‹ Napoléon III et les femmesChapitre 22 sur 40 · MARGUERITE BELLANGER · texte numérisé non relu

MARGUERITE BELLANGER

(D'après une photographie.)

tomba chez elle comme Jupiter chez Danaé (i) ». Ce récit me paraît bien mythologique. Il en est un autre qui la montre, surprise par Forage dans le parc de Saint-Cloud et trouvée par l'Empereur blottie sous un arbre. Comme il était en voiture, en passant, il lui jeta une couverture. Pendant une semaine, Margot se demanda ce que de la couverture elle allait faire, et s'étant finalement décidée, elle la rapporta aux Tuileries. « On sait le reste (2). »

Certes, oui, on le sait, mais ce sont les débuts de ce « reste » qu'on eût aimé à connaître avec plus de certitude. Autre légende: elle montre Napoléon III se promenant aux Champs-Elysées avec Mocquard, et donnant à Marguerite son manteau pour la protéger de la pluie (3). Cela sent bien l'histoire du manteau de saint Martin, et, comme chacun sait, l'Empereur n'avait aucune prétention à l'imitation des actes de ce bienheureux. Je continue à énumérer les hypothèses de cette première rencontre. Invitée à une chasse, Margot par sa manière de monter à cheval aurait séduit le maître (4). Je trouve cela pauvrement imaginé, et j'aime mieux le conte qui montre Baciocchi la présentant à Napoléon III et Marguerite entrant dans son cabinet, marchant sur les mains, « exhibant ainsi, et dès la première minute, toute la séduction de ses dessous (5) ». Si l'histoire a un mérite, c'est, tout au moins, celui d'être piquante et originale

(i) Mémoires secrets du second Empire... ; pp. 77, 78, 79.

(2) Zed, Le Demi-Monde sous le second Empire... ; pp. 87, 38, Sg.

(3) Pierre de Lano, Les Bals travestis elles Tableaux vivants sous le second Empire... ; p. 87.

(4) Marie Colombier, Mémoires; Fin d'Empire... ; pp. i3o, i3i.

(5) Pierre de Lano, Les Bals travestis et les Tableaux vivants sous le second Empire... ; p. 88. »

comme entrée en matière. Je pense, toutefois, que la vérité est ailleurs, et dans l'anecdote rapportée par un spécialiste des dessous de cette époque. D'après lui, Marguerite Bellanger, — elle avait pris ce nom pour dissimuler celui de Lebœuf, trivial et de plaisanterie facile, — était la maîtresse d'un officier de la maison de l'Empereur, M. D..., qui, tout marié qu'il fût, l'affichait avec impudence et ostentation. Ce vint aux oreilles du maître qui, un jour, dit à l'officier : « Il paraît que vous êtes un heureux homme, mon cher D..., et que vous avez une maîtresse délicieuse. On ne parle que d'elle au château. Serait-ce indiscret de souhaiter de la voir? » Le souhait venait de trop haut pour ne point être tout aussitôt exaucé. Marguerite fut présentée, vue et plut. M. D... comprit et s'éclipsa (i). J'imagine que le comte Baciocchi y donna le coup de pouce. Il n'y a point de raison pour récuser ce récit et croire que les choses se passèrent autrement.

A la fantaisie passionnée de l'Empereur pour Marguerite Bellanger, on a cherché d'autres raisons que celles du simple plaisir de la volupté. Pourtant, ce qu'on sait de la psychologie amoureuse de Napoléon III fait nettement comprendre la raison de cette liaison. De l'amour, il ne veut connaître et ne connaît que le plaisir. Le jour où ce plaisir le lasse chez la femme momentanément distinguée, c'en est fini. Marguerite Bellanger, vicieuse, un tantinet canaille, avec des mots en cabrioles (2), l'amuse par sa gaieté, son

(i) Pierre de Lano, Les Bals travestis et les Tableaux vivants sous le second Empire... ; pp. 88, 89.

(2) Marie Colombier, Mémoires ; Fin d'Empire..^; p. i3o.

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I Première page d'une lettre de Marguerite Bellanger à Napoléon III.

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Deuxième page d'une lettre de Marguerite Bellanger à Napoléon IIÎ.

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Troisième page d'une lettre de Marguerite Bellanger à Napoléon IIL

sans-gêne, ses libres propos (i). A lui qui sort des bras de la Castiglione et de Mme X..., amoureuses de haut ton, libertines aristocrates, le plaisir paraît neuf, imprévu, avec cette pointe d'inédit qu'il demande, maintenant, que déjà, lentement, ses forces fléchissent, aux amoureuses élues. « 11 est avéré que TEmpereur, tombé dans les mains d'une savante amoureuse, prit goût à la science qui lui était révélée et se laissa envahir par le besoin de cette science (2). » Cela n'est-il pas vraisemblable et logique, et si naturel pour lui qui sort « de son atmosphère gourmée et cérémonieuse », où, certes, nulle n'eût osé lui parler comme elle lui parle, elle, avec son argot des boulevards et des cafés de la haute noce, son chien canaille, et puis, sa bonne humeur, sa gentillesse, sa soumission (3), toutes choses qui manquent à celles qui ne couchent qu'avec l'Empereur, tandis qu'elle, « elle est à la colle », avec un « miche sérieux », aimable, bon, complaisant, — et puis c'est son métier à elle de savoir piper les hommes. Et celui-ci est de bonne prise, et pris.

« Les femmes, dit un pamphlet, acquièrent de l'empire sur Louis, par le plaisir qu'elles lui procurent (4). » Il a déjà été démontré à quel point cette affirmation est inexacte. C'est répéter cette inexactitude en disant qu'on sait « l'influence que Mlle Bellanger exerça sur le cœur et l'esprit de

(i) Mémoires secrets du second Empire... ; p. 79.

(2) Pierre de Lano, Les Bals travestis et les Tableaux vivants sous le second Empire... ; p. 90.

(3) Zed, Le Demi-Monde sous le second Empire...] p. Sg.

(4) L. Stelli, Les Nuits et le Mariage de César... ; p. 53.

Napoléon III (i) », et que, de ce Louis XV elle fut la Du Barry (2). Le jour où elle voulut se mêler d'avoir de l'influence, de « jouer à la 'souveraine » et de conduire des intrigues, soit en demandant des places ou en soutirant des faveurs (3), il sut parfaitement mettre le holà, et prouver par avance, que qui a dit de Marguerite que « d'influence, elle n'en eut jamais d'aucune espèce », avait, en tous points, raison (4).

Avec elle, comme avec toutes les maîtresses de Napoléon III d'ailleurs, on patauge dans la boue des libelles ou la niaiserie des légendes. La vérité est bien difficile à dégager de cet extraordinaire fatras. Après avoir habité successivement n^9, rue Mogador, rue Pierre-Charron, rue Boccador, il apparaît comme certain qu'elle alla se loger rue des Vignes, n» 27, dans ce Passy alors si pacifique et doucement provincial, aujourd'hui traversé du tonnerre crépitant des automobiles (5). Dans les Confessions, apocryphes, dois-je le dire ? qui sont attribuées à Marguerite Bellanger, il est un billet, donné comme étant de l'Empereur, par lequel celui-

(i) Pierre de Lano, Les Bals travestis et les Tableaux vivants sous le second Empire... ; p. 89.

(2) Marquis de Castellane, Hommes et choses de mon temps.. .\ p. 253.

(3) Marie Colombier, Mémoires ; Fin d'Empire... ; p. i33. (4)Zed, Le Demi-Monde sous le second Empire... ; p. 39.

(5) Dans les Confessions de Marguerite Bellanger ; Mémoires anecdotiques ; Paris, s. d., in-i8, p. 14, il est dit qu'avant sa liaison avec l'Empereur, elle habitait une petite chambre, boulevard des Capucines, chez Hill's. — La rue des Vignes avait été percée, en i856, à travers les vignobles de Passy- Auteuil. En ï8j5, elle prit le nom de rue Houdon, mais comme cette rue existait déjà à Montmartre, la voie reprit le nom de rue des Vignes en 1877 — Gustave Pessa-rh, Nouveau dictionnaire historique de Paris ; Paris, 1904, in-8°, p. 1598.

ci annonce à sa Margot qu'il va l'installer dans une maison à elle, un nid convenable à d'aussi belles amours :

Chère belle,

Venez me voir lundi à huit heures où vous savez. Nous n'y resterons pas longtemps. Comme je veux vous voir che\ vous, je vous conduirai dans une charmante villa que j'ai achetée et fait meubler à votre intention (i).

La « villa » était celle de la rue des Vignes. Comme il était difficile à l'Empereur de s'y rendre pendant ses séjours à Saint-Cloud, Marguerite s'en venait loger proche le palais (2). De même pour les voyages. Elle le suivit à Vichy où, une fois, en plein jour, en voiture, elle le vint quérir au chalet impérial où il présidait un conseil de ministres (3). Elle alla aussi à Biarritz et à Plombières, et « elle ne se cachait nulle part, c'était le secret de la comédie (4) ». La nouvelle liaison, par sa vulgarité même, choquait les uns, amusait les autres. Aux salons des aides-decamp (et c'est de l'un d'eux que je tiens le mot), le confesseur de l'Empereur devenait, par un jeu de mots facile, l'abbé Langer. D'un autre genre fut la plaisanterie imaginée par Viel-Castel au détriment de M. de NieuMrerkerke, surintendant des Beaux-Arts, qui avait refusé de le faire

(i) Confessions de Marguerite Bellanger... ; p. 47. — Cette spéculation de librairie qui hurle au faux, a eu plusieurs éditions, notamment en 1882, in-i8, de 212 pp., et en 1900, in-i8, de 216 pp. Toutes ces éditions sont de Paris. — Sous la présidence de Mac-Mahon, l'ouvrage fut saisi.

(2) Pierre de Lano, Les Bals trapestis et les Tabl&aux vivants sous le second Empire... ; p. 91.

(3j Pierre de Lano, Les Bals travestis et les Tableaux vivants sous le second Empire... ; p. 92.

{4) Mémoires secrets du second Empire... ; p. 83.

décorer. Viel-Castel lui conseilla Tachât de quatre bustes de femmes, représentant, à son dire, les quatre Saisons, « œuvres merveilleuses, 'ajoutait-il, dont un sculpteur de mes amis est obligé de se défaire ». Nieuwerkerke qui, en matière d'art, était tout pareil à un chat jouant de la cornemuse, fît l'emplette, l'offrit à l'Impératrice et la convia, avec l'Empereur, à la venir admirer. « Leurs Majestés ne regardèrent pas longtemps ; l'Empereur se retira sans délai en frisant sa moustache, l'Impératrice s'en fut tempêtant et frappant les portes. Les quatre bustes représentaient la belle Marguerite Bellanger, le dernier caprice de l'Empereur, dans quatre poses différentes (i). » Je n'authentique pas cette anecdote pour ne pas laisser croire que Carpeaux qui, de Margot fît un buste de toute beauté, ne puisse être un complice de la mystification dont Viel-Castel était bien capable.

On peut croire davantage à l'intrépide sans-gêne de Marguerite. Celui des incidents de ses voyages avec l'Empereur est signifîcatif. Par les impériales faveurs, elle ne se croyait pas obligée à une certaine réserve et à quelque discrétion. Elle se moqua bien, par exemple, de l'esclandre que suscita sa présence à une vente de charité organisée par des grandes dames de la cour. Toutefois, Mme de Mouchy crut pouvoir lui offrir quelques objets de haut prix. « Je ne suis pas assez riche », répondit-elle en les refusant. Elle choisit des bibelots plus modestes, et, tranquillement, s'en fut. « Il y a des personnes que nous ne devons jamais connaître ; je

(i) La marquise de Taisey-Chatenoy, A la cour de Napoléon III...; pp. io3, 104.

n'ai vu en elle qu'une femme polie qui voulait acheter quelque chose en faveur d'une bonne œuvre », expliqua Mme de Mouchy aux personnes qui s'étonnaient de sa complaisance (i). En province, au moins, Marguerite trouvait des personnes moins bégueules. Ainsi, à Nantes, la ville de ses débuts, où elle retourna à l'époque de la paix de Villafranca, elle reçut, à l'hôtel de France, où elle était descendue, le meilleur accueil auprès de ses amies de naguère. A l'hippodrome de la prairie des Mauves, où elle aimait se montrer, elle ne causait aucun scandale. Et tout cela fut parfait au point qu'elle revint, par la suite, à Nantes, où elle s'amouracha d'un jeune homme qui la cacha dans une discrète maison de la rue de la Fosse, la demeure de l'armurier Brichet (2). Elle était sensible à ces « revenez-y » de l'amour. Il apparaît comme certain, au dire d'une de ses amies, que, même pendant sa liaison avec Napoléon III, elle avait gardé des relations avec son précédent amant, un écuyer de l'Empereur, dit l'amie, mais, suivant toute apparence cet officier à qui elle dut sa présentation à l'impérial amant. Rue des Vignes, cet amoureux favorisé, venait, discrètement et clandestinement, prélever « sur les plaisirs impériaux la part due à son dévouement et à son savoir faire (3) ». Si Viel-Castel l'avait su! Mais quel dommage que, de tout cela, rien ne soit demeuré, pas même un de ces billets qu'elle devait écrire sur son joli papier à lettres blasonné d'une margue-

(i) Comtesse Stéphanie de Tascher de la Pagerie, Mon séjour aux Tuileries... ; t. III, p. 21.

(2) Souvenirs d'un vieux Nantais... ; pp. 282, 233.

(3) Marie Colombier, Mémoires ; Fin d'Empire... ; p. i32.

rite au cœur d'or et à pétales d'argent, avec Tingénieuse devise :

Tout vient à point à qui sait attendre.

Ce fut le luxe soudain de Marguerite Bellanger qui, aux curieux, fît ouvrir l'œil et deviner la source de sa brusque et nouvelle splendeur. On l'observa et on devina. De là vint la renommée d'effrénée gaspilleuse que, plus tard, lui créèrent les libelles: « D'ignobles pamphlets, lui fait-on dire dans ses Confessions apocryphes, d'ignobles pamphlets ont voulu faire de moi une femme que les plus étranges luxures ne pouvaient rassasier, une louve assoiffée d'or : j'ai eu le triste courage de les lire : j'en ai été tout d'abord écœurée, puis j'ai pleuré (i). » Elle avait mieux à faire : s'en moquer tout simplement. « A cette femme, tonne un vengeur de la Commune, il [Napoléon III] prodigua des sommes énormes (2) ». Il les prodigua, et de quelle manière ! Un exemple : un jour Marguerite achète une couple de chevaux pour 25.000 francs et envoie le maquignon se faire régler aux Tuileries avec ce billet :

Mon petit père, J'ai acheté deux beaux chevaux, ils feront honneur à ton goût et à ta bourse. Ils coûtent vingt-cinq mille francs, ce n'est pas trop pour me faire plaisir. Ordonne qu'on les remette au porteur ; je te les rendrai en baisers (3).

Et allez donc ne pas y croire puisque les Mémoires se-

(i) Confessions de Marguerite Bellanger,.. ; p. 2.

(2) Le citoyen Vindex, Le sieur Louis-Bonaparte ^ sa pie et ses crimes... ; p. i3.

(3) Mémoires secrets du second Empire... ; pp. 82, 83-

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