‹ Napoléon III, sa vie, ses œuvres et ses opinionsChapitre 32 sur 41 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

L'ÉLYSÉE — LE COUP d'état — LES TUILERIES — L'HOMME PROVIDE?îTIEL

L'emploi de robservatiou et de l'analyse nous a fourni assez de lumières pour qu'il soit possible, dès ce moment, de préjuger ce que sera la présidence de Louis-Napoléon. Si nous fermions maintenant tous les livres, si nous négligions tous les textes, si nous effacions de notre souvenir tous les événements bien connus qui suivirent l'élection présidentielle, la vraisemblance suffirait pour nous faire conjecturer ce qui devait arriver, ce qui arriva.

Le prince était âgé d'un peu plus de quarante ans lorsqu'il vint, chef reconnu du pouvoir exécutif, s'établir à l'Elysée. Dans ce même palais cii Napoléon P'", en 1815, avait signé sa seconde abdication, Louis-Napoléon reprenait, avec un titre légal, mais insuffisant encore, la suite interrompue des affaires de la dynastie. C'est là que commençaient pour lui la fortune et la domination. Aussi vrai que la logique devrait un jour, en supposant qu'il vécût valide durant quelques années encore, le conduire aux alentours de Mont-Saint-Jean pour y chercher la revanche

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(le Waterloo, les pratiques qu'il allait suivre étaient tout indiquées après son élection présidcnlielle de 1848.

La Constituante, cette naïve assemblée qui l'avait laishé libre d'obtenir le premier poste de la Piépublique, devait être avant tout congédiée. Si faible qu'elle fût, elle conservait une certaine puissance morale, un dernier reste de crédit sur l'opinion. Il fallait qu'elle disparût.

L'assemblée qui viendrait ensuite serait ou hostile ou favorable au rétablissement de l'Empire. Favorable, elle serait doucement conduite à proclamer cette restauration ; hostile, on la briserait.

Dans le pays on exploiterait les souvenirs, les passions, les craintes, pour organiser sur de larges bases un grand parti napoléonien.

Autour de soi on rallierait les fonctionnaires de tout ordre ; ce qui serait facile. La Constitution, imprévoyante, avait par avance livré au Président la bureaucratie, la migistrature, le clergé, l'armée, la clef du Trésor public, la police. C'était plus qu'il n'était nécessaire pour qu'un Coup d'Etat devînt facile.

Le parti républicain certainement était nombreux et énergique; mais divisé, déjà décimé par ses propres mains, affaibli par des récriminations intestines, comptant peu d'hommes clairvoyants, souvent timoré dans sa conduite lorsqu'il était hasardeux dans ses paroles, il devait succomber après un temps assez court, pourvu que le prince ne négligeât pas ses propres avantages.

Le nombre en était considérable.

Une partie de la France était, en effet, gagnée déjà au bonapartisme. C'était, sans doute, la masse brute de la nation qui donnait son cœur et son enthousiasme ; mais

les simples sont uu excellent point d'appui. Avec un enlêtemeut tenace, les gens de campagne, la plupart des petits commerçants, les artisans des petites villes, étaient décidés à tout, même à la violence, pour conduire leur Napoléon jusqu'au suprême pouvoir. A peine investis par la République du droit de suffrage, ils en usaient pour la tuer, comme si leur émancipation et le règne de l'égalité leur paraissaient un vol fait à quelque représentant du ciel. On leur avait fabriqué une légende napoléonienne dont ils étaient les dupes et les apôtres : fanatiques dévots d'un culte pareil à celui du vieux Tentâtes, ils se croyaient sacrilèges tant qu'ils n'auraient point rétabli une idole sur l'autel, deux fois détruit par la guerre, maintenant relevé par leurs bras.

Une foule d'ambitieux subalternes ne demandaient d'ailleurs qu'à seconder ce zèle et à former dans les grandes villes des cohortes d'impérialistes.

Enfin les bourgeois ignorants et pesamment frivoles, loin d'être remis de leurs longues alarmes, voyaient plus que jamais sur l'horizon assombri gambader un spectre rouge qui les frappait de terreur. N'est-ce pas une singularité de notre temps qu'en ce pays de France où nulle fortune patrimoniale ne se soutient pendant trois, générations consécutives, où sans cesse les petitsfils sont forcés, soit de mourir misérables, soit de refaire la fortune laissée par le grand-père, anéantie par le fils, une foule de gens soient en politique et théoriquement des conservateurs farouches, eux qui, même en l'absence de tonte révolution, ne sauraient rien conserver?

L'homme qui n'a qu'une idée, mais profondément fixée dans son cœur, mais liée à uu système, sera toujours en France apte au succès. La mobilité commune

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lui est une garantie de puissance. Cette idée, Louis- Napoléon se l'élait faite ; il la possédait, il on était possédé. Toutes les chances étaient pour lui, sauf une seule. II pouvait être tenté d'aller trop vite ; il pouvait manquer de sang-froid, de tact, de conduite. En réalité, il en manquait. Avec des adversaires plus adroits, plus persévérants, plus décidés, plus attentifs que les siens, il eût sombré au bout de six semaines. Dès le 29 janvier 1849, il avait donné barre sur lui par un essai prématuré.

La compassion des uns, la connivence des autres, le vain respect de l'Assemblée pour les sots, la politique complexe et mal calculée de quelques chefs du parti réactionnaire, tout le sauva, presque malgré lui. Ses imprudences furent palliées tant bien que mal, moins par lui que par ceux qui craignirent de le voir tomber si tôt.

Nécessairement, il reprit ses menées et les appels à l'affection de ses amis.

La parole est, chez lui comme chez tous les hommes qui ont soulTert, l'indicateur inexact de la pensée. Un ambitieux souvent déçu prend l'habitude des propos incertains : il faut savoir deviner sous les mots la direction d'intention. Son langage est semblable à celui du négociant longtemps gagne-petit et liardeur, qui vous propose un contrat : le style est à double fond. Un peu d'expérience donne aisément la clef de ces clauses à compartiments, de ces paragraphes retors. Les novices, et surtout les gens vifs, y sont pris.

Mais la meilleure proie de l'ambitieux, ce sont ses victimes volontaires. De même que les espions les plus dévoués sont, au dire d'un ancien préfet de police, ceux qui recherchent cette fonction occulte par simple plaisir de nuire à autrui et d'acquérir une sorte d'importance à

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leurs propres yeux , toute conspiration monarchique acquiert une foule d'amis décidés à la soutenir uniquement pour empêcher le règne des lois d'égalité. Ils n'ont rien à gagner, rien à prétendre ; l'honneur d'avoir poignardé la patrie est le seul contentement auquel ils aspirent.

Supposons, du reste, qu'il ne s'agit plus ici de la France ni de notre siècle. Oublions pour un instant la présidence de Louis-Napoléon, et rappelons, d'après des observations très-anciennes, mais exactes, comment une république est sans cesse exposée à voir se dresser contre elle une foule de ses citoyens, dès que le peuple, par mollesse ou par légèreté, hésite à frapper de la vindicte des lois les ennemis de sa liberté.

L'historien politique est comme le médecin : il lui arrive souvent de frémir devant l'aspect hideux du mal qu'il observe dans la société, et la rigueur des traitements que la nature prescrit le trouble au plus profond de son cœur. Mais il est trop certain que les germes de la guerre civile existent en grand nombre dans un pays où la république succède à la monarchie ; les intérêts froissés, le désespoir des privilégiés que la loi ramène au droit commun, le regret amer des prérogatives perdues, tout concourt à menacer l'ordre nouveau.

Assurément il est vrai, selon mon humble estime, que le régime pénal doit progressivement s'adoucir et qu'il faut épargner surtout le spectacle des exécutions sanglantes et de tous les châtiments sinistres. Dans une démocratie, aucun acte peut-être n'est absolument irrémissible, sauf un seul : le renversement de la souveraineté populaire. Même paciûque, cette subversion engendre des misères infinies, dont la plus redoutable est

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l'abaissement des âmes. C'est donc la fatalité, mais c'est le salut des nations démocratisées d'être impitoyables au royalisme, sous toutes les formes qu'il revêt. Plus il se déguise, plus il affecte de vouloir se rapprocher de la démocratie et de la flatter, plus il est dangereux. Pisis- Irate est d'abord un démagogue; Auguste attire à soi tous les pouvoirs en se réclamant sans cesse le double rôle de père des soldats et de représentant officiel de la plèbe.

L'époque de jeunesse est forcément la plus dangereuse pour une république. C'est alors qu'il faut un régime austère et rigoureux, une surveillance jalouse exercée par le peuple. S'il ne veut pas en prendre lui-même la charge, s'il la délègue à ses favoris, si en un mot il ne veut pas avoir la gravite, l'active sollicitude du vrai citoyen pour la chose publique, s'il se contente de railler les prétendants au lieu de les mettre hors d'état de nuire, c'est qu'il ne sait pas à quelle condition un peuple se rend ou se maintient libre.

Il est traditionnel de se moquer du paysan athénien qui se lassait d'entendre appeler Aristide « le juste, » et sur ce seul grief donnait son vote pour l'exiler. Aristide, au contraire, en meilleur juge des choses, attestait par sa résignation que ce villageois ignorant, mais avisé, était digne de prononcer sur le sort de l'Etat. Toute jeune démocratie se perd lorsqu'elle cesse d'être déliante. Un chef qu'elle élève doit être incessamment tenu pour suspect, et comme cet état de suspicion continue est pour l'âme la mieux trempée un malaise redoutable, comme il est impossible que les forces humaines y résistent longtemps, les pouvoirs supérieurs ne doivent être déférés

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qu'à courte date, et même pour une brève mission strictement définie.

Sinon, qu'arrive- L- il? Des hommes de plus de tempérament que de conduite souhaitent entre eux un prompi retour à la monarchie. « Un prince, disent-ils, est un homme de qui l'on peut obtenir quelque chose, par droit, ou, s'i le faut, par faveur ; il est une source de grâces et d( bienfaits. S'il est capable de colère, il l'est aussi de pardon. Il fait une différence entre son ami et son ennemi La loi est, à l'inverse, une chose sourde, inexorable plus propice au vulgaire qu'à l'élite dans la nation ; elh n'a ni laisser-aller ni clémence pour le moindre excès Il est dangereux, quand on est homme, de ne pouvoi; s'assurer que sur sa propre retenue. »

L'ordre républicain a de plus une foule d'ennemis dans ces époques de crise, dont l'étude est devenue U lieu commun de la philosophie politique. Cicéron esquissait déjà la figure de leurs diverses catégories.

(( Ce sont d'abord, disait-il, les riches malaisés, qui n( peuvent se décider à régler leurs dépenses sur leurs ressources, et à liquider leurs dettes en se séparant d'un domaine. Il leur faut un château à la campagne, un hôtel à la ville, des mobiliers précieux, des valets, des chevaux, des voitures et le reste. Qui leur assurera toutes ces satisfactions de la vanité ?Une courte guerre civile suivie de l'avènement d'un prince.

« Viennent ces autres ambitieux, qui, moins esclaves des jouissances sensuelles, mais désireux d'un pouvoir qui souvent excède leurs talents, ont besoin de voir l'Etat troublé pour acquérir des honneurs : ils ont des services et croient avoir de l'esprit à vendre. La monarchie les leur achètera.

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« D'aulrcs ont de la bravoure cl se sont acquis par la profession des armes une fortune qui dépasse de beaucoup leurs biens héréclilaires; nés pauvres, ils ont mal supporté une élévation rapide ; comme Taristocralie qu'ils bantent, ils ont besoin de luxe. L'abîme de leurs dettes est si profond qu'il leur faut pour n'y pas périr ou des provinces ennemies à pressurer, ou le trésor public à vider. Ils traînent avec eux une tourbe de demi-paysans, dépensiers comme leurs chefs, mais subalternes dans leurs appétits comme dans leurs rêves de rapine, et qui se contentent d'aspirer à la licence du maraudage pendant une semaine de guerre civile ou une campagne de quelques mois à l'extérieur. Le prince leur donnera, pensent-ils, l'une et l'autre.

(V Une quatrième classe est un mélange confus de misérables, que l'oisiveté, le jeu, la débauche, ont chargés du poids des assignations et des sentences judiciaires : naufragés de la vie, leur asile, c'est le suicide ou le renversement de l'État. Il leur plaît mieux de se risquer dans l'entreprise chanceuse d'un attentat que de mourir seuls dans un taudis. Prince, ils sont à vous. Employez leur poignard, ou, s'ils sont froltés de littérature, leur plume furieuse.

1 Dirai-je encore qu'il est des naturels féroces, des êtres chargés de crimes, spadassins et sicaires, voués par instinct à toute œuvre infâme qui peut donner cours à leurs âpres violences?

^ Est-ce tout? J'allais oublier ces jolis hommes d'une élégance exquise, d'une complaisance infatigable dans les plaisirs, maris temporaires de toutes les impures de la haute galanterie, aimables autant qu'aimés, les poupons du boudoir, le charme et l'âme du cercle le plus

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joueur et le plus sceptique. Xe croyez pas qu'ils ne puissent tour à tour nuire ou servir; nuire à la nation, servir un prétendant. Ces beaux- fils, quand ils frôlent la quarantaine, sont capables de tout pour devenir quelque chose. Leurs nuits galantes seront suivies maintenant, — il le faut, s'il se peut, — d'une nuit d'audace (1). n

Ainsi un prince, quelque peu connu, ne manque pas d'épaules pour le soutenir sur le pavois dès qu'il lui convient d'y monter.

Devenu l'espoir de lous ces quêteurs d'aventure< il peut désirer encore quelques autres appuis : deavocats indifférents à toute cause, et capables de louer leur faconde ou leurs talents de procéduriers au parti qui les paie ; des hommes à système qui le regardent, lui, comme le pivot d'une heureuse évolution sociale ; enfin des ennemis secrets, dévoués à un autre prince, mais dissimulant leur véritable but et essayant d'entrer dans les conseils de celui qui, d'après eux, doit faire la planche à leur propre chef. Ceux-ci sont excellents pour soutenir provisoirement sur la scène l'homme qu'ils se flattent de rejeter ensuite dans la coulisse. Ils usent follement à le servir une réputation qu'ils

(l) Xapoléon III lui-même a dépeint ainsi ceux qui se louent comme serviteurs à la force s'emparant du pouvoir : « Aux époques de transition, dit-il, et c'est là l'écueil, lorsqu'il faut choisiientre un passé irlorieux et un avenir inconnu, les hommes audacieux et sans scrupules se mettent seuls en avant... Des gens, souvent sans aveu, s'emparent des passions bonnes ou mauvaises de la foule... Pour constituer son parti, César recourut quelquefois, il est vrai, à des agents peu estimables ; le meilleur architecte ne peut bâtir qu'avec les matériaux qu'il a sous la main. )) {Histoire de Jules César, II, p. 9.)

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