNMii^ni':.)

prince ne faisait de doute pour personne. En province, dans plusieurs villes, la promulgation de la Constitution est saluée des cris de : Vive Napoléon! et même de : Vive l'Empereur (l)! A Paris, des manifestations bonapartistes se produisent quotidiennement place Vendôme, devant l'hôtel du Rhin (2) où habite alors le prince; du matin au soir, des groupes nombreux stationnent sous ses fenêtres; à certaines heures, la foule est telle qu'elle déborde de la place, étendant ses ailes (3) jusque dans les rues de la Paix, Gastiglione et Saint-Honoré. Il en est de même place de la Concorde et devant le palais de l'Assemblée nationale, où on l'acclame chaque fois qu'on l'aperçoit. L'entraînement est si grand qu'on se trompe parfois et qu'on fait une ovation à des gens qui lui ressemblent. On imprime des bulletins de vote en caractères qui imitent l'écriture de Napoléon empereur. Dans leurs annonces les journaux (4) disent « qu'ils sont autographiés sur des actes signés de lui... Bonaparte, calqué sur la signature d'une proclamation datée de Milan le 20 mai 1796; Napoléon, sur la minute de la lettre du régent d'Angleterre du 14 juillet 1815; Louis, sur une dépêche de l'Empereur à Masséna du 18 septembre 1805(5) V.

Dès la seconde quinzaine de novembre (6), le prince se rendait si bien compte de la situation qu'il s'occupait déjà de la formation de son premier ministère. \J Univers annonçait qu'il avait offert à M. de Falloux le ministère de l'instruction publique. En même temps il proposait à M. Léon Faucher le ministère des travaux publics (7), mais alors la question d'ar-

(1) Voir la Patrie du 24 octobre 1848.

(2) Auparavant, le prince demeurait 36, rue d'Anjou, chez son auii M. Ciary. (Voir Changarnier, par le comte d'Anïiocue, p. 229.)

(3) Voir la Patrie du 4 décembre 1848.

(4) Voir les Débats du 2 décembre 1848.

(5) Les journaux donnent ces anagrammes : Général Eugène Cavaignac : le carnage aigu, vengeance; Louis-Napoléon Bonaparte : bon élu proposé à la nation.

(6) A la date du 27 octobre, l'Union s'exprimait ainsi : « Des députés des clubs ultra-démocratiques se sont rendus... chez M. Louis Bonaparte et lui ont proposé un programme que le fu'jx'r président devait accepter. M. Louis Bonaparte a éludé de répondre. »

(7) u Lorsque le prince Louis m'offrit, il y a déjà près d'un mois, le ministère

gent le préoccupait beaucoup. Les frais d'une élection dans la France entière allaient forcément être considérables, et il était bien loin (1) d'avoir personnellement les ressources nécessaires pour faire face à d'aussi grosses dépenses. Si, à ce moment, des fidèles vinrent à son secours (2), ce ne fut certainement que dans une mesure restreinte, partant insuffisante, et la plus grande partie des déboursés ne dut être réglée qu'après le 10 décembre. Du jour où sa candidature fut posée, le prince avait songé à se procurer l'argent dont il croyait avoir besoin, et il semble qu'il ait cherché (3), à ce moment, à en trouver au

des travaux publics, je mis dans ma réponse la plus grande réserve.^.. » (Lettre du 17 décembre 1848 à M. Henry Reeve, esquire.)

(i) Avant d'être l'élu du 10 décembre, M. Louis Bonaparte n'avait qu'une fortune extrêmement restreinte et notoirement embarrassée. C'est à peine si tous les objets qu'il avait laissés à Londres et qui y furent vendus à l'encan lui rapportèrent de 1,000 à 1,500 livres sterling. \^Voir la Presse du 12 juin 1850.)

(2) Il avait connu intimement à Londres une riche Anglaise, miss Howard, faite plus tard comtesse de Beauregard, qui, en 1848, lui vendit à crédit un domaine dans les Ktats romains, près de Civita-Vccchia, et sur ces terres il emprunta immédiatement 60,000 écus romains, soit 324,000 francs, au marquis E.-L. l'allavicino. (Voir Papiers et correspondance de la famille impériale trouvés aux Tuileries. 1871, édit. Garnier.) Cette femme, dit-on, lui aurait déjà donné ou prêté de l'argent pour l'expédition de Boulogne, et, après l'élection du 10 décembre, serait venue s'installer rue du Cirque, près de l'Klysée. — Bapnllo, celui qui loua le bateau pour l'expédition de Boulogne, lui aurait prêté 250,000 francs. (Papiers et correspondance de la famille impériale, etc.)

(3) An mois d'août 1851, le Af essayer de l'Assemblée, sous la signature du M. Eugène Forcade, publiait les documents suivants :

Circulaire (15 novembre 1848^ écrite en anglais et lancée sur la place de Londres,

• La feue duchesse àe Sainl-Leu, cx-reine Hortense, ù l'époque de sa mort, Irait des répétitions h exercer sur le gouvernement français qui montaient h la •Otnme de 28,887,000 francs... Ces répétitions étaient fondées sur le traité de Fontainebleau... La légitimité de ce* répétitions n'a jamais été mise en (juostion (qiicsliiincd)... Sun Altesse Impériale le prince Louis..., comme seul héritier de sa mère..., est le seul ayant droit à poursuivre le recouvrenuml de cette créance... Ce qui se passe maintenant en France et d'autres circonstances plus favorables donnent la certitude cpio rr» réclamations... recevront bientôt In contiiilérntion et la saliifartion qu'ellrs méritent... De ces réclamations, 10 millions ont été, pour le but mentiimné dans un acio sous seing privé du 15 novembre... assignés au profit do .M. X..., ban(|uier i\ Paris, on ce moment à Londres, par Son Altesse Impériale. Cet acte a été... déposé chez lo notaire public do Londres ci-dessous désigné et a été de pins sanctionné pur Son Altesse Impériulo et par M. X..., par un autre acte passé devant le mémo notaire. Son Altes*e luqiérinla s'engage par cet acia k ce <|ue le premier payement qu'il recevra du gouvernement français

moyen d'une cession des droits qu'il aurait pu avoir au payement d'une créance considérable sur l'État IVançais, en vertu du traité de Fontainebleau d'avril 1814. Mais ce projet, à supposer qu'il ait été bien sérieux, n'eut pas de suites, et on le comprend, car une réclamation de cette nature, dont le succès d'ailleurs était bien problématique, aurait pu porter un coup mortel à la candidature du prince.

Ses préoccupations étaient vaines, le nom de Napoléon suffisait à tout et devait amener à ses pieds la nation entière, enivrée parles souvenirs, avide de paix, et redoutant le retour de la Terreur. Une propagande électorale puissamment orga-

8oit appliqué à la portion des n'pélitions ainsi aliénée. M. X..., ayant divisé cette somme de iO millions en cent parts ou actions, a proposé cent certiticals représentant 100,000 francs chaque, et il a proposé de les céder à ceux qui voudraient les payer... 10,000 francs chaque... Ceux qui voudraient des certiHcats devront s'adresser à M. A. de Pinya, notaire public, étranger et anglais, en son cabinet, n* 3, Bartholomew lane, royal excluinge, London. »

« '2!^ juin 1851. — Je, llupert Uains, notaire public à Londres... certifie et atteste... Je me me suis présenté... chez M. Abraham de Finga... je lui ai montré la circulaire [printed paper)... et, après qu'il l'eut prise en main et examinée, sur ma demande, il me déclara que cette circulaire avait été émise par lui-même, et que tout ce qui est énoncé était parfaitement exact...; que cette circulaire a été émise par lui il y a près de trois ans, et enfin qu'il préférait ne pas dire pourquoi l'affaire n'avait pas eu de suite à Londres, à cette épocjue, ni combien de certificats d'actions avaient été placés. — En foi de quoi j'ai délivré les présentes sous ma signature et mon sceau, pour servir et valoir ce que de droit.

•> Londres, ce vingt-quatre juin uiil huit cent ciuquaiiie et uo.

u In testimoniuni veritatis. « Signé : RcPEr.T Rains, notaire.

« N* 2173. Vu au consulat général de France en Angleterre pour légalisation de la signature d'autre part de M. Rupert Rains, notaire public en cette ville.

« Londres, le 24 juin 185L

« N» 4756, art. 58, le droit, 12 fr. 50.

« Pour M. le consul général, a Par autorisation, le chancelier, « Signé : RousSELiN.

« Le chancelier, signé : Lairent. »

Ces pièces étaient publiées dans un article du Messager intitulé : Une conséquence financière de la prorogation des pouvoirs. « Il importe de savoir, disait M. E. Forcade, si le lendemain de la réélection ou de la prorogation on ne viendra pas présenter impérieusement à la France, au nom de Son Altesse Impériale, comme on dit en anglais, une rentç à paypr de 100 millions. » — D'après les

nisée eût été bien inutile (1). D'ailleurs, les anciens militaires, encore nombreux, étaient pour lui de merveilleux agents électoraux, car on avait tout oublié : le despotisme impérial, les flots de sang français répandus à travers toute l'Europe, les folies d'un génie désordonné, les douleurs et les humiliations de deux invasions, l'entrée des armées étrangères à Paris; on ne se souvenait que des victoires, de la gloire immense de nos armes, de l'épopée surhumaine, de la légende incomparable. Aussi ce ne fut'pas une élection, mais une acclamation. Jamais homme, dans aucun pays ni dans aucun temps, ne remporta un pareil triomphe- Le scrutin, ouvert les 10 et 11 décembre 1848, donna les résultats suivants :

Votants (France et Algérie) 7,517,811

Louis-Napoléon 5,572,834

Cavaignac 1,469,156

Ledru-RoUin 376,834

Raspail 37,106

Lamartine 20,938

Changarnicr. 4,687

Divers, inconstitutionnels (Joinville),

blancs, etc 36,256 (2)

articles 3 et 6 du traité de Fontainebleau (avril 1814), entre l'Knipercur et les souverains alliés, articles qui n'auraient jamais été exécutés, Napoléon 1" devait être inscrit sur le grand livre de la rente frani;ai8e pour un revenu annuel de S millions, et il devait être réservé, dans les pays auxquels l'Empereur renonçait, pour lui et sa famille, des domaines, uu donné des rentes pour un revenu annuel de 1,500,000 francs, dont 200,000 francs pour le roi Louis et 400,000 francs pour la reine ilortcnsc et ses enfants.

(1) • l^c courant, formé des opinions les plus contraires, était devenu irrésistible... Qu'on no «lise pas que tel ou tel personnage fpii a appuyé cette élection en est politiquement responsable. Le résultat était liors de la portée tie toute iniiucncc privée. .M.M. Mole et Thiers, par exenqde, (pii crurent devoir patronner bautcmciit In candidature de Louis-Nnpoléon... n'ont lui-rité pour cela ni reproche ni remerciement, cor s'ils se fussent abstenus... le dénouement ci^t été ubsohuncnt le mémo. • (Odilun lUnnoT, Mémoire», t. III, p. 20.)

a N'oubliez jamais ipic vous êtes l'instrument dont s'oit servi lu Providence (votre élection miraculeuse en fait foi) pour rétablir l'ordre... m (Adresse du tribunal do commerce <le Ituuen, 2V décembre 1848.)

(S) A Paris, les résultats du scrutin furent ceux-ci :

Inscrits 4:}:i,032

Volants :i4i,82y

« On votait, disent les Débats du 23 décembre, avec cet entraînement qui est l'un des traits du caractère national ; la furie française semblait être transportée des champs de bataille dans les salles d'élection... Ce qui a fait le merveilleux succès de M. Bonaparte, c'est le besoin d'ordre et de calme dont la France est aujourd'hui affamée... c'est l'effroi de la France épouvantée par les hommes du 24 février... Elle a si cruellement souffert depuis tantôt dix mois! Quelle famille n'a pas vu l'inquiétude et la crainte venir prendre place au foyer domestique? Riche ou pauvre, lequel d'entre nous, depuis le mois de février, n'a pas eu le cœur déchiré chaque jour par les angoisses de son père... par les terreurs de sa femme et de ses enfants? »

Le 27 décembre, à la Réunion de la rue de Poitiers, M. Berryer dit : « La France vient de manifester solennellement son besoin d'ordre, de repos, sa répulsion pour les doctrines monstrueuses qui nous ont épouvantés depuis dix mois ; une immense majorité a été donnée à un nom, drapeau commun autour duquel se sont groupés dans une même pensée de salut public tous les partis, tous les honnêtes gens, toute la partie saine du pays. »

Ce n'était pas seulement la masse conservatrice, si considérable alors, qui avait voté pour le prince, c'était aussi la grande majorité des démocrates socialistes dont le mot d'ordre était : « Tout plutôt que Gavaignac » , et qui, pour assurer le succès du candidat ayant le plus de chances, abandonnèrent Raspail et Ledru-Rollin.

Lamartine, malgré l'effondrement de sa popularité qui la veille était sans rivale, malgré le poignant échec qui venait de lui être infligé, montre alors autant de grandeur d'âme

Louis Bonaparte. . < 198,484

Cavaignac 95,567

Ledru-Rollin 26,648

Raspail 15,871

Lamartine 3,838

Le Consulat avait été voté par 3,011,007 suffrages (1,562 contre) ; le Consulat à vie, par 3,577,259 (8,374 contre); l'Empire, par 3,521,244 (2,579 contre).

que peu de sens politique en s'écriant dans le Bien public : u- Nous ne croyons pas que la République soit exposée à périr parce qu'elle sera couronnée de souvenirs et de poésie impériale; si le peuple l'aime mieux sous ce costume, nous ne disputerons pas ses goûts. La République a sa force en elle-même. On peut la décorer à son sommet d'un nom, d'une tradition, d'une popularité; elle reste inébranlable sur la base de la souveraineté nationale... Que la République ne s'alarme donc pas... Si Napoléon est un grand et glorieux nom, la République est un principe qui a ses racines dans le peuple et son origine en Dieu. »

tt Ce n'est pas une élection, dit M. de Girardin (1), c'est une acclamation. Partout on a voté avec une espèce d'enthousiasme calme et consciencieux qui avait quelque chose d'irrésistible et de solennel... Jamais le cœur de la France n'avait au même degré battu de la même pulsation, w

Voilà des déclarations faites sous l'aveuglante clarté des événements et qu'il ne faudra jamais oublier (2).

Trois ans après, en 1851, un homme qui n'est pas suspect disait (3) de cette élection, en s'adressant au prince : « Succès immense, inouï, unique dans les fastes de l'histoire...; élection profondément démocratique; le peuple en le nommant a obéi à nno idée républicaine, à un sentiment révolutionnaire. L'Kmporeur était un parvenu, chacun pouvait à l'exemple du

(1) Décembre 1848. (Voir la l'resie.)

(f) « A peine «on nom est-il jeté sur la place publique, qu'il est murmuré sur toute* les lèvres comme un souvenir et une espérance; le iiiunniirc court la rue, il franchit In barrière, il s'étonti aux campnffncs, il retentit jns(|uc dnns les plus humble* villii(;eit, il monte comme la vague de l'Océan, jus<)u'à ce (|u'il se transforme en un (jrand mouvement d'opinion et ipi'il se traduise par six millions de •uffrafjet jetés dans l'urne sans motif, sans raison, et con)mo par un élan irrésistible dis la nation... Strasbourg et Houlogne, deux folies, deux fautes, deux crimes... ont fait l'rlcrtion du 10 décembre... •• (l'ortrnits politiques coutemporaim, par A. DR I.* GukRONMlKnK, 1851.) — En octobre 1840, Louis Diane disait à un rédacteur do la Koi'jr du peuple ; • C'est le nom do Louis Konapartc, son nom seul, qui l'a fait président de la Républi(|ue; et si vous voulez, trouver un coupable , vous avw devant vous... le suffrage universel, b (/,«. Peuple, Stf octobre 1849.)

(3) Lettre do Félix Pyat ù Louis-Napoléon Bonaparte, 1851, p. U itouvct, librairt.

chef s'affirmer suivant sa valeur. L'Empire répondait ainsi plus ou moins au besoin de justice et d'élévation des masses... un lieutenant passé empereur, un clerc d'huissier roi de Suède, un palefrenier roi de Naples; vingt-quatre simples soldats maréchaux d'empire; le peuple devenant souverain, voilà le mot de l'énigme, voilà le secret. Monsieur, de la puissance impériale; voilà ce qui a fait la force et la gloire de l'empire ; voilà ce qui a fait encore son prestige aux yeux des masses; ce qui a fait votre élection!... Sous le régime blanc, en dix siècles, le peuple n'avait compté que deux des siens devenus généraux (l), Fabert et Ghevert; sous l'Empire, en dix ans, il ne comptait pas deux nobles devenus maréchaux. L'Empire exaltant le peuple, bouleversant le vieux monde, déplaçant nobles et rois, mettant l'Europe et la France sens dessus dessous pour introniser les plus braves, c'était la révolution, la révolution personnifiée, couronnée si vous voulez, mais enfin la révolution. L'Empereur était un agent révolutionnaire promu par le peuple... Le peuple en nommant le neveu de l'Empereur voulait donc la révolution... Le nom de Bonaparte, deux insurrections, un livre communiste, n'étaient pas des titres chez les conservateurs. Ils sont trop amis de la paix pour aimer l'héritier de l'Empire, trop amis de la propriété pour aimer l'auteur des Idées napoléoniennes , trop amis de l'ordre pour aimer l'insurgé de Strasbourg. Naturellement, Monsieur, vous n'étiez pas leur homme. Pourquoi donc vous ont-ils choisi? Dans quel but? Qu'ont-ils voulu? Qu'ont-ils fait? Ils ont subi le fait!... Chevaux de Darius, ils ont salué le soleil levant. Ils se sont tournés comme toujours du côté du plus fort, ils ont voté avec le gros scrutin, ils vous ont élu malgré eux, contraints et forcés par la volonté de la masse, entraînés par le courant populaire, et dans l'intention de la

(1) Parce que, presque toujours, l'officier était anobli avant cl'arri%'er au généralat. Tout ce qui s'élevait devenait noble. Aujourd'hui, la bourgeoisie, qui a concouru pour une grande part à faire la révolution de 1789, continue à être dédaignée par l'aristocratie, qui lui permet seulement de fumer ses terres. Elle s'est fermé les portes de la noblesse, et elle n'est pas moins menacée par la démagogie.

dominer. Un parti n'abdique pas. Aussi perfides que souples, ils se sont approchés de vous pour mieux vous tenir, ils vous ont embrassé pour vous étouffer... Regardant la présidence comme un sabot pour enrayer la République, le président comme un chapeau pour marquer la place du roi, ils ont voulu... faire enfin du prétendant un pont, une planche à passer de la République à la régence et à la royauté. »

Le Times écrit : « L'aspect de Paris et de la France a changé avec une rapidité extraordinaire. En peu de jours les fonds ont monté de 8 pour 100, la ville a repris un air de joie inaccoutumé ; les théâtres se sont remplis de nouveau. Les projets des anarchistes ont été bouleversés par l'irrésistible mouvement qui a entraîné la multitude à rendre hommage à l'idole du jour... •» Ce qui ne l'empêche pas d'ajouter bientôt : « Si quelque chose peut plus tard amener la défaite du parti modéré, ce sera d'avoir identifié ses principes avec les intrigues d'une famille méprisable et d'une faction sans scrupule... » Et encore (13 décembre) : « Le peuple français a fait pour ainsi dire un grand acte de foi en se rappelant un ancien attachement à un nom... La confiance de la nation dans cette épreuve hasardeuse dépasse cependant de beaucoup celle que pourraient inspirer les qualités personnelles du candidat...!) Le journal anglais fait en outre cette observation pleine de sens politique : « La famille Bonaparte sera au milieu de deux factions probablement exposée à une lutte ouverte avec le parti monarcinque et le parti républicain. On reconnaîtra d'ici à peu de temps qu'elle n'appartient ni à l'un, ni û l'autre. »

Le Moniiuff Advertiser {\5 décembre) estime que l'élection de Louis-Napoléon est le comble de la folie.

Louis Blanc affirnn; (pio rAn{jIctcrre accueillit avec un élonnemcnt mêlé de dédain la nouvelle de l'élection du prince (1).

J \ M I. Xninfdu Monda clo liouii IluNC, p. 324, <Iu n" 15, juillet 1840.

Dan» I' << iiiiijr, il «lit : « Un tcul lumi piirlc it leur «oiivoiiir..., un iiMil

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Ce qui semble établir la vérité de cette assertion, c'est ce qu'écrit alors Léon Faucher à un Anglais (1) de ses amis. Il est vrai qu'il venait de recevoir l'offre d'un portefeuille. « Vous « avez mal jugé le prince Louis, en Angleterre; les conspi- « rations qui avortent sont toujours ridicules, mais l'insuccès « prouve peu contre les conspirateurs. D'ailleurs, le prince « était mal entouré. Ce que je puis assurer, c'est qu'il veut le « bien, comprend les nécessités politiques et apprécie les « sages conseils. Il m'a donné une grande idée de l'élévation « de son âme... Louis-Napoléon présentait la seule chance " de retour de l'ordre. Je l'ai saisie avec le pays... "

Le Peuple, de Proudhon, fait les réflexions suivantes (2) : « Partout on semblait étourdi de la majorité de M. Louis- Napoléon Bonaparte... La voix du peuple, dit-on (3), est la voix de Dieu... ; il faut convenir que le peuple a parlé cette fois comme un homme ivre; mais, dit le proverbe, il est un Dieu pour les ivrognes. »

La Révolution démocratique et sociale, dès le 17 décembre, parle de coup d'État et d'Empire (4) : « Partout, pourquoi le cacher? les familiers du prince annoncent qu'il se laissera faire violence et consentira à passer empereur. Tout est prévu déjà. C'est jeudi prochain que se jouera la comédie. Deux régiments delà garnison sont gagnés, trois légions de la garde nationale les suivront aux cris de : Vive l'Empereur!... Porté sur les bras du peuple..., il ira déclarer à l'Assemblée qu'en présence du vœu de Paris et de l'armée, il ne saurait reculer devant les devoirs que la France lui impose, mais qu'il ne consentira jamais à être Empereur de la République, s'il n'y est autorisé par le suffrage universel. » N'est-il pas étrange que dès la

méchante gravure suspendue aux murs de leurs chaumières est pour eux toute la politique, toute la poésie, toute l'histoire... »

(1) Lettre du 17 décembre 1848 à M. Henry Reeve, esquire.

(2) 14 décembre.

(3) 18 décembre.

(4) Le 13, elle disait : « Pouvions-nous supposer que la population la plus intelligente du monde irait se passionner pour un homme qu'elle ne connaît que par ses fautes, et dont le seul titre consiste dans sa parenté avec Napoléon? »

première heure l'avenir ait été prédit avec cette précision? Chez les partisans comme chez les adversaires du prince, du moins dans le peuple, on avait ce sentiment qu'en le nommant on ne nommait pas un président ordinaire, et qu'un Napoléon, dès l'instant qu'il était le chef de l'État, devait, inévitablement, par la force des choses, devenir empereur. Le même journal dit encore : « Tous les privilégiés sont avec M. Bonaparte et le poussent aux coups d'État..., les journaux bonapartistes n'ont pas démenti les projets de conspiration impérialiste..., il importe que tous les bons citoyens se tiennent sur leurs gardes... » La Patrie {l) annonce qu'on a parlé dans les couloirs de l'Assemblée d'une manifestation pour le jour de la proclamation de Louis-Napoléon comme empereur. M. Marrast, le président de l'Assemblée nationale, était alors si préoccupé par l'agitation impérialiste, qu'il demandait au général Changarnier si l'on pouvait compter sur lui pour la défense de la République. « On le peut, aurait répondu celui-ci; mais il me serait aussi facile de faire un empereur qu'un cornet de dragées (2). » Et c'était absolument vrai. Le peuple avait

(1) On avait iléjà fort rcinarcjuc un entrefilet où la Presse du 10 dôcciubrc avait relaté que le prince était allé aux Invalides, et qu'il était resté une heure auprès du tombeau de l'Empereur.

(J) Voir la Révolution démocratique et sociale du 25 décembre 1848. — D'après la version du Siècle, ce propos aurait ôté tenu quelques jours après le 25, avant la revue, dans les termes suivants : « Il me serait aussi facile de faire aujourd'hui un empereur «pic d'acheter un paquet de pralines. ■ Et le journal ajoute : « Le générai Cliangarnier, interrogé, n'a pas nié k- propos. » Le comte d'Autiodie rapporte, dans «a brochure sur Chnn{;arnier (p. 2GV), «|ue celui-ci a écrit en marge d'un volume île VHistoire de la chute de Lnuis-I'hilippc et du rétultlisscincnt de rilmpire, par ()iu;«iKn dk Ca8»ac»*«:, qui racontait le fait : « Je n'ai jaiiiai» prononcé cette parole de ronliscur. ■ — .M. (iiUMKii dk Cas.saomai:, dans ne» Souveniri du tecond Empire (t. II, p. 118), dit îl ce sujet : « (Le prince m'a dit :) Oui, la général (>hnn(jnrnier m'a offert de me conduire aux Tuilerie» et de m'aider à me fnirc moi-mémo enqiereur ., Je refusai... Le général fut désolé... Il ilinait le lendemain aux ofKcicrt cl aux généraux, dans son salon, qiu; j'avai» mancpié une belle occasion, et que pcul-étrc Je n'en retrouverais pn« une pareille. Il ajoutait, parail-il, qu'il lui était aussi facile de rétablir l'Einpiro que de faire un cornet de bonbon». * (>ranior de Casingnac place cette déclaration après le 2U janvier 184U. Pour ce «lire, il s'appuie sur la lettre suivante, écrite huit an» après : m ...Je n'bésile pas îi rapporter les parole» «pie j'ai entendu |)rononrer aux Tuileries qucl(|ue» jour» après le Î9 janvier 18VU,par le général C.liangaruier : — Le prince a manqué une belle occasion pour aller aux Tuileries. Toile est l'exacte vérité

élu non un président de la République, mais un empereur. C'est ce que les hommes politiques dirigeants ne voulurent pas avouer, ni jamais reconnaître.

Signé : Vicomte J. Glarv. Ce 12 juillet 1857. » Si l'on peut hésiter sur les termes mêmes et la date précise de cette boutade, le fond est vrai et ne saurait être contesté.

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