I.K l'IîKTOIRK ET LA PRISON
N'ctaiUcc pas dire que l'on se défiait de l'opinion publique, que l'on voulait un tribunal soumis directement à rinlhicnce dos ministres et de Louis-Philippe? Il était évident, d'autre part, que ce tribunal d'exception ne pousserait pas les choses à la rigueur; sans aucun doute ses juges, presque tous redevables de leurs titres nobiliaires à l'oncle de Louis-Napoléon, n'oseraient pas prononcer une sentence capitale contre lui, et chercheraient quelque compromis comme le Gouvernement leur en donnait l'exemple. En effet, Lous-Philippe avait rejeté les plans de conduite que Toccasion lui suggérait naturellement, savoir : une exécution par les armes, sur procédure sommaire, comme pour le duc d'Enghien, mais sans l'atrocité du guet-apens dressée par le premier des Bonaparte; le renvoi des agresseurs devant les tribunaux ordinaires; l'annulation dédaigneuse de l'acte de bannissement de 1816 et la pitié.
Tout était bien, excepté cette convocation de la Cour des pairs qui fut ordonnée le 9 août.
Le même jour, Louis Bonaparte était écroué au château de Hara; le 15, on le transférait à Paris et on le déposait provisoirement à la Préfecture de police.
Avant la fin du mois, des journaux publiaient cette lettre qui leur était communiquée on ne sait par qui :
« Florence, 24 août 1840.
o Monsieur,
« Permettez que je vous prie de recevoir la déclaration suivante :
« Je sais que c'est un singulier moyen et peu convenable que celui de recourir à la publicité; mais quand un père affligé, vieux, malade, légalement expatrié, ne peut venir
autrement au secours de son fils malheureux, un semblable moyen ne peut qu'être approuvé par tous ceux qui portent un cœur de père.
« Convaincu que mon fils, le seul qui me reste, est victime d'une infâme intrigue et séduit par de vils flatteurs, de faux amis et peut-être par des conseils insidieux, je ne saurais garder le silence sans manquer à mon devoir et m'exposer aux plus amers reproches.
« Je déclare donc que mon fils Napoléon-Louis est tombé pour la troisième fois dans un piège épouvantable, dans un effroyable guet-apens, puisqu'il est impossible qu'un homme qui n'est pas dépourvu de moyens et de bon sens, se soit jeté de gaieté de cœur dans un tel précipice. S'il est coupable, les plus coupables et les véritables sont ceux qui l'ont séduit et égaré.
« Je déclare surtout avec une sainte horreur que l'injure que l'on a faite à mon fils en l'enfermant dans la chambre d'un infâme assassin est une cruauté monstrueuse, antifrançaise, un outrage aussi vil qu'insidieux.
« Comme profondément affligé, comme bon Français éprouvé par trente années d'exil, comme frère, et, si j'ose le dire, élève de celui dont on redresse les statues, je recommande mon fils égaré et séduit à ses juges et à tous ceux qui portent un cœur français et de père.
« Louis DE Saint-Lec. »
C'était là un morceau touchant, rédigé avec adresse pour émouvoir les âmes sensibles. Il offre pourtant quelques parties propres à en atténuer la valeur.
La première chose à dire, c'est qu'il est probablement supposé; car l'ex-roi se trouvait dès cette époque dans un état d'insanité morbide qui ne lui permettait ni d'écrire, ni même de dicter une pareille pièce. Il semble qu'elle doive être l'œuvre d'un autre des frères de Napo-
léon, peut-èti'c de Jérôme, alors en instance pour obtenir une pension du gouvernement royal. La tentative de Boulogne pouvait faire rompre les négociations entamées au sujet de cette allocation d'argent; Jérôme avait donc intérêt à représenter son neveu comme un téméraire, un insensé, que des amis coupables venaient de conduire pour la troisième fois à sa ruine (campagne de 1831, affaire de Strasbourg, affaire de Boulogne). Tout en le dégageant avec une certaine habileté, on mettait hors de cause le reste des parents. Ce qui autorise enfin à prendre la lettre signée de Louis de Saint-Leu pour un document apocryphe, tout au moins dans une de ses parties, c'est d'y voir le signataire réclamant le titre d'e/ève de Napoléon. Or, il était notoire que l'ex-roi de Hollande avait conservé dans son faible cerveau de vieillard la haine la plus vive contre l'ancien chef de sa famille.
Mais quels étaient donc « les conseils insidieux » auxquels la lettre faisait allusion? Ou c'était une insinuation vague, uniquement destinée à faire naître la compassion dans le public, ou c'était une allusion positive, quoique à demi-voilée. Dans cette seconde interprétation, qui donc était désigné comme ayant conduit sciemment l'innocent prince à sa ruine? Il n'y a nul inconvénient, je pense, à répéter ce qui se disait alors. On crut voir que le signataire, quel qu'il soit, de la lettre du 24 août, indiquait M. de Persigny, et l'un des témoins appelés devant la Cour des pairs, le général Magnan. Bien des voix les accusaient tous deux : celui-ci d'avoir été un trop habile homme qui avait voulu se faire payer par le gouvernement royal le service d'attirer Louis-Napoléon dans un piège; celui-là, un agent provocateur soudoyé
par la police. La suite des faits a prouvé que Louis^ Napoléou, mieux informé que personne à cet égard, jugeait autrement M. de Persigny, puisqu'il en a fait un des ministres de l'Empire; elle a prouvé aussi qu'il n'avait aucun grief sérieux contre le général Magnan, Ne Ta^t-il pas élevé plus tard à la plus haute dignité de l'armée?
Nous admettrons, par conséquent, que a les conseils insidieux » étaient dans la lettre un simple artifice de style. Suivant une autre version, quelques-uns des principaux conspirateurs auraient décidé le chef hésitant (et qui déjà gagnait le nord de l'Angleterre), non pas par des exhortations patelines, mais en osant le violenter. Ils l'avaient, disait-on, amené presque de force sur le pont de la Cité d'Edimbourg.
Le rédacteur de la lettre n'évoquait pas sans intenlioa le souvenir d'une catastrophe dont Louis-Philippe ai» mait à parler, non sans un peu de vanité, mais en définitive de vanité permise, car il avait montré sous la pluie des balles de Fieschi un sang-froid qui honorait sa bra^ voure. Enfin on dénigrait finement le ministre qui présidait à la conduite du procès, et par là on plaisait encore au roi qui songeait dès lors à éloigner de lui un con-» seiller turbulent, trop familier et trop personnel,
Divers indices autorisèrent Louis-Napoléon à supposer que sa position devenait de moins en moins grave. Mis d'abord au secret, il n'avait pas tardé à pouvoir communiquer avec le dehors et à recevoir avec lui Bellier, son valet de chambre. Il sut, à n'en plus douter, qu'il garderait sa tête sur ses épaules. Cette persuasion lui permit d'arranger son rôle.
On ne sait guère ce qui se passa entre lui et M. Pas-
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quicr, président de la Cour des pairs, dans les premiers interrogatoires ù huis-clos; mais alors on racontait plusieurs propos qu'il aurait échangés avec le vieux chancelier. Une fois, M. Pasquier ayant demandé : « Quels étaient vos complices? » le prince aurait répondu ; « Les pairs eux-mêmes si j'avais réussi. » Prononcé ou non, cq n'était en tout cas qu'une redite de la parole hardie du général Mallet en 1812, aux juges qui le condamnèrent à mort. Ce qui paraît moins incertain, ce serait cet autre fragment de dialogue, « De quel droit, demanda M. Pasquier, vous étes-vous paré de cette plaque de l'ordre de la Légion d'honneur? — Je l'ai trouvée dan^ mon berceau, » répliqua le fils d'Hortense.
Parier ainsi, c'était être conséquent avec soi-même; c'était réclamer avec habileté les droits de sa naissance, les privilèges si mollement contestés, ou mieux, si sottç* ment admis par ses vainqueurs.
Dans le même sentiment il répondit à l'audience pu^ blique, lorsque, suivant l'usage de la procédure, oq l'interrogea sur sa profession : « Prince français en exil. »
C'était sans doute la première fois qu'un homme avait allégué une telle profession; le mot ayant passé, tout était dit. L'aventurier deveuçiit le représentant officiel d'une cause proscrite, mais semblable à la plus légitimé et la plus aathentiquement régulière.
La demi-connivence de la Cour put se remarquer encore dans ce fait : le prétendant avait fait raccoler à Paris, deux ou trois mois avant sa tentative, un certain nombre d'anciens militaires qu'on lui envoyait à Londres et qu'il engageait comme domestiques ; mais provisoirement tout leur service consistait à vivre oisifs dans une grande maison qu'il avait louée près de Londres, et
même à vivre grassement. Dans Boulogne on avait fait prisonniers cinquante-trois de ses compagnons; quelquesuns, en outre, avaient pu s'esquiver. Cependant dix-huit accusés seulement comparurent devant la Cour. Sur leur déclaration qu'ils ne connaissaient pas le but de l'expédition à laquelle ils avaient fourni le moyen de transport, le capitaine et tous les marins de la Cité d'Edimbourg avaient été mis promptement hors de cause. On voulut sans doute ne pas mêler à l'affaire des sujets anglais, ce qui eût peut-être provoqué quelque conflit avec le cabinet de Londres. « Les domestiques déguisés en militaires ou les militaires déguisés en domestiques, » comme avait dit assez heureusement le procureur général, furent placés de même hors des débats. On les considéra comme ayant agi par ordre de leur maître , et pour ce motif on ne leur demanda plus compte de leur participation à l'attentat. Des domestiques d'un prince pouvaient-ils être regardés comme ses complices? Fi donc!
Cette pudeur et cette complaisance eurent pourtant un inconvénient; parmi les accusés que l'on retint, presque tous arguèrent pour leur excuse des ordres qu'ils avaient reçus du prince. On disait à l'un : « Vous aviez été chirurgien dans l'armée? Comment se fait-il que le prince vous ait donné la qualité de colonel? » — « J'étais son officier d'ordonnance, » répondait-il, et le greffier enregistrait paisiblement cette usurpation d'un grade sans que le président eût seulement l'idée de tancer cette métamorphose insolite, qui ferait pousser des clameurs si c'était le choix du peuple ou d'un gouvernement révolutionnaire qui venait à l'ordonner.
La seule réserve un peu remarquable qui fut faite par
M. Pasquier, porta sur le litre de vicomte que prenait M. de Persigny. L'arrêt le lui refusa : il porte « Jean- Gilbert-Victor Fialin (dit de Persigny).
On omit, d'ailleurs, de rappeler certains détails comiques de l'expédition; par exemple, il ne fut plus question d'un aigle vivant trouvé à bord de VEdînburg- Castle (et que signalait le rapport de M. Gauja, préfet du Pas-de-Calais), oiseau pelé que le commandant Parquin avait acheté à la hâte sur le port de Londres, et qui, malgré son piteux état, n'était pas moins censé devoir figurer aux yeux des paysans « l'aigle impériale » prête à voler de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre- Dame. » On négligea également de rappeler que dans les quelques heures de traversée, les hommes du prince avaient bu déplorablement, et qu'ils étaient presque tous ivres en arrivant à la caserne du 42^. On le serait à moins : ils avaient absorbé seize douzaines de bouteilles de vin sans compter l'eau-de-vie et les liqueurs.
Nous ignorons pourquoi le procureur général ne reçut point communication d'un ordre en blanc trouvé dans les papiers du prince et qui était ainsi conçu ;
« Quartier général de.... le....