PREFACE. V
l'a rappelé bien souvent, l'appelait " le doux entêté *>. — Il n'avait aucune vanité. Rien n'est plus faux que ce jugement porté sur lui par Victor Hugo dans Napoléon le Petit : « C'est un personnage vulgaire, puéril, théâtral et vain... il aime la gloriole, l'aigrette, la broderie, les paillettes et les passequilles, les grands mots, les grands titres, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir. » Autant de mots, autant de contre-vérités. Mais, en revanche, pour son origine et pour son nom, il avait un orgueil immense. A part cela, il était d'une parfaite simplicité et d'une incontestable modestie. — Il n'apparaît point qu'il ait jamais aimé une femme, mais il aima la femme. L'amour, au sens élevé du mot, il ne le connut point; pas plus qu'il ne goûta jamais les pures jouissances de l'art (1), en quoi il ne ressemblait point à sa mère, qui, à merveille, dessinait, peignait, composait et chantait des romances; pas plus qu'il n'avait (2) sa voix claire, vibrante, harmonieuse. Il était d'une intelligence supérieure (3) ; s'il n'eût été prince et Bonaparte, il aurait marqué au premier rang parmi les hommes de son temps, par l'envolée de son imagination et par l'incomparable maîtrise de son écriture. Mais il n'était point fait pour être un chef d'Etat, et son règne a été un grand malheur pour la France. Il avait des idées élevées et
(1) « ...Il ne comprend ni l'art ni la poésie : un poème le fait dormir, un tableau le fait bâiller. » [Portraits politiques contemporains, par A. de la Gcéronsière, 1851.)
(2) u Voix incomparable et que je n'ai plus entendue chez personne après elle. Le timbre en était à la fois si vibrant, si clair, si doux et si insinuant... Elle était, de plus, richement douée du côté de l'intelligence; elle composait et chantait des romances avec un charme exquis; elle dessinait et peignait... » {Mon séjour aux Tuileries, par la comtesse Stéphanie Tascher de la Pagerie.)
(3) « ...Son flegme, son apathie, son silence trompaient tous ceux qui ne l'avaient pas pratiqué longtemps. C'est ainsi, notamment, que M. Véron, le directeur fameux du Constitutionnel, un esprit Kn et pénétrant, se méprenait complètement sur son compte même après l'avoir vu souvent et disait à Granier de Cassagnac : « Vous allez à l'Elysée, vous verrez une fichue bête... il bâille! il
» bâille!... » (Grasier de Cassagmac, Souvenirs du second Empire, p. 38.)