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PL. VIII

Un Familier de Louis-Napoléon a Londres LE COMTE D'ORSAY

(D'après un portrait de A. Sievens, ayant fait partie de la collection Grimaldi. — Collection Hector Fleischmann.)

verrait avec plaisir. Mlle Taglioni fit répondre que ce serait elle qui se ferait un plaisir de recevoir M. Louis Bonaparte en sa qualité de Français. La négociation n'eut pas d'autre suite et les deux puissances pendant tout le temps du spectacle, conservèrent leur quant à soi respectif (i).

Louis-Napoléon ne conserva nulle rancœur de la leçon. La Taglioni avait, en 1882, épousé le comte Gitbert des Voisins, lequel fut successivement entretenu, dit Viel-Castel, par Mme de Nicolaï, Mme Manuel et la duchesse de Raguse (2). En 1844, elle se sépara de lui (3). Le prince, devenu président de la République, le nomma commissaire du gouvernement auprès du Théâtre Italien (4). A un trait d'esprit, c'était répondre par un trait d'esprit, et en bonne monnaie.

Dans la « gentry » et le beau monde de la galanterie, l'introducteur de Louis-Napoléon fut un personnage fameux : d'Orsay. De la liaison du général d'Orsay et d'Éléonore de Franquemont, fille naturelle du prince de Wurtemberg, Gédéon-Gaspard- Alfred de Grimaud, comte d'Orsay et du Saint-Empire, était né à Paris le 4 septembre 1801. Il était vain, fastueux, habile et sans le sol. Somptueusement il portait : d'azur à la fasce d'argent, accompagné en chef d'un croissant sur le même accosté de deux étoiles d'or, et, en pointe, d'une carpe nageant sur une rivière du

(i) Le Journal du Havre, reproduit par La Presse, 18 août iSSg, cit. par André Gayot, Une ancienne muscadine : Fortunée Hamelin...; p. 65.

(2) Mémoires du comte Horace de Viel-Castel...; t. l, p. i33

(3) Jacques Boulenger, Sous Louis-Philippe ; Les Dandys ; Paris, 1907, in-8, p. 128.

4) Mémoires du comte Horace de Viel-Castel... ; t. I, p. 134.

même. Il avait une sœur, laquelle était la duchesse de Grammont (i). De Brummell, qu'il remplaça à Londres alors que le célèbre dandy y suicidait sa gloire, il avait la superbe, mâtinée de ce quelque chose qui est le propre de l'aisance française. « C'est le gentilhomme le plus accompli, un idéal spécimen du Français du meilleur monde », disait de lui lord Ruttwen (2). Il imposait, avec un naturel exquis, l'engouement de sa personne : les hom mes en raffolaient au point de porter son médaillon (3). Avec le héros de Ponsard, il eut, mais avec honte, confessé :

Moi, qui n^ai pas dîné pour avoir des gants...

Des gants ! Mais il était à en employer six paires par jour : le matin, pour conduire la briska de chasse, gants de peau de renne ; à la chasse, pour courir le renard» gants de peau de chamois ; pour rentrer à Londres en tilbury, après une course à Richmond, le matin, gants de castor; pour aller, plus tard, se promener à Hyde-Park ou conduire une lady faire ses visites ou ses achats, et lui offrir la main à la descente de la voiture, gants de chevreau de couleur soutachés; pour aller dîner, gants jaunes en peau de chien, et le soir, pour le bal ou le raout, gants en canepin

(i) Un neveu de la duchesse de Grammont fut le héros de l'aventure mise en scène par Alexandre Dumas fils dans La Dame aux Camélias. Ce fut lui qui, en sa qualité de ministre des Affaires Étrangères, déclara la guerre à la Prusse, en 1870. — Mme Carrette, née Bouvet, Deuxième série des souvenirs intimes de la Cour des Tuileries ; Paris, 1890, in-i8, p. 69.

(2) Le baron de Mortemart-Boisse, comte de Marle, chambellan de S.A. 1. et R. le grand-duc de Toscane, La Vie élégante à Paris ; Paris, iSSy, in-i8,

(3) J. Barbey d'Aurevilly, Du dandysme et de Georges Brummell, dans les Œuvres de J. Barbey d'Aurevilly ; Paris, s. d. in- 18, p. 69.

blanc brodés en soie. Et, il paraît qu'à tenir cette comptabilité, il ne perdait pas la tête ! Fameux dandy ! Aussi Persigny, ce Persigny que Viel-Castel mettait si méchamment en comparaison avec le café et la chicorée, Persigny, admiratif et béant, déclarait-il qu'il tenait « au milieu de l'aristocratie anglaise le sceptre de l'élégance et du bon ton », et le comparait-il au chevalier de Grammont (i). En fait de Grammont, on y pouvait tenir de plus loin que d'Orsay.

Depuis 1 821, ce lion régentait, à Londres, le haut du pavé. Il y avait imposé ce qu'on a appelé une « passion histo« rique (2) » à une lady Blessington dont je veux toucher un mot. De onze ans plus âgée que d'Orsay, Marguerite Power née d'Edmond Power et d'EUen Sheehy, dans le comté de Tipperary, avait épousé en premières noces un capitaine ivrogne, Maurice Saint-Léger Farmer. Ce gentleman, rentré I dans le sein de ses pères, elle s'était remariée avec Charles John Gardiner, baron Mountjoye et comte de Blessington, homme de bien et convenablement pourvu sur l'article des livres sterlings (3). D'Orsay, qui, au su et au vu de tous, vivait aux crochets de l'aristocratie et de ses fournisseurs anglais (4), flaira en lady Blessington la belle proie. Il manœuvra si bien et si habilement, que lord Blessington en fit à la fois son gendre et son exécuteur testamentaire (5).

(i) [Persigny], Lettres de Londres... ; pp. 23, 24.

(2) J. Barbey d'Aurevilly, Du Dandysme... ; dans les Œuvres de J. Barbey d'Aurevilly. .. ; p. 70.

(3) Jacques Boulenger, Sous Louis-Philippe...; pp. 54, 55.

(4) Mémoires du comte Horace de Viel-Castel...; t. II, p. 45.

(5) Comte G. de Contades, Le comte d'Orsay ; physiologie d'un roi de la. mode; Paris, 1890, in-i8, p. 23.

N'ai-je pas dit qu'il avait une carpe dans ses armoiries? On eût pu la flanquer, sans exagérer, d'un autre vertébré aquatique.

D'Orsay se fît promener et les promena, quelques années, en Italie, et, les ayant ramené en France, installa les Blessington dans un bel hôtel, qui avait été celui du maréchal Ney,rue de Lille (i). C'est là que, le 20 mai 1829, Blessington eut le bon esprit de décéder d'une attaque d'apoplexie, manière élégante de céder entièrement le terrain à cet heureux dandy de ménage à trois (2). L'année suivante, on retourna à Londres, gîter à Seamore Place, dans May Fair (3) et, par la suite, à Gore House, à SouthKensington(4). Lady Blessington s'y livrait à une littérature fade et élégante, tandis que d'Orsay s'essayait dans la sculpture. Il fit le portrait du vieux Wellington qui s'en déclara charmé. « Enfin, j'ai été représenté comme un gentleman, » se réjouissait le vainqueur de Waterloo (5). A la vérité, en tant que sculpteur, d'Orsay « savait mieux déshabiller les femmes que les statues (6) », Jolie excuse pour lady Blessington.

C'est avant le coup d'État de Boulogne, entre i838 et 1840, que Louis-Napoléon avait fait la connaissance de d'Orsay (7).

(i) Comte G. de Contades, Le Comte cV Orsay... ; p. 48. {2) Comte G. de Contades, Le Comte d'Orsay... ; p. 5o.

(3) Comte G. de Contades, Le Comte d'Orsay... ; p. yS.

(4) Comte G. de Contades, Le Comte d'Orsay... ; p. loi.

(5) Comte G. de Contades, Le Comte d'Orsay...; p. ii3. — « 11 vivait chez Lady Blessington, dont la maison était fort agréable pour les hommes, bien que les femmes n'y allassent point. » — Lord Malmesbury, Mémoires d'un ancien ministre... ; p. 11.

(6) Arsène Houssaye, Les Confessions; souvenirs d'un demi-siècle; 1 830-1 880 ; Paris, i885, in-8, t. IV, p. 356.

(7) De Ham, le 10 janvier 1841, le prince écrivait à lady Blessington : « Je

Lettre autographe du comte d'Orsay.

{Collection (Tautographes Hector Fleischmann.)

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Ce fut lui qui, très certainement, présenta miss Howard au prince (i). C'était lui rendre un service d'importance. Devenu président de la République, Louis-Napoléon sut s'en souvenir. Quoique le dandy, souvent à court d'argent, eût pu être soupçonné de l'avoir mouchardé à Londres (2), le prince vint, dès 1849, généreusement au secours du lion ruiné. En mai 1849, perdu de dettes, d'Orsay décampait de Londres, passait le détroit et se terrait à Paris (3). Lady Blessington le suivait bientôt, et alla se loger rue de la Ville-rÉvêque,dans un hôtel, puis rue du Cirque, dans un modeste appartement, où elle se suicida le 4 juin 1849 (4)- Une pension de 24.000 francs venait secourir à temps d'Orsay. Le prince lui vint donc en aide, contrairement à ce qui a été prétendu (5). En juillet 1862, il le nomma intendant des Beaux-Arts de la Liste civile, « place sans fonctions », mais non sans appointements, lesquels étaient de 25.000 francs (6). Le dandy fît la moue : il prétendait être nommé ambassadeur (7). Son mécontentement fut bref : le 4 août i852, une maladie de la moelle épinière l'emportait. Avec lui ne disparut pas la reconnaissance de Louis-

n'ai reçu de Gore House qu'une lettre du comte d'Orsay, auquel je me suis empressé de répondre lorsque j'étais à la Conciergerie. » — Gallix et Guy; Histoire complète et authentique de Louis-Napoléon Bonaparte depuis sa naissance jusqu'à ce jour ; précédée d'un avant-propos intitulé: « Le 2 décembre devant Vhistoire » ; Paris, i852, in-8, p. 146. (i) Souvenirs du général comte Fleury... ; t. I, p. 216.

(2) Mémoires du comte Horace de Viel-Castel... ; t. III, p. i33.

(3) Comte G. de Contades, Le Comte d'Oi'say... ; pp. 145-146.

(4) Comte G. de Contades, Le Comte d'Orsay... ; pp. 149, i5o, i52.

(5) Comte G. de Contades, Le Comte d'Orsay... ; p. i5i.

(6) Mémoires du comte Horace de Viel-Castel... ; t. II, p. 85.

(7) Mémoires du comte Horace de Viel-Castel... ; t. II, p. 91.

l32 LES DECRETS DU SECOND EMPIRE

Napoléon. A d'Orsay mort il paya ses dettes de France : 30.484 francs (i). Ainsi il sut s'acquitter envers celui à qui il avait dû de connaître, parmi les soucis et les ennuis de l'exil anglais, son étoile, mieux encore, son Égérie, et plus même : sa banque.

(i) Papiers et correspondance de la famille impériale..,; t. II, p. 147

D'où vient miss Howard ? — Mystères de son passé. — Ce que révèle un acte d'état civil. — Illusoire parenté de miss Howard. — Ses débuts dans la galanterie. — Elle est belle et fait des conquêtes. — Son salon et sa salle de jeu. — Sa liaison avec le prince. — La question argent. — Singulières combinaisons d'un emprunt. — Miss Howard à Paris. — Le petit hôtel de la rue du Cirque. — La liaison du Prince-Président fait scandale. — Un fameux plaidoyer Pro domo sua. — Louis-Napoléon et les femmes de 1848 à i85i. — « Les orgies de l'Elysée. » — Double brelan de maîtresses. — Doit-on y comprendre Rachel ? — Les espérances impériales de miss Howard. — Comédies autour du mariage de Napoléon IIL — On règle les comptes de miss Howard. — La danse des millions. — Beauregard et sa comtesse. — Le mari et le fils de miss Howard. — Mort de la comtesse de Beauregard. — Sort du château après sa disparition. — L'argent commence et finit la légende de miss Howard.

'où venait-elle donc cette mystérieuse et énigmatique Anglaise, cette miss Howard qui, dans la vie de Louis-Napoléon, était appelée à jouer un rôle si considérable ? Quelles étaient les obscures origines de cette amoureuse, faiseuse d'Empire, dont les avances de fonds ont, incontestablement, favorisé le rétablissement du régime foudroyé par le coup de tonnerre de

l34 LES SECRETS DU SECOND EMPIRE

Sedan? Amis et ennemis de Napoléon III s'accordent pour reconnaître que sa condition était modeste à l'extrême et que, de ses parents, il n'est à dire qu'il ne s'en trouve point de plus humbles. Jusqu'à ces derniers temps, les recherches les plus attentives n'ont fait rien découvrir sur elle qui fût neuf et inconnu. Il est généralement admis qu'elle était fille d'un batelier de la Tamise (i), ou d'un garçon d'hôtel dont le père lui-même était aubergiste (2). « En ce qui concerne ses parents et sa jeunesse, tout est silence (3). » L'aveu est franc, mais s'y doit borner ? Et, tout d'abord, comment s'appelait-elle? Harget (4) ou Haryet (5)? Dans un acte notarial elle prend le nom d'Elisabeth Aldeston, ce qui est inexact, et le titre de veuve Martin Haryett, ce qui est manifestement faux (6). Voilà sur ses origines, tout ce qui se sait aujourd'hui, rien de moins, rien de plus. J'apporte un document nouveau : l'acte de naissance de miss Howard (7). Par cette pièce l'équivoque devient désormais impossible et son état civil se trouve établi sans confusion. Il en résulte qu'elle est née à Preston , dans le comté de Sussex, le 28 octobre 1 828 ,

(i) Communication de H. Goudchaux. — Notes and Queries, 25 novembre igi I.

(2) Communication de John Lane, de Londres.

(3) Tit Bits, i5 février 1908, p. 534.

(4) F. H. Cheetham, Louis-Napoteon and the genesis of the Second Empire, beeing a life of the emperor Napoléon III to the time of his élection ta the presidency of the french republic ; London, New-York, MCMIX, in-8, p. 235.

{5) Léonce de Brotonne, Les Bonaparte et leurs alliances... ; p. 106.

(6) M. Fravaton, Le Château de Beauregard, dans La Revue de l'histoire de Versailles et de Seine-et-Oise, février 1910, p. 34.

{7) Je dois cette pièce inédite et d'une importance sur laquelle je n'insiste pas, aux obligeantes recherches qu'a bien voulu faire pour moi un des meilleurs historiens du dix-huitième siècle en Angleterre, M. Horace Blackley, de Hersam-en-Surrey.

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d'Henry et Elisabeth Herriott, et qu'elle fut baptisée sous le nom d'Elisabeth. Cet acte nous apprend, en outre, que son père était brasseur. En i865, les parents de miss Howard vivaient encore à Douvres (i).

Ainsi se trouve ruinée cette sotte légende qui veut que la maîtresse anglaise de Louis-Napoléon ait été « d'une très grande famille, » comme M. Georges Montorgueil a eu la naïveté ignorante de l'imprimer (2). En Angleterre, les Howard, — les vrais, — comptaient parmi leurs alliés les^ ducs de Norfolk, les comtes de Carlisle, d'Eppingham et de Suffolk. A la philanthropie ils avaient fourni ce John Howard (i 726-1 790) dont le livre sur les prisons est célèbre (3), et à l'armée ce Frédéric Howard, qui, colonel du 10" hussards anglais, fut tué à Waterloo par l'infanterie de la Garde (4), et que Byron, son parent, a immortalisé dans la treizième strophe du troisième chant du Pèlerinage de Childe Harold : « Son nom brille parmi ceux des plus vaillants guerriers ; et, lorsque les foudres de la mort éclaircirent les rangs de nos braves, au lieu où le carnage était le plus terrible, ils n'atteignirent aucun cœur plus noble que le tien, jeune et valeureux Howard! » C'est de ce guerrier qu'un marbre, dans l'église de Waterloo, dit, avec une sobre éloquence :

(i) H. Fravanton, Le Château de Beauregard, dans La Repue de Vhis. toire de Versailles... ; p. 43.

(2) G.-M. [^omov.G\i^\h], Souvenirs et légende, dans L' Éclair, 2y août 1907.

(3) John Howard, Etat des prisons, des hôpitaux et des maisons de force, traduit de l'anglais; Paris, 1788, 2 vol. in-8.

(4) Journal du lieutenant Woodberry ; campagne de Portugal et d'Espagne ; de h rance, de Belgique et de France (/ 5/ 5-/ 5/ 5) ; traduit de l'anglais par Georges Hélie ; Paris, 1896, in-i8, p. 3i6.

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