‹ Napoléon III: manuscrits inéditsChapitre 9 sur 44 · Cf. Du principe fédératif^ p · texte numérisé non relu

Cf. Du principe fédératif^ p

Je ne veux point ici discuter cette circonscription, prétendue naturelle, bien que les bassins du Rhin, de la Moselle, de la Meuse et de TEscaut appartiennent plutôt à la (iermanie (]u*à la Gaule.

Ce que je veux seulenienl faire remarquer, c'est (|ue le territoire conquis dans cet immense pentagoin», d'unt» agglomération facile, ainsi que le prouvèrent tour à tour Itîs Romains et les Francs, n'est pas moins beureusement disposr pour une Confédération. On peut le ccnnparer à une pyramide tronquée, <lont les pentes, unies par leurs crêtes et versant leurs eaux dans des mers dilférentes, assurent ainsi l'indépendance des populations qui les babitent. La politique romaine, qui déjà, faisant violence à la nature, avait unifié et centralisé l'Italie, en fit autant de la (laulc : en sorte que notre malbeureux pays, ayant à subir coup sur coup la conquête latine. Tu nité impériale, et bientôt après la conversion au christianisme, perdit pour jamais sa langue, sonculte^ sa liberté et son originalité.

Après la chute de Tempire d'Occident, la (îaule, conquise par les Francs, reprit sous l'influence germanique une apparence de fédération qui, se dénaturant rapidement, devint le système féodal. L'établissement des communes aurait pu raviver l'esprit fédéraliste, surtout si elles s'étaient inspirées de la commune flamande plutôt que du municipe romain : elles furent absorbées par la monarchie.

Cependant l'idée fédérative, indigène à la vieille Gaule, vivait comme un souvenir au cœur des provinces, lorsque la Révolution éclata. La fédération, on peut le dire, fut la première pensée de 1789.

L'absolutisme monarchique et les droits féodaux abolis^ la délimitation provinciale respectée, tout le monde sentait que la France allait se retrouver en confédération, sous la présidence héréditaire d'un roi. Les bataillons envoyés à Paris de toutes les provinces du royaume furent appelés fédérés. Les cahiers fournis par les Etats, qui s'empressèrent de ressaisir leur souveraineté, contenaient les éléments du nouveau pacte.

Malheureusement, en 1789, nous étions comme toujours, malgré notre ûèvre révolutionnaire, plutôt un peuple imitateur qu'un peuple iniliateur.

Aucun exemple de fédération tant soit peu remarquable ne s'olfrait à nous. Xi la Confédération germanique, établie sur le saint empire apostolique, ni la Confédération helvétique, tout imprégnée d'aristocratie, n'étaient des modèles à suivre. La Confédération américaine venait d'être signée, le 3 mars 1879, la veille de l'ouverture des Etats généraux; et nous avons vu combien cette ébauche était défectueuse.

Dès lors que nous renoncions à développer notre vieux principe, ce n'était pas exagérer que d'attendre d'une monarchie constitutionnelle, basée sur la Déclaration des droits, plus de liberté, surtout plus d'ordre, que de la constitution des Etats Unis.

L'Assemblée nationale, usurpant tous les pouvoirs et se déclarant Constituante, donna le signal de la réaction contre le fédéralisme. A partir du serment du Jeu de Paume, ce ne fut plus une réunion de députés quasi fédéraux contractant au nom de leurs Etats respectifs; c'étaient les représentants d'une

colleclivilé indivise, qui se mirent à remanier de fond en comble la socitHr française, à laquelle ils daignèrent, les premiers, oclroyer une charte. Pour rendre la inrlamophore irrévocable, les provinces furent drcoup<^es et rendues mrconnaissables, tout vestige d'indépendance provinciale anéanti sous une nouvelle division géographique, les départements. Sieyès qui la proposa, qui plus lard fournit le type de toutes l(»s constitutions invariablement unitaires qui depuis soixante-douze ans ont gouverne le pays, Sieyès, nourri de IVsprit de l'Kglise et de TEmpire, fut le véritable auteur de l'unité actuelle ; ce fut hii qui refoula dans son germe la confédération nationale, prête à renaître s'il se fut trouvé seulement un homme cipable de la déli'iir. Les nécessités du moment, le salul de la Kévolution, furent l'excuse de Sieyès. Mirabeau, qui le seconda de tous ses efforts dans cetle création départementale, embrassa avec d'autant plus d'ardeur l'idée de Sieyès, qu'il craignait de voir naître des franchises provinciales une contre-révolution, et qu'aulant la division du territoire par département lui paraissait heureuse pour asseoir la monarchie nouvelle, autant il la trouvait excellente comme tactique contre Tancien régime.

Après la catastrophe du 10 août, l'abolition de la royauté ramena de nouveau les esprits vers les idées fédéralistes. On était peu satisfait de la Constitution de ITîll, devenue impraticable. On se plaignait de la Dictature des deux premières assemblées, de l'absorption des départements par la capitale. Une nouvelle réunion des représentants de la nation fut convoquée : elle reçut le nom signilicatif de Convention.

Démenti officiel aux idées unitaires de Sieyès, mais qui allait soulever de terribles débais et amener de sanglantes proscriptions. Comme il l'avait été à Versailles après Touverture des Etats généraux, le fédéralisme fut vaincu pour la seconde fois à Paris dans la journée du 31 mai 1793. Depuis colle date néfaste, tout vestige de fédéralisme a disparu du droit public des Français; Tidée même est devenue suspecte, synonyme de contre-révolulion. j'ai presque dit de trahison. La notion s*est elfacée des intelligences : on ne sait plus en France ce que signifie le mot de fédération, qu'on pourrait presque croire emprunté au vocabulaire sanscrit.

Les Girondins eurent-ils tort de vouloir, en vertu de leur mandat convenlionnel, appeler à la décision des départements de la république une et indivisible des Jacobins? Admettant qu'ils eussent raison eu théorie, leur politique était-elle opportune? Sans doute l'omnipotence de la nouvelle assemblée, élue dans un esprit essentiellement anti-unitaire, la dictature du comité de salut public, le triumvirat de Robespierre, Saint-Just et Couthon, la puissance tribunitienne de Marat et d'Hébert, la judicature du tribunal révolutionnaire, tout cela n'était guère tolérable, et justifiait de reste l'insurrection des soixantedouze déparlements contre la commune de Paris. Mais les Girondins, incapables de définir leur propre pensée et de formuler un autre système, incapables de porter le poids des affaires publiques et de faire face au danger de la patrie qu'ils avaient si bien dénoncé, n'étaient-ils pas coupables d'une excitation maladroite et d'une haute imprudence?... D'autre

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part, si les Jacobins, demeurés seuls au pouvoir, ont pu, dans une certaine mesure, se glorifier d'avoir sauve la Kévolulion et vaincu la coalition à Flcurus, ne saurait-on avec tout autant de justice leur reprocli(»r d'avoir crée eux-mêmes, en partie, le danger pour le conjurer ensuite; d'avoir, par leur fanatisme, par une terreur dv quatorze mois et par la réaction i(u*ellu provo(|ua, fatigué la nation, brisé la conscience publique et décruisidéré la liberté?

I/bislnire impartiab' jugera ce grand procès, à vue des [M'incipes mieux entendus, des révélations des contemporains et des faits.

Pour moi, s'il m'est permis en attendant l'arrêt «b'Iinitif d'émi'ltre une opinion personnelle, — et de quoi s«^ conq»osent b*s jugements de l'bistoire. si ce n'est du résumé des cqûiiions/ — je dirai francbemcnt <pie la nation fran<;aise, constituée depuis quatorze siècles en monarcbie dr droit divin., ne pouvait du soir au matin se transformer en républlcjuc quelconcpie; (|ue la tiiron<bs accusée de fédéralismi», représrnlail mieux (pie les Jacobins la pt^nsée de la Révolution, mais (|u*(»lle fut insensée si elle crut à la possibilité d'une» conversion subite : cpu» la prudence, nous dirions aujourd'bui la loi du progrès, commandait les tempéranuMils, <.'t ipic le malbeur des Girondins fut d'avoir rompromis leur principe en rop[M)sant a la fois à la monarcbie de Sieyès et de Mirabeau et à la dénu»cralie «les Sans-Culottes, devenues en ce moment solidaires. Huant aux Jacobins, j'ajouterai avec la même francbise, qu'en s'emparant <lu pouvoir et en l'exerçant avec la |)lénitude des attributions monarcbiques, ils se montrèrent, pour la

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circonstance, plus avisés que les hommes d'Etat de la Gironde; mais qu*en rétablissant, avec un surcroit d'absolutisme, le système de la royauté sous le nom de république une et indivisible^ après avoir sacré cette république du sang du dernier roi, ils sacrifièrent le principe même de la Révolution et Crent preuve d'un machiavélisme du plus sinistre augure. Une dictature temporaire pouvait s'admettre; un dogme, qui devait avoir pour résultat de consacrer tous les envahissements du pouvoir et d'annuler la souveraineté nationale, était un véritable attentai. La république une et indivisible des Jacobins a fait plus que détruire le vieux fédéralisme provincial, évoqué peutêtre mal à propos par la Gironde; elje a rendu la liberté impossible en France et la Révolution illusoire. On^pouvait hésiter encore, en 1830, sur les conséquences funestes de la victoire remportée par les Jacobins : le doute aujourd'hui n'est plus possible.

La démocratie se donne pour libérale, républicaine, socialiste même, dans le bon et vrai sens du mot, bien entendu, comme disait M. de Lamartine.

La démocratie s'en impose à elle-même. Klle n'a jamais compris le trinôme révolutionnaire, Liberté- Egalité-Fraternité^ qu'en 1848, comme en 1793, elle avait toujours à la bouche, et dont elle s'est fait de si belles enseignes. Sa devise, définitivement adopté*', est à un seul terme. Unité.

Pour comprendre la Liberté^ en effet, surtout VEgalité, pour sentir en homme libre la Fraternité, il faut toute une philosophie, toute une jurisprudence, toute une science de l'iiomme et des choses, de la société et de son économie. Combien se résignent à

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de pareilles éludes:'... Tandis <ju*avec TUnité, chose physique, niathématique, qui se voit, se louche et se compte, on sait tout en un instant. On est même dispensé, dans les cas difficiles, de raisonner. Avec ri'NiTK. la politique s<* réduit k un simple machinisniedont il n'y a plus qu'à faire tourner le volant. Tant pis pour qui se laisse prendre dans Tengrenage : ce n'était pas véritahleinent un homme politique : c'était un intrus, justement puni de son ambitieuse vanité.

(jui dit liberté^ dans la langue du droit public, dit garantie : garantir d'inviolabilité de la personne et du donncile, garantie des libertés municipales, corporatives, industrielles; garantit» des formes légales. l)rotrclri('(»s de l'innoc^ence et de la libre défense, (lonnnent accorder tout cela avec la majesté gouvernementale, à la démocratie si chère, avec l'Unité? C'est la démocral ie, ce sont ses meneurs et ses organes qui, en 18i8, ont institué les conseils de guerre, organisé les visites domiciliaires, peuplé les prisons, décrété l'état de siège, exécuté la transportation sans jugement des travailleurs blancs, comme M. Lincoln décrète aujourdlmi la transportation sans jugement d<*s travailleurs noirs. La dénjocratie fait bon marché dt; la liberté individuelle et du respect des lois, incapable de gouverner à d'autres conditions que celles de l'Unité, qui n'est autre chose que le despotisme.

Oui dit république ou égaiué des droits politiques, dit indépendance administrative des groupes politi- (|ues dont se compose l'Etat, dit surtout séparation des pouvoirs. Or, la démocratie est avant tout cen-

tralisatrice et unitaire ; elle a horreur du fédéralisme; elleapoursuiviàoutrance, sous Louis-Philippe, l'esprit de clocher; elle regarde l'indivision du pouvoir comme le grand i'ossort, l'ancre de miséricorde du gouvernement : son idéal serait une dictature doublée d'inquisition, ^a 1848, quand l'émeute grondait dans la rue, vite elle se hâta de réunir, dans la main du général Cavaignac, tous les pouvoirs. Pourquoi, se dit-elle, avoir changé le mécanisme gouvernemental? Ce que la monarchie ahsolue a fait contre nous, faisons-le contre elle et contre ses partisans : pour cela nous n'avons point à changer de batteries; il suffit de tourner contre l'ennemi ses propres canons. La Révolution n'est que cela.

Oui dit socialisme, dans le bon et vrai sens du mol, dit naturellement liberté du commerce et de l'industrie, mutualité de l'assurance, réciprocité du crédit, péréquation de l'impôt, équilibre et sécurité des fortunes, participatiou de l'ouvrier aux chances des entreprises^ inviolabilité de la famille dans la transmission héréditaire.

Or, la démocratie incline fortement au communisme, formule économique de l'unité : c'est par le comunisme seulement qu'elle conçoit l'égalité.

Ce qu'il lui faut, ce sont des maximums, des emprunts forcés, des impôts progressifs et somptuaircs, avec accompagnement d'institutions philanthropiques, hospices, asiles, crèches, tontines, ateliers nationaux, caisses d'épargne et de secours, tout l'attirail du paupérisme, toute la livrée de la misère.

Elle n'aime pas le travail à la tâche; elle traite de folio le crédit gratuit; elle tremblerait devant un

peuple (rouvriers savants, sachant également penser, écrire, manier la pioche el le rabot, et dont les femmes sauraient se passer de domestiques dans leurs ménages. Elle sourit à Timpôt sur les successions, qui. démolissant la famille, tend à mettre la propriété aux mains de l'Etat.

En résumé, (jui dit liherté ilit fédération, ou no dit rien;

Qui dit répuhliqur, dit fédération, ou ne dit rii'U ;

tjni dit socialisme, dit fédération, ou ne dit cncon* rit'ii

Mais la déuïocratie, telle qu'elle s'est manifestée depuis (|ualre ans, n'est rien, ne peut et ne veut rien de c(^ que pnwluit la fédération, que su]q)Ose le contrat, qu'exigrnt le Droit et la Liberté.

La Démocratie a pour principe Tunité : sa lin, c'est l'unité: stm moyen, l'unité; sa loi, toujours Tnnilé. 1/nnité i-sl son alplm et son omvfja, sa formule suprême, sa raison drrnière. Elle est toujours unité et rien qu'unité. comiiKî le démontrent ses discours et ses actes; c'est-à-dire qu'elle ne sort pas de Tabsolu, de l'indéfini, du néant.

d'est j)ourquoi la Démocratie, qui sent son néant et s'eifraie de sa faibh'ssi»: qui a pris un accident révolutionnaire pour l'idée même de la Révolution, et d'une forme passîigère de dictature a fait un doi^me, cetle \ ieille démocratie de i8t30 renouvelée de 93. esl avant tout pour le pouvoir f(»rt, hostile à toute aulonnmir, envieuse <hî l'Empire qu'elle accuse de lui avoir dérobé sa politique, mais dont elle, se pn)mel de nous rechanter l'air, connue M. ïhiers

le disait de M. Guizot, avec variation et sans fausses notes.

Pas de principes, pas d'organisation, pas de garanties : de l'unité seulement et de Tarbitraire, le tout décoré des noms de Révolution et de Salut public : voilà la profession de foi de la démocratie actuelle.

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