Napoleon III publiciste
Le 7Ywtes qualifiait, il y a quelque temps, l'empereur Napoléon T ^ sphinx moderne. Le mot a fait fortune. 11 est peu d'hommes en effet, qui aient causé autant de surprises au monde, peu d'hommes dont les actes aient eu, au même degré, le cachet de l'imprévu. À l'intérieur comme au dehors, sa politique, tour à tour compressée et libérale, conservatrice et révolutionnaire, pacifique et guerrière, procède par saccades et abonde en péripéties inattendues. C'est le vol inégal et heurté de l'hirondelle ou de la chauve-souris., tantôt rasant la terre, tantôt s'élevant par un essor brusque et soudain , tantôt virant à droite, tantôt virant à gauche, soit que l'oiseau ne sache pas bien lui-même la direction qu'il veut suivre et qu'il obéisse à son instinct capricieux ou au vent qui souffle, soit qu'il veuille dissimuler sa marche pour la rendre plus sûre.
Où va l'empereur Napoléon III? Quel est son but? Et, d'abord en dehors du maintien de son pouvoir et de la consolidation de sa dynastie, a-t-il un but? Est-ce un ambitieux vulgaire, qui ne voie dans le pouvoir qu'un moyen de satisfaire ses appétits égoïstes? Ou bien est-ce un ambitieux d'un ordre supérieur qui mette la force immense dont il dispose au service d'un système politique qu'il croit nécessaire à la grandeur de sa patrie et au bonheur du genre humain? Et dans celte seconde hypothèse, quel est le système politique de Napoléon III? Enfin, ce système étant connu, le suit-il avec fidélité, ne lui arrive-t-il jamais de s'en écarter? Poursuit-il invariablement son but, malgré les inégalités, les soubresauts, les contradictions apparentes de sa politique? Voilà ce qu'il s'agit de rechercher si l'on veut deviner l'énigme du sphinx.
Ce n'est pas tout. Après avoir deviné l'énigme, après avoir trouvé la clé de la conduite politique du sphinx moderne, il faut encore apprécier cette conduite au point de vue des intérêts généraux de la civilisation. En admettant, que l'empereur des Français ait un système et poursuive un but ou un idéal, il s'agit de savoir si ce système est vrai ou faux., si ce but, si cet idéal est placé en avant sur la route dont la Providence a marqué les étapes à l'humanité, ou s'il s'écarte
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de la voie, si par conséquent, en entraînant à la poursuite d'une utopie décevante, une des nations qui servent de tètes de colonne à l'humanité, Napoléon III ne retarde point la marche de la civilisation universelle. Il s'agit, pour tout dire, de savoir si l'empereur des Français est un obstacle au progrès ou un auxiliaire du progrès.
Voilà le double problème que nous nous sommes posé en commençant cette étude sur un des hommes de notre temps auxquels il a été donné d'exercer la plus grande somme d'influence bonrie ou mauvaise sur la situation de ses semblables; à quoi nous ajouterons que nous n'avons eu aucunement le dessein d'écrire un pamphlet de circonstance (1), que nous ne sommes à priori ni l'adversaire ni l'ami de l'empereur Napoléon 111 ; que nous l'éludions à un point de vue purement scientifique, en nous efforçant autant que possible de nous préserver de l'influence des passions du jour; que nous nous sommes proposé, en un mol, de le juger comme s'il s'agissait non d'un personnage vivant mais d'un de ces vieux Pharaons dont les momies desséchées n'excitent plus que la curiosité des antiquaires et l'avidité des collectionneurs.
Cela dit entrons en matière.
(!) Ce livre a été écrit il y a un an, pour le Messager russe (Rouskii Westnik) de Moscou, qui Ta publié en langue russe.
Quand on veut être édifié sur les mobiles qui dirigent la conduite d'un homme, il faut d'abord étudier son tempérament , son caractère , ses goûts, la nature de son intelligence; il faut ensuite se rendre compte de 1 éducation qu'il a reçue et du milieu où il a vécu. Ce sont là les deux grandes forces, pour nous servir du langage des mathématiciens, dont la conduite et les actes d'un homme sont le produit ou la résultante. Eh bien, ceux qui ont observé de près l'empereur Napoléon III s'accordent à reconnaître en lui l'alliance de deux natures essentiellement dissemblables, celle du Nord et celle du Midi. Il tient de sa mère, Hortense Beauharnais, les défauts et les qualités qui caractérisent les créoles, une imagination ardente, un courage téméraire, une certaine générosité de caractère, unis à cette imprévoyance ou pour mieux dire à ce défaut du sentiment de la responsabilité morale, qui fait que l'on ne s'arrête point devant les éventualités mauvaises pour soi-même ou pour autrui d'une entreprise hasardeuse; il tient encore du tempérament créole l'esprit d'aventures, et le goût du clinquant et des paillettes qui caractérise les méridionaux. A ces qualités et à ces défauts des hommes du midi , viennent se joindre l'esprit réfléchi et méditatif, le sang froid, la patience et l'obstination qui sont propres aux hommes du Nord et qui
distinguent en particulier le peuple sur lequel son père fut appelé à régner.
Voilà les éléments ou les matières premières de la nature du fils de l'ancien roi de Hollande et de la reine Hortense. Mais ces matériaux de l'esprit et du caractère, l'éducation les façonne et les modifie, comme la culture façonne et modifie le sol. Un cerveau est une terre dont les aptitudes productives sont plus ou moins puissantes et variées selon les éléments qui la composent, mais dont la production dépend , aussi, dans une large mesure, de la culture à laquelle elle est soumise et de l'atmosphère dont elle subit l'influence. Quelle éducation l'empereur Napoléon III a-t-il reçue? Dans quelle atmosphère sociale a-t-il vécu , pendant cette période de l'enfance et de la jeunesse où l'esprit et le caraclère sont encore en voie de formation? Il a eu pour précepteur le fils du conventionnel Lebas, qui était, comme on le sait, l'un des plus fougueux apôtres de la Terreur, et qui partagea la destinée de Robespierre. On peut donc conjecturer que son précepteur lui inocula de bonne heure les principes dans lesquels il avait été élevé lui-même : selon toute apparence le culte des hommes et des actes de cette terrible assemblée qui se proposait pour but principal l'égalité, et qui employait comme moyen, le despotisme le plus absolu et le moins scrupuleux qui
fut jamais, constitua une des parties essentielles du programme d'éducation du jeune aiglon impérial. On retrouvera au surplus des traces nombreuses de cette empreinte jacobine dans les écrits et dans les actes de Napoléon III, surtout dans ceux de sa première jeunesse. Il commença comme on le verra par s'adresser aux républicains pour relever l'Empire, et il leur donna des gages en allant combattre en Italie comme simple volontaire de la révolution. Mais sa naissance, le milieu et les circonstances au sein desquelles s'écoulèrent son enfance et sa jeunesse devaient agir plus fortement encore que ne pouvaient le faire les leçons d'un précepteur, sur cette âme ardente et impressionnable, et lui donner une autre idole que la Convention, une autre foi politique que la foi républicaine. Né en 1808, au moment où l'Empire touchait à son apogée, élevé dès sa tendre enfance à considérer l'empereur comme une espèce de demi Dieu, chassé de France parl'invasion étrangère, au moment où son esprit commençait à devenir capable de réflexion, élevé en Suisse au milieu d'une nature pittoresque et grandiose, comment ne se serait-il point passionné au souvenir des gloires impériales et des malheurs de l'exilé de Sainte-Hélène, que sa prison lointaine grandissait encore en lui donnant le prestige touchant des hautes infortunes? Quelle
situation fut jamais plus propre à exciter l'enthousiasme d'une jeune àme, que la nature avait faite à la fois propre à se passionner vivement et à conserver longtemps ses impressions, comme un feu sous la cendre? Chaque jour, d'ailleurs, les conversations du foyer, qui avaient pour thème habituel et inépuisable, les splendeurs du passé, rendues plus éclatantes encore par les ombres de la chute et de l'exil, ces conversations dans lesquelles le côléglorieux de l'épopée impériale apparaissait avec un relief colossal, tandis que les misères de ce régime était soigneusement laissées à l'arrière-plan , ne venaient-elles pas alimenter son exaltation juvénile?
Napoléon ne devait-il pas prendre aux yeux d'un jeune homme, élevé dans ces circonstances et dans ce milieu, les proportions d'une sorte de prophète politique, d'un Moïse ou d'un Josué, chargé de conduire dans la terre promise de l'égalité et de la liberté, les peuples émancipés par la révolution? Continuer son œuvre violemment interrompue, n'était-ce pas, en quelque sorte, un devoir sacré, une mission providentielle? Le succès de cette mission ne pouvait d'ailleurs être douteux quels que fussent les obstacles à surmonter, car la vérité finit toujours par avoir gain de cause : il suffit d'avoir foi en elle, et de ne jamais se décourager de la servir.
En analysant ainsi la nature de l'homme qui gouverne maintenant la France, en tenant compte de l'éducation qu'il a reçue, du milieu au sein duquel s'est passé sa jeunesse, des circonstances dans lesquelles il a vécu, on conçoit que la restauration du régime impérial soit devenue son idée fixe, le but souverain de sa vie. Ses écrits et ses actes s'expliquent, on a une lumière qui permet de suivre le fil de celte existence si accidentée, mais toujours dirigée vers un même but malgré ses déviations et ses contradictions apparentes; on sait à quel homme on a affaire : on connaît le terrain, la culture qu'il a reçue, le grain dont on l'a ensemencé, les circonstances au sein desquelles la germination s'est faite, on peut prévoir quelle sera la moisson.
Le régime impérial incarnant dans les faits la pensée de la révolution, le régime impérial établissant l'ordre nouveau de 1 ère moderne, voilà quel va être l'idéal et presque la religion politique de cet esprit enthousiaste et méditatif, de celte âme ardente et obstinée. Le jeune néophyte de l'idée napoléonienne en fera désormais l'objet de toutes ses pensées, le mobile de toutes ses actions, et tour à tour il se servira de la plume pour exposer la doctrine dont il est l'apôtre, et de l'épée pour la faire régner. Il sera, selon les circonstances, écrivain ou homme d'action. L'homme d'action
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s'est fait assez connaître; en revanche l'écrivain est demeuré obscur. Ses œuvres ont fait peu de bruit à leur apparition, et, plus tard, lorsque l'auteur eut commencé à jouer un rôle prépondérant, elles ne sont point sorties de l'oubli. Cette obscurité persistante où est demeuré l'écrivain, alors que l'homme d'action devenait le point de mire de tous les regards, tient à différentes causes. Elle tient surfout à ce que les écrits du prince Louis Napoléon, quoique dépassant certainement le niveau ordinaire, ne se distinguent ni par les grandes qualités de la pensée ni par celles de la forme. Elles portent, à la vérité, le cachet d'une foi enthousiaste, mais comme le régime impérial, objet de cette foi, ne renferme point les éléments d'un système qui satisfasse l'esprit et encore moins d'un idéal qui satisfasse l'âme, la conviction dont l'auteur est animé et même l'habileté d'exposition dont il fait preuve ne suffisent point pour suppléer à ce qui manque à sa doctrine. Soit par sa faute ou plutôt encore par celle de la cause qu'il soutient, il n'attire et ne retient point par la justesse et la profondeur de la pensée, il ne satisfait ni l'économiste, ni le politique, ni le philosophe ; il n'éblouit point non plus par l'éclat de ses sophfsmes ou il ne déroute point en les étonnant, par la subtilité de sa dialectique, ceux qu'il ne réussit pas à convaincre; sa clarté et son habi-
leté d'exposition suffiraient pour lui assigner une belle place s'il les avait mises ou service d'une idée juste, elles ne suffisent point pour dissimuler la pauvreté économique, politique et morale de « l'idée napoléonienne. » Voilà pourquoi l'écrivain n'a point, tout d'abord, malgré quelques qualités sérieuses, réussi à sortir de l'obscurité : c'est que son talent n'était pas assez riche — et il aurait dû l'être beaucoup — pour suppléer à l'indigence de la cause à laquelle il s'était voué. Plus tard, lorsque l'écrivain eut décidément fait place à l'homme d'action, comme on ne voulait voir en lui qu'un ambitieux jeté dans le moule ordinaire, on n'a attribué à ses œuvres aucune signification, aucune importance, parce qu'on ne les croyait point sincères. La foi profonde et enthousiaste dont elles portaient l'empreinte a été regardée comme purement factice, et l'on n'a pas pensé, en conséquence, qu'il valut la peine de revenir sur des œuvres qui n'exprimant point les convictions réelles de leur auteur, ne pouvaient éclairer sur ses desseins véritables. On s'est trompé. Les événements ont prouvé et prouvent tous les jours que l'homme politique agit comme l'écrivain pensait, et qu'on peut trouver dans les écrits du prince Louis Napoléon l'explication des actes de l'empereur Napoléon III.
Nous tâcherons de réparer cet oubli, en faisant
connaître aussi complètement que possible Napoléon III écrivain. Nous analyserons ses œuvres, en éclairant cette analyse par quelques indications biographiques, et nous citerons souvent les paroles mêmes de l'écrivain impérial pour qu'on ne nous accuse point d'altérer sa pensée. On connaîtra ainsi le système dont il s'est fait l'apôtre comme on connaît les moyens qu'il a employés pour le faire prévaloir.
Il ne nous restera plus ensuite qu'à examiner ce que vaut ce système, et quel avenir peut lui être réservé.