PRÉFECTURE DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE
Extrait du registre des actes de naissance du huitième arrondissement de Paris.
Du 26 février 1864, à dix heures du matin.
Acte de naissance de Charles-Jules-Auguste-François-Marie, présenté et reconnu pour être du sexe masculin, né à Paris, rue des Vignes, 27, !e 24 du courant, à dix heures et demie du soir, fils de père et mère inconnus, le déclarant ayant affirmé, sur interpellation à lui faite, jgnorer les noms et domicile de cette dernière.
Déclaration faite devant nous, adjoint au maire du huitième arrondissement de Paris, délégué, officier de l'état-civil, par Claude-Mary- Charles-Fremy, docteur en médecine, chevalier de la Légion d'honneur, âgé de 47 ans, demeurant rue de Berlin, 9, présent à l'accouchement, assisté de Charles Giraud, artiste peintre, chevalier de la Légion d'honneur, âgé de 45 ans, rue du Centre, 17, et de Victor-Jean-François Mangnier, caissier, âgé de 29 ans, demeurant rue Richepance, 8^ lesquels, et le déclarant ont signé avec nous, après lecture faite.
Ch. Fremy Ch. Giraud J. Mangnier A. Grouvelle (i).
Il est bien certain qu'à la lecture de ce document on a la sensation de se trouver en présence de témoins qui jouent la comédie. Quoi ! ils sont là trois qui ignorent d'où vient Tenfant, qui est sa mère, tout en connaissant son domicile ? Et l'un de ces témoins est, précisément, un ami de la princesse Mathilde, un familier de son salon, Ch. Giraud, enfin, son peintre et caricaturiste ordinaire ! Et il ignore qu'au n° 2'y de la rue des Vignes habite Marguerite Bellanger, laquelle Bellanger est la maîtresse de l'Empereur ? A qui feront-ils croire cela? L'officier d'état civil, lui, n'en demande point davantage et il dresse l'acte. Qu'est-ce que cela veut dire? Il y a là, très évidemment, quelque chose de louche
(i) Souvenirs d'un vieux Nantais... ; p. 23o.
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et d'équivoque que, malheureusement, les autres documents qu'on possède n'éclaircissent pas.
On conçoit que, sur de pareilles données, les pamphlets ont eu beau jeu. Flairant la comédie ils ont crié à la comédie de la maternité, accusation assez généralement prise au sérieux (i), à la substitution d'enfant (2), et du texte de l'un d'eux, Les Courtisanes du second Empire, dans le fascicule spécialement consacré à Marguerite Bellanger, il apparaît clairement que Marguerite Bellanger endossa la maternité d'un enfant, qui, quelques heures auparavant, avait été apporté chez elle. Dans ses fausses Confessions, dont l'auteur lui fait écrire avec impudence : « Ceci, je l'ose dire sans prétention, est un livre d'histoire vraie, » dans ce livre plat et sot, elle avoue péremptoirement : « Eh bien, oui, j'étais enceinte et enceinte des œuvres de l'Empereur (3) », mais on sait ce qu'en vaut l'aune et nul moyen de tenir compte d'aussi belles révélations. L'acte ci-dessous peut faire incliner à la substitution d'enfant. Dans ce cas, on s'expliquerait, pour veiller à la réussite de l'intrigue, la présence du peintre Giraud, et l'absence du nom de la mère. Quel besoin, en effet, dès lors, de donnera l'enfant un nom dont il se pouvait passer ? Je le répète, j'émets là des hypothèses, dans l'impossibilité de recueillir une seule certitude. Mais, alors, d'où serait venu l'enfant? Ici, encore, sous le voile léger de Tallégorie, la publication Les Courtisanes du second Empire, précise : c'était le fils né de la liai-
(i) Frédéric Loliée, La Fête impériale... ; p. 297. (2) Marie Colombier, Mémoires ; Fin d'Empire... ; pp. 184, i35. > (3) Confessions de Marguerite Bellanger...; pp. 4, 191.
son de l'Empereur avec Mlle Valentine Haussmann, fille du fameux préfet de la Seine. Cette liaison n'avait pas échappé au monde de là cour. « Les méchantes langues osaient prétendre que le souverain avait à son endroit des sentiments particulièrement tendres (i). » Naturellement, on a protesté contre la supposition : « D'aimer à la regarder n'est pas un grand crime, et, bien sûr, notre Empereur n'en a pas commis d'autre pour elle, » dit une familière de la cour (2). La défense est molle et n'impose pas la conviction. N'empêche qu'un soir, à un bal des Tuileries, Mlle Valentine Haussmann, ayant, par mégarde, pris la place de Mme Oscar de Vallée (3), celle-ci lui dit assez aigrement: « Je vous cède la place, mademoiselle, car l'on voit bien que vous êtes la maîtresse ici (4). » Ce qui établit la liaison et réfute par la même occasion la supposition de la fausse maternité de Marguerite Bellanger au bénéfice d'un fils de Mlle Valentine Haussmann, c'est que le fils qu'elle eut de ses relations avec l'Empereur naquit près d'un an après celui de Margot, exactement le 26 janvier i865 (5). Ce fils, appelé Jules- Adrien, demanda, — pourquoi ? — le 20 décembre i883 à prendre le nom de Hadot. Je tiens de personnes, ayant connu particulièrement ce fils de Napoléon III, que ce changement de nom eut lieu par adoption.
(i) Paul GmiSTY et M. Quatrelles-l'Épine, Chronique parisienne des six derniers mois d'Empire... ; p. I23.
(2) Comtesse Stéphanie de Tascher de la Pagerie, Mon séjour aux Tuileries... ; t. II, p. 2o5.
(3) Les Courtisanes du second Empire... ; p. loo.
(4) Paul Ginisty et M. Quatrelles-l'Épine, Chronique parisienne des six derniers mois d'Empire... ; p. i23.
(5) Charles Nauroy, Les Secrets des Bonaparte... ; p. 45.
M. Hadot était trésorier-payeur général à Melun, et passait pour avoir épousé une maîtresse du duc de Morny. Quant à Mlle Valentine Haussmann, elle se maria le 23 février i865 (i) à Joseph-Maurice, vicomte de Pernetty, d'avec qui elle se sépara de corps le 21 juin i883, le divorce n'ayant été prononcé qu'au mois de janvier 1887. En février 1894, elle se remaria avec M. Georges Raynouard, et mourut en 1898, laissant de son premier mariage un fils, Charles-Eugène-Marie-Didier Pernetty, né à Neuilly-sur-Seine le 27 juin 1867 et disparu, en 1910, dans un accident de mer (2). Ces dates, sèches et nues, n'autorisent donc pas la confusion. Le fils de Marguerite Bellanger prit le nom de Charles Lebœuf, qui était celui de Margot, et fut élevé par une veuve, bijoutière rue des Moulins, et ensuite rue de Richelieu. Après la mort de sa mère, il se maria et, de ses rentes, obscurément et paisiblement, s'en fut vivre à Passy. Un imposteur, qui était camelot et mourut à l'Hôtel-Dieu, en 1902, crut pouvoir se dire le fils de Marguerite et de l'Empereur. A la vérité, son acte d'état civil le prouvait né, en légitime mariage, Marie-Joseph-Paul, de Charles-Casimir Bellanger et Pauline-Célestine Fosbender (3). Le vrai Bellanger, lui, ne demandait sur son nom que le silence et l'oubli.
Maintenant se pose la question : était-il le fils de l'Em-
(i) C'est la date donnée par M. Charles Nauroy, Les Secrets des Bona parte... ; p. 45. — M. Paul Ginisty et M. Quatrelles-l'Épine, dans leur Chronique parisienne des six derniers mois d'Empire... ; p. 127, indiquent celle du 14 mars i865.
(2) Paul Ginisty et M. Quatrelles-l'Épine, Chronique parisienne des six derniers mois d'Empire... ; p. 127.
(3) Intermédiaire des chercheurs et curieux^ n*» i33i, 20 janvier 1912, col. 802, 8o3.
pereur ? Un document capital demeure à cet égard^ trouvé en 1870, dans les papiers de FEmpereur, dans une enveloppe cachetée à l'N coui'onnée, portant la mention de la main de Napoléon III : Lettres à garder (i). De ces lettres, la première est adressée par Marguerite Bellanger à M. Devienne, premier Président de la Cour de Cassation. Ce fut lui qui fut chargé d'une enquête sur l'accouchement de Marguerite Bellanger, et, si l'enquête doit être contestée, de la négociation qui aboutit au désaveu, réel ou imposé, de la paternité de l'Empereur. M. Devienne alla trouver la belle, momentanément exilée, dans son Anjou natal. Il la trouva, paraît-il, en rustique déshabillé, dedans la ferme paternelle (2). De ce voyage il rapporta donc la lettre qui suit, et du texte de laquelle il est impossible de conclure si Margot joua la comédie de la maternité. Il est bien certain qu'elle a accouché, qu'elle a commis quelque fraude, — mais laquelle ? — et tout le reste est inintelligible. Je donne cette pièce qui laisse, une fois de plus, le champ libre aux hypothèses qu'on voudra faire.
(1) Papiers et correspondance de la famille impériale,.. ; t. II, p. 56.
(2) « M. Devienne a raconté lui-même, qu'arrivé certain jour, pour la signature de ces pièces, au village de Villebemier, en Anjou, et s'étant rendu au débotté dans la ferme où Margot abritait momentanément son importance, il la trouva en capeline grossière, sabots et jupon court, charmante ainsi, attablée, en compagnie de ses bonnes gens de parents, autour d'une soupe aux choux flanquée de pichets de cidre. Elle s'excusa de le recevoir en pareil lieu, le pria de retourner à Saumur, où elle irait le rejoindre le soir même, le conduisit avec force révérences jusqu'à sa voiture: « Bon voyage, monsieur le président, et à ce soir, à vos ordres. » Et, voyant que personne ne pouvant l'entendre, elle ajouta avec son sourire le plus explicite : « Et tu sais, mon vieux, tu vas me payer à souper ! » — Louis Beau, Le Figaro, 19 octobre 1870; Gaston Calmette, Le Figaro, 25 novembre 1886.
Monsieur,
Vous m'avez demandé compte de mes relations avec l'Empereur et, <}iioi qu'il m'en coûte, je veux vous dire toute la vérité. Il est terrible d'avouer que je l'ai trompé, moi qui lui dois tout; mais il a tant fait pour moi que je veux tout vous dire; je ne suis pas accouchée à sept mois, mais bien à neuf. Dites-lui bien que je lui en demande pardon.
J'ai, Monsieur, votre parole d'honneur que vous garderez cette lettre.
Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée (i).
Voici, maintenant, la lettre de Marguerite à l'Empereur. Elle est tout aussi ambiguë et on ne parvient pas à comprendre de quel genre de faute elle réclame le pardon :
Cher Seigneur,
Je ne vous ai pas écrit depuis mon départ, craignant de vous contrarier; mais, après la visite de M. Devienne, je crois devoir le faire, d'abord pour vous prier de ne pas me mépriser, car sans votre estime je ne sais ce que je deviendrais; ensuite pour vous demander pardon. J'ai été coupable, c'est vrai, mais je vous assure que j'étais dans le doute. Dites-moi, cher Seigneur, s'il est un moyen de racheter ma faute et je ne reculerai devant rien; si toute une vie de dévouement peut me rendre votre estime, la mienne vous appartient, et il n*est pas un sacrifice que vous me demandiez que je ne sois prête à accomplir. S'il faut, pour votre repos, que je m'exile et passe à l'étranger, dites un seul mot et je pars. Mon cœur est si pénétré de reconnaissance pour tout le bien que vous m'avez fait que souffrir pour vous serait bien du bonheur. Aussi la seule chose dont, à tout prix, je ne veux pas que vous doutiez, c'est de la sincérité et de la profondeur de mon amour pour vous.
(i) Papiers et correspondance de la famille impériale.,. ; t. I, p. 56, 57.
Aussi, je vous en supplie, répondez-moi quelques lignes pour me dire que vous me pardonnez. Mon adresse est : Madame Bellanger, rue de Launay, commune de Villebernier, près Saumur. En attendant votre réponse, cher Seigneur, recevez les adieux de votre toute dévouée, mais bien malheureuse
Marguerite (i).
Ces deux documents furent remis à l'Empereur par l'entremise du successeur de Mocquard, M. Etienne Conti, sénateur, conseiller d'État et chef du cabinet de Napoléon III , qui, naguère, avait comiquement encourru la disgrâce de Balzac désireux d'incognito (2), et qui mourut en 1872. Ce fut à M. Conti que M. Devienne écrivit :
Cour impériale de Paris.
Cabinet du Premier Président.
Paris, le 19 février 1868.
Monsieur le Conseiller d'État, Je vous serai très reconnaissant si vous voulez bien remettre ma lettre ci-jointe à Sa Majesté.
Veuillez agréer, avec mes excuses, l'expression de mes sentiments de haute considération.
Le premier président, Devienne (3).
La situation de M. Adrien-Marie Devienne, à cette époque, était considérable. Né à Lyon le 2 février 1802, il était entré
(i) Papiers et correspondance de la famille impériale...; t. II, pp. Sy, 60.
(2) D'Ajaccio, où il passait, Balzac écrivait, le i" avril i838, à Mme Hanska, à Wierzchownia (Ukraine) : « Il m'est arrivé le malheur d'être reconnu par un maudit étudiant en droit de Paris, qui est revenu se faire avocat dans sa patrie et qui m'avait vu à Paris. De là un article dans le journal de la Corse. Et moi qui voulais tenir mon voyage à peu près secret ! Hélas ! Hélas I Quel ennui! » — L'article en question avait paru le 3i mai précédent. — H. de Balzac, Lettres à l'Étrangère ; 1 833-1 842 ; Paris, s. d., in-8, t. I, p. 471.
(3) Papiers et correspondances de la famille impériale... ; t. I, p. 58.