MARGUERITE BELLANGER
Buste par Carpeaux.
fort jeune, à vingt-trois ans, dans la magistrature, sous la Restauration. La monarchie de Juillet au pouvoir, M. Devienne délaissa les cours obscures et départementales où il végétait et ambitionna le laurier politique. Marié à Lyon, le 20 mai 1882, à Marie-Caroline-Beatrice Vinant (née à Lyon le 10 mai 181 1 et y décédée le 27 avril 1867), il avait peut-être une double espérance de gloire et de fortune à satisfaire. Ce lui réussit, puisque donnant sa démission de président du tribunal de Lyon, il alla, de 1848 à 1848, siéger au Palais-Bourbon. Il le quitta, cependant, et pour retourner, en 1862, à Lyon, mais comme Procureur général. Mais sa place n'était-elle point à Paris? Il l'estimait, et, en haut lieu, on ne lui fît pas le chagrin d'y contredire. En i858, M. Devienne était appelé au siège de Premier Président de la Cour Impériale de Paris. Le i5 mars i865, il entrait au Sénat, et, en remplacement de M. Troplong, à la Cour de Cassation, comme premier Président. Toutes ces faveurs expliquent peut-être, quelque peu, la diligence habile et le soin discret apportés par M. Devienne dans sa délicate et confidentielle mission. Aussi la publication des documents ci-dessus donnés, causa-t-elle, en 1870, un scandale retentissant (i).
M. Devienne, à ce moment, s'était réfugié à Bruxelles, où les journaux constataient son assiduité au théâtre de la Monnaie (2). Au lendemain même de la publication, le
(i) Ces lettres parurent, tout d'abord, dans Le Rappel, La Cloche et L'Électeur libre.
(2) A. Poulet-Malassis, Papiers secrets et correspondance du second Empire... ; p. 35.
gouvernement, qui en était l'auteur directement responsable, prit contre M. Devienne un décret qui doit figurer ici, parmi les pièces de ce dossier de Marguerite Bel langer :
Le Gouvernement de la Défense Nationale,
Considérant que, de documents d'une nature probante et devenus publics, il résulte que M. Devienne, premier Président de la Cour de Cassation, aurait gravement compromis la dignité de magistrat dans une négociation d'un caractère scandaleux ; considérant que M. Devienne, mandé pour donner des explications, ne s'est pas rendu à l'invitation qui lui a été adressée ; considérant que, placé à la tête du premier corps judiciaire de la République, M. Devienne est absent de Paris à l'heure du péril national ;
Décrète :
M. le premier Président Devienne est déféré disciplinairement à la Cour de Cassation, qui statuera conformément aux lois. Fait à Paris, le 23 septembre 1870-
Pour la Garde des Sceaux, ministre de la Justice, Par délégation : Le membre du gouvernement de la Défense Nationale^ Emmanuel Arago (1).
Dès que le décret lui fut parvenu, M. Devienne protesta par une lettre publique à M. Crémieux, ministre de la Justice. Ce sera la cinquième pièce de notre dossier :
A Monsieur le Garde des Sceaux.
29 septembre 1870.
Monsieur le Garde des Sceaux, J'accepte avec empressement la décision que vous avez prise par votre arrêté du 23 de ce mois. Elle me donne un moyen légitime et régulier d'expliquer toute ma conduite et de détruire les imputations dont je suis l'objet.
(i) Journal officiel de la République Française; samedi, 24 septembre 1870, n* 263, p. 1595.
Je serai le premier à solliciter une décision quand cela sera possible. Mes explications ne seront ni longues, ni difficiles. Elles démontreront que les allégations et interprétations que les journaux ont répandues sont à mon égard absolument erronées. Je suis certain de n'avoir pas mis en oubli le soin de ma dignité dans une occasion où j'ai rempli ce que je considérais et considère encore comme un devoir.
Recevez, Monsieur le Garde des Sceaux, l'assurance de ma haute considération.
Devienne (i).
Cette première protestation du magistrat fut complétée, quelques jours plus tard, par une seconde adressée au délégué du ministre de la Justice. Tout en demeurant dans le vague d'une défense commandée par le décret qui le frappait, M. Devienne apportait dans ce second document quelques renseignements un peu plus explicites. Mais, une fois encore, aucun détail précis à tirer de ce sommaire plaidoyer :
A Monsieur Etienne Arago.
Bruxelles, 2 octobre 1870.
Monsieur,
Les journaux officieux et officiels du gouvernement ont tellement multiplié contre moi leurs attaques que j'y ai trouvé d'abord un arrêté sous la signature de M. le Garde des Sceaux, puis un second rendu par vous.
J'ai répondu hier à M. Crémieux avec la déférence qui est due à sa situation hiérarchique. Mais, avec vous, je n'ai pas les mêmes raisons pour contenir mon indignation.
Vous livrez à la publicité et aux commentaires de la plus violente de vos feuilles officieuses, des documents qui, suivant vous, étabhraient l'indignité du premier magistrat de votre pays. Vous les mettez au jour sans hésitation, que dis-je, avec empressement, et le lendemain, vous
(i) A. Poulet-Malassis, Papiers secrets et correspondance du second Empire... ; p. 35.
appuyant sur le scandale que vous avez fait ainsi vous-même, vous décrétez d'accusation un vieillard honoré jusque-là. Il ne vous est donc pas venu seulement à la pensée que vous pouviez vous tromper ?
Quand la situation du pays permettra une discussion loyale et régulière, je prouverai que je n'ai pu compromettre ma dignité dans des négociations d'un caractère scandaleux auxquelles j'ai toujours été complètement étranger ; que votre police, vos journaux et vous-même, entraînés par le plaisir de frapper un adversaire politique, vous m'avez aveuglément diffamé à l'occasion d'un fait tout autre que ceux que vous voulez m'imputer.
Vous faites appel à l'exécution des lois ; je l'invoque à mon tour bien plus énergiquement. Le jour de la justice arrivera et c'est avec impatience que je l'attends.
Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération.
Devienne (i).
Ces deux protestations contradictoires, et passablement embarrassées, appellent quelques réflexions. Dans la première, M. Devienne reconnaît le fait de son intervention dans l'affaire Marguerite Bellanger; dans la seconde, il paraît la nier. Et puis, que signifie cette phrase : « Vous m'avez aveuglément diffamé à l'occasion d'un fait tout autre que ceux que vous voulez m'imputer ?» C'est du galimatias tout pur où, vraisemblablement, il faut lire : «... à l'occasion d'un fait tout autre que celui que vous voulez m'imputer». Mais ce sont là broutilles et vétilles. De l'ensemble se dégage l'impression que l'accusé a une défense toute prête, et facile à produire. Laquelle ? Malheureusement il ne fait que le laisser supposer. « Le moindre grain de mil eût mieux fait notre affaire.» Il a considéré son intervention comme un devoir. S'imaginait-il couvert par l'ordre de l'Empereur ? Ou bien,
(i) A. Poulet-Malassis, Papiers secrets et correspondance du second Empire... ; pp. 35, 36.
ici, une fois encore, l'idée d'une comédie surgit, et je me fais l'écho d'une supposition déjà faite. L'Impératrice, — je répugne à mêler ce nom à ce débat, mais ici la nécessité de la démonstration m'en fait une loi, — l'Impératrice ayant appris la naissance d'un fils de Marguerite Bellanger et ayant cru que ce fils était de l'Empereur, aurait-elle demandé des explications ? Pour la rassurer, et détruire la fable d'un bâtard impérial, aurait-on imaginé la comédie de l'enquête, demandé et dicté les lettres de Margot ? Sur le vu de ces pièces, l'Impératrice aurait été rassurée. J'observe que c'est là ce que soutint, le 21 juillet 1871, M. Devienne, devant la cour de Cassation où il comparut pour expliquer son rôle. Aux termes des statuts de la famille impériale, c'était au Premier Président qu'incombait la mission de conciliation et d'apaisement imposée par le Code civil, toutes les fois qu'il y avait entre les deux époux instance en séparation ou rupture dans les rapports (i). Ce fut, assura-t-il, dans ces conditions, qu'il remplit sa mission auprès de Marguerite Bellanger. On le crut, et, le 21 juillet 1871, la cour de Cassation, par son arrêt, le déchargeait de l'accusation de faute professionnelle. Il reprit donc ses fonctions de Premier Président, les remplit jusqu'à la limite d'âge, mais survécut de peu à sa retraite. Le 9 juillet i883 il décédait dans le Rhône, en son château de Montgriffon, dans la commune de Chaponost. Donc, de son aveu, dans cette affaire, il n'avait été que le mandataire de l'Empereur et de l'Impératrice. Mais, l'Impératrice ignorait-elle qu'à cette date l'Empereur avait deux fils parfaitement vivants,
(i) Gaston Calmette, Le Figaro, 25 novembre 1886.
les enfants d'Éléonore Vergeot, la maîtresse de Ham ? Cette ignorance seule, et elle paraît bien improbable, expliquerait son besoin de savoir la vérité sur la nouvelle paternité attribuée à son mari. Sinon... Mais, une fois de plus, c'est retomber au roman et à l'imbroglio. J'y ajoute ce trait que je ne commente pas : c'est qu'au fils né le 24 février 1864 de Marguerite Bellanger, l'Empereur acheta le château de Mouchy, dans le commune de Liancourt-Rantigny (Oise) (i). Qu'on imagine ou qu'on suppose sur cet achat ce qu'on voudra. Pour moi, je le déclare, je n'y comprends plus rien et je devine dans ce vaudeville des ficelles que je ne saisis pas.
De sa liaison avec l'Empereur, « Margot-la-Rigoleuse » avait tiré des ressources suffisantes pour envisager sans craintes les conséquences financières de la chute de l'Empire. Elle s'était fait construire, avenue de Friedland, un hôtel qu'en 1870, elle céda à sa camarade de noce, Antoinette Léninger (2). Déplus, elle possédait à Villeneuve, non en Touraine, comme cela a été dit avec un beau mépris de la géographie (3), mais en Seine-et-Marne, sous Dammartin, un beau château. En Touraine et dans le Soissonnais elle avait des terres, et, au surplus, de belles et bonnes rentes,
(i) Charles Nauroy, Les Secrets des Bonaparte... ; p. 45. — Ce château coûta, assura-t-on, 700.000 francs. < Quatre cent mille seulement furent déclarés dans l'acte de vente ; Sa Majesté, habituée à la fraude, trouvait ainsi le moyen de faire perdre quatorze mille francs au Trésor public. » — Victor Vindex, L'Empereur s'amuse..,; p. 242.
(2) Marie Colombier, Mémoires ; Fin d'Empire... ; p. i36.
(3) Frédéric Loliée, La Fêle impériale... ; p. 299.
qui lui permettaient de commanditer plusieurs affaires^ notamment une maison de dentelles aux environs de la Banque (i). Cette fortune, trop mal dissimulée pour demeurer inconnue, a fait écrire à un libelliste qu'elle « aspirait, comme une lamproie, tout ce qui était à la portée de ses suçoirs, millions et le reste, et c'est une pieuvre qu'on ne saurait traiter, sans injustice, de bouche inutile (2) ». Ces obscènes insinuations donnent le ton de la petite presse de 1870 à son égard. A cette époque, la publication des lettres au « cher seigneur » la mettait en vedette et à la mode du jour. Le journal Le Pays affirmait qu'elle « languit d'amour en Allemagne, les yeux fixés sur Wilhelmshoehe (3), comme Clytie tournée vers le soleil jusqu'à ce que la Providence, la prenant en pitié, mette fin à sa passion par une bonne petite vérole (4) ». Ce vœu cruel était surperflu. On disait encore qu'elle venait de faire une fin avec cet Anglais^ « tantôt lord, tantôt officier, épousseur à tour de rôle des drôlesses signalées, des bonnes manquées par Dumolard^
{\) Souvenirs d'un vieux Nantais... ; p. 284.
{2) Histoire des amours, scandales et libertinages des Bonaparte ; s. 1. [Paris], s. d.[i87o].in-fol., p. 3.
(3) On sait qu'après la capitulation de Sedan, le château de Wiiheimshoehe, ancienne résidence du roi Jérôme, pendant son régne de Westphalie, avait été donné à Napoléon III comme lieu de captivité.
(4) A. Poulet-Malassis, Papiers secrets et correspondance du second Emvire...; p. 36. — Il y a même mieux. Un libelliste insinue que Marguerite Bellanger mourut à cette époque empoisonnée par Napoléon III ! « Mlle Bellanger, écrit-il, est morte à Cassel, au mois de novembre 1870 ; elle s'était empressée de se rendre auprès de son amant prisonnier : qui sait si sa mort ne cache pas un nouveau crime qui assure désormais sa discrétion ? » A la fable, Margot ne donna un démenti que quinze ans plus tard, en mourant, pour de bon, cette fois. — Cf. Victor {Vindei, L'Empereur s'amuse...; p. 242.
et des veuves d'assassins célèbres (i) ». A la vérité, elle ne songeait point encore au mariage, et, dans sa retraite, elle se consolait par plusieurs intrigues qu'elle menait de front, « comme s'il y avait pour les grandes amoureuses une loi fatale qui les condamne à la galanterie à perpétuité (2) ». Elle subissait sa destinée. Mais ce ne dura pas, et, un jour vint, où elle aussi, comme toutes les filles de son bord, eut soif de la respectabilité et le désir d'une réhabilitation. On a dit qu'alors elle épousa un officier de marine anglais du nom de Coulback^ lequel, un jour, s'embarqua pour les grandes Indes et n'en revint pas (3). L'officier est un mythe; le Coulback est une hypothèse. Plus simplement Julie Lebœuf convola en noces, justes, cette fois, avec un Prussien du nom de Kulbach, avec lequel, très promptement, elle se brouilla. Mais, à ce petit malheur conjugal elle survécut. Ce fut par accident que la Mort la prit. Au cours d'une promenade dans le parc de son château de Villeneuve-sous- Dammartin, elle eut froid. Un bain, qu'on lui ordonna mal à propos, fit déclarer une péritonite de laquelle le docteur Fieuzal fut impuissant à la tirer. Son agonie fut rapide et sinistre. Dans son château une vieille servante, maîtresse gaillarde, fit le vide, écarta le curé du village accouru, claqua la porte au nez de la parenté. Et Marguerite demeura seule, veillée par cette Gothon balzacienne. Seule, Dieu ! avec quelle fièvre aux tempes, quelle sueur d'agonie au front, quels déchirements dans ce corps chaud encore de tant de
(i) A. Poulet-Malassis, Papiers secrets et correspondance du second Empire... ; p. 36.
{2) Souvenirs d'un vieux Nantais... ; p. 234. (3) Frédéric Loliêe, La Fête impériale... ; p. 297.
caresses anciennes ! Seule, Margot-la-Rigoleuse, la dascadeuse de l'École militaire, l'intrépide soupeuse du Café Anglais et d'ailleurs ! Seule, oui, au milieu de ses splendeurs, de ses richesses, châtelaine damnée de ce domaine où son agonie râlait lugubrement dans le nocturne silence. Et, brusquement, la Mort la balaya (i). C'était le 23 novembre 1886. Le lendemain, tandis qu'on la mettait au dernier lit, ce lit de planches dures où la chair expie les mollesses de la vie, l'imprimeur tirait l'avis par lequel cette mémoire effacée se rappelait une suprême fois au souvenir déjà vacillant des vivants :
Vous êtes prié d'assister au convoi, service et enterrement de Madame Kulbach née Julie Lebœuf
Décédée le 23 novembre 1880, dans sa 46® année, en son château -de Villeneuve-sous-Dammartin (Seine-et-Marne).
Qui se feront à Paris le samedi, 27 courant, à midi très précis, en l'église de Saint-Pierre de Chaillot, sa paroisse.
On se réunira à l'Église.
De Profundis !
De la part de Monsieur Kulbach, son mari; de Monsieur Charles Lebœuf, son fils; de Monsieur et Madame Jules Lebœuf, ses frère et belle-sœur; de Mesdemoiselles Marguerite et Geneviève Lebœuf, ses nièces; de toute sa famille et de ses amis.
L'inhumation aura lieu au cimetière Montparnasse.
(i) « Marguerite Bellanger, cette belle créature inconsciente, est morte en Dieu en son château de Villeneuve. Elle s'appelait de son vrai nom Julie Lebœuf. Ses amants éconduits l'appelaient Julie la Vache, mais rien ne l'empêcha d'arriver triomphante à l'Empereur des Français. » Arsène Hous- SAYE, Les Confessions...; t. VI, p. 271.
Dans la 27^ division, à la 7^ ligne de la partie Ouest, sous le n^ i5 Nord, Marguerite Bellanger trouva l'abri d'une chapelle de famille. Bourgeoise petite chapelle ! Dans son sonore et glacial écho, à qui se penche sur elle comme sur une conque marine, il semble que, confusément et lointainement, gronde encore le joyeux éclat de rire de la haute noce impériale, dont une des dernières coryphées gît ici sous des couronnes fanées et des candélabres où la bougie a coulé son suif, comme dans ces soirs d'orgie où les lumières crépitent et meurent parmi les argenteries ternies des tables saccagées parTorgie morte...