CHAPITRE VI
Pouvoir sans contrôle et monarchie tempérée, — La souveraineté est dans le peuple. — Le système constitutionnel. — Le Gouvernement est de droit divin ou il n'est pas. — Le suffrage universel. — Ce que pensaient les fondateurs de la République de février. — Le gâchis. — La République est au-dessus du suffrage universel. — Louis-Bonaparte nommé premier magistrat par le peuple. — Il résume les idées, les besoins et les tendances de la nation. — Le problème de la Révolution se résoudra comme il pourra. — L'autorité et la subordination politique.
Avant 89, le gouvernement était en France ce qu'il est encore en Autriche, en Prusse, en Russie, et dans plusieurs autres pays de l'Europe, un Pouvoir sans contrôle, entouré de quelques institutions ayant pour tous force de loi. C'était, comme disait Montesquieu, une monarchie tempérée. Ce Gouvernement a disparu avec les droits féodaux et ecclésiastiques qu'il s'avisa mal à propos, mais fort consciencieusement, de vouloir défendre; il fut remplacé, après de fortes .secousses et de nombreuses oscillations, par le Gouvernement dit représentatif ou monarchie constitutionnelle. Dire que la liberté et le bien-être du Peuple y gagnèrent
quelque chose, abstraction faite de la purge des droits féodaux qui furent abolis, et de la vente des biens nationaux qui furent repris, ce serait s'avancer beaucoup ; ce qu*il faut avouer toutefois, et qui est certain, c'est que cette nouvelle reculade du principe gouvernemental fît avancer d'autant la négation révolutionnaire. Là est le motif réel, décisif, qui nous rend, à nous qui ne considérons que le droit, la monarchie constitutionnelle préférable à la monarchie tempérée, de même que la démocratie représentative ou le régime du suffrage universel nous paraît préférable au constitutionnalisme et le Gouvernement direct préférable à la représentation.
Mais on peut prévoir déjà qu'arrivé à ce dernier ternie, le Gouvernement direct, la confusion sera au comble et qu'il ne restera à faire que l'une ou l'autre de ces deux choses : ou recommencer l'évolution, ou bien procéder à l'abolition.
Reprenons notre critique.
La souveraineté, disent les Constitutionnels, est dans le Peuple. Le Gouvernement émane de lui. Que la dation, dans sa partie la phis éclairée, soit donc appelée à élire ses citoyens les plus notables par leur fortune, leurs lumières, leurs talents et leurs vertus, les plus directement intéressés à la justice des lois, à la bonne administration de l'Etat, et les plus capables d'y concourir.
Que ces hommes, périodiquement assemblés, régulièrement consultés, entrent dans les conseils du prince, participent à l'exercice de son autorité : on aura fait tout ce qu'il est possible d'attendre de Timperfection de notre nature pour la liberté et le bien-
être des hommes. Alors le Gouvernement sera sans danger, toujours on communion avec le Peuple.
Certes ce sont là de grandes paroles, mais qui attesteraient une insigne rouerie, si depuis 89, et grâce surtout à Rousseau, nous n'avions appris à croire à la bonne foi de tous ceux qui se mêlent ainsi à la chose publique.
Il s'agit d'abord d'apprécier le système constitutionnel, interprétation du dogme nouveau, la souveraineté du Peuple.
Une autre fois, nous chercherons ce qu'est en ellemême cette souveraineté. Jusqu'à la réponse, le Gouvernement avait été réputé de droit divin : Omnis potestas a Deo. Après Luther, on commença d'y voir une institution humaine : Rousseau qui l'un des premiers s'empara de celte donnée, en déduisit sa théorie. Le Gouvernement venait d'en haut : il le fit venir d'en bas par la mécanique du suffrage plus ou moins universel. 11 n'eut garde de comprendre que si le Gouvernement était devenu, de son temps, corruptible et fragile, c'était justement parce que le principe d'autorité, appliqué à une nation, est faux et abusif; qu'en conséquence, ce n'était pas la forme du pouvoir ou son origine qu'il fallait changer, c'était son application même qu'il fallait nier.
Rousseau ne vit point que l'autorité, dont le siège est dans la famille, est un principe mystique, antérieur et supérieur à la volonté des personnes qu'il intéresse, du père et de la mère aussi bien que de l'enfant; que ce qui est vrai de l'autorité dans la famille, le serait également de l'autorité dans la société, si la société contenait en soi le principe et la
raison d'une autorité ({uelconque; qu'une fois l'hypothèse d'une autorité sociale admise^ celle-ci ne peut en aucun cas dépendre d'une convention; qu'il est contradictoire que ceux qui doivent obéir à l'autorité commencent par décréter; que le Gouvernement, dès lors s'il doit exister, existe par la nécessité des choses; qu'il relève, comme dans la famille, de l'ordre naturel ou divin, ce qui pour nous est la même chose; qu'il ne peut convenir à qui que ce soit de le discuter et de le juger; qu'ainsi loin de pouvoir se soumettre à un contrôle de représentants, à une juridiction de comices populaires, c'est à lui seul qu'il appartient de se conserver, développer, renouveler, perpétuer, etc., suivant un mode inviolable, auquel nul n'a le droit de toucher, et qui ne laisse aux subordonnés ([ue la faculté très humble de produire, pour éclairer la religion du prince, des a\:is, des informations et des doléances.
Il n'y a pas deux espèces de gouvernement, comme il n'y a pas deux espèces de religion. Le Gouvernement est de droit divin ou il n'est pas : do même que la religion est du ciel ou n'est rien. Gouvernement démocratique et Religion naturelle sont deux contradictions, à moins qu'on ne préfère y voir deux mystifications. Le Peuple n'a pas plus voix consultative dans l'Etat que dans l'Eglise : son rôle est d'obéir et de (Toiro.
Aussi, comme les principes ne peuvent faiblir, que les hommes seuls ont le privilège de l'inconséquence, le Gouvernement, dans Rousseau ainsi que dans la Constitution de 91 et toutes celles qui ont suivi, n'estil toujours, en dépit du procédé électoral, qu'un
Gouvernement de droit divin, une autorité mystique et surnaturelle qui s'impose à la liberté et à la conscience, tout en ayant l'air de réclamer leur adhésion.
Suivez cette série :
Dans la famille, où l'autorité est intime au cœur de riiomme, le Gouvernement se pose par la génération ;
Dans les mœurs sauvages et barbares, il se pose par le patriarcat y ce qui rentre dans la catégorie précédente, ou par la force;
Dans les mœurs sacerdotales, il se pose par la foi;
Dans les mœurs aristocratiques, il se pose par la primogéniture ou la caste ;
Dans le système de Rousseau devenu le nôtre, il se pose soit par le sort, soit par le nombre,
La génération, la force, la foi, la primogéniture, le sort, le nombre, toutes choses également inintelligibles et impénétrables, sur lesquelles il n'y a point à raisonner, mais à se soumettre : tels sont, je ne dirai point les principes, — l'Autorité comme la Liberté ne reconnaît qu'elle-même pour principe, — mais les modes différents par lesquels s'effectue, dans les sociétés humaines, l'investiture du Pouvoir. A un principe primitif, supérieur, antérieur, indiscutable, l'instinct populaire a cherché de tout temps une expression qui fut également primitive, supérieure, antérieure et indiscutable. En ce qui concerne la production du Pouvoir, la force, la foi, l'hérédité ou le nombre, sont la forme variable que revêt cette ordalie; ce sont les jugements de Dieu.
Est-ce donc que le nombre offre à votre esprit quelque chose de plus rationnel, de plus authentique, de
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plus inoral^ (jue la foi ou la force ? Ksl-cc que le scrutin vous parail plus sur que la tradition de riiérédito? llousseau déclame contre le droit du plus fort, comme si la fi»rce, plutôt que le nombre, constituait Tusurpalion. Mais qu'est-ce donc que le nombre? Que prouve-t-il? que vaut- il? quel rapport entre Topinion plus ou moins unanime et sincfcre, des votants, et celle cliose qui domine toute opinion^ tout vote, la vérité, le droit ?
Quoi! il s*agit de tout ce qui m*est le plus cber, de ma liberté, de liion travail, de la subsistance de ma fennne et de mes enfants : et lorsque je compte poser avec vous des articles, vous renvoyez tout à un congrès, formé selon h» caprice du sort! Quand je me présente pour contracter, vous me dites qu'il faut élire des arbitres, lesquels, sans me connaître, sans m'ontendre, prononceront mon absolution ou ma condamnation! Quel rapport, je vous prie, entre ce congrès et moi? Quelle garantie peut-il m'offrir ? pourquoi ferai j(i à son autorité ce sacrifice énorme, irréparable, d'acct»pter ce qui lui aura plu de résoudre conune étant l'expression de ma volonté, la juste mesure de mes droils? Et quand ce congrès, après des débals aux(iuels je n'entends rien, s'en vient m'imposer sa décision comme loi, me tendre cette loi à la pointe d'une baïonnette, je demande, s'il est vrai que je fasse partie du souverain, ce que devient ma dignité:* si je dois me considérer comme stipulant, où est le contrat !
Les députés, prétend-on, seront les bommes les plus probes, les plus indépendants du pays; cboisis comme tels, par une élite de citoyens les plus intéressés à
Tordre, à la liberté, au bien-être des travailleurs et au progrès. Initiative sagement conçue, qui répond de la bonté des candidats.
Mais pourquoi donc les honorables bourgeois composant la classe moyenne s'entendraient-ils mieux que moi-même sur mes vrais intérêts? 11 s'agit de mon travail, observez donc, de l'échange de mon travail, la chose qui, après l'amour, souffre le moins l'autorité, comme dit le poète :
Non hcnc conveniunl nec in una sale morantur Slajestas et amorl...
Et vous allez livrer mon travail, mon amour, j)ar procuration, sans mon consentement ! Qui me dit f|ue vos procureurs n'useront pas de leur privilège pour se faire du pouvoir un instrument d'exploitation? Oui me garantit que leur petit nombre ne les livrera pas, pieds, mains et conscienc(* liés, à la corruption? Et s'ils ne veulent se laisser corrompre, s'ils ne parviennent à faire entendre raison à rautorilé, qui m'assure que l'autorité voudra se soumettre?
De 1815 à 1830, le pays légal fut eii guerre continuelle avec l'autorité : la lutte finit par une révolution. De 1830 à 18i8, la classe électorale, dûment renforcée après la malheureuse expérience de la Restauration, fut en butte aux séductions du Pouvoir; la majorité était déjà corrompue lorsque le 2i février éclata : la prévarication finit encore par une révolution. L'épreuve est faite, on n'y reviendra pas. Or ça, partisans du régime représentatif, vous nous rendriez un vrai service, si vous pouviez nous préserver des mariages forcés, des corruptions ministérielles, et
(les iusurrei'lions |»opulaires : A spirifu fornicafionisy ab incursu et dxmonio meridiano.
La solution est trouvée! séerienl les intrépides. Que Itïus les citoyens prennent part au vole : il n*v a ni puissance qui leur résist(s ni séduction <pii les corrompe, (l'est ce (|ue pensèrent, le leiuleinain de février, l«*s fondateurs dt» la Uépublique.
Uu<d(pies-uns ajoulent : Que It» mandat soit impéralir, le représiuitant perpétuellement révocable; et rintégrilé de la loi sera garantie,, la fidélité du législateur assurée.
>'<»us entrons dans le gâchis.
Je ne crois nullement, et pour cause», à cotte intuition divinatoire de la multitude, (pii lui ferait discerner, du premier coup, le mérite et riionorabilité des canilidals. Les exemples abondent de personnages élus par acclamation, et cpii, sur le pavois où ils s'offraienl aux regards du peuple enivré, préparaient déjà la (rame de leurs trahisons. A peine si, sur dix co<piins, le peuple, dans ses comices, rencontra un honnête homme...
Mais (|U(* me font, encore une fois, toutes ces élections:' Un'ai-je besoin de mandataires, pas plus que de représentanis? Kt puisqu'il faut que je précise ma volonté, ne puis-je l'exprimer sans le secours de personne 1 N'en coùtera-t-il pas davantage, et ne suis-jc pas encore plus sur dr moi que de mon avocat?
On me dit qu'il faut en Unir; qu*il est impossible que je m'occupe de tant d'intérêts divers : qu'après tout un conseil d'arbitres, dont les membres auront été nommés par toutes les voix du peuple, promet une approximation de la vérité et du droit, bien su-
périeure à la justice (l*un monarque irresponsable, représenté par des ministres insolents et des magistrats que leur inamovibilité tient, comme le prince, hors de ma sphère.
D'abord, je ne vois point la nécessité d*en finir à ce prix : je ne vois point surtout (|ue Ton en finisse. L'élection ni le vote, même unanimes, ne résolvent rien. Depuis soixante ans que nous les pratiquons à tous les degrés l'un et l'autre, qu'avons-nous fini? Qu'avons-nous seulement défini? Quelle lumière le peuple a-t-il obtenue de ses assemblées? Quelles garanties a-t-il conquises? Quand on lui ferait réitérer, dix fois l'an, son mandat, renouveler tous les mois ses officiers municipaux, et ses juges, cela ajouteraitil un centime à son revenu?' En serait-il plus sur, le soir en se couchant, d'avoir le lendemain de (juoi manger, de quoi nourrir ses enfants? Pourrait-il seulement répondre qu'on ne viendra pas Tarrùter, le traîner en prison ?. . .
Je comprends que sur des questions qui ne sont pas susceptibles d'une solution régulière, pour des intérêts médiocres, des incidents sans importance, on se soumette à une décision arbitrale. Do semblables transactions ont cela de moral, de consolant, (ju'elles attestent dans les âmes quelque chose de supérieur même à la justice, le sentiment fraternel. Mais sur des principes, sur l'essence même des droits, sur la direction à imprimer à la société; mais sur l'organisation des forces industrielles; mais sur mon travail, ma substance, ma vie; mais sur cette hypothèse même du Gouvernement que nous agitons, je repousse toute autorité présomptive, toute solution indirecte;
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jr i\v rocniinais point do conclave : je veux traiter (lirectenicnt, inilividnclleinent, pour nioi-iuènie: le suirra*?!' universel est à mes yeux une vraie loterie.
Le 23 février 18i8, une poifjrnée de démocrates, ajïrès avoir chassé la Royauté, proclame à Paris la Hépuhlicjue. Us ne prirent, pour cela, conseil que d'eux-mêmes, n'attendirent pas cpie le peuple, réuni vu assemblées prinuiires, eut pronojicé. L'adhésion drs citoyens fut hardiment préjugée par eux. Je crois, (Ml mon aine et conscience, qu'ils firent bien; j(» crois (pi'ils agirent dans la plénitude de leurs droits. (|U(»iqu'ils fusscnl au reste du Peuple comme 1 est à i,0(M). Kt c'est parce que j'étais convaincu de la jusiice dv leur leuvre que je n'ai pas hésité à m'y associer : la Uéj»ubli(pie, selon moi, n'étant autre chose (pTune résiliation de bail entre le Peuple et le <iou\<'inemenl. Adcrrsfts hostcm œterna auctoritas vsto! dit la loi des Douze Tables. Contre le pimvoir la re\t*ndicalion est imprescriptible, l'usurpation est un non-sens.
dépendant au [M>int de vue de la souveraineté du nombre, du mandai imjjératifet <lu suffrage universel (|ui nous régisseut plus ou moins, ces citoyens-là coinmirenl un aele usurjjatoircv. un véritable attentat eonin? la foi publi(|ur' el le droit des gens. De quel droit, eux sans mandai, eux que le Peuple n'avait jioiiit élns, eux qui, dans la masse des citoyens, ne f(Minaient t|u'une minorité imperceptible, de quel droit, dis-je, se sont-ils rués sur les Tuileries comme un(,^ bande do pirales, ont-ils aboli la monarciiie, et proclamé la République?
La liépubllrjffe, disions-nous aux élections de 1830,
est au-dessus du suffrage universel! Cet apophlhegme a été reproduit depuis à la tribune avec acclamations^ par un homme qui n'est pas suspect cependant d'opinions anarchiques, le général Cavaignac. Si cette proposition est vraie, la moralité de février est ven gée; mais que dire de ceux qui, en proclamant la République, n'y virent autre chose que l'exercice même du suffrage universel, une forme nouvelle de gouvernement? Le principe gouvernemental admis, c'étaft au Peuple à prononcer sur la forme : or, qui oserait affirmer que, si cette condition eût été remplie, le Peuple français eût volé en faveur de la République?...
Le 10 décembre 1848, le Peuple, consulté sur le choix de son premier magistrat, nomme Louis Bonaparte, à la majorité de 5 millions et demi de suffrages sur 7 millions et demi de votants. En optant pour ce candidat le Peuple, à son tour, n'a pris conseil que de sa propre inclination ; il n'a pas tenu compte des prédictions et des avis des républicains. J'ai blâmé, quant à moi, celte élection, par les mêmes motifs qui, le 24 février, m'avaient fait adhérer à la proclamation de la République. Et c'est parce que je Tai blâmée, que j'ai combattu depuis, autant qu'il était en moi, le gouvernement de l'élu du Peuple.
Cependant au point de vue du suffrage universel, du mandat impératif, et de la souveraineté du nombre, je devais croire que Louis Bonaparte résumait en effet les idées, les besoins et les tendances de la nation. Sa politique, je devais la prendre pour la politique du Peuple. Fut-elle contraire à la Constitution, par cela seul que la Constitution n'émanait pas
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directement Ju suffrage universel, que l'œuvre des législateurs n'en avait pas reçu consécration, tandis que le Président était la personnilication immédiate de la majorité des voix, cette politique devait être censée consentie, inspirée, encouragée par le souverain. Ceux qui, le 13 juin 1849, allèrent au Conservatoire, étaient des factieux. Qui donc leur donnait le droit de supposer (juo le Peuple, au bout de six mois, désavouait son Président ? Louis Bonaparte s'était présenté sous les auspices de son oncle : on savait ce que cela voulait dire.
Eli bien ! qu'en dites-vous ? Le Peuple, je parle du Peuple tel qu'il se révèle au forum, dans les urnes du scrutin, le Peuple qu'on n'aurait pas osé consulter on février sur la République; le Peuple qui s'est manifesté, au 10 avril et après les journées de juin, en majorité innnense contr(» le socialisme : le Peuple qui a élu Louis Bonaparte en adoration de l'Empereur; h) l*euple qui a nommé la Constituante, hélas! et puis après la Législative, /lo/^l/ le Peuple qui ne s'est pas levé le 13 juin; le Peuple qui n'a pas poussé un cri au 31 mai: le Peuple qui signe des pétitions pour la revision et contre la revision; ce Peuple-là (|uand il s'agira de r<'Connaître les plus vertueux et les plus capables, de leur donner mandat pour l'organisation du Travail, du Crédit, de la Propriété, du Pouvoir luiinéme, se trouvera éclairé d*en baut; ses représentants, inspirés de sa sagesse, seront infaillibles.
Ni M. Rittingbausen, qui a découvert en Allemagne le principe de la Législation directe ; ni M. Considérant, qui a demandé pardon à Dieu et aux hom-
mes d'avoir cl«» si longtemps rebelle à celte idée sublime, ni M. Ledru-Rollin, qui les renvoie Tun à l'autre, à la Constitution de 93 et à Jean- Jacques; ni M. Louis Blanc, qui, se plaçant entre Hobespierre et M. fiuizot, les rappelle tous trois au pur jacobinisme, ni M. de Girardin, qui, n'ayant pas plus de confiance en la législation directe qu'au sulFrage universel et à la monarchie représentative, croit plus expéditif, plus utile, plus tôt fait, de simplifier le gouvernement : aucun de ces hommes, les plus avancés de répoque, ne sait ce qu'il convient de faire pour la garantie du travail, la juste mesure de la propriété, la bonne foi du commerce, la moralité de la concur^ rence, la fécondité du crédit, l'égalité de l'impôt, etc., ou si quelqu'un d'eux le sait, il ne Tose dire.
Et dix millions de citoyens qui n'ont pas, comme ces penseurs de profession, étudié, analysé dans leurs éléments, rapporté à leurs causes, développé dans leurs conséquences, comparé dans leurs affinités les principes de l'organisation sociale ; dix millions de pauvres d'esprit qui ont juré par toutes les idoles, qui ont applaudi à tous les programmes, qui ont été dupes de toutes les intrigues, ces dix millions, rédigeant leurs cahiers et nommant ad hoc leurs mandataires, résoudront sans faillir le problème de la Révolution ! Oh! messieurs, vous ne le croyez point, vous ne l'espérez pas. Ce que vous croyez, ce dont vous pouvez être à peu près certains, si on laisse aller les choses, c'est que vous serez nommés tous, par une partie du peuple, comme capacités présumées, M. Ledru-Rollin, président de la Républi(|ue; M. Louis Blanc, ministre du progrès: M. de Girardin, ministre
des financos; M. Considérant^ ministre des travaux publics et de Tagriculture ; M. Rittinghausen, ministre de la justice et do Tinstruction publique; après quoi le problème de la Révolution se résoudra comme il pourra.
Allons, soyons de bonne foi, le suffrage universel, le mandat impératif, la responsabilité des représentants, le système capaci taire, enfin, tout cela est enfantillage : je ne leur confierai point mon travail, mon repos, ma fortune ; je ne risquerais pas un clieveu de ma tète pour le défendre *. C'est par le contraste de Terreur que la vérité s'empare des intelligences.
Au lieu de la liberté et do l'égalité économique, la Révolution nous a légué, sous bénéfice d'inventaire, l'autorité et la subordination politique.
L'Klat, chaque jour grandi, doté de prérogatives et d'attributions sans fin, s'est chargé de faire pour notre bonheur ce que nous devions attendre d'une tout autre influence.
Comment s'est-il acquitté de sa tache?
Quel rôle le gouvernement, abstraction faite de son organisation particulière, a-t-il joué dans les cinquante dernières années?
Quelle a été sa tendance ?
Là est maintenant la question.
Jusqu'en 1848, les hommes d'Ktat appartenant soit à l'opposition, soit au ministère, et dont rinlluence dirigeait l'esprit public et le pouvoir, ne paraissent pas avoir eu conscience de la fausse direction de la
1, Cf. Idée générale de la Révolution, p. 57.
société, en co qui concerne surtout les classes laborieuses.
La plupart même se faisaient un mérite et un devoir de s'occuper de temps en temps de Tamélioration de leur sort.
L'un réclamait pour les instituteurs; l'autre parlait contre Temploi prématuré^ immoral, des enfants dans les manufactures.
Celui-ci demandait le dégrèvement des droits sur le sel, les boissons, la viande ; cet autre provoquait Tabolition complète des octrois et des douanes. L'élan était général, dans les liantes régions du pouvoir, vers les questions économiques et sociales. Nul ne voyait que ces réformes, dans Tétat actuel des institutions, étaient d'innocentes chimères; qu'il ne fallait pas moins, pour les réaliser, qu'une création nouvelle, en autres termes une révolution.
Depuis le 24 février, les gens du gouvernement, participant du privilège, se sont ravisés. La politique d'oppression et d'appauvrissement continu, qu'ils avaient jusqu'alors suivie, sans le savoir, je dirai même malgré eux, a été adoptée par plusieurs, cette fois, en pleine connaissance de cause.
CHAPITUE VII
Le Gouvornoment institué par la direction de la société. — Les intérêts de la dette publique au {"janvier 18ui. — Lo Gouvorneniont consi<léré comme organe et garantie des liliertés. — Quel est le principe qui réjïit la société actutdle? — Examen des budgtîts de la guerre et du la marine. — Pacte entre le Capital et !♦' ri)UYoir. — Maintenir avant tout la féodalité capitalistr dans la jouissuncf i\o s, -s droits. — La conception :\mo du lu ciMitralisation. — La néi»ul)li(iue avait A fonder la société; elle n'a songé qu'au Gouvernement. — Il y a raison suffisante «lu révolution au xix' sièclu.
Lr j^oiivrriiciiienl csl Torgaiie île la société.
O (jiii se passo vu vllo <lo plus inliine.. de plus uiolaphysiquo, s*ac(Miso dans \o pouvoir avec une IVanchisc loule niililairo, une crudité fiscale. Il y a longleinps (pi'un honnnt» d'Elat a dit (pfun gouvernement ne pouvait exisler sans une dette publi(|ue et un gros l)iid«;et. (lel aphorisme, dont l'opposition eut le tort de se scandaliser, est l'expression financière do, la tentlance rétrou rad<î et subversive du Pouvoir : nous pouvons à présent en mesurer la profondeur. 11 signifie qtie le gouvernement, institué pour la direction de la société, est le miroir de la société.
Au V^ avril 1814, les intérêts do la dette publique
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La dette publique, tant pour TElal, que pour les villes^ qu'il est juste de considérer ici comme des appendices de rautorito centrale, est environ moitié de la somme totale des créances hypothécaires et chirographaires qui pressurent le pays; toutes deux, sous la même impulsion, se sont accrues d'un mouvement parallèle. La tendance est flagrante : où nous mène-t-elle? à la banqueroute.
Le premier budget régulier depuis le Directoire est celui de 1802. A dater d<» cette épo(|ue, les dépenses se sont successivement accrues, dans la même progression que la dette du pays et celle de l'Etat.
1802 r;80.ro(),()oo
En cinquante ans, le budget des dépenses a presque triplé; Taugmcntation moyenne annuelle est d'environ 24 raillions. Il serait par trop niais d'attribuer cette augmentation, comme l'ont fait tour à tour, sous la restauration et la monarchie de juillet, l'opposition dynastique et la conspiration républicaine, à l'incapacité des ministres, à leur politique plus ou moins intelligente et libérale. Expliquer par Tinsuf- (isance des hommes un phénomène aussi constant, aussi régulier que ^accroissement du budget, alors
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surloiil (juc cet accroissement a son corrélatif dans le progrès des hypothèques et des inscriptions au grand livre, est aussi absurde que d^expliquer la peste d (Prient ou la fièvre jaune par Tignorance des médecins. C'est l'hygiène qu'il faut attaquer; c'est votre régime économique qui appelle une réforme.
Ainsi, le gouvernement considéré comme organe de Tordre et garantie des libertés, suit la mémo marche (|ue la société ; il tombe de plus en plus dans la gène, il s'endette et tend à la banqueroute. Nous allons voir encore, que comme la société, livrée à l'anarchie de S(»s éléments, tend à reconstituer les castes antiques, le gouvernement de son côté tend à se concerter avec cette aristocratie nouvelle, et à consommer l'oppression du prolétariat.
De là seul, en effet, que les puissances de la société ont été laissées par la Révolution à Tétat inorganique, il résulte une inégalité de conditions qui n'a plus seulement, comme autrefois, sa cause dans l'inégalité naturelle des facultés; mais qui se fait un nouveau prétexte des accidents de la société, et ajoute parmi ses titres, aux caprices de la nature, les injustices de la fortune. Le privilège aboli par la loi, renaît aussi du défaut d'équilibre : ce n'est plus un simple effet de la prédestination divine, c*est encore une nécessité de la civilisation.
Une fois justifié dans l'œuvre de la nature et dans celui de la Providence, que manque-t-il au privilège pour assurer définitivement son triomphe? de mettre les lois, les institutions, le Gouvernement, en harmonie avec lui-même : c'est à quoi il va tendre de toutes ses forces.
D'abord, comme aucune loi ne le défend en tant du moins qu'il découle de Tune de ces deux causes, la nature et la fortune, il peut se dire parfaitement légal : à ce titre déjà il a droit au respect des citoyens et à la protection du Gouvernement.
Quel est le principe qui régit la société actuelle ? Chacun chez soi,, chacun pour soi; Dieu, le hasard, pour tous. Le privilège résultant du hasard, d'un coup de commerce, de tous ces moyens aléatoires que fournit Tétat chaotique de Tindustrie, est donc chose providenlielle, que tout le monde doit respecter.
Quel est, d'un autre côté, le mandat du Gouvorneinent? De proléger et de défendre chacun dans sa personne, son industrie, sa propriété. Or si, par la nécessité des choses, la propriété, la richesse, le bien-être vont tout d'un côté,, la misère de l'autre, il est clair que le Gouvernement se trouve constitué en fait, pour la défense de la chisse riche contre hi classe pauvre. Il faut donc, pour la perfection de ce régime, que ce qui existe en fait, soit défini cl consacré en droit : c'est précisément ce que V(Mit le Pouvoir et ce que démontre d'un bout à l'autre le budget.
Je vais au hasard.
Le Gouvernement provisoire a révélé que Taugmcntation des traitements de fonctionnaires de 1830 à 1818 formait une somme de 05 millions. En supposant que la moitié seulement de cette somme fut affectée à des emplois de création nouvelle, la moyenne des traitements étant par hypothèse de 1000 fr., c'est un supplément de 32, 500 employés que le gouvernement s'est donné sous la monarchie de
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juillet. Aujourd'hui le total dos pensionnaires, d'après M. Uaudot, est de 368. 3(î") : sur neuf hommes, il y en a un qui vil du budget de l'Etat et des communes. Qu'on crie à la dilapidation tant qu'on voudra, je ne croirai jamais qu'une création de 32,300 fonctionnaires n'ait été qu'un acte de gaspillage. Qu«'l intérêt le roi, les ministres, tous les individus antérieurement placés et dotés y avaient-ils? N'est-il pas plus juste de dire (juc l'agitation des classes laborieuses devenant avec le temps plus redoutable, et consé([uemment le péril pour la classe privilégiée toujours plus grand, le pouvoir, la force qui réprime et protège, devait se fortifier d'autant, à peine do se voir renversé au premier moment?
I/examen des budgets de la guerre et de la marine conlirnu* celte opinion.
De 1830 à 18 i8, — j'em[>runte ce détail au journal Europe etA)nér'ujnf\ — les budgets réunis de la marine et de la guerre se sont progressivement élevés, du chllfre de 323,λ80,(I(MI à celui de 335,837,000 fr. La moyeinie aniuielh» a été i2o millions; la moyenne d'accroissement de \'l millions. Le total général pour dix-huil ans. est 7.33i millions.
Dans la même période, le budget de Tinstruction publique a monté tic 2,238,000 à 19,298,000 fr. Le total général est de 232,802,000 fr. Différence avec le budget de la guerre, 7,321, lî)8, 800 fr.
Ainsi, tandis cpie le (îouvernement dépensait 13 millions en moyenne pour entretenir sous le nom d'instruction publique l'ignorance populaire, il dépensait 420 millions, trente-neuf fois autant, pour obtenir, par le fer et le feu, cette ignorance, si la
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rage de la misère venait à la faire éclater. C*est ce que les politiques du temps ont nommé la paix armée. Le mémo mouvement s'est manifesté dans les autres ministères, je veux dire que leur budget s'est toujours accru en raison directe des services qu'ils rendaient à la cause du privilégié, et inverse de ceux qu'ils pouvaient rendre aux producteurs. Or, quand on accorderait que les hautes capacités administratives et financières, qui pendant ces dix-huit ans gouvernèrent la France, n'avaient nullement l'intention qu'accusent ces rapprochements budgétaires, ce qui après tout importe peu, il n'en demeurerait pas moins vrai que le système d'appauvrissement et de compression par l'Etat s'est développé avec une spontanéité, une certitude qui ont pu fort bien se passer de la complicité des hommes d'Etat. Encore une fois, il ne s'agit point ici des intentions personnelles. Au dessus de l'esprit des hommes, il y a l'esprit des choses : c'est celui-là dont le philosophe, toujours bienveillant pour ses semblables, se préoccupe.
Si Ha disposition du budget des dépenses est curieuse, celle du budget des recettes n'est pas moins instructive. Je n'entre pas dans le détail : le caractère général suffit. C'est dans la généralité que se trouve la vérité.
On a prouvé depuis 18 18, et par chiffres, qu'en remplaçant le système des impôts existants par une taxe unique ayant pour base le capital, et proportionnelle à la fortune de chacun, soit par exemple 1 pour 100,, l'impôt serait réparti avec une égalité presque idéale, réunissant à la fois les avantages de la proportionnalité et de la progression, sans aucun de
leurs inconvénients. Dans ce système, le travail serail |)(Mi ou point frappé; le capital, au contraire, niéthodicpuMuenl atteint. Là oii le capital ne serait pas protégé par h» travail du capitaliste, il serait compromis: tandis que l'ouvrier dont l'avoir ne s'élèverait [)as à une (juantilé imposable ne payerait rien. La justice' dans l'impôt : ce st*rait le nec plus ultra de la science» fiscale. Mais ce serait du gouvernement à rehonrs: la proposition, huée des praticiens, n'a servi (pi'à compromettre et presque à décourager ses aut(Mirs.
Le système d'impôt actuellement suivi est juste le contraire de celui-là. Il est com;u de manière que le jn-oducleurpaie tout, le capitaliste rien. En effet, alors même (pie ce dernier est inscrit pour une so:nmc !pielcon(|u<' an livre du j»ercepteur, ou (|u'il rembourse les droits établis par le fisc sur les objets do consoMimiition, il est clair (|ne son revenu se composi-ra exclusivement de la prélibation de ses capitaux, nnn de l'éeliange <Ie ses pi'cKinits, ce revenu devenu franc trimpnl . puiscpie celui-là seul qui produit paie.
(Irla devait èlie, et le (iouvernement est ici parfaitement d'îiecortl avec la Société. L'inégalité des coudilious (pii résulte de l'anan^bie écononn'que étant prise; pour une indication, une loi de la Providence, le tlouverncMiienl nr peut mieux faire que de suivre et de s(»conder l.i Providem*e : c'est pour cela que non coulant de iléieudrc^ le privilège, il lui vient encore (;n aide (mi ne lui demandant rien du tout. Donnezlui le temps, et du privilège le (iouvernement fera, sous les noms de -Noblesse, Hourgeoisie, ou tout autre, une Institution.
Il y a donc pacte entre le Capital et le Pouvoir pour faire contribuer exclusivement le travailleur; et, le secret de ce pacte consiste simplement, comme je Tai dit, au lieu d'établir la taxe sur les capitaux, à la mettre sur les produits. A Taide de ce déguisement, le capitaliste-propriétaire a l'air de payer pour ses terres, pour sa maison, pour son mobilier, pour ses mutations, pour ses voyages, pour sa consommation, etc., comme le reste des citoyens. Aussi dit-il que son revenu, qui sans impôt serait de 3,000,6,000, 10,000, ou 20,000 fr.. n*est plus grâce a l'impôt que de 2,300, 4,500, 8,000 ou 13,000 fr. Et là-dessus il se récrie avec plus d'indignation que ses locataires contre la grosseur du budget.
Pure équivoque. Le capitaliste ne paye rien : le Gouvernement partage avec lui, voilà tout. Ils font cause commune. Quel est donc le travailleur qui ne s'estimât heureux d'être couché au grand livre pour 2,000 fr. de rente à la condition d'en laisser le quart à l'amortissement ?...
Il est au budget des recettes un chapitre qui m'a toujours semblé la pierre d'attente de l'ancien régime, c'est celui de l'enregistrement.
Ce n'est point assez que le producteur paye la faculté que lui laisse le lise de fabriquer, cultiver, vendre, acheter, transporter, etc., l'enregistrement lui interdit tant qu'il peut la propriété. Tant pour la succession d'un père, tant pour celle d'un oncle, tant pour une location,, tant pour acquisition. Comme si le législateur de 89 avait eu pour but de reconstituer l'inaliénabilité des immeubles à l'instar des droits féodaux! Comme s'il avait voulu rappeler sans
cesse au vilain, affranchi par la nuit du 4 août, qu'il était de condition servile ; qu'à lui n'appartenait pas de posséder la glèbe; que tout cultivateur est de plein droit, sauf concession du suzerain^ emphytéote et niainmortable ! Prenons garde : il y a des gens qui ont conservé religieusement ces idées; ces genslà sont nos maîtres^ et les amis de tous ceux qui nous prêtent sur hypothèque...
Les partisans du régime gouvernemental repoussent de toute Ténergie de leurs convictions cette critique qui, au lieu de s'en prendre aux hommes^ s'attaquant aux institutions, compromet et menace dans son existence ce qu'ils considèrent comme leur héritage.
Est-ce la faute, s'écrient-ils, de nos institutions représentatives ? Est-ce la faute du principe constitutionnel, ou celle de ministres incapables corrompus, dilapidateurs, si une partie de ces milliards, enlevés au prix de tant de sacrifices à la propriété, à l'agriculture, à l'industrie, n'ont servi qu'à entretenir des sinécures et solder des consciences? est-ce la faute de cette magnifique centralisation, si l'impôt, devenu exorbitant, pèse plus lourdement sur l'ouvrier que sur le propriétaire; si, avec une subvention annuelle de 420 millions, nos ports se trouvent dégarnis de navires, nos chantiers de matériaux ; si en 1848, après la révolution de février, Tarmée était sans approvisionnements, la cavalerie sans chevaux, les places de guerre en mauvais état; si nous ne pouvions mettre sur pied de guerre plus de soixante mille hommes? N'est-ce pas le cas, au contraire, d'accuser la volonté, non le système? Et dès lors, quo
deviennent vos déclamations sur la tendance de la société et du gouvernement ?
A merveille. Aux vices intrinsèques^ aux inclinations féodales de Tordre politique» nous allons ajouter la corruption. Ceci, loin d'affaiblir mon raisonnementj le corrobore. La corruption s*aIlio fort bien avec la tendance générale du Pouvoir ; elle fait partie de ses moyens» elle est un de ses éléments.
Que veut le système?
Maintenir avant tout la féodalité capitaliste dans la jouissance de ses droits: assurer^ augmenter la prépondérance du capital sur le travail; renforcer^ s'il est possible^ la classe parasite, en lui ménageant partout^ à Taide des fonctions publiques, des créatures, et au besoin des recrues ; reconstituer peu à peu et anoblir la grande propriété. — Louis-Philippe, sur la fin de son règne, ne s'était-il pas mis à délivrer des lettres de noblesse? — récompenser ainsi, par des voies indirectes, certains dévouements que le tarif officiel des places ne pourrait satisfaire; rattacher tout, enfin, secours, récompenses, pensions, adjudications, concessions, exploitations, autorisations^ places, brevets, privilèges, offices ministériels, sociétés anonymes, administrations municipales, etc., etc., au patronage suprême de TEtat.
Telle est la raison de cette vénalité dont les scandales sous le dernier règne nous ont si fort surpris, mais dont la conscience publique se fût moins étonnée peut-être si l'on avait pu en divulguer le mystère. Tel est le but ultérieur de celte centralisation qui, sous prétexte d'intérêt général, exploite, pressure les intérêts locaux et privés, en vendant au plus
offrant et dernier enchérisseur la justice qu'ils réclament.
La corruption, sachez-le Jonc, est Tàinede la centralisation, il iry a monarchie ou démocratie qui tienne. Le Gouvernement est immuable dans son esprit et dans son essence; s*il se mêle d'économie publique, c'est pour consacrer par la faveur et par la force c«' que le hasard tend à établir. Prenons par exemple la douane.
Les droits de douane^ tant à l'importation qu*à l'exportation, non compris les sels, produisent à l'Etat KiO millions. 1(>0 millions pour protéger le travail national î Apercevfz-vous la jonglerie ? Supposez que la douane n'existe pas : que la concurrence belge, anglaise, allemande, américaine, envahisse de tous côtés notre marché, et qu'alors l'Etat fasse aux industriels franijais la proposition suivante : Lequel préférez-vous pour sauvegarder vos intérêts, ou de mo payer 100 millions ou d«» les recevoir? Pensez-vous que les industriels choisissent le premier parti ? C'est justement celui (|ue le gouvernement leur impose. Aux frais ordinaires que nous coûtent les produits de rétrang<'r et ceux (|ue nous lui faisons parvenir, l'Etat ajoute 1(10 millions, qui lui servent, à lui, de pol-de-vin : voilà ce que c'est que la douane. Et la question r'st aujourd'hui si fort embrouillée, qu'il n'y a personne, dans toute la République, qui osât proposer d'abolir d'un seul coup ce tribut absurde.
Eh bien! celle somme de 160 millions, soi-disant p(?rçue pour la protection du travail national, est loin encore d'<*xprimer tout lavanlage que le gouvernement tire de la douane.
NAPOLÉON m 101
Par ces trois ministères de l'agriculture et du commerce, des travaux publics et de Tinlérieur^ par les impôts de consommation et de la douane, le gouvernement a la main sur tout ce qui vienl et ce qui va,, ce qui se produit et ce qui se consomme, sur toutes les affaires des parliculiers, des communes et des départements ; il maintient la tendance de la société vers l'appauvrissement des masses, la subalternisalion des travailleurs, et la prépondérance toujours plus grande des fonctions parasites. Par la police il surveille les adversaires du système ; par 1^ justice il les condamne et les réprime ; par Tarmée il les écrase ; par l'instruction publique il distribue, dans la proportion qui lui convient, le savoir et l'ignorance; par les cultes, il endort la protestation au fond des cœurs; par les finances il solde, à la charge des travailleurs, les frais de cette vaste conjuration.
Sous la monarchie de juillet, je le répète, les hommes du pouvoir pas plus que les masses, n^eurent l'intelligence de la pensée qu'ils servaient. Louis- Philippe, M. Guizot et consorts, faisaient les choses avec une naïveté de conception qui leur était propre, usant à merveille des voies et moyens, mais n'apercevant pas distinctement la fin. Depuis que le prolétariat a fait entendre, au lendemain de février, sa voix formidable, le système a commence d'être compris, il s'est posé avec audace dans son dogmatisme effronté ; il s'est appelé de son nom patronymique, Malthus et de son prénom, Loyola. Au fond, rien n'a été changé par l'événement de février, pas plus que par ceux de 1830, 1814, 1793, à Tordre des choses prétendu constitutionnel îondé en 1791. Louis Bona-
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parte, qu'il le sache ou Tignore, eonlinue Louis Philippe, les Dourbons, Napoléon et Robespierre.
Ainsi, en 1851 comme en 88, et par des causes analogues il y a dans la société tendance prononcée à la misère. Aujourd'hui comme alors le mal dont se plaint la classe travailleuse n*est point Teflct d'une cause temporaire et accidentelle : c'est le résultat d'une déviation systématique des forces sociales.
Celte déviation date de loin ; elle est antérieure mém(ï à 89, elle a son principe dans les^profondeurs de l'économie générale du pays. La première révolution, luttant contre les abus les plus apparents, ne put agir qu'il la surface. Après avoir détruit la tyrannie, elle ne sut fonder Tordre, dont les ruines féodales qui jonchaient la patrie lui cachaient les éléments. Aussi, cette révolution, dont l'histoire nous parait si complète, pure négation, ne sera devant la postérité que le premier acte, l'aurore delà grande Révolution qui doit remplir le xix* siècle.
La secousse de 89-93, après avoir aboli, avec le despotisme monarchique, les derniers restes de la féodalité, proclamé l'unité nationale, l'égalité devant la loi <'t devant l'impôt, la liberté de la presse et des cultes, et intéressé le peuple, autant qu'elle le pou* vait faire, par la vente des biens nationaux, n'a laissé aucune tradition organique, aucune création effective. Elle n'a môme réalisé aucune de ses promesses. En proclamant la liberté des opinions, l'égalité devant la loi, la souveraineté du peuple, la subordination du pouvoir au pays, la révolution a fait de la société et du Gouvernement deux choses incompatibles, et c'est cette incompatibilité qui a servi de cause, de pré-
texte à cette concentration liberticido^ absorbante» que la démocratie parlementaire admire et loue parce qu*il est de sa nature de tendre au despotisme^ la Centralisation.
Voici comment s'expliquait à ce propos, M. Royer- CoUard, dans son discours sur la liberté de la presse {Chambre des députés, discussion des 19-24 janvier 1822) :
« Nous avons vu la vieille société périr, et avec » elle une foule d'institutions démocratiques et de » magistratures indépendantes qu'elle portait dans » son sein, faisceaux puissants de droits privés, i> vraies républiques dans la monarchie. Ces institu- » tions, ces magistratures ne partageaient pas, il est » vrai, la souveraineté, mais elles lui opposaient par- 1» tout des limites que Thonneur défendait avec opi- » niâtreté. Pas une n'a survécu, et nulle autre no n s'est élevée à leur place ; la Révolution n'a laissé » debout que des individus, La dictature qui a ter* » miné a consommé, sous ce rapport, son ouvrage. » De cette société en poussière est sortie la centralisa- » tion; il ne faut pas chercher ailleurs son origine. » La centralisation n'est pas arrivée, comme d'autres » doctrines, le front levé, avec l'autorité d'un prin- » cipe; elle a pénétré modestement, comme une con- » séquence, une nécessité. En effet, là où il n'y a que )> des individus, toutes les affaires qui ne font pas les )» leurs sont les affaires publiques, les affaires de » l'Etat. Là où il n'y a pas do magistrats indépen- » dants, il n'y a que des délégués du pouvoir. C'est » ainsi que nous sommes devenus un peuple dadmi- D mV/r^5, sous la main de fonctionnaires responsables.
w cenlraliscs euxinèinesdans le pouvoir dont ils sont » les ministres. La société a été léguée dans cet état )> à la Restauration.
» La Charte avait donc à constituer tout à la fois X) le gouvernement et la société. La société a été non D oubliée ou négligée^ sans doute^ mais ajournée. La )> Charte n*a constitué que le gouvernement; elle Ta D constitué par la division de la souveraineté et la i> multiplicité des pouvoirs. Mais pour qu'une nation » soit libre, il ne suffit pas qu'elle soit gouvernée par » plusieurs pouvoirs, l^e partage de la souveraineté D opéré par la Charte est sans doute un fait important » et qui a de fort grandes conséquences, relativement » au pouvoir royal qu'il modifie ; mais le gouverne- X) ment qui en résulte, quoique divisé dans ses élé- » ments, est un dans son action; et s*il ne rencontre M au dehors aucune barrière qu'il doive respecter, il )» est absolu, la nation et les droits sont sa propriété. » Ce n'est qu'en fondant la liberté de la presse comme » droit public <]ue la Charte a rendu la société à ellex> même... »
Ce que disait M. Uoyer-Collard de la royauté de 181 i est vrai, à plus forte raison encore de la République de 18i8.
La République avait à fonder la société; elle n'a songé (ju'au Cîouvernement. La centralisation se fortifiant toujours, tandis que la société n'avait à lui opposer aucune institution^ les choses sont arrivées, par l'exagération des idées politiques et le néant des idées sociales, au point que la société et le gouvernement ne peuvent plus vivre ensemble, les conditions de Tune étant d'asservir et subalterniser l'autre.
Âinsi^ tandis que le problème posé en 89 seinblail officiellement résolu^ au fond il n'y avait de changé que la métaphysique gouvernementale, ce que Napoléon nommait idéologie, La liberté, Tégalité, le progrès avec toutes leurs conséquences oratoires, se lisent dans le texte des constitutions et des lois ; il n*en est vestige dans les institutions. Une féodalité ignoble, basée sur l'agiotage mercantile et industriel, le chaos des intérêts, Tantagonisme des principes, la dépravation du droit, a remplacé l'ancienne hiérarchie des classes; les abus ont quitté la physionomie qu'ils avaient en 89, pour reprendre une autre organisation ; ils n'ont diminué ni de nombre ni de gravité. A force de préoccupations politiques, nous avons perdu de vue l'économie sociale. C'est ainsi que le parti démocratique lui-même, l'héritier de la première révolution, en est venu à vouloir réformer la société par l'initiative de l'Etat, créer des institutions par la vertu proliGquo du Pouvoir, corriger l'abus, en un mot, par l'abus même.
Cette fascination dominant les intelligences, la société tourne dans un cercle de déceptions, poussant le capital à une agglomération toujours plus écrasante, l'Etat à une extension toujours plus lyrannique de ses prérogatives, la classe travailleuse à une déchéance physique, morale et intellectuelle, irréparable.
Dire que la Révolution de 89, n'ayant rien fondé, ne nous a point affranchis, mais seulement changés de misère, dire, en conséquence, qu'une Révolution nouvelle, organisatrice et réparatrice, est nécessaire pour combler le vide creusé par la première : c'est
lOG NAPOLÉON m
pour beaucoup do gens avancer une opinion paradoxale, scandaleuse, pleine de troubles et de désastres. Les partisans plus ou moins nantis du régime constitutionnel n'en conviennent pas; les démocrates attaches à la lettre de î)3, et qu'une pareille besogne épouvante, s'y opposent. Suivant les uns et les autres, il n'existe que des souiFrances accidentelles, dues surtout à l'incapacité des dépositaires du pouvoir, rt qu'une démocratie vigoureuse guérirait. De là l'inquiétude, pour ne pas dire l'antipathie que leur inspire la Ilévolution, et cette politique réactionnaire où ils se sont engagés après février.
dépendant l'évidence des faits est telle, les statisti(|ues vi les enquêtes ont si fort élucidé la matière, (|u'il y a désormais sottise ou mauvaise foi à argunxMiter d'une politique meilleure, là où tout accuse la contradiction et l'impuissance du gouvernement.
(''est h la place même de ce régime gouvernemental, féodal et militaire^ imité de celui des anciens rois, qu'il faut élever l'édifice nouveau des institutions industrielles: c'est à la place do cette centralisation matérialiste et absorbante des pouvoirs politiques, que nous devons créer la centralisation intellectuelle ol libérale des forces économiques. Travail, commerci», crédit, éducation, propriété, morale publique, philosophie, beaux arts, tout enfin nous en fait une loi.
Je conclus :
Il y a raison suffisante de révolution au xix* siècle.
Quand nos amis de la République démocratique, inquiets de nos idées et de nos tendances, se récrient contre la qualification de 5ocia/i5/^5 que nous ajoutons
à celle de démocrates, que nous reprochent-ils ? — Us nous reprochent de n'être pus révolutionnaires.
Sachons donc une fois qui d*eux ou de nous est dans la vraie pratique révolutionnaire.
Et quand nos adversaires de la bourgeoisie, inquiets pour leurs privilèges, déversent sur nous la calomnie et Toutrage, quel est le prétexte de leurs accusations ? — C'est que nous voulons tout détruire et tout perdre : propriété, famille, civilisation.
Sachons donc aussi qui de nous ou de nos adversaires mérite le mieux le titre de conservateurs.
Les révolutions sont les manifestations successives de la JUSTICE dans l'humanité. — C'est pour cela, que toute révolution a son point de départ dans une révolution antérieure.
Qui dit donc révolution dit nécessairement/?ro^r^5, dit par la même cofiservalion. D'où il suit que la révolution est en permanence dans l'histoire, et qu'à proprement parler il n'y a pas eu plusieurs révolutions, il n'y a eu qu'une seule et même et perpétuelle révolution.
La révolution, il y a dix-huit siècles, s'appelait rEvANGiLE,la6o;è;i^ nouvelle. Son dogme fondamental était V Unité de Dieu , sa devise, V Egalité de tous les hommes devant Dieu, L'esclavage antique reposait sur l'antagonisme et l'inégalité des dieux, ce qui voulait dire sur l'infériorité des races, sur l'état de guerre. Le christianisme créa le droit des gens ; la fraternité des nations ; ce fut en raison de son dogme et de sa devise que furent abolis simultanément l'idolâtrie et l'esclavage.
Certes, on ne niera pas aujourd'hui que les chré-
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tiens, cos révolulionnaires qui combatlaicnt par la paroir et par le martyre, ne fussent des hommes de progrès : j'ajoute qu*ils étaient des hommes de conservation.
L'initiation polythéiste^ après avoir civilisé les jtrenners immains; après avoir converti ces hommes des bois, sylvestres homines, comme dit le poète, en hommes des villes, en citoyens, était devenue ellemùnus par le sensualisme et le privilège, un principe de corruption et d*asservissement. L'humanité était perdue, (|uand elle fut sauvée par le Christ, qui reçut pour cette mission glorieuse le double titre de Sauveur et lit'dempteur, comme qui dirait, dans notre langue politique, cons(Tvateur et révolutionnaire.
Tel fut le caractère do la première et de la plus (grande des révolutions. Elle renouvela le monde, et en b» HMiouvelant elle le conserva.
Mais, toute surnaturelle et spiritualiste qu'elle fût, cette révolution n'exprimait pourtant que le côté le plus matériel de la justice, l'affranchissement des corps, l'iibolition de l'esclavage. Etablie sur la foi, elle laissait la pensée esclave ; elle ne suffisait pas à rémancipation (1(* Thomme, qui est esprit et corps, matière et intelligence ; elle appelait une autre révolution. Milb^ ans après la venue du Christ, commen- (jait au sein (b^ la religion qu'il avait fondée, une agitât ion inconnue, prélude d'un nouveau progrès. La Hcolasti(|ue portait dans ses flancs, à côté de l'autorité ilv l'I'lglise et des Kcritures, l'autorité de la raison !... Vers le s(»i/ièm(» siè(*le la révolution éclata.
La révolution, à cette époque, sans abandonner sa première donné<», sans se renier elle-même, prit
un autre nom> nom déjà célèbre; elle s'appela la PHILOSOPHIE. Elle eut pour dogme la liberté et la raison-, et, je puis bien le dire, puisque Tune est la conséquence immédiate de Tautre, pour devise, V égalité de tous devant la raison.
Voici donc l'homme déclaré inviolable et libre dans sa double essence, l'âme et le corps ? Etait-ce progrès? Quel autre qu'un tyran pourrait le nier? Etait-ce conservation? cela n'a pas même besoin de réponse.
La destinée de l'homme, a dit un sage, est de contempler les œuvres de Dieu. Après avoir connu Dieu par le cœur, par la foi, le temps est venu pour l'homme de le connaître par la raison. L'Evangile avait été pour l'humanité comme une instruction primaire : maintenant adulte, elle avait besoin d'un enseignement supérieur, à peine de croupir dans l'idiotisme et la servitude qui le suit.
Ainsi les Galilée, les Arnaud de Bresce, les (ïiordano Bruno, les Luther, les Descartes, toute celte élite do savants, de penseurs et d'artistes, qui brillèrent dans les xv% xvi®, et xxvii* siècles, grands révolutionnaires, furent en même temps les conservateurs de la société, les hérauts de la civilisation. Ils poursuivirent, contre les représentants du Christ, le mouvement commencé par le Christ : à eux aussi la persécution et le martyre ne manquèrent pasl
Voilà quelle fut la seconde révolution, la deuxième grande manifestation de la justice. Elle aussi rajeunit le monde; elle le sauva.
Mais la philosophie, ajoutant ses conquêtes à celles de l'Evangile, ne remplissait pas, il s'en iaut, le pro-
gramme de celte justice éternelle. La liberté^ évoquée (lu sein de Dieu par le Christ, n'était encore qu'individuelle : il fallait l'établir sur le forum; il fallait, de la conscience, la faire passer devant la loi.
Vers le milieu du siècle dernier commença donc une nouvelle élaboration ; et, comme la première révolution avait été religieuse, et la seconde philosophique, la troisième révolution fut politique. Elle s'appela le contrat ^ogial.
Elle prit pour dogme la souveraineté du peuple : c'était la contre-partie du dogme chrétien, Vuniié de Dieu.
Sa devise fui Véga/ité devant la loi; c'était le corollaire de colles qu'elle avait précédemment inscrites sur son drapeau, l'égalité devant Dieu et Tégalité devant la raison.
Ainsi à chaque révolution, la liberté nous apparaît toujours comme Tinstrument de la justice, et l'égalité comme son critérium. Le troisième terme est le but do la justice; ce but, toujours poursuivi, toujours approché, est la fraternité.
Ne perdons jamais de vue cet ordre du développement révolutionnaire. Au témoignage de l'histoire, la fraternité, but suprême des révolutions, ne s'impose pas : elle a pour conviction la liberté d'abord, régalité après. Comme si la justice nous disait à tous : Hommes, soyez libres; citoyens, devenez égaux; et puis, frères, embrassez-vous.
Qui oserait nier que la révolution entreprise, il y a soixante ans par nos pères, et dont l'héroïque souvenir fait vibrer nos cœurs avec tant de force qu'il
nous ôte presque le sentiment de nos propres devoirs ; qui niera, dis-jo^ que cette révolution fut un progrès? Personne. Ëh bien^ je le demande : n*est-il pas vrai qu*autant elle était progressive, autant elle fut con* servatrice? La société pouvait-ellj vivre avec son despotisme usé^ avec sa noblesse avilie, avec son clergé corrompu, avec des parlements égoïstes, indisciplinés^ livrés à Tintrigue, avec un peuple en guenilles, avec une gent taillable et corvéable à merci et miséricorde?
Mais qu'est-il besoin d'éclairer le soleil, de démontrer Tévidence? La révolution de 89 fut le salut de rhumanité; c'est pour cela qu'elle mérite le titre de révolution.
Mais, citoyens, si nos pères ont fait beaucoup pour la liberté et l'égalité, ils ont ouvert plus profondément la route de la fraternité, ils nous ont laissé encore plus à faire...
La justice n'a pas dit, en 89, son dernier mot; et qui sait quand elle le dira?
Ne sommes-nous pas témoins, nous génération de 1848, d'une corruption pire que celle des plus mauvais jours do l'histoire ; d'une misère pareille à celle des temps féodaux; d'une oppression do l'esprit et de la conscience, d'un abrutissement de toutes les facultés de riiomme, qui dépassent tout ce que l'on a vu aux époques de la plus alfreuse barbarie ? A quoi nous servent les conquêtes du passé, et la religion, et la philosophie, et les constitutions et les codes, quand, en vertu des droits mêmes que nous garantissent ces constitutions et ces codes, nous nous trouvons dépossédés de la nature, excommuniés du genre
humain? yuVsl-ce que la politique alors que nous nian(|uons de pain? (Jue jious importe la liberté d'aller et de venir, la liberté de penser ou do ne pas penser, la garantie de la loi. et le spectacle des merveilles de la civilisation, et le maigre enseignement qu'on nous délivre, quand, par le retrait de tous les objets sur b'squels peuvent s'exercer l'activité humaine, nous sommes plongés dans le vide absolu; quand à Tappel de nos sens, de nos cœurs, de notre raison, l'univers et la société répondent : néant î...
Citoyens, j'en jure par le Christ et par nos pères! La justice a sonné sa quatrième heure et malheur à ceux qui ne l'ont point entendue!
— Révolution de 181-8, comment te nommes-tu?
— Je me nomme le Droit au travail!
— Quel est Ion drapeau?
— \/ Association!
— Ta devise?
— \/Eya/i(e devant la fortune.
— Où nous mènes-tu?
— A la Fraternité!
— Salut à loi. Uévolulion! je te servirai comme j'ai servi Dieu,, comme j'ai servi la Philosophie et la Liberté, de tout mon cœur, de toute mon âme, de toute mon intelligence et de tout mon courage, el n'aurai point d'autre souveraine et d'autre règle que toi!
Ainsi la Révolution, après avoir été tour à tour reli-iieuse, philosophique, politique, est devenue économique. Kt comme toutes ses devancières, ce n*est rien de moins qu'une contradiction au passé, une sorte de renversement de Tordre établi qu'elle apporte. Sans ce revirement complet de principes et do
croyances, il n'y a pas de révolution, il n*y a que mystifications. Continuons à interroger Thistoire, citoyens.
Sous Teinpire du polythéisme, Tesclavage s'était établi et se perpétuait, au nom de quel principe? Au nom de la religion. — Le Christ parut, qui abolit l'esclavage précisément au nom de la religion.
Le Christianisme, à son tour, soumit la raison à la foi; la philosophie renversa cet ordre; «die subordonna la foi à la raison.
La féodalité, au nom de la politique., asservissait tout le monde, soumettant l'ouvrier au bourgeois, le bourgeois au noble, le noble au roi, le roi au prêtre, le prêtre à une lettre morte. — Au nom de la politique ainsi, 89 soumit tout le monde à la loi, et ne reconnut plus parmi les hommes que des citoyens.
Aujourd'hui le travail est à la discrétion du capital. Kh bien! la révolution vous dit de changer cet ordre. C'est au capital à reconnaître la prépondérance du travail, à l'instrument de se mettre à la <lisposition de l'ouvrier.
Telle est cette révolution, à qui le sarcasme et la calomnie, à qui la persécution n'aura pas man(|ué, non plus qu'aux autres. Mais, comme les autres aussi, la Révolution de i8i8 d(»vient plus féconde par le sang de ses martyrs. Sanguis martf/riim, semen chrhtianorum! s'écriait l'un des plus grands révolutionnaires des temps passés, l'indomptable Tertullien. Sang de républicains, semence do républicains.
Qui n'ose pas avouer cette foi, sCiCllée du sang de nos frères, n'est pas révolutionnaire : c'est un infidèle. Qui la dissimule est un renégat. Séparer la I\é-
piiMiciuc (lu sooialisiiu\ cVst vouloir acconlor la liborlé de l'esprit avec lesclavaçe des sens, rexercico des droits politiciues avec la pi:ivalion des droits civils : c'est contradicloirr, c'est absurde.
Voilà, citoyens, la {généalogie des idées sociales ; sonnnes-nous, oui ou non, dans la tradition révolulioiuiaire? 11 s'agit de savoir h présent si nous sommes aussi dans la pratique; si, comme nos pères, nous serons loul à la fois hommes de conservation et honnnes de progrès; car ce n'est qu'à ce double titre que nous serons df»s lionnnes de révolution.
Xous avons lo principe révolutionnaire, le dogme révolutionnaire, la devise révolutionnaire. Que nous man(|uc t-il pour accomplir l'œuvre confiée à nos mains par la Providence? Une seule chose : la prati- OL'K révolutionnaire î...
Or (jucllr f'sl celt(» pratique qui distingue des temps ordinaires 1rs époques révolutionnaires?
(le (jui constitue la pratique révolutionnain», c'est (|u'elle ne procède i)lus par détail et diversité, ou par transitions impc^rceptibles, mais par simplifications ou enjandjements. Klle franchit, dans de larges é(|ualions. ces termes mitoyens que propose l'esprit de. routine, dont l'application aurait dû normalement se faire dans la période antérieure, mais que Tég(Hsme des lieureux ou l'inertie des gouvernements a repoussés.
(les grandes équations de principes, ces transitions gigantesques dans les mœurs, ont aussi leurs lois : rien de moins arbitraire, do moins abandonné au hasard qu(î la pratique des révolutions.
Mais quelle est-elle enfin cette pratique?
Je suppose que les hommes d'Etat que nous avons vus au pouvoir depuis le 21 février; que ces politiques à courte vue, à petits moyens, à routine étroite et méticuleuse, eussent été à la place des apôtres : je vous le demande, citoyens, qu'auraient-ils fait?
Ils seraient tombés d'accord avec les novateurs dans des conférences particulières, en conciliabule secret, que la pluralité des dieux était chose absurde; ils auraient dit', comme Cicéron, qu'ils ne concevaient pas que deux augures pussent se regarder sans rire ; ils auraient condamné très philosophiquement, et k voix basse, l'esclavage.
Mais ils se seraient récriés contre cette propagande téméraire qui, niant les dieux et tout ce que la société avait de plus sacré, soulevait contre elle la superstition et tous les intérêts; ils auraient cru de? bonne politique, au lieu d'attaquer les vieilles croyances, de les interpréter; ils auraient voulu qu'au lieu d'abolir le culte, on le purifiât. Ils se seraient inclinés devant Mercure le larron, Vénus l'impudique, Jupiter l'incestueux. Ils auraient parlé avec estime, avec respect, des jeux Floraux et des Bacchanales. Ils auraient fait la philosophie du polythéisme, raconté l'histoire des dieux, renouvelé le personnel des temples, publié des règlements pour les sacrifices et les fêtes publiques, accordé, autant qu'il eût été en eux, la raison et la morale avec les impures traditions de leurs pères; h force de ménagements, de complaisance, de respect humain, au lieu de sauver le monde, ils l'auraient fait périr.
Il y eut, dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, une secte, un parti puissant par le génie et
l'éloquoncp, qui en face «le la révolution chrétienne, entreprit «le continuer Tiilolàtrie à ce point île vue d'une république modérée et progressive; ce furent les néoplatoniciens, aiixquels se rattachent Apollonius de Tyanr» et l'empereur Julien. C'est ainsi que nous avons vu, de nos yeux, certains prédicateurs essayer la rénovation du catholicisme en interprétant ses symboles au point de vue des idées modernes.
Vaint» tentative. La préilioalion chrétienne, je veux dire la pratiqua révolutionnaire, emporta tout, les dieux ri leurs hypocrites adorateurs; et Julien, le phis irrainl politique <'t le plus bel esprit de son trnips, pour sVtn' follement opposé à la justice évangéliqurs est resté llélri dans Thistoire du nom (Vapostat.
(liions cncorr un «'xemple.
Supi>osons ipTrii S9,. les conseilhTS prudents du drspr>tismr. b's rsprits avisés de la noblesse., les lôléianls du clergé, les sages do la bourgeoisie, les patients du peupb'; supposons, dis-je. que celle élite de citoyens, aux vues les plus saines, aux intentions les plus philanthropiciues, mais pénétrée du danger dos bnis(|iirs innovations, se fût entendue pour ménagiT, suivant les règles de» la haute politique, la transition «-nlre le despotisme et la liberté? Qu'auraienl-ils fail ?
Us îuiraienl voté, après longue discussion, mûre délibéral ion, en mettant entre chaque article dix ans au moins d'inlervalle, une charte octroyée; ils auraient négocié avee. le pape, et avec toute sorte de soumission, la constitution civile du clergé; ils auraient
traité avec les couvents, à l'amiable, le rachat de leurs biens; ils auraient ouvert une enquête sur la valeur des droits féodaux, sur Tindemnité à accorder aux seigneurs ; ils auraient cherché des compensations aux privilèges pour les droits accordés au peuple. Ils auraient fait durer mille ans une révolution que la pratique révolutionnaire accomplit en une nuit.
Et tout ceci n*est point une vaine hypothèse : il ne manqua pas d*hommes en 89 pour enchaîner avec cette fausse sagesse la révolution. Le premier de tous fut Louis XVI, Louis XVI révolutionnaire de cœur et de théorie autant que personne, mais qui no comprit pas qu'il devait l'être également en pratique. Louis XVI se mit à marchander et à chicaner sur tout, tant et si bien, que la révolution, impatientée, l'emporta ! . . .
Voici donc ce que j'entends, aujourd'hui, par pratique révolutionnaire.
La Révolution de février a posé le droit au travail, c'est-à-dire la prépondérance du travail sur le capital.
Partant de ce principe, je dis qu'avant de passer outre à toute réforme, nous avons à nous occuper d'une institution général isatrice, qui exprime, sur tous les points de l'économie sociale, la subordination du capital au travail qui, au lieu de faire commanditer comme auparavant le travailleur par le capitaliste, rende le premier arbitre et commandeur du second, une institution qui change le rapport entre les deux grandes puissances économiques, le travail et la propriété, et de laquelle découlent ensuite, par voie de conséquence, toutes les autres réformes.
S«Ta-ce donc procéder rùvolulioiiiiairemenl que de proposer ici une banque agricole servie, comme toujours, parles monopoleurs d'arjrenl; là, d(» créer un comptoir de fjarantie, monument de stagnation et de chômage, ailleurs, de fonder une salle d'asile, un mont-de-piélé, un hôpital, une crèche, une pénitencerie, une prison cellulaire, d'augmenter le paupérisme en en multipliant les foyers?
Sera-ce faire œuvre de révolution que de commanditer de (pielques millions, tantôt une compagnie do tailleurs, tantôt une société de maçons; de réiluire l'impôt sur les boissons et de le relever sur les propriétés; de convertir les obligations à terme en fonds perdus; de voter des graines et des pioches à douze mille colons parlant pour l'Algérie ou de subventionner un phalanstère d'essai^
StM'a-ce parler ou agir en révolutionnaire que de dis|)uh'r (piatrr mois durant si le peuple travaillera ou ne travaillera pas, si le capital se cache ou s'il s'expatrie, s'il attend la confiance ou si c'est la coniiance (|ui l'attend, si les pouvoirs seront divisés ou seiilrment 1rs fondions, si le président sera le supérieur, ou le subordonné, ou l'égal de l'Assemblée nalionahî, si hî premier qui remplira ce rôle sera neveu d't»mpereur ou lils de roi, ou s'il ne vaudrait pas mieux, pour ce bel emploi d'un soldat ou d'un poète; si le nouveau souverain sera nommé par le peuple ou par les représentants, si le ministère de réaction qui s'(Mi va mérite mieux la confiance que le miuistère de conciliation (jui vient, si la République sera bleue, blanche, rouge ou tricolore ?
Sera-ce être révolutionnaire, quand il s'agit de
reporter au travail la production fictive du capital, de déclarer le revenu net inviolable, puis de le saisir par Timpot progressif; quand il faudrait organiseur l'égalité dans Tacquisition des biens, de s'en prendre au mode de transmission; quand 25.000 commerçants implorent un concordat, de leur répondre par la banqueroute; quand la propriété ne reçoit ni fermage ni loyer, de lui refuser, encore crédit; quand le pays demande la centralisation des banques, de livrer ce crédit à une oligarcbie financière qui ne sait que faire le vide dans la circulation et entretenir la crise en attendant que le découragement du peuple ramène la confiance?
Citoyens, je n'accuse personne.
Je sais qu'à l'exception de nous autres, démocratessocialistes, qui Tavons prévue et préparée, la Révolution de février a été une surprise pour tout le monde; et s'il est difficile à de vieux constitutionnels, de passer en si peu de temps de la foi monarchique à la conviction républicaine, il Test encore plus à des politiques de Tautre siècb; de? comprendre rien à la pratique de la nouvelle Révolution. Autre temps, autres idées. Les grandes manœuvres de 03, bonnes pour l'époque, ne vous vont pas plus que la tactique parlementaire des trente dernières années; et si vous voulez ïaivo avorter la Révolution, vous n'avez pas de plus sur moyen que de reprendre ces errements.
Citoyens, vous n'êtes encore dans le pays qu'une minorité. Mais déjà le flot révolutionnaire grossit avec la rapidité de l'idée, avec la majesté (h» l'Océan. Encore quelque temps de celte patience qui a fait
lâO NAPOLÉON m
voire succès, et le triomphe de la Révolution est assuré, vous avez prouvé, depuis juin, par votre discipline, que vous aussi vous étiez des hommes politiques : vous prouverez désormais, par vos actes, par votre association, que vous êtes des organisateurs. Le gouvernement suffira, je l'espère, avecrAssemhlée nationale, à maintenir la forme républicaine : telle est du moins ma conviction. De ce côté, vous n'avez rien à redouter, rien à craindre. Mais le pouvoir révolutionnaire, le pouvoir de conservation et de progrès, n'est plus aujourd'hui dans le gouvernement; il n'est pas dans l'Assemblée nationale : il est en vous. Le peuple seul, opérant sur lui-même sans intermédiaire, peut achever la Révolution économique fondée en février. Le peuple seul peut sauver la civilisation et faire avancer l'humanité !