CHAPITRE IX
Évasion de Ham. Séjour en Angleterre. — Projet de percement de l'Isthme de Panama. — Études sur le passé et l'avenir de l'artillerie. — Révolution de février. — Le prince Louis Napoléon à l'Assemblée nationale. —Sa profession de foi de candidat à la présidence de la république.
Après sou évasion de la prison de Ham , d'où il s'était échappé déguisé en ouvrier maçon et en portant une planche qui cachait sa figure à la sentinelle (25 mai 1846), le prince Louis Napoléon alla de nouveau s'établir à Londres où il résida jusqu'en 1848. Il parut avoir renoncé, provisoirement du moins, à recommencer ses tentatives en France el il continua les travaux politiques et économiques qui avaient occupé les loisirs de sa captivité. Pendant son séjour à Ham, des habitants de l'Amérique centrale lui avaient fait proposer de passer en Amérique pour se mettre à la tête d'une entreprise de percement de l'isthme de Panama. En 1844, il reçut même la visite d'un ministre plénipotentiaire des États de Guatemala, San Salvador et Honduras, M. Caslellon, qui
Tenait pour demander au gouvernement français son concours à cette entreprise, et qui ne l'ayant pas obtenu, se rendit auprès du prisonnier de Ham pour l'engager à en prendre la direction. Louis Napoléon accueillit favorablement ces ouvertures, à la suite desquelles il écrivit en anglais un mémoire intitulé : c Canal of Nicaragua, or a project to connect the Atlantic and Pacific océans by means of a canal. London, Mills and son 1846(1). » Dans ce mémoire, le prince se prononçait en faveur d'un canal qui aurait utilisé le lit du fleuve San Juan, traversé les lacs voisins de Nicaragua et de Massagua et abouti au port de Realejo sur l'océan Pacifique. Depuis, M. Félix Belly, dont l'entreprise a échoué si malheureusement, a adopté en partie ce projet. Seulement, le canal projeté par M. Belly traversait simplement le canal de Nicaragua pour aboutir par un trajet beaucoup plus court à la baie deSalinas. Laissant de côté les détails techniques relatifs aux frais de construction du canal et aux produits probables de l'entreprise, qui paraissent calculés avec beaucoup de soin et qui sont exposés sans trop de charlatanisme, nous signalerons simplement deux passages remarquables de ce mémoire. Le premier est relatif à la position de la ville de Léon ou de Massagua située entre le lac de ce nom et le lac de Nicaragua, et qui parait destinée aux yeux de l'auteur du mémoire à devenir le Constantinople du Nouveau-Monde. A ce propos, sa pensée se porte sur la situation actuelle de Constantinople, qu'il apprécie d'une manière essentiellement peu flatteuse pour les Turcs, dont il devait cependant quelques années plus tard, par
(1) Ce mémoire a été traduit et publié pour la première fois en France par la Revue britannique^ mai 1849.
W accident politique qui n'est pas encore expliqué, —se faire le protecteur.
Il existe une cité fameuse dans l'histoire, quoique aujourd'hui déchue de son antique splendeur, et dont l'admirable position est un objet de jalousie pour toutes les grandes puissances de l'Europe, qui s'accordent pour y maintenir un gouvernement à demi-barbare, incapable du moins de tirer parti des avantages que lui a prodigués la nature. La position géographique de Constantinople en fait la reine de l'ancien monde : occupant le point central entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique, elle pourrait devenir l'entrepôt du commerce de toutes ces contrées, et acquérir sur elles une immense prépondérance. Assise entre deux mers, qui sont comme deux grands lacs dont elle commande l'entrée, elle pourrait 7 renfermer, à l'abri des attaques de toutes les autres nations, les flottes les plus formidables, à l'aide desquelles elle assurerait sa domination dans la Méditerranée, comme dans la mer Noire ; maîtresse à la fois des bouches du Danube, qui lui ouvriraient la route de l'Allemagne, et des sources de l'Euplirate, qui lui ouvriraient la route des Indes, elle dicterait alors des lois au commerce de la Grèce, de la France, de l'Italie, de l'Espagne et de l'Egypte ; voilà ce que pourrait être l'orgueilleuse cité de Constantinople, et voilà ce qu'elle n'est pas, parce que, comme le dit Montesquieu : « Dieu a permis qu'il y ait dans le monde des Turcs, les hommes du monde les plus propres à posséder inutilement un grand Empire. •
L'autre passage que nous voulons citer sert de conclu* sion au mémoire, et il semble attester que le futur directeur de ia compagnie du canal de Nicaragua, avait, sous l'influence de l'idée vraiment grande et utile qui l'occupait en ce moment, dépouillé le vieil homme des traditions impériales.
— un —
La prospérité de l'Amérique centrale, disait-il, sa rattache aux intérêts de la civilisation en général, et le meilleur moyen de travailler au bien-être de l'humanité, c'est d'abattre les barrières qui séparent les hommes, les races et les nations. C'est la marche qui nous est indiquée par le christianisme et par les efforts des grands hommes qui ont paru par intervalles sur la scène du monde. La religion chrétienne nous enseigne que nous sommes tous frères, et qu'aux yeux de Dieu, l'esclave est égal au maître, — de même que l'Asiatique, l'Africain et l'Indien sont égaux à l'Européen. D'un autre côté les grands hommes de la terre ont, par leurs guerres, mêlé ensemble les différentes races, et laissé derrière eux quelques-uns de ces impérissables monuments, tels que l'aplanissement des montagnes , le percement des forêts, la canalisation des rivières, monuments qui, en facilitant les communications, tendent à rapprocher et à réunir les individus et les peuples. La guerre et le commerce ont civilisé le monde. La guerre a fait son temps; le commerce seul poursuit aujourd'hui ses conquêtes. Ouvrons-lui une nouvelle route. Rapprochons de l'Europe les peuplades de l'Océanie et de l'Australie, et faisons les participer aux bienfaits du christianisme et de la civilisation.
Mais ce projet n'aboutit point, et après avoir été sur le point de partir pour PAmériqfae centrale, — d'où il y a apparence du reste qu'il serai* revenu à la première nouvelle de la révolution de février, eomme autrefois son oncle étui* revenu d'Egypte, — le prince se remit à travailler à son grand ouvrage sur l'artillerie, dont il puèKa le premier volume en 4847, sous ce titre : Études sur le passé et Fawnir de Fartillerie. Mais il ne devait pas ternusier cet ouvrage fort estimé par les hommes du métier et dont l'introduction abonde en considérations ingénieuses sur les causes qui ont déterminé les progrès des outils et des machines de la guerre, et sur lu manière
dont ce progrès s'est opéré. La révolution de février, qu'il avait prévue et qu'il attendait avec une impatience concentrée, vint l'enlever à ses travaux de cabinet, et lui donner les moyens d'arriver au but qu'il avait vainement essayé d'atteindre par les coups de main de Strasbourg et de Boulogne. Il mit à profit l'occasion que les événements lui offraient, avec une habileté et une prudence qu'on n'aurait certes point attendues du héros des deux échauffourées précédentes. C'est que l'expérience lui avait appris que pour réussir dans de telles entreprises il faut unir, suivant un vieux proverbe « l'audace du lion à la prudence du serpent. » Il sut admirablement profiter de cette leçon qu'il avait apprise à ses dépens. Le rôle qu'il a joué à dater de la révolution de février sort du cadre que nous nous sommes tracé. Dès ce moment, l'écrivain fait place au politique, tout en lui fournissant cependant un concours des plus efficaces, car tous les discours comme tous les actes du prétendant à < l'Empire de la République » pour nous servir d'une expression de l'auteur des Rêveries politiques (voir le Chapitre I er ), portent l'empreinte d'une habileté rare et d'un à propos merveilleux. Que l'on en juge par ces simples échantillons. A la première nouvelle de la révolution, Louis Napoléon accourut à Paris, et, le 26 février, il se rendit à l'hôtel de ville pour aller saluer et « reconnaître » le gouvernement provisoire. Cette visite ne fut, comme bien on suppose, que très médiocrement goûtée par ceux qui la recevaient. On pria le visitent importun de retourner immédiatement en Angleterre, en faisant appel à son patriotisme. Le prince obéit de la meilleure grâce du inonde. Pendant près de trois mois, il ne fut plus question de lui, si ce n'est parmi le groupe peu nombreux
mais plein d'ardeur et d'activité de ses partisans. Les républicains politiques et, en particulier, M. Ledru Rollin essayèrent de parer au danger qu'ils voyaient poindre de ce côté, en demandant qu'il fut excepté seul du rappel de la loi d'exil qui frappait les membres de la famille Bonaparte. isMa d'autres républicains parmi lesquels nous citerons M. Louis Blanc dont nous avons rapporté le curieux et naïf jugement sur l'auteur de l'attentat de Strasbourg, ne voyant en lui qu'un rêveur peu dangereux, combattirent cette disposition restrictive, et elle ne fut point adoptée. A quelque temps de là , le prince était nommé membre de l'Assemblée nationale par quatre départements. Mais il voulait se faire désirer. Il refusa le mandat qui lui était offert, ne voulant pas disait-il, dans une lettre adressée au président de ^Assemblée, « que son élection pût être attribuée à l'intrigue et devenir un nouveau sujet de trouble. » Quelques jours après la formidable insurreétion de juin, que quelques-uns l'accusaient d'avoir suscitée, mais à tort certainement (car la crise industrielle et la surrexcitation produite par les doctrines socialistes suffisaient bien pour l'expliquer), il refusait encore le mandat qui lui était offert par la Corse. Enfin, le 28 août, il annonça de Londres où il n'avait pas cessé de résider, à un de ses partisans actifs, le général Piat, son intention d'accepter la candidature qui lui était de nouveau offerte par plusieurs départements.
Mon nom, disait-il, ne peut plus être un prétexte de désordres. Il me tarde donc de rentrer en France et de m'asseoir au milieu des représentants du peuple qui veulent organiser la république sur des bases larges et solides.
La connaissance que nous avons maintenant de ses
écrits précédents peut nous permettre d'apercevoir le sous-entendu ou si Ton veut la restriction mentale qui se cachait dans cette phrase.
Nommé par cinq départements, il prenait place le 26 septembre sur les bancs de l'Assemblée nationale. Celui qui écrit ces lignes avait la bonne fortune d'assister à cette séance mémorable, et il a gardé présente à la mémoire l'impression profonde que produisit l'apparition du futur empereur sur les bancs de l'Assemblée destinée à constituer la république, — apparition inattendue, car dans cette occasion encore le prince avait cédé à son goût pour les coups de théâtre, en ne prévenant personne de sa venue. On discutait le projet de Constitution, et l'Assemblée écoutait ou pour mieux dire n'écoutait pas un orateur ennuyeux. Tout à coup une petite porte s'ouvre sur le couloir de la gauche, le prince en descend et il va s'asseoir en silence auprès de M. Vieillard son ancien précepteur. En un instant, tous les regards se dirigent de son côté. La physionomie du nouveau venu n'était remarquable que par une forte moustache et son absence complète de ressemblance avec l'empereur. Son teint bronzé et sa figure assez martiale pouvaient le faire prendre pour l'un des généraux d'Afrique, alors assez nombreux dans l'Assemblée. A peine avait-il fait son entrée, que le rapporteur de son élection, M. Clément, monta à la tribune en demandant son admission provisoire , le nouvel élu n'ayant justifié ni de son âge ni de sa nationalité. Après quelque tumulte, l'Assemblée adopte les conclusions du rapport. A son tour, le prince demande la parole, et se dirige vers la tribune, un papier à la main» Il se fait un grand silence. On entendrait une mouche voler. Il faudrait une apparition de l'oncle en
personne pour détourner la curiosité haletante que provoque ce début du neveu. Le prince, sans se laisser déconcerter, lit d'une voix forte et claire mais un peu émue et avec uii léger accent étranger (il estropiait notamment, fatal présage! le mot république, qu'il prononçait repiplique à la grande jubilation du Charivari), une déclaration extrêmement adroite, dans laquelle après avoir remercié la république de lui avoir rendu sa patrie, il annonce sa ferme intention de travailler avec ses collègues à l'affermissement du nouveau régime.
Ma conduite, dit-il en terminant, toujours inspirée par le devoir , toujours animée par le respect de la loi , ma conduite prouvera à rencontre des passions qui ont cherché à me noircir pour me proscrire que nul ici plus que moi n'est résolu à se dévouer à la défense de Tordre et à l'affermissement de la république.
Les républicains, malgré leur bonne envie de lui faire une mauvaise affaire, ne purent trouver à mordre sur celte déclaration plus ou moins sincère, qui valut à son auteur : les Très-bien ! Très bien ! de la majorité , et l'Assemblée encore tout émue reprit son ordre du jour. Cependant, quelques jours après, ses adversaires voyant sa candidature â la présidence de la république devenir sérieuse, revinrent à la charge. Ils voulaient profiter de son inexpérience de la tribune pour l'exposer à un échec oratoire ou lui faire commettre quelque imprudence de parole. Mais ils avaient affaire à plus fort qu'eux. Le prince déjoua leurs manœuvres en annonçant à la fois, dans une nouvelle déclaration écrite, qu'il acceptait la candidature qui lui était offerte et qu'il ne répondrait plus aux provocations de ses adversaircs.JRien de plus habile
que son langage en cette circonstance; rien de plus habile non plus que sa profession de foi de candidat à la présidence. Celle-ci est un petit chef-d'œuvre de politique, et Ton y trouve à un degré qui n'a point été surpassé cette aptitude si rare qui consistée toucher juste les fibres de l'auditoire auquel on s'adresse, si divers que soient les éléments dont il se compose.
Le candidat présidentiel s'adressait d'abord aux conservateurs qui avaient pour eux la force et l'influence sinon le nombre et il se présentait à eux comme le futur restaurateur de l'ordre social ébranlé par le socialisme.
Quel que soit le résultat de l'élection, disait-il, je m'inclinerai devant la volonté du peuple et mon concours est acquis d'avance à tout gouvernement juste et ferme qui rétablisse Tordre dans les esprits comme dans les choses; qui protège efficacement la religion, la famille, la propriété, bases éternelles de tout état social ; qui provoque les réformes possibles, calme les haines, reconcilie les partis et permette ainsi à la patrie inquiète de compter sur le lendemain.
Rétablir Tordre c'est ramener la confiance, pourvoir par le crédit à l'insuffisance passagère des ressources, restaurer les finances, ranimer le commerce.
Protéger la religion et la famille, c'est assurer la liberté des cultes et la liberté de l'enseignement.
Protéger la propriété, c'est maintenir l'inviolabilité des produits de tous les travaux ; c'est garantir et la sécurité et la possession, fondements indispensables de la liberté civile.
Après ces paragraphes si rassurants pour les conservateurs, en venaient d'autres qui ne pouvaient manquer de satisfaire les amis du progrés sans alarmer cependant les conservateurs.
—^ im —
Quant aux réformes possibles voici celles qui me paraissent les plus urgentes.
Admettre toutes les économies qui sans désorganiser les services publics, permettent la diminution des impôts les plus onéreux au peuple ; encourager les entreprises qui, en développant les richesses de l'agriculture, peuvent en France et en Algérie, donner du travail aux bras inoccupés; pourvoir à la vieillesse des travailleurs par des institutions de prévoyance ; introduire dans nos lois industrielles des modifications qui tendent non à ruiner le riche au profit du pauvre mais à fonder le bien-être de chacun sur ia prospérité de tous.
Restreindre dans de justes limites le nombre im emplois qui dépendent du pouvoir et qui souvent font d'un peuple libre un peuple de solliciteurs.
Éviter cette tendance funeste qui entraîne l'État à exécuter lui-même ce que les particuliers peuvent faire aussi bien et mieux que lui. La centralisation des intérêts et des entreprises est dans ia nature du despotisme. La nature de la république repousse. le monopole.
Enfin préserver la liberté de la presse de3 deux excès qui la compromettent toujours : l'arbitraire et sa propre licence.
Enfin il s'agissait de rassurer l'Europe qu'effarouchait le nom de Napoléon, sans s'aliéner l'armée, et sans offenser la fierté nationale. Le Candidat promettait en conséquence d'alléger le fardeau de la conscription et d'améliorer le sort des officiers, des sous-officiers et des soldats, puis s'adressant à l'Europe :
Je ne suis point, disait-il, un ambitieux qui rêve tantôt l'Empire et la guerre, tantôt l'application de théories subversives. Élevé dans des pays libres à l'école du malheur, je resterai toujours fidèle aux devoirs que m'imposeront vos suffrages et les volontés de l'Assemblée.
Avec la guerre point de soulagement à nos maux. La paix
serait donc le plus cher de mes désirs. La France, lors de sa première révolution, a été guerrière parce qu'on l'avait forcée de l'être. A l'invasion, elle répondit par la conquête. Aujourd'hui qu'elle n'est pas provoquée , elle peut consacrer ses ressources aux améliorations pacifiques, sans renoncer à une politique loyale et résolue. Une grande nation doit se taire ou ne jamais parler en vain.
Il fallait bien aussi, sinon donner satisfaction aux républicains, du moins enlever tout prétexte aux attaques qu'ils dirigeaient contre sa sincérité, et sur ce point il s'exécutait sans marchander.
Si j'étais nommé président, je ne reculerais devant aucun danger, devant aucun sacrifice pour défendre la société si audacieusement attaquée ; je me dévouerais tout entier, sans arrière pensée, à l'affermissement d'une république sage par ses lois, honnête par ses intentions, grande et forte par ses actes.
Je mettrais mon honneur à laisser au bout de quatre ans à mon successeur le pouvoir affermi, la liberté intacte, un progrès réel accompli.
Un moraliste pourrait n'être pas complètement satisfait de cette profession de foi. Mais pour un politique n'est-elle pas un chef-d'œuvre? Quoi qu'il en soit, le succès couronna tant de prudence et de dextérité, et deux mois et demi après son entrée à l'Assemblée, l'héritier des traditions impériales était acclamé président de la république. A partir de ce moment, les écrits et les discours du président ou de l'empereur se lient trop intimement à ses actes pour qu'il soit possible de les analyser sans écrire en même temps l'histoire de la Présidence et de l'Empire. Nous terminerons donc ici celte notice sur le publiciste.