I. Uémoirti d'OuirfTombe^ p
cours pour rouverturc des Chambres, où il annonce positivement Tarrivée des Français. Nous les verrons peut-être en allant à Ostende, mais je ne le désire pas, car, n'étant pas avec eux, leur vue me ferait bien du mal. »
Son séjour en Angleterre ne parait pas produire les résultats qu'en attendait sa mère : Depuis qu*il y est, il a ce le spleen » et voit « tout en noir >». Quelle sera sa destinée ? Quelle noble tâche pourra-t-il remplir en ce monde ? « Vous me parlez de mon nom ? Hélas ! C'est un fardeau de plus quand on ne peut le faire valoir I » S'il ne peut le faire valoir, il ne veut pas du moins Thumilier, devant ceux qui affectent de ne le plus connaître : « L*âutre soir, j'étais chez H. Webster, le fils de Lady IIolland,et j'y ai rencontré M. de Talleyrand. Il n'a pas eu l'air de me voir ; et, moi aussi, j'ai fait comme si je ne savais pas qui il était. 11 était auprès de LadyTankerville et j*ai été exprès causer avec elle pour qu'on ne crût pas que j'étais embarrassé de sa présence.» {Lettre du 23 mars 1833,) Ce nom, que tant d'autres Français semblent ignorer comme l'ex Grand-Chambellan de l'Empereur, tout le monde, ne semble-t-il pas redouter qu'on en réveille le souvenir? Aussi, malgré son découragement, ne peut-il approuver la « misanthropie » de sa mère : « Vous vous plaignez do l'injustice des hommes ; et, moi, j'ose dire que vous avez lort de vous en plaindre. Comment les Français se souviendraient-ils de nous, quand nous-mêmes, nous avons tâché, pendant quinze ans, de nous faire oublier; quand, pendant quinze ans, le seul mobile des actions de tous les membres de ma famille a été la peur de se compromettre et qu'ils ont évité toute occasion do se montrer, tout moyen de se rappeler publiquement au souvenir du peuple?» {Lettre du dO juillet,) La reine Ilortense ne se plaint pas seulement de l'injustice des hommes ; elle se plaint de sa pauvreté ; et son fils, sachant bien qu'elle en souffre pour lui, ose encore lui reprocher doucement de se créer de tels soucis : « Ce n'est pas la fortune qui rend indépendant, c'est le caractère. S'il fallait vendre tous mes
objets de luxe, qui se bornent à mes chevaux et travailler pour vivre, je me trouverais aussi heureux et aussi indé^ .pendant. »
Louis-Napoléon rentre à Arenenberg, où, à son intention, sa mère a invité quelques amis. Parmi eux se trouve M. Vieillard, ancien capitaine d'artillerie, joignant, comme beaucoup d*homraes de sa génération, de solides principes républicains à une dévotion exaltée pour la mémoire de TEmpereur. Le roi Louis, qui Testimait fort, Tavait nommé gouverneur du prince Napoléon ; par celui-ci il a connu son frère, pour lequel il s*est pris aussitôt d*une respectueuse affection. Il venait d*épouser une jeune veuve, M">* Dufresne, que la mauvaise santé de son premier mari avait forcée de passer plusieurs hivers & Rome, où la duchesse de Saint-Leu lui avait fait autrefois le plus aimable accueil. M"* Vieillard se trouvait avec son mari à Arenenberg, où désormais elle raccompagnera toujours. Nous avons entre les mains les lettres où elle donnait ses premières impressions sur les hôtes de la villa et sur la vie qu'on y menait : « Plus on voit la Reine, écrivait-elle, plus on la trouve admirable de bonlé, de gr&cc et de goût, enGn de tout ce qui compose la femme aimable. » (Lettre du 6 août 1833.) « Le Prince est excellent et joint beaucoup de raison, des goûts solides à une sorte de naïveté qui est charmante. La Reine est la perfection. Elle a une bienveillance, une grûce dont rien n*approche, et personne ne peut la voir sans être charmé de ses manières, m (Lettre du 15 aoûi). Un peu plus tard, elle dira encore : « Le prince est si bon ! si attachant 1 »
Pour célébrer la fêle de son Qls (25 août), la reine llortcnsc organise une modeste fête, à laquelle sont conviées quelques dames de Constance : « On a d'abord tiré une loterie, avec une centaine de lots, dont le plus précieux était une charmante aquarelle de la Reine, puis on a dansé, on a soupe, on a dansé encore, et cela s*est terminé, fort tard, par un cotillon, à la On duquel on a parcouru toutes les pièces du rez-de-chaussée. »
Après un hiver sludieusemenl employé, le prince Louis
doit partir pour Thoune, où l'appelle son service militaire.
Les tendres soins que vient de lui prodiguer sa mère ont
encore augmenté son affection pour elle ; et il cherche à la
consoler de cette nouvelle séparation, ^n lui montrant le
chagrin qu'il en éprouve lui-mômc. Le il avril 1834, ses
chevaux le conduisent à Slein, où, pour continuer sa roule,
il prendra une voiture publique. De là, quelques heures à
peine après lui avoir fait ses adieux, il lui envoie déjà ce
billet : « Nous voici à Stein ; je ne puis laisser partir le
cocher, sans vous embrasser encore, en vous exprimant
tout mon attachement. » Dès le lendemain, il lui écrit : « H
suffit que je m'éloigne quelques jours de vous pour que je
désire tout de suite m'en rapprocher de nouveau. » Et, deux
jours après : « 11 me faut plus de courage pour vous quitter
que pour affronter un danger. »
A Thoune, le prince reçoit une lettre de M. Vieillard, lui donnant la nouvelle suivante : « Votre nom, je veux dire le nom de Bonaparte, a été prononcé à Lyon. Et, parmi les Bonaparte, c'est votre oncle Lucien qu'on a été choisir pour en faire un consul républicain ! Qu'en dites-vous, vous qui le connaissez? » {Lettrée du 20 avril.) A la môme époque, la reine lui fait connaître un projet que plusieurs de ses amis ont formé, qu'ils travaillent à réaliser. Apprenant qu'on cherchait à marier la reine du Portugal, Dona Maria, ils ont mis son nom en avant. Informé de ces démarches, qu'il n'a jamais autorisées, le prince écrit aussitôt à la reine : a Je ne veux pas courir toute l'Europe, en vendant ma vie au plus offrant. J'ai déjà servi l'Italie, la Suisse; et pourtant je ne suis que français. Je veux vivre et mourir tel. Si ma patrie me repousse, je resterai citoyen d'un pays libre, et je n'irai pas épouser une femme inconnue, pour posséder un trône au milieu d'une nation à laquelle je serais complètement étranger et pour laquelle je n'aurais rien fait! » Ses ingénieux amis lui font sans doute valoir, pour le décider, que ce modeste trône lui servirait peut-être de marchepied,
qu'il pourrait « passer du Tagc au Mançanarès cl, plus tard, A la Seine ». Ce beau plan le fait sourire : « Le chemin est trop détourné ; j*aime mieux la ligne droite. »
Mais, À défaut de ce mariage, n'en pourrait-il faire un autre? On a songé pour lui à Tune de ses cousines, fille du prince Eugène ; la santé délicate de cette princesse fait abandonner cette idée, avant même qu'elle soit Tobjet d'aucune ouverture... L'année suivante, le roi Jérôme étant à Lausanne, Louis-Napoléon va lui faire une visite; pn^s de lui, il voit sa fille, la princesse Mathilde ; il la trouve ce charmante » et avoue à sa mère que, sans en être positivement amoureux, il serait « heureux de l'avoir pour femme. » La reine lloxtense, qui désire si vivemeht être grand'mère, ne serait pas moins heureuse de l'avoir pour belle-fille.
Le roi Louis, quMl a fallu consulter, s'effraye de la ruineuse prodigalité do son frère ; il ne s'oppose pourtant pas à ce que la demande soit faite. Mais un grand deuil, atteignant la famille de l'Empereur, oblige à l'ajourner : Madame-Mère vient de mourir!.^. De tous les siens, à qui elle inspirait une égale vénération, nul ne parait la regretter plus vivement que Louis -Napoléon : « Ce n'est pas seulement comme petit-fils, écrit-il le 14 février 183G, que je verse des larmes sur sa mort. C'est aussi en pensant qu'elle était mère de l'Empereur que je déplore cette perte irréparable... Une seule idée me console ; c'est de penser que, si elle me voit du haut des cieux et qu'elle lise dans mon cœur, elle y verra tant d'attachement pour mes parents, tant de vénération pour sa mémoire et pour celle de l'Empereur, enfin, j'ose le dire, tant d'amour du bien qu'elle dira : « J^ai un petit-fils digne de porter le grand nom que son père lui a laissé intact*. »
i. Six inoii aiiparavAul, Louli-Napoléoii avait écrit à Madauie-Mèrv : m \\ii cUt'Te grand-iuaiiinii... La lettre* que Tout avei adressée derniéreuienl A 111.1 iinre m'a fait un bien grand plaiiiir... Vous devet penser «|uelle d«»ure iiiipre^^ion je di»i^ ressentir de la liénédirlion de la lu^rc de rEiii|>ert'iir, umi «pu vénère I KuipfTvur cuuiiue uu Dieu et qui |>orle le culte le plus Mcré à sa lucuioire... *
princes, veut les enlever. S'étant procuré des passeports anglais, elle court les rejoindre à Forli. En y arrivant elle apprend que Talné de ses fils vient d'y mourir, que le second lui-même est malade. Dès que le prince Louis est en état de partir, elle Temmène, et, le dérobant par des prodiges d'adresse aux recherches actives de la police autrichienne, elle arrive avec lui jusqu'en France, jusqu'à Paris, sans que leur incognito soit tnihi.
La reine Hortenso, ou plutôt « la duchesse de Saint-Leu » se présente aux Tuileries ; elle y reçoit bon accueil ; elle y obtient de traverser la France pour rentrer en Suisse, après avoir été se reposer, pendant quelques semaines, en Angleterre. Louis-Napoléon, — que sa mère voulait détourner de cette démarche, en prévoyant l'insuccès, — écrit au roi pour solliciter la faveur de servir la France, à quelque rang que ce soit. Cette faveur lui sera peut-être accordée, un jour ; M. Casimir-Perier le fait du moins espérer à la Reine, en y mettant toutefois une condition : le prince quitterait son nom, trop mal vu de TEurope,— que la France est tenue de ménager, car elle est divisée en trop de partis pour pou* voir affronter la guerre... Quitter son nom ? Le prince s'indigne qu'on ose le lui demander : « Vous aviez raison, ma mère, dit-il à la Reine, ne songeons plus à rien de tout cela ; et retournons dans notre retraite* ! »
Ne lui sera-t-elle pas dure, cette retraite, et plus dure que jamais, les chimères qu'il y caressait autrefois s'étant si misérablement évanouies, le frère bien aimé, dont il y retrouvera partout le souvenir, ne pouvant plus recevoir la confidence de ses tristesses, et l'en consoler, en s'y associant? La reine, qui n'a plus que lui à aimer, s'en inquiète. Aussi est-ce pour elle une grande joie quand quelque visite imprévue vient animer, pour un moment, la solitude d'Arenenberg.
1. Chapitre des Mémoires de la Reine, publié par elle en 1835, tous ce titre î La reine Hor tente en Italie^ en France et en Angleterre^ pendant Vannée 1831.
Pou après son retour, clic avait la vive satisfaction d*y recevoir M"** Récamier, qu'elle aimait beaucoup, et M. de Chateaubriand pour le talent duquel son fils avait la plus grande admiration. Tous deux passèrent près de la reine cl du prince une journée entière, que celui-ci ne devait jamais oublier. Quelle impression ses hôtes d'un jour avaient-ils emportée de lui-même? L'un et l'autre Tout notée dans leurs mémoires. M"* Récamier Tavait trouvé « poli, distingué, taciturne ». M. de Chateaubriand, qui avait eu avec lui un long téte-à-tète, écrivait : « Le prince Louis est un jeune homme studieux, instruit, plein d'honneur et naturellement grave. »
Entr-c le neveu de TEmpereur et le champion découragé du droit divin, les relations continuent ; une correspondance s'engage. Soucieux de sa dignité, sachant ménager également celle de l'illustre vieillard, Louis-Napoléon lui écrit : M Si notre manière de voir diffère, nos souhaits pour le bonheur de la France se confondent. » Et, très sensible aux compliments, pleins « de tact et d'esprit » qu'il reçoit d'Arencnberg, Chateaubriand remarque, avec une souriante amertume, que les princes auxquels il avait voué sa vie n'ont jamais su lui en dire autant '.
Après cette entrevue, qui Tavait puissamment distrait quelques heures, Louis-Napoléon était retombé, — de plus haut, — dans sa morne tristesse. Pour l'en arracher, la reine Uortense compte sur la secousse d'un voyage. Le roi Joseph manifestant le désir de le voir à Londres, le prince Louis se rend à son appel, mais sans se presser, en commençant par faire plusieurs étapes en Belgique. De Bruxelles il écrit, le 14 novembre, à sa mère : « Nous avons visité hier le champ de bataille de Waterloo. Vous concevez tout ce que j'ai dû éprouver, en voyant Pendroit où le sort de la France s'est décidé et où l'étoile de l'Empereur s'est éteinte pour jamais... Le roi Léopold a prononcé un dis-