PREFACE
généreuses, il était sincèrement philanthrope, ce n'était pas un ambitieux vulgaire, ne songeant qu'à sa propre fortune; il rêvait le bonheur des autres, non seulement de son pays, mais de l'Europe, mais du monde. D'où la politique désastreuse des nationalités. Il croyait d'une invincible foi à l'étoile napoléonienne, à sa propre étoile; il était fataliste (1). Il ne manquait pas d'esprit, mais il était trop indulgent et trop absorbé pour en user ordinairement. On cite notamment de lui ce mot exquis à son cousin, le prince Napoléon, fils de Jérôme, qui lui reprochait de n'avoir rien de son oncle : >< Si, j'ai sa famille! » Il était brave (2), il avait ce courage calme et froid qui impose. Il n'était pas dissimulé, mais il était trop bienveillant et trop faible pour dire jamais non; il craignait toujours de faire de la peine; aussi le mot attribué à lord Cowley, ambassadeur d'Angleterre, pour être spirituel, n'en est pas moins faux : « Il ne parle jamais, mais il ment toujours. » Son silence (3) n'était que du savoirvivre, de l'amabilité, lorsqu'il ne pouvait faire droit à une demande ou accueillir certaines idées; ce n'était ni un acquiescement, ni un engagement, c'était de la politesse. Par-dessus tout il avait à un degré rare une éminente qualité, qui, somme toute, fait l'agrément et le charme de la vie, la bonté, une bonté à toute épreuve. C'est pour cela qu'il fut un ami dévoué et fidèle, et qu'au lieu de trahir
(1) •> ...Je croit ù la futuliln. .Si mon i-orpi n écliappô iiiirnculcu«oiiiont tk tout Im (Ungert, li mon àiiio s'cit touttriiitc à tant <lo rniunt de (lôcouriiijotiicnt, c'est (|U« jo luii nppcli! h fniro (|U(*t(]uc cliotc. » (Lettre du prini-u à M. l'ciiitjiM-, 3 février IKVr). Voir la A'i>U(/f//(.< tlevue du 15 uoùt ISU^».)
(S) • Il iflail {{rnéreux, rntrcprcMinnl ; pn« d'officier plut hravc, d<* pliiK linrdi cavalier. ■• (Louis Hi.*;»:, Iliuoire ilc dix mu, t. V, p. 113.)
(8) ■ .«.(Set) lèvrei t'cntr'ouvrcnt à pciiui tout jutio vo (|ui ctt ucrcittuirc pour laitMf pMMf l'ciprcttioii brève et préciac d'une vohuitif' n'Ilécliie et iirrctée... Il pumtê et il ne diti-utr pat, il agit et ne t'niplc pat, il prononce et il ni< raiitonne pM... Il écoute tout, parle peu et ne ccdc rien. D'un mot net et bref iMtoiine un ordre du jour, il trandie lot «piettion* let plu* controvert/'ct... avec cette iuilexi- Itilil^ do volonté, rien <le tranchant ni ilaltoulu dmit la rorme... >• (l'ortrailf politifuët, per A. os u Gdkroiiiii&iik.)
PREFACE. vil
l'amitié et de manquer à la reconnaissance il n'hésita pas, à son honneur, à braver les railleries pour s'entourer des compagnons des mauvais jours, de ceux qui pour lui avaient joué leur tête à Strasbourg et à Boulogne, et auxquels il ne pouvait pas décemment fermer les portes de l'Elysée; c'est pour cela qu'il fut toujours d'une générosité extrême et, malgré toutes les ingratitudes, systématiquement incorrigible, et que, à l'inverse de son prédécesseur, il dépensait sans compter; c'est pour cela — vertu rare — qu'il pratiquait l'oubH des injures avec une philosophie extraordinaire , nommant (exemple entre bien d'autres) ambassadeur à Vienne M. de Beaumont, qui, peu de temps auparavant (il le savait bien !), avait tenu sur son compte (l) les propos les plus outrageants. Il était bon, foncièrement bon; l'histoire nel'oubhera pas, et en condamnant, en maudissant l'homme politique, elle rendra hommage à l'homme de cœur.
(1) « Le président me dit de lui-même : « Je vous propose de donner l'ambas- » sade de Vienne à M. de Beaumont. J'ai eu... fort à nie plaindre de lui, mais je « sais qu'il est votre meilleur ami, et cela sufHt pour me décider... » (Souvenirs d'Alexis de Toct/uevitle.)