CHAPITRE IV
La question de l'autorité. — La négation du gouvernement et do la propriété. — Ma défense par M. Pelletan. — Priorité dos conceptions philosophiques. — L'idée d'anarchie et la considération du critique (^ouvcrnoinental. — Législation directe. Gouvernement direct. — - M. Rittinghausen et la philosophie allemande. — M. Considérant et la Débâcle de la politique en France, — Les efforts de Ledru-Rollin. — M. de Girardin et sa formule : Abolition de VAutonté par la simplification de gouvernement. Il faut rendre justice au public. — Monarchie ou RcpubliquOp dilemme de 1850.
Jo prie le lecteur de me pardonner^ s*il m'échappe telle expression qui trahisse un sentiment d'amourpropre *.
J'ai le double malheur sur cette grande question de l'autorité, d'être seul encore à affirmer d'une manière caté^^orique la Révolution ; par contre, de me voir attribuer des idées perverses, dont j'ai plus d'horreur que personne. Ce n'est pas ma faute, si, en soutenant une thèse aussi magnifique, j'ai l'air de plai-
1. Cf. Idée Générale de la Révolution au xix« siècle, p. 100 et suiv.
dor une cause personnelle. Je ferai du moins en sorte, si je ne puis me défendre de quelque vivacité, que rinslruclion du lecteur n*y perde rien. Aussi bien, notre esprit est fait de telle sorte que la lumière ne le saisit jamais mieux que lorsqu'elle jaillit du choc des idées. L*homme, dit llobbes, est un animal de combat. C'est Dieu même qui, en nous mettant au monde^ nous a donné ce précepte : Croissez, mul^ iipiiez, travaillez et polémisez.
Il y a quelque douze ans. force est bien que je le rappelle, m*occupanl de recherches sur les fondements de la société non point en vue d'éventualités politiques impossibles alors à prévoir, mais pour la seule et plus grande gloire de la philosophie, j'ai, pour la première fois, jeté dans le monde une négation qui depuis a obtenu un retentissement immense, la négation du Gouvernement et delà Propriété. D'autres, avant moi, par originalité, humorisme, recherche du paradoxe, avaient nié ces deux principes; aucun n'avait fait de cette négation le sujet d'une critique sérieuse et de bonne foi. Un de nos plus aimables feuilletonistes, M. Pelletan, prenant un jour, motti propriOy ma défense, n'en a pas moins fait à ses lecteurs cette singulière confidence, qu'en attaquant tantôt la propriété, tantôt le pouvoir, tantôt autre chose, je tirais des coups de fusil en Tair pour attirer sur moi l'attention des niais. M. Pelletan a été trop bon, vraiment, et je ne puis lui savoir aucun gré de son obligeance : il m'a pris pour un gent de lettres.
Il est temps que le public sache que la négation en philosophie, en politique, en théologie, en histoire est la condition préalable de l'affirmation. Tout progrès-
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commence par une abolition^ toute réforme s*appuie sur la dénoncialion d'un abus, loulo idée nouvelle repose sur rinsuffisance démontrée de l'ancienne. C'est aifisi que le chrislianisme» en niant la pluralité des dieux, en se faisant athée au point de vue des païens, a affirmé Tunité do Dieu et de cette unité a déduit ensuite toute sa théologie. C'est ainsi que Luther, en niant à son tour l'autorité de TEgliso, affirmait connue conséquence l'autorité de la raison, et posait la première pierre de la philosophie moderne. C'est ainsi que nos pf*res, les révolutionnaires de 89, en niant le régime féodal, affirmèrent sans la comprendre, la nécessité d'un régime différent, que notre époque a pour mission do faire apparaître. C'est ainsi enfin que moi-même, après avoir de nouveau, sous le regard de mes lecteurs, démontré Tillégilimité et l'impuissance du gouvernement comme principe d'ordre, je ferai surgir de celle négation l'idée mère, positive, qui doit conduira la civilisation à sa nouvelle forme.
Pour mieux expliquer encore ma position dans celte critique, je ferai une aulre comparaison. Il en est des idées comme des machines. Nul ne connaît l'inventeur des premiers outils, la houe, le râteau, la hache, le chariot, la charrue. On les trouve uniformément, dès la plus haute antiquité, chez toutes les nations du globe. Mais celle spontanéité ne se rencontre plus dans les instruments perfectionnés, la locomotive, le daguerréolype, l'art de diriger les aérostats, le télégraphe éleclri(|ue. Le doigt de Dieu, si j'ose ainsi dire, n'est plus là : on connaît le nom des inventeurs, le jour de la première expérience; il
y a fallu le secours de la science joint à une longue pratique de l'industrie.
C'est ainsi que naissent et se développent les idées qui servent à la direction du genre humain. Les premières lui sont fournies par une intuition spontanée, immédiate^ dont la priorité ne peut être revendiquée par personne. Mais vient le jour où ces données du sens commun ne sufGsent plus à la vie collective; alors le raisonnement, qui seul constate d'une manière authentique cette insuffisance, peut seul également y suppléer. Toutes les races ont produit et organisé en elles-mêmes, sans le secours d'initiateurs, les idées d'autorité, de propriété, de gouvernement, de justice, de culte. A présent que ces idées faiblissent, qu'une analyse méthodique, une enquête officielle, si j'ose ainsi dire, en a constaté, devant la société et devant la raison, Tinsuffisance, il s'agit de savoir comment, par la science, nous suppléerons à des idées qui, selon la science, demeurent frappées de réprobation et sont déclarées invraics.
Celui-là donc qui, hautement, à la face du peuple, par une sorte d'acte extrajudiciaire, a posé le premier des conclusions motivées contre le gouvernement et l'ancienne propriété, celui-là, dis-je, s'est engagé à * en exprimer ultérieurement de nouvelles en faveur d'une autre constitution sociale. J'essaierai la solution, comme j'ai jadis essayé la critique: je veux dire qu'après avoir donné âmes contemporains la conscience de leur propre misère, je tâcherai de leur expliquer le secret de leurs propres aspirations : car à Dieu ne plaise que je me pose ici en révélateur et que je prétende jamais avoir inventé i:ne IDEE ! Je vois.
j'observe et j'écris. Je puis dire comme le Psaliniste : Crediliy propier quod locuius sum!
Pourquoi faut-il qu'aux questions les plus nettes se mêle toujours un peu d'équivoque?
La priorité des conceptions philosophiques, bien (ju'elles se réduisent à de simples observations sur la nature de Thomme et la marche des sociétés, bien qu'elles ne soient susceptibles ni de trafic ni de brevet, n'en est pas moins, comme la priorité des inventions dans l'industrie, un objet d'émulation pour les esprits d'élile qui en connaissent la valeur et qui en recherchent la gloire. Là aussi, dans le domaine de la pensée pure comme dans celui de la mécanique appliquée aux arts, il y a des rivalités, des imitations^ je dirais presque des contrefaçons, si je no craignais de flétrir, par un terme aussi énergique, une ambition honorable, et (|ui atteste la supériorité de la génération actuelle. L'idée d'anarchie a eu cette chance. La négatioii du Gouvernement ayant été reproduite depuis Février avec une nouvelle insistance et un <rertain succès, des hommes, notables dans le parti démocrali(|ue et socialiste, mais à qui l'idée anarchique inspirait (pielque inquiétude, ont cru pouvoir s'emparer des considérations de la critique gouvernementale et sur ces considérations essentiellement négatives, restituer sous un nouveau titre, et avec quelques modifications, le principe qu'il s'agit précisément aujourd'hui do remplacer. Sans le vouloir, sans s'en douter, ces honorables citoyens se sont posés en contre-révolutionnaires ; car la contrefaçon, puisqu'enfin ce mot rend mieux qu'un autre mon idée en matière politique et sociale, c'est
la contre-révolution. Je le prouverai tout à l'heure.
Ce sont ces restaurations de Tautorité^ entreprises en concurrence de Vanarchie, qui ont récemment occupé le public sous les noms de Législation directe. Gouvernement cUrect, et dont les auteurs ou rééditeurs sont^ en premier lieu^ MM.Rittinghausen et Considé rant, et plus tard M. Ledru-Rollin.
Suivant MM. Considérant et Rittingliausen, Tidéc première du Gouvernement direct viendrait d'Allemagne ; quant à M. Ledru-Rollin il n*a fait que la revendiquer, et sous bénéfice d'inventaire, pour notre première révolution ; on la trouve tout au long, cette idée, dans la Constitution de 93 et dans le Contrat social.
On comprend que si j'interviens à mon tour dans la discussion, ce n'est nullement pour réclamer une priorité que, dans les termes où la question est posée, je repousse de toutes mes forces. Le Gouvernenienl direct et la Législation directe me paraissent les deux plus énormes bévues dont il ait été parlé dans les fastes de la politique et de la pliilosophie. Comment M. Rittinghausen, qui connaît à fond la philosophie allemande; comment M. Considérant, qui écrivait, il y a douze ou quinze ans, une brochure sous ce titre : Débâcle de la politique en trance; comment M. Ledru-Rollin, qui en se rattachant à la Constitution de 93, a fait de si généreux et si inutiles efforts pour la rendre praticable, et faire du Gouvernement direct une chose de sens commun; comment, dis-je, ces messieurs n'ont-ils pas compris que les arguments dont ils se prévalent contre le gouvernement indirect n'ont de valeur qu'autant qu'ils s'appliquent
aussi au gouvernoment direct; que leur criliquo n'est admissible qu*à la condition d*ètre absolue^ et qu'en s'arrètant à moitié chemin^ ils tombent dans la plus pitoyable des inconséquences ?Comnient u'ont-ils pas vu, surtout, que leur prétendu gouvernement direct n'est autre chose que la réduction à l'absurde de l'idée gouvernementale, en sorte que si, par le progrès des idées et la complication des intérêts, la société est forcée d'abjurer aujourd'hui toute espèce de gouvernement, c'est justement parce que la seule forme de gouvernement qui ait une apparence rationnelle, libérale, égalitaire, le gouvernement direct est impossible?...
Entre temps est arrivé M. de Girardin, qui, aspirant sans doute à une part d'invention, ou tout au moins de perfectionnement, a proposé cette formule : Abolition de l'Autorité par la Simplification dit Gouvernement, Qu'allait donc faire M. de Girardin dans cette maudite galère? Cet esprit, de tant de ressource, ne saura donc jamais se contenir ! Vous êtes trop prompt, M. de Girardin, vous n'engendrerez pas. L'Autorilé est au gouvernement ce que la pensée est à la parole, l'idée au fait, l'àme au corps. L'Autorité est le gouvernement dans son principe, comme le gouvernemenl est l'Autorité en exercice. Abolir l'un ou l'autre, si l'abolition est réelle, c'est les détruire à la fois ; par la même raison , conserver l'un ou l'autre, si la conservation (»st effective, c'est les maintenir tous deux.
Du reste, la simplification de M. de Girardin était depuis longtemps connue du public. C'est une combinaison de personnages empruntée à ce que les né-
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gocianls appellent leur Livre de caisse, 11 y a trois commis : le premier, qui s'appelle Doit; le second, qui se nomme Avoir; et le troisième, qui est Balance. Il n'y manque plus que le Patron, qui les fasse mouvoir et les dirige. M. do Girardin, dans une de ces mille idées que chaque jour son cerveau éjacule, sans pouvoir leur faire prendre racine, ne manquera pas sans doute d'en découvrir une pour remplir cette fonction indispensable de son gouvernement.
Il faut rendre justice au public. Ce qu'il a vu de plus clair en tout cela, c'est qu'avec ces belles inventions gouvernementales, Gouvernement direct, Gouvernement simplifié, Législation directe, Constitution de 93, le gouvernement, quelconque, est bien malade, et s'incline de plus vers Vanarchie : je permets à nos lecteurs d'interpréter ce mot en tel sens qu'il leur plaira.
Que MM. Considérant et Rittinghausen poursuis vent leurs recherches; que M. Ledru-Rollin creuse plus à fond la Constitution de 93; que M. de Girardin ait plus do conGance en ses illuminations, et nous arrivons d'emblée à la négation pure.
Cela fait, il ne restera plus, en opposant la négation à elle-même, comme disent les Allemands, qu'à trouver l'affirmation. Allons, novateurs I moins de précipitation et plus d'audace! Suivez cette lumière qui vous est au loin apparue; vous êtes sur la limite de P Ancien et du Nouveau Monde.
En mars 1830, la Révolution a posé la question électorale en ces termes : Monarchie ou République. Les électeurs se sont prononcés pour la République : la Révolution a remporté la victoire.
J(^ flic charge aujourd'hui de démontrer que le diloinnie de 18*)0 n*a pas d*autre signification que celle-ci : Gouvernement ou Non-Gouvernement. Réfutez ce dilemme, réactionnaires : vous aurez frappé au cœur la llévolution.
(juant à la Léyislation directe, au Gouvernement direct et au Gouvernement simplifié, je crois que leurs auteurs feraient bien d'en donner nlutot leur désistement pour peu qu'ils tiennent à leur considération de révolutionnaires et à l'estime des librespenseurs.
.!<• serai bref. Je sais que pour exposer, dans la forme el avec tous les développements utiles, une question aussi grave, il y faudrait des volumes.
Mais l'esprit du peuple est prompt au temps où nous sommes; il comprend tout, devine tout, sait lonl. Son expérience quotidienne, sa spontanéité intuitive lui tenant lieu de dialecti(|ue et d'érudition, il saisir en (|ueb|ues pages, ce qui, il n'y a pas plus de quatre ans, eut exigé pour des publicistes de profession uu in-fnlio.
La fnrme sous la(|U(^lle les premiers hommes ont couru l'ordre dans la société, est la forme patriarcale ou hiérarchique, c'est-à-dire, en principe, l'Autorité, (Ml action, hî (iouvernement. La Justice, qui plus tard a été distinguée en distributive et commutative, ne leur est apparue d'abord que sous la première face : un siphiubur rendant à ses inférieurs ce (|ui leur revient à chacun.
L'idée gouvernementale naquit donc des maux de famille el de l'expérience domestique : aucune pro-
testation ne se produisit alors, le Gouvernement paraissant aussi naturel à la Société que la subordination entre le père et ses enfants. C'est pourquoi M. de Honald a pu dire, avec raison, que la famille est Tembryonde TEtat, dont elle reproduit les catégories essentielles : le roi dans le père, le ministre dans la mère, le sujet dans Tenfant. C'est pour cela aussi que les socialistes fraternitaires, qui prennent la famille pour élément de la Société, arrivent tous à la dictature, forme la plus exagérée du Gouvernement. I /administration de M. Cabet, dans ses états de Nauvoo, en est un bel exemple. Combien de temps encore nous faudra-t-il pour comprendre cette filiation d'idées?
La conception primitive de Tordre par le Gouvernement appartient à tous les peuples; et si, dès l'origine, les efforts qui ont été faits pour organiser, limiter, modifier Taction du pouvoir, l'approprier aux besoins généraux et aux circonstances, démontrent que la négation était impliquée dans l'affirmation, il est certain qu'aucune hypothèse rivale n'a été émise; Ti^sprit est partout resté le même. A mesure que les nations sont sorties de l'état sauvage et barbare, on les a vues immédiatement s'engager dans la voie gouvernementale, parcourir un cercle d'institutions toujours les mêmes, et que tous les historiens et publicistes rangent sous ces catégories, succédanées Tune à l'autre : Monarchie, Aristocratie, Démocratie.
Mais voici qui est plus grave.
Le préjugé gouvernemental pénétrant au plus profond des consciences, frappant la raison de son moule, toute conception autre a été pendant longtemps ren-
«lue impossibli», et It's plus hardis p^irmi les prnscMirs «'Il soni vtMuis à <lir«' que le (louverneineiit élciil un (léau sans «loule, un rlwitiment d<' rhumanité, mais que r'élail un uni uéressaire!...
Vnilii puur(|uoi, jusqu'à nos jours, les révolutions les plus éinaneip-ilrices, et toutes les elFervescences «le la lil)«'rl«'', ont abouti constannnent à un a«*le de foi et d<' soumission au pouvoir: pourquoi touh^s les rovolulions 11*011! servi «[u'à reconstituer la tyrannie : je uN'u excepte pas plus la Constitution do 93 que c(dl«» «h' I8i8, les «Icux expressions les plus avan- «'é«»s, c«'p<»ndant, «le la d«'*inocratie fran«;aise.
(]«' «pii a «'ut retenu c<'lte prédisposition mentale et r«'ndu la fas('inati«)n si longtemps invincible, c'est pu», |)ar suite <l«' l'analojji*' supposée entre la société •t la famille, le (iouv<'rn«'mcnt s'est toujours présenté aux es[uits comme rorgan«' naturel «le la justice, le pn»t«M'!«'ur «lu faibbs 1<' conservateur de, la paix. Par «'«'Itj' attribution «b» providence et de haute j^aranti«' b* (îouv«*rn«'ment sN'uracinait dans les cteurs autant qu<' «lans les intelligences! 11 faisait parti»* «le l'aine univers«'lle; il était la foi, la superstiti«)n intim«', in\in«*ible «b'S citov«*ns. Qu'il lui arri- \i{\ «b' faiblir, nw «lisait d«' lui, comme de la Religion «'t «b' la Pr«)priété : (!«• n'«'st pas l'institution qui est mauvaise, «*'«»st l'abus : c«' n'est pas le roi qui est mé«-bant, «-e s«)nl ses ministres. A/i! si le roisavail!...
Ainsi à la «tonnée biéranbique et absolutiste «l'une autorité goiiv«'rnan!e, s'ajoutait un idéal parlant à l'ann' «'l «'onspirant inc«*ssammont contre l'instinct «r«''galité «'t «rindé[)cn(lance ; tan«lis «|ue le p«Miple, à <*hu(|U'j révcdution, croyait réformer, s«*Ion les inspi-
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rations de son cœur, les vices Je son Gouvernement, il était trahi par ses idées mêmes; en croyant meltnî le pouvoir dans ses intérêts, il Pavait toujours, en réalité, contre soi; au lieu d*un protecteur, il se donnait un tyran.
L*expérience montre, en effet, que partout et toujours le Gouvernement, quelque populaire qu'il ait été à son origine, s'est rangé du côté de la classe la plus éclairée et la plus riche, contre la plus pauvrtî et la plus nomhreuse ; qu'après s*étre montré qu<'lque temps libéral, il est devenu p<'u à peu exceptionnel, exclusif; enfln, qu'au licîu de sout(»nir la liberté et l'égalité entre tous, il a travaillé obstinément a les détruire en vertu de son inclination naturelle au privilègfî.
Xous avons montré, comment, depuis 1789, la ré volution n'ayant rien fondé; la société, suivant l'expression de M. Royer-Gollurd, ayant été laissée en poussière; la distribution des fortunes abandonnée au hasard : le Gouvernement, dont li mission est ch* protéger les propriétés comme les persoiuies, se trouvait, de fait, institué pour les richi^s contre les pauvres. Qui ne voit maicitenant que cette anomalie, (|u on a pu croire un moment propre à la constitution politique de notre pays, est commune à tous k*s gouvernements? A aucune époque on n'a vu la propriété dépendre exclusivement du travail; à aucune» époque, le travail n'a été garanti par Téquilibr^^ d<'s forces économiques : sous ce rapport, la civilisation au XIX* siècle n'est pas plus avancée que la barbaries des premiers àgcs. L'autorité, défendant des droits tellement établis, protégeant des intérêts tellement
ari|iiis, a «lom* li>ujoiirs rlé pour lu richfssi» nmtn* rinfortmit» : riiisloirr dr< irouvtTiHMnenls est lo inarlyrolog»* <iu prolétariat.
C'«*st surtout ilans la «léniocratic, «lorniiT trrmi» «It» Tévolutiou gouvernomeiitalf . (pi'il faut étuilirr n»tto iuévilablo (lrlV<»lion »iu pouvoir à la t*ausf populain».
Que fait \r pouplo, lorsque fatigué de ses aristocrates, iinliiiué dr la enrrujilioii de ses princes, il proclauie sa i>ropre souveiaiueté, c'est-à-dire Tautorilé d«' ses pro[ïres suffrages?
11 se dit :
Avant toutes choses, il faut de l'ordre dans une sociél''.
Le gnrdieu de cri ordre, tpii doit être pour nous léi^alilé el la lihi'rlé, c'esl le (lOuvernenu^nt .
Ayons donc sous la iniin le (îouvernement. Que la (ionstilulion et les lois deviennent rexpression (le noire vnlonlé: cpie fonctionnaires et magistrats, serviteurs élus par nous, toujours révocables, ne puissent jamais entreprendre autre chose que et» que le bon [daisir du peuph' aura résolu. Nous sommes certains alors, si noire surveillance ne se ndache jamais, (pie le (louvernemeni sera dévoué à nos intérêts ; qu'il ne servira pas seulement aux riches, ne sera plus la proie des ambitieux et des intrigants; que les affaires marcheront à notre gré et pour notre avanlag<*.
Ainsi raisonne la multitude à toutes les époques «l'oppression . Raisonnement simple, d'une logique on ne peut plus terre à t«»rre, et qui jamais ne manque son effet. Que cette multitude aille jusqu'à dire, avec MM. Considérant et Ritlinghausen : Vos ennemis, ce
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sont nos commis; donc gouvernons-nous nous-mêmes, et nous serons libres; — l'argument n'aura pas changé. Le principe, à savoir le Gouvçrnement, étant demeuré le même, ce sera toujours la même conclusion.
Voilà quelques milliers d*années que cette théorie défraie les classes opprimées et les orateurs qui lés défendent. Le Gouvernement direct ne date ni de Francfort, ni de la Convention, ni de Rousseau : il est aussi vieux que l'indirect, il date de la fondation des sociétés.
a Plus de royauté héréditaire,
» Plus de présidence,
» Plus de représentation,
» Plus de délégation,
» Plus d'aliénation du pouvoir,
» Gouvernement direct,
» Le Peuple I dans l'exercice permanent de sa souveraineté. »
Qu'y a-t-il donc au fond de cette ritournelle qu'on a reprise comme une thèse neuve et révolutionnaire, et que n'aient connue, pratiquée, longtemps avant notre ère, Athéniens, Béotiens, Lacédémoniens, Romains, etc.? N'est-ce pas toujours le même cercle vicieux, toujours cette même descente vers l'absurde, qui, après avoir épuisé, éliminé successivement, monarchies absolues, monarchies aristocratiques ou représentatives, démocraties, vient tourner borne au gouvernement direct, pour recommencer par la dictature à vie et la royauté héréditaire? Le gouvernement direct, chez toutes les nations^ a été l'époque palingénésique des aristocraties détruites et des trônes
hrisés : il n'a pas inèinc pu se soutenir chez des peu- [)l(^s qui, comme Athènes et Sparte, avaient pour se l'ai)|)li(|ner l'avantage d'une population minime et du servi(M» des esclaves. Il serait pour nous lo prélude du crsarisme, malj^ré nos postes, nos chemins de fer, nos trlr<rraphes ; mal<^ré la simplilication des lois, la ivvociihililn des fonclionnaires, la forme impéralive du mandat. Il nous précipiterait d'autant plus vite vers hi tyramiio impériale, (pie nos prolétaires ne vrulcnt |dns être sîilariés, (|ue les propriétaires ne soullriraient |)as qu'on les dessaisît, et que les partisans du gouvernement direct, l'aisanl tout pour la voit' |)oliti(|u<\ scmhlrnl n'avoir aucune idée de Tor- ^aiiisalion ^co^omiqu(^ l'n pas de plus dans cette voir, ri l'cro drs (iésars est à son aurore : à une déniocralic inrxlricahlc succédera, sans aucune transilion, l*(Mnpire. avrc ou sans .Napoléon.
Il i'aul sortir dr ce ccrch^ infernal. Il faut traverser de pari (M! pari, l'idée |»olili(pie, Tancienne notion de jnslice dislril»nli\(' et arrivt'r à celle de justice commulative, cpii, dans la lo«4^i(|ue de Thistoire comme dans celh» du droit, lui succèdi». Eh! aveugles volontaires, (pii <*hen*hez dans les nues ce que vous avez sous la main, relisez vos auteurs, regardez autour d(» vous, analysez vos pnqires fornniles, et vous trouv(M'ez cette» solution, ipii traîne depuis un temps imméinoriîil à ti*a\ers les siècles, et que ni vous ni aucun de vos coryphées n'avez jam;iis daigné apercevoir.
Toutes les idées sont coéternelles dans la raison générale : elles ne paraissent successivement que dans riiisloire où elles vieiment prendre tour à tour
la direction des affaires, et occuper le premier rang. L'opération par laquelle une idée est chassée du pouvoir s'appelle en logique négation ; celle par laquelle une autre idée s'établit^ se nomme affitmation.
Toute négation révolutionnaire implique donc une aflirmation subséquente : ce principe^ que démontre la pratique des révolutions, va recevoir ici une confirmation merveilleuse.
La première négation authentique qui ait été faite de ridée d'autorité est celle de Luther. Cette négation, toutefois, n'est pas allée au delà de la sphère religieuse : Luther, de même que Leibnitz, Kant, Hegel, était un esprit essentiellement gouvernemental. Sa négation s'est appelée libre examen.
Or, que nie le libre examen? — L'autorité de l'Eglise.
Ques'oppose-t-il? — L'autorité delà raison. Qu'estce que la raison? — Un pacte entre Tintuition et l'expérience.
L'autorité de la raison : telle est donc l'idée positive, éternelle, substituée par la Réforme à l'autorité de la foi. Comme la philosophie relevait jadis de la révélation y la révélation désormais sera subordonnée à la philosophie. Les rôles sont intervertis, le gouvernement de la société n*est plus semblable, la morale est changée, la destinée elle-même semble se modifier. On peut entrevoir déjà, à l'heure où nous sommes, ce que contenait ce renouvellement de règne, où à la parole de Dieu succéda le Verbe de l'homme.
Le même mouvement va s'opérer dans la sphère des idées politiques.