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Mémoiru sur la Rê'mt Horiente, t IV, p

LOUlS-NAPOLÊON ET SON PÈRE 23

nôccssniro pour sos ôtudes ; le docteur Gonnoau en avait une dont il no se servait jamais : le petit prince avait trouv6 tout naturel de la prendre au docteur pour la remettre à Tôtudiant... Voir une main tendue sans y rien mettre, et faire des économies, il était déjà, il devait être toujours incapable d'un tel effort.

Une occasion se présenta bientôt où cette constante divergence entre les velléités généreuses du prince et les résolutions positives du roi Louis devait se manifester nettement... Étrange coïncidence I En 1877 la Russie et la Turquie étaient en guerre; le Prince Impérial, impatient de voir le feu, désirait ardemment faire campagne avec Tarmée russe; on Ten détourna, non sans peine, en invoquant des considérations politiques, qu'on ne put, hélas I lui opposer, plus tard, pour Tempécher d'aller se battre au Zululand : c'est dans des circonstances analogues, en s'enrôlant sous la drapeau russe pour guerroyer contre les Turcs, que son père avait tenté, sans pouvoir l'obtenir davantage, de faire ses premières armes. Le 19 janvier 1829 il écrivit au roi Louis :

Mon cher papa, j*ai pris ud grand parti, que, j*e8père, tous ne désapprouTcrei pas; il est trop beau et trop noble. Permettex qae je TOUS le dise, à vous que j^aime de tout mon cceur et qu'avant tout je demande votre permission. Je désire, au delà de toute expression, faire, au printemps prochain, la campagne contre les Turcs, étant comme volontaire dans Tarmée russe. Maman, à qui j'en ai parlé, a beaucoup balancé, mais sentant combien cela pouvait m'étre utile, elle a consenti entièrement. L'empereur serait, d'après ce que maman a pu juger par ses relations avec elle, très bien pour moi ; je serai sans doute dans son état-major. Maman choisirait, pour m'accompogner, un ancien militaire. EnAn je ferais quelque chose de digne de vous! Si vous consentes tout ira à merveille et maman s^occuiiora de faire les démarches auprès de l'Empereur. Ah ! mon cher Papa, penses que vous n'aviei pas encore mon âge et que déjà vous vous étiez couvert de gloire I En faisant cette campagne comme volontaire, (ce qui ne m'engage à rien) j'aurai l'avantage de m'instniire parfaitement, de montrer au monde le courage que j'ai reçu de vous, en naissant, et de m^attirer par là l'intérêt général. Ma tante, la grande-duchesse de Bade, à laquelle j'en avait parlé,

il y a quelques mois, m*avait bien engagé à tous en demander la permission, disant que c'était une action bien digne de quelqu^un qui est votre flis.

Enfin, mon cher Papa, répondez-moi, je tous en prie, le plus tôt possible. Pensez que je désire tellement faire cette campagne qae si vous ne me donniez pas votre consentement, et votre bénédiction avant de partir, j'en mourrais de chagrin.

• Adieu, mon cher Papa, je vous en prie encore, au nom de ce que TOUS avez de plus cher^ permettez-moi de me rendre digne de mon nom*

Le roi lui répondit :

Je me doutais bien que les grandes victoires des Russes sur les barbares musulmans éveilleraient ton ardeur guerrière. Mais tu as tant d*esprit et d'heureuses qualités qu*un peu de réflexion te calmera entièrement. En efl'et, mon ami, rien n*est plus beau que la gloire militaire. Savoir que son nom est partout répété, commander absolument et disposer d*un grand nombre de ses semblables, voir, sous ses yeux et dans un vaste champ, se changer la destinée des peuples et des États, et cela dans un instant et par TefTet des plus savantes combinaisons, tout cela est sans doute beau et attrayant et doit exalter Timagination de tout jeune homme bien né ; mais malheureusement il y a une vérité bien certaine et tout aussi contraire & cette noble exaltation, c'est que la guerre, hors le cas de légitime défense, c'est-à-dire si elle n'est pas faite pour le salut de sa patrie et la défense de ses foyers, n'est qu'une barbarie, qu'une férocité, qui ne se distingue de celle des sauvages et des bétes féroces que par plus d'art, de fausseté et de futilité dans son but...

En voilà assez sur ce chapitre. Je ne veux conclure de tout ceci que ce que je t'ai dit souvent, savoir : Qu'on ru doil faire la guerre que pour son pays. Ceux qui agissent autrement sont des aventuriers, des ambitieux, ou des méchants, pour ne pas dire plus.

Ma santé n'est pas bonne...

Si dur que lui fut le refus de son père, le prince raccucillit, comme il accueillait ses remontrances et ses critiques, avec une respectueuse soumission. Une lettre, qu'il lui adressait le 3 mars suivant, se terminait ainsi : « Adieu, mon cher Papa, croyez à mon sincère attachement; je vous en ai donné une véritable preuve, en renonçant à mon projet; car

si je ne VOUS avais pas tant aimé, je n^aurais pas pu résister au désir de l^accomplir même contre votre volonté. » Et, le 21 avril : «...J'ai aujourd'hui vingt-et-un ans; je suis majeur; mais je n*y vois qu'une raison de plus pour toujours vous obéir, et, suivant vos conseils, me rendre digne de vous. Je ne puis mieux employer cette journée qu'en écrivant à mon cher père pour l'assurer de nouveau de mon sincère attachement et de ma tendre reconnaissance. »

11 s'est remis au travail, attendant une autre occasion d'employer son énergie, son courage à quelque noble cause. En apprenant la révolution de 1830, il croit un moment pouvoir les consacrer à la cause nationale, en la servant sous n'importe quel titre. Cette illusion dure peu : le Gouvernement de Juillet semble résolu à traiter les Bonaparte, comme les traitait la Restauration, en ennemis.

Mais, entraînée par l'exemple de la France, l'Italie fermcntcàson tour. Elleaussi voudrait secouer le joug de 1815, dont bien plus durement que la France, elle a senti le poids. Regrettant ces administrateurs éclairés, ces institutions démocratiques auxquelles lavait habituée le régime napoléonien et qu'elle a appréciées surtout en les perdant, elle avait espéré que la France de juillet, la France du drapeau tricolore l'aiderait aies reconquérir. Privée de son appui, si ce n*est de ses vagues encouragements, elle avait déjà Tambition de fare dà se. .. Combattre la domination autrichienne avec les Italiens qui se disent symfKithiques à la France, sympathiques au souvenir de TEmpereur, prêts à restaurer une partie de son œuvre ; faire une première brèche à ce régime de 1815, dont leur famille avait eu tant à souffrir, c'était pour le Prince Louis et son frère Napoléon une tentation trop forte : ils y cédèrent et se rendirent à Tappeldes bandes mal organisées, mal armées, des Constitutionnels.

Pour mieux comprendre une aussi téméraire entreprise, un pareil élan d*enthousiasme irréfléchi, il faut se reporter à cette époque, si différente de la nôtre. Ahl oui, Gambetta eut bien raison de le dire : « Les temps héroïques sont

passés. » Mais, vers 1830, c'étaient leurs beaux jours. Moins raisonnables, moins pratiques qu*à cette heure, les jeunes gens se passionnaient pour les nations plus ou moins opprimées ; ceux-ci pour la Grèce, où avaient couru bien des Français, où le Prince Paul (second fils de Lucien) était allé mourir; ceux-là pour la Pologne; d'autres enfin pour rilalie, où plusieurs de nos compatriotes avaient risqué leur vie... Et tel était alors le fougueux entrain des plus pacifiques que les querelles littéraires elles-mêmes avaient un air de guerre sainte, et les chevaliers du romantisme une ferveur de Croisés.

Les patriotes italiens furent aisément vmncus. Avant leur dispersion, les deux princes, — comme nous le rappelerons avec plus de détail, en parlant de la Reine Hortense, — avaient dû se séparer d*cux. L*alné, Napoléon, forcé de s'arrêter à Forli, y était mort d'une rougeole aggravée par les fatigues de cette courte campagne. Du moins Tavait-on écrit à sa famille. Était-ce un pieux mensonge, comme on Ta dit souvent, comme M. le baron Larrey le déclarait encore récemment dans son bel ouvrage sur Madame-Mère * f Cette fin, qui eut honoré son frère et lui-même, en prouvant qu'ils avaient fait vaillamment leur devoir de soldats, pourquoi le prince Louis Teût-il dissimulée ? Son père, le sommant de lui dire la vérité, il n'aurait pas osélalui taire. Or, le 24 mars 1831, après quelques remontrances sur Taventure dans laquelle il s'était jetée, le roi lui écrivait : « Je te demande deux choses, à peine arrivé à Constance : l^Tous les détails possibles sur votre fatale escapade; 2'' Id., sur les derniers moments de ton frère. A-t-il eu réellement la rougeole? Est-il sûr que sa fin n'a pas été avancée? etc., etc. Est-il mort dans tes bras? Adieu, mon ami, aie du courage et de la fermeté. C'est le moment d'en montrer pour toi et pour ta mère. » A cette question, le prince répondait, de Londres : « Je ne vous parle

i. m II avait été tué à la tète des partisani quil commandait. On dut cacher la vérité à ta grand-môre. On lui fit croire qu*il avait succombé Â la rougeole. ■ Madame-Mère, t. II, p. 3TI.

pas des événemcnls passés, leur souvenir seul est un supplice pour moi. Mais quant au soupçon que vous me témoignez qu*on ait accéléré les jours de mon malheureux frère, croyez bien que si un crime aussi atroce avait été commis, j'aurais bien su trouver Tauteur et en tirer une vengeance éclatante. Le médecin qui a soigné mon frère est M. Versari. Il devait faire imprimer un récit détaillé de la maladie de Napoléon : vous pourriez lui écrire, pour qu*il vous l'envoy&t. Ah ! mon cher Papa, que ce monde est cruel I On n'y vit que pour souffrir et voir souffrir les autres. Je ne conçois vraiment pas comment j*ai pu survivre à mon frère, le seul ami que j'eusse en ce monde, le seul avec lequel j'aurais pu me consoler de tous les malheurs possibles. Mais je n'oublie pas pourtant qu'il me reste encore un père que j'aime tendrement et une excellente mère. »

En rentrant à Arenenberg, il éprouve « une vive émotion » : la vue des portraits de Napoléon, de son cheval, de sa montre, envoyée par son père, le fait « beaucoup pleurer »; il a toujours sous les yeux les traits de ce frère chéri, « comme son souvenir dans le cœur. » {Lettre du 22 août.) Mais cette mort imprévue laisse à régler des questions d'intérêt matériel. A une lettre do son père sur ce sujet, qui lui répugne, le prince Louis n'a fait nulle réponse. Le roi en exigeant une, il lui écrit : « Hélas! puisqu*il faut s'occuper d'un sujet aussi triste que l'héritage de mon pauvre frère, je vous dirai que je trouve très bien ce que vous avez fait, que naturellement notre premier soin doit être de remplir ses intentions, en payant tout ce qu'il avait commandé; et, quant à moi, je ne tiens nullement A de l'argent qui me vient d'une source aussi malheureuse. Ce à quoi je tiens, c'est A tout ce qui lui appartenait. Si vous voulez m'envoyer tout ce que vous ne voudrez pas conserver comme souvenir de lui, vous me ferez plaisir. » {Lettre du ai août i83i.)

A sa belle-sœur, la princesse Charlotte, il avait écrit, deux jours auparavant : « J'ai perdu Tétre que j'aimais le mieux

sur cette terre. Depuis qu*il n'est plus, il faut que je me force pour n*étre pas indifférent à tout. Je n'éprouvais pas un désir, je ne formais pas un projet sans que mon frère entr&t pour moitié dans toutes mes idées »... Qui pourrait remplacer pour lui ce conQdent, cet unique ami ? Pour la première fois il songe au mariage et s'en ouvre à son père. « J'ai tellement besoin d'affection que si je trouvais une femme qui me plût et qui convint à ma famille je ne balancerais pas à l'épouser. Ainsi, mon cher papa, donnez-moi là-dessus vos conseils. » {Lettre du i5 décembre 1831.)

Quels furent ces conseils ? Nous ne le savons pas positivement, n'ayant pas retrouvé la lettre qui devait les contenir : nous pouvons toutefois le deviner, par la recommandation que, consulté de nouveau sur ce sujet par son fils, il devait lui adresser, quelques années plus tard, de faire uniquement un mariage de raison : « Tu me consoles en disant que tu n'es pas amoureux. C'est une chose essentielle pour bien choisir quand on veut se marier, c'està-dire pour éviter les malheurs trop communs dans cet état. Tu vois, diaprés ce qui se passe, que nous sommes pauvres malgré ce qu'a publié la fausse renommée... »

Ne trouvant pas la femme qui pût « lui plaire et convenir à sa famille », le prince Louis cherche à se consoler de ses chagrins par le travail. Il écrit les Rêveries politiques, dont l'épigraphe, empruntée à Montesquieu, résume la doctrine de toute sa vie : « Le peuple, qui a la souveraine puissance, doit faire par lui-même tout ce qu'il peut faire, et ce qu'il ne peut pas bien faire, il faut qu'il le fasse par ses ministres. » Puis il reprend, à l'École d'artillerie de Thoune, ses études interrompues. Le 30 avril 1832, le petit conseil de Thurgovie, « dans le désir de prouver combien il honore l'esprit de générosité de M"* la duchesse de Saint- Leu et de sa famille » décerne au prince Louis Napoléon «c le droit de bourgeoisie honoraire du canton. »

L'année suivante, le prince se rend en Angleterre, où le

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comte de SurvilHcrs» c*esUà-dirc le roi Joseph, -^ devenu depuis la mort du duc de Reichstadt le chef de la famille Bonaparte, — a désiré s'entretenir avec lui. Il a pour compagnon de voyage, le jeune comte Aresc, fort galant homme, avec lequel il est lié depuis dix ans, qui lui donnera jusqu*à son dernier jour les preuves du dévouement le plus solide et le plus désintéressé.

Le roi Louis, n'approuvant ni les idées du prince, ni son voyage en Angleterre, ni les conditions dans lesquelles il le fait; et, sans lé connaître, ayant contre le jeune Arese d'injustes préventions, voudrait que son ûls s'en séparât brusquement. Pour la première fois le prince regimbe contre les exigences paternelles. Pour son compte il a subi, il continuera de subir, sans récriminations, toutes les critiques et toutes les semonces qui lui viendront de Florence; mais vouloir qu*il blesse, qu'il humilie de la sorte, et sans motifs, un ami sûr, c'est trop lui demander :

U in*est Traiment bien pénible, — répond-il, le 10 mai 1S33, — de TOUS Yoir, à toot propos, irrite conlre moi, soit qoe je hasarde d'exprimer ce que je pense, soit que, par désir de distraction, je passe d'un pays dans un autre.. Je suis Tenu ici pourvoir mon oncle Joseph. ^*ayant pas d*autre personne près de moi, j*ai emmené le comte Arese, et, si vous voules consulter la lettre que je vous ai écrite lors de mon départ de Suisse, vous verrei que je vous le nommais en toutes lettres. Ce jeune homme est d*une des premières familles de Milan. Il est très calme, d*un caractère très sûr et, de plus, il m*est très attaché, et je Taime beaucoup. Vous devet concevoir que je dois être un peu peiné lorsqu*après vous avoir nommé, il y a six mois, mon compagnon de voyage, vous m'ordonnes tout à coup de renvoyer une personne que j^afTectionne, et cela sur de faux rapports qui vous auront été faits. Songex, mon père, que j*ai vingt-cinq ans, que je ne suis plus un enfant. Mais pourtiut je suis jeune, et, — toujours sur une terre étrangère, — il me faudrait réprimer tout sentiment noble, faire abstraction de mes opinions, sans même pouvoir avoir un ami ! Vous convieodres que c est un arrêt un peu dur À subir.

Le roi Louis, peu accoutumé à un tel langage, en est blessé. 11 boude son ûls et reste près de trois mois sans lui

écrire. 11 s'y décide pourtant, au commencement de juillet; et, d*Ârcnenberg, où il est rentré, le prince Ten remercie avec effusion : « Vax éprouvé un grand plaisir en recevant votre lettre ; car il y avait si longtemps que n^avais reçu de vos nouvelles que j*en étais vraiment peiné. Je vous en supplie, mon cher papa, ne vous f&chez jamais contre moi, cela me cause trop de chagrin. Je suis jeune, j'ai une position difficile et ennuyeuse. Pardonnez-moi si je diffère quelquefois de vos opinions, et faites-moi alors vos reproches, mais sans me punir en ne m'écrivant plus. Seul ici, avec ma mère, n'ayant d'autres liens que ceux qui m'attachent à vous, obligé de passer ma jeunesse sans amis, sans patrie, je t&che de me distraire, en m'occupant de choses sérieuses... » {Lettre du QjuUlet 1833.)

Quelles sont ces choses sérieuses dont il s'occupe ? Il l'indique avec quelque détail. 11 étudie surtout la vie, les œuvres de Napoléon, pour lequel son enthousiaste ferveur augmente tous les jours, puis les institutions politiques et militaires de la Suisse, dont il essaye d'écrire sommairement l'histoire.

Ce dernier travail » — où de toutes les conceptions de l'Empereur le prince fait un éloge sans réserve, — est achevé ; il est publié ; et le 14 août, Louis-Napoléon, comptant bien obtenir enfin sa difficile approbation en annonce à son père le prochain envoi :

lion cher papa,

J*ai fait imprimer une petite brochure sur la Suisse, j 'espère que cela ne vous aura pas déplu... En parlant de Pacte de médiation, j*ai été amené à parler de la politique de TEmpereur, et, en voulant prouver qu*il avait bien fait de placer ses frères sur des trônes étrangers plutôt que d*aatres, je m'exprime ainsi : « Mon père, en Hollande, fut un exemple frappant de ce que j'avance. Si Tempcreur Napoléon eut nommé un général français, au lieu de son frère, en 1810, les Hollandais se fussent battus contre la France. Mon père, au contraire, ne croyant pouvoir concilier les intérêts du peuple qu'il était appelé à gouverner avec ceux de la France, préféra perdre son royaume plutôt que d'aller contre sa conscience ou contre son frère.

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L^lii^loire nous ofTro rarement un pareil exemple do detintéressement et de loyauUS. n J'espère, mon cher papa, que ce Jugement de ma part sur Totre conduite ne vous déplaira pas, et que tous trou- Terez naturel que je défende ce que j*ai de plus cher au monde» Totre réputation et celle de TËmpereur.

Non, son père ne le trouve pas naturel, et un tel hom* mage nç lui plalt pas. Il se borne à en marquer son déplai* sir d'un mot, attendant pour le motiver d*avoir lu complètement la brochure. Le pauvre prince est découragé d'avoir si mal réussi : « J*ai peut-être eu tort, comme vous le dites, de no pas vous prévenir d*avance ; mais je croyais être sûr de ne pas vous contrarier en mettant une seule phrase à votre éloge. Si j'avais voulu expliquer au long votre conduite et votre politique, certes je ne Taurais pas fait sans vous consulter. » {Lettre du 2 septembre.)

Dix jours après, le roi Louis envoie Tappréciation motivée qu'il a promise. Son fils, ce ayant assez de mérite pour supporter la vérité, » il ne la lui ménage pas. Laissant de côté les nombreuses critiques de forme et de détails qu'il lui adresse, nous indiquerons seulement ses deux griefs les plus graves :

La politique du chef do ta famille, d*un homme tel que l'Empereur, doit-elle être jugée légèrement par un jeune homme de ringtquatre ans, surtout quand ce jeune homme est son neveu T Je t*ai déjà écrit que je n'approuvais pas ce que tu as publié sur les motifs de ma conduite. Tu aurais dû, pour toutes sortes de raisons, me consulter, ou, du moins, consulter mes documents de la Hollande... Faire autrement, c'est non seulement me manquer, mais te manquer à toi-même.

En quoi ces documents auraient-ils pu modifier le jugement du prince sur son père? Prouvaient-ils donc que celui-ci avait abdiqué par caprice? Qu*il n*avait pas, en le faisant, donné « un rare exemple de désintéressement et de loyauté? m... Mais, cette question personnelle réglée, le roi Louis touche un autre point, d'un ordre plus général :

Page 26, je lis les lignes suivantes : « Le peuple, qui est le plus fort et le plus juste de tous les partis^ le peuple qui abhorre autant les excès que l'esclavage, le peuple qu'on ne peut corrompre et qui a toujours le sentiment de ce qui lui convient,.. » Je suis fAchë de te le dire, mon ami, mais ces lignes contiennent autant de faussetés que de mots. Pour moi, je crois qu'on pourrait plus raisonnablement rédiger ce passage de ton livre de la manière suivante : « Le peuple, le plus fort, mais souvent le plus ir\juste de tous les partis, le peuple si enclin aux excès, qui se laisse si facilement porter à Vesclavage, que l'on corrompt si facilement, et qui a si rarement le sentiment de ce qui lui convient.., »

Un de ces Bonaparte qui devaient tout au peuple pouvait-il reprocher à un autre Bonaparte, en attendant tout, de ne pas le déclarer dépourvu de toute justice et de tout bon sens?... Cette lettre si sévère se terminait ainsi :

Voilà, mon cher ami, les observations que j*ai à te faire sur ton ouvrage. Il m'aurait fait bien plus plaisir si je n*y avais pas remarqué les incohérences, les choses hasardées et même inconvenantes que je t'ai rapportées. Je te prie d*y faire attention pour Tavcnir ; sans cela tu iras, sans t*en douter, contre ton but, qui ne peut être que de soutenir la gloire de ton nom et de t*en rendre digne.

Je te répète, au reste, que je suis content de ton ouvrage, qu'il te fait honneur et que cela est très convenable. Les méditations sur rhistoire sont l'occupation la plus raisonnable et la consolation la plus efficace pour des hommes qui se trouvent dans notre position. Adieu.

Louis '.

Conclusion flatteuse, mais imprévue ! Comment, d'un ouvrage rempli de choses inconvenantes et d'incohérences, le roi Louis pouvait-il être si content? Comment son fils pouvait-il s'honorer, en montrant une légèreté, qui devait compromettre la gloire de son nom et Ten rendre indigne f. . . Il faut convenir qu*en le rappelant à la cohérence celle lettre ne lui en donnait pas précisément Pcxemple. Après Tavoir

1. Cette longue lettre ne figare pas aox archives de la famille impériale. 'Elle fut trouvée aux Tuileriei au mois de septembre 1870, et parut dani Tun des recueils de Papiers secrets, qui furent publiés depuis. (Paris, Uchaud, 1871.)

lu, si déférent qu'il fût pour son aulcur, lo princo dut se le dire tristement à lui-même.

11 n'en continua pas moins à envoyer à son père ce qu'il jugeait lui devoir être agréable, et notamment des vers où Ton célébrait sa noble conduite en Hollande. Mais cette communication ne fut pas mieux accueillie que la précédente ; et, pour tout remerciement, le roi Louis lui écrivit, le 19 décembre 1833 :

J*ai reçu les vers que tu m^as adressés ; mais tu as trop de bon

sens pour ne pas sentir que les éloges que Ton m'y donne sont des

injures, puisqu*ils le sont au détriment de la mémoire de mon

frère, qui non seulement est le chef de la famille, mais qui en fait

toule la gloire. Toul ce qui (ciid h nous faire comparallre, ainsi

qu*on le dit trivialement, comme Tonibre d*un si grand tableau, ne

peut être qu*à notre grand désavantage et, j*ose le dire, déslionneur.

Voilà pourquoi j*ai blâmé Tépigraphe de ton bon ouvrage sur la

Suisse et quelques passages hasardés. Adieu, mon ami, je t*cm-

brasse de tout mon cceur. No doute jamais de mon attachement,

quelle que soit la divergence de nos opinions, et, je te le dis avec

peine, de nos principes.

Louts.

Quelques semaines plus tard, une épidémie de choléra se déclarait à Florence; et le prince Louis, craignant que son père, usé par ses maux, fût plus exposé qu'un autre à la contagion, voudrait aller le soigner. Le roi n'accepte pas son offre généreuse ; mais, comme s'il sentait sa fin prochaine, il lui parle des dispositions qu'il compte prendre.

S'imaginant, peut-être à loK, que son père avait vu dans son projet de voyage une arrière-pensée d'intérêt, le prince ressent, de cette injuste suspicion, une blessure qui saignera longtemps *. Sans lui laisser voir toutefois^ combien il en est

I. Diint une lettre qu'en 1S45 il écrivait cie llaui. et que la Hetue de Varin n publiée le 15 avril 1894. il évoquait re douloureui souvenir, eu diiuint : • Jamais Je u'ai pu oublier rein ; c'était li op|ioié à met neutiuieDtfi que Je ne pouvait uiéuie pat ctunprendre une pareille idée. .Ne «uif-Je pan uiaMu-ureux d'avoir été si uinl apprcrié?

- Moi, airir par inlérri ! Aujounl hui que J'ai dé|»eDté presque loutr uia forluue p4»ur toulenir dans le uialbeur lea hoiuuies duot J ai cuiuprouui

34 NAPOLÉON III INTIBIE

ulcéré, il lui répond simplement: «Votre lettre m'a fait grand plaisir, excepté lorsque vous me parlez de patrimoine. Ce que je désire c'est de ne jamais en jouir. Je fais bien peu de cas de l'argent et il n*y a que la vue des malheureux qui m'arrivent journellement qui me fait regretter quelquefois de ne pas en avoir. Mais souvent je pense avec plaisir que si, par un hasard malheureux, j'étais tout à coup forcé de travailler pour vivre, je supporterais ce changement de fortune avec la plus grande résignation. Je crois, du reste, qu'en général le malheur est facile à supporter ; il nous rend même meilleurs. Mais c'est le bonheur qui nous éblouit et qui est la véritable pierre de touche du caractère humain ». {Lettre du 2 février 1834,)

Tout en reconnaissant « les bonnes qualités » qui « distinguent » son fils, tout en appréciant le désintéressement dont il lui donne une nouvelle preuve, le roi Louis trouve qu'il les pousse un peu loin et voudrait le voirplus pratique : « Je me souviens avec orgueil qu'un jour, auprès du lit de ta grand'maman, tu fus peiné et affligé de voir que des propos d'intérêt pécuniaire se mêlaient aux expressions de l'amour filial et prenaient quelquefois l'apparence de discussion. « Oh! papa, me dis-tu, il ne faudrait pas que les enfants héritassent jamais de leurs parents! » Ce propos fait honneur à la sensibilité de ton cœur; mais le sentiment n'en est cependant pas juste. Si le ciel permet que tu aies aussi une famille et des enfants, tu sentiras quelle douce consolation c'est pour un père de penser qu'il travaille pour ses fils, qui prolongeront, pour ainsi dire, son existence. Ce nom de patrimoine qui te choque est, au contraire, aussi doux qu'honorable. Qu'y a-t-il qui le soit plus, en effet, pour un enfant, que de tenir tout de celui à qui l'on doit la vie? Dans notre situation, mon cher ami, non seulement tout me

l'existcDce, Je donnerais tout mon héritage pour une caresse de mon père. Qu'il dtmne à Pierre ou k Paul toute sa fortune, peu m'importe, Je travaillerai pour vivre, mais qu'il me rende son affection 1... Il y a beaucoup d'homuies qui vivent très bien avec le cœur vide et rcslomar plein; pour moi, il faut quej*aie le cœur plein, peu m'importe l'estomac! »

prescrirait de régler do bonne heure la succession du peu de fortune qui me reste, mais m'en fait une nécessité urgente... » (Lettre du 17 février i834.)

Ce petit dissentiment aplani, Louis Napoléon allait bientôt, sans plus le vouloir, sans plus le prévoir, en provoquer un autre. Au printemps de 1834, il publiait un Manuel iï Artillerie, que devaient apprécier les hommes spéciaux, et où, — a dit Louis Blanc, — « le résultat des plus savantes éludes était exposé dans un style ferme, clair et précis ». A la suite de cette publication le Conseil exécutif de Berne lui adressa le brevet de capitaine de Tartillerie fédérale ; et le prince le remercia de cette faveur, par une lettre où il disait : c< Le gouvernement français me repousse parce que je suis le neveu d'un grand homme, vous êtes plus équitables envers moi ». Son père, voyant làune nouvelle occasion de se fâcher^ lui écrivit, le 16 septembre :

J'ai reçu la lettre du 30 août. 11 faut bien nous entendre pour rester bons amis. Je suis bien content que tu mérites Tcstime et la considération des Suisses. J*en ai ru la preuve dans le grade bonoraire qu'ils t'ont oiïert et que tu as accepté. Mais, du reste, tu connais mon opinion et je te prie d*y faire attention; je ne saurais trop te le réptHcr : ilam aucun cas, ni pour quelque motif que ce puisse être, on ne doit servir un pays étranger. L'état militaire est le plus beau, le plus bonorable, le plus vertueux méme,quand on défend sa patrie; autrement, je n'Iiésitc pas à dire, que c'est le plus méprisable. Car qu'estce qu'un métier où l'on renonce à toutes ses alTections, à tous ses droiLn, à tous ses devoirs naturels pour une obéissance passive et, pour ainsi dire, mécanique 1 Je sais que tu dois être fatigué de m'entendre toujours rabàclicr les mêmes choses; mais comme tu ne te lasses pas de ne faire nulle attention à ce que je te dis, je ne me lasse pas de te répéter ce que je crois être de mon devoir de le représenter.

Louis-Napoléon commettait, au gré de son père, une autre faute : il reconnaissait, par un cadeau, Thonneur que lui avait fait antérieurement le canton de Thurgovie, en lui conférant le droit de bourgeoisie. En outre, la commune de Sallensteiu, où se trouve Arencnberg, ayant voulu créer une

école gratuite, il contribuait, pour une forte part, à sa construction. Tout cela, le roi Louis le trouvait mauvais; de tout cela il se plaignait, et si acrimonieusement que le pauvre prince, à bout de soumission, lui répondait, plus vivement que de coutume : « Mon cher papa, je reçois si souvent des paroles dures de votre part que je devrais y être accoutumé. Et cependant chaque reproche que vous m*adressez me fait une blessure aussi vive que si c'était le premier. Votre lettre du 27 janvier me fait beaucoup de peine. Vous me blâmez à cause d'un article que je n'ai pas lu et qui a sans doute dénaturé les faits. Les voici... » Il exposait alors qu'obligé d'offrir un témoignage de reconnaissance au canton de Thurgovie, et celui-ci se constituant une petite artillerie, il lui avait offert deux canons, qui lui coûtaient quatre mille francs, payables en deux ans; qu'il avait, en outre, souscrit pour l'école de Sallenstein, affectant à de petites subventions de cette nature, une part de la somme qui lui revenait, sur le prix de la villa vendue après la mort du prince Napoléon, — 16,000 piastres, à partager entre sa bellesœur et lui. Il terminait ces explications en disant : « Telle a été ma conduite; tels sont mes projets. Je n'y vois ni calculs intéressés, ni vues ambitieuses, mais seulement le désir de m'occuper tranquillement et d'être utile à mes semblables. Est-ce donc juste qu'en cherchant toujours à faire le bien, je m'attire sans cesse vos reproches? » {Lettre du 7 révrieri835.)

Quand le roi Louis n'avait pas, ne croyait pas avoir contre son fils de griefs plus sérieux, il lui reprochait aigrement... sa mauvaise écriture. A ce jeune homme de 28 ans, qui, six mois plus tard, allait déployer à Strasbourg, l'aigle impériale, il écrivait comme il aurait pu lui écrire quand il était encore sur les bancs du collège d'Augsburg : u Mon cher fils, je reçois avec plaisir ta lettre du 19 mars; elle me ferait bien plus de plaisir encore si je n^avais pas tant de mal à la lire. Ne pourrais-tu pas, pour ménager mes yeux, écrire beaucoup plus gros et plus distinctement ? Je sais

que, vous autres savants, mettez une sorte d'amour-propre à mépriser les soins minutieux qu'exige une belle écriture. Mais je ne puis me dispenser de te dire que cette opinion est aussi erronée qu'inconvenante ». {Lettre du i 3 mars î 836 .) Plus qu'aucun autre pourtant le roi Louis aurait dû montrer quelque indulgence à cet égard ; car, à lire la lettre qui lui apportait cette nouvelle semonce, le prince dut avoir autant de peine que nous en avons éprouvé nous-mêmes, et ce n'est pas peu dire : si l'écriture du fils n'était pas un modèle de calligraphie, celle du père était indéchiffrable'!.

1. • L'écriture du roi Louis était d*une lecture li difflcile que tei lettres autographes étaient le plus souTCDt recopiées aTant d*élre mises sous les yeux de Napoléon. • (Félix Rocquain, Napoléon tt It roi LcuU, Préface.)

L*Aiubition de la mère Ttincue par ra teodrette. — Pourquoi la reine llortente regrette la fortune. — Plus de politique ! Une Tie douce et caluie. — Mère et amie. — Premiers épanchcmcnts. •— Leiilluiions de 1830. — La reine dérol>c ion flii à la police autrichienne. — ArriTée à Paris ; la reine aux Tuileries. — Helour en Suisse. — Une Tisile de Chateaubriand. — A Waterloo. — nencontrc de Louis-Napoléon et du prince de Talleyrand. — Les hôtes et les fêtes d'Areneuberg. — II. Vieillard. —La main do Doua Maria. — Projet de mariage avec la princesse Mathllde. — Dissentiments entre le roi Louis et son frère. — Voyage à Uade. — M. Berr3'cr. — Ce qui pousse L.ouis-Napolèon à la tentative de Strasbourg.

Lo cœur mcurlri do ces conlinuels reproches, et, désirant autant que i>ossiblc s'y soustraire, Louis Napoléon» vis-àvis de son père, était toujours contraint. Il lui entr'ouvrait avec précaution son esprit et son ûine, cherchant à deviner ce qu*il pouvait lui avouer de ses idées, de ses sentiments, de ses projets, ou ce qu'il pouvait lui en taire, sans ouvrir recluse au flot des récriminations ; ce n*est donc pas dans sa correspondance avec le roi Ix)uis qu*il est réellement luimême et qu'on le trouve tout entier ; — c'est dans sa correspondance avec la reine.

Pourquoi s observerait-il, pourquoi se contiendrait-il, en

écrivant à sa mère ? Celle-ci ne sait pas le gronder. Elle n'en a d'ailleurs nulle envie. Elle le comprend toujours ; elle l'approuve toujours, bien que, par prudence, elle feigne parfois le contraire. Elle est en effet partagée entre le désir de voir jouer à son fils un rôle digne du grand nom qu'il porte et la crainte de le perdre. Entre l'ambition et l'affection maternelles, celle-ci est cependant la plus forte ; et pour le sauver des périls où elle le voit courir, elle se plaît à lui prêcher le mépris des grandeurs, à lui vanter ces douces joies du foyer qu'elle a si peu connues.

Toutes les lettres de la reine Hortense à son ûls pourraient se résumer dans la recommandation, la prière qu'elle lui adressait le 20 octobre 4821 : « Soigne-toi bien, mon enfant, pour ménager ma santé et aime-moi toujours pour ^consoler ma vie » ; — ou dans ce qu'au mois de décembre 4832, ayant perdu son fils aîné, elle lui écrivait, avec une tendresse plus exclusive encore : « Tu sais, mon cher enfant, que tout ce qui fait ton plaisir ou ton bonheur est pour moi plaisir ou bonheur ; je ne puis plus jouir de la v>ie que par toi. »

Si elle est réduite à une situation précaire, si le Gouvernement de la Restauration a illégalement confisqué ses biens, si le gouvernement de juillet, malgréde vagues protestations de sympathie, semble peu disposé à les lui rendre, elle en souffre, non pour elle, mais pour ce fils à qui elle voudrait faire une existence plus large et plus facile '.

Il lui reste, de son ancienne splendeur, un collier d'un assez grand prix. En le vendant, elle pourrait augmenter

1. Elle écrivait, vers cette époque, à M. Bclmontet: * Ma position de fortune m'oblige à rester Thiver sur ma montagne exposée A tons let vents... Je ne me plaindrais pas si mon fils, â son dgc, ne se trouvait pas privé de tonte société et compli^temcnt isolé, sans autre distraction que le travail assidu auquel il s'est voué ! Son courage et sa force d\ime égalent sa pénible et triste destinée. Quelle nature généreuse ! Je l'admirerais si je n'étais pas sa mère. Je Jouis autant de la noblesse de son caractère que je souffre de ne pouvoir donner à sa vie plus de douceur. Il était né pour de belles choses : il en était digne. » (Cette lettre, du 10 décembre 1834, a été publiée par le D' Véron dans les Nouveaux Mémoires d'un Bourgeoit de Paris, p. 420.)

la maigre pension du prince et lui donner le moyen de satisfaire plus largement son goût pour les voyages : « Nous sommes pauvres, réellement pauvres, lui écrivait-elle, et je vois bien qu'il n'y a rien à attendre de la justice et des promesses du gouvernement français. Il faut tâcher de vivre avec le peu qu'on a, sans rien demander à personne. Si je parviens à placer mon collier, je serai satisfaite. » Mais cette satisfaction se fait attendre et le précieux écrin, qu'elle ne veut pas faire colporter chez les bijoutiers, reste dans un tiroir : cf Je n'entends plus parler de la vente de mon collier. Aux malheurs de l'exil et de la calomnie, il est pénible d'ajouter le manque de fortune qui vous prive même d'un voyage qui vous serait nécessaire. » (Lettre du 8 dé^ cembre 1832.)

Un homme, qui afOche un grand dévouement pour elle, prétend avoir trouvé l'acquéreur attendu. L'offre qu'il a reçue, qu'il dit du moins avoir reçue, est dérisoire ; on devine qu'il compte réaliser sur l'affaire un beau bénéfice personnel ; et c'est pour la reine llortense un nouveau sujet de tristesse : « Ah I les hommes , dans les petites comme dans les grandes choses, il faut s'en méfier. Je suis désolée de t'ôter si souvent la douce confiance de la jeunesse. Mois, ton défaut étant trop de confiance, il faut que je sois la froide raison et que je te répète souvent : « Méfie-toi ! » (Lettre du i 6 décembre i 83 2.) Dès le mois suivant, elle renouvellera encore ce conseil, si souvent répété, dans une intention, que, cette fois, elle avoue : « Apprends à juger les hommes, aies connaître, hélas I et peut-être à les fuir; car ilsne valent pas grand'chose. Je te raidit: je suis devenue misanthrope, et, sans pourtant détester le genre humain, je voudrais ne plus avoir affaire à lui... Il faut te foire une vie douce et calme sons songer à la politique. » (Lettre du 3 février 1833.)

Cette vie « douce et calme, » elle lui en avait indiqué, quelques semaines auparavant, le modeste programme : « Je ne forme plus d'autres vœux que de te conserver près de

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moi, do te voir marié à une bonne petite femme, jeune, bien élevée, que tu pourras formera ton caractère, et de soigner tes petits enfants. Voilà le seul bonheur que Ton puisse espérer dans ce monde. Désirer davantage, c'est vouloir empoisonner sa vie de tous les tourments possibles... Ceux qui me jugent ambitieuse ne savent pas à quel point je les plains d^acheter si cher la puissance qu'ils supposent que je regrette. La seule chose dont j'aie besoin, c'est toi et le soleil. Même la patrie, je ne la regrette plus. Je l'ai trop aimée pour n'être pas froissée de son ingratitude. Croirais-tu que M. Parquin écrit à sa femme qu'on ne veut pas lui payer sa dernière solde, à cause de notre voisinage * ! » {Lettre du 16 décembre 1832.)

Ce tonde confiante tendresse, si différent de celui qu'employait son père, charmait la nature un peu timide de Louis- Napoléon et la provoquait aux épanchements... Le 10 janvier 1832, il doit écrire à la Reine: « Je vois dans tout ce que vous me ditesle cœurd'une mère et l'intérêt d'une amie. . . Lorsqu'on est malheureux, on éprouve un grand soulagement à confier son chagrin. Malheureusement, c'est le défaut de mon caractère, je concentre tout ce que je sens, de sorte que je n'ai de confiance que par explosion. » Et, quinze jours après : « Comme je suis heureux d'avoir une mère si indulgente et aussi tendre que vous! Si vous saviez combien vous m'avez touché en voulant descendre un moment dans le fond de mon cœur et en excuser les tourments! » Ce qu'à l'âge de vingt-quatre ans il sentait, il exprimait avec tant* de chaleur, il l'avait toujours éprouvé. Dès son enfance, sûr de n'être jamais rabroué par sa mère, même s'il déraisonnait, il a pris l'habitude de penser lout haut devant elle et de lui confier, sans hôsilalion. sans rélicence, ce qui occupait, même ce qui traversait sa cervelle ou son cœur.

L'affection que lui inspire son père est dominée par le res-

l.Le cominandAtit Piin|uln tv»ll ^tmiiid M»»» (iochf lot . lectrice de la Belne ; il l'était ni4, avec elle, au WulfiberK, petit cliAteau voitîa d*Arenenberg.

pccl : le respect semble parfois coûter & celle qu'il éprouve poursamère et en gêner relTusion. Jamais il n'eût osé écrire au roi Louis ce qu'il écrivait, d'Augsburg,à la reine : <f Votre lettre que j'ai reçue avant-hier m'a consolé un moment de la peine que j'ai de n'être plus auprès de vous... Adieu, ma chère maman, je t'aime et t'embrasse de tout mon cœur, (car je trouve que pour dire à quelqu'un qu'on l'aime tendrement, voiÂS n'est pas bien !) » (Lettre du 2 novembre 1822.)

Eprouve-t-il une forte émotion? Ce n'est pas vers Florence que sa pensée se porte aussitôt, c'est vers Arenenberg. Quand on apprend la mort de l'Empereur, il a treize ans ; L'impression que produit ce grand deuil sur son ùme d'enfant, il la dit simplement, presque naïvement à celle qu'il en sait inconsolable: « Ce qui me fait beaucoup de peine, c'est de ne pas l'avoir revu même une seule fois avant sa mort ; car à Paris j'étais si jeune qu'il n'y a presque que mon cœur seul qui m'en fasse souvenir. Quand je fais mal, si je pense  ce grand homme, il me semble sentir en moi son ombre qui me dit de me rendre digne du nom de Napoléon... Je suis jeune et je parais parfois avoir oublié ce malheur ; mais si cependant ma galté revient quelquefois, cela n'empêche pas que mon cœur soit triste et que je n'aie une haine éternelle contre les Anglais. »

Après avoir terminé ses études classiques à Augsburg, le prince Louis avait rejoint sa mère en Suisse; il était resté plusieurs années auprès d'elle ; mais il dut la quitter de nouveau pour entrer à l'Ecole militaire de Thoune. Il y apprend presque aussitôt un autre événement, non moins grave, mais moins douloureux pour lui : la révolution de juillet. C'est à sa mère qu'il fait part immédiatement de sa joie et de ses espérances. Il lui écrit, le 12 août : « Le drapeau tricolore flotte en France I Heureux ceux qui ont pu les premiers lui rendre son ancien éclat ! » Et, le surlendemain : « Votre dernière lettre était bien belle!... J espère qu'après ces événements, on nous permettra de jouir des droits de citoyens

^ NAPOLÉON m INTIME

Nin{iiÀ$K O^f je serai heureux de voir des soldats avec la t>NMr>it Incolore ! »

>. ^"^im pas le bonheur de revoir des soldats français, enw«V'>w^>în:^ celui de servir avec eux : il ne tarde pas à Tap- "KV^i^^^aYec un vif chagrin. Mais, à Texcmple des Français, V^ l^lriotes d'autres pays paraissent prêts à se soulever «NMrv' Tanivre de la Sainte-Alliance : il ne peut cacher ni sa i^x^l^thie pour leur téméraire entreprise, ni son secret dés*> JV participer. La reine Hortense, à qui, pour la dernière $.si$. il avait été permis d'aller passer quelques semaines en Uâlidlut lire avec une douloureuse appréhension ce que, le I** janvier 4831, il venait de lui écrire : « Vous me dites ^tOily a beaucoup de Polonais à Rome. Gomment ne retournenl-ils pas chez eux? N'ont-ils pas de sang dans les veines? »

I/inquiétude de la reine n'était que trop justifiée. Quelques jours plus tard, son frère lui ayant appris qu'il acceptait un commandement dans la petite armée des constitutionnels italiens, le prince Louis avait quitté Thoune, pour le suivre; il était arrivé, avec lui, à Spolcto. De là, comptant sur l'indulgence à toute épreuve de sa mère, il lui écrivait, le 12 février: « Ma chère maman, nous sommes dans lajoie de nous trouver au milieu de gens qui nous traitent avec la plus grande affabilité et qui sont enivrés de patriotisme Envoyez-nous

autant d'argent que vous pourrez ; ce n'est pas le temps de penser aux économies. J'espère, ma chère maman, que vous ne serez pas en peine de nous et que vous tâcherez d'apaiser notre père qui doit être très fâché contre nous. » A la lettre de son frère, le prince Napoléon avait voulu ajouter quelques lignes: <c Ma chère maman, ne vous tourmentez pas pour nous. Nous sommes bien et très en sûreté. Je serais bien content, si ma séparation d'avec Charlotte, la première et, j'espère, la dernière, ne m'attristait horriblement. Cela ne sera pas long, voilà ce qui me console ! »

Le 26 février, nouvelle lettre de Louis-Napoléon, toujours plein de joie, d'ardeur et d'illusions : « Voilà la première fois que je m'aperçois que je vis. Avant, je ne faisais

que végéter. Notre position est des plus honorables et des plus belles. L'enthousiasme est très grand... Notre seul chagrin est de vous savoir inquiète. » Mais, quatre jours plus tard^ quel désappointement! Les princes ont appris que leur mère, désolée de les voir lancés dans cette aventure, désirait les en faire sortir, même contre leur gré. Ils comprennent que, par ses efforts peut-être, à coup sûr par ceux de leur père et de leur oncle Jérôme, ils vont être contraints de déposer les armes. Le l*' mars, Louis-Napoléon lui en exprime sa surprise et son dépit: « Ma chère maman, nous avons reçu votre lettre et vraiment je n'y comprends rien! Vous devez savoir ce que nous sommes, ce que nous voulons... L'ordre vient de nous arriver de retourner à Ancône, On dit que cet ordre est parti de Florence. Ainsi on veut nous faire passer pour poltrons. Nous ne voulions pas aller jusqu'à Civita-Gastellana. Quant à revenir A Florence, cela est de toute impossibilité. Qu'on ne nous envoie pas d'argent, nous saurons nous en passer, en vivant à la ration, et, au lieu d*ètre volontaires, nous serons sous les ordres du premier venu... Nous avions fait ce que nous devions faire et nous ne reculerons jamais. »

Il faut bien reculer pourtant. Leurs propres chefs l'exigent. l^uis-Napoléon l'apprend, le 5 mars, à sa mère : « Les intrigues de mon oncle Jérôme et de papa ont tant fait que nous avons été obligés de quitter l'armée. C'est Armandi qui en est la cause. Il a prêté foi aux assurances que lui donnaient nos parents que, si nous restions avec l'armée, nous dérangerions le système de non-intervention. » Et, cette fois encore le prince Napoléon ajoute un mot de sa main : tt Ayez la complaisance de dire à papa que s'il nous faisait partir de ce pays-ci, nous ne le ferions que pour aller en Pologne. »

L'armée qu'ils viennent de quitter ne tarde pas à se désorganiser ; elle sera facilement dispersée, anéantie et TAutrichc se prépare à châtier sévèrement les rebelles. La reine Hortense, comprenant quel danger menace les

princes, veut les enlever. S^étant procuré des passeports anglais, elle court les rejoindre à Forli. En y arrivant elle apprend que Talnô de ses fils vient d'y mourir, que le second lui-mèrae est malade. Dès que le prince Louis est en état de partir, elle Temmène, et, le dérobant par des prodiges d'adresse aux recherches actives de la police autrichienne, elle arrive avec lui jusqu'en France, jusqu'à Paris, sans que leur incognito soit truhi.

La reine Hortenso, ou plutôt « la duchesse de Saint-Leu » se présente aux Tuileries ; elle y reçoit bon accueil ; elle y obtient de traverser la France pour rentrer en Suisse, après avoir été se reposer, pendant quelques semaines, en Angleterre. Louis-Napoléon, — que sa mère voulait détourner de cette démarche, en prévoyant l'insuccès, — écrit au roi pour solliciter la faveur de servir la France, à quelque rang que ce soit. Cette faveur lui sera peut-être accordée, un jour ; M. Casimir-Perier le fait du moins espérer à la Reine, en y mettant toutefois une condition : le prince quitterait son nom, trop mal vu de TEurope,— que la France est tenue de ménager, car elle est divisée en trop de partis pour pouvoir affronter la guerre... Quitter son nom ? Le prince s'indigne qu'on ose le lui demander : « Vous aviez raison, ma mère, dit-il à la Reine, ne songeons plus à rien de tout cela ; et retournons dans notre retraite* ! »

Ne lui sera-t-ellc pas dure, cette retraite, et plus dure que jamais, les chimères qu'il y caressait autrefois s'étant si misérablement évanouies, le frère bien aimé, dont il y retrouvera partout le souvenir, ne pouvant plus recevoir la confidence de ses tristesses, et l'en consoler, en s'y associant? La reine, qui n*a plus que lui à aimer, s'en inquiète. Aussi est-ce pour elle une grande joie quand quelque visite imprévue vient animer, pour un moment, la solitude d'Arenenberg.

1 . Chapitre des Mémoires de la Reine, publié par elle en 1835, sous ce titre : La reine Hortense en Italie^ en France et en Angleterre^ f>endant l'année iêSI,

LOUlS-NAPOLÈON ET SA MÈRE 47

Pou après son retour, clic avait la vive salisfacLion d*y recevoir M"** Récamicr, qu'elle aimait beaucoup, et M. de Chateaubriand pour le talent duquel son fils avait la plus grande admiration. Tous deux passèrent près de la reine cl du prince une journée entière, que celui-ci ne devait jamais oublier. Quelle impression ses hôtes d'un jour avaient-ils emportée de lui-même? L*un et Tautre Pont notée dans leurs mémoires. M** Récamier Tavait trouvé « poli, distingué, taciturne ». M. de Chateaubriand, qui avait eu avec lui un long tôte-à-téte, écrivait : « Le prince Louis est un jeune homme studieux, instruit, plein d'honneur et naturellement grave. »

Entr-e le neveu de l'Empereur et le champion découragé du droit divin, les relations continuent ; une correspondance s'engage. Soucieux de sa dignité, sachant ménager également celle de l'illustre vieillard, Louis-Napoléon lui écrit : « Si notre manière de voir diffère, nos souhaits pour le bonheur de la France se confondent. » Et, très sensible aux compliments, pleins « de tact et d'esprit » qu'il reçoit d'Arcncnbcrg, Chateaubriand remarque, avec une souriante amertume, que les princes auxquels il avait voué sa vie n'ont jamais su lui en dire autant '.

Après cette entrevue, qui l'avait puissamment distrait quelques heures, Louis-Napoléon était retombé, — de plus haut, — dans sa morne tristesse. Pour l'en arracher, la reine Hortense compte sur la secousse d'un voyage. Le roi Joseph manifestant le désir de le voir à Londres, le prince Louis se rend à son appel, mais sans se presser, en commençant par faire plusieurs étapes en Belgique. De Bruxelles il écrit, le 14 novembre, à sa mère : « Nous avons visité hier le champ de bataille de Waterloo. Vous concevez tout ce que j'ai dû éprouver, en voyant Teudroit où le sort de la France s'est décidé et où l'étoile de TEmpereur s'est éteinte pour jamais... Le roi Léopold a prononcé un dis-

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