‹ Napoléon III et les femmesChapitre 21 sur 40 · LA MERVEILLEUSE AVENTURE DE « MARGOT-LA-RIGOLEUSE · texte numérisé non relu

LA MERVEILLEUSE AVENTURE DE « MARGOT-LA-RIGOLEUSE

Julie Lebœuf, dite Marguerite Belianger, la paysanne. — Son genre de beauté, d'esprit et de charme. — Ses débuts dans la haute noce parisienne. — Un amant fameux. — Rencontre de Marguerite Belianger et de l'Empereur. — Légendes qui entourent cette rencontre. — Ce qu'on peut croire la vérité. — Pourquoi Margot-la-Rigoleuse plaît à Napoléon III. — Spécimen de lettres apocryphes. — La cour, le public et la liaison. — Voyages de plaisir de Marguerite à Nantes. — Son luxe. — La maison de la rue des Vignes. — Une mystérieuse naissance. — Le roman de l'Empereur et de Mlle Valentine Haussmann. — Le fils de Marguerite Belianger. — Le dossier de la fraude de Margot. — Un inextricable imbroglio. — Hypothèses et suppositions. — Margot après la chute de Napoléon. — Sa fortune. — Ses amants. — Elle se marie. — Mme Kulbach, châtelaine de Dommartin. — Elle meurt.

T tout d'abord, elle ne s'appelait ni Margot, ni Marguerite, ni même Belianger. L'état civil qui, lui, ignore les badinages et les facilités de la haute noce, rectifie les fantaisies, et nous montre que celle-ci s appelait Julie Lebœuf, tout simplement, et qu'elle était née, en 1840, à Villebernier, près de Saumur. « Il est à

remarquer que pendant toute sa vie, l'Empereur n'eut presque que des maîtresses étrangères », dit un petit imprimé de 1870 (i). Cette affirmation qui, dans son ensemble, avec miss Howard, Mme de Castiglione et Mme X..., est assez exacte, souffre une exception en faveur de Julie Lebœuf, Française et bien Française, elle (2). Tôt elle quitta son village et passa à Angers où elle fît connaissance d'un jeune homme, depuis « gros négociant », qui fît miroiter à ses yeux les merveilles de Nantes. Un beau matin, en coiffe de dentelles à ailes relevées, des grisettes des Ponts-de-Cé, elle débarqua derrière le théâtre Graslin, au milieu du quartier des demoiselles à la mode. Son entreteneur l'installa là, la confiant aux soins d'une vieille garde, Adèle de Stain ville. Et, ainsi, « la Margot », comme on l'appelait, débuta dans la vie galante (3).

On a dit qu'elle était « simplement appétissante (4) ». Sans doute, de sa campagne natale, elle apportait la vigueur et la santé, sa joliesse de blonde et son visage ingénu de vierge (5), un peu de lourdeur aux chevilles et un pied mal fait, « laid à voir (6) », une souplesse naturelle, au point

(i) Mémoires secrets du second Empire...; p. 29.

(2) Dans un ouvrage anglais, The Court of the Tuileries, signé du pseudonyme « Le petit homme rouge », elle est dite Justine-Marie Lebœuf, née à Boulogne-sur-Mer en i838, décédé à Dommartin, dans la Somme. Outre que Dommartin est dans la Seine-et-Marne, les actes d'état civil prouvent que ces allégations sont entièrement fantaisistes.

(3) Souvenirs d'un vieux Nantais ; Nantes, MDCCCLXXXIX, in-i8, p. 23i.

(4) Marquis de Castellane, Hommes et choses de mon temps; Paris, 1909, in-i8, p. 253.

(5) Pierre de Lano, Les Bals travestis et les Tableaux vivants sous le second Empire... ; p. 88.

(6) Les Courtisanes du second Empi?'e ; Marguerite Bellanger ; édition de luxe avec lettres autographes ; Bruxelles, 187 1, in-8, p. 45.

que couchée sur le dos, elle se pouvait relever d'un coup de reins (i), un défaut de ^ranc/ze et l'air d'une grisette plutôt que d'une cocotte (2), mais le monde qu'elle allait fréquenter, les conseils qu'elle allait recevoir de plus expérimentées qu'elle, devaient bien rapidement la délurer, lui donner du chien (3), la taille souple (4), cette gaieté, cette vie et ce vice (5), par quoi s'assurent les conquêtes des créatures destinées à rendre les autres fous de leur corps.

Comment elle vint à Paris, si elle y fut femme de chambre, figurante au théâtre Beaumarchais et à l'Opéra, ingénue aux Folies-Dramatiques (6), je l'ignore. Je sais que, toutefois, il lui prit certain jour la fantaisie de jouer la comédie et qu'elle débuta dans Mademoiselle de Belle-Isle au théâtre de la rue de la Tour-d'Auvergne. Cette représentation n'alla pas loin, car le public ayant murmuré, elle lui cria : «Zut! », et « ramassa ses jupes» pour décamper et planter là le spectacle (7). La noce, évidemment, lui devait mieux réussir. Elle y débuta assez obscurément et ne parvin t jamais qu'au grade de « cocotte de deuxième ordre (8) » dans la haute bicherie du moment. Quelque temps elle fut la maîtresse

(1) Marie Colombier, Mémob'es ; Fin d'Empire... ; p. i3o.

(2) Zed, Le Demi-Monde sous le second Empire...; pp. 37, 38.

(3) Mémoires secrets du second Empire... ; p. 77.

(4) « Elle avait une beauté piquante. 11 semblait qu'on avait vu cette figure-là sur les lames d'un éventail. Elle était admirablement faite et possédait une taille idéale. » — Gustave Claudin, Mes Souvenirs... ; p. 248.

(5) Mémoires secrets du second Empire... ; p. 78.

(6) Le petit homme rouge, The Court of the Tuilet'ies... ; pp. 202, 2o3. — Des affirmations identiques se retrouvent dans un article de M. H. Roger de Beauvoir, paru dans Le Figaro du 22 août 1886.

(7) Frédéric Loliée, La Fête impériale... ; pp. 288, 289.

(8) Pierre de Lano, Les Bals travestis et les Tableaux vivants sous le second Empire... ; p. 88.

du fameux Gramont-Caderousse (i), lequel, alors, menait belle vie. Marguerite, ou plutôt « Margot-la- Rigoleuse (2)», était à ces jeux une joyeuse partenaire. Assidûment elle fréquentait le quartier des officiers de la Garde Impériale à l'École militaire (3), là comme ailleurs, « bonne, réjouie et insouciante fille, bohème à l'excès, prodigue de ses charmes au delà de tout, noceuse, terre à terre et ayant un langage plutôt imagé (4) ». Et, avec la grande duchesse de Gerolstein, il lui était permis de chanter :

Cest que f aime les militaires^ Leur uniforme coqicet ; Leur moustache...

Le type même, en un mot, de la maîtresse de huit jours pour le noceur du second Empire. Elle trouva mieux : un Empereur. Des aventures de Margot, celle-là est, certes, la plus merveilleuse et la plus inattendue. Elle ne laisse pas que de surprendre, même après elle, et il est permis de s'y arrêter avec un peu d'attention.

Comment entra-t elle en relation avec Napoléon III? La légende sur ce point est multiple et contradictoire. Je relève ici quelques-uns de ses dires. Un matin, se promenant au Bois de Boulogne, l'Empereur la rencontra assise sur un banc. Cette rencontre enflamma l'imagination de Marguerite qui, le soir même, écrivit à l'aide-de-camp du souverain. On prit des informations sur elle et « l'Empereur

(i) Journal des Goncourt...\ t. II, p. 3o.

{2) Frédéric Loliée, La Fête impériale... ; p. 3o6.

(3) Zed, Le Demi-Monde sous le second Empire...; p. 36.

{4) Zed, Le Demi-Monde sous le second Empire... ; p. 36.

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