‹ Napoléon III: manuscrits inéditsChapitre 13 sur 44 · CHAPITRE YIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YIII

Quel titre avait Louis-Napoléon pour être élu en 1848 président de la République. — La pensée de réaction des électeurs. — La tradition de Vidée napoléonienne, — Napoléon III est mené, possédé par un double esprit. — L'émeute chassée de la rue. — Le livre do M. About publié par le Moniteur. — Napoléon m ne peut pas revenir au système parlementaire. — Il devient la providence de tout ce qui vit de favoritisme. — Son message au Sénat. — Le rétablissement de la famille Bonaparte est une vengeance tirée des traités de 1815. — Que peut être le 1I« Empire? — L'esprit militaire dominant. — Budget des dépenses. — Aux hommes d'Etat à se tenir sur leurs gardes.

Laissons aux faiseurs de biographies la recherche des anecdotes. Napoléon III n'esJ à nos yeux, comme son oncle, qu'une expression historique trop bien caractérisée pour que je me soucie de sa personne et que je me permette à son égard aucune invective.

Quel titre avait Louis-Xapoléon Bonaparte pour être élu en 1848, président de la République? Il Ta dit lui-même^ avec autant de simplicité que de modes tie. Aucun, si ce n'était son nom. « Mon nom, dit-il, faisant abstraction de ses aventures, signifie ordre.

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réconciliation. » Probablement il le pensait comme il le disait : pour son malheur et le nôtre, ce nom signifiait encore autre chose. I)*abord les élections de 1848. de même que le coup d'état de brumaire, furent faites dans une pensée de réaction. Réaction contre quoi? contre le droit au travail, dernière phrase, dernier terme de la révolution: c'est contre la réforme économique que la candidature de Louis-Napoléon fut posée par la majorité conservatrice, accueillit.', pir la bourgeoisie, tant orléaniste que légitimiste, propagée par les prêtres et finalement acclamée par le peuple. Le peuple se compta en 1848 comme il avait fait après le 18 brumaire, comme toujours. Il vota avec ses ennemis, contre sa propre cause:

Un jour viendra où les républicains réagiront à leur tour contre le suffrage universel.

Comme le suHVage universel ne sera de longtemps encore <|u'un(^ affaire d'instinct, •d'ordre fatal, non moral, je déclare, pour ma part, que si je n*appuie pas la mesure, je ne la combattrai point. Je dirai au peuple (ju'il Ta bien mérité assez comme élu des trahisons du suffrage universel.

Louis Napoléon président do la République, était donc l'organe d'une réaction. Mais ilétait aussi lereprésenlanl d'une Iradition piiisque c'était pour son nom (|u'il élait élu ; il re[)résentait Pidée napoléonienne. Ses alfairt's de la réaction faites, il était inévitable (|ue la tradition reprît son cours; d'autant mieux (|ue la Trance n'avait plus elle-même ^l'idée. Combinez ensemblr» ces deux termes, une réaction et une tradition : Vous avez Thistoire do la Présid<Mice el du deuxième empire. Qu'importe après

cela <le savoir co que peut être de sa personne Napoléon III? S'il est aussi flegmalique qu'il le semble, s'il a le génie politique J*un Machiavel, ou s'il no nous apparaîtra pas bientôt comme un nouveau foudre de guerre. Je vous dis que Napoléon III, lui aussi, est njené. Qu'il est possédé par un double esprit dont aucun exorcisme ne le délivrera. Ce n'est pas, croyez-moi uniquement par singerie de son oncle qu'il a foi à son étoile.

De même que Napoléon 1«^, Napoléon III n'obéit à aucun principe : il ne saurait dire en vertu de quelle idée il agit, quelle fin il se propose, où il nous mène, où il va. On le traite de despote : c'est-à-dire qu'il est le jouet de toutes les contradictions accumulées sous son règne.

11 a chassé l'émeute de la rue ; mais l'émeute est entrée on bas. Car n'oublions pas cette grande vérité de l'histoire et de la politique : toutes les révolutions qu'un peuple a traversées, jusqu'au jour où une révolution finale les liquide, se livrent bataille dans son gouvernement. Un simple particulier peut opter entre le Christ et Satan, donner son âme à l'un des deux; un gouvernement ne le peut pas. Il faut, bon gré, mal gré, qu'il reste Tartuffe. Napoléon 111 peut-il ou détruire Voltaire, ou renier l'Eglise? Ni l'un ni l'autre. C'est pour cela qu'il publie le livre de M. About en feuilletons dans le Moniteur, et qu'il fait saisir l'édition publiée à l'étranger.

Ainsi du reste.

Napoléon III ne peut pas, en eùt-il le désir, revenir au système parlementaire, livrer les huit années de son gouvernement à la discussion publique, convier à

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celte discussion tous ses ennemis intimes, partisans de deux monarchies déchues et républicains.

11 ne peut pas, le voulùt-il, affirmer le socialisme, contre lequel il a été élu, et qu*il poursuit tous les jours. Mais, bien qu'il ne puisse ni se faire roi ou empereur constitutionnel, ni prendre le drapeau de la révolution sociale, il ne peut pas anéantir ces deux idées : ce serait se réduire lui-même à l'absurde.

C*est pour cela, d'un côté, que l'Empire a conservé quelque chose des mœurs parlementaires, bien que ce peu le gène furieusement ; d'autre part, qu'il caresse le prolétariat par toutes sortes d'expériences anodines : Cités ouvrières, soupes économiques, remise sur la taxe du pain, caisses de retraites, assurances agricoles, tarif de la boucherie, poursuites contre les accapareurs, travaux publics, insinuations aux chefs d'établissement et ordre aux communes d'occuper, coûte que coûte, les ouvriers sans travail, main mise de l'Etat sur la Banque, le Crédit foncier, les docks; projet de vente des biens des hôpitaux, emprunts nationaux, etc., etc. La réaction n'y perd rien, loin de lu. La défaite du travail impliquant le triomphe du parasitisme et ce qui s'ensuit, le coup d'Etat du 2 décembre est devenu le signal des opérations d'une bande innombrable qui compte des affiliés jusque dans les sommités du pouvoir, et dont les illustrations font reculer la justice. Louis-Philippe honnête homme, personnifia la corruption politique ; Napoléon III, étranger aux affaires, tout entier à son idée Napoléonienne, est devenu la providence de tout ce qui vit de favoritisme, d'intrigue, agiotage, potde-vin, escroquerie, prostitution.

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Napoléon III ne peut pas même se dégager do ces odieux traités do 1815; tant le fait accompli ado puissance, et les conventions écrites de réalité. Il disait dans son message au sénat du 4 novembre 1852 :

a Dans le rétablissement de Tempiro le peuple trouve une garantie à ses intérêts, et une juste satisfaction à son orgueil. Ce rétablissement garantit ses intérêts en assurant l'avenir, en fermant Tère des révolutions, en consacrant encore l(>s conquêtes de 89. Il satisfait son juste orgueil, parce que, relevant avec liberté et réflexion ce qu'il y a trente-sept ans l'Empire entier avait renversé par la force des armes, au milieu des désastres de la patrie, le peuple venffe noblement ses revers sans faire de victimes^ sans menacer aucune indépendance, sans troubler la paix du monde. »

Le rétablissement de la famille Bonaparte, telle est la vengeance qu'en 1852 Napoléon 111 déclarait vouloir tirer des traités de 1815, vengeance sans victoires, qui ne devait rien coûter à TEurope ; qui maintenait à la Belgique, son indépendance, à la Prusse la possession du Rhin, à l'Autriche, celle de la Lombardo-Vénétie, et au Pape ses états. Napoléon III a fait plus: c'est pour le respect des traités et la conservation de réquilibre européen qu'il a fait la guerre à la Russie, en compagnie de TAutriche et de l'Angleterre. Combien sa conscience impériale a du se révolter, en pensant qu'il en était venu ainsi à adorer ce qu'il avait brûlé, à brûler ce qu'il avait adoré î

Je ne dis pas que Napohîon III se montre jusqu'à la (in, observateur fidèle de la pensée de 1813. Nous savons que si la puissance d'une réaction ne va pas

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jusqu'à détruire le fait antérieur, il ne lui est pas permis non plus de le reconnaître. Mais n'est-ce pas pour les traités de 1813 que combat l'Empereur, n'est-ce pas leur lettre qu'il aflirmc, quand il accuse rAulriche de rompre l'équilibre de TEurope par son influence dans la Péninsule : quand, pour obtenir la neutralité <le la Prusse et de l'Angleterre, il déclare qu'il ne cherche aucun agrandissement de territoire, quo la guerre sera localisée, le Pape maintenu dans son temporel, etc.?

Oue peut donc être le deuxième empire, si de par la loi qui présida à sa naissance, il ne lui est permis ni de suivre sa tradition, ni de revenir au système constitutionnel ou de se faire socialiste; s'il ne parvii.Mit à déchirer les traités de 1813, que pour les refaire aussitôt?

L'Empire. j«' le dis avec la tristesse que me cause la perspeclive de toute destruction, l'empire no peut plus être rien, ou le monde serait sens dessus dessous. 11 a épuisé son idée, idée négative, contradictoire, stérile : il faut qu'il tombe. Ce n'est pas ma raison qui le dit, c'est la logique de l'histoire qui nous l'enseigne. Pourquoi ferait -elle en faveur do Napoléon III une exception refusée à Napoléon I*»"? (( Prenez garde, lui criait après le 10 décembre la presse démocratique : il y a de tout dans votre élection, de la monarchie, de la république, du socialisme, du diable et du bon Dieu. Sachez bien ce quo vous allez faire; choisissez vos instruments, déterminez votre objet, et sauvez vous à propos... » II n'a tenu compte de rien. Il s'est lancé, comme un boulet, dans la voie quo lui avaient ouverte des com-

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manditaires réacteurs. Saints du Paradis, priez pour Napoléon-Louis !

Entre temps, Napoléon III a rétabli du premier Empire tout ce qu'il a pu. L'esprit militaire est dominant^ mais fortement trempé de jésuitisme. La conscription a été portée de 80 à 100 et iiO/lOO hommes; la population n'y suffit plus. La centralisation a été renforcée, la police augmentée, le silence imposé, la vie départementale, les chemins de fer aidant, éteinte. Moins que jamais on aime les avocats et les idéologues, les gens qui parlent et les gens qui pensent. On n'en est pas plus avancé pour cela. Le budget des dépenses porté de 1.700 à 1.800, 2000 et 2.500 millions, la dette publique doublée, la gêne généralisée, l'instruction du peuple livrée à l'église qui n'enseigne que ce qu'il faut: au dehors, l'empire turc ébranlé, la guerre déclarée à TAutriche, l'alliance anglaise menacée et je ne sais quelle convention, qu'on ne dit pas, avec la Russie : voilà où nous en sommes. En résumé, l'esprit humain avan(;ant toujours, il est bien difficile qu'un gouvernement ne se trouve pas en réaction contre quoique chose.

C'est aux hommes d'Etat à se tenir sur leurs gardes, car toute réaction conduit à mal, et il n'en est pas de plus périlleuse et qui pardonne moins que celle qui a pour objet de résister à la paix. Nous en avons eu un premier exemple dans Napoléon P"" : fasse le ciel que nous n'en ayons pas bientôt un second dans Napoléon IIII

CHAriTRE IX

1.- > :•.< r..:I:îO;'..iîu-. dv l\l-.vtIon île Louis Bonaparte à la î r-. <; î> Î.V*'. vi/ la I, ; ul I: jae. — L"Loi>.mir est îe Moi de la Provi- ■ivT.v- v'. :.:/..- ; 1à Naîur',-. — MalvnU'uJus, à partir du 10 l-.i' ::.Ir:. — 11 :.■: s'.ij::: i.int ici du âls d'IIortenso mais du pays qu: lu i ris ï \;r s:^'n»\ — Ledru-Rollin, la république rou^o : lîac:o.i.;.i. Oha:'.«;irî:i^^r, la répuldiquo militaire. — Aîiiour Iv I.i ît'iZaîi:.' tt rosroot do la Ci"»nstitution. — Le péril iîîuuinairo. — P l.i ooTisi ir^raîion do IVlu. — Cavaipnac ou Loui> lV'n;ii\tr*. . — Lo voi:^ do la démocratie socialiste. ^ Tout se r^u:.iss,tîî ivur dôrout«r notre jugement. —La papiïlôiin- î aurait dit Fourior. — Lv s; icide des i^artis.

11 no faut pas vouloir loul expliquer en histoire : ce sérail une prétention aussi pleine de périls que dépourvue de philosophie. La sagesse a ses limites^ disait l'apotre. au delà desquelles le raisonnement et la rai.son ne sont plus que vanité et aflliction d'esprit. Toutefois il est des faits qui, au premier coup d'ceil, olfrent Tapparenee d'accidents inexplicables, à mettre seulement sur le compledela fortune, mais dont, avec une recherche persévérante, on finit par

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trouver* la raison. L'élection du 10 décembre est de ce nombre *.

J*ai cherché, pendant plus de six mois, non pas la cause, personne ne l'ignore, mais le sons philosophique de l'élection de Louis Bonaparte à la présidence de la République, de cette élection qui a si fort réjoui les uns, qui a tant scandalisé les autres et dont tout le monde s'est à bon droit émerveillé. Louis Bonaparte président de la République ! c'était bien là le fait arbitraire contre lequel se raidit une raison tant soit peu rigoureuse, parce qu'elle n'y trouve ni motif ni prétexte. Tous les événements accomplis depuis février tombaient sous la loi historique : celui-là seul y échappait. Ce n'était plus une évolution réelle, rationnelle : c'était une création du bon plaisir électoral, une légende, un mythe, dont le Moniteur rapportait le commencement, le milieu et la fin, mais dont il m'était défendu d'assigner la raison intelligible, de faire la déduction logique, en un mot d'expliquer le sens. Les décrets de la Providence ne se discutent pas : on ne raisonne point avec Dieu.

Il ne m'a pas moins fallu pour trouver le mot do cette énigme, que le témoignage de Louis Bonaparte lui-même... L'homme est le Moi delà Providence comme de la Nature. 11 est rare qu'il n'ait pas une intuition, un sentiment quelconque de sa destinée; et Louis Bonaparte, expliquant de sa haute fortune ce que personne, sans lui, n'en aurait su comprendre, est le plus frappant exemple de cette identité du sujet et de Vobjel qui fait le fond de la métaphysique moderne.

1. Cf. Les Confessions d'un Révolu tionnalref p. 218 ot suiv.

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Pour apprécier loule la profondeur du jugement porté par Louis Bonaparte sur lui-même, prouvons d'abord que, suivant les règles de la prudence humaine, les électeurs avaient toutes les raisons imaginables de repousser le candidat^ qui ne signiliait pour chacun d'eux que Tinconnu... I/inconnu : quelle raison électorale !

Soit que l'on considérât la personne du candidat, soit que Ton se plaçât au point de vue des partis qui divisaient la République, il me semblait impossible d'arriver à une explication. Sans doute, le scrutin du 10 décembre m'avait appris ce dont la France ne vouhiil pas : cinq millions et demi de voix données à un exilé sans titres, sans antécédents illustres, sans parti, contre moins de deux millions inégalement «listribuées entre Cavaignac, Ledru-Rollin, RaspaiK (ihangarnier, Lamartine, le faisaient assez connaître. Mais ce que voulait la Franco, le vœu-Tidée, politique ou sociale, qu'elle poursuivait en choisissant, pour la représenter au pouvoir exécutif, Louis >'apol«''on Bonaparte, jadis condamné par la cour des pairs et enfermé au château de Ilam comme coupable «lalteiilat au gouvernement : voilà ce que je ne pouvîiis comprendre, ce qui me faisait traiter à la fois d'absurdes et les électeurs du 10 décembre qui tant se démenèrent, et l'invisible main qui les con- (hiisait.

Rien de plus grave que les situations illogiques. Tous nos malentendus, à partir du 10 décembre, soni venus de ce (|ue Louis Bonaparte est resté pour tout le monch» un personnage incompris; do ce que lui même, malgré Tintuition qu'il a de son rôlo^ n'a

pas su encore expliquer philosophiquement ce qu'il représente, ce qu'il est. Je déclare, pour ce qui me regarde, que l'opposition que je lui ai faite avant et depuis son élection n'a pas eu d'autre cause, que cotte ignorance involontaire où je suis demeuré si longtemps. Ce que je ne devine pas est ce que je hais le plus au monde : j'aurais tué le sphinx, comme Œdipe, ou je me serais fait dévorer. — Que m'avait fait Louis Bonaparte? nulle offense. Au contraire, il m'avait prévenu, et si je no considère que nos relations d^une heure, en fait de politesse je suis son redevahle. Et pourtant, à peine fut-il question de cette candidature, que, cherchant le mot de l'énigme et ne le trouvant pas, je sentis que cet homme, malgré la gloire de son nom, me devenait antipathique, m'était hostile. En tout autre temps, j'aurais plaint ce jeune homme, revenant, après trente années d'exil, dans une patrie inconnue, et faisant au peuple, sur l'hypothèque do son élection, des promesses de bonne foi sans doute, mais aussi chimériques que celles du Luxembourg et de l'Hôtel-de-Ville.Mais après février, après juin, après le 4 novembre, Louis Bonaparte tombant au milieu de cette ronde de damnés que faisaient, autour de la présidence, légitimistes, orléanisteSy républicains classiques, jacobins et socialistes! cela me parut tellement merveilleux, incompréhensible, que je ne pus y voir, ainsi que M. Thiers, qu'une honte de plus pour mon pays.

Laissons Thomme de côté : il ne s'agit point ici du fils d'IIortense, mais du pays qui l'a pris pour signe. Quoi I disais-je, voilà celui que la France, celte soidisant reine des peuples, conJuilo par ses prêtres,

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par ses ruiitanoiers ri sis roués, s'en est allée choisir pour chef, sur la fui île sttn nom. comme un chaland qui preufl une niarrhandise sur Téliquette d'un sac! Par respect pour ci* litre de répuhlicains^ que nous avons imlignemenl usurpé ; par éjrard pi>ur nos représenlanls. rhartrés par ntujs de faire une Conslilution républicaine, nous devions, ce semble. ch(ûsir pour Présideiil de la République un républicain. Et si les irrandes individualités manquaient^ les notabililés sitrnili(*atives ne faisaient pas défaut. Cavaignac était la répuldique modérée : n'avait-il pas tout fait pour elle! Lnlru-Uollin, la république rouge; Bu<ireaud. tihangarniiT. la république militaire. Nous connai>sioiis ^cs î:ens-là : une fois à la présidence, ils nv [louvaieiil doiuier d'impiiétudes. Et voilà que, sans motif plausible, sans respect de notre dignité, uni(|ui'uieMt pour bafouer ceux qui avaient fondé et servi la Uépiililii|ue, nous donnions la palme à une candidature dynasti(|ue.. fantastique, mystique!..

Plus je chercliais. plus je désespérais.

L(» pouvoir présidentiel,, d'après la Constitution, doit durer (jualre ans: le président sortant ne peut être réélu (|u*au bout de (juatre autres années. Celte disposition, (|ni ne laisse aucune place aux appétences nionarrliitpies. commandait de choisir un citoyen <lonl toute l'ambition fiil d'avoir été durant quatre ans. avec dévouomenl et patriotisme, le premier parmi ses eonciloycns, et d'avoir inscrit avec honneur son nom aux annales de notre histoire. Mais nous, connue pour braver la fortune, nous choisissions un lionnue de race, un prétondant, disait-on, un prince ! Déjà méine on assurait que Pon n'attendrait

pas l'expiration des quatre années pour reviser la Constitulion et proroger les pouvoirs de Louis Bonaparte. Par là, on rapprochait l'autorité présidentielle de l'autorité royale, on ménageait la transition, on préparait la voie à une restauration. Le tout, ajoutait-on, par amour de la légalité et respect de la Constitution. doctrinaires! plus couards que jésuites! déchirez-la donc tout de suite cette Constitution! N'étes-vous pas les plus forts? L'appel au peuple contre la Constitution ne vaut-il pas aujourd'hui ce qu'il vaudra dans quatre ans? Si vous croyez qu'une nation puisse valablement renoncer à ses droits imprescriptibles, rétablir une royauté corruptrice, et supprimer le suffrage universel, votre ajournement de quatre années est une lâcheté sans profit. Contre un pacte subreptice, l'insurrection est le premier des droits et le plus saint des devoirs. Souvenez-vous seulement que ce que vous aurez fait contre la République, nous le ferons contre la monarchie ! Osez donner l'exemple.

Ainsi je m'exhalais contre un péril imaginaire, qui me semblait la conséquence logique de l'élection de Louis Bonaparte. Et je me croyais d'autant plus fondé dans mes plaintes, qu'il m'avait paru voir l'annonce de tels projets dans les circulaires du candidat.

Puisqu'il s^agissait d'une magistrature élective, temporaire, responsable, c'était l'éclat des services, la grandeur des talents, le caractère, qu'il fallait avant toutes choses considérer dans le Président. En République, le magistrat doit offrir le type delà vertu républicaine, comme il est le reflet, sous la monar-

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chic, de la dignité royale. Or, quel litre, quelle raison I.ouis Bonaparte avait-il donné de sa candidature ? une parenté, une prétention héréditaire. Luimême Tavait dit : Ce qui me fait solliciter vos suffrages, citoyens, c'est que je m'appelle Bonaparte I Nominor quia leo.

Déjà même, avant Télection du 10 décembre, cet argument avait paru si décisif, si péremptoire, qu'il avait suffi pour déterminer, outre l'élection de Louis Bonaparte à la représentation nationale^ celles de Napoléon Bonaparte, Pierre Bonaparte, Lucien Bonaparte, Muraty fils de Caroline Bonaparte, tous princes du sang. Ajoutons Jérôme Bonaparte, gouverneur des Invalides, à 40,000 fr. d'appointements; plus Antoine Bonaparte, qui vient encore d'être élu représentant par le département de l'Yonne. Il n'y a que Charles Bonaparte, le Romain, l'ami de Mazzini, dont nous n'ayons pas voulu. Et nous serions de race révolutionnaire, le peuple initiateur, le Christ des nations! Qui donc a dit cela ?.. Cette idée mo mettait en fureur.

Si de la considération de l'élu je passais à celle des électeurs, je ne trouverais pas davantage la raison de leur choix. Ni les rouges, ni les blancs, ni les bleus, ni les tricolores, n'avaient de motifs de pousser avec tant d'acharnement à la chose. L'intérêt de parti, la fidélité au principe, le soin de l'avenir, commandaient à tous d'agir directement contre Louis Bonaparte. Au lieu de cela, tous, à force de se détester, semblaient s'être ligués pour lui I

Comme, à cette occasion, j'ai eu à supporter plus d'une avanie, je rapporterai ce qui se passa dans le

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parti démocratique. Par ceux-là, jugez des autres.

Après le vote do la Constitution, la polémique, déjà engagée entre le Peuple et les organes de la Montagne sur les questions sociales, prit un nouveau degré d'animosité au sujet de l'élection du Président. Toutes mes appréhensions se confirmaient.

Le socialisme, par cela même une protestation contre le capital, est une protestation contre le pouvoir. Or la Montagne entendait réaliser le socialisme par le pouvoir et, qui pis est, se servir du socialisme pour arriver au pouvoir!... C'était déjà une question fort grave, pour le parti socialiste, de savoir qu'il se renfermerait dans une abstention systématique, ou si, pour se compter lui -môme et connaître ses forces, il adopterait une façon de candidat, en deux mots, s'il ferait acte gouvernemental ou non. La Montagne, de sa seule autorité, avait tranché la question, en déclarant que Ledru-RoUin, contre lequel nous n'avions d'ailleurs rien à objecter, serait le candidat de la République démocratique et sociale.

Le Peuple opposa d'abord à cette décision, qu'il considérait de tous points comme contraire au socialisme, l'opinion bien connue de la Montagne ellemême sur la présidence. 11 fit entendre qu'il serait peu honorable au parti, après avoir repoussé avec tant d'énergie le principe de la séparation des pouvoirs, de paraître sacrifier le dogme démocratique à l'appât d'une élection; qu'il semblerait qu'on redoutât l'institution présidentielle beaucoup moins pour elle-même que pour le personnage qui pouvait en être revêtu, etc. — Nos amis crurent lever la difficulté en faisant prendre au candidat l'engagement, sur

riionneur, s'il était élu, d'employer son autorité à faire re viser immédiatement la Constitution., reconnaître le droit au travail, et abolir la présidence : précaution qui à nos yeux avait le triple défaut d'être inconstitutionnelle, impraticable et souverainement puérile.

Le Peuple alors essaya de rappeler les esprits à la pratique. Il lit observer que, puisque T'on persistait à voter, il convenait d'être au moins convaincu d'une chose, savoir : que le candidat de la démocratie sociale n'avait aucune chance; que dès lors les voix qui lui seraient données ne pouvant servir qu'à élever le chiffre de la majorité absolue, diminueraient d'autant les possibilités en faveur de Louis Bonaparte, et augmenteraient dans la même proportion les chances de Cavaignac ; qu'ainsi voter pour Raspail ou Ledru- Ilollin, c'était en réalité voter pour le vainqueur de Juin, l'homme qu'il cette époque on ha'issait le plus. Lequel de ces deux candidats, Cavaignac ou Louis Bonaparte, la démocratie socialiste devait-elle redouter davantage de voir élever à la présidence? Voilà, disait le Peuple, comment devait être posée la question.

Celle observation, toute d'arithmétique, parut une défection. ]je Peuple ïni mis au ban de la démocratie. On invoqua, en désespoir de cause, la nécessité de l'union, le besoin de discipline : c'est avec cela que les emportés finissent par avoir raison des timides. Le Peuple disait qu'il n'y avait d'union possible que sur le terrain des principes : la candidature de Raspail fut maintenue en face de celle de Ledru-RoUin.

Pauvres Monlagnanls, pauvres myopes! vous vou-

liez du pouvoir, vous alliez en avoir, mais ce serait pour la dernière fois! Enfin, Téleetion de Louis Bonaparte vint ramener la concorde parmi les patriotes. En haine de la démocratie, vaincue par ellemême en mars, avril, mai. juin; en dédain de la république modérée : en oubli des services de Cavaignac, le pouvoir fut décerné à Louis-Napoléon. A la possibilité d*un fructidor la nation répondait par la possibilité d'un brumaire : encore une fois, était-ce là une raison d'Etat ? était-ce pour une grande nation, maîtresse d'elle-même, une considération à la hauteur d'un si grand intérêt?

On demandera peut-être, puisque le candidat de la démocratie socialiste n'avait pas de chances, ce que le parti pouvait gagner, selon le Peuple , soit à no voter pas, soit à se rallier au parti que représentait Cavaignac; quelles raisons, enfin, nous avionsdenous opposer à l'avènement de Louis Bonaparte.

En ne votant pas, la démocratie socialiste frappait le monde par un acte éclatant de scepticisme politique ; elle abjurait son gouvernementalisme ; elle se grossissait de toutes les abstentions, et quadruplait ainsi sa force numérique. De plus, elle fixait d'avance le point sur lequel devait porter, en 18^2, la révision de la Constitution, et déterminail ainsi le caractère de la future opposition constitutionnelle. Enfin, si l'exemple des démocrates n'était pas suivi, du moins ils ne subissaient pas la honte d'une outrageante défaite.

En votant pour Cavaignac, la démocratie socialiste obéissait au principe de fusion qui forme son essence; elle déteignait sur la république modérée;

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elle commençait à se Tassimiler; elle marquait le but où tendaient, par la force de leur commun idéal, toutes les fractions républicaines ; elle s'imposait au pays comme le gouvernement de Tavenir, et avançait de plusieurs années son triomphe.

Ces raisons, qui nous paraissaient alors sans réplique^ ont été écartées par l'inspiration populaire du 10 décembre. Quelle intelligence eût pu deviner alors ce que recelait la pensée générale?

Mais, ajoutera t-on, parce que le parti démocratique, et socialiste manqua dans cette occasion de perspicacité, était-ce une raison pour vous diviser encore? A quoi bon cette candidature de Raspail?

La candidature de Raspail était motivée précisément par celle de Ledru-RoUin. Un parti qui, à Tunanimité de ses membres, ment à son principe^ est un parti perdu. En votant pour Cavaignac, la démocratie aurait fait simplement acte d'obéissance à la Constitution: elle n'y adhérait point, elle réservait son principe et maintenait intactes ses doctrines. Tandis qu'en volant pour Ledru-RoUin, elle se prononçait pour la théorie gouvernementale, elle n'était plus socialiste et devenait doctrinaire. Il fallait, pour l'honneur do son opposition à venir, qu'une protestation surgît de son sein : sans cela elle n'avait plus, apri>s le 10 décembre, qu'à se taire ou à conspirer.

Toutes ces raisons, je le reconnais aujourd'hui, pouvaient bien avoir alors quelque valeur : elles étaient loin de la haute sagesse qui, en poussant les masses à l'élection, leur commandait de voter tout bas pour Louis Bonaparte. Mais tout se réunissait alors pour dérouter notre jugement.

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Pouvions-nous donc, dans cet inconcevable entraîne.iient des esprits au souvenir d'un despote, voir autre chose qu'une haine aveugle de la révolution démocratique et sociale, une ignoble protestation contre les 45 centimes? Or, ainsi qu'on nous Ta si souvent reproché à nous autres socialistes, ce n'est pas tout de nier, il faut affirmer : qu'est-ce donc que prétendait affirmer le pays en nommant Louis Bonaparte? A quelle inspiration obéissait-il? Quel principe entendait- il poser? Etait-ce une idée de réaction ? Cavaignac pouvait, tout aussi bien que le neveu de l'empereur, servir les réacteurs : il l'a prouvé en juin. 11 avait de plus le mérite de ne faire ombrage ni aux Bourbons aînés, ni aux Bourbons cadets. C'est un simple président de la république : on n'avait pas à redouter en lui le prétendant. Qu'est-ce qui avait pu décider le parti légitimiste, qu'est-ce qui avait pu déterminer le parti orléaniste, en faveur de Bonaparte? Comment les chefs de ces deux partis, des hommes si habiles, ne voyaient-ils pas que si Louis Bonaparte s'attachait à la République et prenait en main la défense de la Constitution, tôt ou tard il se rallierait les républicains, et ferait contre les dynasties déchues tout ce qu'aurait pu faire Cavaignac, et mieux encore que Cavaignac? Que si, au contraire, il suivait sa première inclination, s'il revenait à ses idées impériales, on avait en lui, pour quatre ans, un compétiteur de plus? Quatre ans, lorsqu'il s'agit d'une couronne, c'est tout. Les légitimistes, les orléanistes, et toute la réaction^ avaient donc raisonné aussi faux que les démocrates; ils avaient tr'ahi leurs principes, et manqué à toutes les lois de la prudence,

en se ralliant à cette candidature qui excluait Tespoir de leurs dynasties. Seul, avec les républicains de la gauche qui volaient pour Cavaignac, avec le petit nombre de socialistes ralliés au nom de Raspail, le Peuple était dans la bonne voie de la logique et de la Pidélité à la République. C'est pour cela que j'ai combattu de toutes mes forces la candidature de Louis-Xapoléon : je croyais faire opposition à l'Empire, tandis que, malheureux ! je faisais obstacle à la Révolution. Je voulais embarrer le chariot d'Ezéchiel, forcer la main à Celui qui règne dans les cieux et qui gouverne les Républiques, comme dit Bossuet; et c'était envers l'Humanité que je me rendais sacrilège I J'en suis puni : Mea cidpa.

Franchement je n'eusse pas demandé mieux, avant le 10 décembre que de me rallier à la candidature de Louis Bonaparte, et après le 10 décembre, que d'appuyer son gouvernement, s'il avait su me dire par quelle cause, au nom de quel principe, en vertu de quelle nécessité historique, politique ou sociale, il avait été fait président de la République, plutôt que Cavaignac, plutôt que Ledru-Rollin. Mais les gouvernants laissent tout à deviner aux gouvernés; et plus j'y pensais, plus, malgré ma bonne volonté, je devenais perplexe. Absorbé dans mes réflexions, je crus un jour avoir trouvé la solution que je cherchais dans ces paroles prophétiques de Mirabeau, rappelées par Chateaubriand dans une circonstance qui n'était pas sans analogie avec le 10 décembre 1848, je veux parler du sacre de l'empereur le 5 décembre 1804 : « Nous donnons un nouvel exemple de cette T) aveugle et mobile inconsidération qvii nous a con-

» duits d'âge en àgc à toutes les crises qui nous ont » successivement affligés. Il semble que nos yeux » ne puissent être dessillés^ et que nous ayons résolu » d'être, jusqu'à la consommation des siècles, des en- » fants quelquefois mutins et toujours querelleurs, p

La papillonne 1 aurait dit Fourier. Est-ce là une cause? Est-ce un principe? est-ce une nécessité? Providence! tu as vaincu; tes voies sont impénétrables I

Enfin Louis Bonaparte a parlé : il s'est révélé luimémo; mais le monde ne Ta pas encore compris.

La France, a-t-il dit, je ne sais plus à quel propos, je ne sais plus quand, je ne sais plus où, La France m'a élu parce que je ne suis d'aucun parti!... Traduisez : La France m'a élu parce quelle ne veut plus de gouvernement.

Oui, la France a nommé Louis Bonaparte Président de la République, parce qu'elle est fatiguée des partis, parce que tous les partis sont morts, parce qu'avec les partis le pouvoir lui-même est mort et qu'il n'y a plus qu'à l'enterrer. Car, ainsi que nous l'avons vu, le pouvoir et les partis sont l'un à l'autre effet et cause : ùtcz ceux-ci, vous détruisez celui-là, et réciproquement.

L'élection de Louis Bonaparte a été le suicide des partis qui ont concouru à son triomplie, portant le dernier soupir de la France gouvernementale. On dit que les dernières paroles du grand empereur à son lit de mort, furent : Tête!,.. Armée!... Les dernières paroles de notre société politique, au scrutin du 10 décembre, ont été ces quatre noms : Napoléon, Robespierre, Louis XIV, Grégoire Vil!

142 5APÛLE05 III

Adieu, pape!

Adieu, roiî

Adieu, dictateur!

Adieu, empereur!

Désormais il n*y aura plus d'autorité ni temporelle^ ni spirituelle, ni révolutionnaire, ni légitime sur mes enfants. Va, Bonaparte, remplis ta tâche avec intellicence, et, s'il se peut., avec plus d'honneur encore que Louis-Philippe. Tu seras le dernier des gouvernants de France * !

1. Dans Vidée de la Récoluiion au xix* stèele, Prondhon dit : c La » FruriCn^ a ^^lu Lonis-XafMjl^on Bonaparte parce que l'empereur • est l'our *f\\*f la RéTolution, et qu'elle est avant tout révo- » luti'.'nnaire. » CVst la même pensée que celle exprimée dans les C'jrt fassions. Aucun «les partis existants au xix« siècle, pas m».':iu' «'ului qui invoquait la tradition jacobine, n'était révolutiuDijaire : ils l'ont montré. Or. la Révolution, on sait aujourd'hui •:•? qu'flk' »*<t : h: travail à l'ouvrier, la terre au paysan, l'iii]/-!..-!). lance au citoyen, aux communes, aux départements; l'égalité sociale, et la propagande, armée s'il le faut, au dehors.

Louis Bonaparte pouvait remplir son rôle de deux manières : soit en prenant la tète de la Révolution, soit en faisant, de conniv.-nce avoc les royalistes et les jésuites, obstacle au progrès. Il a préféré ce dernier parti, qui a perdu son oncle, et qui !•; perd lui-même, sans faire reculer la Révolution d'une semoll.'. En revanche, les partis se convertissent : tandis que h' j:içol>ini3in*», se fait anti-gouvernemental, la légitimité jure par 80. Erud'imini !

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