‹ Napoléon III intimeChapitre 49 sur 114 · ibidem · texte numérisé non relu

ibidem

6. A la veille du départ de nos troupes pour l'Italie, lu 23 scplemhro 1859, le Père I^cordaire écrivait à Talibé Perroyve : » L'Autriche ne pèse pas iMîulonient surTItalie d'un poids injuste et oppressiT, elle pèse sur TK^flise, en euiprchant la Papauté de conscrvtrr en Italiu le caractère tprclle y avait tiiujours eu et qui la rendait très chère aux haliitants... Je cn»is que l'état actuel est intolérable et quil faut en Situhailcr la lin... Sans doute, Téléinent révolutionnaire et anti-chrétien est fort à craindre; mais il se nt>urrit généralement des généreuses passions du |»atriotisme et c'est cette place d'armes qu'il faut lui enlever. Que si la Providence permet aux passioni ddchtloées de prévaloir, uo moment, ce sera, saoi doute, une

LA HELIGION 943

'Qu^anc telle enlrcprise dût tenter Napoléon 111, tout ce que nous savons de lui, de ses sentiments, de son passé, suffirait à nous en convaincre, — si nous n'en avions des preuves plus positives. Les faits d'abord : la Sardaigne associée à la guerre de Crimée, pour pouvoir paraître au Congrès de Paris, et sommer l'Europe de s'intéresser à ritalie. Puis, le témoignage, plus direct,- de divers confidents de Napoléon III. C'est le général de la Marmora, disant en 1864 : « Peu de personnes ont eu plus que moi l'occasion d'approcher l'Empereur et de connaître ses sentiments. En 1852, je le vis trois fois ; il me montra de grandes sympathies pour l'Italie, et me fit prévoir qu'un jour il s'occuperait d'elle. » C'est lord Malmesbury, déposant cette note sur son journal, le 19 mars 1853, après avoir vu Napoléon III : « Il a déploré les agissements de l'Autriche en Italie, disant que cela ne pouvait durer. » C'est le prince Albert, écrivant l'année suivante à la reine d'Angleterre que l'Empereur, dans leurs longues causeries du camp de Boulogne, lui a manifesté « le désir de voir l'Italie débarrassée de la mauvaise administration de l'Autriche », cl a ajouté « qu'il serait satisfait si le Milanais seulement pouvait être affranchi *. »

En 1859, Napoléon III espérait résoudre à la fois et la question italiennne et la question romaine; — asseoir le trône pontifical, au milieu de l'Italie libre, assez solidement pour qu'il pût se passer désormais de toute assistance étrangère. Il espérait (comme le dit alors cette brochure officieuse qui souleva tant de protestations) « réconcilier le Pape, comme souverain temporel, avec son peuple et avec son

calniuilé; mais ce serais faulc île ceux <jiii, en IKI5, oui lelleiiicnt nbut«^ delà force ruiilre les naticiiialiiés «Lignes de respect. Nous aumns eu, du moins en France, l'honneur de briser avec ce fiarti injuste et de verser notre sang pour une cause justi? et libérale... 1^ guerre de (Iriniée était déjà «ne liellc guerre, mnis sans grand ï»éril, à cause de Talliaurc de la France et de rAnglcIerre ; celle-ci, au conirtirc, est périlleus4\ plus juste encore ; A ces deux points de vue, clic mérite un assentiment plus man|ué. • I. Su TuBuo. Mamtih, Le prince Albert de Saxe-Cobourg-GoUki.

temps. » Il espérait enfin jouer au delà, comme en deçà des Alpes, cette fonction de conciliateur, d'arbitre entre désintérêts et des passions [contraires, qu'il croyait tenir de son nom... C'était une belle et grande œuvre! Jouissant d^un immense prestige en Europe, venant de rendre à Tltalie un grand service. Napoléon III, et lui seul, aurait pu l'accomplir, — à une condition : c'est qu'on s'y prêtât ; c'est qu'à Romo comme à Paris on comprit la nécessité de profiter de cif*constances exceptionnelles et dont rien sans doute né ramènerait le retour... Il n'en fut pas ainsi malheureusement.

Si les conventions de Villafranca restèrent lettre morte, ce ne fut certes pas du gré de l'Empereur, qui, ne pouvait en assurer Texécution par une nouvelle campagne, mais qui espéra longtemps les voir consacrées par un Congrès. Or, en lui attribuant, à Villafranca, la présidence de la confédération italienne, Napoléon III ne semblait pas montrer de trop mauvaises dispositions pour le Pape, ni un grand désir de plaire aux amis d'Orsini !

Mais, en même temps qu'il voulait placer le saint Père sur ce piédestal, l'Empereur lui conseillait de séculariser son administration, c'est-à-dire d'accomplir la réforme depuis si longtemps souhaitée par les meilleurs catholiques. Et ce conseil, il le présentait avec tous les ménagements, toute la déférence possibles : « Que Votre Sainteté consente, écrivait-il le 14 juillet, — ou que plutôt, deproprto molu^ elle veuille bien accorder aux Légations et aux Marches une administration séparée, un gouvernement laïque, nommé par Elle, mais entouré d*un conseil formé par l'élection!... Je supplie votre Sainteté d'écouter la voix d'un fils dévoué de l'Eglise, mais qui comprend les nécessités de son époque et qui sait que la force brutale ne suffit pas pour résoudre les questions. »

Cette combinaison était la seule pratique. Avant la guerre le Pape n'était déjà plus en réalité que le suzerain de la Romagne. Le pouvoir y était exercé, en son nom, par les

aulorilôs aulricliienncs '. Au mois de juin celles-ci s'étaient inopinément retirées. Substituer une garnison française à la garnison autrichienne, c'eût été un expédient temporaire et non une solution. Mais il eût fallu que cette première combinaison fût acceptée sans délai, quand les Italiens étaient encore prêts à s'incliner devant un désir de leur libérateur. Cette période de docilité devait être courte. Napoléon III ne pouvait imposer sa volonté, par la force, à ceux qu'il venait d'affranchir; on le sentait bien et Ton nq ne tarda pas à en abuser. M. de Cavour, oubliant les engagements de Plombières, se laissait complaisamment forcer la main par les révolutionnaires. Il ne pouvait plus bientôt être question pour la Romagne d*un « gouverneur laïque ». On proposa d'y remplacer le vicariat autrichien par un vicariat italien, comme en 1847 Rossi, le futur ministre dé Pie IX, — alors notre ambassadeur à Rome, — l'avait déjà conseillé, ne voyant pas « d'autre solution » de la question romaine. Cette nouvelle combinaison permettait au Pape de réserver solennellement tous ses droits, que le congrès eût pu reconnaître; car c'est toujours d'un congrès que l'Empereur attendait une solution déGnilive.

Ni cette transaction, ni aucune de celles qu'avec son inaltérable patience Napoléon III étudia et proposa successivement ne fut agréée. Le gouvernement pontifical repoussa tout accommodement, — il n'admettait même pas qu'on lui garantit la possession du reste de ses états, ce qui semblerait établir une différence entre eux et la Romagne; à toute négociation, n*ayant pas pour base la restitution pure et simple de celle province, il se refusa nettement.

Si ses conseillers le poussaient à la résistance, ils y étaient eux-mêmes encouragés par les plus éminents catholiques français. Ceux-ci étaient inspirés par deux mobiles différents.

I. • La touveraioeté du pape n'eiiitait plui que de nom; le* chefs miliUires iiiicrivairnt en Irteilc leur* publiralioni reUe phrase tigniflraliTe: • L'imp^riaU et rraU gottrno civile e militarf^ rétiiientf à Rologna, oniina rie... m ^KroExr. Ilr?iiir, Corrt»pom1ançt tie àiauimo d'AztgUo. I*. 98. noir.)

Les uns cédaient à un sentiment généreux. Entre le vieux et saint pontife dépouillé d'une partie de son domaine et les spoliateurs garibaldiens ou piémontais, employant tour à tour la ruse et la violence, leurs sympathies ne pouvaient hésiter; — mais ils n'écoutaient qu'elles; et, par intérêt pour le Pape-Roi, le poussaient inconsciemment à sa perte, lies autres, il faut bien le dire, se souciaient moins, au fond, de sauver le trône du Pape que d'ébranler celui de l'Empereur. Le différend qui s'élevait entre les Tuileries et le Vatican était pour eux une bonne fortune imprévue : loin de s'employer à l'arranger, ils se faisaient un plaisir et presque un devoir de l'envenimer. Les hommes qui avaient le plus sévèrement dénoncé les vices de la vieille administration pontificale semblaient trouver scandaleux que Napoléon III osât y faire allusion. Le général Lamoricière retournait à Rome, non pour mettre un terme aux abus des monsignori, en pendant quatre d'entre eux, mais pour maintenir entre leurs mains les provinces restées fidèles au Saint-Siège. Il menaçait toujours d'en pendre un, cependant : il parait que c'était une idée fixe chez lui; mais lequel? le cardinal Antonelli, — parce qu'il le soupçonnait de résister trop mollement h nos exigences ! '

Plus les mois, les années s'écoulaient, plus la t&che de l'Empereur devenait ingrate, plus il lui était difficile de réaliser ses premiers desseins. Il restait un point, toutefois, sur lequel il était résolu à ne pas transiger, quoi qu'il advint et diH-il employer la force : il entendait que le Pape con« servùt Rome et les Etats que ne lui avaient pas enlevés les premiers soulèvements populaires. Pour le contester encore, . il faut se refuser à l'évidence, car cette évidence aujourd'hui résulte de tous les documents intimes, qui n'étaient pas destinés <iu public et qui lui ont été, plus ou moins discrète-

1. • M*', (lo M(^rcM)u avait applaudi à ce pro|)oi sdldntesqiie du général Lamoricière • «pr.i rexciiiplo du cardinal C4»tiia il fuutirait renfermer au fort Saial-Anf(e cl le pendre haut et ferme jmr les piedi. »'(Khilk Ou.ivibii. i:Eglise ei VEtat du Vatican, t. 1*' p. 504).

ment, livrés. Sur co point important, la correspondance privée de M. Thouvenel a pleinement confirmé ce que nous avaient déjà appris les divers recueils de Papiers secrets^ en publiant les lettres adressées par M. Routier à l'Empereur, le 19 et le 24 septembre 1867, et ces instructions données, la même année, par Napoléon III au général Fleury : « L'Empereur par conviction, autant que par intérêt politique, ne peut abandonner le Saint-Père et il fera tous ses efforts pour Tempécher de quitter Rome... Si, après le départ des troupes françaises, le Pape était obligé de se retirer devant une émeute, l'Empereur n'hésiterait pas à le ramener avec ses troupes. » Les instructions si catégoriques de 1867, confirmaient simplement celles qu'avait déjà reçues le général, lorsqu'il était allé, six ans plus tôt, notifier à Victor-Emmanuel la reconnaissance du royaume d'Italie '.

Cette ferme résolution de Napoléon III, Mentana en fut la preuve ; — et non la dernière, ni la plus méritoire : il est démontré en effet, même pour les plus incrédules, que s*il n'y avait, au moment de la déclaration de guerre, qu'une alliance morale entre l'Italie « TAutriche et nous, si ces deux puissances ne s'étaient pas liées, dès l'année précédente avec nous, par un traité formel, c'est que l'Empereur n'avait voulu faire aucune concession sur la question romaine, ni

I. • J'avaispourinitiion de paraphraser la lettre de l*Euipereur, d'entrer dans lo vif do la quettion. au sujet du Saint-Père et de déclarer que les troupes françaises conUnueraient à occuper Home tant que les intért^ts qui Irs y avaient amenées ne seraient pas couverts par des garanUes sufllsantés.

• ÏAi lettre autographe dont j'étais porteur était pleine de réserves; elle contenait, entre autres, cette phrase significative : • Je dois déclarer franchement à Votre Msjesté que, tout en reconnaissant le nouveau royaume d'Itiilie, je laisserai mes troupes à Rome tant qu'elle ne sera pas réconcilice avec le Pspe ou que le Saint-Père sera menacé de voir les Étals qui lui restent envahis par une force régulière ou irrégulière. •

« Quand je pris congé de TRuiperenr. dans son cabinet, il me dit, en ui'c III braisant : • Dites bien au Hoi que je ne resterai son ami qu'A lacondition qu'il ne me créera pas de nouvelles dilUcultés et qu'il fera respecter le Saint-Père. -

• Napoléon, tout en Acceptant, h son grand regret, les faits accomplis en dehors de ton programme, n'a jamais transigé sur le terrain de la Papauté. • (MémoifTi inédite du Générai FUuiy.)

à ritalie, ni à rAulriche, aippuyant les prétentions italien-

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Mais, tout en voulant maintenir, quand même, au Saint Père un domaine suffisant pour assurer sa pleine indépendance, TEmpcreur n'attachait à la plus ou moins grande étendue de ce domaine qu'une importance secondaire. Que le Pape perdit les provinces révoltées, que nous n'aurions pu reconquérir définitivement par la force, Napoléon III en avait pris son parti. La seule chose essentielle à ses yeux, c'était que le Pape possédât un territoire, même réduit, où il pût régner libre.

Était-ce un grand crime? Était-ce une grande erreur? Il parait que non, puisque, le 26 avril 1871, recevant le comte d'Harcourt, ambassadeur de la Républiiqpie Française, Pie IX lui disait : « La souveraineté n'est pas à rechercher dans des temps comme ceux-ci; je le sais mieux que personne. Tout ce que je désire c*est un petit coin de terre où je serai le maître. Si ton m'offi^ait de me rendre mes États^je refuserais; mais tant que je n'aurai pas ce petit coin do terre je ne pourrai exercer dans leur plénitude mes fonctions spirituelles ' » .

Son successeur, le vénérable Léon XIII, se contenterait, nous assure- t-on, de moins encore et ne revendiquerait plus sur l'ancien domaine du saint-Siège qu' « une sorte de suzeraineté idéale ' ». Que le sort de la Papauté, que le sort

1. • Ceit cette clause qui flt échouer, en 1869, la mission du général de Menabrea. Le Gouvernement italien demandait, comme condition êinê qtia non d*une alliance offensive et défensive, la faculté de s'incorporer tout le territoire pontiflcal, sauf Home ei te» envimnM immédiate, L'Kuipereur s*y refusa et ile comte Menabrea lui dit en partant : « Puisse Sa Majesté ne pas regretter un Jour les 400,000 baïonnettes que j'étais venu mettre à sa disposition. • (■. Ilothan, La l^olilique françaiieen 1i66,^. 170.

2. I>épèche adressée à M. Jules Kavre, ministre des Affaires fUrangères, et publiée par lui dans son ouvrage Home et la République Fi'ançaiêe, p. 109.'

3. ■ Quelles conditions le Saint-Sit'^ge mettrait-il aujourd'hui à sa réconciliation avec la maison de Savoie? Lu Vatican, depuis Tavènement de Léon XIll, les a plus d'une fois laissé entrevoir d'une manière au moins officieuse... Avec lui le Son pouumui a singulièrement perdu de son inflexibilité. S'il prétend toujours faire reconnaître la souveraineté du Saint- Slége, il semble prêt & se contenter d'une sorte de haute souveraineté on

de la France eussent été diCTèrents si l'on avait parlé avant 1870, comme on devait parler plus tard I

Pour justifier leurs doutes sur la sincérité de TEmpereur, les catholiques hostiles à son gouvernement alléguaient volontiers Tattitude du prince Napoléon : ce Prince devait être rinterprète intempérant de la vraie pensée du souverain; ce qu^on disait tout haut au Palais-Royal était assurément Técho de ce qui se disait tout bas aux Tuileries. L'Empereur eût-il souffert que son cousin eût une politique personnelle et contrariât la sienne par ses démarches secrètes ou son langage public ? Si de tels écarts lui avait causé un réel déplaisir, ne les aurait-il pas réprimés autrement que par quelque désaveu officiel, bientôt suivi d'une réconciliation?

Raisonner ainsi, c'était simplement prouver qu'on connaissait peu TEmpereur. Cette accusation nous fournit l'occasion de montrer un nouveau côté de son caractère, et non le moins intéressant; nous devons donc y consacrer quelques pages : le lecteur excusera cette digression nécessaire.

En apprenant, A Pesth, la mort de Napoléon III, Liszt, — Tabbé Liszt, car le célèbre artiste était entré dans les ordres — voulut témoigner hautement son admiration très désintéressée pour lui. Dans une lettre, du 10 janvier 1873, que publièrent plusieurs journaux, il rendait un éloquent hommage À « ce cœur magnanime », à « cette intelligence uni-

de luicraineté idéale, qui.^ans lui rendre une autorité temporelle directe, assurerait davantage ta louTeraineté temporelle. Le point sur lequel les organei atlitréi du VaUcao refusent de. transiger, c'est l'abandon de Itonie par lo roi, c'est le transfert de la capitale italienne en dehors des murs de la ville étemelle. L.e Saint-Sii^ge lo résigne à l'Italie une, il ne peut se fairr À Home capitale ; t'il n'exige pas absolument d'en redevenir le roi, le pape veut Atre seul A y habiter. Qu'elle s'adminiitre librement, comme une sorte do ville libre, qu'elle reste même italienne et garde même, si l'on vent, le titre de capitale morale de l'Italie, Rome doit être rendue tout en* tièrc n non rAle de métropole catholique... Par malheur, ces combinaisons que Tltalie aurait accueillies avec Joie lorsqu'elle était encore campée à Turin ou à KIorenrc, elle se rcfuie à les discuter, après être montée au Capilolr. O que Pie IX a décline ven \M1, L.éon Xlll le proposerait en vain anjounl'hui. 1^ grand art de la p<ilitîque c*cst de saisir le moment. • Paul LtaoT-UiAïuKu. tievue de» Oeur^Mamâeê. f Janvier I8S4.

versellement compréhensive », à «cette vie remplie parle constant exercice de toutes les vertus souveraines : bienfaisance, générosité, munificence, etc. » Il prédisait quo rheurc delà justice étant venue, « la France ramènerait son cercueil pour le placer glorieusement auprès de celui de Napoléon I'^ » ; et, après avoir rappelé les actes les plus iQuables de son règne, tels que « les amnisties complètes, le patronage de TÉglise à Rome et en tout pays, la reconstruction de Paris, les guerres de Grimée et d'Italie, le soin actif du sort des populations des campagnes et de la classe ouvrière » etc., — il notait enfin, comme un de ses plus beaux titres, « sa reconnaissance délicate, ingénieuse pour toutes les personnes qui lui avaient rendu quelque service ».

Peu d'hommes, en efTet, peu de souverains surtout, surent acquitter, comme Napoléon III, ce genre de dettes. Se rappelant un entretien qu'il avait eu, en 1817, avec le duc d*Angoulème, se rappelant avec quelle ironique désinvolture le neveu du roi traitait les royalistes qui avaient le mieux affirmé leur fidélité, pendant les jours d'épreuves, le baron de Rarante dit dans ses Souvenirs : « Ce fut dans cette conversation que je vis le mieux en lui la crainte et la déplaisance qu'ont souvent les princes de devoir quoi que ce soit et leur antipathie pour la reconnaissance ' ». Napoléon III n'éprouva jamais cette crainte, ni cette antipathie; bien au contraire I De sa prison de llam, il avait écrit, le 1*' janvier 1845, à M. Pcauger : « ... Espérons que cette année sera meilleure pour nous tous. Je vous associe à mes désirs, parce que, si j'avais du bonheur, ma plus grande joie serait de le partager avec ceux que j'aime ' ». Était-ce là de l'eau bénite de prétendant? Non : c'était l'expression d'un sentiment sincère, un engagement éventuel, — et qui fut bien tenu !

Dès qu'il arriva au pouvoir, il se souvint aussitôt de tous

i. Souvenirs du baron de Itarante. T. II, p. 31 A. 2. Nouvelle Hevue. i*' Septembre 1894.

ceux qui lui uvaiont donné quelques preuves de dévouement ou de simple sympathie: faisant du colonel Vaudrey, son aide de camp ; de MM. Vieillard et Laity, des sénateurs ; de M. de Persigny, un ministre ; du fidèle Thélin, un trésorier de la cassette, etc... Pour lui être venu souvent dire la messe dans sa prison, pour lui avoir fait dans son cachot quelques visites, Tancien curé-doyen do Ham, Tabbé Tirmarche, devenait, — avec le titre d*évéque, — aumônier de la chapelle impériale ; pour lui avoir fourni les moyens de Caire des expériences de chimie, le pharmacien de Ham, M. Acar, était nommé « premier pharmacien des Tuileries », — et nous croyons bien que la place avait été créée pour lui. Napoléon III se souvint également du maître de poste de Saint-Quentin, M. Jules Abric, qui avait facilité sa fuite, en mettant des chevaux à sa disposition et en l'accompagnant lui-même A Valencicnncs : dès qu'il fut au pouvoir il lui offrit une situation, que M. Abric, fervent républicain, refusa. Il envoya un cadeau de noces à sa fille, et la fit nommer directrice de la poste à Ham. Apprenant, en 4869, par M. le conseiller Desmaze (originaire de Saint- Quentin) que Chopineau, le postillon de M. Abric, qui Tavait conduit, à cette époque, vivait encore, il lui fit envoyer une gratification supplémentaire de 25 louis. Il accordait enfin une pension de 1,200 francs à un peintre de Dresde, qui lui avait donné des leçons de dessin à Arenenberg et une pension du même chiffre à M*'* Bertrand, nièce de son ancien précepteur.

LEmpcrcur ne manifestait pas sa gratitude par ses bienfaits seulement, mais par Tindulgence avec laquelle il tolérait qu'on parût les oublier.

M"* Cornu professait, en toute matière, des opinions fort avancées; ses amis les plus intimes étaient des ennemis de TEmpirc ; après le coup d*K(at, elle avait affecté d'en parler comme eux ; à la souscription ouverte par Orsini, peu de temps avant Tatientat du 14 janvier, elle avait assez largement participé. Quand il lui plut de reparaître aux Tuileries,

elle y retrouva, comme si rien ne s'était passé, faveur et crédit pour ses protégés, fort indépendants, plus qu'indépendants en général.

Lorsque le Sénat décida de soumettre le rétablissement de la dignité impériale à un plébiscite, un seul sénateur émit un vote contraire : c'était M. Vieillard, un de ces républicains bonapartistes comme il y en eut beaucoup, de 1815 à 1848. Fidèle à ses principes, il avait cru devoir protester contre cette restauration du trône, même au profit du prince qu'il aimait de toute son ftme. Mais l'accomplissement de ce devoir de conscience lui avait été douloureux, et il lui semblait naturel que l'Empereur en témoignât quelque mécontentement. Le billet suivant le rassura bien vite :

Saint-Cloud, 9 novembre 1852.

Mon cher monsieur Vieillard, Comment pouvez-vous croire que votre vote puisse nuire, en quoi que ce soit, à la vieille amitié que je vous porte ? Venez déjeuner, jeudi, à onze heures, comme à Tordinaire, et le nouveau titre que je recevrai de la nation ne changera pas plus mes habitudes que mes sentiments pour vous. Becevez-en l'assurance.

Votre ami,

Louis-NAPouEotf.

De cette fidèle amitié, il devait lui donner bien des preuves, dont nous citerons deux seulement, en ayant été le témoin. Au mois de janvier 1853, M. Vieillard étant indisposé, l'Empereur montait à son modeste appartement de la rue du Sentier, pour lui annoncer son mariage, avant qu'il l'apprit par le bruit public. Au mois d'avril 1857, M. Vieillard étant mourant, l'Empereur alors à Fontainebleau, fut informé de son état, quand il se préparait à partir pour une chasse à courre. Il prit le premier train partant pour Paris, et, à Paris où il n'était pas attendu, un fiacre quelconque le conduisit auprès de son vieil ami. Jamais nous n'oublierons avec quelle ingénieuse délicatesse il cherchait à lui prouver que celte visite n'était pus un adieu; ni quel pro-

fond chagrin il témoigna aux siens, après l^avoir embrassé pour la dernière fois.

Même pour ses anciens obligés qui lui avaient gravement manqué, l'Empereur ne pouvait rester longtemps sévère, bans une lettre du 15 décembre 1853 (dont il nous parait inutile d'indiquer le signataire, mais dont nous garantissons Tauthenticité), Tun d'eux, le remerciant d'un don assez important, lui disait : « J'ai cruellement expié, Sire, par cinq années de chagrins et de souffrances morales, les torts que j'ai eus à l'égard de Votre Majesté et pour lesquels j'implore son pardon; torts qu'un moment de délire fiévreux m'a fait commettre, qu'on a grossis peut-être aux yeux de Votre Majesté. Elle se venge aujourd'hui en daignant répandre sur moi de nouveaux bienfaits. »

Si Napoléon III ne put associer à sa fortune tous ceux qui s'étaient intéressés à ses malheurs, c'est que plusieurs s*y refusèrent, — comme l'abbé Lender, ancien professeur du collège de Constance, qu'il voulait attirer à Paris, mais ne put arracher de sa modeste cure*; — comme M. Calixto Soupict, directeur du journal où le prisonnier de llam avait fait ses débuts de publiciste. Dans un livre, que nous avons déjà cité, le petit-fils de M.Souplet, — assez malveillant pour Napoléon III, dont il semble avoir bien peu compris les sentiments et les doctrines, — nous donne, à cet égard, les détails suivants :

« Mon grand-père combattit ouvertement la candidature du Bonaparte à la présidence, n'ayant aucune illusion sur ses sentiments... Malgré cette attitude hostile, Louis-Napoléon garda une vive affection pour mon grand-père; il lui en donna une preuve éclatante quand, président de la République, il vint à Saint-Quentin inaugurer le nouveau chemin de fer. Au moment de remonter en wagon, il aperçut Souplet; aussitôt il alla droit à lui et prononça ces paroles tex^tuelles, alors entendues par une foule de Saint-Quentinois et rappor-

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