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CONCLUSION

On a mis souvent en doute la sincérité des opinions de l'empereur Napoléon III. On a prétendu qu'il exploitait la religion des souvenirs du premier Empire, sans adorer lui-même le demi-Dieu politique dont il voulait recueillir l'héritage. L'esquisse que nous venons de donner de sa vie et de ses œuvres jusqu'au jour de son avènement au pouvoir atteste qu'on l'a calomnié; que si l'on peut lui adresser un reproche, ce n'est pas d'avoir manqué de foi politique, c'est, au contraire, d'avoir poussé sa foi jusqu'au fanatisme.

Ce fanatisme nous avons essayé de l'expliquer par la nature de l'esprit et du caractère du fils d'Hortense Beaoharnais, par l'éducation qu'il a reçue, par les circonstances et le milieu dans lesquels il a été élevé. Quand on considère de près ce sol intellectuel et moral, et les semences qui de bonne heure y ont été jetées , on ne

s'étonne point à l'aspect de la moisson qu'il a porté. On ne s'étonne point de voir l'écrivain comparer Napoléon à Moïse, à Josué, au Christ lui-même, et affirmer que l'idée napoléonienne est le pendant de l'idée chrétienne; on ne s'étonne pas davantage de voir l'homme d'action risquer les coups de main de Strasbourg et de Boulogne et le coup d'État du 2 Décembre pour réaliser un système qui seul peut résoudre à ses yeux, conformément aux intérêts de la France et du genre humain, les grands problèmes politiques et sociaux de notre temps.

Cependant si les tentatives de Strasbourg et de Boulogne et le coup d'État du 2 Décembre se trouvent ainsi expliqués, ils ne sont point justifiés. Nous savons que la politique s'incline volontiers devant le succès, et que tel qui, après un échec, était regardé comme un fou criminel passe, après avoir réussi, pour un grand homme. Mais si la politique légitime volontiers les faits accomplis, la morale ne cesse jamais de prolester contre la violation de ses lois éternelles. Il n'est pas permis de faire le mal pour arriver au bien, et la fin, même dans les choses de la politique, ne justifie pas les moyens.

Le fanatisme raisonne autrement, nous le savons. Pour un fanatique, en religion ou en politique, les lois ordinaires de la morale ne sont point des obstacles. S'agit-il de faire prévaloir un dogme religieux, il ne reculera ni devant l'inquisition ni devant la Saint-Barthélémy, et si vous faites appel à sa conscience, il se contentera de hausser les épaules. ou de sourire. Qu'est -ce en effet que la morale auprès du salut éternel des âmes, que les hérésies compromettent? S'agil-il d'un système politique au triompha duquel le fanatique attache, comme à un palladium, le bonheur du genre humain. — Le* but,

voilà ce qu'il s'agit d'examiner, disait uu conspirateur célèbre, M. Barbes, après les inquisiteurs et les fauteurs de la Saint- Barthélémy; tout doit cédera la souveraineté du but ! — Ma conscience est pure s'écrie à son tour, Louis Napoléon, après l'attentat de Strasbourg, elle ne me reproche rien. Et il était sincère. Car il croyait, lui aussi, qu'en renversant le gouvernement de Juillet pour introniser l'idée napoléonienne, il allait servir les intérêts de la France et de l'humanité, et devant la grandeur d'une telle fin , pouvait-il se préoccuper beaucoup de la moralité des moyens ?

Mais si les moyens employés pour faire prévaloir l'idée napoléonienne, sont mauvais, cette idée, du moins est-elle bonne? Le monJe est-il bien destiné, ainsi que l'affirme avec tant d'énergie et de foi le grand prêtre de la doctrine nouvelle, à devenir napoléonien comme il est devenu chrétien?

Pour que le napoléonisme fut appelé à régir désormais le monde, à l'exemple et à la suite du christianisme que faudrait-il? Il faudrait que la doctrine napoléonienne contint un ensemble, un faisceau de notions morales, politiques et économiques supérieures à celles qui ont régi jusqu'à présent les sociétés civilisées ; il faudrait que le régime qui est le produit de cette idée fut un instrument de civilisation plus efficace qu'aucun autre. Alors, en effet, ce régime finirait, par la force même des choses qui pousse incessamment les nations dans les voies du progrès et les oblige à adopter les systèmes de gouvernement les plus parfaits aussi bien que les machines et les procédés industriels les plus perfectionnés; ce régime, disons-nous, finirait par être mis universellement en vigueur. Les nations adopteraient , mal-

gré toutes les résistances de la routine politique, le système gouvernemental de Napoléon , comme elles ont adopté la machine à vapeur de Watt, le bateau à vapeur de Fulton et tant d'autres inventions progressives, malgré les résistances de la routine industrielle.

En sera-t-il bien ainsi? Napoléon est-il, comme l'assure son panégyriste et son continuateur, l'inventeur d'un nouveau système de gouvernement préférable à tous les systèmes qui ont été inventés et appliqués avant lui ou qui ont pu l'être après? Peut-on le considérer comme un Walt ou un Fulton, politique, administratif et économique? Malgré les affirmations enthousiastes de l'auteur de Vidée napoléonienne , il suffit, croyons-nous, de jeter un coup d'œil sur les institutions et sur la politique du premier Empire pour s'assurer que Napoléon n'^ rien inventé en matière de gouvernement; qu'il n'a été tout au plus qu'un compilateur; qu'il s'est borné à continuer, d'une manière presque servile, les traditions du despotisme centralisateur et conquérant de Louis XIV, en les arrachant à l'arbre du Droit divin, comme l'avaient fait avant lui la Convention et le comité de salut public pour les greffer sur la souche de la souveraineté populaire. Aucune de ses institutions n'a un caractère d'originalité ou de nouveauté; aucune ne lui appartient en propre; il ne fait point de théories, il affecte même un profond mépris pour les théoriciens qu'il essaie de flétrir ou de ridiculiser en leur infligeant le sobriquet d'idéologues. Sa haine de l'idéologie va jusqu'à lui faire prohiber la réimpression du Cours d'économie politique de J.-B. Say. Si l'ou ne peut lui reprocher, avec justice, d'être en arrière de son temps, on ne peut davantage le louer d'être en avant. Il est centralisateur eÇdespote, comme l'avaient

été Louis XIV au nom du droit divin , la Convention au nom du droit populaire, et de même sa politique est machiavélique, son économie politique prohibitioniste comme l'avaient élé celles de ses devanciers. Nous ne lui en faisons pas un crime. Il n'est donné qu'aux hommes d'un véritable génie, de marcher en avant de leur époque et d'entraîner leurs contemporains à leur suite; mais, à moins qu'on ne considère la centralisation, le machiavélisme et le prohibitionisme comme des nouveautés et comme des progrès , on ne saurait qualifier Napoléon de novateur et de progressiste.

Ainsi qu'arrive-t-il? C'est que, malgré sa foi robuste et son admiration enthousiaste, le continuateur du nouveau prophète s'aperçoit des lacunes et des contradictions de ce prétendu système de rénovation politique et sociale, et qu'il met largement son imagination à contribution pour combler les unes, expliquer et concilier les autres. Napoléon, convient-il, avait rétabli et réorganisé en France sur la base de la souveraineté populaire, la centralisation du despotisme de droit divin. Soit! Mais c'était pour arriver à la liberté. 11 faisait, comme ses devanciers, plus que ses devanciers, incessamment la guerre. Soit encore, mais c'était pour arriver à la paix et pour la fonder sur une base indestructible.

Ce double but que l'auteur de Vidée napoléonienne prête à l'auteur des constitutions de l'Empire et au dominateur de l'Europe, est-il réel? Napoléon a-t-il été véritablement, l'apôtre méconnu, le martyr de la liberté et de la paix?

Quo»Napoléon, en instituant le régime impérial, en reprenant en sous-œuvre et en perfectionnant la centralisation de Louis XIV , ait eu pour but final de donner la

liberté à la France, qu'il ait su même bien au juste ce qu'il fallait entendre par ce mot liberté, que si peu de gens comprenaient de son temps, que si peu de gens comprennent encore du nôtre, même dans les pays les plus libres de la terre, c'est là une affirmation contre laquelle son histoire tout entière proteste. Qu'en faisant incessamment la guerre, il n'ait eu d'autre but que d'arriver au pas de charge à l'âge d'or de la paix perpétuelle, qu'il n'ait été autre chose qu'un disciple botté et éperonné du bon abbé de Saint-Pierre, c'est une affirmation plus contestable encore s'il est possible, et contre laquelle Napoléon lui-même s'est chargé, en mainte occasion, de protester. Que répondait, en effet, ce prétendu apôtre de la paix à ceux qui lui demandaient où devaient aboutir ses guerres continuelles? Il répondait simplement et naïvement qu'il n'en savait rien, et n'en déplaise à son panégyriste, il disait vrai (i).

Il a donc fallu créer, après coup, ce système prétendu* auquel Napoléon n'avait jamais songé; il a fallu, dans l'empirisme de ce despote ennemi de l'idéologie, découvrir une idée libérale et humanitaire, et c'est à quoi s'est appliqué, avec une foi profonde et une ténacité digne d'une meilleure cause, l'auteur fanatisé des Rêveries politiques et des Idées napoléoniennes. Il a échoué, et il devait échouer dans cette tâche impossible. Il a beau affirmer qu'alors que la servitude et la guerre sont les fruits naturels du despotisme de droit divin, le despotisme greffé sur la souveraineté populaire engendre au contraire la liberté et la paix, ses affirmations dénuées de preuves n'ont pas la vertu de porter la convicttBn dans

(1) Mémorial de Sainte-Hélène, 11 novembre 1816.

les esprits. Au moins ses actes ont-ils suppléé à cette insuffisance de ses écrits? L'empereur s'est-il chargé de combler cette lacune des œuvres du publiciste en faisant sortir de son système la liberté pour la France et la paix pour le monde? Malgré le couronnement tout récent de l'édifice, la France impériale a-t-elle récupéré, même la faible dose de liberté qu'elle possédait sous la restauration et sous la monarchie de juillet? La paix européenne s'est-elle consolidée depuis l'avènement de l'Empire?

Non 1 depuis dix ans, Vidée napoléonienne n'a donné ni la liberté à la Francejii la paix à l'Europe, et si nous voulions faire le bilan de ce système qui, au dire de son auteur ou de son vulgarisateur comme on voudra, est aux vieux systèmes politiques, ce qu'était le christianisme au paganisme, on serait étonné de sa pompeuse stérilité pour le bien, de sa puissance pour le mal.

Vidée napoléonienne a deux faces, écrivait, comme on sait, le prince Louis Napoléon, Tune tournée vers la France, l'autre vers l'Europe. Eh bienî depuis que cette idée s'épanouit en France, la condition morale, intellectuelle et matérielle de la nation française s'est-elle sensiblement améliorée? A-t-elle dépassé celle des autres nations qui ont le malheur de vivre encore sous l'empire des vieux systèmes politiques que l'Idée napoléonienne est appelée à détrôner ? La France impériale est-elle plus morale que l'Angleterre constitutionnelle ou la Suisse républicaine? Est-elle plus morale même que ne l'était la France du régime de juillet? Non ! personne n'oserait l'affirmer sans amener aussitôt le sourire sur toutes les lèvres. Brille- t-elle davantage dans la sphère de la science, de la littérature et des arts? Le despotisme greffé sur la souveraineté du peuple, a-t-il eu la puissance d'y faire

— tes —

lever des légions do savants, de littérateurs et d'artistes? Non ! elle est loin d'avoir égalé sous ce rapport la France de la restauration et du régime de juillet. Au moins, si ridée napoléonienne n'a pas réussi à augmenter les richesses morales et intellectuelles de la France, a-t-elle contribué à accroître ses richesses matérielles? Hélas! la dette publique s'est augmentée de trois milliards en dix ans, et les ressources de la nation ne paraissent pas, en dépit d'un fastueux étalage de travaux de luxe, s'être élevées en proportion de ses charges, car le développement de la population, déjà si lent sous les précédents régimes, s'est encore ralenti sous l'Empire (i). L'Idée napoléonienne s'est-elle montrée enfin plus bienfaisante au dehors qu'elle ne l'était au dedans? Encore moins. Tous les gouvernements qui ne sont point assis sur le principe napoléonien et façonnés sur son modèle se sentent incessamment menacés par ce nouveau christianisme politique qui emploie comme instruments de propagande la carabine Minié et le canon rayé. L'Europe se couvre de fortifications et s'épuise en armements. Sa sécurité a diminué, et cependant la prime annuelle dont elle la paye, s'est augmentée de plus de deux milliards.

Voilà le bilan intérieur et extérieur de l'Idée napoléonienne! Voilà les progrès dont la France et l'Europe sont redevables à cette doctrine qui n'a pour pendant dans l'histoire que l'idée chrétienne ! N'avons-nous donc pas le droit de dire qu'elle est condamnée par la pratique aussi bien que par la théorie? N'avons-nous pas le droit de dire qu'il ne suffit point de greffer le despotisme sur

(1) Voir à l'Appendice

la souche de la souveraineté populaire pour rendre savoureux et fortifiants ses fruits amers et pleins de cendre?

Maintenant, quel pourra être l'avenir de cette idée que le suffrage d'un grand peuple a couronnée? Le second Empire est aujourd'hui à son apogée. Est-il destiné à se consolider et à régir désormais la France , ou est-il condamné à sombrer commeson aîné dans quelque cataclysme européen? Nous ne voulons pas essayer de prophétiser son sort. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que les idées ou les systèmes qui se mettent en travers des progrès de l'humanité, même en prétendant les servir, finissent tôt ou tard par être emportés comme une vaine poussière; c'est qu'à la vérité seule appartient l'avenir. Or, l'Idée napoléonienne, nous avons essayé de le démontrer, ne contient pas plus la vérité politique que le socialisme de 1848 ne contenait la vérité économique. Elle n'est autre chose, en un mot, que du socialisme politique. Elle passera donc après avoir, comme tant d'autres faux systèmes que la force a intronisés, que la force a renversés, retardé la marche de l'humanité, et peut-être son auteur est-il destiné à redire un jour ces tristes paroles que le captif de Sainte-Hélène laissait échapper dans les amertumes de l'exil : J'ai péri parce que je me suis mis en travers des idées de mon temps.

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