‹ Napoléon III, sa vie, ses œuvres et ses opinionsChapitre 19 sur 41 · AUTRE DECRET · texte numérisé non relu

AUTRE DECRET

« Lo prince Napoléon-Louis, au nom du peuple français, décrète ce qui suit :

« M..... (le nom en blanc) est nommé sous-préfet de la ville de Boulogne. Il présidera le Conseil municipal, et sera investi, juisqu'ù nouvel ordre, de toute l'autorité civile et militaire.

« Les affaires commerciales ne seront pas interrompues,

« Les étrangers jouiront de la plus grande protection.

« La propriété sera respectée; l'ordre et la discipline seront rigoureusement maintenus. Tout ce qui sera requis pour le service de l'armée sera payé comptant par le payeur général.

« Ceux qui essayeront d'exciter des divisions dans la ville, Tarmée ou les troupes, seront jugés suivant les lois militaires.

« Les gardes nationaux et les autres citoyens qui, animés de l'amour de leur pays, désirent se joindre à l'expédition comme volontaires, se rendront immédiatement à l'esplanade pour être armés et organisés,

« Chaque compagnie de volontaires nommera ses sousofficiers et officiers jusqu'au rang de capitaine inclusivement. La paie aura lieu dans les proportions suivantes : indemnité une fois payée, 50 francs; paie journalière, 1 franc et une ration.de pain. 11 y aura augmentation suivant les différents grades.

« Les anciens canonniers de l'armée, soit de terre, soit de

mer, se réuniront à l'Hôtel-de-Ville pour être organisés sous l'organisation du colonel d'artillerie V

« Tous les chevaux de selle seront mis en réquisition; leurs propriétaires devront les amener avec les selles et

brides complètes sur la place des Tintelleries, à heures

précises, pour être estimés et payés comptant par le lieutenant B Les cavaliers volontaires se réuniront sur la même

place, sous les ordres du colonel Parquin.

« Cinquante chariots seront requis pour le transport des troupes. Ils seront attelés chacun de quatre chevaux, et pourvus de foin, de paille et d'avoine pour deux jours. Ces chariots seront livrés à raison de 10 francs par cheval, chaque jour, et on les conduira immédiatement à la place des Tintelleries.

« Tous les douaniers s'assembleront à l'instant à l'Hulelde-Ville.

« La gendarmerie s'assemblera aussi à l'Hôtel-de-Ville.

« Les gendarmes amèneront leurs chevaux, qui leur seront payés.

(( Boulogne, le 1840.

« Signé : Napoléon.

(( Par ordre du prince,

a Le général Montholon, le colonel Voisin, « Le comte Mésonan. »

proclamation du prince NAPOLEON-LOUIS AU i^EUPLE FRANÇAIS.

« Français!

« Les cendres de l'Empereur ne reviendront que dans une France régénérée! Les mânes du grand homme ne doivent pas être souillées par d'impurs et d'hypocrites hommages.

Il faut que la gloire et la liberté soient debout ù côté du cercueil de Napoléon ! il faut que les traîtres à la patrie aient disparu !

« Banni de mon pays, si j'étais seul malheureux, je ne me plaindrais pas; mais la gloire et l'honneur du pays sont exilés comme moi; Français, nous rentrerons ensemble! Aujourd'hui, comme il y a trois ans, je viens me dévouer à la cause populaire. Si un hasard me fit échouer à Strasbourg, le jury alsacien m'a prouvé que je ne m'étais pas trompé !

« Qu'ont-ils fait ceux qui vous gouvernent pour avoir des droits à votre amour? Ils vous ont promis la paix, et ils ont amené la guerre civile et la guerre désastreuse d'Afrique; ils vous ont promis la diminution des impôts, et tout l'or que vous possédez n'assouvirait pas leur avidité. Ils vous ont promis une administration intègre, et ils ne régnent que par la corruption ; ils vous ont promis la liberté, et ils ne protègent que privilèges et abus; ils s'opposent à toute réforme; ils n'enfantent qu'arbitraire et anarchie; ils ont promis la stabilité et depuis dix ans ils n'ont rien établi. Enfin, ils ont promis qu'ils défendraient avec conscience notre honneur, nos droits, nos intérêts, et ils ont partout vendu notre honneur, abandonné nos droits, trahi nos intérêts! Il est temps que tant d'iniquités aieni leur terme; il est temps d'aller leur demander ce qu'ils ont fait de cette France si grande, si généreuse, si unanime de 1830!

« Agriculteurs, ils vous ont laissé pendant la paix de plus forts impôts que ceux que Napoléon prélevait pendant la guerre.

« Industriels et commerçants, vos intérêts sont sacrifiés aux exigences étrangères ; on emploie à corrompre l'argent dont l'Empereur se servait pour encourager vos efforts et vous enrichir.

« Enfin vous toutes, classes laborieuses et pauvres, qui êtes en France le refuge de tous les sentiments nobles, souvenez-

vous que c'est parmi vous que Napoléon choisissait ses lieutenants, ses raéréchaux, ses minisires, ses princes, ses amis. Appuyez-moi de votre concours, et montrons au monde que ni vous ni mp\ n'avons dégénéré.

« J'espérais comme vous que sans révolution nous pourrions corriger les mauvaises influences du pouvoir; mais aujourd'hui plus d'espoir : depuis dix ans on a changé dix fois de ministère; on changerait dix fois encore, que les maux et les misères de la patrie seraient toujours les mêmes.

« Lorsqu'on a l'honneur d'être à la tête d'un peuple comme le peuple français, il y a un moyen infaillible de faire de grandes choses, c'est de le vouloir.

« Il n'y a en France aujourd'hui que violence d'un côté, que licence de l'autre; je veux rétablir l'ordre et la liberté. Je veux, en m'entourant de toutes les sommités du pays sans exception, et en m'appuyant uniquement sur la volonté et les intérêts de^ masses, fonder un édifice inébranlable.

« .Je veux donner à la France des alliances véritables, une paix solide, et non la jeter dans les hasards d'une guerre générale.

« Français! je vois devant moi l'avenir brillant de la patrie. Je sens derrière moi Tombre de l'Empereur qui me pousse en avant; je ne m'arrêterai que lorsque j'aurai repris l'épée d'Austerlitz, remis les aigles sur nos drapeaux et le peuple dans ses droits.

« Vive la France !

« Signé : Napoléon.

« Boulogne, le 18i0. »

PROCLAMATlOX LV PRINCE L01I5-NAP0LEOX A l'aRMÉE.

ft Soldats! la France est faite pour commander et elle obéit. Vous êtes l'élite du peuple, et on vous traite comme un vil troupeau. Ils voudraient, ceux qui vous j^ouvernent, avilir le noble métier de soldat. Vous vous êtes indignés et vous

U: PlUrrOIRK KT LA PRISON. 231

avez cherché ce qu'étaient devenues les aigles d'Arcolc, d'Auslerlilz, de Icna. Ces aigles! les voilà! Je vous les rapporte, reprenez-les; avec elles, vous aurez gloire, honneur, fortune, et, ce qui est plus que tout cela, la reconnaissance et l'estime de vos concitoyens.

« Soldats! entre vous et moi il y a des liens indissolubles : nous avons les mômes haines et les mêmes amours, les mômes intérêts et les mêmes ennemis.

« Soldats ! la grande ombre do l'empereur Napoléon vous parle par ma voix.

« Soldats ! aux armes ! Vive la France 1

« Signé : Napoléon.

c Boulogne, le 1840. »

PROCLAMATION DU PRINCE NAPOLÉON-LOUÎS AUX HABITANTS DU DÉPARTEMENT DU PAS-DE-CALAIS.

« Habitants du département du Pas-de-Calais et de Boulogne !

« Suivi d'un petit nombre de braves, j'ai débarque sur le sol français dont une loi injuste m'interdisait l'entrée. Ne craignez point ma témérité, je viens assurer les destinées de la France et non les compromettre. 3'ai des amis puissants à l'extérieur comme à l'intérieur, qui m'ont promis de me soutenir. Le signal est donné, et bientôt toute la France, et Paris la première , se lèveront en masse pour fouler aux pieds dix ans de mensonge, d'usurpation et d'ignominie; car toutes les villes, comme tous les hameaux, ont à demander compte au gouvernement des intérêts particuliers qu'il a trahis.

« Voyez vos ports presque déserts; voyez vos barques qui languissent sur la grève; voyez votre population laborieuse qui n'a pas de quoi nourrir ses enfants, parce que le gou-

232 >'APOLÉON III.

vernement n'a pas osé protéger son commerce, et écriez-vous avec moi ; Traîtres, disparaissez; l'esprit napoléonien, qui ne s'occupe que du bien du peuple, s'avance pour vous confondre.

« Habitants du Pas-de-Calais! ne craignez point que les liens qui vous attachent à vos voisins d'outre-mer soient rompus. Les dépouilles mortelles de TEmpereur et l'aigle impériale ne reviennent de l'exil qu'avec des sentiments d'amour et de réconciliation. Deux grands peuples sont faits pour s'entendre, et la glorieuse colonne qui s'avance fièrement sur le rivage, comme un souvenir de guerre, deviendra un monument expiatoire de toutes nos haines passées!

« Ville de Boulogne! que Napoléon aimait tant, vous allez être le premier anneau d'une chaîne qui réunira tous les peuples civilisés : votre gloire sera impérissable, et la France votera des actions de grâces à ces hommes généreux qui les premiers ont salué de leurs acclamations notre drapeau d'Austerlitz.

« Habitanls de Boulogne ! venez à moi et ayez confiance dans la mission providentielle que m'a léguée le martyr de Sainte-Hélène. Du haut de la colonne de la grande armée, le génie de l'Empereur veille sur nous, et applaudit à nos efforts, parce qu'ils n'ont qu'un but, le bonheur de la France.

« Signé : Napoléon.

« Le général Montholon, faisant fonctions de major-général; « Le colonel Voisin, faisant fonctions

d'aide-major-géneral ; « Le commandant Mésonan, chef-d'étatmajor.

« Boulogne, le 1840. »

La première audience eut lieu le 18 septembre. Le

prince portait un col noir militaire, un gilet blanc croise, un hal)it noir; sur le coté gauche de sa poitrine brillait le large crachat de grand-aigle de la Légion d'honneur. Chacun fut frappé de l'immensité de sa moustache châtain foncé qui contrastait avec le teint blanc et l'air jouvenceau de sa figure. Bien qu'âgé de trente-deux ans, il en pafraissait à peine vingt-cinq ou vingt-six. Une des choses qui frappa le plus l'esprit des personnes admises à ce spectacle, ce fut de voir combien les traits de Louis- Napoléon rappelaient peu le g-albe italien de sa famille paternelle. On en oublia cette vérité physiologique que le véritable fils d'ime famille est l'homme qui en a le mieux reçu la tradition et les pensées.

Les autres accusés, tous vêtus avec élégance et gantés de blanc, déclarèrent ainsi leurs nom, prénoms et qualités :

Charles Tristan, comte de Montholon, âgé de cinquante-huit ans , maréchal de camp en disponibilité, né à Paris, demeurant à Londres.

Jean-Baptiste Voisin, âgé de soixante ans, colonel de cavalerie en retraite, né à Dieppe, domicilié à Paris.

Séverin-Louis Le Duff de Mésonan, âgé de cinquantesept ans, chef d'escadron d'état-major en retraite, né à Quimper, demeurant à Paris.

Denis-Charles Parquin, âgé de cinquante-trois ans, né à Paris, officier supérieur de cavalerie, démissionnaire de sa propre volonté, demeurant à Londres, chez le prince Napoléon.

Hippolyte-François-Athale-Sébastien Bouffet-Montauban, âgé de quarante-six ans, ancien colonel au service de Colombie, né à Verneuil, domicilié à Richmond-Green, près de Londres.

23i NAPOLEON III.

Jules-Barthélemy Lombard, âgé de trente-et-un ans, né à Reuilhac (Gironde), officier d'ordonnance de S. A. I. le prince Napoléon, demeurant à Paris.

Jean-Giibert Victor Fialin de PersigDy, âgé de trente ans, attaché au prince Napoléon, demeurant à Londres auprès de sa personne.

Jean-Baptiste-Théodore Forestier, âgé de vingt-cinq ans, négociant, demeurant à Paris.

Martial-Eugène Bataille, âgé de vingt-cinq ans, ingénieur civil, né à Kingston (Jamaïque), de parents français, demeurant à Paris.

Jean-Baptisle-Charles Aladenize, âgé de vingt-sept ans, lieutenant de voltigeurs au 42<' de ligne, né à Issoudun.

Etienne Laborde, âgé de cinquante-huit ans, lieutenant-colonel en retraite, né à Carcassonne, demeurant à Paris.

Prosper-Alexandre Desjardins, âgé de cinquante-et-un ans, capitaine en retraite, né à Paris, y demeurant, rue Saint-HoDoré.

Henri Conneau, âgé de .trente-trois ans, né à Milan, de parents français, médecin, demeurant à Londres.

Napoléon Ornano, âgé de trente-quatre aus, né à Ajaccio, ancien officier de cavalerie, demeurant à Londres.

Mathieu Galvani , âgé de cinquante-quatre ans, sous intendant militaire en réforme, né à Sainte-Lucie-en- Corse.

Alfred d'Almbert, âgé de vingt-sept ans, secrétaire du prince Napoléon, né à Nancy.

Joseph Orsi, âgé de trente-deux ans, né à Florence, demeurant à Londres.

LF PUÉTOIRE ET LA PRISON. 23a

Pierrc-Jcan-François Bure, âgé de trente-trois ans, commis de commerce, demeurant à Paris.

Dès qu'il obtint la parole, le prince développa un papier et lut le discours, ou, selon l'expression de M. Pasquier, « l'opinion » qu'il avait concertée avec M. Berryer, son défenseur, et que voici :

« Pour la première fois de ma vie, il m'est enfin permis d'élever la voix en France, et de parler librement à des Français.

« 3Iaigré les gardes qui m'entourent, malgré les accusations que je viens d'entendre, plein des souvenirs de ma première enfance, en me trouvant dans ces murs du Sénat, au milieu de vous que je connais, messieurs, je ne peux croire que j'aie ici besoin de me justifier, ni que vous puissiez être mes juges. Une occasion solennelle m'est offerte d'expliquer à mes concitoyens ma conduite, mes intentions, mes projets, ce que je pense, ce que je veux.

« Sans orgueil comme sans faiblesse, si je rappelle les droits déposés par la nation dans les mains de ma famille, c'est uniquement pour expliquer les devoirs que ces droits nous ont imposés à tous.

« Depuis cinquante ans que le principe de la souveraineté du peuple a été consacré en France par la plus puissante révolution qui se soit faite dans le monde, jamais la volonté nationale n'a été proclamée aussi solennellement, n'a été constatée par des suffrages aussi nombreux et aussi libres que pour Padoption des constitutions de l'Empire.

« La nation n\a jamais révoqué ce grand acte de sa souveraineté, et PEmpereur l'a dit : « Tout ce qui a été fait sans « elle est illégitime. »

« Aussi gardez- vous de croire que, me laissant aller aux mouvements d'une ambition personnelle, j'aie voulu tenter en France, malgré le pays, une restauration impériale. J'ai

été formé par de plus hautes leçous, et j'ai vécu sous de lilus nobles exemples.

« Je suis né d'un père qui descendit du trône, sans regret, le jour oii il ne jugea plus possible de concilier, avec les intérêts de la France, les intérêts du peuple qu'il avait été appelé à gouverner.

« L'Empereur, mon oncle, aima mieux abdiquer l'Empire que d'accepter par des traités les frontières restreintes qui devaient exposer la France à subir les dédains et les menaces que l'étranger se permet aujourd'hui. Je n'ai pas respiré un jour dans l'oubli de tels enseignements. La proscription imméritée et cruelle qui pendant vingt-cinq ans a traîné ma vie des marches du trône sur lequel je suis né jusqu'à la prison d'où je sors en ce moment, a été impuissante à irriter comme à fatiguer mon cœur; elle n'a pu me rendre étranger un seul jour à la dignité, à la gloire, aux droits, aux intérêts de la France. Ma conduite, mes convictions s'expliquent.

« Lorsqu'on 1830 le peuple a reconquis sa souveraineté, j'avais cru que le lendemain de la conquête serait loyal, comme la conquête elle-même, et que les destinées de la France étaient à jamais fixées; mais le pays a fait la triste expérience des dix dernières années. J'ai pensé que le vote de quatre millions de citoyens qui avaient élevé ma famille, nous imposait au moins le devoir de faire appel à la nation, et d'interroger sa volonté; j'ai cru même que si au sein du congrès national que je voulais convoquer, quelques prétentions pouvaient se faire jour, j'aurais le droit d'y réveiller les souvenirs éclatants de l'Empire, d'y parler du frère aîné de l'Empereur, de cet homme vertueux qui, avant moi, en est le digne héritier , et de placer en face de la France aujourd'hui affaiblie, passée sous silence dans le congrès des rois, la France d'alors si forte au dedans , au dehors si puissante et si respectée. La nation eût répondu : « République ou monarchie, empire ou royauté. » De sa libre décision dépend la fin de nos maux, le terme de nos discussions.

« Quant .\ mon entreprise, je le répète, je n'ai point eu de complices. Seul j'ai tout résolu; personne n'a connu à l'avance ni mes projets, ni mes ressources, ni mes espérances. Si je suis coupable envers quelqu'un, c'est envers mes amis seuls. Toutefois, qu'ils ne m'accusent pas d'avoir abusé légèrement de courages et de dévouements comme les leurs. Ils comprendront les motifs d'honneur et de prudence qui ne me permettent pas de révéler à eux-mêmes combien étaient étendues et puissantes mes raisons d'espérer un succès.

« Un dernier mot, messieurs. Je représente devant vous un principe, une cause, une défaite. Le principe, c'est la souveraineté du peuple; la cause, celle de l'Empire; la défaite, Waterloo. Le principe, vous l'avez reconnu; la cause, vous l'avez servie; la défaite, vous voulez la venger. Non, il n'y a pas de désaccord entre vous et moi, et je ne veux pas croire que je puisse être dévoué à porter la peine des défections d'autrui.

« Représentant d'une cause politique, je ne puis accepter comme juge de mes volontés et de mes actes une juridiction politique. Vos formes n'abusent personne. Dans la lutte qui s'ouvre, il n'y a qu'un vainqueur et un vaincu. Si vous êtes les hommes du vainqueur, je n'ai pas de justice à attendre de vous, et je ne veux pas de votre générosité. »

C'était le prendre d'un peu haut, avec des juges qui n*avaient pas envie de lui faire beaucoup de mal et qui, à moitié ses complices, abusaient, au contraire, le public par des formes de procédure plus sérieuses en apparence qu'en réalité. Tous savaient, et lui avec eux, que la condamnation mitigée qu'ils prononceraient serait un jour levée par le roi. Le ton théâtral du discours prononcé par le prétendant était donc du drame pour rire, bien qu'on pût relever çà et là des énormités qui eussent mérité

une rectification sévère. Ainsi le prétendant osait dire :

« L'Empereur, mon oncle, aima mieux abdiquer l'Empire que d'accepter par des traités les frontières restreintes qui devaient exposer la France à subir les dédains et les menaces que l'étranger se permet aujourd'hui. »

La vérité est que l'Empereur aurait accepté toutes les conditions en 1814, si on avait voulu lui laisser le trône ; qu'en mars 1815, il ne demandait d'abord aux Puissances qu'à vivre à l'intérieur des « frontières restreintes, » et que s'il rejeta, en juin, l'invitation que lui adressait Lucien de risquer une guerre civile pour se maintenir, ce fut pour deux raisons uniques : la première, qu'il eut peur d'être assassiné; la seconde, qu'il craignit d'être enlevé et fusillé par Fouché.

Quant au projet annoncé par Louis-Napoléon de convoquer un congrès, M. Pasquier fit remarquer beaucoup trop timidement le sans-gêne d'un défenseur de la souveraineté du peuple, qui, de sa propre autorité, commence par renverser le gouvernement existant pour se mettre à sa place, sans donner aucune garantie de la sincérité de ses promesses. Nous avons vu depuis un gouvernement provisoire proclamer la déchéance d'une maison régnante, mais c'était la conclusion logique et non le prélude d'une révolution. Le peuple a toujours le droit de reprendre sa souveraineté; nul prince n'a qualité, semble-t-il, pour devancer et surtout pour diriger cette revendication.

On peut se demander pourquoi, sur ces questions comme sur d'autres analogues, un homme d'esprit tel que M. Pasquier se montrait si faible ; mais il est facile de voir que son hésitation résultait de l'irrégularité des origines du gouvernement de Juillet. Louis-Philippe pou-

LE PRl^TOIUE ET LA PRISON. 239

vait-il oublier comment il était lui-même arrivé au trônC;? Une chambre tronquée lui avait donné le pouvoir.

C'était donc seulement une royauté de fait qui se défendait tant bien que mal contre une prétention hostile, dont le droit ne valait pas mieux : usurpation des deux parts, c'était le fond du débat. Et ce qui le rendait plus illogique, plus fâcheux encore, c'était la présence des avocats choisis par les accusés, Le prince avait pour défenseur un légitimiste, qui mêlait à ses efforts en faveur de son client des répétitions mélancoliques et nuageuses au profit de la branche aînée. Un autre, républicain déjà, mais avocat, le défenseur du lieutenant Aladenize, versait dans l'erreur commune à presque tous les menibres du barreau, et qui est devenue presque la loi de cette profession éloquente, de subordonner les principes politiques au besoin de blanchir un client. Or, il importe beaucoup moins de faire acquitter un accusé que de ne jamais fausser l'esprit public. Plaider, dans un procès politique, les circonstances atténuantes, en accordant pour les besoins du moment la thèse de son adversaire,, c'est amollir l'esprit public. Aux intérêts passagers d'un homme on sacrifie la plus noble des clientes : la liberté !

Que dire eticore de la pesanteur d'intelligence et de h courte vue d'un procureur général de Louis-Philippe rappelant sans cesse et jusqu'au dégoût en une telle cause, « les grandeurs de l'Empire » et « l'épée d'Austerlitz? » N'y a-t-il pas des jours où la passion du clinquant oratoire fait douter du bon sens des magistrats portant la parole? On se demande où ils ont appris à raisonner et avec quels yeux ils ont lu l'histoire.

Les hommes sensés, les seuls du moins qui, dans l'afl'aire de Boulogne, se montrèrent 4es philippistes conséquents,

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