‹ Napoléon III et les femmesChapitre 16 sur 40 · L AMOUREUSE AMBASSADE · texte numérisé non relu

L AMOUREUSE AMBASSADE

Mme de Castiglione et l'ardeur italienne. — Son mariage. — Sensation que fait à Paris sa beauté. — Elle a peu d'esprit. — Morbidesse de l'adoration personnelle. — Aventure du docteur Arnal. — Les bals des Tuileries. — L'audacieuse impudeur de Mme de Castiglione. — Ses déshabillés publics.

— Le fichu mal placé. — L'ermite qui fait scandale. — La légende de l'ambassade galante et politique. ~ Relations de l'Empereur et de l'Italienne.

— Les habitations de Mme de Castiglione. — L'hôtel de l'avenue Montaigne et l'aventure qui y arrive à Napoléon III. — La chambre à coucher de l'amoureuse. — Les munificences de l'Empereur. — Mme de Castiglione et la cassette impériale. — Un mari complaisant. — Sa fin. — La comtesse après l'Empire. — Fut-elle passionnée ? — Mme de Castiglione et l'amour.

— Son fils. — Le logis de la place Vendôme. — Elle veut écrire ses mémoires. — La plus belle femme du siècle. — Souvenirs d'une nuit de jeunesse. — Mort de Mme de Castiglione. — Son tombeau.

OMME sainte Thérèse, dedans son pierreux et triste Alvila, en Vieille Castille, celle-ci eût pu dire : « C'est une grande grâce que Dieu m'a faite : partout où j'ai été on m'a toujours vue avec plaisir », à l'heure où, de la beauté enfuie, elle ne gardait plus que les grâces fléchissantes et mélancoliques

de la ruine. En effet, dans la vie de Virginie Oldoïni, marcheza di Castiglione, la beauté est le Deus ex machina de ses aventures et la raison qui demeure pour en écrire en faveur de la curiosité contemporaine. Elle est comme l'incarnation même du poison étranger glissé aux veines de la France impériale, l'élément de décomposition cosmopolite inoculé à cette société en fête et en plaisir qui, de i852 à 1870, a, avec une si magnifique allégresse, préparé et excusé la venue des Barbares. Avec elle, elle apportait l'image et le souvenir des langueurs italiennes, des voluptés éparses parmi ces lacs parfumés, ces soirs languissants, ces jardins accablés, où la douce et molle fureur des cieux italiques flotte et se fond des ifs toscans aux cyprès florentins. Sous son nom de vieille victoire jacobine, évocatrice des temps radieux de naguère, son nom de ville magique et sublime, avec sa beauté, sa blondeur, sa langueur et sa hauteur, superbe et dédaigneuse, elle était le symbole conquis et vaincu de la terre vers laquelle s'élançaient toutes les espérances et tous les souvenirs avides des prestiges exténuants des apparences de Tautrefois.

Née d'hier, presque, c'est le 22 mars i835, à Florence (i), qu'elle avait ouvert de beaux yeux à la noble lumière italienne. Son père était le marquis Filippo Oldoïni, lequel fut.

(0 C'est la date donnée par M. Frédéric Loliée, Le Roman d'une favorite ; La comtesse de Castiglione ; 1 840-1 goo ; d'après sa correspondance inédite et les « lettres des princes » ; Paris, 1912, in-8, p. 4. — Elle est dite née en 1840, par Henry d'Ideville, Journal d'un diplomate en Italie ; notes intimes pour servir a l'histoire du second Empire ; Turin^ i85g-i862 ; Paris, 1872, in-i8, p. 91. — Enfin, sur son acte de décès, à la mairie du Louvre (I" arrondissement), elle est indiquée comme née à La Spezzia (Italie), sans autre indication.

en 1848, le premier député de la Spezzia au parlement de Sardaigne, et, plus tard, ambassadeur d'Italie à Lisbonne, « homme modeste» et « aimable collègue (i) », qui en revint pour prendre froid à une chasse à la perdrix, et en mourir à la Spezzia. La mère était née Lamporrecchi, de cet Antoine Lamporrecchi, avocat et jurisconsulte toscan fameux, qui fut tuteur de Louis-Napoléon (2). Virginie était-elle bien la fille du marquis Oldoïni ? Elle-même, plus tard, tout en disant : « Il n'est pas discret d'accuser sa mère (3) », insinuait qu'elle descendait de Joseph Poniatowski, prince de Monte-Rotundo, attaché à la cour du grand-duc de Toscane (4). Il lui arrivait de prétendre à cette filiation sur le tard.

Mais pavais quarante ans quand cela in'arriva.

La mère de Virginie mourut tôt, et cette mort fit que la petite-fille, adulée, gâtée, et on sait comme gâtent les grands-pères, fut élevée par Antoine Lamporrecchi. Quoi de trop beau pour elle et que pouvait-elle désirer qu'elle n'obtînt aussitôt? Une loge à la Pergola? Elle fut louée. Une voiture pour goûter aux Cascines la langueur fraîchissante des crépuscules ? Elle fut achetée. Un mari? Non, point. Cependant il en était qui, obscurément, brûlaient pour elle, qui les dédaignait, des plus tendres feux. Tel le jeune Francesco Verasis, comte de Castiglione de Castigliola d'Asti, qui, veuf à vingt-six ans, aspirait à recevoir de nouvelles

ji) Comte DE Reiset, Mes Souvenirs; Paris, 1902, in-8, t. II, p. 328.

(2) Frédéric Loliée, Le Roman d'une favorite.., ; p. 7.

(3) Frédéric Loliée, Le Roman d'une favorite... ; p. 4.

(4) Frédéric Loliée, Le Roman d'une favorite... ; p. 244.

chaînes. Il s'en ouvrit à Virginie, qui, tout aussitôt, le découragea. Quoi? Lui ? Mais elle ne l'aimait point ! Ce lui importait fort peu. « Qu'importe ! protesta-t-il, vous ne m'aimerez jamais, soit! Mais j'aurai l'orgueil d'avoir la plus belle femme parmi les femmes de mon temps (i)! » Heureux et sage mortel qui des apparences se déclarait satisfait! Il ne demandait que cela? A merveille! Et Virginie l'épousa.

A ces noces, Oldoïni, qui n'ignorait point ce qui se débitait sur la naissance de sa fille, ne parut point, « comme si, trop instruit de certaines médisances, il n'eût pas eu la certitude assez complète qu'il mariait sa propre fille (2) ». Cependant, et je cite ici le témoignage de M. de MenevaU attaché à l'ambassade de France, en Portugal, de qui je le tiens, le marquis Oldoïni s'exaltait facilement au nom de sa fille et il abondait en termes enthousiastes pour en dire la beauté. Devenue comtesse de Castiglione, elle fut installée en un luxueux château sur une de ces belles collines de Turin, et présentée à la cour. Y fut-elle la maîtresse du duc de Gênes, époux de cette princesse de Saxe, Élisabeth-Maximilienne, devenue la marquise Rapallo (3) ? On n'en disputera point. C'est la partie française de la vie sentimentale de Mme de Castiglione qui nous occupe ici. De même je veux ignorer ce dont on a pu jaser à Londres où elle passa une saison, pour arriver à celle de Paris où elle apparut, pour la première fois, quasi ruinée et dans la plus splendide aurore de sa beauté.

(i) Henry d'Ideville, Journal d'un diplomate en Italie... ; pp. 92, gB.

(2) Frédéric Loliée, Le Roman d'une favorite.. . ; p. 14.

(3) Henry d'Ideville, yoMrwa/ d'un diplomate en Italie...; p. gS.

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