CHAPITRE VI
Tentative de Boulogne. — Procès devant la Cour des pairs.
A peine ie prince Louis Napoléon eut-il publié les Idées napoléoniennes y qu'il se mit à préparer activement ce nouveau coup de main, que les circonstances semblaient d'ailleurs favoriser. En effet, le traité du 15 juillet 4840, excluant la France du concert européen pour le règlement des affaires d'Orient, venait d'être conclu. La paix européenne paraissait sérieusement compromise. Le ministère de M. Thiers avait cru opportun de réveiller les instincts belliqueux de la France, en envoyant à Sainte-Hélène le prince de Joinville pour y chercher les c cendres de Tempereur. > Le prince Louis Napoléon et ses partisans mirent habilement les circonstances à profit en faisant répandre à profusion les Idées napoléoniennes^ et quelques autres brochures, telles que la justification de l'attentat de Strasbourg par le lieutenant Laity, les lettres de Londres attribuées à M. de Persigny et spécialement
destinées à être répandues dans les casernes. Vidée napoléonienne^ brochure écrite par le prince lui-même et publiée au mois de juillet 1840, etc., etc. Des ouvertures furent faites à différents journaux pour les engager à soutenir la cause du prétendant et sur leur refus un journal quotidien, le Capitote fut fondé à Paris dans ce but. Une somme de fr. 140,000 fut versée entre les mains de Téditeur de ce journal, lequel, particularité bonne à signaler, soutenait, en même temps, l'alliance avec la Russie, pour le règlement de la question d'Orient.
Nous n'analyserons point ces diverses publications, qui reproduisent en les amplifiant le thème exposé dans les «Idées napoiéonniennes. » Nous nous bornerons à citer un simple passage de c l'Idée napoléonienne » (qu'il ne faut pas confondre avec la précédente) et qui atteste à quel degré d'exaltation d'esprit l'héritier des traditions impériales était arrivé, en préparant sa nouvelle tentative.
La société française n'obéit pas à une impulsion régulière mais elle cherche une trace à suivre; elle ne marche pas, elle erre à l'aventure.
Or à nous qui cherchions et qui errions aussi, un chemin, un guide nous est apparu. Ce guide c'est l'homme extraordinaire qui, second Josué, arrêta la lumière et fit reculer les ténèbres. Ce chemin, c'est le sillon qu'il creusa d'un bout du monde à l'autre, et %ui doit apporter la fertilité et l'abondance.
Dans la route difficile que notre âge doit parcourir, au lieu de prendre comme chefs de doctrine des rhéteurs de collège, il nous semble plus logique de suivre les préceptes et de nous faire les apôtres de l'homme qui fut encore plus grand comme législateur qu'il ne fut redoutable comme capitaine. Lorsque dans l'histoire des temps passés apparut sur la scène du monde un grand homme
qui réfléchissait en lui le double caractère de fondateur et de guerrier, on vit toujours les générations qui le suivirent reprendre après sa mort les institutions qu'il avait sanctionnées, l'allure qu'il avait indiquée.
Pendant des siècles, les peuples des rives du Jourdain ont suivi les lois de Moïse. Les institutions de Mahomet ont fondé cet empire d'Orient qui résiste encore aujourd'hui à notre civilisation. Malgré le meurtre de César, sa politique et son impulsion ont encore, pendant six cents ans, maintenu l'unité romaine, repoussé les Barbares et reculé les limites de l'Empire.
Pendant huit siècles, le système féodal et religieux établi par Charlemagne a gouverné l'Europe et servi de transition entre la société romaine et celle qui surgit depuis 89. Et nous qui avons eu dans nos rangs et à notre tête , un Moïse, un Mahomet, un César, un Charlemagne, irions-nous chercher autre part que dans ses préceptes , un exemple et une synthèse politiques !
Les grands hommes ont cela de commun avec la divinité qu'ils ne meurent jamais tout entiers. Leur esprit leur survit, et l'idée napoléonienne a jailli du tombeau de Sainte Hélène, de même que la morale de l'Évangile s'est élevée triomphante malgré le supplice du Calvaire.
La foi politique, comme la foi religieuse a eu ses martyrs; elle aura comme elle ses apôtres, comme elle son empire !
Expliquons en peu de mots ce que nous entendons par l'idée napoléonienne.
De toute convulsion politique jaillit une idée morale, progressive, civilisatrice. L'idée napolénienne est sortie de la révotion française comme Minerve de la tête de Jupiter, le casque en tête et toute couverte de fer. Elle a combattu pour exister, elle a triomphé pour persuader, elle a succombé pour renaître de ses cendres : imitant en cela un exemple divin !
L'auteur expose ensuite, mais avec plus d'emphase que de précision en quoi consiste cette idée de salut social.
L'idée napoléonieane se fractionne en autant de branches que le génie humain a de phases différentes; elle va Tivifler ragricolture, elle invente de non veaux produits, elle emprunte aux pays étrangers les innovations qui peuvent lui servir. Elle aplanit les montagnes , traverse les fleuves, facilite les communications et oblige les peuples à se donner la main.
Elle emploie t-ous les bras et toutes les intelligences. Elle va dans les chaumières, non pas en tenant à la main de stériles I
déclarations des droits de l'homme, mais avec les moyens néces- '
saires pour étancher la soif du pauvre, pour apaiser sa faim, et, '
de plus, elle a un récit de gloire pour éveiller son amoui de la ^
patrie ! L'idée napoléonienne est comme l'idée évangélique : elle ,
fuit le luxe .et n'a besoin ni de pompe , ni d'éclat pour pénétrer et se faire recevoir; ce n'est qu'à la dernière extrémité qu'elle invoque le dieu des armées. Humble sans bassesses, elle frappe I
à toutes les portes, reçoit les injures sans haine et sans rancune, I
et marche toujours sans s'arrêter, parce qu'elle sait que la I
lumièie la devance et que les peuples la suivent. '
L'idée napoléonienne ayant la conscience de sa force repousse ^oin d'elle la corruption , la flatterie et le mensonge, ces vils auxiliaires de la faiblesse. Quoiqu'elle attend tout du peuple, elle ne le flatte pas; elle méprise ces phrases de chambellanisme démocratique avec lesquelles on caresse les masses pour se rallier de mesquines sympathies , imitant ces courtisans qui encensaient le grand roi dans sa vieillesse, en vantant les mérites qu'il n'avait plus. Son but n'est pas de se créer une popularité passagère en rallumant des haines mal éteintes et en flattant des passions dangereuses; elle dit à chacun ce qu'elle pense, roi ou tribun , riche ou pauvre ; elle accorde la louange ou jette le blâme, suivant que les actions sont louables ou dignes de mépris.
L'idée napoléonienne s'est conciliée depuis longtemps la sympathie des masses, parce que les sentiments chez les peuples précèdent le raisonnement, que le cœur sent avant que l'esprit conçoive. Loi-sque la religion chrétienne s'étendit, les nations
l'adoptèrent avant de comprendre tou+e la portée de sa morale. L'influence d'un grand génie, semblable en cela à l'influence de la Divinité, est un fluide qui se répand comme l'électricité, exalte les imaginations, fait palpiter les cœurs, et entraîne parce qu'elle touche l'âme avant que de persuader.
Cette influence qu'elle croit exercer sur les masses, elle veut l'employer non pas à bouleverser la société, mais au contraire à la rasseoir et à la réorganiser. L'idée napoléonienne est donc par sa nature une idée de paix plutôt qu'une idée de guerre, une idée d'ordre et de reconstitution plutôt qu'une idée de bouleversement. Elle professe sans flel et sans haine la morale politique que le grand homme conçut le premier. Elle développe ces grands principes de justice, d'autorité, de liberté, qu'on oublie trop souvent dans les temps de trouble.
Voulant surtout persuader et convaincre, elle prêche la concorde et la conflance, et en appelle plus volontiers à la raison qu'à la force. Mais si, poussé à bout par trop de persécution, elle devenait le seul espoir des populations malheureuses, et le dernier refuge de la gloire et de l'honneur du pays, alors, reprenant son casque et sa lance, et montant sur l'autel de la patrie, elle dirait au peuple, trompé par tant de ministres et d'orateurs, ce que saint Kemy disait au fier Sicambre : « Renverse tes faux dieux et tes images d'argile ; brûle ce que tu as adoré jusqu'ici et adore ce que tu as brûlé. '
On le voit, dans l'esprit de Fauteur, c l'idée napoléonienne » acquiert des proportions surhumaines. Il n'y a dans l'histoire que < l'idée chrétienne » qui puisse marcher de pair avec elle. Le dépositaire de cette idée n'étaitil donc point tenu d'essayer, par tous les moyens, de la faire prévaloir? Le salut de la France, le bonheur du inonde, Tavenir de la civilisation n'en dépendaient-ils point? Devant la grandeur et la sainteté d'un tel but, pouvait-il se montrer bien scrupuleux sur la voie à suivre
pour y atteindre? Suivant une maxime célèbre, la fin ne justifiait-elle pas les moyens? Aussi, après avoir préparé les esprits par ses publications et essayé de nouer des intelligences avec quelques sommités de l'armée, le prince résolut-il de risquer sa seconde tentative. Le 4 août i 840, il s'embarquait à Londres sur le paquebot à vapeur City of Edimbourg, qu'il avait loué à la compagnie des paquebots à vapeur de Londres; il prenait à Gravesend et à Margate de petits détachements de ses partisans qu'il avait disséminés pour ne point éveiller les soupçons, et le 6, de grand matin, il débarquait avec une soixantaine d'hommes sur la plage de Wimereux, à 4 kil. de Boulogne. Cette petite troupe, qui portait l'uniforme et le numéro du 40® régiment de ligne, et dont les armes sortaient des fabriques de Birmingham , se mit en marche pour Boulogne, en faisant une halte au pied de la colonne élevée sur la plage, en mémoire du camp de Boulogne. Elle se présenta, guidée par un jeune lieutenant du 42% Aladenize, à la caserne de ce régiment. Les soldats furent réunis, et, comme à Strasbourg, le prince essaya de les entraîner. Mais un capitaine, M. Goll Puygelier, prévenu à temps de ce qui se passait, descendit dans la cour, en criant aux soldats d^arréter cet « aventurier, » ce « factieux. > Les soldats hésitent. Le prince saisit un pistolet et le dirige sur le capitaine. Le coup part, et la balle va traverser la joue d'un grenadier (i). Une mêlée s'ensuit;
(i) Dans son interrogatoire à la Gonr des pairs, le prince e'xpliquait ce fait de la manière suivante :
I D. Sur le refas du capitaine de seconder tos projets et sur sa menace d'employer la force pour tous expulser de la caserne n'avez-vous pas tiré, presque à bout portant, sur le capitaine un coup de pistolet qui ne Tapas atteint, mais qui a blessé un soldat placé derrière ou à côté de lui.
I R. J*ai déjà dit précédemment qu*il y a des moments où Ton ne peut pas se
les soldats rejettent les conspirateurs hors de la caserne. Ceux-ci se répandent alors dans la ville, en distribuant une proclamation, et ils essaient, mais en vain, de s'emparer de laiHlle haute dont la porte résiste à leurs efforts. Sur ces entrefaites, la garde nationale s'était réunie et elle se mettait de conciert avec la troupe en devoir de repousser cette agression inattendue. Le prince, voyant que son coup de main avait échoué encore une fois, reprend le chemin de Wimereux dans l'intention de se rembarquer. Mais, dans Tintervalle, le capitaine du port avait dirigé des embarcations vers le City of Edimbourg^ dont l'équipage n'avait fait aucune résistance. Parmi les objets saisis sur ce navire se trouvaient, une somme de quatre cent mille francs et un aigle vivant (1). La retraite était donc coupée. Le prince et sa troupe erraient sur la plage en faisant des signaux de détresse au navire, qu'ils croyaient toujours entre les mains de l'équipage, et dont ils voyaient se détacher des embarcations se dirigeant de leur côté; ils s'avançaient dans la mer pour les rejoindre, lorsque la garde nationale parut sur la plage. On leur cria de se rendre. Gomme ils refusaient, en essayant de gagner les embarcations à la nage, on fit sur eux une décharge, qui en tua un et qui en blessa plusieurs. Ils se rendirent alors à la garde nationale, et quelques-uns, parmi lesquels se trouvait le prince, furent recueillis, sur le point de se noyer, par les soldats qui remplissaient les embarcations. On les conduisit à Boulogne, d'où ils furent transférés à Ham en attendant leur jugement.
rendre compte de ses intentions. Lorsque j'ai vvl le tumulte commencer i la caserne, j*ai pris mon pistolet et il est parti sans que j*aie touIu le diriger contra* qui que ce soit. > (1) Mcnitêur WfUver$el du 9 wti.
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Parmi les (>rocIamalions répandues par tes conjurés,' celles qui étaient adressées cà l'année » et c au peuple français » méritent une mention particulière.
Soldats, disait le prince, la Erance est faite pour commander et elle obéit. Vous êtes l'élite du peuple et on vous traite comme un vil troupeau. Vous êtes faits pour protéger Thonneur national, et c'est contre vos frères qu'on tourne vos armes. Ils voudraient, ceux qui vous gouvernent, avilir le noble métier du soldat ! Vous vous êtes indignés et vous avez cherché ce qu'étaient devenus les aigles d' Aréole, d'Austerlitz , d'Iéna. Ces aigles, les voilà! Je vous les rapporte, reprenez-les; avec elles vous aurez gloire, honneur, fortune, et ce qui est plus que tout cela, la reconnaissance et l'estime de vos concitoyens.
Soldats! vos acclamations lorsque je me présentai à vous à Strasbourg ne sont pas sorties de ma mémoire. Je n'ai pas oublié les regrets que vous manifestiez sur ma défaite.
Entre vous et moi il y a des liens indissolubles ; nous avons les mêmes haines et les mêmes amours; les mêmes intérêts et les mêmes ennemis.
Soldats ! la grande ombre de l'empereur Napoléon vous parle par ma voix. Hâtez-vous, pendant qu'elle traverse l'Océan, de renvoyer les traîtres et les oppresseurs; montrez-lui à son arrivée que vous êtes les dignes fils de la grande armée, et que vous avez repris ces emblèmes sacrés qui, pendant quarante ans, ont fait trembler les ennemis de la France, parmi lesquels étaient ceux qui vous gouvernent aujourd'hui. Soldats, aux armes !
Vive la France. (Signé) NAPOUÈcir.
La proclamation au peuple français n'était pas moins accentuée. Elle débutait comme la précédente finissait, sur le thème du retour des « cendres de l'empereur. »
Français, les cendres de l'empereur ne reviendront que
dans une France régénérée ! Les mânes du grand homme ne doivent pas être souillées par d'impurs et hypocrites hommages. Il faut que la gloire et la liberté soient debout à côté du cercueil de Napoléon! Il faut que les traîtres aient disparu!
Venait ensuite une énumération, déjà suffisamment connue, des griefs des amis de la gloire et de la liberté contre le gouvernement de juillet.
Industriels et commerçants, disait-il, vos intérêts sont sacrifiés aux exigences étrangères; on emploie à corrompre l'argent dont l'empereur se servait pour encourager vos efforts et vous enrichir.
Français, concluait-il, je vois devant moi Tavenir brillant de la patrie. Je sens derrière moi l'ombre de l'empereur qui me pousse en avant ; je ne m'arrêterai que lorsque j'aurai repris l'épée d'Âusterlitz, remis les aigles sur nos drapeaux et le peuple dans ses droits.
Suivait un décret rendu par c le prince Napoléon au nom du peuple français, » et portant que la dynastie des Bourbons d'Orléans avait cessé de régner — que les Chambres étaient dissoutes — qu'un Congrès national serait convoqué, à l'arrivée du prince à Paris, que M. Thiers, alors président du conseil des minisires, était nommé président du gouvernement provisoire, le maréchal Clauzel commandant de l'armée de Paris, et le général Pajol confirmé dans le commandement de la V* division militaire. Ces nominations étaient faites, bien entendu, à l'insu de ceux qu'elles concernaient.
La cour des Pairs ne tarda pas à être convoquée, et un réquisitoire lancé par M. Franck Carré procureur général
contre le prince et ses complices. Ce réquisitoire ordonnait, notamment que :
Ledit Charles Louis Napoléon Bonaparte âgé de trente-deux ans, né à Pans, demeurant à Londres, taille de 1 m. 60 centimètres, cheyeux et sourcils châtain blond, front ordinaire, yeux gris, nez fort, bouche moyenne, menton rond, visage OTale;
Serait pris au corps et conduit dans la mabon d'arrêt.
Le rapport sur l'attentat fut présenté à la cour par M. Persil, l'un des commissaires chargés de l'instruction de l'affaire. Ce rapport assez volumineux se trouve au Moniteur des 16 et 17 septembre. Le procès commença le 28 septembre, et les débats se poursuivirent jusqu'au 2 octobre. L'arrêt fut rendu le 6. Le prince avait pour défenseur M. Berryer. Parmi les avocats des autres accusés, il faut noter M. Ferd. Barrot, défenseur du colonel Voisin, et de quelques autres, et M. Jules Favre, le célèbre avocat républicain, défenseur d'AIadenize. Nous nous bornerons à rappeler brièvement les incidents les plus caractéristiques de ce curieux procès.
Après la lecture de l'acte d'accusation, le chancelier M. Pasquier ayant ordonné à l'accusé de se lever, pour répondre aux questions qui allaient lui être posées, le prince débuta par la lecture d'un manifeste, dans lequel il invoquait pour légitimer sa tentative le principe de la souveraineté du peuple^ et les quatre millions de suffrages qui avaient porté sa famille au trône, sans qu'aucun autre vote eut depuis invalidé celui-là. 11 poursuivait un droit, que la politique suivie par le gouvernement de 1830, l'autorisait pleinement à revendiquer.
L'empereur, mon oncle, dit-il, aima mieux abdiquer TEm-
pire que d'ftocepter par des traités les fix)iitières restreintes qui devaient exposer la Trance à subir les dédains et les menaces que rétranger se permet aujourd'hui. Je n'ai pas respiré un seul jour dans Toubli de tels enseignements. La proscription imméritée et cruelle, qui pendant vingt-cinq ans a traîné ma vie des marches du trône sur lesquelles je suis né jusqu'à la prison d'où je sors en ce moment, a été impuissante à irriter comme à &tlguer mon cœur ; elle n'a pas pu me rendre étranger un seul jour à la gloire, aux droits, aux intérêts de la France. Ma conduite, mes convictions l'expliquent.
Il Icrmiuait ainsi cetle allocution demeurée célèbre :
Un dernier mot, messieurs. Je représente devant vous un ** principe, une cause, une défaite. Le principe, c'est la souveraineté du peuple, la cause celle de l'Empire, la défaite, "Waterloo. Le principe, vous l'avez reconnu ; la cause vous l'avez servie, la défaite vous voulez la venger. Non il n'y a pas de désaccord entre vous et moi...
Son interrogatoire n'offrit rien de saillant. M. Berryer, en présentant sa défense, argumenta surtout de ce que le principe tutélaire de la légitimité n'existant plus en France, le prince pouvait se croire autorisé à invoquer le principe de la souveraineté nationale en s'appuyant sur les 4 millions de votes de 1804, contre la déclaration des 219 députés qui avait établi en 1850 la dynastie d'Orléans. Il s'emparait encore, habilement, des excitations données à l'esprit militaire de la France, par la rentrée des cendres de Napoléon pour excuser la tentative de l'héritier de ce grand nom.
Le ministère a voulu, disait l'illustre avocat , qu'elle fut montrée à la France cette grande épée qui avait presque courbé 1m Pynanidfii et qui avait presqu'entièreBi«at séparé l'Angle-
terre du continent européen. Toutes les sympathies impériales, tous les sentiments bonapartistes ont été profondément remués, pour réveiller en France cet esprit guerrier. La tombe du héros, on est allé l'ouvrir , on est allé remuer ses cendres pour les transporter dans Paris et déposer glorieusement ses armes sur un cercueil... Est-ce que vous ne comprenez pas ce que de telles manifestations, ont dû produire dans l'esprit du jeune prince?. .. S'il y a eu crime, n'est ce pas vous qui l'avez provoqué par les sentiments dont vous avez animé les Français et entre tout ce qui est Français l'héritier de Napoléon lui-même ?
Celait à coup sûr fort adroit. Aussi le Moniteur ne reproduisit-il que des fragments du discours de M. Berryer, sous le prétexte à peine spécieux que la voix de ,
l'orateur — une des voix les mieux timbrées de France '
— n'était pas parvenue jusqu'au sténographe (i). i
(1) Parmi les aatres accusés, M. de Pcrsigny se si^ala par son audace. Ainsi on Taccusait de s'être jelé sur le capitaine Coli Puyj^elier, avec Tiatention de le tuer. Il n'hésitait pas à convenir du fait, en y mettant même de Tinsistance.
« D. Lorsque le capitaine des grenadiers s'est présenté pour entrer à la caserne, ne TOUS étes-vous pas élancé sur lui dans Tintention de le tuer?
R. Je n'étais pas à côté de lui quand il est entré; j'étais au fond de la cour près du prince; je me suis précipité sur lui pour l'arrêter. Sans le lieutenant Aladenize qui m'a arrêté, j'aurais tué le capitaine.
D. Ainsi votre intention était de le tuer?
R. Oui, monsieur.
D. Ainsi vous reconnaissez bien que votre intention était de tuer, et tuer ainsi, c'est assassiner.
R. Le tuer en l'attaquant face à face et non en assassin. Mon fusil était chargé mais je me présentais devant lui avec la baïonnette.
D. Mais l'attaquer avec un fusil et sa baïonnette lorsque vous étiez entouré d'hommes également armés, c'était l'assassiner.
R. Je n'ai rien de plus à dire ; j'ai apporté ma tête ici. »
Dans une des séances suivantes, Persigny voulut présenter lui-même sa défense ; mais l'exaltation de son langage et la longueur de son discours qui ne formait rien moins qu'une brochure déterminèrent le chancelier M. Pasquier à lui ôter la parole.
« Je suis fier, disait l'accusé avec un délirant enthousiasme, je suis fier d'avoir
La cour, influencée probablement par le retour passablement malencontreux des c cendres de l'empereur, » se montra indulgente. Il n*y eût point de condamnations à mort. Louis Napoléon fut condamné à la détention
pris la devise de ce généreux roi de Bohême qni vint mourir i Grécy pour la cause de la France , cette devise modeste mais qui a aussi sa grandeur : je sers.
• L'Idée napoléouienne, poursuivait-il, qui fut Texpression la plus suhlime de la révolution française, qui rattache les siècles passés au nouveau siècle, qui du sein de la démocratie la plus agitée fit surgir Tautorité la plus gigantesque, qui remplace une aristocratie de huit siècles par une hiérarchie démocratique accessible à tous les mérites, à toutes les vertus, à tous les talents, la plus grande organisation sociale que les hommes aient conçue ; ridée napoléonienne qui, prodigue d'égalité veut assurer aux peuples les plus grandes libertés, mais ne leur en accorde la jouissance complète qu'après les avoir élayées de solides institutions, associant ainsi les aoclrioes de liberté aux doctrines d'autorité; ridée napoléonienne qui songe surtout au peuple, ch fils de sa prédilection, qui ne le flatte pas, mais s'occupe sans cesse de ses besoins, et place sa plus grande gloire dans l'extinction de la mendicité et dans Yorganisation du travail; ridée napoléonienne qui marche à la télé des voies industrielles que sa glorieuse épée débarrasse de toute entrave, et appelle l'Europe à une vaste Confédération politique, l'idée napoléonienne, cette grande idée du xix* siècle, légitimée par le génie > illustrée par la victoire, sanctifiée par le martyre, vous la connaissez, etc.»
Après ce préambule, l'accusé commençait à passer en revue la politique de la France et de l'Europe depuis la chute de l'Empire, lorsque le chancelier l'engagea à abréger la lecture de son discours-brochure. M. de Persigny (alors simplement Fialin Persigny) s'interrompit en protestant et il coda la parole à son défenseur.
La défense des autres accusés ne présenta rien de remarquable, si ce n'est peut-être celle du jeune lieutenant Aladenize sur lequel pesait la plus grave des accusations. Aladenize était, en effet, ce jeune officier du 4â*, qui trahissant son serment avait introduit le prince et ses complices dans la caserne du régiment et essayé d'entrainer les soldats. Son éloquent avocat M. Juins Favre, s*appuya à son tour pour excuser ce malheureux jeune homme sur les belliqueux souvenirs de l'Empire que le gouvernement lui-même avait pris à tâche de réveiller, et on peut signaler dans son discours une brûlante tirade sur les « limites du Rhin > considérées comme le but que doit se proposer tout français patriote.
Au commencement de l'Empire M. Aladenize a été nommé consul à Nice, et en 1839, l'empereur lui a fait don d'une somme de 300,009 fr. pour services rendus au prince Louis Napoléon. Il avait déjà doté une des fillM de M. Aladeniie.
perpétuelle; ses complices le furent à des peines graduées de 2 à 20 ans d'emprisonnement.
Le 7 octobre 1840, le prince était transféré de la prison du Luxembourg dans la forteresse de Ham»