‹ Napoléon III et les femmesChapitre 17 sur 40 · PL. X · texte numérisé non relu

PL. X

M'ne DE CASTIGLIONE

(D'après un tableau anonyme ayant jadis orné le cabinet de Napoléon III, et aujourd'hui au musée d'Ajaccio. — Photographie communiquée par M, Tomasi, d'Ajaccio.)

Belle, elle l'était d'une manière offensante pour les femmes des salons où elle entrait. Mais impossible de nier la beauté. Dans l'hommage auquel ses rivales sont condamnées par l'évidence, on devine cette amertume d'une défaite sans consolations. De là d'aigres et habiles restrictions dans l'éloge. « Elle était assurément d'une grande beauté, dit une familière des Tuileries, belle de la tête aux pieds, mais, à mon sens, une beauté de chair et non pas d'âme. Ce genre de femme me fait plutôt l'effet d'un objet d'art, bon pour l'ornement d'un salon et l'occupation des oisifs, mais peu capable de toucher le cœur (i). » Et, comme elle avait un « air de hauteur olympienne, » on « était peu disposé à lui pardonner cette merveilleuse beauté dont elle était si fière (2) ». Mais les hommes ! N'est-ce pas leur suffrage qui lui devait être le plus précieux? Ils ne le lui marchandaient point. C'est, pour l'un, « la plus belle femme connue (3) », pour l'autre, quoique « grande comme un tambour major (4) », et, au début, mal habillée (5), la femme « vraiment belle (6), » à laquelle rien n'a été vu de supérieur (7). Cependant, dit le comte de Reiset, en Piémont, Mme de Castiglione « passait complètement inaperçue (8) ». C'est donc

(i) Comtesse Stéphanie de Tascher de la Pagerie, Mon séjour aux Tuileries... ; t. I, p. i3o.

(2) Mme Carrette, Troisième série des souvenirs intimes de la cour des Tuileries ; Paris, 1891, in-i8, pp. i23, 124.

(3) Un ancien fonctionnaire, Histoire anecdotique du second Empire... ; p. 281.

(4) Comte DE Maugny, Souvenirs du second Empire... ; p. Sy.

(5) Sir William Fraser, My recollections... ; p. 114.

(6) Journal du maréchal de Castellane... ; t. V, p. 128.

(7) Sir William Fraser, My recollections... ; p. 114.

(8) Comte de Reiset, Mes Souvenirs...; t. II, p. 328.

que le Piémont était, alors, tout au moins, la pépinière des Vénus de ce genre. Mais à Paris, où des créatures comme elle ne couraient point les salons avec de « magnifiques yeux de violette (i) », des bras et des mains « d'un contour irréprochable (2) », un front et des traits tout académiques (3), elle était loin de demeurer l'humble violette des fêtes. Viel-Castel en donne un exemple dans le récit qu'il fait de la présence de Mme de Castiglione au bal costumé du Ministère des Affaires étrangères, le mardi 17 février 1857. Elle y parut déguisée en « dame des cœurs », costume « le plus hardi qui puisse être imaginé ». Paisiblement elle jouissait de l'extraordinaire curiosité soulevée à son passage. « Elle portait avec insolence le poids de sa beauté, elle en étalait les preuves avec ostentation. » Et, lyriquement, Viel-Castel entonne cette manière de Magnificat :

La fière comtesse n'a pas de corset ; elle poserait volontiers devant quelque Phidias s'il s'en trouvait un par le temps qui court, et elle poserait parée de sa seule beauté. Sa gorge est vraiment admirable, elle se dresse fièrement comme la gorge des jeunes Mauresques ; les attaches n'ont pas de pli ; en un mot, les deux seins semblent jeter un défi à toutes les femmes.

Mais était-ce les femmes qu'elle défiait vraiment? Viel- Castel, lui-même, nous rassure sur-le-champ en citant ce mot d'un invité ébloui par la beauté de la dame : « Prenez garde, comtesse, tout à l'heure les vêtements des hommes

(i) Anthony B. North-Peat, Paris sous le second Empire; les femmes ; la mode; la cour {1864-1869); traduit par Eve-Paul Margueritte ; Paris, 1911, in-i8, p. 176.

(2) Mémoires du comte Horace de Viel-Castel... ; t. IV, p. 65.

(3) Comte de xMaugny, Souvenirs du second Empire... ; p. 41.

vont devenir trop étroits. » Et, paraît-il ^ « le propos n'a pas déplu à la comtesse (i) ». Cette citation permet de répondre à qui a écrit qu'au regard de la beauté de Mme de Castiglione, « l'admiration exclut tout autre sentiment (2) ». Ce ne fut point l'avis de toute la partie masculine du bal du 17 février iBôy, — ni même de Napoléon ÏII.

L'intelligence, toutefois, ne complétait pas cette étonnante beauté. « Elle ne m'a pas paru grandement spirituelle, » notait le maréchal de Castellane à la date du 3 mars i856 (3). Et, le 6 mars : « Elle ne sait rien dire (4). » Sur ce point, concert unanime : « Elle est trop belle et fort heureusement, elle n'est que belle (5). » C'était l'opinion d'un diplomate. Voici celle de Napoléon III : « Elle est insignifiante et insipide (6). » A un de ses voisins, dans un concert, elle priait : « Dites-moi donc quand il faut applaudir, car je n'y entends rien (7). » Et c'est pourquoi;, sans doute, un Anglais affirme nettement qu'elle « exprimait ses vues élégamment et vigoureusement (8) ». Oui, mais sur quel terrain ?

Mais, de cette beauté, sans intelligence, elle était fière et idolâtre. Dans son admiration pour elle-même, il y avait quelque chose de morbide et de maladif. Paul Baudry lui ayant demandé la faveur de la figurer en pied, fit d'elle un

(i) Mémoires du comte Horace de Viel-Castel... ; t. IV, pp. 22, 23.

(2) Henry d'Ideville, Journal d'un diplomate en Italie... ; p. 84.

(3) Journal du maréchal de Castellane... ; t. V, p. 128. {4) Journal du maréchal de Castellane... ; t. V, p. i3o.

(5) Henry d'Ideville, Journal d'un diplomate en Italie.,. ; p. 85.

(6) Mémoires du comte Horace de Viel-Castel... ; t. IV, p. 337. {7) Charles Nauroy, Les Secrets des Bonaparte... ; p. 46.

(8) Sir William Fraser, My recollections... ; p. ii5.

portrait qu'elle trouva beau au point qu'elle en devint jalouse. Elle taillada la toile à coups de ciseaux, et, finalement, la jeta au feu (i). Elle devait aimer la blancheur laiteuse de sa peau, car, chez elle, dans une chambre éclairée par une veilleuse, elle couchait dans des draps de soie noire (2). « Elle est belle et pare sa beauté avec un soin extrême, observe une femme qui l'approcha. On la regarde, on l'admire, et elle rentre chez elle contente de son succès et convaincue qu'elle a été la reine du bal. Autant une divinité qui daigne se montrer un instant à ses adorateurs et disparaît aussitôt. Grand bien lui fasse, si ça l'amuse (3) ! » Pour elle ce n'était pas un amusement, mais bien un sacerdoce. Il est telle anecdote qui ne permet point d'en douter. Ainsi, étant un jour au Havre, elle se trouva malade et pria le docteur Arnal, médecin de l'Empereur, de la venir voir. Malgré ses malades et son auguste client, le docteur Arnal prit le train pour le Havre et, en arrivant, alla se présenter à l'hôtel de la comtesse. Par malheur, elle n'était pas visible dans l'instant. Arnal, docilement, alla faire un tour, et revint. Cette fois encore Mme de Castiglione n'était pas en état de le recevoir. Cette comédie se répéta une ou deux fois encore. Lassé et furieux, à une dernière visite, le docteur déclara qu'il ne reviendrai point et qu'il allait reprendre le train. Alors seulement, Mme de Castiglione l'autorisa à pénétrer dans une chambre où il la

(i) Frédéric Loliée, Les Femmes du second Empire... ; p. 42.

(2) Pierre de Lano, Les Bals travestis et les Tableaux vivants sous le second Empire... ; p. 23.

(3) Comtesse Stéphanie de Tascher de la Pagerie, Mon séjour aux Tui^. leries...; t. III, p. 8.

Les victoires et conquêtes du prince Louis-Napoléon. {D'après une caricature tirée de la Revue comique, 184S.)

trouva en un lit, couverte de dentelles, de fourrures, en coiffure de bal, tous ses diamants dehors, « tout un écrin ». Comédie de névrosée, mise en scène de malade ? Le docteur Arnal était un vieillard et de cet âge où on renonce aux séductions (i). Ce trait dénonce la morbidesse et complète ce que de sa psychologie on peut recueillir chez les contemporains. C'est excellemment que le comte de Maugny résume ce caractère, écrivant : « Très infatuée de sa supériorité, dédaigneuse et hautaine, elle avait pour elle-même un culte qui frisait l'idolâtrie. Elle s'imaginait, de très bonne foi, être d'une autre pâte que les simples mortelles, et lorsqu'il s'agissait de faire valoir ses avantages physiques et d'étaler devant la galerie les merveilles qu'elle daignait, de temps à autre, lui permettre de contempler, elle ne reculait devant rien (2). » Et ici, de plain-pied, nous entrons dans la légende audacieuse de Mme de Castiglione.

La première fois que la comtesse parut dans le monde, ce fut à un bal de la duchesse de Bassano, née Pauline Van der Linden d'Hooghvorst, qui, décédée à Paris, en 1867, dame d'honneur de l'Impératrice, avait épousé en 1843, à Bruxelles, le duc de Bassano, fils aîné du premier duc du nom. M. de Bassano, né en i8o3, avait été officier volontaire dans l'état-major du duc d'Orléans lors du siège d'Anvers en 1882, secrétaire d'ambassade à Constantinople, Madrid et Bruxelles, ministre plénipotentiaire à Bade et en Belgique, et le second Empire, en l'appelant au Sénat,

(i) Mme Carrette, Souveniis intimes de la cour des Tuilet^ies... ; t. I, p. 241.

(2) Comte DE Maugny, Souvenirs du second Empire... ; pp. 41, 42,

l'avait fait grand chambellan (i). On peut dire de son salon, sans impertinence ou malice, qu'il était l'antichambre des salons des Tuileries. Et, de fait, des soirées de l'un, Mme de Castiglione, avec aisance, passa aux bals costumés et aux fêtes des autres. Dans l'histoire de la fête de l'Empire, ces bals marquent des épisodes capitaux. Le luxe y éclatait avec une somptuosité qui attestait de la prospérité des finances. Les habits rouges brodés d'or des chambellans se mêlaient dans la cohue aux uniformes bleu de ciel galonnés d'argent des officiers d'ordonnance. Magnifique, l'écuyer de service y paraissait en culotte de peau et en bottes à l'écuyère en cuir verni. Fonctionnaires et civils encombraient les salons en habits de cour avec collets et parements brodés, épée au flanc, claque sous le bras. Et à travers la haie maintenue par les officiers de la Maison, en culotte de casimir blanc, bas de soie et escarpins à boucles, l'Empereur, presque pareil à eux, lentement, le doigt lissant la moustache, passait. « Sans blague aucune, c'était splendide, » disait, en sortant d'un de ces bals, Flaubert à George Sand (2). Tel était le théâtre réservé aux triomphes de Virginie.

Ce fut au bal du 24 novembre i855, qu'elle parut pour la première fois (3). Elle était au bras d'un éblouissant queue-rouge, en cheveux blancs soigneusement bouclés, appelé familièrement « Chinchilla », par les dames de l'entourage de l'Impératrice (4), et qui n'était autre que

(i) Le duc de Bassano suivit Napoléon III en exil et mourut en 1898.

(2) Roger Boutet de Monvel, Les Variétés; i85o-i8jo ; Paris, s. d., in-i8, p. 118.

(3) Un ancien fonctionnaire, Histoire anecdotique du second Empire...:, p. 281, dit, par erreur, que ce bal fut donné dans l'hiver de iSSg.

(4) Mme Carrette, Souvenirs intimes de la cour des Tuileries...; 1. 1, p.23o.

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Jules-Agésilas-Alexandre-Marie-François, comte de Grossoles-Flamarens,néàMûnster(Westphalie),le i5 mars 1806, et sénateur de l'Empire depuis le 4 décembre 1854 (i). Blond, empressé, « frisé comme un caniche, bête comme deux oies », avec ses So.ooo francs de rente, complétés par les So.ooo francs de son traitement de sénateur, il avait été pendant quinze ans Tamant de Mme de la Châtaigneraie. « Cette marquise était sotte comme une grenouille, mais ces caillettes-là gardent longtemps leurs amants, » disait Viel-Castel (2). Pour Mme de Castiglione, c'était un chaperon d'importance. Elle en avait besoin, car presque nue, à ce bal, « elle nous permit d'admirer ses divines perfections », se réjouit le marquis de Massa (3). Elle inaugurait là ces costumes impudiques, audacieux et scandaleux, qui ont permis à un censeur de 1871, de dire qu'au bal « les dames se montrèrent dans des costumes de courtisanes, demi-nues (4) ». Pour en juger dans l'espèce, il est demeuré un croquis de témoin oculaire qu'on donnera ici en exemple de tous ceux auxquels on ne peut s'arrêter :

(i) Décédé à San-Remo le 8 janvier 1879. — Léonce de Brotonne, Les Sénateurs du Consulat et de l'Empire ; tableau historique des Pairs de France; 178g, 1814, 1848; Les Sénateurs du second Empire; Paris, iBgS, in-8, p. 292.

(2) Mémoires du comte Horace de Viel-Castel... ; t. L, pp. 9, 149, t. III, pp. 94, 95.

(3) Marquis Philippe de Massa, Souvenirs et impressions; 1840-187 1; Paris, 1897, in-i8, p. 144. — On sait que le marquis de Massa est l'auteur de la revue fameuse : Les Commentaires de César, revue de l'année, en deux actes, représentée les 26 et 27 novembre i865, sur le théâtre du palais de Compiègne ; Paris, i865, in-12-

(4) Émilë Leclercq, Le Second Empire français ; de la prison de Ham aux jardins de Wilhemshoehe ; régime de /'orûfre ; Bruxelles, 1871, in-iS, p. m

Je n'oublierai jamais, note le comte de Maugny, un certain bal costumé, aux Tuileries, où elle apparut à demi nue comme une déesse antique. Ce fut une révolution. Elle était en Romaine de la décadence, la chevelure dénouée, retombant épaisse et soyeuse sur ses luxuriantes épaules ; sa robe, fendue sur le côté, laissait voir une jambe moulée dans un maillot de soie et un pied invraisemblable de perfection, surchargé de bagues de prix à tous les doigts, à peine protégé par de mignonnes sandales. Précédée du comte Walewski, qui faisait écarter la foule, et donnant le bras au comte de Flamarens, encore très décoratif quoiqu'il eût passé depuis longtemps l'âge de la galanterie, elle arriva vers deux heures du matin, après le départ de l'Impératrice, et provoqua un tumulte indescriptible. On l'entourait, on se pressait pour la voir de plus près. Les femmes, perdant la tête, et n'ayant plus aucun souci de l'étiquette, montaient sur les banquettes afin de la mieux observer ; quant aux hommes, ils étaient littéralement hypnotisés (i).

C'est en songeant, vraisemblablement, à cette soirée fameuse que Viel-Castel écrit, sans plus : « La Castiglione est une courtisane comme les Aspasie, elle est fière de sa beauté et ne la voile qu'autant qu'il le faut pour être reçue dans un salon (2). » Ce qu'un Anglais résume galamment : « The countess was remarkably extravagant (3). » On se chargea quelquefois de le lui rappeler, comme à cette soirée où, « décolletée, suivant son habitude jusqu'à la ceinture », elle apparaît avec « un soupçon de corsage». Quelqu'un qui la suivait, lui marcha sur la robe, ce qui lui attira un magistral et vigoureux : « Fichu maladroit, va ! » Et l'autre, qui avait de l'esprit, de riposter doucement : « Ah ! madame, voilà un fichu qui est bien mal placé sur vos

(i) Comte DE Maugny, Souvenirs du second Empire... ; pp. 42, 43.

(2) Mémoires du comte Horace de Viel-Castel... ; t. IV, p. 23.

(3) Le petit homme rouge, The Court of the Tuileries... \ p. ni.

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jolies lèvres et qui serait bien mieux ailleurs (i) !» Se souvint-elle delà leçon où voulut-elle prouver qu'elle aussi, à ses moments, pouvait avoir de l'esprit ? Un soir, à une fête de charité organisée par la comtesse Stéphanie de Tascher de la Pagerie, l'annonce de son apparition dans des tableaux vivants avait attiré de nombreux amateurs de petits spectacles galants et déshabillés. Quand le rideau se leva, :^ on la vit, au seuil d'une grotte, les mains dévotement jointes, drapée dans un austère costume d'ermite (2). Naturellement, comme on attendait mieux, — c'est pis que je veux dire, — on s'estima volé et on siffla. Furieuse et hérissée de colère, Mme de Castiglione décampa grondant : « Ils sont infâmes (3) ! » Mais non ! Mais non ! « Ils » n'étaient pas infâmes î « Ils » étaient les amateurs trompés « d'autre chose », voilà tout. « Elle me produisit l'impression d'une personne parfaitement calme et froide, préparant et ménageant ses effets, et tendant sans dévier au but qu'elle s'était proposé, » dit la comtesse Tascher de la Pagerie. Cette fois, du moins, le but était manqué. Mais « ses véritables satisfactions devaient être des satisfactions d'amour-

(i) Comte DE Maugny, Souvenirs du second Empire... ; pp. 87, 38. — Lord Malmesbury fait Mme KorsakofT l'héroïne de cette anecdote. Cf. Mémoires d'un ancien ministre... ; pp. 348, 349.

(2) « Ce costume était, en vérité, très suggestif, ainsi qu'on dit aujourd'hui. Entièrement noir, il enveloppait la comtesse de façon à^ne permettre de deviner aucune de ses formes ; les mains ramenées l'une sur l'autre et couvertes des vastes plis des manches, disparaissaient également et seul le visage, entièrement encadré d'un capuchon rapproché des tempes, était apparent. Une large croix blanche sur l'épaule, portait simplement quelque impression de coquetterie à ce travestissement. » — Pierre de Lano, Les Bals travestis et les Tableaux vivants sous le second Empire... ; p. 23.

(3) Comtesse Stéphanie de Tascher de la Pagerie, Mon séjour aux Tuileries... ; t. II, pp. 186, 187.

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propre (i) ». Dans ce cas, par sa liaison avec Napoléon III^ elle fut servie au delà de toutes ses espérances.

L'Empereur, un jour, demanda, paraît-il, à Mme deCastiglione, pourquoi elle ne se souciait pas davantage des hommages qui lui étaient prodigués. « Si Votre Majesté, lui répondit-elle, au temps où elle avait six ans n'avait rien entendu autre chose que : « Comme elle est belle ! » elle serait aussi dégoûtée que je le suis (2). » L'était-elle vraiment, à ce point ? Les soins étonnants pris de cette beauté qui la lassait, plaident la thèse contraire, et tout, dans sa liaison avec Napoléon III, prouve qu'elle ne le pensait guère. A cette liaison, on a voulu trouver, sur la foi de la comtesse elle-même, il est vrai, des dessous diplomatiques et politiques. Sa légende en fait une ambassadrice galante, envoyée auprès de Napoléon III pour plaider, entre deux épanchements familiers, la cause de l'Italie opprimée (3). On a cité un fragment de lettre de Cavour à Cibrario, chargé des affaires étrangères, où, parlant d'elle, il précise : «Je l'ai invitée à coqueter, et, s'il le faut, à séduire l'Empereur (4). » Mais, pourquoi le texte intégral de la lettre n'a-t-il pas été publié? Qu'est-ce que ce fragment prouve, au reste ? In-

(i) Comtesse Stéphanie de Tascher de laPagerie, Mon séjour aux Tuileries... ; t. I, p. i3i.

(2) Sir William Fraser, My recollections...; p. 119.

(3) <^ Elle plaidait auprès de Napoléon III l'affranchissement de l'Italie.» — Frédéric Loliée, Les Femmes du second Empire...; p. 52.

(4) Cit. par Frédéric Loliée, Les Femmes du second Empire... ; p. i5.

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vitée à séduire Napoléon III, la comtesse y a réussi, et il a été prouvé que ce n'était guère difficile, ni pour elle ni pour les autres. Mais a-t-elle joué son rôle politique? Autre affaire! Plus haut j'ai montré qu'elle était peu intelligente, et ce qui le prouve, au reste, c'est que, en récompense d'une mission politique aussi importante, Cavour lui promettait, quoi ? De faire nommer le frère de la comtesse secrétaire d'ambassade à Saint-Pétersbourg (i) ! C'était mettre à bon marché l'affranchissement de l'Italie (2) ! Je sais bien qu'elle disait volontiers : « J'ai fait l'Italie et sauvé la papauté ! (3) », mais qui pouvait y aller voir? Et c'est à cette haute et délicate tâche qu'elle passait ses jours à Paris ?

Hé ! quoi I vous n'ave^ pas de passe-temps plus doux ?

On veut nous en faire accroire. Les zélateurs de la légende politique de Mme de Castiglione ne semblent pas soupçonner tout le comique de leurs graves hypothèses, et je me range bien volontiers à l'avis de qui assure qu'elle « était assez belle pour séduire, sans que la diplomatie eût

(i) Frédéric Loliée, Le Roman d'une favorite... ; p. 38.

(2) Apropos du rôle politique attribué à Mme de Castiglione, je cite ce texteà titre de curiosité : « Pour remercier Napoléon III des services rendus, disaient les uns, ou, comme disaient les autres, pour faire résoudre dans un sens italien une alïaire pendante, Victor-Emmanuel, n'hésitant point à se changer en ruffian, prenait Thomme du 2 décembre par son faible, et, sous couleur de diplomatie, lui expédiait le plus magnifique échantillon de la race latine qu'il eût pu trouver dans les terres italiques. Le colis soigneusement envoyé sous la garde même du mari, le rusé Savoyard n'a pas manqué de se frotter les mains d'aise. — « A présent, je le tiens ! » disait-il à M. Urbain Ratazzi, son premier ministre. » — Philibert Audebrand, Un café de journalistes sous Napoléon fil ; Paris, 1888, in-i8, p. 198.

(3) Frédéric Loliée, Le Roman d'une favorite... ; p. 3oi.

2l8 LES SECRETS DU SECOND EMPIRE

à s'en mêler (i) ». Au résumé: elle vint, il la vit, elle plut, et, comme le dit le prince de Ligne, le reste vient en jasant, car elle était de cette race des Italiennes de 1817, dont Stendhal avait observé « qu'elles adorent les moustaches, surtout celles qui ont passé les revues de Napoléon (2) ». Hé ! mais de ce Napoléon-là, les moustaches étaient belles !

C'est à un bal chez la princesse Mathilde, que, le 9 janvier i856, Mme deCastiglione fut officiellement présentée à l'Empereur (3). De fait, il la connaissait depuis longtemps. Chez son tuteur, l'avocat Lamporrecchi, le grand-père de Virginie, n'avait-il pas souvent fait sauter la fillette sur ses genoux (4) ? Il la retrouvait femme, et quelle femme ! Toutefois, dès la première fois, elle ne le séduisit pas. « Elle était belle, dit un témoin de cette rencontre, mais très coquette et de peu de moyens. Sa mise et surtout sa coiffure étaient prétentieuses. Elle avait des plumes roses dans ses cheveux bouffant sur les tempes ; le reste de sa chevelure était rejeté en arrière avec deux boucles pendantes. Elle semblait une marquise d'autrefois, coiffée à l'oiseau royal. Elle ne sut rien répondre à l'Empereur, dont la première impression ne fut pas bonne, car il dit en la quittant: « Elle est belle, mais elle paraît être sans esprit (5). » Il

(i) Mme Carrette, Souvenirs intimes de la cour des Tuileries... \ t. I, p. 236.

(2) Stendhal, Napoléon; notes et introductions par Jean de Mitty ; Paris, 1898, in-i8, p. iSg. — Revue des curiosités révolutionnaires; Paris, 1912, in-8, t. II, p. 271.

(3) Comte de Reiset, Mes Souvenirs... ; t. II, p. 327.

(4) Frédéric Loliée, Les Femmes du second Empire...', p. 9.

(5) Comte de Reiset, Mes Souvenirs. ..\ t. II, pp. 327, 328.

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est donc exagéré de dire que, à peine parue, elle triompha (i). Néanmoins, la conquête, et à cette rapidité Louis- Napoléon nous a habitués, ne fut point longue. Dès le 6 février suivant, on lit dans un mémorial contemporain : « On a beaucoup parlé de l'astre du jour, une jeune dame florentine ou piémontaise, belle à ravir, et qui fait bien des ravages dans les cœurs. L'Empereur est fort attentif auprès d'elle, elle est à la mode (2). » A la vérité, il commençait à montrer pour elle « une admiration très vive » et à ne point cacher son « goût très prononcé pour la belle Italienne (3) ». Il y mettait même de l'indiscrétion, car, le mercredi 28 juillet suivant, Viel-Castel consigne dans ses notes: « A la dernière fête de Villeneuve-l'Étang, la comtesse de Castiglione s'est longtemps égarée dans une île placée au milieu du petit lac, avec TEmpereur; elle en est revenue, dit-on, un peu chiffonnée (4). »

Certains indices permettent, toutefois, de croire que ce ne fut qu'en iSSy, pendant le séjour de la cour à Compiègne, qu'elle devint la maîtresse de l'Empereur. « The affair was notorious (5). » C'est à cette époque qu'on voit la cousine de Napoléon III, sa fiancée de naguère, la princesse Mathilde, protéger ouvertement Mme de Castiglione, lui faire obtenir à un bal du Ministère de la Marine des invitations que refuse le ministre à l'Italienne, et pousser

(i) Mémoires secrets du second Empire... ; pp. 52, 53.

(2) Docteur Prosper Menière, Mémoires anecdotiques sur les salons du second Empire... ; p. 237.

(3) Comtesse Stéphanie de Tascher de la Pagerie, Mon séjour aux Tuileries... ; t. I, pp. i3o, i3i.

(4) Mémoires du comte Horace de Viel-Castel... ; t. III, p. 272.

(5) Le petit homme rouge, The Court of the Tuileries...-, p. m.

Giraud, son peintre favori, à faire le portrait de Virginie (i). Mais il n'y a pas que la princesse qui s'occupe de la comtesse, il y a encore la police. Elle ouvre la correspondance de Mme de Castiglione (2). La comtesse a, publiquement, des mots qui se répètent et se commentent. A un bal, — les bals jouent un grand rôle dans la vie delà comtesse, — donné au Palais-Royal par le prince Jérôme, elle arrive dans l'instant qu'avec l'Impératrice Napoléon IIÏ le quitte. — « Vous arrivez bien tard, madame la comtesse ! » reproche en souriant l'amant. Et elle, de répondre : « C'est vous, Sire, qui partez bien tôt (3) ! » Mot insuffisant, cependant, pour prétendre que, de l'Empereur, Mme de Castiglione « sut faire une sorte de Louis XV galant (4) ». Galant, il le fut toujours, avec elle comme avec les autres ; peut-être y ajouta-t-il. Dans l'intimité il l'appelait « Mina (5) ». Est-ce une raison pour le mettre en justeaucorps et lui donner de la dentelle aux manchettes ? C'était chez elle que l'Empereur lui allait présenter ses devoirs. Pour l'hiver de i856, elle avait loué un hôtel au n^ 17 de la rue Matignon. Viel-Castel faisait remarquer que « cet hôtel a un grand et étroit jardin qui, à son extrémité du côté des Champs-Elysées, jouit d'une petite porte donnant accès dans un bosquet touffu, et, par conséquent, très favorable à l'introduction d'un visiteur qui craint la publi-

(i) Mémoires du comte Horace de Viel-Casiel... ; t. IV, pp. 53, 56.

(2) Papiers et correspondance de la famille impériale...; t. II, p. gS.

(3) Mme Carrette, Souvenirs intimes de la cour des Tuileries... ; t. I, p. 237.

{4) Pierre de Lano, L'Empereur {Napoléon III)... ; p. 29. (5) Pierre de hk^o, Le Secret d'un Empire ; l'Impératrice Eugénie; Paris y 1891, in-i8, p. 207.

cité (i). » Elle habita ensuite rue de la Pompe, et, 0*^53, avenue Montaigne, dans un hôtel appartenant à M. de Lesseps « petit bijou mauresque (2) ». Il était situé entre cour et jardin, et était loué à raison de i.ooo francs par mois, tout meublé, à un soi-disant grand seigneur russe, « assez original », qui ne parut jamais. Cette maison était surveillée par la police (3). On assure que l'Empereur faillit y être assassiné certain jour. Entre les lignes du pamphlet de l'agent Griscelli on croit deviner que la comtesse avait été envoyée à Paris par les patriotes italiens pour les débarras ser de Napoléon III. A un rendez- vous, le premier (4), la gouvernante de la comtesse, Luisa Corsi, sa nourrice, essaya d'introduire un homme armé dans le salon, à la suite de TEmpereur. Mais Griscelli, le décidé, le dévoué, le terrible Griscelli était là. « Avant d'arriver à la porte du salon, il était mort. Un coup de poignard, de haut en bas, lui avait percé le cœur. » L'Empereur, ayant examiné ce poignard, le trouva empoisonné, ce qui lui fît accorder une gratification de 4.000 francs à l'intrépide Griscelli. « Pendant ce temps, le général Fleury retournait à l'hôtel, prenait la Castiglione et la conduisait aux frontières d'Italie (5). » Et qui, à ce beau conte ne croit pas, y aille

(i) Mémoires du comte Horace de Viel-Castel...; t. III, p. 273.

(2) Le Palais pompéien; études sur la maison gréco-romaine, ancienne résidence du prince Napoléon ; Paris, s. d,, in-4, p. 4.

(3) Un ancien fonctionnaire, Histoire anecdotique du second Empire... ; p. 281.

(4) Griscelli place ce premier rendez-vous à l'hôtel Beauveau, j'ignore pourquoi, et ne trouve point cette demeure parmi les logis de Mme de Castiglione à Paris.

(5) Mémoires de Griscelli... ; pp. i58, 159, 160.

voir(i)! 11 y eut, cependant, une tentative de meurtre, avenue Montaigne, dirigée contre l'Empereur. Si on doit croire Viel-Castel, en avril 1857, sortant en coupé, à trois heures du matin de l'hôtel, l'Empereur fut attaqué par trois hommes rués à la tête des chevaux. Vigoureusement enlevé par le cocher de confiance, Tattelage bondit et renversa les assaillants qui demeurèrent sur le carreau (2). Je me le demande, pendant ce temps que faisait l'estimable M. Hyrvoix ? Il ronflait? Ou, rue Caumartin, se consolait-il des complications de sa tâche, entre les bras de cette dame dont, si indiscrètement, ses collègues de la mouche, ouvraient les lettres?

Je n'ai pas besoin de dire que Mme de Castiglione ne fut ni expulsée, ni condamnée à venir rejoindre son impérial amant aux Tuileries, où Tlmpératrice n'eut pas, par conséquent, à la surprendre en flagrant délit (3). C'est à Passy, rue Saint-Pierre, qu'on la retrouve ensuite, dans une « maison plus que modeste, bourgeoise, mal meublée, presque pauvre ». Le salon était nu, la chambre à coucher tendue en percale blanche à nœuds blancs. Elle était couchée là sur une chaise longue, avec une coifl^e à la Marie- Stuart, ornée de jais blanc et d'un grand voile noir et blanc, des perles au cou, roulée dans une robe de chambre en satin blanc bordée de jais blanc. Et partout, autour d'elle, une profusion de ses portraits, dans toutes les poses, dans tous les costumes, dans tous les déguisements, même qu'un

(i) Cf. une autre version dans Vingt ans de police; souvenirs et anecdotes d'un ancien ofjîcier de paix ; Paris, 1881; in-i8, pp. 84 et suiv.

(2) Mémoires du comte Horace de Viel-Castel... ; t. IV, pp. 48, i3o.

(3) Mémoires secrets du second Empire... ; pp. Sj, 58, Sg.

pastel la représentait malade et en deuil d'elle-même (i). El, une fois de plus, c'est Texcentrique et la morbide saisie sur le vif.

Naturellement, à ce luxe baroque et bohème, c'étaitl'Empereur qui subvenait. « De Napoléon III, elle n'avait jamais aimé que la cassette, » a-t-il été dit (2). Sans trancher ce problème, on peut convenir que le souverain lui fut un magnifique amant. S'il lui donnait, — chiffre que, pour ma part, je crois assez exagéré, — 5o.ooo francs par mois « pour ses dragées et ses gants (3), » il la comblait aussi de ce dont elle était la plus friande, de pierreries et de bijoux. « L'Empereur Napoléon, écrit le 28 mars 1857, la duchesse de Dino, a donné tout dernièrement à Mme de Castiglione une émeraude de cent mille francs, la plus belle qui existe. On dit que jamais belle n'a été aussi intéressée (4). » Ajou- I tons-y un collier de perles, qui, après sa mort, fut vendu 422.000 francs (5). Beau cadeau, et fait après quelle nuit? S'il ne donne pas le chiffre des libéralités amoureuses de lî l'Empereur, il en indique Tétalon, et il suffit à faire com- I prendre comment, ruinée dès le début de son mariage, Mme de Castiglione sut mourir deux ou trois fois millionnaire.

Mais le mari ? A tout venant, sans se lasser, il répétait :

[i) Comtesse Stéphanie de Tascher de la Pagerie, Mon séjour aux Tuiler/ies... ; t. II, pp. 182, i83.

(2) Philibert Audebrand, Un café de journalistes sous Napoléon Ilf... ; p. 200.

(3) Un ancien fonctionnaire, Histoire anecdotique du second Empire... ; p. 281.

{4) Duchesse de Dino, Chronique de i83i à 1862... ; t. IV, p. 25o. (5) Frédéric Loliée, Les Femmes du second Empire... ; p. 60.

« Je suis le modèle des maris, je n'entends rien et je ne vois jamais rien (i). » Je ne lui dirai point de gros mots, mais je constate Télasticité de- sa morale. Au reste, il n'en avait guère. C'est une fable grossière et niaisement sotte que celle qui le montre jaloux de sa femme (2). S'il le fut, elle sut l'en déshabituer promptement. Du temps qu'elle habitait avenue Montaigne, dans le corps principal de l'hôtel, il y était, lui, dans « une affreuse niche à chien » du rezde-chaussée (3). Elle le montrait, quelquefois, dans le monde, où il s'évertuait à des extases conjugales d'un goût douteux, comme de dire : « Voyez donc le beau train de maison que ma femme s'entend à avoir avec 10.000 francs par mois (4) ! » Viel-Castel, après une discrète enquête, avait établi que le couple ne possédait que 18.000 francs de rentes, tout en dépensant de 60 à 80.000 francs par an. Ceci en i856 (5). Philibert Audebrand portait, plus tard, ce chiffre à Soo.ooo francs (6). Ce mari complaisant, toutefois, n'en profita guère. Vers 1860 il avait repassé en Italie, où, affirme Griscelli (et je ne le fais point après lui), il avait pris l'intendance des menus plaisirs de Victor-Emmanuel et dirigeait «avec succès le parc-aux-cerfs de Sa Majesté piémontaise (7) ». Ce n'était point là, on s'en doute, son titre offi-

(i) Mémoires du comte Horace de Viel-Castel...; t. IV, p. 65.

(2) Mémoires secrets du second Empire... ; p. 53 à 55.

(3) Un ancien fonctionnaire, Histoire anecdotique du second Empire... ; p. 282.

(4) Philibert Audebrand, Un café de journalistes sous Napoléon HI... ;

(5) Mémoires du comte Horace de Viel-Castel... ; t. III, p. 273.

(6) Philibert Audebrand, Un café de Journalistes sous Napoléon HI.. ; p. 200.

(7) Mémoires de Griscelli... ; p. 160.

Lettre autographe de Napoléon III en exil.

ciel. Il avait celui de chef de Cabinet du Roi. Le 3o mai 1867, escortant à cheval la voiture du prince Humbert et de la princesse Marguerite, au lendemain de leur mariage, sa monture le jeta sur le pavé, et il en mourut du coup (i). « J'en garde encore les 3 fr. 40 qu'il avait en poche », écrivait la comtesse (2). Misérable souvenir serré en un tiroir avec l'épée de gala, le grand collier et les décorations de ce mort déshonoré.

A cette époque, ayant passé « comme un météore », elle n'était déjà plus dans les mémoires qu'un lointain souvenir (3). Deux ans avaient suffi pour flétrir la passion de Napoléon III. Le 25 mai i85g, lord Malmesbury notait encore: l'Empereur « fait des parties de campagne avec Mme C... », mais des feux mourants de cet amour, c'étaient les derniers éclats (4). Elle avait reparu alors après un an d'absence. Le 8 avril iSSy, Mme de Dino disait: « Mme de Castiglione, dont le règne finit, retourne en Piémont, munie de sa colossale émeraude (3). » Vers 1860, elle s'était enterrée dans la villa Gloria, près de Turin, solitaire et ennuyée, au haut d'une colline presque à pic, parmi des domestiques vêtus de noir, sans recevoir personne. Elle usait ses jours à rêver devant le paysage où le Pô roulait ses belles eaux, et que, derrière la ville aux tours élancées, ferm.ait la chaîne des Alpes (6). Quelle neurasthénie la condamnait, là, à

(i) Henry d'Ideville, Journal d'un diplomate en Italie... ; p. 94.

(2) Frédéric Loliée, Le Roman d'une favorite... ; p. 77.

(3) Comte de Maugny, Souvenirs du second Empire...; pp. 43, 44.

(4) Lord Malmesbury, Mémoires d'un ancien ministre... ; p. 290.

(5) Duchesse de Dino, Chronique de i83i à 1862... ; t. IV, p. 253,

(6) Henry d'Ideville, Journal d'un diplomate en Italie... ; pp. 83, 84.

Tabandon d'elle-même et de son présent en plaisirs et fêtes? On ne sait, mais brusquement le goût lui revint de Paris. Elle y arriva en septembre 1860 et s'y claquemura. « On n'a pas encore parlé d'elle, » disait le 17 novembre suivant Viel- Castel (i). Sans intérêt pour elle, le monde la regardait avec curiosité (2). Derechef, elle plongea dans l'obscurité, et chercha l'ombre. De 1864 ^ 1870, entre l'Italie et la France, elle partageait les heures de ses errances, rôdeuse d'elle ne savait quelles ruines, condamnée elle ne devinait point à quelles expiations. « Le don fatal de sa beauté lui a causé déjà d'amers chagrins (3) », disait un de ses discrets admirateurs. Que cherchait-elle et à Poubli quelles consolations demandait-elle pour ses amoureuses amertumes ? Et l'amour, enfin, était-ce lui qu'elle poursuivait ?

Sans doute, aventures et amants ne lui avaient point manqué. Nieuwerkerke, le surintendant des beaux-arts et amant de la princesse Mathilde, était tombé dans ses filets. Quoiqu'il affirmât qu'il n'avait « aucune envie d'être son amant», il la recevait seul à des thés intimes, et, à minuit, du haut des toits du Louvre, lui donnait le spectacle de Paris endormi sous le large clair de lune. Du fait que, convié avec elle à des dîners, il se gardait bien de lui off'rir le bras et avait soin de se placer loin d'elle, Viel-Castel concluait qu'ils avaient, très certainement, couché ensemble (4). Le prince Napoléon affirmait qu'elle avait été la maîtresse de ce lord Hertfortqui, chez lui, avait deux cent cinquante pen-

(i) Mémoires du comte Horace de Viel-Castel... ; t. IV, p. 97.

(2) Mémoires secrets du second Empire... ; pp. 62, 63.

(3) Henry d'Ideville, Journal d'un diplomate en Italie... ; p. 89.

(4) Mémoires du comte Horace de Viel-Castel... ; t. IV, p. 59, 60, 65.

dules admirables, qui faisaient son désespoir et empoisonnaient sa vie, parce qu'elles ne marchaient jamais d'accord (i). Ce Hertford, contre reçu, avait donné un million à Mme de Castiglione pour passer une nuit avec elle. Et le prince donnait des détails : « Comme une nuit payée un million est une nuit exceptionnelle, Hertfort a voulu expérimenter la comtesse en toutes sortes de voluptés. Il payait et payait cher, il s'était réservé de dicter des lois. La comtesse a dû passer par toutes les épreuves du libertinage le plus raffiné, rien n'a été omis. Après cette nuit, la comtesse est restée trois jours au lit (2). » On y fut demeuré à moins. Je n'affirme point l'authenticité de l'anecdote, mais je pense que connue de Mme de Castiglione, en la supposant innocente du fait, elle n'eût point été pour lui déplaire et qu'elle y eût pris de l'agrément. Les compliments salés et les propos grivois n'étaient pas pour l'épouvanter. « On peut lui dire les choses les plus graveleuses et elle ne fait point la prude », observe Viel-Castel. A titre d'exemple, il cite ce dîner du 10 mai 1867, ^^ez la princesse Mathilde, où un des convives, regardant la comtesse manger un bonbon à la fleur d'oranger et en aspirer la liqueur sucrée en le tenant serré entre les lèvres, lui demanda : « Aimez-vous à sucer, comtesse ?» — A quoi, souriante et égrillarde, elle répliqua : « A sucer, quoi? » Elle avait pourtant compris quel point il fallait mettre sur cet i là (3).

Elle était donc amoureuse et passionnée? De ce Hertfort,

(i) Journal des Concourt.,.; t. IV, p. 180.

(2) Mémoires du comte Horace de Viel-Castel... ; t. IV, p. lyS.

(3) Mémoires du comte Horace de Viel-Castel... ; t. IV, p. 65.

avec qui on lui attribue une si magnifique nuit, elle disait: « Il a courtisé les femmes, mais ce n'est pas une preuve d'amour (i). » De même, ne pourrait-on point dire d'elle : « Elle a eu beaucoup d'amants, mais ce n'est pas une preuve qu'elle fût passionnée ? )» Et, à la vérité, quoi qu'on aitparlé de sa « dépravation (2) », de « sa chair faite de luxures (3) », elle «passait pour être froide (4) ». C'est, sans doute, pourquoi, en matière d'amour, « elle n'estimait point qu'il convînt d'y attacher tant d'importance (5) ». Opinion qu'elle eut sur le tard, mais qui, à l'examen attentif de ses aventures connues, paraît bien avoir été celle de toute sa vie. Elle eut de l'amour les images sans en avoir la flamme et l'âme, et d'avoir été, tour à tour, la maîtresse de J. Laffitte, d'Alphonse de Rothschild, du duc d'Aumale, du duc de Chartres, du général Estancelin, quelle autre preuve à tirer que celle de son activité à consolider sa fortune et à mépriser les longues passions qui flambent le cœur, le déchirent et accordent cet infini qui se dérobe à ceux qui ignorent les délicatesses de l'amour?

Mais par tous ces hommages, demeurés fidèles, peut-être s'ingéniait-elle, — car maintenant l'âge venait, et elle vieillissait, — à prolonger l'illusion de la puissance d'une beauté qui était sa raison d'être. Dans le temps qu'elle passait en Italie, l'Empire craquait, s'effondrait dans la catastrophe de rémeute populaire, et, à ce passé qui s'abattait dans la

(i) Frédéric Loliée, Les Femmes du second Empire... ; p. 32.

(2) Le petit homme rouge, The Court of the Tuileries... ; p. m.

(3) Pierre de Lano, L'Impératrice Eugénie... ; p. 207.

(4) Frédéric Loliée, Les Femmes du second Empire... ; p. 28.

(5) Frédéric Loliée, Les Femmes du second Empire... ; p. 28.

boue des charniers et la flamme des incendies fratricides, elle survivait, — et elle avait trente-cinq ans. Sans doute, pour une femme qu'est-ce, sinon la fleur et le parfum de sa grâce, l'heure où la rose ouvre son cœur de tous ses pétales et enivre le crépuscule qui vient d'une odeur qui défie la brise qui déjà l'emporte? Mais elle, elle est Italienne, née sous ce ciel qui mûrit vite et fane tôt. Il lui faut se défendre contre cette venue sournoise de la ride, contre l'intrusion clandestine du premier cheveu blanc. Et puis, à côté d'elle, elle a un fils, Georges, né de son mariage avec M. de Castiglione, fils qui grandit et par son âge accuse celui de sa mère. Accablant et innocent témoin ! Elle rhabilla en groom, et, froidement, l'installa dans son antichambre avec ses domestiques (i). L'enfant, naturellement, se déroba au plus tôt à cette curieuse éducation, et e'ntra dans la diplomatie. Il épousa une San-Marzano, et, de la variole (2), fort jeune, il mourut à Buenos-Ayres (3). A ce propos, Mme Carrette écrit : « On ne la disait pas bonne mère (4). » Cependant, Mme de Castiglione, déplorant la perte de son fils, soupirait avec mélancolie : « J'aurais pu et dû avoir d'autres enfants!... » Pour les faire monter derrière sa voiture, costumés en petits laquais, probablement?

La chute de TEmpire laissa, un moment, la comtesse effarée. Comme elle avait, de par sa naissance et sa race, le goût de l'intrigue, elle se remit à intriguer. Après avoir

(i) Frédéric L©liée, Le .Roman d'une favorite... ; p. 807. »

(2) Frédéric Loliée, Le Roman d'une favorite... ; p, 78.

(3) Le Gaulois, 3o novembre 1899.

(4) Mme Carrette, Souvenirs intimes de la Cour des Tuileries... ;,'>t. I, p. 238.

sauvé le Pape et fait l'Italie, du moins à l'entendre, elle allait s'évertuer à rétablir les d'Orléans sur le trône de France, tâche à laquell-e sa qualité d'Italienne la désignait tout particulièrement. Elle commença donc par devenir la maîtresse du duc d'Aumale, liaison décorative, à laquelle elle devait préférer celle, plus pratique, du duc de Chartres qui lui écrivait : « Samedi i3, vous me donnerez une leçon d'italien. Je suis en veine d'y travailler... (i) » Galant euphémisme ! Il appelait cela une « leçon d'italien », ce prince ! Mais l'éducation ne dura guère. Mme de Castiglione ne fut pas longue à renoncer aux illusions nées de son commerce avec ces altesses pour qui le trône ne valait point les douceurs de la vie bourgeoise. Et elle demeura seule avec son orgueil foudroyé.

Revenue à Paris, après la pacification versaillaise, elle s'était, pendant quelques mois^ logée dans un petit appartement au-dessus du Café Anglais. Son factotum était ce fameux Ernest, le maître d'hôtel, qui dans la haute noce du second Empire joua un grand rôle et pour qui les dames de l'endroit prodiguaient leurs faveurs (2). Elle habita aussi un hôtel, rue de Volney (3). Mais c'est place Vendôme, au n** 26, qu'elle devait fixer le plus légendaire de ses logis. C'était un entresol bas, au coin de la rue de la Paix, où elle s'installa le 26 décembre iSyS. Aux portes elle établit un système de serrures compliquées et multi-

(i) Frédéric LoLiÉE, Le Roman d'une favorite.,. ; p. 181,

(2) Zed [comte de Maugny], Le demi-monde sous le second Empire; Souvenirs d'un sybarite ; Paris, s. d., in-i8, pp. 5o, 5i.

(3) Frédéric Louée, Grandeur et Déclin d'une favorite, dans La Revue, i5 mars 1912, p. 202.

pliées (i). Les volets furent clos hermétiquement, et ce pour dix-sept ans. Quand, après son départ, on les poussa, vermoulus et chancis,ils tombèrent en poussière (2). L'appartement fut garni de feutre noir à franges violettes, de meubles recouverts de velours noir. Des moulures noires coururent au plafond. Et une lampe discrète éclairait ce tombeau où elle s'enfouissait.

En compagnie d'une vieille servante, qui, peut-être, était sa nourrice, et de deux chiens abominables et jappeurs, elle vivait là, cloîtrée, offensée par la lumière du jour, remuant la cendre des souvenirs, parmi la poussière qui mettait sa housse légère et impalpable sur les meubles et l'odeur des bêtes enfermées dans les pièces où elle rôdait, silencieuse et taciturne (3). D'entre les fentes de ses volets clos, elle apercevait, dorée de neuve et jeune lumière, la place Vendôme dans l'axe de laquelle, cri de bronze vers la victoire

(i) Le Gaulois, 3o novembre 1899.

(2) Frédéric Loliée, Le Roman d'une favorite... ; p. 154.

(3) Sur la vie de Mme de Castiglione, à la place Vendôme, voici quelques notes qui me paraissent intéressantes à publier : « Sa vie était alors tout à fait bizarre. C'est à^peine si elle autorisait quelques rares amis à franchir le seuil de sa porte. Il semblait qu'elle eût pris le jour en horreur. Ses appartements étaient perpétuellement clos. Elle voulait vivre seule, seule au milieu ci'un entassement extraordinaire de richesses vouées à l'abandon. C'est à peine si elle autorisait une vieille servante à pénétrer de temps en temps au milieu de l'encombrement des salons pour y mettre un peu d'ordre et de soin. On lui apportait ses repas du dehors, sans pénétrer jusqu'à elle, s'entourant de toute une mystérieuse complication de serrures et de portes closes, paraissant vouloir se soustraire à tous les assujettissements de l'humanité.., Mme de Castiglione était devenue noctambule, dormant une partie du jour et ne se réveillant que le soir. Vers deux heures du matin, elle sortait et faisait plusieurs fois le tour de la place Vendôme pour prendre l'air. Puis, à la lueur d'une lampe vacillante, elle parcourait son logis, sortant [parfois des caisses closes des parures royales, des dentelles, des toilettes entièrement fraîches et non portées. » — Le Gaulois, 3o novembre 1899.

battant de l'aile au-dessus d'elle, s'élançait la colonne de l'Empereur et de l'Empire, et, plus loin, les façades vieillies et toujours intactes de cet Hôtel du Rhin, où, en 1848, était descendu Louis-Napoléon, et cet appartement où, avant son mariage, habitait Mlle de Montijo. Entre ces deux maisons, quel passé en cendres maintenant ! Et, plus loin, vomitoire de la place pleine de voitures rapides et de passants hâtifs, cette rue qui portait son nom à elle, cette rue de Castiglione où, du temps de Balzac, une honnête femme pouvait habiter au troisième étage (i). Atteinte de la manie des habitations multiples elle y avait loué im appartement. Elle en possédait un autre rue Cambon, un troisième aux BatignoUes, ce qui, avec celui de la place Vendôme, lui coûtait 18.000 francs de loyer par an (2). Et dans ces logislà, encombrés de meubles et de toilettes, elle ne mettait Jamais les pieds. Au monde, pour lequel elle n'était plus, d'ailleurs, qu'un objet de curiosité rétrospective, elle se dérobait. Place Vendôme, derrière ses portes closes et les serrures de sûreté, elle jouissait de l'amertume désenchantée de se survivre. Quelquefois, cependant, un coup de sifflet retentissait sous ses fenêtres. Vite, à la fente des volets, elle se penchait, et, debout sur le trottoir, elle voyait son amant, — un des derniers, — Estancelin annonçant ainsi, du dehors, sa visite (3). Et elle tirait les verrous. En

(i) « Une femme logée au troisième étage (les rues de Rivoli et de Castiglione exceptées), n'est pas une honnête femme.|^» —• H. de Balzac, Études analytiques ; Physiologie du mariage ou Méditations philosophiques éclectiques sur le bonheur et le malheur conjugal ; Paris, s. d., in-i8, p. 42.

(2) Frédéric Loliée, Les Femmes du second Empire... ; p. 53.

(3) Frédéric Loliée, Le Roman d'une favorite... ; p. 194.

janvier 1894, il fallut se résoudre à les tirer tout à fait. A la bijouterie Boucheron, installée au rez-de-chaussée de l'immeuble, le propriétaire venait de céder l'entresol de la comtesse, destiné à disparaître dans les agrandissements du magasin. Le cœur déchiré, elle déménagea. Ce fut, comme naguère au-dessus du Café Anglais, au-dessus du Restaurant Voisin qu'elle alla se fixer, rue Cambon, n» 14. Elle touchait maintenant à la soixantaine, et nettement s'accusait chez elle ce dérangement d'esprit qu'elle semble avoir eu dès Theure de ses débuts à Paris. Désireuse de « se laver de trente années de légendes galantes », elle projetait d'écrire ses mémoires (i). Le titre était à lui seul une trouvaille :

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